‹ Madame de Sévigné maladeChapitre 56 sur 134 · DE Mme DE SÉVIGNÉ À Mme DE GRIGNAN · texte numérisé non relu

DE Mme DE SÉVIGNÉ À Mme DE GRIGNAN

A Vichy, mardi 19° mai 1676.

« Je commence aujourd’hui à vous écrire ; ma lettre partira quand elle pourra ; je veux causer avec vous. J’arrivai ici hier au soir. Me de Brissac avec le chanoine, Mme de Saint-Hérem et deux ou trois autres me vinrent recevoir au bord de la jolie rivière d’Allier : je crois que si on y regardoit bien, on y trouveroit encore des bergers de l’Astrée.Je me suis reposée aujourd'hui, et demain je commencerai à boire... Nous nous sommes promenés ce soir dans les plus beaux endroits du monde, et à sept heures la poule

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mouillée vient manger son poulet et causer avec sa chère enfant : on vous en aime mieux quand on en voit d’autres.

« J'attends ici de vos lettres avec bien de l'impatience; et pour vous écrire, ma chère enfant, c’est mon unique plaisir, étant loin de vous ; et si les médecins, dont Je me moque extrêmement, me défendoient de vous écrire, je leur défendrois de manger et de respirer, pour voir comme ils se trouveroient de ce régime. »

Mercredi, 20° mai.

« J'ai donc pris des eaux ce matin, ma très chère; ah, qu'elles sont méchantes ! J’ai été prendre le chanoine qui ne loge pas avec Mme de Brissac. On va à six heures à la fontaine : tout le monde s'y trouve, on boit, et l’on fait une fort vilaine mine; Car imaginez-vous qu'elles sont bouillantes, et d’un goût de salpêtre fort désagréable. On tourne, on va, on vient, on se promène, on entend la messe, on rend les eaux, on parle confidemment de la manière dont on les rend : il n’est question que de cela jusqu'à midi. Enfin, on dine; après dîner, on va chez quelqu'un; c’étoit aujourd'hui chez moi. Mme de Brissac a joué à l’hombre avec Saint-Hérem et Plancy ; le chanoine et moi nous lisons l’Arioste; elle a l'italien dans la tête, elle me trouve bonne. Il est venu des demoiselles du pays avec une flûte qui ont dansé la bourrée dans la perfection. C’est ici où les bohémiennes poussent leurs agréments ; elles font des dégognades, où les curés trouvent

un peu à redire; mais enfin, à cinq heures, on va se promener dans des pays délicieux ; à sept heures on soupe légèrement, on se couche à dix. Vous en savez maintenant autant que moi. Je me suis assez bien trouvée de mes eaux: j'en ai bu douze verres; elles m'ont un peu purgée, c’est tout ce qu’on désire, je prendrai la douche dans quelques jours. »

Jeudi, 21° mai.

« Mes eaux m'ont fait encore aujourd’hui beaucoup de bien ; il n’y a que la douche que je crains... Je mange mon potage de la main gauche, c'est une nouveauté. »

DE Mne DE SÉviGnÉ A Mme DE GRIGNAN.

A Vichy, dimanche 24° mai 1676.

« Ma chère, je me porte fort bien, je bois tous les matins, je suis un peu comme Nouveau qui demandait : « Aï-je bien du plaisir ? » Je demande aussi : « Rends-je bien mes eaux? La qualité, la quantité tout va-t-il bien ? » On m’assure que ce sont des merveilles, et je Le crois, et même je le sens ; car, à la réserve de mes mains et de mes genoux qui ne sont point guéris, parce que je n'ai pas encore pris ni le baïn, ni la douche, je me porte tout aussi bien que j'ai jamais fait.

« La beauté des promenades est au-dessus de ce que je puis vous en dire : cela, seul me redonneroit la santé. On est tout le jour ensemble. Me de Brissac et le chanoine dînent ici fort familièrement : comme on ne mange que des

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viandes fort simples, on ne fait nulle façon de donner à manger.

« Je reçois mille présents de tous côtés; c'est la mode du pays, où d’ailleurs la vie ne coûte rien du tout; enfin, trois sous deux poulets et tout à proportion. »

5429, DE Mme pe SÉVIGNÉ À Mme DE GRIGNAN.

A Vichy, mardi 26° mai 1676.

« Je dois encore recevoir quelques-unes de vos lettres de Paris : elles seront toutes les bienvenues, ma très chère ; elles sont trop aimables. Vous avez une idée de ma santé qui n'est pas juste : ne savez-vous pas que j'ai conservé mes belles jambes ? Aïnsi je marche fort bien, j'ai mal aux mains, aux genoux, aux épaules, on m’assure que la douche me guérira; j'ai très bon visage, je dors et je mange bien, et je veux me persuader que tout cela n’est rien; j'ai même si peu d'humeurs, que je ne prendrai des eaux que quinze jours, crainte de me trop échauffer. Je commencerai demain la douche et vous manderai sans cesse des nouvelles.

« Il y a ici des femmes fort jolies ; elles dansèrent hier des bourrées du pays, qui sont en vérité les plus jolies du monde ; il y a beaucoup de mouvement, et l’on se dégogne extrêmement. Il y avait un grand garçon déguisé en femme qui me divertit fort, car sa jupe était toujours en l'air, et l’on voyoit dessous de fort belles jambes »

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