ZIZ
Mon retour fut rapide. Je trouvai madame de Sommerville assise sur ce divan, entre son fils et Nancy. Elle voulut se lever pour me recevoir, mais sa grande faiblesse ne le lui permit pas. Elle était extrêmement languissante, mais toujours calme et sereine ; elle avait jusqu'au
dernier jour dissimulé à ses enfans l'anéantissement de ses forces , et tous les deux, tristes de l'état de leur mère, ne songeaient point encore à s'en effrayer. Nancy l'avait vue tant de fois se pencher pour mourir, puis relever son front couronné d'une vie nouvelle, qu'elle rassurait hardiment l'inquiétude d'Albert , et qu'elle lui promettait sans hésiter le prompt rétablissement d'Aurélie. Lorsque j'entrai , le regard éteint de madame de Sommerville s'anima un instant pour me faire comprendre qu'Albert et ma sœur n'étaient instruits de rien , et pour me supplier de leur ménager ma douleur et mon effroi. J'imaginai un prétexte plausible à mon retour précipité, et l'un et l'autre ne pensèrent qu'à s'en réjouir. Madame de Sommerville resta toute la journée étendue sur ce divan, parlant peu, mais se plaisant à nous entendre, tombant parfois dans un abattement taciturne , mais se réveillant bientôt pour nous sourire. Elle se fit lire par son fils les poètes qu'elle aimait, ceux-là surtout dont la voix ra-
iiime et console : hommes divins qui chantent les merveilles du ciel à la terre, et qui portent à Dieu nos larmes et nos espérances. Lorsqu'il fut l'heure de se retirer, Aurélie refusa les soins de sa fille, et voulut rester seule avec moi; Albert et Nancy s'éloignèrent; je demeurai seul auprès d'Aurélie.
Nous fûmes près d'une heure sans oser échanger une parole, un geste, un regard. Madame de Sommerville avait fini par s'assoupir ; sa respiration était si faible que je ne l'entendais pas , et la voyant couchée sur ce divan , vêtue d'une robe blanche, pâle, livide et sans mouvement, je m'approchai plus d'une fois avec terreur pour réassurer que je ne veillais pas un cadavre. Sortant enfin de l'état de somnolence où elle était plongée, ses yeux se tournèrent vers moi avec une vague préoccupation, et je vis sa main qui cherchait la mienne : je m'en emparai , je la couvris de mes pleurs, et regardant l'infortunée avec désespoir :
— Eh bien ! mon amie , lui dis-je , il est donc vrai ! . . .
Elle ne me répondit que par un signe de tête affirmatif , et son regard en même temps exprima une sombre joie. Je cachai mon front dans mes mains , et je ne pus étouffer mes sanglots.
— Vous aviez si bien promis, dit-elle enfin sans amertume , de ne pas me laisser mourir !
— Ah ! cruelle , m'écriai-je , c'est vous qui repoussez la vie! Vous êtes joyeuse de nous quitter.
— Non, Maxime, non. Quand même le Dieu en qui j'espère placerait mon ame dans le plus beau de ses soleils , dans la plus radieuse de ses créations, je regretterais encore cette pauvre planète où vous m'avez fait goûter des affections si pures. Si vous me voyez soumise et résignée, c'est que je n'ai plus même l'énergie de la résistance ; si je ne pleure pas avec vous, c'est que vingt années de désolations ont tari dans
mes yeux la source des larmes. Joyeuse de vous quitter, Maxime!... Vous ne pensez pas ce que vous dites.
— Mais, Madame, ne vous exagérez-vous pas votre mal? Avez-vous consulté les médecins de Saint-Léonard?
— Mon ami, dit-elle en souriant, la médecine n'a rien à faire ici. Quant au mal qui me ronge, il est à son dernier période, vous pouvez me croire. La mort m'a envahie lentement, par degrés ; je sens son œuvre qui s'achève. Maintenant, j'ai besoin de vous.
— Ah ! Madame , m'écriai-je , vous faut-il mon sang! Parlez.
— Je compte sur vous d'abord pour préparer ces enfans au coup qui va les frapper. Moi , je n'en ai pas la force. Ils sont là près de moi , si heureux , si paisibles ; ils me mêlent avec tant de confiance à tous leurs projets de félicité ; leur amour place sur ma tête tant de liantes espérances ; ils rêvent à mon existence qui s'éteint des jours si longs, de si beaux jours,
que je n'ose pas les avertir qu'ils jouent autour de la fosse où je vais bientôt descendre. Soyez plus fort que moi, Maxime ; ayez le courage de leur apprendre qu'il nous faudra bientôt nous séparer; c'est un message bien cruel; mais il serait plus cruel encore de ne pas prévenir ces enfans du malheur qui les menace. Dites à ces êtres chéris que mourir est la commune loi; qu'aujourd'hui ou demain, n'importe ! que chaque période de notre vie est marquée par une catastrophe, qu'il nous faut ici-bas subir notre destinée; enûn tout ce que la pitié a imaginé pour consoler les mourans et ceux qui leur survivent ! Pas vrai , Maxime, que vous aurez ce courage?
— Oui, Madame, lui dis-je, je l'aurai.
— Vous leur direz aussi de m'épargner leur douleur, n'est-ce pas? Je suis trop faible pour pouvoir y résister ; toute force et toute énergie se sont retirées de moi . Qu'est-ce donc que notre ame, Maxime, ce souffle éthéré qui prétend à
l'immortalité et qui s'affaisse el se dégrade avec la misérable matière?
— Oh ! Madame, lui dis-je, ce n'est pas à la vôtre de douter de sa divine essence.
• — Dieu m'est témoin que je n'en ai jamais douté ; j'ai trop souffert en cette vie pour ne pas espérer en une vie meilleure. Dites donc aussi à ces enfans que du haut de ce monde vers lequel je vais bientôt monter, je veillerai sur eux sans cesse , et qu'au milieu des célestes régions mon ame aura pour eux encore des larmes de regret et des sourires de tendresse. Vous leur direz tout cela, Maxime; vous les consolerez : moi , je ne le saurais pas.
— Je les consolerai, oui, Madame, répondisje d'une voix étouffée.
— Cher! bien cher ami! s'écria-t-elle , vous me regretterez donc, vous aussi!
— O Madame ! ô mon amie ! ô ma sœur 1 disais-je, serait-il vrai que vous alliez mourir !
— Allons, remettez-vous ; soyez fort. Maintenant, je suis plus tranquille. En votre ab-
sence j'ai consulté un homme de loi ; ma fortune entière est assurée à mon fils ; j'ai préparé son mariage avec Nancy; les premiers bans sont publiés; encore quelques heures de vie, et j'assisterai à l'union de mes en fans ; mes derniers jours feront envie aux plus beaux jours de ma jeunesse. Il me sera bien doux d'emporter avec moi l'image du bonheur d'Albert et de Nancy ; il me sera doux surtout de partir avec la pensée consolante que je vous laisserai auprès d'eux. Je compte beaucoup sur vous, Maxime ; c'est à vous que je lègue les devoirs et les obligations auxquels la mort seule pouvait me dérober ; vous achèverez ce que j'ai commencé. Vous me le promettez, mon ami?
— Je vous le jure.
— J'ai foi en vous. Vous aimerez mon fils; quoi qu'il arrive, vous lui resterez. Il est jeune, le monde lui garde bien des occasions de chute et de défaite. Qui n'a pas failli une fois dans cette longue et terrible lutte? Qui s'est retiré de cette lice infernale aussi pur qu'il y était
entré? Quoi que fasse mon fils, vous ne lui manquerez pas ; vous ne mesurerez jamais votre amitié pour lui qu'à celle qu'il aura pour vous. C'est la sottise et la vanité qui ont imposé l'estime à l'amitié, comme condition d'existence : nous devons aimer ceux qui nous aiment malgré leurs torts et leurs égaremens. Une affection dévouée est -elle donc chose si commune ici-bas, qu'il faille lui faire subir le souffle capricieux de notre sublime justice? Fort ou faible, timide ou vaillant, aimez mon fils tant qu'il vous aimera. N'imitez pas ces amis austères, qui, après s'être assis long-temps au banquet de vos félicités, se lèvent lâchement, aussitôt que leur superbe orgueil a cru voir pâlir votre vertu, et s'en vont, esprits intolérans comme tout ce qui n'a ni lutté ni souffert, vous méconnaître et vous renier avant que le coq ait chanté trois fois. Ne faites pas comme eux, Maxime; tout fiers de leur vertu d'un jour, ils rougissent pour eux quand on vous diffame; c'est pour eux qu'ils souffrent de la
calomnie qui vous frappe; n'osant se vanler de votre amitié, ils vous délaissent au jour où vous les implorez, ils vous retirent leur manteau, quand ils devraient vous en couvrir, et vous ferment impitoyablement leur bonheur, après avoir partagé le vôtre. Ces amis-là m'ont fait bien du mal !
Après s'être un instant animée, madame de Sommerville retomba dans cette espèce d'assoupissement qui succède toujours aux crises un peu fortes. La nuit était froide, et craignant pour elle la fraîcheur de ce salon, je la réveillai doucement et l'engageai à se retirer.
— Non, me dit-elle, je resterai étendue sur ce divan ; je suis bien , vous pouvez me laisser. Adieu, murmura-t-elle ; qu'à vous tous, mes amis, la vie soit belle et bonne, et que Dieu vous préserve d'en toucher jamais le fond !
Suivant le désir de madame de Sommerville, j'amenai peu à peu Albert et Nancy à recevoir le coup funeste que je leur préparais. Tous les deux furent attérés, et moi qui devais
les consoler, je ne sus que gémir avec eux. L'union qui leur souriait, et que, la veille encore , ils appelaient avec impatience , ne leur apparut plus que comme une cérémonie funéraire à laquelle ils ne consentirent que par respect pour les dernières volontés de leur mère. Il fut bien convenu entre nous que nous épargnerions à Aurélie le spectacle de notre douleur ; mais lorsqu'après cette révélation fatale nous retournâmes tous les trois vers elle, la douleur fut plus forte que nous, et nous nous primes tous a éclater en sanglots.
Ici , Maxime s'interrompit un instant , et , après s'être recueilli , il acheva en ces termes cette longue et lamentable histoire :
Le premier jour d'octobre, au dernier automne, le soleil se leva dans un ciel mélancolique et doux. Dès le matin, tout le village avait pris ses habits de fête et s'était rassemblé sur la terrasse du château ; les paysans de la Bara-
que s'étaient réunis à ceux d'Anzème, et se tenaient dans la garenne. Tous avaient le cœur serré et le visage triste. On entendait, à travers les feuilles jaunies , tinter la cloche de l'église d'Anzème ; c'étaient le mariage d'Albert et de Nancy et Fagonie de madame de Sommerville qui sonnaient en même temps. A dix heures, Albert et Nancv sortirent du château; madame de Sommerville s'était fait porter près de la fenêtre pour les voir. Aussitôt qu'elle parut à la croisée ouverte, tous les regards se tournèrent vers elle, et un murmure d'étonnement et de douleur s'éleva de toutes parts. Le village se rangea sur deux haies pour laisser passer les jeunes époux ; les larmes de Nancy tombaient sur son bouquet d'oranger , et tout le monde pleurait. Après la cérémonie nuptiale, des prières furent faites à haute voix pour madame de Sommerville; tous les saints et toutes les vierges du ciel furent invoqués pour elle.
De retour au château, Albert et Nancv se mirent aux genoux d'Aurélie ; elle tint long-temps
leurs deux tètes pressées contre sa poitrine : elle parlait peu, et nous étions silencieux.
— Pauvres amis, dit-elle enfin, je vous ai fait un jour bien sombre de votre jour le plus beau ; mais je ne voulais point partir sans avoir accompli mon œuvre. Soyez bénis, pour vous être soumis si docilement à la dernière fantaisie de mon cœur. Hélas ! que n'ai-je pu vous unir plus tôt, mes enfansî j'aurais joui plus longtemps de votre bonheur, et moins de tristesse, peut-être, eût présidé à votre union. Mais je n'ai pas osé ; j'ai voulu, avant de vous enchaîner par des liens indissolubles, vous laisser le temps de vous connaître; j'ai prolongé, autant que je l'ai pu, ma débile existence ; j'ai attendu mon dernier jour.
— Votre dernier jour! s'écrièrent Albert et Nancy qui ne croyaient pas que le mal fût aussi avancé.
— Oh !... mes derniers jours, reprit Aurélie en souriant; je ne suis pas près de mourir ; j'espère encore; Dieu fera peut-être un miracle.
Je remarquai avec effroi qu'elle s'affaissait de plus en plus. Vers le milieu de la journée, elle s'étendit sur son lit , et dormit. Je posai ma main sur son cœur ; j'en sentis à peine les battemens. Son pouls était si faible, que j'essayai vainement d'en saisir les pulsations : elle ne souffrait pas , elle s'éteignait.
A son réveil, madame de Sommerville fît demander le vieux curé d'Anzème : elle resta seule avec lui pendant deux heures. Vers le soir, elle consentit à prendre deux doigts de vin d'Espagne. Presque aussitôt ses yeux s'animèrent, les pommettes de ses joues se colorèrent, et son sang réchauffé circula avec plus de vitesse.
Elle était si affaiblie que quelques gouttes d'une liqueur généreuse avaient suffi pour porter une espèce d'ivresse à son cerveau malade. Son regard était vif, son geste prompt, son front illuminé , et sa voix avait retrouvé cette parole brève et hardie qu'elle jetait autrefois dans le discours comme une arme
courte à deux tranchans. Elle entretint longuement Albert et Nancv des devoirs de îa vie nouvelle qui dès ce jour commençait pour eux : elle le fit avec éloquence. Elle les promena par la pensée dans les sentiers nouveaux qu'ils allaient parcourir, leur montrant avec sollicitude les abîmes à éviter, et leur indiquant la route qui devait les conduire au bonheur. Elle développa de belles théories sur la science de la vie ; elle enseigna à ces jeunes gens l'égalité dans le mariage, la dignité dans les relations, l'élégance dans l'intimité, l'indulgence en toutes choses. Elle leur enseigna aussi que le bonheur est un art , et que chacun se fait lui-même la destinée qui le gouverne ; elle les engagea à porter dans l'arrangement de leur existence la prudence et l'habileté del'artiste dans l'accomplissement de son œuvre, disant que, s'il n'était pas d'éternelles amours, il y avait des liaisons éternelles , et que la grande science consistait à entretenir sous les transports brûlans des premières tendresses, la fervente ami-
lié qui doit réchauffer le reste de nos jours , de même que sous la flamme dévorante se cache un brasier bienfaisant. Elle parla longtemps ainsi, et son imagination exaltée lui inspirait de riches images. Elle était étendue sur son lit, les bras croisés sur sa poitrine ; sa tète reposait immobile sur l'oreiller, et sa voix qui était devenue grave, lente et majestueuse, nous frappait d'une religieuse terreur. Elle disait sans effort et sans fatigue, et ses accens étaient si purs et si sonores, que je regardais remuer ses lèvres pour m'assurer que c'était elle qui parlait. Il rne semblait parfois que la vie avait quitté ce corps sans mouvement, et que ces accens étaient les derniers adieux de l'ame d'Aurélie qui planait sur nos têtes, avant de s'envoler aux régions éternelles.
Au crépuscule, elle voulut qu'on allumât toutes les bougies de la chambre, et elle demanda des fleurs. Elle avait fait ouvrir la fenêtre qui donnait sur la terrasse, et elle demeura quelques instans , accoudée sur son
oreiller, la tète sur sa main, à contempler les premières étoiles qui pointaient au ciel et les teintes orangées qui s'effaçaient à l'horizon. Elle aspira à plusieurs reprises le vent du soir qui venait se jouer jusque dans les courtines de son lit, et se laissant retomber sur sa couche :
— La vie est bonne aux mourans, dit-elle.
Au même instant, nous entendîmes les sons lents et lugubres de la cloche du village, et nous vîmes passer sur la terrasse les gens du château qui se rendaient à l'église d'Anzème. Ils allaient réciter, avec le pasteur, les prières pour les agonisans.
Epuisée par les émotions qu'elle avait ressenties en ce jour, Aurélie s'endormit de nouveau, bercée par les sons de la cloche, qui iui promettaient un repos éternel. Son sommeil fut agité : le pouls était moins lent et plus accusé ; il y avait un peu de fièvre. Elle se parlait très-vivement à elle-même ; ses discours étaient incohérens; le nom d'Albert y revenait sans
cesse, et elle ne le prononçait qu'avec amour et avec désespoir.
Nous passâmes la nuit auprès d'elle.
Au matin, elle se dressa brusquement sur son séant, et elle appela son fils avec une voix déchirante. Elle l'entoura de ses bras ; ses lèvres glacées le couvrirent de baisers brûlans ; ses yeux desséchés trouvèrent encore des larmes, et un vif éclair de passion sillonna son regard éteint-, puis, tout-à-coup, apercevant Nancy qui pleurait, agenouillée au pied du lit:
— Vous rappelez-vous , lui dit-elle , celte nuit d'hiver où je vous ai veillée mourante? Vous êtes bien vengée, ma fille!
Et repoussant doucement Albert , elle se tourna avec une pieuse résignation vers le Christ d'ivoire qui pendait à son chevet ; elle joignit ses mains avec onction, et elle prononça ces dernières paroles d'un Dieu mourant pour sauver ie monde :
— Le sacrifice est consommé î
C'est ainsi qu'aux premiers feux du jour, à
l'éclat des bougies palissantes, au milieu des parfums des fleurs, s'éteignit dans nos bras cette femme de poésie , de force , de grâce et de beautés viriles.
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Il est quelque chose de plus affreux que la
perte des êtres aimés , c'est de voir, lorsqu'ils
ne sont plus, combien ils tenaient peu de place
en notre existence, et quel petit rôle ils jouaient
dans notre bonheur. Il semble qu'en mourant
ils vont emporter avec eux dans la tombe la
moitié de nous-mêmes , et romnre pour nous l'équilibre du monde : ils meurent, et rien nest changé ; pas un rouage ne s'est dérangé dans notre vie, pas une note ne manque à l'harmonie de la création, pas une de nos habitudes n'a été troublée par ce choc qui devait briser notre aine ; le lendemain des funérailles, tout a repris son cours accoutumé. Nous devions pleurer toujours, et le premier rayon de soleil a suffi pour sécher nos larmes; nous avions promis l'éternité à nos regrets , et le premier zéphyr caressant nous distrait et nous console. Nous portions en nous un abîme de douleurs; qu'une goutte de rosée y tombe , et l'abîme est comblé. Coeur de l'homme, qu'es-tu donc? Plus mobile que la feuille du tremble, moins profond que le calice d'une fleur î
Cependant plusieurs mois s'étaient écoulés depuis le jour qui nous avait ravi madame de Sommerville, et nos regrets n'avaient rien perdu de leur désolante amertume. C'est que, si jamais existence fut nécessaire ici-bas au bonheur
des êtres qui l'entouraient, ee lut, à coup sûr, l'existence adorée de cette noble créature. Mais, il faut bien le dire, la douleur d'Albert et de Nancy n'eût point échappé aux consolations du temps, et les joies de l'hymen en eussent bientôt adouci l'âpreté; le tableau de leurs félicités, bien que triste encore et voilé, eût éclairci, au bout de quelques mois, le sombre deuil de mon ame, si les dernières paroles d'Aurélie ne fussent pas restées dans nos cœurs comme une source intarissable de doutes rongeurs et d'inquiétudes dévorantes. Ces paroles mystérieuses, dont nous n'osions pénétrer le sens, réveillèrent toutes les perplexités qui s'étaient élevées en moi, lorsqu'un matin, dans le verger de la Baraque,. Albert m'avait fait part de la déclaration d'Aurélie , et fixèrent , dans l'esprit de ma sœur, l'impression d'une scène lugubre , qu'elle avait repoussée long-temps comme une fantaisie des rêves de la nuit, et qui, dès-lors, devint pour elle le souvenir certain d'une réalité terrible; Albert s'interrogeait,
de son côté , avec angoisse ; et , chose étrange ! nous éprouvions des remords, comme si nous eussions commis un crime.
Il était bien clair pour nous que madame de Sommerville avait succombé à un mal que l'art le plus habile n'aurait pas su guérir ; mais quel était-il , ce mal qu'elle avait gardé comme un trésor dans son cœur, et qui ne s'était révélé à nous que par ses ravages? Morte dans la force de l'âge , à l'heure où tout l'invitait à la vie , au jour où venaient de s'accomplir ses plus chères espérances , morte adorée et vénérée de tous , alors que l'avenir ne s'offrait plus à elle que paré de riantes couleurs , et que les joies du présent allaient lui payer les larmes du passé, morte de 'douleur, pourtant ! Qu'était-ce donc que ce sacrifice qu'elle avait offert à Dieu en expirant? Que voulaient dire ces paroles qu'elle avait adressées à ma sœur? L'infortunée était morte peut-être d'un amour mal étouffé, d'un coupable amour pour son fils !
Insensés ! Au lieu d'accepter notre destinée
avec résignation , nous cherchions ardemment à en pénétrer le mystère. Le mystère fut pénétré ; mais celui d'entre nous qui le découvrit en mourut.
La douleur de Nancy était devenue tout-àcoup plus sauvage et plus rebelle. Elle fuyait les caresses d'Albert; elle s'échappait pour aller gémir dans la solitude ; nous la trouvâmes plusieurs fois évanouie sur le tombeau de madame de Sommerville. Elle passait ses journées dans un morne désespoir, ses nuits dans un affreux délire ; le fantôme menaçant d'Aurélie la poursuivait dans tous ses rêves; elle se jetait à genoux en lui demandant grâce, et lorsqu'Albert parvenait à la réveiller, et qu'il la pressait sur son cœur, elle jetait des cris déchirans, et le repoussait avec colère. Le jour, elle était taciturne et silencieuse. Je la surpris plusieurs fois baignant de ses pleurs un papier qu'elle cachait précipitamment dans son sein, aussitôt qu'elle m'apercevait. Je l'interrogeai souvent; je la trouvai toujours impénétrable.
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Albert et moi , nous oubliâmes nos chagrins pour ne plus nous occuper que de ceux de Nancy. Mais nous essayâmes vainement de lui porter des consolations. Effrayés de cet état, nous craignîmes que sa raison, ébranlée par le coup qu'elle avait reçu, ne finît par s'égarer, et nous résolûmes de l'enlever aux lieux dont l'aspect, lui rappelant sans cesse des souvenirs trop récens et trop cruels , ne faisait qu'exalter ses regrets et irriter son désespoir. Albert , pour la sauver, la décida à recourir aux distractions des voyages, et tout fut disposé bientôt pour leur prochain départ. Nous touchions au printemps : ils partirent. Je les accompagnai jusqu'à la frontière. Avant de nous séparer, nous nous embrassâmes , ma sœur et moi, en pleurant. Nous ne devions plus nous revoir.
J 'avais confié à Albert la vie et le bonheur de Nancy ; je me chargeai de veiller pendant leur absence aux intérêts de leur fortune. La liquidation de la succession de madame de Som-
merville n'était point encore achevée ; j'eus le courage de revenir à Anzème pour m'occuper de ces tristes affaires , seul avec mes pensées , dans ces lieux désolés et déserts.
Albert et Nancy voyageaient en Italie ; chaque semaine m'apportait de leurs nouvelles. Les lettres d'Albert me rassuraient ; celles de ma sœur étaient sombres et m'inquiétaient mortellement. Bientôt celles d'Albert devinrent à leur tour alarmantes , et je vécus dans une anxiété continuelle.
Au bout de trois mois, je reçus, au timbre de Florence , un paquet sous enveloppe , renfermant deux lettres ; je reconnus sur l'une d'elles l'écriture de Nancy, et je l'ouvris précipitamment; il y avait trois semaines que j'étais sans nouvelles. Cette lettre de ma sœur, protégée par un triple cachet, en contenait elle-même une autre, pareillement cachetée, sans suscription. Je lus d'abord celle deNancv.
Ces papiers ne m'ont jamais quitté, et je puis vous les lire — ajouta Maxime , après aivoir
allumé une bougie qu'il déposa sur la table du piano. — Je les porte toujours là, sur mon cœur, pour y entretenir la source de mes larmes.
Florence, le.... i83...
« Mon frère,
» En te quittant, je t'ai dit dans mon cœur un éternel adieu. Je savais que la destinée ne nous réunirait plus sur la terre, et je me suis séparée de toi, joyeuse de te sauver le spectacle de mes misères. Il y avait si long-temps que tu veillais au chevet des mourans !
» Combien de mois se sont-ils écoulés depuis mon départ de la France? En quels lieux, sur quelles rives m'a-t-on entraînée? Je ne sais ; il me semble que je voyage depuis un siècle à travers les champs infinis de l'éternelle douleur. L'ame que le remords déchire n'a rien à attendre ici-bas ; il ne lui reste plus qu'à partir de ce monde pour aller chercher dans Tautre sa réconciliation avec Dieu.
» Ainsi ferai-je. Et pourtant je suis pure, et pourtant je suis jeune; je suis belle, on le dit; j'aime, je suis aimée, et mon époux me demande pourquoi je ne suis pas heureuse. Pourquoi je ne suis pas heureuse ! Oh! mon époux, ne le demandez pas ; c'est un secret qui fait mourir.
» Entre Albert et moi , la fatalité a mis une tombe. Notre union est un sacrilège, notre bonheur serait un crime. La femme à qui nous devons tout , grâces , talens, fortune, amour, c'est nous qui l'avons tuée ; c'est de notre bonheur qu'elle est morte.
» La lettre que renferme la mienne t'expliquera les dernières paroles de notre bienfaitrice expirante : lettre fatale que m'a offerte le hasard , et qui a mis dans mon sein le poison qui me tue. Je te l'envoie, mon frère, pour que tu comprennes que j'ai dû repousser la vie , et que tu me pardonnes ma mort ; je te l'envoie dans la crainte qu'Albert n'y puise à son tour le mal qui me dévore ; je te l'envoie enfin pour que tu élèves dans ton cœur un au-
tel à la sublime créature qui s'est immolée pour nous.
» Ah ! cette femme savait aimer ! Elle aimait mieux que nous, Maxime.
» Ami de mon enfance, adieu !