Madame de Sommerville
Saint-Léonard est une pauvre ville en pays Marchois. Si vous faites jamais un voyage aux rives
de te Creuse, prenez à l'entrée du faubourg le sentier qui se sépare de la grande route: vous le trouverez, au printemps, semé de violettes et bordé de troènes en fleurs.
Vous aurez d'un côté la montagne couverte de genêts dorés, et de l'autre la Creuse qui vous semblera de loin un large ruban jeté sur la plaine. Ce pays vous plaira; il est pauvre, mais pittoresque :
vous aimerez le bruit de ses torrens et le calme de ses petits lacs, perdus au milieu des bruyères.
Après deux heures de marche, vous arriverez à Anzème: c'est un misérable hameau, tapi sous une masse de chênes et de châtaigniers,
comme un nid d'oiseau dans un buisson. Ses rustiques habitations communiquent entre elles par des traînes bordées d'aubépine et de sureau. Ces rues de feuillages et de fleurs enferment comme les quartiers d'une ville les enclos cultivés, où le vieux buis croît à côté de la ruche d'abeilles. Les carrés de légumes, symétriquement encadrés dans des bordures de thym, laissent encore place à des roses de Provins qui s'enfoncent dans la haie comme pour regarder en dehors et brillent parmi la verdure.Le chaume des maisons est lui-même devenu parterre et nourrit des familles de giroflées jaunes, desguir-
landes de houblon et des lapis de lierre, et jusque sur les marges du chemin serpentent des liserons de neige qui se mirent dans l'eau courante, échappée aux mille veines de lacolline.Si vous suivez le cours de la Creuse, ausortir du village, vous aurez, en face du moulin qui s'élève élégant et fier sur la rive opposée, avec sa façade neuve, ses nombreux étages et son toit ardoisé, la garenne au fond de laquelle?
humble etmélancoîique, se cache le château seigneurial.
Par une soirée d'automne, deux jeunes gens étaient assis sur la terrasse du château d'Ànzème. La soirée était belle : les étoiles bril-
laient au ciel, et la lune montrait son pâle visage à travers le rideau de peupliers qui borde la Creuse.
Tout dormait au village; le silence de la nuit n'était troublé que par le bruit de l'eau qui sefàcîiait avec les cailloux de son lit, et par les aboiemens des chiens quihurlaient à de longs intervalles. Les deux jeunes gens étaient tristes et recueillis.
— C'est une étrange deslinée , dit enfin le plus âgé en se levant, et en prenant le bras de son jeune ami, quecellequi nous réunit dans ces lieux que tant de fois, sous les arbres de notre collège, nous nous étions promis de visiter ensemble.
Cette destinée, je voudrais la dire heureuse; mais trop de jours ont passé sur les rêves de notre jeune âge, la vie est mauvaise pour tous.
Pourquoi donc m'avoir demandé le récit de la mienne? Vous autres, pour qui l'existence fut long-temps revêtue de rians et beaux aspects, vous donnez à vos premières douleurs je ne sais quelle importance qui vous rend à vos yeux le centre de toutes choses: vous prétendez alors être seuls à souffrir ce que tous ont souffert avant vous , et à voir la vanité du malheur qui vous enivre, on dirait que votre àme en se brisant, a dérangé l'harmonie du monde. Moi, pour qui la
vie n'eut jamais de caresses ni de sourires, j'ai compris de bonne heure la valeur réelle d'une âme solitaire et froissée dans l'immensité des êtres, et je sais pratiquer mieux que vous l'humilité de la douleur. Aussi en face de cette nuit dont le recueillement semble promettre à mon récit une solennité épique qui sied mal à sa vulgarité, n'est-ce pas sans effroi que je vais vous confier le secret de ma misérable jeunesse; et peut-être le garderais-je enfermé dans mon cœur, si cette histoire ne devait vous offrir de grands enseignemens de force et de résignation.
— Yenez, ajouta-t-il, en entrai-
liant son ami vers le perron du château ; cette demeure est inhabitée, ceux qui la peuplaient de gracieuses images ne sont plus; le inonde les posséda sans les connaître , et moi qui les ai connus , je reste ici bas à les pleurer.
Tous les deux allèrent s'asseoir sur lune des marches du perron.
Le jeune homme resta long-temps plongé dans l'amertume de ses souvenirs; il parcourut long-temps de son triste regard la solitude des lieux qui l'entouraient ; puis il commença d'une voix émue le récit suivant.
MADAME
J'avais vingt-cinq ans, lorsque la mort de mon père me laissa possesseur d'une fortune médiocre et d'un
trésor inappréciable; ce trésor était ma sœur qui comptait quinze ans à peine : notre mère était morte en lui donnant le jour. Près d'expirer , mon père appela ses deux enfans à son chevet; il prit nos mains dans les siennes, et après m'avoir confié solennellement le bonheur de sa fille, il nous fit jurer de nous aimer et de vivre unis. Ma sœur et moi, nous nous jetâmes dans les bras l'un de Fan Ire; notre père nous bénit et mourut. C'est de cet instant qu'a commencé ma vie : auparavant, je n'étais guère qu'un enfant. En me créant un devoir, la mort de mon père me fît homme. Ce devoir, je l'acceptai avec amour et avec orgueil; je délaissai les projets ambitieux qui m'avaient long-temps souri : je ne vou-
lus point soumettre aitx chances de leurs succès l'avenir d'une tête si chère , et je lui sacrifiai avec transport les rêves de ma jeunesse.
Peut-être ne savez-vous pas tout ce que le ciel a mis de tendresse et d'amour dans le cœur de deux pauvres enfans qui n'ont, après Dieu, d'autreappuinid'autrefamille qu'euxmêmes? Peut-être ignorez-vous tout ce qu'il y a de bonheur dans cette union sainte et fraternelle ? Je ne crois pas que deux amans puissent, loin du monde, dans un élysée de leur choix, vivre des jours plus enchantés que ceux que j'ai vécus avec ma jeune sœur; nous étions deux amans, moins l'amour. Il y avait dans son affection pour moi toute la naïve expansion de son âge; et dans ma
tendresse pour elle, un sentiment de protection qui donnait à mon existence une grande solennité : je compris dès lors que la poésie de la vie était dans l'accomplissement d'un devoir.
On nous voyait rarement à Saint- Léonard : Nancy préférait le séjour de notre petite propriété que je faisais valoir, et dont le revenu suffisait à nos besoins : nous y vivions seuls et retirés avec la nourrice de ma sœur. L'hiver, qui est fort rigoureux en ces contrées, ne nous a jamais exilés à la ville. A moins que je n'y fusse appelé par les intérêts de notre modeste fortune , je ne m'y rendais guère que le dimanche pour accompagner Nancy à la messe : encore préférions-nous aller l'entendre à l'é-
glise d'Anzème , lorsque le temps était beau , et que les sentiers nous permettaient d'atteler la carriole.
Nous partions le matin , aussitôt que le vent nous apportait le premier son des cloches , et le soir nous ramenait toujours à la Baraque : c'est ainsi que ma sœur appelait notre maisonnette. Vous pourriez voir d'ici sa façade blanche et ses volets verts, si la lune ne projetait sur elle les grandes ombres des chênes qui la dominent. La Creuse coule à ses pieds sous un berceau d'aulnes et de trembles , et les bois du coteau la protègent contre les bises de décembre et contre les ardeurs de l'été.
C'est là que nous avons vécu des jours d'une vie bien heureuse -, le monde n'excitait point nos regrets ;
nous nous élions l'un à l'autre un monde toujours aimable. Notre existence coulait paisible comme les eaux de notre rivière , mais jamais aucun nuage n'en altérait la limpidité. Pauvres à la ville, nous étions riches aux champs et nous faisions du bien aux pauvres de notre village; ils nous le rendaient en bénédictions , et Dieu les exauçait toutes, car chaque jour donnait à ma sœur une grâce nouvelle, une vertu de plus. C'était bien un ange du Seigneur ; les vieilles femmes du pays l'appelaient leur fille et lui baisaient les mains ; et lorsqu'elle traversait le hameau, un murmure d'admiration naïve s'élevait sur ses pas. Sa présence consolait les douleurs et doublait la joie de tous ; les mourans croyaient à la vie lorsqu'elle
— iy —
allait s'asseoir à leur chevet; et il n'était point d'heureuse fête, si je n'ouvrais le bal avec elle dans la grange ou sous les ormeaux. Notre bonheur nous rappelait ces deux en fans de l'Ile-de-France , dont nous avions lu les chastes amours et la touchante destinée; mais plus heureux que nous, chacun d'eux avait une mère, et nous pleurions souvent la nôtre.
Je cros fermement qu'entre les choses qui exercent le plus d'influence sur notre vie tout entière, l'une est le premier livre que le hasard nous offre, l'autre, la première femme que le ciel ou l'enfer nous envoie. Toujours est-il vrai que la lecture de Paul et Virginie décida de nos goûts , et que la direction de nos idées fut soumise à l'impression que
notre ame en reçut. Nous nous étions fait un ami de ce livre , et nous nous plaisions à établir de tendres et de mystérieux rapports entre ses héros et nous; l'histoire de leur enfance était celle de notre jeunesse; seulement , lorsque seuls sous la châteigneraie, avec ce livre bien-aimé, nous arrivions au moment où Virginie va quitter son jeune ami pour aller chercher la fortune en France, nous nous promettions de ne nous quitter jamais.
Nous ne connaissions point l'ennui, ni ces vagues aspirations qui fatiguent Famé , ni ces rêveries oisives qui l'énervent et la frappent de stérilité j ni ces taux besoins qu'elle ne trouve jamais à satisfaire ; chaque jour amenait ses travaux et chaque
saison ses plaisirs. Notre vie était pure et religieuse. Je dis religieuse, car elle était pleine de la pensée de Dieu : c'était vers lui que notre ame s'élevait sans cesse , c'était lui qu'elle bénissait et qu'elle glorifiait à chaque instant, dans la contemplation de nos félicités. C'était aussi une vie pure. Dans le monde, il est bien rare ou bien difficile d'atteindre au terme de la journée sans avoir à déplorer quelque accroc fait à sa conscience :
on se salit malgré soi au contact des hommes. Mais dans la vie dont je vous parle, nous étions seuls avec Dieu et nous-mêmes ; dans cette vie , les idées s'agrandissent, le cœur se sanctifie, le jourpasse, et le soir on s'endort dans la paix et dans l'innocence de son ame.
Je dois vous dire aussi que noire solitude n'était point sans quelque élégance; jeune , j'avais cultivé les lettres et les arts; lorsque la mort de mon père m'appela à des occupations plus graves, je ne délaissai point entièrement les premières, et j'élevai ma sœur dans l'amour de leurs saintes études. C'était un grand charme pour moi, durant les longues soirées d'hiver, de l'initier à mes admirations, et de la trouver accessible à toutes les nobles et grandes idées; nous aimions les vieux livres, nous aimions les romans honnêtes; les peintures du monde que nous offraient leurs pages nous rendaient notre solitude plus chère, et les orageuses amours de leurs héros nous fanaient apprécier Je calme de notre union. —Le bon-
heur est sous nos chênes , disionsnous , il est dans nos vallées , et sur le flanc de nos coteaux, et sur les rives de la Creuse . — Et nous nous plaisions à répéter les vers du poëte qui nous a dit la virginité de ses eaux en vers aussi limpides qu'elles. Nous aimions la poésie : son langage sied aux âmes heureuses, comme le parfum des fleurs et le bruit du vent dans les bois.
Je vous ai dit qu'on nous chérissait au village : c'est que nous ne faisions point comme le riche qui vient aux champs respirer la verdure, et qui les délaisse pour la ville aux premières bises de l'hiver. I/homme des champs les aime peu, ceux-là : mais, dans la simplicité de son cœur, il sait gré à ceux qui partagent ses mauvais jours et qui ne se dérobent point aux gîa-
ces ni aux frimas. Au reste, rien n'est beau , rien n'est grand et mélancolique comme un hiver passé à la campagne : la nature a mille secrets de végétation dont elle se pare alors avec coquetterie ; lorsque les monts , couverts de neige, étincellent au soleil p on les dirait plaqués d'argent ; les bois ont un aspect magique 3 soit que le brouillard les enveloppe , soit que le givre pende en grappes brillantes à leurs branches ; la fumée bleuâtre des toits s'élève tristement à travers les chênes blancs; tout est grave et silencieux : les corbeaux volent lourdement dans la plaine , et le rougegorge vient, comme un hôte, frapper du bec et des ailes aux vitres. La nuit est plus solennelle , le vent gémit aux portes, les arbres craquent, les loups
hurlent au loin, et la neige crie, dans le sentier , sous les pas du paysan attardé. Mais, hélas! mes beaux jours ont passé ; la nature a perdu les charmes qui l'embellissaient, et soit que l'hiver étende sur nt)s campagnes son manteau de neige, soit que nos arbres déplissent leurs feuilles au souffle du printemps , soit que l'automne nuance à l'infini les teintes de nos bois et de nos monts , ces lieux sont désormais mornes et désolés pour moi.
Il y avait dix-huit mois que nous vivions ainsi, lorsque Nancy devint triste; je la voyais dans le même jour, souvent dans la même heure , absorbée par une sombre mélancolie et emportée par une gaieté bruyante , passant brusquement delà tristesse à
la joie ; tour à tour impérieuse et soumise , se dérobant à mes caresses et venant pleurer dans mon sein. Ce fut à cette époque que le hasard me lia avec le jeune Albert.
Peut-être, en venant de Saint-Léonard a Anzème, avez-vous remarqué, entre la ville et le village, une maison solitaire donnant sur le sentier, et adossée à la montagne; c'est là que demeurait Albert, jeune homme sans famille et sans nom, élevé par les soins d'un homme austère et grave qui n'était pas son père : cet homme se nommait Saint-Estève, M; Saint- Estève, médecin à Saint-Léonard, s'était retiré, jeune encore, dans la maison du sentier, avec un enfant nouveau-né qu'il éleva loin de la- ville :
cet enfant était Albert. Quel c'ait- il
et d'où venait-il ? On en parla longtemps dans le pays, puis on n'en parla plus. M. Saint-Estève fut impénétrable pour tous et pour Albert lui-même; lorsqu'il mourut, laissant à son fils adoptif la maison du sentier et douze cents francs de rente, tout son avoir sous le ciel , le jeune homme ne put obtenir de lui le moindre éclaircissement sur sa naissance , et le vieillard emporta son secret au tombeau. Albert se rappelait seulement que, par une nuit obscure, il avait été conduit , tout enfant , vers une femme , jeune et belle , qui l'avait couvert de baisers et de larmes : c'étaient là tous ses souvenirs de famille. On pensa généralement, et l'on pense encore a la ville, qu'il était îe fils naturel de la sœur de M. Saint-Estève, qui dist.i. 3
parut de Saint-Léonard, aussitôt l'apparition d'Albert, et que le pays ne revit plus jamais.
Albert avait dix-sept ans lorsque je le connus ; M. Saint-Estève vivait encore. Je connus Albert et je l'aimai.
Ce n'est pas que le ciel eût mis de grandes sympathies entre sa nature et la mienne ; mais j'aimais en lui les grâces de la jeunesse qui n'étaient plus en moi. Il réapparaissait comme le rêve charmant de mes poétiques années, et je me sentais attiré vers lui par un charme irrésistible. Je ne crois pas qu'aucun jeune homme ait jamais réuni avec plus de bonheur toutes les séductions de son âge ; esprit vif et cœur ardent que dévorait incessamment l'amour du bien et du beau, gaieté naïve et mélancolie douce, na-
tare à la fois active et rêveuse , enthousiaste et craintive , joyeuse confiance dans l'avenir, chaleureuses expansions de l'âme, illusions enchantées, il y avait en lui tous les trésors de la jeunesse. A l'extérieur, c'était un enfant délicat et frêle , brusque et timide , remarquable par Féclat de ses yeux, la blancheur de son teint , et la mobilité de sa physionomie qui rendait admirablement toutes les sensations de son âme. Les femmes de Saint-Léonard le trouvaient laid , et le détestaient assez généralement. Il est vrai que c'était un garçon peu galant près de ces dames , et que leur aspect seul le faisait fuir comme un chat sauvage. Au pays , il passait pour original. Cette dénomination est encore une flétrissure, qu'infligent sans
pitié les habitans de nos petites villes à tout être que Dieu-, dans sa miséricorde^ n'a point créé à leur image.
Notre intimité fut rapide. Albert, qui n'avait encore trouvé que M. Saintr Estève à aimer, m'aima bientôt d'une passion véritable. Je trouvai même dans l'affection de ce jeune homme quelque chose de trop féminin qui m'embarrassait parfois. Je l'eusse désirée plus calme et plus austère. Je craignais aussi qu'il ne s'abusât sur la nature de mon amitié pour lui, et que, la trouvant plus recueillie que la sienne, il ne la crût moins sûre et moins réelle. A dix- sept ans, à l'âge qu'avait Albert alors/ l'amitié et l'amour ne sont que de tendres épanchemens de F âme; l'expérience des faits n'est comptée pour rien, et qui dit le
plus ou le mieux semble toujours le plus aimant.
La veille du jour où je connus Albert, j'avais conduit Nancy à la ville, chez une amie de notre mère. J'espérais qu'elle y trouverait des distractions aux vagues inquiétudes que lui jetaient la solitude, le printemps etia jeunesse. Elle passa le mois d'avril à Saint-Léonard, et ce fut durant son absence que je me liai avec mon jeune ami. Tous les matins il venait, en chassant, à la Baraque, et le soir , pour aller voir Nancy, je prenais par Anzème, et ne laissais Albert qu'à la maison du sentier. Malgré le vif désir qu'il prétendît avoir de connaître ma sœur , j'essayai vainement de l'entraîner avec moi dans la ville, et je ne pus jamais l'attirer au-delà des
premiers peupliers de l'allée qui conduit au faubourg.
— Vous êtes heureux, me dit-il un soir qu'il m'avait accompagné jusqu'à ses dernières limites; vous êtes heureux, Maxime, vous avez une sœur, et vous vous aimez. Allez, ami, la serrer dans vos bras; je ne suis point jaloux de vos félicités, et croyez que mon cœur les partage bien vivement; mais l'aspect, de votre bonheur me ferait cruellement sentir l'isolement où j'ai toujours vécu; généreux que vous êtes, vous le sentiriez aussi, et ma présence gênerait les transports de votre tendresse.
A ces mots, il s'éloigna, après m'avoir pressé la main, et depuis, je n'osai plus lui parler de ma sœur.
M. Saint-Estève étant tombé ma-
lade, je restai plusieurs jours sans voir Albert. Un matin , il profita du repos de son père adoptif pour accourir à la Baraque. C'était le premier jour de mai : notre village était embaumé d'aubépine, les paysans avaient planté devant notre porte un arbre couronné de fleurs ; et les oiseaux chantaient dans ses branches.
Précédé de ses deux chiens, le fusil sur l'épaule, Albert entra brusquement dans notre maisonnette, et se précipita dans le salon, espérant m'y trouver et me sauter au cou : il ne m'y trouva point ; mais, au fond du salon , en face de la porte, une jeune fille était assise, vêtue d'une robeblanche, et lisait : son front était penché, et ses longs cheveux blonds tombaient en désordre sur son cou et sur ses
jeux. Des fleurs moins fraîches qu'elle l'environnaient de leurs parfums, et son grand lévrier blanc, avec un collier de perles bleues, reposait à ses pieds. A l'apparition d'Albert, Nancy se leva en rougissant , et lui , plus rouge qu'elle , plus rouge que les roses de Provins qui montraient leur visage écarlate dans la haie de notre verger, il s'arrêta devant elle à la contempler, muet, immobile et comme frappé par la baguette des fées. Cependant les deux chiens d'Albert faisaient un vacarme horrible, et le lévrier, qui s'était levé en même temps que sa jeune maîtresse, se tenait entre elle et le jeune homme, le poil hérissé, les jarrets tendus, les yeux étincelans, et montrant à ses deux adversaires ses dents blanches et acérées. J'arrivai
heureusement pour mettre fin à cette scène étrange , et je jouai le rôle de la Fatalité des anciens, qui ne manquait jamais d'intervenir, au moment le plus inextricable de la péripétie.
Albert oublia qu'il n'était venu que pour une heure à peine, et la journée se passa dans une douce intimité. Nous prîmes nos repas sur le bord de la rivière, et nous dansâmes, avec nos paysans, la bourrée sous les ormeaux. Sur le tard, Nancy voulut montrer à Albert les curiosités du village. Nous visitâmes ensemble l'église gothique avec son auvent de tuiles moussues, la croix de bois jetée sur le bord du sentier, et la fontaine, dont l'eau guérissait les malades et préservait de la fièvre. Il y avait une chronique sur cette source mer-
veilleuse que protégeait une madone de pierre blanche , parée de plaques de verre, de rubans fanés et de Heurs desséchées ; Nancy conta la chronique avec foi ; elle se signa devant la madone. Puis, lorsque le soleil se fut caché derrière les montagnes de la Creuse, nous prîmes le chemin d'Anzème. Le ciel était pur, les sentiers parfumés j le rossignol chantait dans la haie, et les insectes ailés bourdonnaient dans l'air de la nuit. Nos chiens jouaient autour de nous, et nous allions lentement, parlant de choses et d'autres : une conversation rieuse, amicale, mélancolique, brisée; on s'aimait, on se connaissait depuis dix ans, on devait se revoir tous les jours . Nous arrivâmes ainsi jusqu'à Anzème, et Albert nous entraîna sur cette ter-
rasse qui s'étend devant nous^ le château, comme aujourd'hui, était alors inhabité.
— Contemplez, nous dit Albert, ces tourelles noircies et délabrées qui laissent pendre des touffes de violiers et de pariétaires, celte façade lézardée qui porte encore au front l'écusson féodal , cette girouette fleurdelisée qui crie sur la chapelle dégénérée en colombier : vovez ces volets brisés que bat le vent , ces fossés ou poussent les ronces, les pierres disjointes de ce perron, entre lesquelles croissent de longues herbes. C'est de la poésie qui s'en va comme toute poésie en France. Il faut se hâter d'en jouir avant que le temps et l'industrie en aient enlevé jusqu'aux derniers vestiges.
J'aime ce vieux château, ajouta-t-il; cette habitation délaissée de ses maîtres me plaît; c'est là peut-être ce qui m'a toujours attiré vers elle. Son aspect silencieux a pour moi des char^ mes de rêverie que je ne saurais dire, et je trouve dans son abandon.et dans celui où je me suis élevé, je ne sais quels rapports qui semblent établir entre nous de mystérieuses sympathies. Avant de vous connaître, ami, c'était le but accoutumé de mes promenades solitaires, et souvent encore je viens y rêver le soir. Vous, Mademoiselle, qui contez les chroniques avec tant de grâce, demanda-l-il à ma sœur, en souriant, n'auriez-vous pas quelque touchant récit à nous faire sur cette mélancolique demeure ?
— L'histoire de ces lieux est ré-
eente, lui dis-je, et vous la connaissez sans doute, Aurélie de Sommerville disparut d'Anzème un an avant la mort de sa mère; les motifs de sa disparution restèrent toujours un mystère dans le pays, et les commentaires auxquels se livrèrent les habitans sur son départ ou sur sa fuite, furent si absurdes et si divers , qu'il est inutile d'en rapporter un seul. Mademoiselle de Sommerville pouvait avoir seize ans alors. La mère mourut chargée de la haine de tous...
— Mais assez malheureuse et assez délaissée, s'empressa d'ajouter Nancy, pour qu'après sa mort il lui fût pardonnefcbien des choses, ici-bas et làhaut.
— Depuis, bien des années se sont écoulées, repris-je, et ce château n'a
pas revu la fille de ses anciens maîtres.
— Dieu veille sur elle ! s'écria Nancy ; on dit qu'elle était bonne pour les pauvres.
— Et les pauvres l'ont retrouvée ; dit Albert, en contemplant la jeune fille avec amour.
Nancy baissa les yeux.
Je pressai la main d'Albert, et nous nous séparâmes; la nuit était froide, le vent fraîchissait, et j e sen tais le bras de ma sœur qui tremblait sur le mien.
Ce qui devait arriver arriva : ces deux jeunes gens se virent et s'aimèrent. Et moi, simple que j'étais, je n'avais rien prévu ! Imprudent; je n'avais
j>as compris que ces deux âmes , offertes Tune à l'autre, s'abîmeraient dans le même amour, comme ces flammes inquiètes qui s'attirent et se confondent ! Je voyais Nancy trèssaillir et pâlir, à l'arrivée d'Albert; je la voyais triste et pensive, lorsqu'il s'éloignait le soir. Albert était près d'elle craintif et sans esprit; près de moi, distrait et rêveur. Son amitié n'était plus caressante, celle de ma sœur était moins tendre aussi. Je voyais tout et je ne comprenais rien.
Je souffrais de la nature nouvelle de leur affection, et je ne l'expliquais pas, et je ne devinais pas que leurs cœurs échangeaient les richesses et l'activité qui ne trouvaient, auparavant, qu'à se répandre sur moi seul. Enfant! ô enfant que j'étais!
M. Saint-Estève était mort, et j'avais accepté avec joie la tutelle de son fils adoptif. Un soir Albert m'entraîna dans le sentier, et me dit :
— Je n'ai plus que vous au monde, je suis libre et j'aime votre sœur. Je n'ai point de nom à lui offrir, et ma fortune est moindre que la vôtre.
Mais je l'aime et nous nous aimons.
D'amis que nous sommes, voulez vous que nous devenions frères?
Cette déclaration imprévue m'attéra.
— Vous vous aimez, lui dis-jé sévèrement, et moi je l'ignorais ! Albert, vous avez mal agi.
— Oh ! mon ami , s'écria le jeune homme, nous l'ignorions aussi , et le jour où nous nous sommes dit que nous nous aimions, nous ne nous
l'étions pas encore dit à nous-mêmes. Notre cœur le sentait et n'en convenait pas, et ce ne fut qu'hier que nous l'apprîmes tous les deux. Je ne sais comment cela se fit : un quartd'heure avant, j'étais assis près de votre sœur : je rencontrai sa main que j'osai presser à peine , et notre amour se révéla , sans qu'il nous fût venu à l'esprit de nous y livrer ou de nous en préserver. Maxime, pardonnez-moi.
Ces paroles me rassurèrent. Il était temps encore de porter remède au mal que je n'avais pas su prévoir.
— 'Vous vous aimez! lui demandai-je; et qu'espérez -vous à cette heure ?
— Nous donner du bonheur et
mettre en commun nos bons et nos mauvais jours.
— En prose, vous voulez vous marier, lui dis-je en souriant.
— Nous le voulons, me répondit d'un air résolu cet homme de dixsept ans.
Nous aperçûmes une robe flotter le long de la haie, et l'arrivée de Nancy nous força de nous interrompre. J'engageai Albert à retourner à Anzème , et je lui promis d'aller le lendemain lui porter ma réponse.
Je le laissai partir, et j'éloignai ma sœur; j'avais besoin de solitude et j'allai sur les rives de la Creuse réfléchir aux paroles d'Albert. Dussiez vous m'accuser d'égoïsme, mes premières réflexions furent toutes de douleur et d'amertume. Vieux jeune
homme , depuis long-temps guéri de cet état nerveux et maladif que vous nommez l'amour, j'avais trouvé le bonheur dans une affection plus paisible et plus sûre , et je n'avais jamais songé que ce bonheur dût m'échapper un jour. La révélation d'Albert me présenta la vie sous un nouvel aspect; elle me poussa rudement vers la réalité, et le voile de mes illusions dernières se déchira. Je compris alors que je n'étais pour ma sœur qu'un appui transitoire , et que la vie lui réservait des affections plus vives et des félicités plus douces que celles d'une union fraternelle; je le compris, et je fus jaloux, et j'accusai la vie et ma sœur. Chère ombre, pardonnez-moi, je savais aussi les tourinens du nouvel avenir qui s'ouvrait
devant vous, et pressentant Forage qui devait vous briser , j'entrevoyais avec effroi le jour où votre destinée se détacherait de la mienne. Oh!
pourquoi, jeune fleur, ma tendresse jalouse ne vous a-t-elle pas cachée sous l'ombre de nos bois î Pourquoi n'ai-je point laissé vos parfums s'exhaler dans la solitude ? Pourquoi mon aveugle confiance vous a-t-elle livrée aux tempêtes du monde? Hélas ! vous étiez trop frêle, votre éclat a pâli bien vite, et le premier souffle du malheur avait à peine glissé sur votre front que vous vous penchiez pour mourir.
Maxime s'interrompit, et demeura long-temps plongé dans la contemplation silencieuse d'une jeune et céleste image. Puisl'autre jeune homme
ayant affectueusement appuyé sa main sur l'épaule de son ami, celuici reprit en ces mots le cours de son récit :
Lorsque j'eus étouffé l'impression douloureuse que j'avais reçue des paroles d'Albert, j'étudiai la conduite que j'avais à tenir dans les circonstances présentes, et je passai la nuit à me tracer la ligne de mes devoirs.
Je résolus d'abord de respecter le secret de Nancy et de ne point aller au-devant de ses confidences ; il y a dans le cœur d'une jeune fille, lorsqu'il s'ouvre à l'amour, tant de délicatesses imperceptibles à la grossière nature de l'homme, que la main seule d'une mère peut y toucher sans le flétrir. Au jour levant, je partis pour Anzème et j'allai trouver Albert;
la matinée fut employée à discuter divers intérêts , relatifs à la succes- Mon du défunt.
— Il est des intérêts plus chers , dit enfin l'impétueux jeune homme, en froissant avec impatience les titres et les parchemins; puis il se tut brusquement, et me regarda avec anxiété.
— Je vous comprends, lui dis-je, écoutez-moi. Vous aimez ma sœurmais en êtes-vous sûr? Avez-vous réfléchi sur la nature de vos sentimens pour elle, et jeune que vous êtes, n 'êtes-vous pas emporté seulement par la fougue de vos désirs? Ma sœur vous aime; mais son amour est-il autre chose que ce vague besoin d'aimer que nous répandons, au matin de l'existence, sur tout ce qui nous entoure? N'est-ce pas l'instinct d'un cœur
qui s'éveille plutôt que la tendresse d'une âme réfléchie ? Enfans tous les deux, vous ne savez rien de la vie ; à votre âge, le cœur prend souvent pour l'amour l'inquiétude brûlante qui le cherche et l'appelle; il se livre follement; mais l'erreur est rapide, le désenchantement suit et la douleur est éternelle. Je crois cependant, oui^ je le crois , Albert , que le bonheur de ma sœur est en vous , et votre bonheur en elle; je crois vos âmes dignes de s'unir, et je n'hésiterai point à vous confier un jour le trésor que j'ai reçu de mon père mourant, si vous en êtes digne encore. Mais ce trésor, enfant , il vous faudra le conquérir. Votre nature est belle et généreuse , vous êtes pur et ardent au bien ; mais vous n'avez encore ni lutté ni souffert. Ces
élémens de grandeur que Dieu a mis en vous résisteront-ils aux assauts du monde? Les fleurs de votre printemps amèneront-elles leurs fruits ? Aux prises avec la vie, sortirez-vous noble et sans tache de la lutte ? Voyez, Albert; consultez vos forces : le combat vous est offert , et ma sœur en sera le prix. — Parlez, s'écria-t-il ; je suis prêt à subir toutes les épreuves.
— Bien , jeune homme. Les épreuves seront longues et rudes; mais la victoire sera belle et glorieuse.
— Parlez donc, s'écria de nouveau Albert; il n'y a' que les médiocres courages qui marchandent le bonheur.
— O mon fils! lui dis-je, j'ai vu bien des jeunes courages entrer ainsi dans la carrière le front levé et l'humeur altière, et s'en retirer, au bout
de quelques pas , humbles et la tête baissée. J'ai vu s'appauvrir de bien riches espérances , se flétrir de bien jeunes arbustes, chargés, comme vous, de bourgeons et de fleurs. Oh! vous vous êtes abusé , si vous avez cru la vertu facile ; ses sentiers sont escarpés et glissans, et le pied le plus ferme y trébuche.
— L'amour de votre sœur me soutiendra, dit Albert.
— Allez donc vous soumettre au creuset de la vie! Queferiez-vous dans ces campagnes? Vous n'avez point pensé que je pusse livrera l'inexpérience de votre âge la chère destinée de Nancy ; partez , allez apprendre à Paris les hommes et les choses; embrassez une carrière, assurez votre avenir : celui de ma sœur en dépend.
Le hasard peut vous ravir la fortune qu'il vous a donnée ; cherchez dans le travail et l'étude une existence moins précaire. Chaque automne vous ramènera près de nous : puis lorsque vous serez homme, si l'absence, le temps et la réflexion n'ont point éteint votre amour ni celui de ma sœur ; si vos cœurs, mûris par les années, s'entendent encore et se répondent, alors je les verrai sans effroi s'engager par des liens éternels.
Et comme Albert ne répondait pas :
—-Votre courage faiblirait-il déjà?
lui dis-je , ou le prix de la lutte vous semble-t-il mériter moins d'efforts ?
— Je partirai , s'écria-t-il enfin d'une voix étouffée.
L'automne s'achève, ajoutai-je aussitôt , nous touchons a novembre , et
les cours à Paris vont s'ouvrir : médecin ou légiste, sous huit jours, il vous faudra partir.
— Je partirai sous huit jours , ditil encore, en essuyant les pleurs qui roulaient dans ses yeux.
— Viens donc dans mes bras, m'écriai-je en l'attirant vers moi. Que l'amour de Nancy te protège, qu'il soit ton ange gardien et qu'il te couvre de ses ailes ! Si tu tiens tes promesses, je tiendrai mes sermens. Sèche donc tes pleurs, ô mon frère!
— - Durant ces longues années, dit Albert , votre cœur më restera - 1 - il ami? Tandis que je lutterai contre le monde, ne lui obéirez-vous point, et vous rappelant que je suis sans famille, ne chercherez-vous pas une alliance plus glorieuse?
— Taisez-vous, lui dis-je, et croyez en moi; dans l'accomplissement de mes desseins le monde sera compté pour rien, et pour tout le bonheur de ma sœur et le vôtre. Si jamais je vous demandais compte de vos aïeux, répondez-moi par vos vertus.
Il fut décidé qu'Albert partirait au premier novembre pour aller suivre un cours de droit à Paris; je profitai du reste de son séjour à Anzème pour prendre connaissance de ses affaires que je devais régir, et pour lui donner quelques règles de conduite que m'avait enseignées l'expérience. Il fut convenu que Nancy ne serait instruite de nosprojetsquelejour même du départ. Ce jour arriva bien vite.
La diligence devait prendre Albert, à neuf heures du soir, sur la route de Paris; à six heures nous étions réunis
tous les trois dans le salon de la Baraque, et nous regardions brûler dans une méditation mélancolique les tisons enflammés du foyer; une lampe nous éclairait seule, et Ton n'entendait que le pétillement de la flamme et le sifflement de la bise qui faisait trembler les volets et claquer les tuiles du toit. Nancy ne savait rien encore; mais une triste appréhension pesait sur son âme, et son regard interrogeait avec angoisse la morne tristesse de notre visage. Le timbre de la pendule qui frappa sept coups nous tira brusquement , Albert et moi , de la rêverie où nous étions plongés ; nous nous levâmes tous les deux en silence; Nancy se leva en même temps , pâle et tremblante, et nous demanda :
Qu'avez-vous?
Je me retirai dans l'embrasure d'une
croisée , et j'entendis Albert qui lui dit : — Je .pars, je vais à Paris travailler à mon avenir et au vôtre , et si vous me gardez votre foi, votre frère nous unira lorsque je vous aurai méritée.
A ces mots, Albert se couvrit la figure de ses mains et fondit en larmes.
Nancy, tout éplorée , s'échappa du salon et se réfugia dans sa chambre.
Je chargeai sa nourrice de veiller sur elle, et j'entraînai mon malheureux ami.
— Soyez fort, lui disais-je, acceptez la douleur avec reconnaissance.
L'homme qui n'a pas souffert est un homme incomplet ; le bonheur l'énerve; trempé dans la douleur, il en sort brillant comme l'acier. Vous êtes bien jeune pour souffrir, mais ce sont
de nobles souffrances : fécondes en talens, fertiles en mérites, elles élèvent notre âme et la purifient. Ce sont des hôtes que Dieu n'envoie qu'aux fils de son amour et qui laissent toujours le germe de quelques vertus dans l'asile qu'ils ont habité.
Une fois hors du sentier, je le fis asseoir près de moi sur l'un des tas de pierres qui jalonnaient la marge du chemin, et là, enveloppés de nos manteaux, nous attendîmes la voiture.
Albert était épuisé d'émotions, et se soutenait à peine.
— Je laisse mon cœur en ces lieux, dit-il en promenant son regard sur les coteaux brumeux que tant de fois nous avions parcourus ensemble.
— Et le nôtre vous suivra par-
tout, lui dis-je en le pressant dans mes bras.
La voiture venait de s'arrêter devant nous, et le conducteur, appuyé sur la portière ouverte , attendait le jeune voyageur. Albert m'embrassa, et se jetant dans la rotonde, il abaissa le store et me tendit la main. Je la pris dans la mienne, et malgré la glaise qui s'attachait à mes pieds et rendait la marche pénible, j'allai ainsi, près de la voiture, jusqu'au haut de la colline : là,. les chevaux partirent au galop, et le vent m'apporta le dernier adieu de mon ami.
Je m'en retournai triste, mais bien avec moi-même : j'avais préparé l'avenir de ma sœur et je venais d'éloigner les dangers qui menaçaient sa jeunesse et son inexpérience. Rentré
à la Baraque, Nancy refusa de me recevoir y le lendemain je la trouvai grave et silencieuse, et, durant plusieurs jours, il ne fut point question.
d'Albert entre nous.
Notre vie, long-temps ébranlée par ce choc imprévu, reprit enfin un calme apparent. J'amenai doucement
ma sœur à me parler de son amour , et je lui soumis les dispositions que j'avais prises pour assurer son repos dans le présent et son bonheur dans l'avenir : elle approuva tout et me remercia avec effusion. Son humeur redevint égale et son coeur trouva dans les lettres que m'écrivait Albert une distraction aux regrets de l'absence. Nous parlions souvent de son jeune ami; sans encourager la passion de Nancy, je l'écoutais avec indulgence : je rassurais son ame inquiète, ou j'en modérais l'essor, renforçant tour à tour et adoucissant les teintes de la vie, selon que son imagination attristée la revêtait de sombres couleurs, ou qu'égarée par l'espérance elle la parait d'un éclat trop brillant. Je cherchais ainsi à la pré-^
server de ces exagérations de sentiment qui nous poussent sans cesse hors de la réalité. C'est dans cette pensée que je n'avais point permis à ces deux jeunes gens de s'écrire durant les premières années de leur séparation. A leur âge, l'amour dans l'expression est toujours au-delà du vrai : à ses brûlantes promesses l'esprit s'exalte, la tête s'enflamme 3 et lorsqu'arrive le jour de leur réalisation, l'imagination reste froide, et pleure ses rêves'enchantés. Pour moi, j'aimais les lettres d'Albert; je suivais dans leurs pages les développemens de sa raison , et j'y retrouvais à chaque ligne la candeur de son ame, la vivacité de son esprit et cette présomption naïve qui va si bien à la jeunesse.
Notre hiver se passa de la sorte ;
fo —
au printemps, la monotonie de cette contrée fut troublée par un événe*ment qui arracha à l'étonnement du pays plus d'exclamations et d'épithètes qu'à madame de Sévigné le ma- I riage d'une petite-fille de Henri IV j avec un cadet de Gascogne. Il y eut explosion de surprise : la nouvelle j occupa la veillée des laboureurs; les salons de Saint-Léonard se ruèrent avidement, sur celte curée offerte à leur méchanceté, et l'activité de leur sottise, exclusivement absorbée, laissa reposer durant plusieurs mois ce qu'il y avait dans la ville d'ames droites et généreuses.
Cet événement fut le retour d'AuréliedeSommervilleau château d'Anzème. Elle l'avait quitté à seize ans , et dix-huit ans s'étaient écoulés sans
qu'on eût entendu parler d'elle. Après dix-huit ans d'une existence errante et agitée , elle revint seule et lasse de toutes choses pour se reposer et s'éteindre dans le domaine de ses ancêtres. On ne savait rien de sa destinée, 1 et on l'appelait madame de Sommerville. Son cœur dut se serrer , lors- ■ qu'après tant de mauvais jours, elle revit les lieux où elle avait promené son enfance folâtre et sa jeunesse rêveuse, et que, brisée parles orages qu'elle avait essuyés, elle retrouva, élancés et robustes , les peupliers -qu'elle avait laissés frêles et délicats comme elle. Etrangère dans ce pays où la mort et l'oubli lui avaient enlevé les affections de son jeune âge, madame de Sommervilîe évita soigneusement toute relation avec Saint-Léo-
nard. Résolue à vivre seule, elle se voua tout entière au bien-être de son village : elle pensait que les châteaux étaient la providence des campagnes. A la ville , on l'accusait d'orgueil , mais elle laissait dire ; on la bénissait dans les champs.
Un mois à peine avait passé depuis sort retour, que je fus conduit vers elle par les intérêts d'Albert.
L'intendant des domaines de madame de Sommerville , vieillard entêté et borné, élevait depuis longtemps des contestations sur une longue étendue de bruyères dont je réclamais la propriété pour mon pupille; je soumis d'abord mes prétentions au vieillard qui persista dans les siennes : alors, pour éviter un procès onéreux, je me décidai à re-
courir à madame de Sommerville elle-même, persuadé que son esprit éclairé m'accorderait bientôt justice et raison. Je ne m'y résignai, je l'avoue, qu'après de longues hésitations; je craignais que, se méprenant sur les véritables motifs de ma visite, elle ne l'attribuât à la curiosité indiscrète dont la poursuivait le pays.
Je partis donc par une matinée de mai, et j'arrivai bientôt à Anzème. Je traversai la garenne et je trouvai madame de Sommerville qui se promenait seule sur la terrasse du château.
Elle ne m'était jamais apparue que de loin, à cheval, au travers des feuilles nouvelles. Je m'étonnai de la trouver et si belle et si jeune. Je m'avançai vers elle, et, après lui avoir décliné mon nom et mes quat. i. 6
îités, je lui exposai succinctement J'affaire qui m'amenait à Anzème. Madame de Sommerville ne me laissa point achever.
— - Monsieur , me dit-elle avec bonté, je suis heureuse de vous voir; votre nom ne m'est pas étranger, et j'ai gardé souvenir de votre famille.
Je me rappelle que, tout enfant, vous accompagniez votre père au château ; votre père avait la taille élevée, le front chauve, le regard sévère : c'était un homme d'une haute probité vous, Monsieur, vous étiez brun comme aujourd'hui , et vous aimiez à jouer avec moi sur l'herbe de la garenne. Vous l'avez oublié? C'est qu'il y a si long-temps ! Vous n'étiez qu'un enfant alors : à votre nom, mon cœur a tressailli, et il m'a semblé
voir gîisser devant moi l'ombre de mes jeunes années. Eh bien! Monsieur ; ajouta-t-eîle presque aussitôt»
plus heureux que moi , avez- vous conservé quelques-uns des vôtres? Le temps a-t-il épargné vos parens, vos amis? Sans doute ; vous voilà si jeune encore! Le temps, hélas! n'a marché que pour moi !
— Madame, lui dis-je , il marche pour nous tous, et personne ne lui échappe; il ne me reste qu'une sœur.
— Vous avez une sœur ? demandat-elie vivement; jeune?
— Oui, Madame.
— Belle aussi ?
— Oui , Madame.
— Et vous vous aimez ? Vous vivez aux champs, seuls, unis, heureux?
— Gui, Madame?
Elle demeura quelques instans pensive.
— Je ne croyais pas, me dit-elle , en passant son bras sur le mien , et en m'entraînant vers le perron, que cette misérable contrée recelât un couple aussi gracieux, un bonheur aussi suave. Je veux connaître votre sœur, je l'aimerai,* je serai sa mère» — Frank, dit-elle à l'un de ses serviteurs, vous mettrez un couvert pour Monsieur. — Vous déjeunez au château, ajouta-t-elle, en s'adressant à moi. Quelle affaire avez-vous à me conter ? Je vous donne raison d'avance.
Je lui fis part de mes réclamations en faveur d'Albert.
— Albert! s'écria-t-elîe aussitôt,
sans entendre la question de droit que je lui expliquais de mon mieux; qu'est-ce que cela, Albert?
Je lui contai la vie de. ce jeune homme , mais sans parler de son amour pour Nancy. Madame de Sommerville m'écouta avec intérêt , et m'adressa plusieurs questions relatives à mon pupille.
— Il faut que ce vieil intendant ait achevé de perdre la raison! dit-elle enfin avec humeur. Frank, priez M. Hubert dépasser au salon.
Nous étions à table , lorsque M. Hubert entra.
— Vous voilà, Monsieur! s'écria madame de Sommerville, en laissant tomber son regard irrité sur le pauvre intendant ,■ qui tremblait devant elle. Avez-vous résolu ma ruine, Mon-
sieur? Voulez-vous me dépouiller de tout mon avoir , gaspiller ma fortune et amener la misère à ma porte?
En vérité, Monsieur, vous avez une singulière façon de régir mes biens et de prendre mes intérêts. Vous savez combien le défrichement de ces bruyères est coûteux, et combien leurs produits sont nuls, et voilà que vous disputez au tuteur de M. Albert dix arpens de ces terrains ingrats!
Fussiez-vous fondé en droits, vous auriez tort cent fois de chercher à Jes faire valoir, car ce sont des droits onéreux, et dès aujourd'hui j'y renonce. Que M. Albert garde ses bruyères , et vous, Monsieur , tachez à l'avenir de veiller avec plus de tact et d« circonspection aux intérêts que j.e vous ai confiés.
Le malheureux Hubert se tenait au milieu du salon, pâle, les bras pendans et la bouche béante, et je crois qu'il y serait encore, si madame de Sommerville ne lui eût tendu sa main, avec une grâce parfaite. — Allons !
dit-elle en*' souriant , je vous pardonne : placez-vous près de moi , et partagez notre déjeuner; il est bien frugal; maïs, mon pauvre ami, si je vous laissais faire , je ne sais vraiment pas jusqu'où vous réduiriez, avant quelques années, la simplicité de mes repas .
Et se tournant vers moi : — Je vous sais gré, Monsieur, de vouloir bien prendre à votre charge ces dix arpens de terre....
— Mais, Madame, s'écria le vieillard qui n'était point encore revenu
de sa stupéfaction , il y a quinze arpens
— Je ne vous croyais coupable que de dix , répondit madame de Sqmmerville; mais je vous pardonne les cinq autres , en faveur de votre franchise. *
Durant le reste de la journée - j'observai madame de Sommerville. Sa beauté survivait aux ravages de la douleur; sa taille était droite et jeune, sa toilette, bien que sans recherche , élégante et presque coquette; la grâce de son sourire faisait oublier la sévérité de ses traits , et l'éclat de ses yeux animait la pâleur de son visage. Ses cheveux, relevés sur son beau front, tombaient autour de son cou en boucles brunes et épaisses. Affable sans prétentions, elle captivait d'un geste,
d'un regard; sa voix, douce et voilée^ était à elle seule une fascination ; et Faristocratie de ses manières , qui se ployait merveilleusement à toutes les exigences , eût apprivoisé les préventions les plus hostiles. C'était une de ces femmes qui ne vieillissent pas et qui resteront toujours femmes , à cet âge où les sexes s'effacent, où Ton n'est plus qu'un vieillard, comme au berceau Ton n'était qu'un enfant. Au reste, cœur sceptique, âme ennuyée, se passionnant pour tout et se lassant de tout, avide de distractions et ne cherchant que l'oubli d'elle-même : telle in'apparut au premier aspect madame de Sommerville.
Nous parlâmes à plusieurs reprises de ma sœur et d'Albert : madame de Sommerville s'arrêtait avec complai-
sance sur les détails de l'amitié qui nous unissait tous les trois.
— Aimez-vous, me disait-elle, et l^ng-temps et toujours : il n'y a que cela de bon sur la terre , le reste ne vaut pas un regret. Moi, comme vous, j'ai bien aimé aussi, et j'inspirai, dans mes belles années, plus d'une affection fervente ; mais l'ingratitude m'a tout enlevé , et la mort seule m'a laissé des amis. Puissiez-vous ne jamais comprendre le sens de ces tristes paroles : mais si vous suivez la route commune, vous verrez qu'il est doux à celui qui vieillit d'avoir perdu des êtres aimés au matin de l'existence ; ceux-là du moins ne trompent pas : leur image se conserve pure et gracieuse , et nous pouvons les aimer toujours. Cruelle vie , Monsieur î
-yS-
Nous pleurons sur les vivans , et les morts nous restent seuls. Heureuses donc les amitiés , heureux trois fois les amours qui n'ont point attendu pour s'éteindre l'ingratitude et l'inconstance , ces lois d'une destinée de fer y et que la mort a tranchés dans la fleur de leurs beaux jours ! Cela s'appelle mourir à propos,
Nous étions arrivés à la porte de la garenne :
— Adieu , Monsieur, me dit-elle en me donnant sa main que je baisai ; revenez souvent près de la pauvre délaissée. Il vous faudra de la résignation, je le sens! Ma vie est triste, mon cœur aussi ; mais il est encore assez riche pour couvrir vos frais de courage.
Je m'éloignai, sombre, et l'âme frap-
pée par des pressenlimens sinistres.
Pourquoi, et qui pourrait le dire?
J'avais trouvé madame de Sommerville grande, noble, généreuse avec art; sa bienveillance m'avait captivé, son esprit m'avait séduit. Eh bien I je la quittai sous le coup d'une impression pénible : il me semblait que la fatalité avait dû s'attacher à tout ce qu'avait aimé cette femme, et parmi les sentimens qu'elle m'inspirait, le plus énergique, le plus irrésistible, celui qui les dominait tous , vous le dirai-je? c'était l'effroi.
Deux jours après, nous la vîmes arriver à la Baraque. Elle était à cheval et Frank l'accompagnait. Nous la possédâmes tout un jour. Affectueuse pour moi, elle se montra pour ma sœur adorablement bonne, et Nancy
fut bientôt sous le charme d'une séduction réelle. La châtelaine voulut visiter tout notre petit domaine; elle se fit répéter par ma sœur tous les détails de notre intimité. Vers le soir, elle proposa un pèlerinage à la demeure de mon pupille . nous l'acceptâmes avec joie. Frank partit avec les deux chevaux -, et nous nous dirigeâmes tous les trois vers la maison du sentier. Elle n'était habitée que par la nourrice d'Albert. Lorsque nous arrivâmes, la bonne femme filait sa quenouille de chanvre sur le seuil de la porte , et les deux chiens d'Albert étaient étendus à ses pieds. A notre i approche , ils vinrent lécher les mains de Nancy , et la nourrice nous introduisit dans la maison de son jeune maître.
Madame de Sommerville examina tout avec sollicitude : Paspect de la chambre d'Albert la frappa. Le fusil> le carnier et la poire à poudre pendaient à la muraille , au-dessus de son lit. Tout se ressentait encore du déV sordre de son départ. Près de la lampe qui éclairait ses veilles, un volume de VEmile était ouvert. Des instrur mens de jardinage reposaient dans un coin ; dans un autre , des plantes desséchées et des cadres d'insectes. Des papiers étaient épars sur la table, une collection de minéraux sur des rayons poudreux, Madame de Sommerville contemplait tout cela avec mélancolie.
— Ce pauvre enfant! disait- elle, vous me l'amènerez, Maxime. Je veux le connaître et l'aimer ? ce jeune
homme que vous aimez et qui vous aime. Dites-lui bien qu'en son absence je suis venue à son ermitage.
Tenez , je lui laisse ma carte, ajoutât-elle en détachant de sa ceinture un bouquet de violettes , qu'elle déposa sur l'un des feuillets de V Emile. Je veux qu'à son retour il me rapporte ces fleurs.
— Ainsi, disait-elle en allant d'un objet à l'autre, c'est là où il s'est élevé, c'est là où il a grandi. Que de jeunes pensées sont écloses entre ces vieux lambris î que de beaux rêves aux ailes d'or ont flotté sous ces rideaux de serge verte ! Age d'illusions , d'amour et de poésie; âge heureux! disait-elle encore. — Et lorsque nous reprîmes la route d'Anzème, elle voulut entendre de nouveau le récit de la vie d'Albert,
Depuis, il ne se passa guère de jours sans que le soir ne nous réunit tous les trois au château ou à la Baraque. L'affection de Nancy pour madame de Sommerville prit bientôt le caractère d'une passion réelle, et je cédai moi-même à son entraînement.
Nous fînîires par initier Aurélie à tous nos projets de bonheur. Elle les encouragea avec transport : elle fit ses espérances des nôtres. Elle se disait vieille et fatiguée, et je la trouvais plus jeune, plus prompte à s'enflammer que nous; sceptique en théorie, elle ne croyait à rien , et je la voyais prête à se livrer à tous. Il en était de son cœur comme de sa beauté : l'un et l'autre avaient échappé au temps.
Vous ne sauriez imaginer une amitié plus tendre, plus désintéressée,
plus active , que la sienne, ni tout ce i que cette femme exhalait autour d'elle
de charme et d'enchantem.ens. Nuls
ne l'ont connue sans l'aimer; nuls ne : l'ont aimée sans enthousiasme. Tous i ceux qui l'ont aimée se sont aimés en- . tre eux. Il est des existences qu'elleasil- ? lonnées comme la foudre, et qui n'ont
pas su si Dieu la leur avait envoyée i dans un jour de colère ou de béné- I diction; mais celles où elle n'a fait que j séjourner, comme un hôte d'un jour,
- sont restées imprégnées de suaves j souvenirs.
Elle réunissait toutes les supériorités, mais elle les oubliait avec tant de grâce, qu'on eût dit qu'elle les ignorait ; et peut-être les eût-elle igno-
- rées, en effet, sans l'Envie qui s'empressa deles lui dénoncer. Elle fut pour
— Su —
Saint-Léonard une humiliation vivante, et les beaux esprits de la ville ne lui pardonnèrent jamais leur sottise. Les femmes surtout la détestaient cordialement ; pas une d'elles n'était digne de dénouer les rubans du chapeau d'Aurélie ; mais toutes affectaient de ne point oser prononcer devant leurs filles le nom de la réprouvée. Il n'est pas de fables ridicules que leur imagination n'ait inventées pour salir la plus chaste des créatures. Tel est le sort des êtres supérieurs : la foule stupide se venge de leur génie en bavant sur leur moralité. La haine de ces petites gens rejaillit sur nous, et acheva de nous isoler de Saint-Léonard. Ce fut le premier bienfait que nous dûmes à l'amitié d'Aurélie.
— Je vous entraîne dans ma proscription , nous disait-elle un soir qu'elle était assise entre ma sœur et moi sous la haie du sentier.
— Que dites-vous donc? s'écria Nancy, les proscrits sont à la ville.
— Et lebonheur entre nous, ajoutai-je.
— Oui, dit Aurélie, en nous prenant la main à tous deux; lebonheur, c'est d'être trois, de s'aimer sous un buisson, et de tourner le dos au clocher de Saint-Léonard. Mais ne trouvez-vous pas, mignonne, demanda-telîe en souriant à Nancy, que nous sommes assis bien à l'aise , et qu'un proscrit de plus pourrait s'abriter aisément sous le même toit de feuillage?
Nancy sauta au cou d'Aurélie et cacha sa rougeur dans son sein,
Cependant les lettres d'Albert devenaient plus rares et prenaient un aspect alarmant. Mornes et sombres elles me révélaient dans mon pupille un découragement profond. Il ne me parlait plus de Nancy qu'avec réserve, de la vie qu'avec amertume. J'essayai vainement de relever son courage son enthousiasme était mort, et la jeunesse semblait éteinte en lui. Vague dans la pensée, vague dans l'expression, son style se ressentait de la fatigue de son âme. C'étaient parfois des déclamations que je comprenais à peine, plus souvent des rêveries que je ne comprenais pas , et toujours une lassitude de toutes choses qui me navrait mortellement. Ainsi, moins j d'une année avait suffi pour abattre ce superbe courage! Je cachai ma
douleur à Nancy et à notre amie ;
1 avant de détruire l'édifice de bonheur que depuis dix mois nous élevions dans l'avenir, je voulus attendre le retour d'Albert, étudier son mal et m'efforcer de le guérir. Je ne pou-
i vais me résigner à perdre déjà tout espoir, et j'avais confiance encore en
i ce jeune homme.
Vers les premiers jours de Fau-
■ tomne, Albert revint : mais, hélas ! ce
I n'était plus lui !
La jeunesse de notre époque a été misérablement perdue par ses flatteurs et ses poètes. Les uns lui ont
offert le sceptre du monde : à leurs enivrantes promesses, elle est partie, comme le peuple du désert, altérée l présomptueuse, avide; puis, lorsque le jour de la déception est venu , et que le but, qu'elle avait entrevu à travers les songes rians de l'espérance, ne s'est plus montré que dans un avenir éloigné, âpre et rude à conque- Tir, ses rêveurs lui ont enseigné le découragement et la plainte. Et la jeunesse , trouvant .la plainte plus facile que le travail, s'est croisé les bras, et s'est mise à accuser la vie qu'elle ignorait et à pleurer sur les maux qu'elle n'avait pas soufferts. Ces douleurs, fictives d'abord, prirent bientôt de la réalité : l'oisiveté engendra l'ennui, et la vanité fit le reste. De longues lamentationss'élevèrentde toutes parts,
- et tous essayèrent de se soustraire au positif de la vie pour se livrer à des rêveries inutiles. Ces dispositions, encouragées par le malaise social , le
; furent plus encore par des esprits maladifs qui s'en firent, les éloquens interprètes; le mal gagna vite; les . âmes faibles, bien que généreuses, y . succombèrent; frappées d'inaction, leur énergie ne s'exhala plus qu'en
- soupirs stériles , et chez les natures moins nobles , l'égoïsme } la paresse
I et l'oubli des devoirs, se cachèrent sous l'expression de ces poétiques souffrances.
Albert revint profondément atteint
de ce mal. Je l'interrogeai; je corn-
, pris, à ses réponses, qu'égaré par de
folles ambitions et de malheureuses
influences , il avait négligé ses études
— go —
pour chercher dans une sphère plus élevée les émotions du triomphe et les enivremens delà gloire; mais Findifférence avait accueilli ses premiers essais. En même temps ce malaise social, auquel toute ame bien faite ne saurait échapper, s'était emparé de la sienne, et seul, pauvre, dans sa mansarde, au milieu des terribles séductions que de fréquens exemples de suicide venaient sans cesse lui offrir, il avait éprouvé un grand dégoût de la vie. Telle fut l'histoire de ses mécomptes : toujours donc cette vieille histoire que rajeunissent les lamentations de chaque génération nouvelle! Toujours la lassitude avant îa marche, le découragement et la plainte avant le combat et la défaite, toujours le grand homme comprimé,
le génie méconnu, toujours cet éter^ nel René que nous refaisons tous à vingt ans!
La littérature moderne avait ajouté un travers de plus aux égaremens de ce jeune homme. A la représentation d'un drame , il avait vu sur la scène un homme passionné comme OtelloJ sombre comme Lara, raisonneur comme Hamlet; destinée maudite avant de naître, existence flétrie au berceau, cet homme avait lutté vainement contre la fatalité; ardente, opiniâtre ., inflexible , elle s'était attachée à lui , et ni l'amour , ni ia science ? ni la fortune n'avaient pu la fléchir, ni effacer la tache que cet homme avait apportée au front. Cet homme, quel était-il? Il était, comme Albert, sans famille et sans nom. Al-
bert se jeta avidement sur ces douleurs , dont il n'avait soupçonné, jusqu'alors, ni l'étendue ni la portée; il s'en empara , il les fit siennes ; à son tour il se reconnut maudit et délaissé , et il s'emporta* amèrement contre l'isolement dans lequel sa naissance le reléguait.
L'ingrat! il oubliait ma sœur, qui ne vivait qu'en lui; il m'oubliait, moi, qui l'avais appelé mon frère!
Mais j'ai toujours remarqué que, de ces jeunes indoîens qui fatiguent le ; ciel de leur désespoir , gémissent sur la solitude de leur cœur, et déplorent l'abandon où le sort les a jetés, il en est bien peu qui n'aient pas des parens qui ont tout sacrifié pour eux, dans l'espoir qu'ils seraient un jour l'orgueil et l'appui de leur vieil-
îesse, bien peu dont l'avenir n'ait absorbé celui de quelque jeune sœur qui restera pauvre et sans soutien , s'ils ne la protègent eux-mêmes, bien peu enfin qui n'aient de saintes obli-
l gâtions à remplir.
Il faut être sans pitié pour cette partie de la jeunesse qui, parce qu'elle a entrevu le mieux, n'a pas su se résigner au moins; engeance inutile et vaniteuse qui ne se croit jamais classée suivant ses mérites, et
I dont le rôle se réduit au prêche de ses misères! Assez de voix éloquentes se sont élevées pour signaler nos maux; nous avons assez pleuré, le
■> temps est venu de se mettre a l'œuvre; et chacun de nous peut, dans la
i sphère où le devoir le retient ou l'ap-
pelle, apporter son grain de sable à la pyramide qui s'élève.
Je me montrai sans indulgence pour Albert; je lui reprochai sévèrement d'avoir négligé ses études pour obéir à des fantaisies insensées ; je traitai son découragement de lâcheté , ses rêveries d'enfantillage -, et je lui rappelai les promesses qu'il m'avait faites au départ.
— Les avez-vous tenues? lui dis-je.
Je vous avais tracé d'une main sûre et ferme la ligne que vous aviez à suivre : l'avez-vous suivie ? Qu'avezvous fait de ce courage qui ne doutait de rien , qu'est devenu cet amour qui devait ne pas trouver d'obstacles?
Vous avez marché quelques pas à peine, et voilà que vous vous sentez défaillir. Attendez donc; pour accu-
ser la destinée, qu'elle vous ait effleuré de son aile. Qu'avez-vous espéré, d'ailleurs, en entrant dans la vie? que ses sentiers étaient sablés, et que ses fruits et ses ombrages se courberaient sur votre front ? Ses ombrages sont rares et ses fruits nous échappent sans cesse. Qu'avez-vous fait pour les saisir? Vous vous dites malheureux, moi je vous dis coupable. Malheureux, dites-vous encore, et je demande pourquoi? Sans doute parce que vous n'avez point en ' dixmois réalisé la conquête du monde.
Mais vous voilà bien jeune encore!
Ou plutôt votre siècle vous aurait-il déjà méconnu? Mais vous avez dixhuit ans à peine , et quatre inscriptions au plus ; le siècle , gardez-vous d'en douter, finira par réparer son
erreur; seulement, laissez-lai le temps de vous connaître et de vous apprécier : vous êtes là-bas tant de grands hommes, que vous devez l'embarrasser parfois. Vous vous plaignez de la réprobation dont vous frappe votre naissance : c'est un préjugé dont le bon sens a fait justice, et le héros que vous prenez pour modèle est un anachronisme dans notre société : vous jouez tous les deux au proscrit. Quant à votre abandon, ceci est plus grave; mais vous êtes ingrat envers ceux qui ont voulu vous donner des affections et vous créer une famiile. Vous voyez bien que vous n'êtes malheureux que parce que vous êtes coupable.
Tels étaient à peu près les discours que j'opposais aux déclamations
d'Albert. Pour Nancy , qui n'avait d'autre esprit qu'un sens droit et une ame simple, elle ne comprenait pas les tristesses de son ami.
— Qu'avez- vous, lui disait-elle,
I et pourquoi nous revenir ainsi ? Je voudrais connaître votre mal pour essayer de le guérir. Nous n'avons
• point cessé de vous aimer, nous n'avons jamais séparé notre destinée de
| la vôtre : pourquoi donc si triste et si
.rêveur? N'êtes-vous plus heureux de notre tendresse? Nos projets de féli-
icité rustique ont-ils cessé de vous sourire? Enfin ne nous aimez-vous plus? Dites, si vous avez trouvé des déceptions , vous aviez donc des espérances que vous cachiez à vos amis !
,Si vous avez des douleurs qu'ils ne puissent partager ni comprendre, t. i. 9
vous aviez donc des joies qui leur étaient étrangères! Vous vous plaignez des hommes et des choses ; le monde est moins pur que vous ne l'aviez rêvé ? Qu'importent les hommes et le monde, si nous autres , nous n'avons point changé ? Voyez ; nos bois sont-ils moins beaux , notre ciel moins serein, notre rivière moins limpide, et nos cœurs vous chérissent-ils moins? Moi aussi, je me suis vue, comme vous, inquiète, tourmentée, rêveuse; mais, lorsque Maxime eut béni notre amour, j'ai recouvré la confiance , et vous , ingrat, vous l'avez perdue ; moi, j'ai cru au bonheur, et vous, cruel, vous le cherchez encore ! Que vous manque-t-il donc! Maxime n'est-il pas votre frère, n'êtes- vous pas le mien ,
ne suis-je pas pour vous quelque chose de plus qu'une sœur ?
Tant d'affection relevait en apparence le courage d'Albert ; mais son amour ne retrouvait plus la grâce et la jeunesse qu'il exhalait autrefois.
C'en était fait déjà de notre bonheur, •et l'indifférence d'Albert et la douleur de Nancy, comprimées encore , l'une par le remords, l'autre par l'espérance, n'attendaient pour éclater qu'une occasion qui ne tarda pas à se présenter.
Pendant son séjour à Paris, je l'avais entretenu plusieurs fois dans mes lettres de madame de Sommerville et ^du vif désir qu'elle éprouvait de le connaître. Je lui avais conté notre visite à la maison du sentier, l'attachement que nous inspirait cette
femme et l'amitié qui nous unissait tous les trois. Lorsqu'il revint , madame de Sommerville était souffrante et n'avait pointparu depuis long-temps à la Baraque. Quelques jours après l'arrivée d'Albert, je proposai à ce jeune homme de nous accompagner, ma sœuretmoi, au château d'Anzème.
Mais comme je venais de le gronder assez rudement sur l'emploi de son temps à Paris et sur le résultat de sa première année d'études, l'enfant capricieux et boudeur, mécontent de lui-même, partant mécontent des autres, refusa sèchement.
- — Qu'est-ce donc, demanda- 1- il avec humeur, que cette madame de Sommerville? Pourquoi avoir laissé cette étrangère s'introduire dans notre intimité? N'étions-nous pas heu-
reux tous les trois ? Pourquoi cette amitié nouvelle ? Ne m'avez-vous pas dit, un soir, sur la terrasse d'Anzèmc, que cette femme avait quitté sa mère?
Je trouve votre affection bien prompte à s'enflammer, votre estime bien complaisante, vos souvenirs bien iuduîgens.
— Ne dites pas de mat de cette femme, s'écria Nancy indignée. Pourquoi dites-vous du mal de cette femme, ajouta- t-elle avec douleur, lorsque vous savez que je l'aime?
— Vous outragez, lui dis-je froidement, ce qu'il y a de grand et de bon sur la terre.
— A la bonne heure ! répondit Albert que la conscience de sa faute rendit plus opiniâtre encore. Seulement je trouve étrange que vous cher-
chiez à m'im poser vos sympathies et tos enthousiasmes
— Vous êtes injusle et méchant , dit Nancy, et si vous connaissiez madame de Sommerville
— Je ne veux pas la connaître, interrompit Albert.
— Venez, ajouta ma sœur d'une voix suppliante. Venez, Albert, c'est moi qui vous prie; si vous saviez combien de fois madame de Sommerville a parlé de vous avec sollicitude, si vous pouviez comprendre l'intérêt que vous lui inspirez , vous ne voudriez pas être ingrat envers elle.
— Et c'est précisément , s'écria-til, cette affectation de tendresse qui m'éloigne de cette femme. Je ne vois dans sa sollicitude, qu'une curiosité maladroite qui m'offense et à laquelle
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je saurai me dérober, dans son intérêt qu'an impérieux ennui qui cherche des distractions, et que je ne saurais distraire.
— Comme vous voilà prompt à imaginer le mal! dit tristement ma sœur. Il y a un an à peine, vous ne vouliez croire qu'au bien. Vous ne viendrez donc pas? ajouta-t-elle en pleurant. Que pensera madame de Sommerville de vos refus et de votre obstination, elle qui a tout fait pour vous attirer à Anzème, qui vous aime, parce que nous vous aimons, et qui a visité votre maison, durant votre absence ?
— Oubliez-vous que, madame de Sommerville absente, j'ai plus de fois visité son domaine que le bouquet, laissé dans Emile, ne contient de
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violettes, et Y Emile de pages? Vous voyez bien que l'apparition de la châtelaine dans la maison de son vassal n'est qu'une politesse que le château devait à la chaumière.
A ces mots, Albert siffla ses chiens et prit par Saint- Léonard pour retourner à sa demeure ; Nancy et moi nous partîmes à pied pour Anzème.
Pardonnez-moi, dit Maxime en s'adressant à son ami, de vous enlretenir de ces misérables détails de la vie commune; mais c'est là seulement que nous pouvons juger les hommes; sur le théâtre du monde, ce ne sont que des acteurs qui jouent un rôle avec plus ou moins d'habileté, parés avec plus ou moins d'élégance. Pour étudier et saisir les fils secrets qui les font mouvoir, il faut descendre dans
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la vie bourgeoise. Que de convictions qui bouleversent à cette heure le monde politique et qui n'ont eu pour prin- 1 cipe qu'un mouvement d'humeur !
Que d'opinions ferventes qui n'ont eu pour mobile que l'orgueilleuse
' conscience de leurs erreurs !
Nous marchâmes, ma sœur et moi,
siîencieuxduranttoutelaroute,préoccupés l'un et l'autre de tristes pensées que nous n'osions nous communiquer. Près d'Anzème, nous rencontrâmes Frank, le domestique du chà- L teau, qui se rendait à Saint-Léonard sur le cheval de madame de Somme]ville. Il ralentit en nous voyant le trot vigoureux de sa bête, et l'arrêta près du tertre où nous attendions venir.
— Je vais, dit Frank, chercher les
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lettres de Madame à la ville ; Madame est mieux et vous attend.
L'animal qui piaffait et se cabrait avec impatience força Frank à partir au galop. C'était un cheval de race espagnole, caressant et docile, lorsqu'il sentait sur ses flancs le poids de sa noble maîtresse ; mais il n'avait pas été monté depuis l'indisposition d'Aurelie, et, plein d'ardeur et de feu , il bondissait sous Frank comme une cavale sauvage.
Lorsque nous arrivâmes au château, madame de Sommervilîe était assise sur l'une des marches de ce perron, et lisait.
— C'est vous, mes amis ! s'écria-telle en se levant, dès qu'elle nous aperçut venir. Je ne lisais que des yeux et je pensais à vous. Chère belle,
dit-elle à Nancy, en l'embrassant au front, comme vous voilà pâle et que vos yeux sont rouges ! Mignonne , souffrez -vous , avez -vous pleuré?
Qu'a donc cette enfant, Maxime? Mes amis, je suis joyeuse de vous voir; je n'ai plus rien en moi de bon et de jeune que vous. Dieu vous bénira de vous être attachés à ma vieille exis- ! tence. Lorsque je suis près de vous, que Maxime réchauffe mes mains dans les siennes, et que toi, chère enfant, tu m'enlaces de tes jeunes bras, vous me rappelez ces fleurs que le vent sème sur les ruines et que le soleil y fait éclore. Mais qu'avez -vous fait d'Albert ? On m'a dit au village qu'il était de retour, et je l'attendais aujourd'hui. Pourquoi n'est-il pas avec
vous ?
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La question de madame de Sommerville nous embarrassa tous les deux.
Nancy rougit, baissa les yeux et ne répondit pas. J'essayai de balbutier quelques paroles et je restai court au milieu de ma première phrase. Madame de Sommerville, étonnée, nous regardait avec inquiétude, et j'allais me résigner à lui avouer la vérité, lorsque tout-à-coup le galop précipité d'un cheval se fit entendre dans la garenne.
— Qu'est-ce que cela? dit madame de Sommerville. Frank reviendrait-il déjà de Saint-Léonard?
— C'est impossible , répondit Nancy. Il n'y a pas vingt minutes que nous l'avons rencontré dans le sentier, se rendant à la ville.
— Je reconnais pourtant le galop
de Cortès, ajouta madame de Sommerville.
Elle avait à peine achevé ces mots iqueCortès traversa la terrasse comme iun coup de vent, et s'arrêta brusquement devant la grillé dû château. Le cavalier mit pied à terre; il était pâle, • défait et couvert d'écume, et il s'appuya tout tremblant contre les flancs fumans du coursier.
— Ce n'est pas Frank ! dit madame de Sommerville avec élcnne-
: ment.
— C'est Albert ! s'écria Nancy avec joie.
Et nous allâmes tous les trois à sa rencontre.
Nul de nous n'échappe à sa destinée. Nous luttons vainement pour la tromper. Son regard est rivé sur nous,
il nous fascine et nous attire , et lorsque nous croyons la fuir, la fatalité nous pousse vers elle.
Je vous ai déjà dit que la maison d'Albert donne sur le sentier qui mène d'Anzème à Saint-Léonard. Albert était sur le seuil de sa porte, lorsque Frank vint à passer : celui-ci s'arrêta pour parler au jeune homme, qu'il n'avait pas vu depuis son retour. Franck était sur Cortès , et Albert se tenait appuyé sur un fusil à deux coups qu'il avait apporté de Paris. Albert avait la passion des beaux chevaux, et Frank celle des beaux fusils.
— Tu montes là un noble animal, dit Albert.
— C'est Cortès, répondit Frank, en frappant de la main la large encolure de la bête.
Au nom seul de Cortès , le cheval dressa les oreilles en hennissant, et frappa la terre de ses deux balzanes de devant.
— Fier et superbe comme un Castillan ! dit Albert. La plus vive de mes fantaisies a toujours été de presser les flancs d'un coursier généreux, de les sentir s'allonger sous moi en bonds élastiques, et de courir ainsi contre le vent.
— Vous avez là une belle arme, répondit Frank , que les poétiques fantaisies d'Albert touchaient médiocrement, et qui couvait des yeux le fusil , dont le double canon rubanné reluisait au soleil.
— Arme inutile 7 Frank ! je ne sais, en vérité, ce que deviennent les lièvres du pays ; ce matin , j'ai battu la
lande pendant trois heures, sans pouvoir en dépister un seul.
— C'est qu'ils ne vous connaissent plus et qu'ils ont peur, répondit Frank d'un air goguenard, en prenant le fusil des mains d'Albert.
Après avoir fait jouer la batterie , essayé la crosse à son épaule et le point de mire à son œil :
— Monsieur Albert, dit-il en lui rendant son arme, je ne voudrais pas aller à travers champs jusqu'à Saint- Léonard avec ce fusil et vos deux chiens , sans venir pendre , à mon retour , deux lièvres à votre porte.
— A ton aise ! s'écria le jeune homme; prends mon fusil et mesj deux chiens, et va à la ville en chassant. Je conduirai Cortès à Anzème, et tu le trouveras, au retour, attaché
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à la barrière de la garenne. Cela te
va-t-il ?
Il n'avait pas achevé les derniers mots de sa proposition, que Frank était à terre et endossait le costume de chasseur du jeune homme. Albert s'empara de la bride du cheval , posa le pied gauche dans l'étrier, et s'élançant en selle, il partit au galop, tandis que Frank et les deux chiens s'enfonçaient dans la bruyère.
Cortès ne reconnaissant plus son poids accoutumé , et se sentant conduit par une main inhabile , allait comme la tempête. La taille frêle et mince d'Albert était ployée par la rapidité de la course. Mais il se tenait ferme et inébranlable, plein d'audace et de feu , aspirant l'air avec joie, et pressant son coursier de la voix et du
geste. Il lui semblait que l'espace était à lui comme à la foudre. Mais lorsqu'il aperçut le clocher rustique d'Anzème et les tourelles du château qui se dessinaient sur un fond jauni de feuillage, il voulut, près du but , ralentir le galop de Cortès; il l'essaya vainement. Au lieu de scier du bridon , il tira la bride à lui de toutes les forces musculaires qu'il puisait moins dans la prévision du danger , que dans celle qu'il était emporté malgré lui vers madame de Sommerville; de sorte que, le fougueux animal, trouvant un appui douloureux sur le mors qui lui serrait la bouche, et se sentant pressé par les jambes du cavalier, qui se cramponnait maladroitement à ses flancs, prenait , à chaque élan , une vigueur nouvelle. Il franchit en
quelques secondes la distance qui le séparait d'Anzème, traversa le village en deux bonds, se précipita dans la garenne, dont la barrière était ouverte, et ne s'arrêta que sur la terrasse, devant la grille du château.
Albert se trouvant, comme par enchantement, en face de madame de Sommerville, comprit sa position en homme d'esprit et s'en tira comme un sot. En homme d'esprit, il s'en attribua tout l'honneur , au grand préjudice de Cortès ; mais lorsque madame de Sommerville, assez étonnée, d'ailleurs y de l'entrée cavalière de notre jeune ami, le remercia de son empressement à se rendre au désir qu'elle avait de le voir, il répondit effrontément qu'il n'avait cédé qu'à son désir à lui , et, comme un sot, il partit de
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là pour se perdre en longs et fades complirnens qui nous émerveillèrent tous. Ses paroles contrastaient si singulièrement avec son ton rude ; il y avait dans toutes ses manières , à la fois brusques et craintives , un mélange si bizarre de hardiesse et de timidité | que madame de Sommerviile elle-même ne put s'empêcher de sourire.
— Puisque tel était votre désir , demanda naïvement Nancy, pourquoi donc avez-vous obstinément refusé de nous accompagner? C'est que je vous en priais, sans doute.
Et comme, à ces paroles imprudentes j Albert se troublait et ne répondait, pas :
— Je vois bien , ajouta-t-elle d'un air boudeur, que personne ici ne
— "9 — vous inspire d'éloignement que vos deux amis. Ce n'était pas madame de Sommerville, c'était nous que Monsieur fuyait. Entre mon frère et moi, il eût trouvé la route trop longue, et mon bras appuyé sur le sien lui eût fait la marche trop lourde. Eh bien ! tant mieux, Albert ! j'aime mieux que vous soyez coupable envers nous :
nous, du moins, nous sommes toujours prêts à vous pardonner. Mais pourquoi nous fuir, et que vous avons-nous fait ?
Albert fut ému et s'approcha de Nancy pour la consoler ; mais elle le repoussa, et se retira, boudeuse à son tour, près de madame de Sommer^ ville.
— Voyons, mes enfans^ de quoi s'agit-il ? demanda madame de Som-
merville, qui ne comprenait rien à tout ceci. Qui de vous me donnera le mot de cette énigme ?
— Madame, dit Albert d'un air touchant et vrai, en s'avançant vers elle, dussé-je perdre votre intérêt et m'aliéner à jamais votre cœur, je vais tout vous confier.
Et avec la noblesse d'un homme qui s'accuse , il raconta la scène de la Baraque et l'espèce de fatalité qui l'avait amené, malgré lui, à Anzème.
— Ainsi, Monsieur, dit madane de Sommervillë avec mélancolie, c'est moi que vous fuyez! Quoi de plus naturel ? Il ne pouvait guère en être autrement; quelle sympathie saurait exister entre votre jeune cœur et le mien? Je ne vous en veux pas, Monsieur.
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— Oui, Madame, répondit Albert en baissant les yeux ; c'est vous que je fuyais. Je suis un misérable. Vous m'avez aimé sans me connaître , et moi, je ne vous aimais pas. Je sens bien, à cette heure, que nous avions tort tous les deux.
— N'espérez pas, dit madame de Sommerville en souriant, que l'aveu de vos fautes entraîne celui des miennes. A mon âge, Monsieur, plus qu'au vôtre, on tient à ses erreurs, et on y renonce difficilement.
A ces mots , elle prit Albert par la
main et l'attira \ers ma sœur. Albert
déposa un froid baiser sur le front de
s Nancy , et porta timidement à ses iè -
• vres tremblantes la main qu'il tenait
dans la sienne.
— Oh! Maxime, s'écria-t-iî avec
enthousiasme, pendant que madame de Sommerville essuyait les larmes de ma malheureuse sœur; oh ! que cette femme est belle! que son regard est doux et triste, son visage noble et souffrant! Et qu'elle est gracieuse, Maxime ! Vous ne m'aviez pas dit tout cela. Elle est jeune aussi, jeune et belle, belle surtout de labeauté qu'elle a perdue. Voyez que de résignation sur cette grande et pale figure ! On dirait l'ange de douleur. Et cette femme vous aime , Maxime, et vous osez l'aimer! Vous êtes bien heureux.
Lorsque j'ai senti ses doigts à mes lèvres, il m'a semblé que j'allais mourir.
Ces paroles me faisaient mal. Il ne voyait que madame de Sommervillc, et moi je pensais à Nancy. Mortelle-
ment blessée de la froideur d'Albert, elle pleurait dans le sein d'Aurélie, et celle-ci, l'entourant de ses bras, et couvrant de ses baisers la blonde tête de la pauvre affligée, réapparaissait , à moi aussi, comme l'ange de la douleur, enveloppant ma sœur de ses ailes.
Nancy fut triste le reste du jour, mais son ami ne le remarqua pas. Madame de Sommerville qui désirait convaincre Albert de ses torts, et se faire pardonner la position forcée qu'i I avait auprès d'elle, déploya tout ce qu'elle avait de charmes et de séductions.
Albert y succomba, et le soleil s'éteignit moins vite derrière nos coteaux, que l'image de Nancy dans son cœur.
| C'est qu'elle était déjà bien pâle et bien mourante, cette image en un
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jour effacée ; c'est qu'à ce cceur^ défloré par les excès d'une littérature qui nous fait vieux et blasés à vingt ans, les paisibles émotions d'un amour virginal ne suffisaient déjà plus ; c'est que pour cette imagination, fouettée depuis dix mois parles sensations fiévreuses que lui jetaient les romans et la scène, l'humble fille de nos montagnes n'était plus qu'une héroïne bien vulgaire. Belle encore, mystérieuse, romanesque, enthousiaste, madame de Sommerville s'offrait à lui comme une réalisation bien plus enchantée des idées vagues et brûlantes qui s'agitaient dans sa jeune tête, et l'apparition seule de celte femme dut lui révéler le secret et le but de ses aspirations nouvelles.
Et puis, il faut bien vous le dire,
ce jour me montra dans toute son tkendueladistance qui séparait Nancy de madame de Sommerville, et combien la grâce native et sans culture s'effaçait humblement devant l'élégante assurance que donne et qu'enseigne le monde. J'avais fait de Nancy toute ma joie et tout mon orgueil ici -bas : l'être le plus aimé était pour moi le plus aimable, et je n'avais pas imaginé, jusqu'alors, qu'aucune femme pût dérober au ciel plus de beautés et de perfections que n'en avait ma sœur.
Nancy de son coté, heureuse et fière de l'amour d'Albert , croyait naïvement aux charmes qu'il admirait en elle, et jamais elle n'avaitpensé qu'une femme, aimée de ce jeune homme, pût ne pas être belle et aimable entre toutes. Notre crédule confiance s'é~
vanouit en ce jour. Négligée par son ami ■ que madame de Sommerville captivait tout entier, Nancy comprit, avec moi, qu'elle n'était qu'un enfant simple et timide, sans esprit et sans art; et tandis qu'Aurélie se perdait avec Albert dans un monde d'idées où ma sœur ne pouvait les suivre jj nous allions tous les deux en silence, mornes et dévorant nos pleurs.
Rentrés au château , madame de Sommerville se mit au piano. Elle chantait avec âme, Albert l'écouta avec ravissement. Tendre, plaintive, passionnée, elle lui rendit tour à tour (es anges de ses rêves et les fées de ses illusions : Anna, Juliette, Desdemona, Elvire. Hélas î qu'elle était belle et touchante! qu'il y avait de mélodieuses tristesses dans sa voix ,
d'inspiration et de poésie sur son front et dans son regard, et jusque dans ses cheveux qui semblaient frissonner d'harmonie autour de son pâle visage !
Hélas! qui ne l'eût pas aimée? qui n'eût oublié ma sœur auprès d'elle ?
Albert eût oublié le monde. Debout à ses côtés, il s'enivrait d7amour, et Nancy, encouragée par les pleurs que les chants d'Aurélie suspendaient à nos jeux, versait à son aise les larmes de sa douleur.
Aurélie venait d'achever la romance du Saule. Ses mains reposaient encore sur les touches d'ivoire; ses jeux étaient au ciel, et par les vitraux ouverts les derniers rajons du soleil glissaient avec la brise sur son front rêveur. Elle me rappelait la Corinne du peintre, au promontoire de Misène.
Àurélie se leva lentement, s'approcha de Nancy, et passant ses doigts dans les cheveux de la blonde fille : — Les poètes n'ont rien imaginé de plus jeune et de plus beau que vous, jeune et belle enfant, lui dit-elle; ets'adressant à Albert : — Monsieur, j'ai du me trouver en même temps que vous à Paris : c'était au dernier hiver; je revenais d'un long voyage, et je me préparais à un exil éternel. Nous avons plus d'une fols, sans cloute 3 sous la même voûte, à l'éclat des mêmes lumières, frémi des mêmes émotions et pleuré des mêmes larmes.
Peut-être aussi, dans les galeries du Louvre , nous sommes-nous arrêtés ensemble devant les mêmes chefsd'œuvre; peut-être, dans la même soirée, sur l'un des ponts jetés sur
îa Seine, avons-nous contemplé tous les deux la vieille cité qu'enveloppait déjà îa brume du soir. J'aimais Paris, et parfois encore sous le ciel large et embaumé des prairies, je me prends à regretter son ciel capricieuxet changeant. Parlez- moi donc de Paris , Monsieur; la vie y est si pressée, si rapide, la popularité si mobile, la gloire si périssable; chaque jour, chaque heure y voit naître et mourir tant devénemens et de choses, que six mois d'absence en ont fait pour moi un monde étranger, une contrée nouvelle. Voyons, jeune voyageur^revenu des plages lointaines pour visiter les huttes de vos frères , parlez un peu de la grande ville aux sauvages des rives de la Creuse.
Albert parla de tout avec tact et fi-
nesse. Rempli d'amour pour les doctrines nouvelles > plein de foi dans leur avenir, en moins d'une heure il défit et refit le monde politique et social. Artiste, en ce sens qu'il était doué d'un instinct énergique et rapide du vrai et du beau dans les arts, il se montra tour à tour peintre, musicien et poète. Enthousiaste exclusif, jeune homme aux convictions ardentes, il exposa chacune de ses idées comme un culte; chaque objet de ses admirations fut présenté comme une idole. Madame de Sommerville qui observait avec intérêt cette faculté qu'a la jeunesse de se passionner pour toutes choses, se plut à contrarier les sympathies d'Albert; Albert les défendit avec chaleur. La discussion fut vive : Amélie s'y montra spirituelle.
calme et railleuse; Albert, éloquent et fougueux.
! — Ah! vous êtes heureux, s'écria madame de Sommerville, en jetant sa brusque parole au travers des déclamations d'Albert qui s'interrompit aussitôt ; vous êtes heureux , Mon-
. sieur. Si vous saviez combien ma froide raison regrette vos brûlantes erreurs ! Puissiez-vous les garder toujours ! Le cœur qui ne sait plus s'abuser est maudit.
Il est facile d'imaginer la contenance de Nancy durant toutes ces discussions morales et littéraires . Restée comme moi en dehors du mouvement intellectuel de l'époque, elle avait le maintien embarrassé d'un voyageur au milieu d'un cercle dont la langue lui est étrangère. Elle ob-
servait avec une inquiétude mêlée d'étonnemtnt la désinvolture élégante et facile d'Albert dans ce champ d'idées nouvelles où notre gaucherie n'osait s'aventurer. Nous avions bien dans nos soirées d'hiver étudié les lettres et les arts ; mais au fond de cette contrée où nous arrivait à peine un faible écho des retentissemens du siècle, nous n'avions pas suivi la marche du progrès ; nous en étions restés au culte des vieilles idoles, et Ton nous initiait pour la première fois à l'adoration de dieux nouveaux dont notre foi surannée ne soupçonnait même pas l'existence.
Dieu seul a pu savoir ce que j'ai souffert en ce jour : souffrances misérables qui ont humilié mon cœur plus encore qu'elles ne l'ont déchiré ! Je
me reprochais l'esprit d'Albert ; je
m'accusais de l'avoir envoyé à Paris
pour y puiser le talent et la science ;
j'étais jaloux des grâces d'Aurélie ;
; j'étais blessé dans l'amour de Nancy;
'je souffrais à son cœur; j'aurais voulu réduire Albert à son ignorance primitive, ou dépouiller madame de
: Sommerville de toutes ses perfections
i pour en parer ma sœur.
Au reste, il fallait toute mon inexpé-
l rience pour n'avoir pas plutôt prévu que l'amour d'Albert, placé entre ces deux femmes, se retirerait de Nancy pour se porter sur madame de Sommerville. L'amour, à l'âge qu'Albert avait alors, est impatient de vivre et avide de connaître : il aime à s'éga-
I rer dans les régions de l'inconnu ; il veut a chaque pas y faire une décou-
verte nouvelle. Aussi est-il rare de voir deux jeunes âmes échanger leur virginité : c'est qu'elles n'ont rien à s'apprendre. Un cœur neuf cherche toujours celui qu'a vieilli l'expérience, pressé qu'il est de côtoyer les rives de la vie qu'il ignore et que l'autre a déjà parcourues ; de son côté, le cœur, qui a descendu le fleuve et qui en a sondé les écueils, appelle les jeunes amours, mais c'est dans l'espoir de remonter avec eux le courant qui l'entraîne.
Qu'y avait-il de mystérieux et d'imprévu dans l'avenir que l'amour de ma sœur ouvrait à Albert ? Quelle autre perle que cet amour lui-même, recelait le cœur de Nancy ? Quels trésors, au contraire, ne devaient pas dormir dans celui d'Aurélie ?
L amour de ma sœur s'offrait corn me i une pente facile, dont un regard mesurait l'étendue, et dont le mariage était le couronnement prosaïque ; ce- . lui d' Amélie, au contraire, comme . un paysage semé de contrastes, et dont l'œil ne pouvait calculer tous les accidens ni percer toutes les profondeurs.
Cependant la conversation d'Albert et d'Aurélie allait effleurant tous les sujets, abordant toutes les idées, discutant toutes les questions. Madame de Sommerville, en causant, laissait ses doigts courir au hasard sur le clavier. Lui, assis auprès d'elle, feuilletait des albums négligemment épars sur une table en marqueterie.
— Ne cherchez pas, dans ces feuillets , lui dit-elle, des noms illustres,
des esquisses ravies par l'import unité à des crayons habiles, à des pinceaux célèbres; ces pages ne renferment que des souvenirs vulgaires qui n'ont de charme que pour moi.
— Ces souvenirs sont les pi us doux, Madame, répondit Albert. Je tremblais , en ouvrant ces recueils , que vous n'eussiez sacrifié à la mode du jour. Avez-vous jamais parcouru un album sans un sentiment de compassion pour les artistes qui ont signé sur ses pages la persécution exercée contre eux ?
— Non sans doute. Mais ceux ci ne me rappellent que des êtres et des sites aimés. Il n'est pas un de leurs feuillets, couvert d'ébauches imparfaites ou signé de noms inconnus , qui n'ait plus de prix à mes yeux que
les dessins les plus achevés et les noms les plus glorieux.
— Vous avez voyagé , Madame ?
dit Albert en regardant avec intérêt plusieurs vues dérobées à des contrées étrangères.
— Oui, répondit madame de Sommerville d'un air triste. S'il est vrai que la patrie soit au lieu où nous avons souffert, la mienne est bien grande , Monsieur !
— Vous avez visité l'Italie etl'Espagne! poursuivit Albert avec enthousiasme , en feuilletant les croquis qu'Aurélie avaitrapportés de ses courses. Vous avez vu l'Alhambra, vous êtes allée rêver dans la patrie des Maures ! Saint-Marc ! vous avez vu Venise; ses gondoliers ehantent-iis encore les chants de l'Arioste et du
Tasse? Naples , voici Naples! Vous avez vu Naples, Madame ! vous avez vécu sous son beau ciel , la mer vous a bercée dans ce golfe , vous avez gravi la lave du Vésuve ! Vous êtes bien heureuse ! Cette rose flétrie et desséchée, est-ce une rose de Pœstum?
— Non, Monsieur; dans ce livret, comme dans ma vie , mes souvenirs sont jetés sans ordre et sans méthode.
Cette rose a pour moi des parfums de rives plus lointaines.
— Cette fleur est peut-être tout un poëme? Chose étrange, qu'il y ait souvent pour nous dans l'aspect des moindres objets toute une vie de joies et de douleurs !
' — Cette rose a traversé les mers.
Après un voyage de long cours, con-
trarié par le vent, le brik la Fannj mouilla devant le cap de Bonne- Espérance. J'étais parmi les passagers; il y avait six mois que nous n'avions pas vu la terre. La chaloupe fut mise à flot, et chacun de nous, fatigué de la nourriture du bord, voulut qu'on lui rapportât du Cap le mets que préférait son goût. Deux jeunes femmes demandèrent,l'une un camélia, l'autre une rose. 11 y avait si long-temps que nous n'avions pas vu de fleurs!
— Vous avez foulé les rives de l'Arnoï
— Je les ai mouillées de mes 3 pleurs.
— Et Rome, Madame; n'avez- vous pas vu Rome?
— Elle est sous vos doigts; prenez garde de la réduire en poudre.
— Cette feuille de lierre?
— Je l'ai cueillie sur les ruines du Colysée.
— Oh ! voyager. Madame, c'est le rêve de ma jeunesse ! Que de fois n'ai-je pas demandé aux oiseaux érnigrans de m'enlever sur leurs ailes, aux nuages qui glissaient dans Tair de m'emporter avec eux! Puissé-je un jour aller dans ces belles contrées chercher la trace de vos pas !
— On se lasse bien vite de cette vie errante et stérile en affections durables- On éprouve bientôt unejvive fantaisie de dresser sa tente sur un rivage aimé qu'on ne doit plus quitter.
— En quels lieux enchantés eussiez-vous désiré faire votre Elysée ?
— Notre Elysée est là où nous
avons commencé la vie. C'est le coin i de terre où nos yeux ont versé leurs -premières larmes, où nos lèvres ont 3 souri pour la première fois. Il n'est ? pas de cieuxsi purs, de bords si fleuris, de champs si parfumés, qui nous / fassent oublier les lieux où nous nous 3 sommes élevés. La patrie, Monsieur, i n'est pas un vain mot : elle est là où K nous aimons, où nous avons aimé, ïl m'est arrivé mille fois de traverser j des petites villes , en me demandant comment des créatures faites à l'image de Dieu pouvaient se résigner à vivre dans de semblables repaires :
. j'oubliais qu'il n'est pas de laide patrie.
— -Est-il vrai, du moins, que la vie de voyages soit salutaire à ia douleur ? Que nous puissions trouver
sous d'autres cieux le calme et le silence que nous avons perdus sur la terre natale ?
— Le calme et le silence n'ont qu'une patrie, c'est notre àme. Lorsqu'ils la délaissent, nous nous fatiguons en vain à les poursuivre; nous avons beau rompre notre chaîne et fuir les lieux où elle était rivée, nous ne nous fuyons pas nous-mêmes, et nous traînons partout à notre cœur meurtri un bout de cette chaîne que nous avons brisée.
Ils parièrent long-temps ainsi, et Albert écoutait Aurélie avec une admiration naïve : il se demandait quelle était cetle femme, qui, si jeune et si belle encore, semblait avoir tout vu, tout connu , tout souffert. De son côté, madame de Sommerville se lais-
sait aller au charme de livrer ses impressions et ses souvenirs à une âme intelligente qui lui apparaissait comme 'une jeune sœur de la sienne. Nancy et moi , nous écoutions en silence , mêlant, à longs intervalles, quelques questions banales à la conversation de nos amis.
Je ne sais rien de plus mobile, de plus imprévu, de plus vagabond, pour ainsi dire , que la conversation de deux êtres qui se voient pour la première fois, et dont les sympathies se sont révélées au premier abord ; ils ne s'observent pas, ils s'aiment, ils veulent s'aimer plus encore. Voyez aussi comme ils s'empressent de découvrir l'un dans l'autre des sympathies nouvelles, comme ils ont hâte
de mettre à nu toutes les richesses de leur âme 1
Je ne sais par quelle transition Albert et Àurélie vinrent à s'entretenir de la politique du jour. Héritière d'un nom illustre dans sa province , madame de Sommerville avait passé sa vie à chiffonner ses parchemins et à fouler aux pieds les préjugés de sa caste. La révolution de Juillet la surprit dans les rangs des vainqueurs | mais comme la noble femme pensait que le malheur est un drapeau sacré , la femme noble entra le lendemain de la victoire dans les rangs de la défaite. En face d'Albert, madame de Sommerville représentait donc le passé, et ce jeune homme l'avenir. Il y eut d'abord un lien commun entre eux : ce fut le présent à détruire. Le
combat ne s'engagea que lorsqu'il fallut relever ses ruines. Ennemi des privilèges, par conviction et par naissance, Albert, égaré par la discussion, traita le passé sans pitié, et la noblesse sans réserve. ( Vous savez que la haine de la noblesse est encore le début politique de tout jeune homme élevé dans des doctrines libérales et philosophiques). Albert railla ses travers avec amertume, et plus d'une fois, s'arrêtant sur les portraits de famille qui tapissaient le salon de leurs cadres gothiques, les uns bardés de fer, les autres chamarrés d'hermine, tous plaqués de croix, bariolés de cordons, ses yeux foudroyèrent , d'un regard sarcastique , cette série de gloires peintes et d'immortalités sur toile.
Madame de Sommerville releva le t. i. ï3
gant que lui jetait Albert; mais entraînée par la poésie de sa cause , elle oublia à son tour la position de son adversaire, et elle toucha maladroitement à des susceptibilités irritables qui ne dormaient jamais qu'à demi dans Je cœur de mon pupille.
— En vérité, Monsieur, s'écria-telle, vous ne le connaissez guère, ce monde que vous raillez sur la foi de traditions banales : je puis en parler à mon aise, moi qui n'en suis que depuis qu'il n'est plus. Eh bien ! Monsieur , c'était un monde plein de charme, de loyauté chevaleresque et de douce urbanité ; bienveillant avec tons parce qu'il ne craignait de dérober avec personne, c'était le plus aimable et le plus élégant des mondes. Poétique à cette heure, comme tou-
tes les religions qui se meurent, il s'élève au milieu de noire société , mélancolique et solitaire comme le château de Ravensvood dans les plaines de Lammermoor. Vous riez de ses travers; ceux de Paris tocraiie nouvelle me les ont fait aimer; les nôtres du moins étaient pleins de grâce et de naïvetés charmantes. Il y avait de la piété dans notre orgueil, quelque chose de grand dans notre vanité.
Nos portraits de famille, par exemple.. . j — C'est un ridicule dont on a beaucoup ri, et dont vous m'accusez peutêtre. Eh bien! oui, j'aime les vieux portraits; ceux-là surtout qui ne rappellent que des vertus obscures. Je voudrais que chaque famille eût sa galerie de vieilles gloires, ses gloires de coin du feu. Il est doux d'enlever
à l'oubli ce qu'on aime ; il est doux aussi de penser que nous ne descendrons pas tout entiers dans la tombe, et qu'entre nos pères qui ne sont plus , nous tiendrons un jour notre place près du foyer de nos enfans. Et puis si ces portraits rappellent des vertus, ne trouvez-vous pas que ce sont des consciences qui nous regardent? Les anciens renfermaient dans une urne les cendres qui leur étaient chères, et nous faisons revivre sur la toile les traits de ceux que nous avons aimés :
c'est la religion des morts.
Ces paroles imprudentes rappelèrent cruellement à Albert qu'il ne pouvait pas même suspendre à son chevet le portrait de sa mère. Il ne répondit pas^ mais son front se couvrit de rougeur et ses yeux se rem-
plirent de larmes. Nancy, qui avait l'intelligence du cœur vive et facile, s'approcha de son ami et voulut lui prendre la main > il la repoussa froidement. Madame de Sommerville comprit, à son tour, qu'elle venait de faire ce qu'on appelle communément compter son or devant un pauvre. Elle n'ajouta pas une parole; mais lorsque nous sortîmes du salon, elle s'empara, dans l'ombre, du bras d'Albert , et elle le pressa avec effusion.
— Vous ne craignez pas de déroger? lui dit le jeune homme avec amertume.
— Oh ! Monsieur ! . . ,s'écria-t-elle en joignant ses mains.
Nous arrivions près d'eux, et ils • se turent. En passant sur la terrasse,
— ido
nous rencontrâmes Frank qui ramenait les chevaux de l'abreuvoir. Madame de Sommer ville s'avança vers Cortès et caressa son poitrail noir et luisant comme la plume du corbeau.
~ Ne lui en voulez-vous pas , à ce pauvre animal ? demanda- 1- elle en se tournant vers Albert. Albert sourit , et avant de s'éloigner , il baisa l'étoile blanche qui brillait au front de Cortès. Madame de Sommerviile nous accompagna jusqu'à Anzème. Arrivés au village, nous prîmes, ma sœur et moi, le chemin de la Baraque, Albert celui du sentier, et madame de Sommerville retourna seule au château.
Nous marchâmes long-temps, ma sœur et moi, sans échanger une pa-
rôle; mais nos douleurs se comprenaient et se parlaient tout bas. Il y eut un instant où nos âmes se rencontrèrent, et > par un mouvement spontané , nous nous pressâmes dans les bras l'un de l'autre. Nancy était pendue à mon cou , et j'embrassais son front et ses cheveux.
— Ah! tu m'aimes, toi, tu m'aimes! s'écria-t-elle en sanglotant. Sans grâce, sans esprit, sans beauté, toi, tu m'aimeras toujours. Maxime, mon frère, pourquoi n'as-tu pas gardé mon cœur à toi seul? Ton amour était si doux, et l'autre fait tant de mal! Ah! laisse-moi pleurer : je souffre. Dis-moi que tu m'aimes. J'entends toujours une voix qui me crie :
— Je ne vous aime pas!
Puis elle me disait :
— Il faut lui pardonner. Que suisje, hélas! pour qu'il m'aime? Rien qu'une fille des champs. Je n'ai que mon amour. Et lui , qu'il a d'esprit, de génie, d'éloquence! Ah! cruel, pourquoi l'avez-vous envoyé à Paris?
Que ne l'avez-vous laissé dans nos campagnes ? Quel besoin avait-il d'instruction et de science? Il m'aimait, et j'étais heureuse. Et lui aussi était heureux, mon Albert! Rendezmoi sa joie, rendez-moi mon bonheur : c'est vous qui avez fait tout le mal, c'est vous qui nous avez perdus.
Et revenant à moi :
— Grâce, pardonne à ta pauvre sœur ; prends pitié de sa peine ! Je suis malheureuse, la douleur me rend folle. Cette journée a été si longue ! J'ai cru que la nuit ne viendrait pas.
Elie venait si vite autrefois; lorsqu'Albert était entre nous; comme chaque jour qui nous réunissait était court et rapide ! Et pourtant , tu t'en souviens, mon frère; nous restions des heures entières sans rien nous dire, et ces heures étaient les plus douces. Ou, s'il me parlait, c'était de nos travaux , de nos plaisirs , de notre amour heureux. Lorsque les oiseaux émigraient, et que leurs bataillons filaient au-dessus de nos tê- I tes , il me disait : — Je voudrais aller avec eux dans les contrées lointaines ; je vous en rapporterais des fruits et des fleurs. — Ou bien, lorsqu'il était rêveur, il médisait : — Je voudrais savoir où vont les nuages qui glissent dans le ciel ? où va la laine que les troupeaux laissent aux haies
épineuses et qu'emporte le vent, savoir aussi ce que dit le vent aux feuilles des arbres , la Creuse aux cailloux de ses rives. — Et moi, j'aimais tout ce qu'il me disait.
Ainsi, ma sœur cherchait, dans le monde de ses souvenirs, Albert qu'elle ne pouvait suivre dans le monde nouveau où je l'avais jeté. Lorsque nous rentrâmes, elle avait une fièvre brûlante, et je passai la nuit auprès d'elle. Cette nuit fut mauvaise aussi pour Albert.
Rentré dans sa chambre, il appuya sa tête snr le balcon de sa croisée. La nuit était sereine. La lune, qui s'était levée rouge et mate à l'horizon ,grim-
pait lentement sur les peupliers de la prairie; les feuilles humides de rosée se détachaient sans bruit, et rien ne troublait le recueillement des campagnes. Albert veillait seul au milieu du repos universel. Il alla respirer l'air froid du ciel sur les bords de la Creuse ; il mouilla ses pieds dans l'herbe des prés , son front aux branches de sou verger, et las de chercher le calme et de ne pas le trouver, il eut peur des agitations de son âme. Depuis, il me l'a contée bien souvent, cette nuit si paisible dans les champs, si orageuse dans son cœur.
— Mon Dieu! se disait-il, en traînant sous ses pas les feuilles mortes du vallon; qu'est-ce donc que ces sensations tumultueuses que vous avez éveillées en moi ? Est - ce
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donc là l'amour, ce feu qui dévore, celte inquiétude qui consume , ce mal qui n'a pas de nom? Est-ce donc là le ciel que vous nous avez donné sur la terre? Non, cette femme est votre mauvais ange; je sens encore ses doigts qui brûlent mes lèvres, sa main qui serre mon bras comme une main de fer. C'est Nancy que j'aime, c'est elle que je veux aimer; vous savez bien qu'elle a reçu ma foi, et qu'un jour nous irons tous les deux nous agenouiller à vos autels. Vous le savez, mon Dieu ; pourquoi donc, dans les plaintes du vent, dans le , bruit des feuilles, dans le murmure de l'eau, avez- vous mis le nom d'une autre femme , une autre image dans vos cieux, une autre pensée dans mon ame? Mais je lutterai; si vous
m'aidez , je serai fort ; je garderai l'amour que j'ai promis; mais aidezmoi , je suis faible à cette heure.
Envoyez-moi votre ange de paix; dites au ventde se taire, à la nuée qui passe de revêtir une autre forme , et, avec vos étoiles, tracez un autre nom à la voûte du ciel.
Ainsi, ce malheureux jeune homme se débattait entre le remords et l'amour. Comme il arrive toujours dans les âmes honnêtes , le remords l'emporta d'abord; Albert s'imposa comme un devoir le bonheur de Nancy, et il jura solennellement de ne plus revoir madame de Sommerville. Il ignorait, hélas! que le bonheur ne se donne pas, qu'il s'échange ; et que le plus impérieux des devoirs, celui quilesdominetousjc'est l'amour.
Cependant, madame de Sommerville, qui croyait avoir passé le temps d'aimer, se berçait sans défiance de l'espoir de revoir Albert. Ce jeune liommeexcitait vivementsa curiosité, et la curiosité, chez les femmes, c'est déjà de l'amour, ou plutôt n'est-ce pas tout l'amour? Et puis, madame de Sommerville était piquée au vif de l'espèce d'éloignement qu'Albert avait ressenti pour elle: l'amour, chez certaines femmes, ne naît souvent que de la difficulté de l'entreprise : l'amour de ces femmes est commela mort, il ne frappe que ceux qui le fuient, il n'évite que ceux qui le cherchent. L'intérêt qu'avait voué madame de Sommerville à Albert sur la foi de notre affection pour lui, prit donc, dès le premier jour de leur
entrevue, un caractère plus romanesque et plus tendre. D'ailleurs, Albert se présenta à Anzème avec des séductions qu'Aurélie ne soupçonnait pas. Elle avait compté sur un étudiant robuste , un héros du quartier latin , exhalant à vingt pas une forte odeur de science et cle tabac, et ne rêvant que procès, servitude et murs mitoyens. Elle trouva un jeune homme élégant et beau, franc jusqu'à la rudesse, timide jusqu'à la gaucherie, enthousiaste comme elle, admirant ce quelle admirait, aimant ce qu'elle aimait; comme elle, passionné pour les arts, les sentant avec aine, en parlant avec goût; jeune homme sans talent, d'ailleurs ; ayant effleuré en dix mois plusieurs spécialités, et n'en possédant aucune;
paré de toutes les qualités de son âge, et n'ayant pas une vertu ; enfant de deux jours, qu'Aurélie eût laissé passer inaperçu dans un cercle, et qui lui apparut, dans ces campagnes/ comme i'un des rêves les plus poétiques de sa jeunesse. A la campagne , lorsqu'il pleut ou que l'ennui pèse sur nous, nous souhaitons la bien-venue à tout ce que le hasard nous envoie; tout est bien, tout est bon, tout est beau; il n'est pas de livre insipide ni de visiteur incommode. Enfin, que vous dirai-je? Madame de Sommerville avait fait saigner les blessures d'Albert par ses paroles hasardées; et, se sentant coupable envers lui, ( elle se crut obligée à l'aimer. Le cœur est si habile à concilier ses passions et ses devoirs !
Plusieurs jours s'écoulèrent sans qu'Albert reparût au château. Madame de Sommerville, qui allait souvent à Saint-Léonard pour prendre ses lettres au débotté du courrier, ne manqua jamais, durant tous ces jours, de venir de la ville à la Baraque, peut-être dans l'espoir d'y rencontrer Albert. Elle nous aimait bien toujours, mais notre intimité ne lui offrait plus rien d'inattendu , et il fallait à ce cœur, frappé d'atonie, desexcitans qu'il ne trouvait pas dans notre vie simple et bourgeoise. Quel que fût son espoir, elle ne rencontra pas Albert. Il ne venait plus que le matin à la Baraque, pour avoir des nouvelles de Nancy, et il s'en retournait presque aussitôt, toujours sous quelques prétextes d'étude et de
travaux. Madame de Sommervilîe l'attendait vainement le reste du jour, et le soir, pour se rendre à Anzème , elle repassait par la ville. Il résulta de tout ceci qu'Albert devint, pour Aurélie, une préoccupation continuelle, et que la passion de
r ce jeune homme grandit en raison des efforts qu'il s'imposa pour la
| vaincre. Bientôt il ne lutta plus qu'à demi: sans renoncer d'abord au projet d'éviter madame de Sommervilîe ,
i il ne chercha plus à la repousser de son cœur, et il le laissa envahir tout
I entier par elle.
Lorsqu'il l'avait vue, le matin, pas-
i ser à cheval dans le sentier pour se rendre à la ville, il ne savait comment tromper la mortelle longueur du jour.
Les heures se traînaient, et le soir
■n'arrivait pas. Enfin , lorsque les ombres de ses peupliers s'alongeaient sur l'herbe du pré, il allait se blottir derrière la haie, et prêter l'oreille au bruit de la route. Et lorsqu'à travers les voix confuses des troupeaux qui revenaient des pacages, les aboiemens des chiens et les chants des bouviers, il entendait au loin le galop d'un cheval , alors il se disait que le jour avait été bien rapide, et que la nuit était venue bien vite; et à mesure que ce galop approchait, son cœur battait avec plus de violence:
il le sentait bondir dans sa poitrine comme s'il eût voulu rompre son enveloppe , et il était là , derrière son buisson , craintif et tremblant sous le pas nerveux de ce cheval, comme un oiseau sous l'influence magnétique du
chien qui le tient en arrêt. Cortès passait enfin , il s'éloignait. Alors Albert élevait la tête au-dessus de la haie, et il la voyait, elle, qui fuyait, belieet rapide, dans Tair bleu du soir; il rentrait plein deson image, et dans ses rêves de la nuit, il voyait encore le corsage blanc d'Aurélie glisser à travers le feuillage, comme un beau lys emporté par le vent.
D'autres images passaient dans ses rêves . C'était Nancy , pâle et m ouran te, qui venait s'asseoir à son chevet ; elle était vêtue d'un linceul et elle lui disait:— Vous vous êtes bien empressé de me donner ma robe de fiancée.
— Elle avait sur la tête une couronne d'immortelles et de cyprès, et elle lui disait: C'est ma couronne de mariée que vous m'avez tressée vous-même»
— Ses joues étaient caves, son teint plombé, ses yeux brûlés de larmes , et elle lui disait: Voilà la parure de noces que vous m'avez apportée de Paris. — - Albert voulait l'enlacer de ses bras, mais il ne trouvait que mon ombre menaçante qui lui demandait ce qu'il avait fait de ma sœur; une voix impitoyable barcelait son sommeil, et lorsqu'il se réveillait, son oreiller était mouillé de pleurs.
C'était alors que le remords ranimait son amour pour Nancy et le ramenait à la Baraque : parfois alors cet amour expirant jetait de vives étincelles. Albert partait de sa demeure , tout plein d'ardeur et de jeunesse. Son esprit était absorbé parune seule pensée, gracieuse, douce, ravissante, mais vague, incertaine, mystérieuse.
Il voyait Nancy, il entendait sa voix, il s'enivrait de l'air du matin ; il franchissait, comme un enfant, les haies et les fossés, pour arriver plus vite. Il lui semblait qu'une âme toute nouvelle habitait en lui, et qu'il allait retrouver près de ma sœur ses fraîches émotions d'autrefois. Mais lorsqu'il arrivait, il sentait un monceau de glace qui tombait sur sa flamme; les paroles d'amour qu'il avait toutes prêtes se figeaient sur ses lèvres, et il s'en retournait confus, humilié, et triste jusqu'à la mort.
Ceux qui nous ont fait de la mobilité des affections un passe -temps doux et facile, ceux-là ont menti, croyez-moi. L'inconstance porte sa peine avec elle-même; c'est le remords de ruiner un bonheur qui commence
toujours par prétendre à l'éternité.
Pour Nancy , elle était calme et résignée. Lors même qu'Albert était absent, elle ne laissait pas échapper une plainte, et la pâle maigreur de son visage révélait seule les douleurs qui la ravageaient. Elle ne s'avouait pas encorda passion d'Albert pour madame de Sommervilie, mais un instinct secret la lui murmurait tout bas. Elle se rappelait avec effroi les séductions de beauté, de cœur et d'esprit, qu'avait déployées Aurélie devant ce jeune homme, et bien qu'Albert eût déclaré le lendemain, à la Baraque, que cette femme lui déplaisait, et qu'il était résolu à ne plus la revoir jamais, Nancy avait compris vaguement que son ami cherchait à la tromper ou à se tromper lui-même. Pour
— TÔg —
moi, je voyais tout, et je ne pouvais rien; madame de Sommerville ignorait, seule, le drame lamentable qui se passait dans nos cœurs, et elle interrogeait avec sollicitude le dépérissement de Nancy, ma tristesse et l'absence d'Albert.
— Que se passe-t-il entre vous?
me demanda-t-elle un soir que ma sœur était absente. Qu'est devenu ce bonheur dont vous m'aviez tant parlé, cette sainte affection qui vous liait tous les trois, cette gracieuse^ union qui vous souriait dans l'avenir? Nancy dépérit de jour en jour; l'éclat de la jeunesse a pâli sur ses joues, son front stî plisse , et l'azur de ses yeux se ternit. Albert se retire de vous, et vous , Maxime, vous êtes sombre comme le donjon âjx château d'Anzème. Soyez
donc heureux, mes amis; que je puisse mettre votre bonheur à la place de celui qui me manque! Voyons, qu'y a-t-il entre vous? J'ai pris ma part de vos joies, j'ai droit à partager vos douleurs. D'ailleurs, je suis votre mère, mes enfans ; vous le savez bien, vous, Maxime!
Ces paroles me touchèrent. Je lui confiai comment Albert était revenu de Paris, abattu, découragé, flétri.
Madame de Sommerville s'intéressa singulièrement à ces douleurs que je lui présentai cependant sans fleurs de poésie aucune : je comptais sur sa sévérité, et je ne trouvai en elle qu'une douce pitié pour Albert, qu'une in dulgence plus que maternelle pour ses égaremens,
— Vous comprendrez aisément le
reste, ajoutai-je. Albert est triste et nous évite. Sa tristesse navre ma sœur, sa froideur la tue, et moi, témoin de tous ces maux, je suis sombre, parce que je me sens inhabile à les guérir.
Mais Aurélie ne m'éeoutait plus.
-Elle repassait dans son esprit tout ce qu'elle savait d'Albert, tout ce que je lui en avais dit, tout ce qu'elle er avait deviné.
— Oui, dit-elle enfin, en se parlant à elle-même, c'est une de ces âmes ^venues trop tôt ou trop tard sur 110- ? tre terre maudite. Pourquoi Dieu en les exilant leur a-t-il laissé un souvenir du ciel? Pourquoi a- t-il mis en elles cette soif brûlante du bien, si le désert où il les a jetées n'a pas de source pour les abreuver? Pourquoi des besoins si avides, s'il a soufflé la stéri-
lité dans leurs champs? Pourquoi ces rêves de l'infini, dans ce monde égoïste et borné ?
Vous demandez, Maxime, pourquoi ces âmes se plongent avidement dans la douleur 5 c'est que la douleur seule n'a pas de bornes ici-bas ; c'est qu'elle seule est infinie, c'est que dans son abîme sans fond nous faisons chaque jour des découvertes nouvelles. Le bonheur s'apprend si vite, on s'en lasse de même! Ses sentiers sont si frayés, si battus, si limités î Ceux de la douleur s'alongent incessamment sous nos pas , et nul voyageur n'en a trouvé la fin. Vous ne savez donc pas tout ce qu'il y a de séductions dans la souffrance? Qu'il est doux delà caresser, de la sentir grandir sous nos caresses, de la couver
comme un trésor ! Elle seule ne nous manquejamais;c'estnotreamiefidèle, notre compagne de tous les instans ; elle a toujours à nous confier quelque secret nouveau, quelque nouveau mystère. On sait le bonheur à vingt ans; on apprend toujours à souffrir.
— - Madame, lui dis-je, Albert vous comprendrait mieux que je ne sau- ' rais le faire. Moi, je ne suis qu'un pauvre jeune homme; je cultive mes cô- \ teaux de blé noir , mes champs de J seigle et de colza; je prie Dieu par r mes actions, je soutiens ma sœur par mon travail. Lorsque ma soeur est : heureuse, je suis heureux, et je ne me lasserais pas d'une éternité de ce bonheur. Pour la souffrance , Madame , je ne puis connaître ses joies ; je n'ai de douleurs que celles de Nancy.
— Maxime, me dit madame de Sommerville, vous valez mieux que moi.
— C'est que jesais moins que vous, Madame.
— Heureux donc ceux qui ne savent pas»!