DE Mne DE SÉVIGNÉ À Mme DE GRIGNAN
A Vichy, lundi 8 juin 1676.
« Vous êtes en peine de ma douche, ma très chère; je l’ai prise huit matins, comme je vous l'ai mandé; elle m'a fait suer abondamment; c'est tout ce qu’on souhaite, et bien loin de m'en trouver plus faible, je m'en trouve plus forte; il est vrai que vous m’auriez été d'une grande consolation; mais je doute que j'eusse voulu vous souffrir dans cette fumée : pour ma sueur, elle vous auroit un peu fait pitié; mais enfin, je suis le prodige de Vichy, pour avoir soutenu courageusement la douche. Mes jarrets en sont guéris ; si je fermois les mains, iln’y paraîtroit plus. Pour les eaux, j'en prendrai jusqu’à samedi; c’estmon seizième jour, elles me purgent et me font beaucoup de bien.
« Tout mon déplaisir, c'est que vous ne voyez pas danser les bourrées de ce pays; c'est La plus surprenante chose du monde; des paysans, des paysannes, une oreille plus juste que vous, une légèreté, une disposition, enfin j'en suis folle. Je donne tous les soirs un violon avec un tambour de basque qui me coûte quatre sous ; et dans ces prés et ces petits bocages, c’est une joie d’y voir
danser les restes des bergers et des bergères de Lignou.
« Vous me demandez si je suis dévote, ma bonne ; hélas ! non, dont je suis très fâchée, mais il me semble que je me détache un peu de ce qui s'appelle le monde. La vieillesse et un peu de maladie donnent le temps de faire de grandes réflexions ; mais ce que j'épargne sur le publie, il me semble que je vous le redonne : ainsi je n'avance guère dans le pays du détachement.
« Je viens de prendre et de rendre mes eaux à moitié : il est mardi, à dix heures du matin. Comme je suis bien assurée que pour vous plaire, il faut que je quitte la plume, je le fais, ma très chère, vous embrassant de toute ma tendresse. »