DE Mme DE SÉVIGNÉ AU PRÉSIDENT DE MouLCEAU
A Paris, lundi 29e avril 1686.
« Vous aimez donc mes lettres ; j’en suis ravie, monsieur, en voici une qui en vaut cent. Ilya un mois que ma triomphante santé est un peu attaquée : un peu de colique, un peu de rhumatisme, un peu de chagrin par conséquent; tout cela me pourroit dispenser de vous écrire. »
1007. DE Mme DE SÉVIGNÉ AU PRÉSIDENT DE MouLcEAU.
À Paris, le jour des Roïs 1687.
« Je laisse à part tout ce que je pourrois répondre à vos réflexions morales et chrétiennes, et je crois même que ce ne seroit pas une réponse que j'y ferois, ce ne seroit qu’une répétition. Je vous rendrois vos paroles, et ma lettre ne seroit que l'écho de la vôtre, parce que je suis assez heureuse pour penser comme vous dans cette occasion. J'aime donc bien mieux
vous gronder, et vous dire que vous êtes vraiment bien délicat et bien précieux, de vous trouver atteint d'une petite attaque de décrépitude, parce que vous êtes grand-père, et que madame votre fille a pris la liberté de vous en faire une autre : voilà un grand malheur ! Et à qui vous en plaignez-vous, monsieur ? à qui pensez-vous parler ? Et que feriez-vous donc, si vous en aviez une qui eût pris l'habit à la Visitation d’Aix à seize ans ? Vraiment, vous feriez une belle vie : et moi, je soutiens cette affaire et comme si ce n’étoit rien ; je regarde ce mal, qui n’est point encore tombé sur moi, avec un courage héroïque ; je me prépare à toutes les conséquences avec paix et tranquillité ; et voyant qu’il faut se résoudre et que je ne suis pas la plus forte, je m occupe de l'obligation que j'ai à Dieu de me conduire si doucement à la mort, je le remercie de l'envie qu'il me donne de m'y préparer tous les jours, et même de ne pas souhaiter de tirer jusqu’à la lie. L'excès de la vieillesse est affreux et humiliant, nous en voyons tous les jours un exemple qui nous afflige, le bon Corbinelli et moi : le pauvre abbé de Coulanges, dont la pesanteur et les incommodités nous font souhaïter de n'aller pas jusque-là. Voilà comme nous philosophons chrétiennement, et voilà comme nous vous prions de faire quand votre fille aura seize ans.
« Nous avons un médecin qui me plaît : c’est Amyot, qui connaît et estime Aliot, qui est adorateur de notre bon homme Jacob;.... c’est un
homme ennemi, raisonnablement, de la saignée, qui approuve les Capucins, qui m'assure que tous mes petits maux viennent de la rate, et que les eaux de Bourbon y sont spécifiques. Il aime fort Vichy; mais il est persuadé que celles-ci me feront pour les mains autant de bien. Pour la douche, il me la fera donner si délicatement, qu'il ne veut point du tout me la donner. Il dit qu'il feroit convenir M. Aliot que le remède est trop violent, et plutôt capable d’alarmer les nerfs que de les guérir ; qu’en purgeant les humeurs et recevant les sueurs que les eaux et les bains chauds me donneront, il prétend suflire à tout. Il parle de bon sens, et me conduira avec une attention extrême, et vous mandera ses raisons et vous rendra compte de tout... Nous sommes logés commodément....., mais on peut dire en gros de ce lieu :
Qu'il n’eut jamais du ciel un regard amoureux.
La Providence m'y a conduite par la main, en tournant les volontés et faisant des liaisons comme elle a fait. Je vous conseille toujours intérieurement, et il semble que vous me dites : Oui, ma bonne, c’est ainsi qu'il faut faire, vous ne sauriez vous conduire autrement. »
1010. De Mme DE SÉVIGNÉ AU PRÉSIDENT DE MoULcCEAU.
Le 27° janvier 1687.
« Je crois que vous avez reçu une gronderie que je vous fais sur l'horreur que vous me té-
moignez de cette dignité : Je vous donnois mon exemple et vous disois : « Pétus, 2on dolet. » En effet, ce n’est point ce que l’on pense : la Providence nous conduit avec tant de bonté dans tous ces temps différents de notre vie, que nous ne les sentons quasi pas; cette pente va doucement, elle est imperceptible : c’est l'aiguille du cadran que nous ne voyons pas aller. Si àvingtans on nous donnoit le degré de supériorité dans notre famille, et qu’on nous fît voir le visage que nous avons ou que nous aurons à soixante ans, en le comparant à celui de vingt, nous tomberions à la renverse, et nous aurions peur de cette figure, mais c’est jour à jour que nous avançons, nous sommes aujourd’hui comme hier, et demain comme aujourd'hui; ainsi nous avançons sur le sentier, et c’est un des miracles de la Providence que j'adore. Voilà une tirade où ma plume m'a conduite sans y penser. »
1038. De Me DE SÉVIGNÉ À Mme DE GRIGNAN.
A Bourbon, lundi 22° septembre 1687.
« Nous arrivâmes, hier au soir, ici, ma bonne, de Nevers, d’où je vous avois écrit. IlLest vrai que nous vinmes hier enun jour, comme on nous l’avoit promis ; mais quel jour ! quelles dix lieues ! nous marchâmes depuis la pointe du jour jusques à la nuit fermée sans arrêter, que deux heures juste, pour dîner; une pluie continuelle, des chemins endiablés, toujours à pied, de peur de verser dans des ornières effroyables ; ce sont quatorze lieues
toutes des plus longues; et ce jour ensuite de cinq délicieuses éclairées du soleil, et d’un pays, des chemins faits exprès : je crois être dans un autre climat, un pays bas et couvert comme la Bretagne, enfin sombre forêt où le soleil ne luit que rarement... Nous avons bien dormi, nous avons vu les puits bouillants, nous avons été à la messe aux Capucins.….. »
A Bourbon, jeudi 25e septembre 1687.
« Vous voulez avoir de mes nouvelles, elles sont tout à fait bonnes. Il y a deux jours que je prends des eaux ; elles sont douces et gracieuses et fondantes ; elles ne pèsent point : j'en fus étonnée et gonflée le premier jour ; mais aujourd'hui, je suis gaillarde : on les rend de tous les côtés ; point d'assoupissement, point de vapeur. Si je continue à m'en trouver si bien, je ne me servirai point de celles de Vichy que l’on fait venir ici en un jour : jamais union ne fut si parfaite entre deux rivales. On les fait réchauffer dans le puits le plus bouillant de ceux qui sont ici, on les fait boire comme les autres ; celles-ci reçoivent celles-là dans leur sein ; c’est cela qui s'appelle précisément le même degré de chaleur, car les bouteilles y sont comme dans leur propre maison. J'étais dégoûtée du réchauffement de Paris avec de méchants fagots froids ; mais la chaleur d'ici me plaît infiniment; et l’on y fait la vie des eaux, qui est tout uniforme et tout appliquée à la santé. »
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1040. De Mae pe SÉVvIGNÉ À Mme DE GRIGNAN.
A Bourbon, samedi 27e septembre 1687.
&« Il y a ici des "gens estropiés et à demimorts, qui cherchent du secours dans la chaleur bouillante de ces puits ; les uns sont contents, les autres, non; une infinité de restes ou de menaces d'apoplexie : c’est ce qui tue. J’ai envoyé quérir des eaux à Vichy, comme M. Fagon fit pour sa femme, et bien d’autres tous les jours : elles sont réchauffées d’une manière qui me plaît, et du même goût, et quasi de la même force qu’à Vichy; elles font leur effet, etje l’aisenti ce matin avec plaisir. J’en prendrai huit jours, comme le veut Aliot, et ne serai point douchée, comme le veut Amyot ; le voilà qui vous en dit ses raisons. Quand vous aurez lu tout ce grimoire, vous n’en verrez pas davantage; envoyez-le, si vous voulez, à M. Aliot. Cependant j'irai mon train; je retomberai dans les eaux de Bourbon samedi, et prendrai des bains délicieux; et un peu avant que l'heure finisse, il prétend me mettre un peu d’eau chaude, qui fera la sueur sans violence que nous voulons. Je crois qu'il est difficile de contester un homme sur son pailler qui a tous les jours des expériences : répondez seulement un mot de confiance et d’honnêteté, et ne vous mettez en peine de rien du tout ; ma très chère bonne, ôtez tout cela de votre esprit, vous me reverrez dans peu de jours en parfaite santé ; je n'ai pas eu la moindre incommodité depuis que je suis partie. »
1042. De Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Bourbon, mardi 7e octobre 1687.
« Vous vous avisez de me gronder, au lieu d'entrer dans le plaisir de savoir que je me porte mieux que je n’ai jamais fait, et que j'ai été trop heureuse de m’épargner la peine d'aller à Vichy, puisque j'en ai fait venir les eaux, qui m'ont purgée autant que je puis l'être, car ils’en faut bien que je n’aie le même besoin que j'avois il y a dix ans de cette lessive, il y a tout à dire. M. Mausart est ici; il ne respire que de se restaurer des extrêmes évacuations de Vichy; tous ceux qui en sont revenus tiennent le même langage. Il est vrai que pendant huit jours que j'ai pris ici les eaux de Vichy, elles m'ont très bien fait, mais j'ai pris ensuite de celles de Bourbon pour m'adoucir et me consoler : c’est une opinion toute commune que celles-ci, quand on n’a point beaucoup d’humeurs, sont douces et fondantes et consolantes, et qu'elles se distribuent dans toutes les parties avec une onction admirable. Quant au pays, je ne comparerai jamais le plus beau et le plus charmant du monde avec le plus vilain, le plus étouffé. J'ai donc pris huit jours de Vichy et huit jours de Bourbon; j'ai pris dans l'intervalle de la poudre de M. de l’Orme,qui m'a fait des merveilles; je n’ai pas eu la moindre vapeur ; j’ai un très bon visage. J’ai pris en arrivant une médecine ordinaire, j'en prendrai encore une autre en partant ; les eaux me purgent tous les jours sans violence,
et les bains que je prends sont doux et tempérés; si la douche m'étoit nécessaire, Amyot ne me l’épargneroit pas. »
1043, DE Me DE SÉVIGNÉ À Mme DE GRIGNAN.
A Bourbon, jeudi 9 octobre,
« Les eaux de Vichy ne sont plus pour moi aussi nécessaires qu'elles m'ont été : j'en ai fait tout l'usage que je pouvois désirer, en les faisant venir et en les tempérant par celles-ci ; elles m'ont purgée autant qu'il le falloit, et celles de Bourbon, douces et fondantes, ont achevé un véritable état de perfection, j'ai pris du Crocus (1), parce que je sais que quand il ne trouve guère d'humeurs il ne fait pas de mal à son hôte; c’est le bon pain, comme diroit de l’Orme ; il n’a point fait vomir et m’a purgée très doucement ; c'est à cause que je ne suis pas accablée d’humeurs, qu'on ne m'a point donné d’émétique. Je suis dansles bains balsamiques et charmants ; je bois le matin,jen’ai aucune sorte d'incommodité; j'ai fait tous ces remèdes avec une règle et une mesure dont j’eusse été incapable sans Mre de Chaulnes. Elle ne songe point à rien précipiter :
(1) « Crocus, en termes de chimie, se dit de plusieurs préparations, à cause de leur couleur rouge. Le crocus Martis est une préparation de fer; il y a le crocus Martis apéritif et le crocus Martis astringent. Le crocus metallorum est une préparation d’antimoine. » Dict. de Trévoux,
PuE
nous partons lundi après trois semaines et un jour de séjour, seize jours de boissons, neuf bains, trois médecines, deux jours de repos ; rien ne peut être mieux comparé que tout cela.
« Amyot vous écrit; outre qu'il est fort bon médecin, ily a ici un petit apothicaire qui est la capacité, la sagesse et l'expérience même. Ils disent tous deux: « Point de douche », ils croiroient faire un attentat d'attaquer et de mettre en alarme une santé comme la mienne; ils croiroient aviser les nerfs d’un désordre à quoi ils ne pensent pas; en un mot, ils sont d’une prudence et d’une conduite qui attirent la confiance, par être les premiers à improuver leurs remèdes quand ils ne conviennent pas. »
1047. DE Mme DE SÉVIGNÉ AU COMTE DE Bussy- RABUTIN.
A Paris, ce 13° novembre 1687.
« Ce fut à la fin d'août que je le (1) pleurai amèrement. Je ne l’eusse jamais quitté s’il eût vécu autant que moi. Mais voyant au 15e ou 16e septembre que je n’étois que trop libre, je me résolus d’aller à Vichy pour guérir tout au moins mon imagination sur des manières de convulsions à la main gauche, et des visions de vapeurs qui me faisoient craindre l’apoplexie. Ce voyage proposé donna envie à Mme la duchesse
(1) Son oncle, l’abbé de Coulanges, mort à quatrevingts ans.
de Chaulnes de le faire aussi. Je me joignis à elle ; et comme j'avois quelque envie de revenir à Bourbon, je ne la quittai point. Elle ne vouloit que Bourbon ; j'y fis venir des eaux de Vichy, qui, réchauffées dans les puits de Bourbon, sont admirables. J'en ai pris, et puis de celles de Bourbon : ce mélange est fort bien. Ces deux rivales se sont raccommodées ensemble, ce n’est plus qu'un cœur et qu’une âme ; Vichy se repose dans le sein de Bourbon, et se chauffe au coin de son feu, c’est-à-dire dans les bouillonnements de ses fontaines. Je m'en suis fort bien trouvée, et quand j'ai proposé la douche ; on m'a trouvé en si bonne santé, qu'on me l'a refusée; et l’on s’est moquée de mes craintes ; on les a traitées de visions, et l’on m'a renvoyée comme une personne en parfaite santé. On m'en a tellement assuré que je l'ai cru, et je me regarde aujourd'hui sur ce pied-là. Ma fille en est ravie, qui m'aime comme vous savez. »
1073. DE Mme pe SÉvIGNÉ À Mme DE GRIGNAN.
A Paris, lundi 18° octobre 1688.
« Vous voulez que je vous parle de ma santé et de ma vie: j'ai été un peu échauffée ; de mauvaises nuits, beaucoup de douleurs et de larmes ne sont pas saines, et c’est ce qui m'’effraye pour vous : cela s’est passé entièrement avec des bouillons de veau : n’y pensez plus. »
DE Mne pe SÉVIGNÉ À Mme DE GRIGNAN.
À Paris, le jour de la Toussaint 1688.
« Vous ne me parlez point de votre santé.Ah!
que je crains vos nuits, et la surprise de l’air de Grignan ! Que cette bise qui nous a tant fait avaler de poudre a été désobligeante et incivile! Ce n'étoit point ainsi qu'il falloit nous recevoir. Je vous avoue que je tremble pour votre santé : la mienne est tout à fait remise, je dors mieux, ma langue n’est plus une méchante langue, elle est toute rendue à son naturel. Il y a des temps, et des jours, et des nuits difficiles à passer; et puis sans pouvoir jamais être consolée ni récompensée de ce qu'on a perdu, on se retrouve enfin dans son premier état, par la bonté du tempérament : c'est ce que je sens présentement, comme si j'étois une jeune personne. »
1083. De Mme pe SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Paris, ce vendredi 5e novembre 1688.
« Je pris hier une petite médecine à la mode de mes capucins ; c'étoit pour purger ma santé ; elle ne fit aussi que balayer grossièrement ; c’est leur fantaisie ; je m'en porte en perfection.
«J'ai été un peu fâchée de ne vous point voir prendre possession de cette chambre dès le matin, me questionner, m’épiloguer, m’examiner, me gouverner, et me secourir à la moindre apparence de vapeur. Ah ! ma chère enfant, que tout
cela est doux, et aimable ! Que j'ai soupiré tris tement de ne plus recevoir ces marques si naturelles de votre amitié ! »
1085. DE Mme DE SÉVIGNÉ À Mme DE GRIGNAN.
A Paris, ce mercredi 10° novembre 1688.
« C’est en faisant de l'exercice que je reposerai mon corps et mon esprit de tout ce que j'ai souffert, et pour vous, et pour votre enfant. Je me porte parfaitement bien ; je me suis purgée, et le lendemain je donnai encore une dernière façon pour vous plaire. »
1091. De Mme pe SÉvienÉ À Mme DE GRIGNAN.
A Paris, ce lundi, 22° novembre 1688.
« Je ne vous disrien de ma santé, elle est parfaite... Je disois chez les Divines que si j'approchois autant de la jeunesse que je m'en éloigne, j'attribuerois à cette agréable route la cessation de mille petites incommodités que j'avois autrefois, et dont je ne me sens plus du tout: tenez-vous-en là, mon enfant ; et puisque vous m'aimez, ne soyez point ingrate envers Dieu, qui vous conserve votre pauvre maman d'une manière qui semble n'être faite que pour moi. Je ne songe plus à cette médecine ; elle m'a fait du bien puisqu'elle ne m'a point fait de mal. »
1099. De Mme pe SÉVIGNÉ À Mme DE GRIGNAN.
A Paris, ce lundi 6° décembre 1688.
« Parlons de votre santé, ma très chère, la mienne est parfaite; point de main extravagante, point de leurre, point de ë, point de ha, une machine toute réglée. Ménagez votre poitrine, ne vous outrez pas sur l'écriture ; vos bouillons de poulet ont été placés au lieu du café, afin de vous rafraîchir ; conduisez-vous, gouvernez-vous, si vous aimez votre cher fils, votre maison, votre mari, votre maman, vos frères ; enfin vous êtes l’âme et Le ressort de tout cela. »
1119. DE Mme px SÉVIGNÉ AU COMTE DE Bussy- RABUTIN.
A Paris, le jour des Roïs (6 janvier) 1689.
« Je commence par vous souhaiter une heureuse année, mon cher cousin: c’est comme si je vous souhaitois la continuation de votre philosophie chrétienne ; car c’est ce qui fait le véritable bonheur. Je ne comprends pas qu’on puisse avoir un moment de repos en ce monde, si l’on ne regarde Dieu et sa volonté, et où par nécessité il faut se soumettre. Avec cet appui, dont on ne sauroit se passer, on trouve de la force et du courage pour soutenir les plus grands malheurs, Je vous souhaite donc, mon cousin, la continuation de cette grâce; car c'en est une, ne vous y trompez pas; ce n’est point dans nous que nous
trouvons ces ressources. Je ne veux plus repasser sur tout ce que vous devriez être et ceque vous n'êtes pas : mon amitié pour vous et pour moi n’en a que trop souffert, il n’y faut plus penser. Dieu l’a voulu ainsi. Je souris à tout ce que vous me dites à ce sujet. »
1127, DE Mme DE SÉVIGNÉ À Mme DE GRIGNAN.
A Paris, ce lundi 24° janvier 1689.
« Enfin, ma chère enfant, votre Durance a laissé passer nos lettres ; il faut que la glace soit bien habile pour l’attraper et l’arrêter de la furie dont elle court. Nous avons eu de cruels temps, de cruels froids, et je n’en ai pas seulement été enrhumée. Voilà le dégel; je me porte si bien, que je n'ose me purger, parce que cette précaution me paraît une ingratitude envers Dieu. »
1179. De Mme DE SÉVIGNÉ À Mme DE GRIGNAN.
A Rennes, mercredi 18° mai 1689.
« Nous avons fort ri de ce que vous me priez, à la fin de votre lettre, de me purger : et justement, sans aucun besoin, seulement par les probabilités du carême et du long temps que je n’y avois pensé, je me disposois à prendre ma poudre et ma manne de capucins. Je suis donc purgée, comme vous êtes saignée,; je m'en trouve fort bien. »
1181. DE Me pe SÉVIGNÉ À Me DE GRIGNAN.
Aux Rochers, ce mercredi 1° juin 1689.
« Vous me parlez de ma santé, elle est dans la perfection, et vous en faites tout ce qu’on en peut faire, qui est de craindre qu'elle ne puisse devenir mauvaise.J’y pense quelquefois, et ne me trouvant plus aucune des petites incommodités que vous connoissez, je dis avec étonnement, il faut pourtant s'attendre qu’un état si heureux doit changer, et sur cela je comprends qu'il faudra se résoudre comme en toutes choses, à ce que Dieu voudra; qu’en me donnant des maux, il me donnera de la patience, et cependant je jouis de ce qu’il me donne présentement. »
Aux Rochers, ce dimanche 5e juin 1689.
« Pour moi, ma chère enfant, je vous ai dit la perfection de l’état où je suis : cette médecine ne me fit ni bien, ni mal; je n’ai plus de vapeurs, je ne prends point d’essence de Jacob, car il ne faut rien faire quand on est bien ; plus de sursaut la nuit; rien du tout à mes maux; enfin il y a de l'ingratitude, vous intéressant à ma santé comme vous faites, de ne pas remercier Dieu et de croire que je vous trompe, quand je dis l’exacte vérité. Je suis étonnée de l’état où je suis ; et à votre exemple, je m'en fais quasi un dragon : je songe qu’il n’est pas possible que cet état puisse durer
longtemps, et qu'il faut s'attendre aux incommodités ordinaires de l'humanité : Dieu est le maître, je suis soumise à ses volontés. »
DE Me pe SÉVIGNÉ À Mme DE GRIGNAN.
Aux Rochers, mercredi 8e juin 1689.
« Je reviens à vous, ma chère bonne, et pour expédier le chapitre de la santé, je vous assure que j'ai pris ces deux médecines, dont vous fûtes si étonnée, sans aucune sorte d’incommodité, et seulement pour les avoir prises et satisfaire aux auteurs qui disent qu'il se faut purger de temps en temps, je vous dis la pure vérité, et ma santé est si parfaite que j'en suis effrayée: il n’est pas naturel de n’avoir aucune des incommodités que j'avois; je ne sais ce que la Providence me garde; en attendant, je ne prodigue point ma santé, je mange sagement, je n’ai plus la fantaisie du serein ni de la lune ; je commence à me corriger de ces folies, et je trouve plaisant qu’à Livry j'en étois encore toute pleine, comme à vingt ans; cela n’est plus. »
1191. DE Mme DE SÉvVIGNÉ À Mme DE GRIGNAN.
Aux Rochers, mercredi 29° juin 1689.
« Il faut conserver la santé dont la ruine seroit encore encore un plus grand mal; la mienne est toujours toute parfaite. Cette purgation des capucins, où 1l n’y a point de séné, me paraît comme un verre de limonade, et c’en est en effet ;
je la pris, pour n’y plus penser, parce qu'il y avoit longtemps que je n’avois été purgée, je ne m'en sentis pas. Vous faites trop d'honneur à ce remède; mon fils n’en sort pas moins le matin; c'est un remède pour ôter le superflu bien superflu, qui ne va pas chercher midi à quatorze heures, ni réveiller les chats qui dorment. Nous faisons une vie si réglée, qu'il n'est pas quasi possible de se mal porter. On se lève à huit heures ; très souvent je vais, jusqu’à neuf heures que la messe sonne, prendre la fraîcheur de ces bois ; après la messe on s’habille, on se dit bonjour, on retourne cueillir des fleurs d'orange, on dîne, jusqu’à cinq heures on travaille ou on lit: depuis que nous n’avons plus mon fils, je lis pour épargner la petite poitrine de sa femme. A cinq heures je la quitte, je m'en vais dans ces aimables allées : j'ai un laquais qui me suit, j'ai des livres, je change de place, et je varie les tours de mes promenades ; un livre de dévotion et un autre d'histoire : on change, cela fait du divertissement ; un peu rêver à Dieu, à sa providence, posséder son âme, songer à l'avenir ; enfin, sur les huit heures, j'entends une cloche, c’est Le souper; je suis quelquefois un peu loin ; je retrouve la marquise dans son beau parterre ; nous nous sommes une compagnie; on soupe pendant le chien et le loup, nos gens soupent.…. J'aime cette vie mille fois plus que celle de Rennes : cette solitude n’est-elle pas bien convenable à une personne qui doit songer à soi, et qui est ou veut être chrétienne. »
mt. À.