AURÉLIE
Ces deux lignes voulaient dire pourmoi : — L'heure va sonner. Hâtezvous, avant que je meure.
Mon retour fut rapide. Je trouvai madame de Sommerville assise sur ce divan, entre son fils et Nancy. Elle voulut se lever pour me recevoir ,
mais sa grande faiblesse ne le lui permit pas. Elle était extrêmement languissante, mais toujours calme et sereine; elle avait jusqu'au dernier jour dissimulé à ses enfans l'anéantissement de ses forces, et tous les deux, tristes de l'état de leur mère, ne songeaient point encore à s'en effrayer.
Nancy l'avait vue tant de fois se pencher pour mourir , puis relever son front couronné d'une vie nouvelle, qu'elle rassurait hardiment l'inquiétude d'Albert, et qu'elle lui promettait sans hésiter le prompt rétablissement d'Aurélie. Lorsque j'entrai, le regard éteint de madame de Sommerviile s'anima un instant pour me faire comprendre qu'Albert et ma sœur n'étaient instruits de rien, et pour me supplier de leur ménager ma douleur
et mon effroi. J'imaginai un prétexte plausible à mon retour précipité, et l'un et l'autre ne pensèrent qu'à s'en réjouir. Madame de Sommerville resta toute la journée étendue sur ce divan, parlant peu, mais se plaisant à nous entendre, tombant parfois dans un abattement taciturne, mais se réveillant bientôt pour nous sourire.
Elle se fit lire par son fils les poètes qu'elle aimait, ceux-là surtout dont la voix ranime et console : hommes divins qui chantent les merveilles du ciel à la terre, et qui portent à Dieu nos larmes et nos espérances. Lorsqu'il fut l'heure de se retirer, Aurélie I refusa les soins de sa fille, et voulut rester seule avec moi; Albert et Nancy s'éloignèrent; je demeurai seul auprès d' Aurélie.
Nous fûmes près d'une heure sans oser échanger une parole, un geste , un regard. Madame de Sommerville avait fini par s'assoupir; sa respiration était si faible que je ne l'entendais pas, et la voyant couchée sur ce divan, vêtue d'une robe blanche, pâle, livide et sans mouvement, je m'approchai plus d'une fois avec terreur pour m'assurer que je ne veillais pas un cadavre. Sortant enfin de l'état de somnolence où elle était plongée, ses yeux se tournèrent vers moi avec une vague préoccupation, et je vis sa main qui cherchait la mienne : je m'en emparai, je la couvris de mes pleurs, et regardant l'infortunée avec désespoir :
— Eh bien ! mon amie, lui dis-je, il est donc vrai!
Elle ne me répondit que par un signe de tête affirmatif, et son regard en même temps exprima une sombre joie. Je cachai mon front dans mes mains, et je ne pus étouffer mes sanglots.
— Vous aviez si bien promis, ditelle enfin sans amertume, de ne pas me laisser mourir !
— Ah! cruelle! rn'écriai-je, c'est vous qui repoussez la vie ! Vous êtes joyeuse de nous quitter.
— Non , Maxime , non. Quand mèmé'Ie Dieu en qui j'espère placerait mon ame dans le plus beau de ses soleils, -ans la plus radieuse de ses créations, je regretterais encore cette pauvre planète où vous m'avez fait goûter des affections si pures. Si vous me voyez soumise et résignée, c'est
que je n'ai plus même l'énergie de la résistance; si je ne pleure pas avec vous, c'est que vingt années de désolations ont tari dans mes yeux la source des larmes. Joyeuse de vous quitter, Maxime!... Vous ne pensez pas ce que vous dites.
— Mais, Madame, ne vous exagérezvous pas votre mal? Avez-vous consulté les médecins de Saint-Léonard?
— Mon ami, dit-elle en souriant, la médecine n'a rien à faire ici. Quant au mal qui me ronge, il est à son dernier période, vous pouvez me croire.
La mort m'a envahie lentement, par degrés ; je sens son oeuvre qui s'achève. Maintenant , j'ai besoin de^ vous.
— Ah! Madame, m'écriai-je, vous faut-il mon sang! Parlez.
— Je compte sur vous d'abord pour préparer ces enfans au coup qui va les frapper. Moi, je n'en ai pas la force. Ils sont là près de moi, si heureux, si paisibles; ils me mêlent avec tant de confiance à tous leurs projets de félicité; leur amour place sur ma tête tant de riantes espérances; ils rêvent à mon existence qui s'éteint des jours si longs, de si beaux jours ^ que je n'ose pas les avertir qu'ils jouent autour de la fosse où je vais bientôt descendre. Soyez plus fort que moi, Maxime; ayez le courage de leur apprendre qu'il nous faudra bientôt nous séparer ; c'est un message bien cruel; mais il serait plus cruel encore de ne pas prévenir ces enfans du malheur qui les menace.
Dites à ces êtres chéris que mourir