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| 1209. DE Mne pe SÉviGnÉ À Mme . GRIGNAN.
Aux Rochers, ce mercredi 24° août 1689.
« Conservez-vous, ma chère comtesse, pour votre maison, votre fils, pour votre mère. Je ne vous défends point les melons, puisque vous avez de si bon vin pour les cuire. M. de Chaulnes me les défendoit de votre part, et j'y consentois, parce qu'ils n’étoient pas bons ; mais il falloit me permettre de suer; je revenois le soir à Auray, après une légère promenade, comme si je fusse revenue de jouer une partie de longue paume; je me faisois essuyer, je me déshabillois, j’arrivois pour souper toute fraîche ; je me moquois de moi la première, afin que les autres ne s’en moquassent pas ; et de tout cela, je m’en porte tout à fait bien. Il faisoit fort chaud ; j'ai toujours été fort sujette à suer; je pense qu'il vaut mieux ne pas changer de tempérament que d’en changer ; je ne crois pas que cela doive s’appeler effervescence ; il me semble que mon pot n’en bouilloit pas plus fort, et qu’il n’étoit pas besoin de l’'écumer plus qu’à l'ordinaire. »
1213. Le Mme DE SÉVIGNÉ À Mme DE GRIGNAN.
Aux Rochers, mercredi 7° septembre 1689.
« J'ai une telle santé et si parfaite, que j'en suis quelquefois étonnée; nulle sorte de ces petites incommodités; il semble qu’il y ait de l'excès à ce bonheur; je le reçois de la main de
la Providence, comme j'espère recevoir le contraire quand il lui plaira. Je vous souhaite, ma chère, un pareil état, et à M. de Grignan; mon Dieu que tout cela m'est cher! »
Aux Rochers, 18° septembre 1689.
« Vous voulez savoir notre vie, ma chère enfant? Hélas, la voici : nous nous levons à huit heures, la messe à neuf; le temps fait qu'on se promène ou qu'on se promène pas, souvent chacun de son côté; on dîne fort bien, il vient un voisin, on parle de nouvelles; l’après-dînée nous travaillons, ma belle-fille à cent sortes de choses, moi à deux bandes de tapisserie que Me de Kermou me donna à Chaulnes; à cinq heures on se sépare, on se promène, ou seule, ou en compagnie; on se rencontre à une place fort belle, on a un livre, on prie Dieu, on rêve à sa chère fille, on fait des châteaux en Espagne, en Provence, tantôt gais, tantôt tristes. Mon fils nous lit des livres très agréables : nous en avons un de dévotion, les autres d'histoires; cela nous amuse et nous occupe, nous raisonnons sur Ce que nous avons lu; mon fils est infatigable, il lit cinq heures de suite si on veut. Recevoir des lettres, y faire réponse, tient une grande place dans notre vie, principalement pour moi. Nous avons eu du monde, nous en aurons encore, nous n’en souhaitons pas; quand il y en a,on est bien aise. Mon fils a des ouvriers, il a fait parer, comme
on dit ici, ses allées; vraiment elles sont belles ; il fait sabler son parterre. Enfin, ma fille, c'est une chose étrange comme avec cette vie toute insipide et quasi triste, les jours courent et nous échappent; et Dieu sait ce qui nous échappe en même temps : ahl re parlons point de cela, j'y pense pourtant, et il le faut. Nous soupons à huit heures ; Sévigné lit après souper, mais des livres gais, de peur de dormir; ils s’en vont à dix heures; je ne me couche guère avant minuit ; voilà à peu près la règle de notre couvent; il y a sur la porte : Sainte liberté ou Fais ce que tu voudras. J’aime cent fois mieux cette vie que celle de Rennes; ce sera assez tôt d’y aller passer le carême pour la nourriture de l’âme et du COrps. »
1229. De Mme pe SÉVIGNÉ À Mme DE GRIGNAN.
Aux Rochers, mercredi 26° octobre 1689,
« Je suis fort aise d’être instruite sur Balaruc; je l'ai vu sur la carte. C'est une chose bien triste que M. le chevalier ne soit pas soulagé et que sa maladie ait gâté tout le bien que vous pensiez d’abord, que les eaux avoient fait : je suis très sensible à ce malheur. Ces eaux sont d’une grande violence; je n'y voudrois confier aucun de mes membres, d'autant mieux que je n’ai plus aucun mal à mes mains; je ne sais plus où se sont cachés tous ces petits maux extravagants : je crois quelquefois qu'il y a de la trahison, tant je suis parfaite sur le sujet de La santé. »
1253. DE Mme pe SÉVIGNÉ À Mme DE GRICNAN.
Aux Rochers, dimanche 8 janvier 1690.
« Parlons de ma santé : c’est celle-là qui vous fait trembler; Dieu me la donne jusqu’à présent d’une perfection qui me surprend moimême, et qui me feroit peur, si je m’observois autant que vous m’observez ; j'étois avant-hier dans ces belles allées ; il y faisoit beau comme au mois de septembre ; je ne perds pas ces beaux jours. Quand le temps commence à changer, je demeure dans ma chambre : voilà sur quoi je ne suis plus la même ; car autrefois c’étoit un sot vœu de sortir tous les jours. »
1259. DE Mme DE SÉVIGNÉ À Mme DE GRIGNAN.
Aux Rochers, 29 janvier 1690.
« Je vous souhaite autant de santé qu’à moi : toutes mes petites ridicules incommodités ont disparu ; elles reviendront quand ïl plaira à Dieu; mais je vous dis l’état où je suis présentement. Nous avons ici de bon lait et de bonnes vaches ; nous sommes en fantaisie de faire bien écumer ce bon lait, et de le mêler avec du sucre et de bon café ! Ma chère enfant, c’est une très jolie chose, et dont je recevrai ma grande consolation ce carême : Du Bus l’approuve pour la poitrine, pour le rhume, et c’est en un mot, ce lait cafété ou ce café laité de notre ami Aliot. »
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1266. De Mme DE SÉVIGNÉ À Mme DE GRIGNAN.
Aux Rochers, dimanche 19e février 1690,
« Si vous me voyiez, ma chère bonne, vous m'ordonneriez de faire le carême ; et ne me voyant plus aucune des petites incommodités qui vous ont servi de raison autrefois pour me le faire rompre, vous seriez persuadée, comme moi, que Dieu ne me donne une si bonne santé, que pour obéir au commandement de l'Église s ainsi ma bonne, que votre tendresse soit en repos. Mon fils est bien (1) ;.... de me gouverner sur Cela. Vous avez sur votre conscience plusieurs jours de deux ou trois carêmes qu'il n’a pas. Nous faisons ici une fort bonne chère, nous n'avons pas la rivière de Laigue, mais nous avons la mer ; la poisson ne nous manque pas, et j'aime le beurre charmant de la Prévalaie, dont il nous vient toutes les semaines; je l’aime et je le mange comme si j'étois bretonne : nous faisons des beurrées infinies, quelquefois sur de la miche ; nous pensons toujours à vous en les mangeant ;, mon fils y marque toujours toutes ses dents, et ce qui me fait le plus plaisir, c’est que jy marque aussi toutes les miennes ; nous y mettrons bientôt de petites herbes fines et des violettes; le soir un potage avec un peu de beurre à la mode du pays, de bons pruneaux,
(1) Ici le copiste a sauté un mot : « résolu, capable? »
de bons épinards; enfin ce n’est pas jeuner, et nous disons avec confusion :
Qu'on a de peine à servir Sainte Eglise.
DE CHARLES DE SÉVIGNÉ
« Ce seroit être ingrat envers Dieu, ma petite sœur, de ne pas profiter de la pleine et parfaite santé de ma mère pour la laisser faire carême, au moins jusqu’à ce qu'elle en ressente la plus légère incommodité. Dans ce temps je ferai mon devoir, et j’userai de tout le pouvoir et de toute l’autorité que je me serai acquise par cette indulgence. En attendant nous imprimons nos dents sur des beurrées ; quelles beurrées, ma petite sœur | minces, de violettes et d’herbes fines, et nous ferons par là une heureuse alliance entre la Provence et la Bretagne. »
1283. De Mme pe SÉvIGNÉ À Mme DE GRIGNAN.
Dimanche 25e juin 1690.
« Martillac a la langue bien longue : que veutelle dire avec mon mal de bras que je cachoiïs à Livry? Ce n'étoit rien du tout, et il vous eût inquiétée. Pour le détail de ma santé j’en suis présentement honteuse de vous le dire, il me semble qu'il y a de l’insolence et que je devrois cacher ces bontés de la Providence, n’en étant pas digne. Je ne sais si c’est le bon air, la vie réglée, la
désoccupation ; enfin quoique je ne sois pas
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insensible à ce qui me tient au cœur, je jouis d’une santé si parfaite, que je vous ai mandé que j'en suis étonnée. Je me porte très bien de ma purge, et vous remercie d’être contente de la vôtre ; je n’ai ni vapeurs la nuit, ni ce petit mal de la bouche, ni de grimace à mes mains; point de néphrétique ; nous buvons du vin blanc, que je crois très bon et meilleur que la tisane.
Enfin, ma chère bonne, soyez contente, et portezvous aussi bien que moi, si vous voulez que ce bon état continue; je n’en ai pas moins ces pensées si salutaires que toute personne doit avoir, surtout, ma bonne, quand la vie est avancée, et qu’on commence à ne plus rien voir, à ne plus rien lire qui ne vous parle ou ne vous avertisse. Quand vous en serez là, vous ne m'en direz pas des nouvelles ; mais vous vous souviendrez que j'avois raison, et que ces réflexions sont des grâces de Dieu, tout au moins naturelles, qui vous font sentir que vous êtes sage. Ces pensées, cette pendule (1), n'ont point changé mon humeur ; mais la solitude continue à les entretenir, et nos sortes de promenades; et tout cela est bon, et si l’on n’avoit point une chère bonne que l’on aime trop, on auroit peine à comprendre pourquoi on quitteroit une vie si convenable, et si propre à faire la chose qui, ex bonne justice,
(1) Cette pendule où je lis déjà une heure déjà avancée, l'heure du soir de la vie, du déclin ? D’autres ont cru que ce mot pendule signifiait un jubilé, par allusion à une anecdote racontée, t. III, p. 524.
nous devroit occuper. Vous voyez ma bonne»
que je vous rends compte de mon intérieur, après vous avoir parlé de mon corps et de ma santé. »
1440. DE Mne DE SÉVIGNÉ AU PRÉSIDENT DE MouULCEAUXx.
A Grignan, mardi 10e janvier 1696.
« C’est à vous, Monsieur, qu’il faut souhaiter une longue vie, afin que le monde jouisse longtemps de tant de bonnes choses; pour moi, jene suis plus bonne à rien; j’ai fait mon rôle, et par mon goût je ne souhaiterois jamais une si longue vie : il est rare que la fin et la lie n’en soit humiliante; mais nous sommes heureux que ce soit la volonté de Dieu qui la règle, comme toutes les choses de ce monde ; tout est mieux entre ses mains qu'entre les nôtres. »
1410. DE Mne DE SÉVIGNÉ À COULANGES.
A Grignan, le 26e avril 1695.
« Pour moi qui suis avertie encore du nombre des années, je suis quelquefois surprise de ma santé ; non seulement j'avance doucement comme une tortue, mais je me prête à croire que je vais comme une écrevisse : cependant je fais des efforts pour n'être point la dupe de ces trompeuses apparences, et dans quelques années, je vous conseillerai d’en faire autant, »
DE Mme DE SÉVIGNÉ À Mme DE LAFAYETTE.
À Paris, le mardi 24e (1).
« Je suis toujours couperosée, ma pauvre petite, et je fais toujours des remèdes ; mais comme je suis entre les mains de Bourdelot, qui me purge avec des melons et de la glace, et que tout le monde vient me dire que cela me tuera, cette pensée me met toujours dans une telle incertitude qu encore que je me trouve bien de ce qu'il m’ordonne, je ne le fais pourtant qu'en tremblant. Adieu, ma très chère, vous savez bien qu'on ne peut vous aimer plus tendrement que je fais. »
De Me DE SÉVIGNÉ À Mme DE GRIGNAN.
A Paris, ce 20° décembre.
« Je fis hier, ma bonne, une des choses que vous voulez que je fasse, je pris médecine. Je vis fort peu de monde ; M. de Coudray en fut, nous causâmes assez bien. J’aime toujours son esprit, et ses manières qui font les grossières et que je trouve très polies. Aujourd’hui j'ai demandé permission au lendemain de ma médecine d’aller voir M. de Pomponne ; elle me l’a permis. »
(1) Lettre de date incertaine; vraisemblablement d'avant 1658.
1253. DE CouLanGes À Mme DE SIMIANE.
À Paris, le 25e avril 1696.
« Mon Dieu! Madame, quel coup, pour tous tant que nous sommes. Quant à moi, je me perds dans la pensée que je ne verrai plus cette pauvre cousine, à qui j'ai été si tendrement attachée depuis que je suis au monde, et qui m'avoit rendu cet attachement par une si tendre et si constante amitié. Si vous voyiez, Madame, tout ce qui se passe ici, vous connoitriez encore plus le mérite de Madame votre grand'mère; car jamais il n’y en eut de plus reconnu que le sien, et le public lui rend, avec des regrets infinis, tout l'honneur qui lui est dû. »
Du coMTE DE GRIGNAN A M. DE POMPONNE.
Le 7e mai à Grignan, 1696.
« Vous comprenez si bien, Monsieur, tout ce que l’on peut sentir dans la perte que nous venons de faire, et vous y entrez si sincèrement et pour vous et pour moi, que je me trouve obligé de joindre aux très humbles remerciements que je dois à vos bontés, un compliment particulier sur votre douleur. En outre, Monsieur, toutes les personnes qui étoient attachées à Mme de Sévigné par les liens du sang et de l’amitié sont bien à plaindre et surtout celles qui ont pu connaître dans les dernières journées de sa vie toute l'étendue de son mérite et de sa
solide vertu. J'aurai l'honneur quelque jour de vous conter des détails sur cela, qui attireront votre admiration. »
1459. Du coMTE DE GRIGNAN AU PRÉSIDENT DE MouLCEAUXx.
A Grignan, le 28° maï 1696.
« Vous comprenez mieux que personne, la œrandeur de la perte que nous venons de faire, et ma juste douleur. Le mérite distingué de Mne de Sévigné vous étoit parfaitement connu. Ce n’est pas seulement une belle-mère que je perds, c’est une amie vraie et solide, une société délicieuse ; mais ce qui est encore plus digne de notre admiration que de nos regrets, c’est une femme forte. Elle a envisagé dès les premiers jours de sa maladie la mort avec une fermeté et une soumission étonnante.
« Cette femme si tendre et si foible pour tout ce qu’elle aimoït, n’a trouvé que du courage et de la religion quand elle a cru ne devoir que songer à elle. Nous avons pu remarquer par l’usage qu’elle a su faire des bonnes provisions qu’elle avoitamassées, de quelle utilité et de quelle importance il est de remplir l'esprit de bonnes choses, et de ces saintes lectures pour lesquelles Me de Sévigné avoit une avidité surprenante. »