T. III. II
ment de ses forces , elle était si attentive à épargnera ses enfans l'inquiétude la plus légère , à conserver dans toute sa pureté la transparence et l'azur de leur ciel, qu'elle semblait reprendre à la vie à mesure qu'elle penchait vers la tombe. Il eût fallu rajeunir pour elle la comparaison du chêne frappé de la foudre , qui cache son tronc décrépit et ruiné sous la jeunesse trompeuse de son feuillage.
Toutefois , elle ne reprit jamais l'égalité d'humeur que nous lui avions connue; elle demeura bizarre , capricieuse et fantasque, passant parfois avec Albert et Nancy d'une tendresse expansive à une brusquerie inexplicable; s'abandonnant avec délices aux baisers d'Albert, puis s'y dérobant soudain; cherchant et fuyant
ses caresses; craintive avec son fils dans la solitude et dans l'ombre; tremblant à son tour près de lui comme autrefois il avait tremblé près d'elle.
Aussitôt qu'Albert eut obtenu l'aveu des sentimens de Nancy, il se fit un devoir de déclarer leur mutuel amour à sa mère ainsi qu'à moi; sa déclaration fut touchante et pleine de noblesse. Il commença par bénir sa mère du trésor qu'en son absence elle lui avait réservé; puis, se tournant vers moi, il me demanda si je voulais lui rendre le nom de frère auquel il avait renoncé alors qu'il en était indigne, mais qu'il croyait mériter désormais, s'engageant à vouer son existence tout entière à la réparation d'une erreur dont il avait été la première victime.
— J'ai été bien coupable, ajoutat-il, mais je me présente à vous, absous par l'amour de votre sœur, et dans la foi que votre amitié ne sera pas moins miséricordieuse.
— Mon ami , lui dis-je en l'embrassant, je n'ai rien à vous pardonner, et n'aurai jamais de désir plus ardent que celui de votre bonheur et du bonheur de Nancy. Je suis prêt à vous confier l'un à l'autre: mais il est ici une autre volonté à qui la mienne a cédé depuis longtemps l'exercice de ses droits les plus chers.
Alors Albert , s'adressant de nou^ veau à madame de Sommerville, lui exprima avec entraînement son amour pour Nancy : il lui peignit avec feu les chastes ardeurs qui le consumaient , il trouva dans son cœur
des expressions brûlantes pour en révéler la flamme -, ses yeux s'animèrent avec sa parole : sa parole devint éloquente ; la passion s'échappa d'abord fougueuse et pure de ses lèvres, puis elle s'apaisa et se mit suppliante aux pieds d'Aurélie, attendant avec respect la sanction de ses transports et de ses espérances.
Aurélie , en écoutant son fils, était tombée dans la méditation; lorsqu'il eut achevé , elle le regarda long-temps avec tristesse : puis elle le pressa sur son sein.
— Tu es beau , lui dit-elle , et ta voix est douce , mon enfant bienaimé; tes paroles m'ont bercée mollement comme une mélodie des rêves de mon jeune âge ; elles m'ont apporté je ne sais quels souvenirs d'un bon-
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Leur que pourtant je n'ai jamais connu. Oui/mon fils, aimez Nancy , votre mère bénit votre amour.
A ces mots, elle versa des larmes abondantes.
— Croiriez-vous , Maxime , dit- elle en se tournant vers moi, que nous sommes jalouses de nos enfans, qu'ils ne nous échappent pas sans que notre ame ne se reploie douloureusement sur elle-même ? Oh ! nos en fans , iriOiî ami ! nous voudrions les porter dans notre amour comme autrefois nous les avons portés dans nos flancs , tout entiers à nous seuls; nous voudrions tenir tout leur cœur dans le notre, comme un grain de sable en notre main. On a beau prévoir l'instant où leur ame avide appellera d'autres tendressess , cet instant nous trouve tou~
jours sans forces et sans courage.
Vous savez si j'ai ardemment souhaité l'union d'Albert et de Nancy; eh bien ! voilà que je pleure , Maxime !
— Oh! vous savez bien, s'écria le jeune homme en essuyant de ses baisers les larmes de sa mère, qu'il n'est pas une parcelle de mon cœur qui ne vous appartienne ; vous savez bien que toutes mes affections se rattachent à mon amour pour vous, comme tous les rayons de lumière au soleil.
Nancy n'est- elle pas l'épouse que vous m'avez choisie? N'est-ce pas vous que je glorifie dans mon orgueil, que je bénis dans mon bonheur? N'est-ce pas vous que j'aime et que j'adore dans la céleste créature que vous avez formée à votre image?
— Oui, cher fils, dit Aurélie, oui,
je sais que tu me resteras toujours.
Où trouverais-tu une affection plus sûre et plus dévouée que la mienne?
Va, porte à ta jeune fiancée les bénédictions de ta mère. Aimez-vous, ne vous hâtez pas; prolongez long-temps encore vos jours d'amour et de jeunesse, et reposez-vous sur Maxime et sur moi du soin d'arranger votre bonheur.
Un mois après la déclaration d'Albert, les intérêts de madame de Sommerville m'appelèrent de nouveau dans le Midi. Je partis plein d'une confiance et d'une sécurité que les lettres d'Albert et de Nancy fortifièrent de jour en jour, et je commençais à croire que notre amie m'avait exagéré ses terreurs, ou qu'elle s'était exagéré son mai à elle-même, lors-
qu'au bout de trois semaines d'absence, je reçus sous enveloppe, au timbre de Saint-Léonard, un billet ainsi conçu :
«Maxime,
» Prenez la poste et venez. Le temps est arrivé de marier votre sœur et mon fils.