‹ Madame de Sévigné maladeChapitre 94 sur 134 · DE Mme DE SÉVIGNÉ À Mme DE GRIGNAN · texte numérisé non relu

DE Mme DE SÉVIGNÉ À Mme DE GRIGNAN

A Aubry, lundi 4 octobre 1677.

« Je me porte très bien, je suis fort contente des eaux; elles sont faites pour moi. Je n’avois plus besoin de la douche ; comme je n'avois plus de sérosités, elle m'’eût échauffée ; ce fut donc par sagesse et par raisonnement que je la quittai, sans aucun mal de tête, ni incommodité qui se puisse nommer. Je suis au désespoir de l'inquiétude que vous en avez eue; le chevalier vous dira si je mens. Au nom de Dieu, ne recommençons point à nous faire mille cruautés ; portez-vous aussi bien que moi, et je vous promets de n'être point en peine. »

A Paris, jeudi 7° octobre.

« Je voudrois pouvoir retrancher de ce trésor qui m'est si cher toute l'inquiétude que vous avez pour ma santé ; demandez à tous ces hommes comme je suis belle; il ne me falloit pas de douche; la nature parle : elle en vouloit l'an passé, elle en avoit besoin ; elle n’en vouloit point celle-ci; j’ai obéi à sa voix. Pour les eaux, ma chère enfant, si vous êtes cause de mon voyage, j'ai bien des remerciements à vous faire, car je m'en porte parfaitement bien. »

670. DE Mme DE SÉVIGNÉ AU COMTE ET A LA COMTESSE DE GUILLAUT.

Paris, lundi 15° novembre 1677.

« Comment vous portez-vous, Monsieur et Madame, de votre voyage ? Vous avez eu un assez beau temps ; pour moi, j'ai eu une colique néphrétique et bilieuse (rien que cela), qui m'a duré depuis le mardi, lendemain de votre départ, jusqu’à vendredi. Ces jours sont longs à passer, et si je voulois vous dire que depuis que vous êtes partis, les jours m'ont duré des siècles, il y auroit un air assez poétique dans cette exagération, et ce seroit pourtant une vérité. Je fus saignée le mercredi à six heures du soir, et parce que je suis très difficile, on m'en tira quatre palettes, afin de n’y pas revenir une seconde fois ; enfin à force de remèdes, de ce

qu'on appelle remèdes, dont on compteroit aussitôt le nombre que celui des sables de la mer, je me suis trouvée guérie le vendredi; le samedi on me purge, afin de ne manquer à rien; le dimanche je vais à la messe, avec une pâleur honnête, qui faisoit voir à mes amis que j'avois été digne de leurs soins ; et aujourd’hui je garde ma chambre et fais l’entendue dans mon hôtel Carnavallet, que vous ne reconnoîtriez pas depuis qu’il est rangé. »

720. DE Mme DE SÉVIGNÉ AU COMTE DE Bussy- RaABuTIN ET À Mme DE CoLIGNY.

A Paris, ce 27e juin 1679.

« Je dis toujours que si je pouvois avoir seulement deux cents ans, je deviendrois la plus admirable personne du monde. Je me corrige assez aisément, et je trouve qu’en vieillissant même j'y ai plus de facilité. Je sais qu’on pardonne mille choses aux charmes de la jeunesse qu’on ne pardonne point quand ils sont passés. On y regarde de plus près, on n’excuse plus rien; on a perdu les dispositions favorables de prendre tout en bonne part; enfin il n’est plus permis d’avoir tort; et dans cette pensée l’amour-propre nous fait courir à ce qui nous peut soutenir contre cette cruelle décadence, qui malgré nous gagne tous les jours quelque terrain.

« Voilà les réflexions qui me font croire que dans l’âge où je suis, on se doit moins négliger que dans la fleur de l’âge. Mais la vie est trop

{ courte, et la mort nous prend que nous sommes encore tout pleins de nos misères et de nos bonnes intentions. »

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