PARIS
CH. ALLARDIN, LIBRAIRE,
Place Saint-André-des-Arts. i3.
Il arriva qu'un soir Albert attendit vainement derrière la haie du sentier; madame de Sommerville ne revint
pas. Le ciel était chargé de nuages, de vifs éclairs sillonnaient l'horizon, et Albert entendait autour de lui la pluie qui tombait en larges gouttes sur les feuilles. Il alla s'asseoir dans sa chambre devant un grand feu de bruyère ; sa lampe brûlait sur la table, et ses deux chiens dormaient à moitié couchés dans les cendres.
Albert était seul ; sa nourrice était allée la veille à Saint-Léonard, pour soigner une de ses filles qui se mourait de la poitrine.
L'inquiétude et l'ennui le rongeaient. Il prit un livre et l'ouvrit, C'était Y Emile qui renfermait encore les fleurs desséchées d'Aurélie. Albert les porta à ses lèvres; puis, au souvenir de Nancy , il les froissa avec colère. Il voulut écrire , et il brisa sa
plume. Il se jeta sur son lit et pleura. Ses deux chiens vinrent lui lécher les mains 3 mais il les repoussa avec humeur, et les pauvres bêtes s'en retournèrent, la tête baissée, s'étendre dans les cendres de l'àtre.
L'orage venait d'éclater. Le tonnerre roulait dans la nue , la pluie fouettait les vitres d'Albert, et le vent déchaîné dans les campagnes semblait devoir à chaque instant emporter la maison du sentier avec les bruyères déracinées de la montagne. Les tuiles du toit volaient en éclats, l'ouragan fracassait les grands arbres, et les torrens , grossis par l'eau du ciel , bondissaient sur le flanc des coteaux.
Albert écoutait avec joie ces cris de la tempête qui semblaient répondre aux agitations de son âme. Il al-
lait s'endormir , bercé par Tes sifflemens de la bise, lorsqu'il se dressa tout-à-coup sur son lit, et ses deux chiens se levèrent en grondant.
— C'esfle vent , dit Albert en retombant sur sa couche. Mais presque aussitôt plusieurs coups retentirent à sa porte , et les chiens se mirent a aboyer avec force. Albert s'élança de son lit , et courut ouvrir la porte.
— Je viens vous demander l'hospitalité, dit une voix qui le fit tressaillir des pieds à la tête.
— Qui que vous soyez , répondit le jeune homme, en s'appuyant contre le chambranle de la porte , vous êtes le bien venu chez moi.
Et lorsqu'il eut rallumé sa lampe , que le vent avait éteinte en s'engouffrant dans l'appartement , il reconnut
madame de Sommerville qui se tenait auprès de lui.
— Vous ici, Madame! s'écria-t-il en reculant d'effroi.
— Oui, dit^-elle, en se laissant tomber dans le fauteuil d'Albert ; l'orage m'a surprise, comme je sortais de Saint-Léonard. J'ai cru pouvoir gagner Anzème; mais Cortès se cabrait à cba<* que pas, et refusait d'avancer. Tenez, le pauvre animal piaffe à votre porte* ne sauriez-vous l'abriter sous quelque misérable hangar ?
Albert sortit pour lui obéir. Lors^ qu'il rentra, madame de Sommerville avait quitté sa jupe d'amazone et présentait au feu ses mains glacées. Il ranima les cendres presque éteintes , jeta dans le foyer deux fagots de bois sec qui donnèrent bientôt une flamme
joyeuse, puis il fit prendre à madame de Sommerville quelques gouttes d'une liqueur qu'il devait aux soins de sa vieille nourrice.
- — C'estunehospitalitébien pauvre!
dit-il, en la regardant avec amour.
— ïl n'est pas de pauvre hospitalité, répondit Aurélie.
Et comme Albert se tenait à quelque distance d'elle, et la couvait de son regard :
— Asseyez-vous donc près de moi, ajouta-t-elle ; la pluie tombe encore par lorrens; Frank est allé prévenir mes gens , afin qu'ils n'aient pas d'inquiétude; laissons le vent siffler et causons.
— Pourquoi ne vous ai-je pas revu? continua Aurélie, en le faisant asseoir auprès d'elle. Ne m'avez-vous
point pardonné et m'en voulez-vous encore? Soyez donc indulgent, Monsieur ! pourquoi délaisser vos amis ?
pourquoi si triste et si sauvage? Triste, vous qui commencez la vie, et qui n'en savez rien encore ; vous, jeune homme, triste déjà! Comment seront donc les vieillards?
Albert s'enhardit et causa. Il conta son existence abandonnée, ses rêves de bonheur , ses désenchantemens rapides. Il le fit avec charme. Il parla de la solitude de son cœur , des élans de son âme vers l'être mystérieux qui devait lui révéler la vie : il le fit avec feu. Puis il dit sa vie de Paris, ses luttes , ses misères , et les froides réalités sous lesquelles il s'était débattu vainement; Auréliefut émue. Ce n'était cependant que les éternelles la-
mentations dont nous fatiguons tous le ciel à vingt ans ; mais il y a tant d'attraits pour les femmes dans ces douleurs vulgaires, que pas une d'elles peut-être n'a résisté à la séduction de consoler un grand homme méconnu, et de venger un Bonaparte bourgeois des injustices de la destinée.
Je ne sais rien de pernicieux et de fatal au repos des ménages comme ces petits jeunes gens qui trafiquent de leurs douleurs et s'en vont partout , chantant le second livre de leur Enéide à quelque Didon nouvelle, ou contant leurs campagnes , comme Otello aux pieds de Desdémone. C'est un système de séduction qui manque rarement son but. Il y a tant de niaise pitié 9 tant de crédule générosité dans le cœur de la femme ! Le malheur of-
fre tant d'appâts à ces âmes faciles! 11 est si doux pour elles de guérir et de consoler, de fermer une plaie avec une larme, de sécher des pleurs avec un sourire ! Elles sont si lières de se poser rivales de la fatalité, et de jouer pour nous le rôle de la providence.
Madame de Sommerville s'aban-
; donnait follement au dangereux plaisir d'écouter Albert. Elle le voyait si jeune et si pressé de vivre, et elle se sentait si vieille et si fatiguée de la vie; son âme et sa beauté lui semblaient si flétries et si impuissantes, Tune à ressentir l'amour, l'autre à l'inspirer,
1 qu'elle ne songeait pas à s'effrayer du charme qui la suspendait aux lèvres
1 de ce jeune homme. Elle pleurait à ses tristesses , souriait à ses ambitions naïves, s'enivrait de ses moindres pa-
rôles , et le ramenait avec art au récit des mêmes faits ou l'arrêtait avec sollicitude sur les détails qu'il n'allait qu'effleurer.
Albert, de son côté, s'enivrait du nouvel intérêt qu'il éveillait dans le cœur de cette femme. J'avais effarouché ses rêveries par ma rudesse ; Nancy avait humilié sa douleur en ne la comprenant pas. Il trouvait enfin une nature pleine de sympathies pour la sienne, qui accueillait ses plaintes et choyait ses erreurs comme les travers d'un enfant gâté. Aussi, dès cet instant, son amour pour Aurélie ne connut plus de terreurs ni d'hésitations, et Nancy acheva de mourir dans la pensée de son ami, sans y laisser un remords ni peut-être un regret.
— Ainsi, dit madame de Sommerville, vous vous êtes élevé sans famille, vous avez grandi sans affections? Une mère ne s'est pas assise près de votre berceau, et jamais ses baisers n'ont essuyé vos yeux? Cela est bien triste , pauvre enfant!
— Vous me rappelez , répondit Albert, le seul souvenir de bonheur que le ciel ait mis , comme un rayon du soleil, dans mon enfance. Un soir, (c'était comme à présent, vers la fin
. de l'automne ) je jouais dans le verger avec la fille de ma nourrice , j'étais bien jeune alors. Mon père adoplif était à la ville , et ma nourrice tournait son rouet sur le pas de la porte. Vers la nuit, un étranger m'aborda | avec curiosité, s'informa de mon nom, de mon âge, et m'entraîna, sous je ne
sais quel prétexte , dans le sentier.
Lorsque nous fûmes à quelque distance, je trouvai une carriole au fond de laquelle on me fit monter malgré mes cris. La voiture roula durant trois heures par une nuit obscure. Lorsqu'elle s'arrêta, je me sentis soulevé par deux bras vigoureux, et après avoir traversé de longs corridors noirs, je me trouvai tout-à-coup dans un salon , où je fus ébloui par Féclat des lumières. J'allais m'esquiver par la porte entr'ouverte , mais elle se ferma sur moi, et une femme que je n'avais pas aperçue en entrant , m'enlaça de ses bras et me couvrit de ses baisers, en m'appelant son cher Albert. Elle était belle comme vous, Madame, et sa voix douce comme la vôtre. Bien des jours ont passé depuis : mais je
ne l'ai point oubliée , cette voix aimée qui n'a jamais parlé qu'une heure à mon oreille, et qui est restée, comme une mélodie , dans mon cœur.
— Cette femme était votre mère ?
demanda madame de Sommerville.
— Elle m'appelait son enfant. Lorsqu'on vint m'enlever à ses caresses , elle me pressa convulsivement sur son cœur. — Mon seul bonheur! disaitelle en pleurant , te reverrai-je encore en cette vie , et si Dieu ne pardonne pas, nous retrouverons-nous dans l'autre ? — Je sentais ses larmes couler sur mes joues . et les miennes coulaient aussi. On m'arracha de ses bras P et la même carriole me ramena, la même nuit , aux lieux où elle m'avait pris. Mon père adoptif qui n'était pas étranger ,' j'imagine , aux évé-
nemens de cette soirée romanesque, n'a jamais éelairei l'obscurité qui les enveloppait , et je n'ai plus revu cette femme que dans mes rêves.
— Et navez-vous jamais tenté de retrouver les sentiers qui vous avaient conduit vers elle?
— Mille fois y mais toujours en vain : je ne reconnaîtrais pas même la demeure où je fus mystérieusement introduit. Mais si le hasard me ramenait dans ce salon où j'ai passé une heure à peine , je le reconnaîtrais infailliblement à sa décoration ; dont les moindres détails sont aussi présens à ma mémoire, que si deux jours seulement s'étaient écoulés depuis cette nuit solennelle.
— Et ne l'avez-vous jamais maudite, cette femme qui vous a délaissé
— Jamais! j'ai fait des vœux pour elle , afin que , séparés ici bas ? nous pussions nous retrouver là-haut.
— Et si Dieu vous la rendait , ne la repousseriez-vous pas?
— Je lui dirais à genoux, de me pardonner les pleurs qu'elle aurait ver- , ses pour moi \ mais Dieu ne me la I rendra pas , Madame : c'est moi qu'il appellera vers elle. *
— Morte? demanda Aurélie.
— On me l'a dit; et cependant Fes^ poir de la retrouver en ce monde ne s'est jamais éteint dans mon cœur.
Oh ! Madame ; qu'il doit être doux d'avoir une bonne mère î
— Oui : il est si cruel d'en avoir une mauvaise! répondit Aurélie d'un air sombre.
Ils restèrent long- temps abîmés
dans la mélancolie de ces souvenirs.
Madame de Sommerville avait appuyé son front sur ses mains, et des perles humides glissaient le long de ses doigts ; était-ce la pluie qui découlait encore de ses cheveux mouillés par Forage j ou des pleurs qui tombaient de ses yeux ? Albert la regardait en silence.
— Mais , Monsieur , dit-elle enfin, il y a bien après tout quelque ingratitude dans votre fait , et Maxime a raison peut-être. Votre enfance a été cruellement abandonnée, mais votre jeunesse a trouvé des amis, et vous les oubliez, il me semble. Vous entrez dans la vie, appuyé sur deux cœurs fidèles , et vous vous laissez défaillir ! Vous avez l'amour d'un ange et l'amitié d'un homme , et votre âme n'est;
pas satisfaite ! Je crains , mon enfant, que vous ne soyez ingrat.
— L'amitié de Maxime est bien rude, répondit Albert , et l'amour de Nancy...
Albert rougit et n'acheva pas; il demeura tout craintif sous le regard d'Aurélie.
— Eh bien î oui , s'écria-t-il enfin, en se levant, oui, je suis ingrat, oui je suis bien coupable, et Maxime a raison. Vous aussi, condamnez-moi, Madame; je ne suis pas digne de votre affection. Repoussez-moi donc, vous tous qui m'avez aimé. N'étais-je pas maudit en naissant?
Oui, je souffre,, oui, je suis malheureux. Pourquoi et qui pourrait le dire?
Hélas ! je l'ignore moi-même; je ne sais pas le mal qui me consume ; je
suis malheureux de n'être pas heureux. Est-ce ma faute, si j'ai pris pour l'amour le besoin d'aimer qui tourmentait ma jeunesse? J'aimais Nancy, je le croyais du moins; pourquoi Maxime m'a-t-il exilé de ces campagnes ? J'étais si bon et si pur alors ! C'est Maxime qui m'a perdu.
Albert avait appuyé son front sur la pierre de la cheminée , et madame de Sommerville s'était approchée de lui pour le consoler.
— Vois m'accusez, ajouta-t-il amèrement, vous ne savez pas combien est terrible l'agonie d'un amour qui s'éteint, vous ne savez pas qu'il , nous brise de ses convulsions derniè- i res, et que nous ne l'arrachons pas de notre sein sans qu'il emporte avec lui j quelque lambeau de notre cœur sai-
— régnant. Vous êtes sans pitié, Madame, et moi je suis bien malheureux !
— Oh ! du moins , s'écria madame de Sommerville émue, en s'emparant delà main du jeune homme, vous aurez désormais une âme inquiète,qui veillera sur vous sans cesse, une âme amie de vos douleurs, une destinée fraternelle qui réfléchira vos beaux et vos mauvais jours. Albert, ne me repoussez pas ; ne soyez pas sans pitié pour vous-même.
A ces mots, Albert, éperdu, se retourna vers madame de Sommerville, prêt à tomber à ses pieds et à lui dire son amour; mais la contenance d'Aurélie était si noble et si sereine, il y avait tant de confiance et de chasteté dans la tendresse qu'exprimait soi* visage, tout son aspect était si calme
et si maternel , qu'Albert s'arrêta tremblant devant elle; car, telle était cette femme: si pure et si chaste qu'elle manquait de pudeur; mais l'abandon de ses manières ne permettait jamais aucune liberté, et la réserve la mieux étudiée l'eût entourée de moins de respect que ne le faisait le laisser-aller de sa personne. — Vous reverrez vos amis, dit-elle d'une voix caressante ; soyez bon avec ceux qui vous aiment; Ménagez le cœur de Nancy; rendez justice à celui de Maxime. Et lorsque vous aurez des douleurs que l'un accueillera sans les comprendre, que l'autre comprendra sans les accueillir., alors venez à moi, ce cœur vous sera toujours ouvert. D'autres plus heureux vous apprendront le bonheur; moi, je
vous dirai la vie, je vous aiderai à souffrir.
Cependant le vent ne soufflait plus, la pluie avait cessé, et la lune livide se montrait à travers les nuages qu'elle bordait d'un pâle liseré d'argent.
— Il faut nous séparer, dit madame de Sommerville, en regardant le ciel.
— L'orage s'est apaisé bien vite , s'écria le jeune homme.
— Oui, dit Aurélie d'un air distrait, en revêtant son amazone. Je n'oublierai jamais votre bonne hospitalité.
— C'est l'hospitalité dont parle la fable, répondit Albert. Deux pauvres bûcherons ouvrirent un soir leur porte à un voyageur surpris par la tempête. Ils avaient jusque-là vécu
pauvres et misérables , et la fable raconte qu'ils furent heureux le reste de leurs jours.
— Ne soyez donc plus triste , murmura madame de Sommerville d'une voix presque suppliante , en sortant de la chambre d'Albert. Vous ne serez plus triste, ajouta-t-elle, avec un ton d'autorité maternelle, en appuyant son petit pied sur la main du jeune homme; et, en s'élançant sur Cortès, elle baisa Albert au front. Albert voulut la presser dans ses bras ; mais elle avait disparu comme une ombre, et il n'entendit pas même les pas du cheval qui s'enfonçaient sans bruit dans le sable humide du sentier.
— Pauvre enfant ! se disait madame de Sommerville, en galopant vers Anzème; pauvre enfant, éprouvé
si jeune, je serai ton amie. Je te sou* tiendrai dans ce rude pèlerinage que tu commences à peine et qui va s'achever pour moi. Je signalerai à ton inexpérience les abîmes où tu te perdrais , et les rares ombrages sous lesquels tu pourras reposer ta tête. J'écarterai de tes pieds les ronces du chemin, et peut-être arriveras-tu au terme de la course moins fatigué et moins saignant que moi !
Et pendant que madame de Sommerville couvrait ainsi de la poésie du dévouement et du désintéressement de l'amitié , un sentiment plus vif et plus profond, Albert veillait, et son àme insatiable interrogeait l'avenir avec anxiété. Il se rappelait avec effroi la paisible tendresse de madame de Sommerville. Ce bienfait, qu'il
eût envié la veille, ne faisait plus qu'irriter son impatience ; et, las déjà de ces premières félicités , il s'élançait avidement vers des joies plus enivrantes. .
Imbécile jeune homme ! ne te hâte donc pas ; encore quelques caresses et l'on t'aura bien vieilli.
Le lendemain, et depuis, chaque jour nous réunit tous les quatre à la Baraque. Albert prenait, le matin,
madame de Sommerville àAnzème, et tous les deux venaient passer la journée près de Nancy qui, consumée par une fièvre lente, ne pouvait plus aller au-delà du verger. Albert se montrait bon et affectueux ppur elle, mais notre intimité se ressentait de la contrainte qui pesait sur nous tous.
Madame de Sommerville avait conservé, seule, la sérénité dame que nous avions perdue. Son cœur s'éfait usé sans retirer aucune leçon de la vie : son esprit avait gardé toute l'imprévoyance du jeune âge, et, simple et naïve comme un enfant ou comme un vieillard , elle ne soupçonnait pas plus l'amour d'Albert , qu'elle ne songeait à se préserver de celui qu'elle éprouvait pour ce jeune homme. .Va-
venir, le lendemain , elle n'avait jamais su ce que c'était. Créature mobile et passionnée, elle déployait follement sa voile au souffle capricieux de *ses impressions passagères , sans qu'il lui vînt jamais à l'idée d'y obéir ou de s'en défendre. Dévorée de la soif de l'inconnu, la curiosité résumait sa vie tout entière. Aussi que d'affections avaient du naître et mourir dans ce cœur, sans y laisser plus de traces que les nuages sur l'azur du ciel! Que d'amitiés toutes faites sacrifiées a des amitiés à faire ! Créature bizarre d'ailleurs , elle avait trouvé le moyen de se retirer du monde., sinon avec un grand fonds d'expérience, du moins avec une grande dose d'amertume, grâce à la merveilleuse facilité qu'elle avait de
se croire trahie par les amis qu'elle abandonnait. C'était toutefois une belle et riche nature, chez qui le mal ne résultait que de l'exaltation du bien : organisation complète si le cœur n'eût été misérablement- appauvri par la tête. Mais l'imagination de cette femme l'avait de bonne heure emportée si loin au-delà du vrai, que les trésors de la réalité durent bientôt ne plus lui suffire, et que l'ennui dut développer, souvent jusqu'à l'extravagance, l'instinct des] grandes choses que Dieu avait mis en ] elle. Organisation funeste dans une r époque où les grands vices et les grandes vertus sont également impos- ; sibles!
Nancy, plus clairvoyante, s'apercevait bien de l'amour d'Albert pour ;
madame de Somraerville. Mais elle ne se plaignait pas, elle: elle savait souffrir et se taire. Jamais elle n'adressait de reproches à son ami, et lorsque celui-ci l'interrogeait timidement sur ses souffrances, elle ne répondait que par un mélancolique sourire.
La présence d'Albert aggravait son état : mais Nancy n'y eût pas renoncé sans mourir. L'infortunée espérait encore : vainement chaque jour ajoutait à son mal ; chaque soir elle se disait : — Demain il m'aimera peutêtre. — Elle était si prompte à s'abuser! un sourire, un regard, un mot affectueux d'Albert assoupissaient tant de douleurs et réveillaient tant d'espérances! Ah! bien heureux les esprits rigides qui ont fait un crime
aux amans délaissés de n'avoir pas compris et prévenu l'abandon qui les \ menaçait ! Ils ne savent pas combien est opiniâtre, énergique et tenace, l'amour dédaigné , cet amour odieux qui nous fait sans force et sans dignité, et ne nous laisse que la honte et le mépris de nous-mêmes ! Entêté et vivace, il s'attache, comme le noyé, à toutes les herbes du rivage: comme le condamné, il refuse de croire à l'arrêt qui le tue : il ne veut pas mourir. Sa vie c'est la tempête : un coup de vent l'abat, un rayon de soleil le relève : un flot le porte au ciel, l'autre le précipite et labîme.
C'était cette vie de hauts et de bas qui bridait ma sœur et l'inclinait vers le tombeau; mais la mort ne l'effrayait pas. Chaque matin, assise de-
— jr —
vant la glace qui l'avait autrefois reflétée si fraîche en si belle, elle étudiait avec complaisance les ravages de la douleur sur sa pâle et maigre figure, et elle éprouvait une secrète joie à ne plus retrouver que l'ombre d'elle-même, avoir son teint livide, ses yeux ternes et ses lèvres flétries. Car tel est le dernier espoir des amans malheureux : ressaisir par la pitié le cœur qui leur échappe , ou mourir pour se venger de l'infidèle.
Albert ne se dissimulait pas la cause du dépérissement de Nancy. Il en souffrait sans doute : mais sa passion nouvelle ne lui laissait guère le loisir ide s'occuper de toutes ces misères :
envers tout ce qui n'est pasl'être aimé, c'est quelque chose de si égoïste et de si brutal que l'amour î
Pour moi, je sentais qu'avec la présence de ce jeune homme, il n'était pas de guérison possible pour ma sœur, et j'attendais avec impatience l'ouverture des cours à Paris. Lors de son premier départ, je n'avais intéressé que sa tendresse pour Nancy : cette fois, je ne m'adressai qu'à son amour pour lui-même. En lui rendant compte de la gestion de ses biens durant son absence, je lui montrai que les dettes de M. Saint-Estève avaient absorbé une partie de sa fortune et que le chiffre de ses revenus était bien au-dessous de nos présomptions antérieures; la nécessité le pressait et le travail était pour lui une condition d'avenir.
Il n'y avait donc dans notre petite colonie qu'une seule existence qui ne
fût pas réellement troublée : c'était celle qui 1 es troublait toutes. Comme la pierre qui tombe dans un lac et en dépolit le cristal , madame de Som- ' merville avait pour jamais peut-être altéré la limpidité de notre bonheur :
et cependant elle était le seul lien qui existât encore entre nous. C'était elle qui nous rassemblait chaque jour sous le même toit, elle qui ramenait Albert vers Nancy, elle qui faisait luir quelques éclairs de vie sur nos réunions silencieuses. Sans elle la position n'eût pas été tenable entre ma sœur, Albert et moi. Il s'était bien établi entre nous une convention tacite de ne jamais renier hautement les projets qui nous avaient souri ; mais cette convention jetait sur nos relations une contrainte qui les au-
rait rendues odieuses si madame de Sommerville ne nous l'eût fait oublier parfois ; sa présence soutenait notre intimité chancelante , et grâce aux charmes de son esprit, et à l'égalité de son caractère souple et conciliant, nous pouvions passer de longues heures ensemble , sans toucher à des questions délicates qui nous auraient blessés tous les trois.
Ce dernier lien se brisa.
Nous étions arrivés à la fin d'octobre. Nancy ne se levait plus : la fièvre avait pris un caractère plus grave, et nous ne quittions plus le lit de la malade. Chaque matin voyait Albert et Aurélie arriver à la Baraque, chaque soir les voyait se retirer ensemble. Chose triste à dire et qu'ils ne s'avouaient pas à eux-mêmes, c'est
que la maladie de Nancy se prêtait merveilleusementaux intérêts de leur amour, et que dans la sollicitude qui les conduisait près de ma sœur, se glissait imperceptiblement la joie de se voir à toute heure et de se retrouver tous les jours ! Chose triste, c'est que cet amour grandissait auprès de sa victime, et que la victime en suivait elle-même les progrès et le développement!
Il est vrai que devant moi les sympathies d'Albert et d'Aurélie n'osaient se révéler qu'à demi; mais lorsqu'ils s'éloignaient le soir, lorsque, seuls au milieu des campagnes, ils allaient sous le ciel étoile, entre les haies effeuillées du sentier, et que libres de ma froide raison, ils ne craignaient plus de la voir tomber lourdement
dans la poésie de leurs discours ; oh î alors que de sublimes aberrations, que de plaintes ascétiques, que de mystiques souffrances ne devaientils pas échanger dans le silence de nos nuits d'automne! que de vagues regrets, que de confuses espérances, murmurés à l'ange de la rêverie!
Comme ces deux âmes devaient s'étreindre et se confondre dans les mêmes joies et les mêmes douleurs! s'égarer d'un même vol dans les champs parfumés de leurs songes ! Plus d'une fois les premiers feux du jour trouvèrent ces deux en fan s errant encore sur nos coteaux, au milieu des brumes de la Creuse. Et madame de Sommerville s'étonnait, le lendemain, de ressentir des douleurs rhumatismales 'ans les deux épaules !
Eh bien ï nous touchions à la fin de l'automne^ etdurant ces courses nocturnes , qui eussent scandalisé toutes les pudeurs du département , l'amour d'Albert n'avait point osé se révéler à. madame de Sommerville, et celui d'Aurélie ne s'était point encore révélé à lui-même. Ce n'était pas seulement sa timide gaucherie de jeune homme qui arrêtait l'aveu de la passion sur les lèvres d'Albert : c'était aussi un sentiment de réserve et de délicatesse qui lui venait du misérable état de Nancy. Et puis il y avait dans la tendressede madame de Sommerville quelque chose de si viril, . que sa tendresse, à lui, en était effrayée.
Honteux enfin de son rôle d'enfant, il me l'a confié depuis, las de
lutter et de souffrir, impatient d'amour, mais redoutant surtout de passer pour un sot, il fît un jour à son amour-propre, près de ma sœur presque mourante, le serment de tout déclarer le soir même à madame de Sommerville, en retournant à Anzème; mais ce soir-là Albert retourna seul, et cependant le lendemain madame de Sommerville n'avait plus rien à apprendre.
La journée avait été mauvaise pour Nancy : sa tête était embrasée, sa voix brève, son regard brillant : l'air entrait avec peine dans ses poumons brûlés, et son pouls battait avec une rapidité effrayante; madame de Sommerville voulut passer la nuit auprès d'elle, Albert partit seul.
La soirée était humide et froide ;
l'hiver, qui dans nos contrées précède toujours novembre, blanchissait déjà nos campagnes.
Nous étions assis , madame de Sommerville et moi, devant le foyer où brûlait un ormeau tout entier.
Nous étions seuls près de Nancy : sa nourrice, qui la veillait depuis plusieurs nuits, reposait; mes forces étaient épuisées par l'anxiété et la fatigue.
Madame de Sommerville était si- • lencieuse. J'entendais le bruit monotone de la flamme, le cri du grillon dans les fentes de Pâtre, l'eau qui riait au feu dans la bouilloire, la bise qui pleurait aux portes. Mes pensées se troublèrent ; un sommeil de plomb pesait sur mes yeux; ma tête s'appuya machinalement sur la pierre de
la cheminée, mes bras tombèrent le long de mes flancs , et des images confuses glissèrent devant moi. C'étaient mes belles années qui passaient en habits de fête, mes jours sombres, en vêtemens de deuil. Je me retrouvais tout jeune, avec ma sœur, plus jeune encore, jouant, comme deux chevreaux, sur la pelouse du verger.
Tous mes doux souvenirs s'arrêtaient pour me jeter des fleurs; puis défilait le cortège plus long des souvenirs amers, mon père mort, ma sœur mourante, amour brisé , amitiés éteintes! Je voyais aussi les ombres de mes amis moissonnés à seize ans.
— Armand, Alfred, mes amis, oh!
mes frères, est-ce vous? leur disaisje. Habitans du ciel, que venez-vous faire ici-bas? — Nous venons essuyer
tes îarmes avec nos ailes y disaient-ils, parce qu'au Ire fais tu as pleuré avec nos mères. — Et ils me prenaient par la main pour nVenlever avec eux.
Au milieu de ces hallucinations , je crus entendre la voix de Nancy , et les fantômes évoqués par mon cerveau malade s'évanouirent : mais ma tête que j'avais péniblement soulevée se pencha sur le dos du fauteuil où j'étais assis : mes yeux fatigués clignèrent douloureusement à l'éclat de la flamme, et je retombai dans cet état qui est à la fois la veille et le sommeil : mes facultés veillaient dans mon corps endormi.
Au cri plaintif poussé par ma sœur, j madame de S oainier ville alla s'asseoir à son chevet.
— Où est Maxime? demanda Nancy
t. ii. 4
d'une voix faible, sans entr'ouviïr ses lourdes paupières ni soulever sa tête appesantie.
— Il repose.
— Et Albert ?
— Il est parti.
— Et Amélie! demanda-t-elle encore , après un long silence.
— Elle est près de vous, mon enfant.
Nancy se dressa brusquement , et regarda madame de Sommerville avec des yeux hagards ; puis elle murmura des paroles que je n'entendis pas. Il y eut encore un long silence, durant lequel elle fut en proie à une agitation violente : lorsqu'elle eut retrouvé un peu de calme, elle attira Auréîie vers elle, et lui jetant au cou ses bras blancs et amaigris :
— Avant que je meure, pardonnezmoi ! dit-elle, en cachant dans son sein son visage baigné de larmes.
— Vous pardonner ! et quoi donc, pauvre ange? Dieu lui-même, pour vous accueillir, n'aurait pas besoin d'indulgence.
— Ne dites pas cela! dites-moi que vous me pardonnez.
— Chère fille, tu sais bien que mon cœur est pour toi tout amour et tout miséricorde.
— Ne dites pas que vous m'aimez , je me fais horreur à moi-même.
— Nancy , ma fille , ma chère bienaimée !
— Grâce, x^urélie, grâce pour moi!
j'ai tant souffert par vous, c'est par vous que je meurs; pardonnez donc si je vous ai maudite.
— Maudi te \ enfant!
— Maudite , et je vous hais ! ajouta la malheureuse , en cachant sa tète sous la couverture qui étouffa ses cris et ses sanglots.
Aurélie la découvrit , et la ramenant vers elle :
— Tu m'as maudite, moi qui t'ai bénie! Tu me hais, moi qui t'aime !
Tu meurs par moi, par moi qui donnerais ma vie pour rendre à la tienne tous les trésors de la jeunesse ! C'est la fièvre qui t'égare, et cependant tes paroles font mal.
— J'ai toute ma raison, dit Nancy d'un air sombre ; ne le sentez-vous pas à mes pleurs ? ajouta-t-elle en portant à ses yeux la main tremblante d'Aurélie.
— Mon Dieu ! qu'ai-je donc fait ?
demanda Aurélie avec inquiétude.
— Vous avez mis dans mon sein un serpent qui me ronge le cœur.
— La fièvre vous rend folle.
— Non : c'est la jalousie qui me tue.
Ce fut pour Aurélie la foudre qui frappe et qui éclaire.
— Jalouse ! s'écria-t-eîle en joignant les mains , vous jalouse!
• — De vous.
— De moi, vieille et flétrie !
— Je suis donc bien jeune et bien belle ! demanda froidement Nancy en approchant son visage de la lampe qui brûlait auprès d'elle et en écartant avec ses doigts décharnés les cheveux qui voilaient son front ; voyez , Madame , voilà votre rivale :
c'est vous qui l'avez faite ainsi.
Madame de Sommerville poussa un cri déchirant , et sentant ses jambes se dérober sous elle et son cœur mourir dans sa poitrine, elle tomba le front sur le lit , les genoux dans la poussière, et elle resta long-temps accablée, sous le regard étincelant de Nancy qui , dans un instant d'exaltation fébrile , laissait couler de son sein tout ce que deux mois de résignation y avaient amassé d'amertume.
— J'ai pris le deuil de mon bonheur le jour où Albert vous a vue pour la première fois , dit-elle d'une voix grave et triste; dès ce jour Albert vous aima.
— Albert ne m'a jamais aimée.
— Il vous aima , poursuivit lentement- Nancy 3 cet amour que j'avais
vu naître, je le vis grandir sous mes yeux, et j'en étudiai les progrès sur ceux du mal qui me mène au tombeau.
^- Albert ne m'a jamais aimée, répéta Aurélie avec désespoir.
— J'ai bien souffert, continua ma sœur avec une impitoyable persévérance ; n'être plus aimée de lui, ce n'était que la mort : mais ne plus vous aimer, mais sentir remuer en moi la jalousie, ce mal honteux qui salit toutes nos pensées, ce fut la perte de mon arae. Obî si vous saviez, combien je me suis haïe de vous haïr, et que de fois j'ai senti tomber en pluie de feu sur mon cœur les malédictions que j'appelais sur votre tète!
— Votre haine n'était qu'une
cruelle, erreur. Ma fille , revenez à moi, qui vous suis amie et mère.
— Vous avez été sans pitié ; chaque jour vous a vue, assise à nion chevet, enivrant Albert de vos charmes : oublieux de mes maux , l'ingrat ne vivait que pour vous, pour vous qui me faisiez mourir. Ah! vous ne m'avez pas épargné vos triomphes, Madame!
— Ma fille, revenez à moi! répétait Aurélie suppliante.
— Chaque matin nous trouvait toutes deux, vous plus belle et moi plus mourante ; on eût dit que vous dérobiez ma jeunesse pour en parer vos grâces et votre esprit 3 ma jeunesse , mon seul trésor, à moi ! Puisse l'amour d'Albert conserver la vôtre éternelle!
■ — Pauvre égarée ! disait .madame
de Sommerville , en prenant dans ses mains les mains brûlantes de Nancy 5 Albert ne m'a jamais aimée.
— Il vous aime, vous dis-je, s'écria ma sœur, avec un mouvement d'impatience et vous l'aimez peutêtre.
— Malheureuse , qui vous l'a dit ?
s'écria Aurélie, en se levant épouvantée.
— Vous l'aimez donc ! murmura Nancy d'une voix étouffée, en tombant sur sa couche.
A la sombre lueur qu'avaient fait jaillir ces paroles rapides dans le cœur de ces deux femmes, chacune des deux infortunées venait d'entrevoir le complément de sa fatale destinée.
Ce n'est pas cependant que ma-
dame de Sommerville eût ressenti jusqu'alors un amour bien vif et bien profond pour cet autre enfant que nous nommons Albert. Non, elle ne l'aimait sans doute que d'une tendresse d'amie , exaltée parfois et pareille à l'amour, parce qu'il y avait de l'amour dans toutes les affections de cette femme.
D'où vient donc qu'une parole, jetée au hasard par Nancy, ait arraché à Aurélie un cri de passion et d'épouvante ? D'où vient qu'un sentiment , jusqu'ici essentiellement maternel , se soit transformé dès lors en un amour impérieux et réel?
C'est que l'imagination vivement frappée enfante réellement les maux qu'elle redoute Si madame de Sommerville n'eût pas prévu d'obstacle à
sa passion nouvelle , si cet amour se fût présenté sous un aspect riant, avec des pentes faciles et des sentiers frayés , madame de Sommerville n'aurait point aimé Albert; mais , en l'aimant, elle enlevait l'amant à l'amante, elle ployait, comme un roseau, Nancy qu'elle avait appelée sa fille , elle semait dans nos existences le trouble et la désolation : elle eut peur de l'aimer , elle l'aima.
Nous sommes si fiers d'ailleurs d'attirer sur nous les malédictions d'en haut , notre vanité s'arrange si bien de nos douleurs, nous avons tous des prétentions si singulières au privilège du malheur , que madame de Sommerville éprouva peut-être un imperceptible sentiment de joie , en voyant que la fatalité ne s'était pas
encore lassée de la poursuivre. Cependant la fièvre de Nancy redoublait; le délire s'était emparé d'elle; je l'entendais chanter, la tête cachée sous l'oreiller , un chant lent et lugubre. Debout à son chevet, Aurélie se tenait comme l'envoyée de la mort. Ses deux bras étaient croisés | sur sa poitrine, et sa grande ombre, qui se projetait sur le mur blanc, tremblait à la clarté vacillante de la ■ flamme. Ces chants d'une mourante i et l'ombre tremblotante de ce corps i immobile me glacèrent de terreur, et je crus un instant que le délire de ma sœur était passé dans mon cerveau.
Je voulais courir à elle , et je ne pouvais pas : une main de fer me clouait à ma place, et il me semblait que cette ombre qui dansait sur le
mur se riait de mes vains efforts.
J'entendais, ou je croyais entendre ( car je ne suis pas sûr que dans cette nuit mon imagination n'ait pas mêlé ses rêves à la réalité ), des psalmodies qui se répondaient au milieu des plaintes du vent.
— Maudit soit le jour où une étrangère a franchi le seuil de notre porte! disait une voix.
— Maudite soit l'heure où je suis née! disait une autre voix.
Puis la première voix reprenait :
— ■ Seigneur, je n'ai que seize ans, je ne voudrais pas mourir.
Et l'autre voix répondait :
— Seigneur , je suis bien vieille, appelez-moi à vous.
Bientôt je n'entendis plus rien, et je vis madame de Sommerville quitter
le lit de la malade et s'avancer lentement vers moi. Dans la crainte que ma présence ne lui imposât désormais quelque embarras et quelque confusion, je feignis un profond sommeil; elle pencha sa tête vers la mienne, car je sentis glisser sur mon front son haleine embrasée; elle s'éloigna, et soulevant à demi mes paupières, je pus suivre ses moindres mouvemens.
Elle alla s'asseoir près de ma sœur et elle demeura long-temps à la contempler. Ensuite elle s'agenouilla et pria à voix basse; lorsqu'elle se releva, elle avait pleuré et elle était plus calme; elle s'appuya contre le lit , et après une heure de méditation silencieuse, elle dit :
— Lorsque la vase est à la source.
tout le cours du fleuve en est troublé : ainsi lorsqu'une coupable erreur a souillé la pureté de nos jeunes années, la vie ne reprend plus jamais son calme et sa limpidité.
Depuis que Dieu s'est retiré de moi, j'ai vainement cherché le bien; je n'ai fait et rencontré que le mal. Il ne srest trouvé que de l'absinthe dans les coupes où j'ai versé du miel ; là où j'ai semé le bon grain , je n'ai vu croître que les ronces.
Mon Dieu ! je n'avais donc pas épuisé votre colère! Il restait donc au fond du vase quelques gouttes de fiel que je n'avais pas bues! Vous qui avez vu mes fautes, vous avez vu aussi mes douleurs : vous savez que mon front a bien saigné sous votre couronne d'épines, que j'ai bien fatj-
gué à porter votre croix. Voyez-moi, je suis lasse, mes pieds sont déchirés; que ne me laissiez-vous reposer et dormir!
Vous n'avez pas voulu de moi, ma destinée n'était point accomplie! Il a fallu que j'apportasse le trouble et le désordre sous le toit de ce pauvre ménage; mon Dieu, que vous ont fait ces enfans? Ils vivaient si heureux, si purs et si unis! Pourquoi avez- vous permis que l'ange du mal se glissât parmi eux?
Long-temps encore elle demeura abîmée dans ses pensées : plus d'une fois ses lèvres laissèrent échapper le nom d'Albert : il y eut un instant où elle se leva avec colère ; par un brusque mouvement de tête, elle rejeta ses cheveux en arrière, et pressant
son cœur de sa main convulsive :
— Tu me trompais, murmura-telle : je te croyais mort, tu n'étais qu'endormi!