‹ Madame de Sommerville (volume 3)Chapitre 3 sur 3 · NANCY · texte numérisé non relu

NANCY

Je brisai le triple cachet de la lettre qui se trouvait incluse dans celle de ma sœur, et je reconnus l'écriture d'Aurélie. Madame de Sommerville, avant de mourir, avait chargé Nancy de brûler de nombreux papiers renfermés dans une cassette ; celui-ci, écrit sur tous les feuillets, excita, sans doute, l'intérêt de ma sœur par quelques mots qui la frappèrent et la poussèrent à lire ces lignes , évidemment échappées à Aurélie dans une heure de tristesse et d'épanchemens solitaires. Madame de Sommerville avait donc écrit sur ces pages .l'arrêt de mort de IN ancy !

Anzème, le.... 1 83...

« La journée a été brûlante. Vers le soir, le ciel s'est chargé de nuages ; à cette heure, la foudre gronde au loin, et les éclairs blanchissent la nue. Je suis seule , je suis triste ; je voudrais pleurer. vQu'ai-je donc?

» La grêle bat mes vitres, le vent fait claquer les ardoises du toit, le feuillage de la garenne mugit comme les vagues de la mer en fureur. J'aime ce temps; il me rappelle cette nuit d'orage où j'allai m'asseoir toute glacée au foyer d'Albert.

» Vous étiez bien sombre, ami, et bien découragé alors ! Dites, vous ai-je consolé? vous ai-je fait une belle vie? Pauvre oiseau que j'ai trouvé sans nid, vous ai-je bien réchauffé dans mon sein , vous ai-je bien préservé du vent et de la pluie? Ou'auriez-vous fait sans moi? Vous auriez bien souffert ; le monde n'eût pas cherché à vous comprendre , et peut-être son souffle impur eût-il flétri voire ame dans sa fleur.

Moi, vous ai -je fait heureux et fort? Ài-je rendu l'espérance à votre cœttr désenchanté? Ai-je fait éclore en vous quelque mâle vertu, et pourrai-je me présenter à Dieu, parée de vos jeunes mérites?

» Lorsque je vous ai trouvé, vous étiez bien impatient de vivre. Vos sens s'éveillaient ; la jeunesse inquiète et turbulente vous révélait vaguement des joies inconnues jusqu'alors : vous appeliez l'amour, et vous me demandiez le bonheur. Mais éliez-vous bien sûr de le trouver en moi, ce bonheur que vous n'aviez entrevu qu'à travers les songes de votre imagination? Vieille et flétrie que j'étais, auraisje compris toutes les délicatesses de votre ame, et la pauvreté de mes facultés n'eût-elle point humilié la richesse des vôtres? El je t'aimais pourtant! Mon cœur n'était pas mort, et je sentais parfois la chaleur de ton sang qui passait dans le mien ; mais fière de vos transports, je craignais de ne pas les mériter assez, et à votre destinée, qui pouvait être si belle, je

n'osais enchaîner une destinée maudite. J'avais tant souffert, et s'il est vrai que nous nous vengions sur ceux qui nous aiment de ceux que nous avons aimés, que de maux n'eussé-je pas amassés sur votre tête, et de quelles douleurs ne vous aurais-je point abreuvé !

» J'avais passé le temps d'aimer, et vous ne l'aviez pas atteint. J'arrivais à l'âge où déjà l'amour est impuissant ; à l'âge que vous aviez alors, l'amour est encore incomplet. Ardent et pressé de vivre, vous m'eussiez demandé les ardeurs que je n'avais plus ; froide et fatiguée de la vie, j'aurais cherché un appui dans la force qui vous manquait encore. Vous eussiez tourmenté mon cœur pour en faire jaillir à longs intervalles quelques pâles étincelles; j'aurais torturé votre jeunesse pour hâter sa maturité. La lassitude serait venue bien vite ; bientôt la chaîne nous eût été lourde à traîner, et, long-temps avant de la briser, nous l'eussions arrosée de nos pleurs.

» Ah ! j'en atteste le ciel ! je n'ai pas reculé

devant la crainte des maux que votre amour me réservait peut-être. Non, ce n'était pas pour moi que je tremblais ; trempée dans la souffrance, je me serais offerte sans pâlir aux orages d'une passion nouvelle. C'était pour vous, enfant, que je voyais si frêle, si facile à ployer, pour vous, fleur d'un matin, qu'un souffle pouvait faire éclore brillante et parfumée, mais qu'un souffle trop rude pouvait faner et dessécher. Ah! si, dans ces liaisons où nous cherchons tous le bonheur, et où nous trouvons si tôt la satiété, la destinée faisait deux parts égales, l'une des joies, l'autre des douleurs, si, moi gardant l'absinthe, et vous prenant le miel, nous eussions pu tous deux, moi vous ouvrir mes bras sans craindre de vous flétrir, et vous , aux premières lueurs du désenchantement, en sortir jeune encore, les lèvres pures d'amertume, sans maudire et sans blasphémer, je t'aurais dit : — Viens les chercher en moi , ces félicités dont tu es altéré ; prends de mon cœur ce qu'il y reste encore de jeunesse et de

vie, prends ce que les années et les chagrins m'ont laissé d'éclat et de beauté; prends tout, je suis ton bien. — Et si, réveillant cette existence qui n'aspirait plus qu'au repos, vous eussiez pu en tirer pour vous un jour, une heure, un éclair de bonheur et de joie, je vous aurais béni dans mes larmes.

^ Mais les choses se passent autrement. Si vous saviez, Albert, quelles teintes mornes et désolées projette sur le reste de notre vie l'amour qui a passé, comme la foudre, dans notre printemps, quelle nuit sombre il laisse dans l'ame qu'il a frappée 1 Je le savais, moi, et j'aurais voulu vous en convaincre pour vous éviter la peine de l'apprendre. Je savais que de tous ces amours qui, tous, ont commencé par se promettre des délices sans fin et des voluptés sans mélange, il n'en est pas un qui n'ait vécu dans l'agitation, pas un qui ait su mourir à propos, pas un qui soit mort sans convulsions et sans déchiremens. Les liaisons rompent et ne se dénouent pas : heureux encore lorsque le

choc imprévu qui les brise nous meurtrit sans nous salir; heureux, lorsqu'aux affections les plus saintes et les plus ferventes ne succèdent pas la haine et le mépris; heureux, lorsqu'on peut respecter encore ce qu'on devait aimer toujours ! S'aimer toujours ! les vieillards en rient.

À Enfant simple et confiant, quoi! c'était sur mon sein que vous aviez rêvé l'amour! C'était dans ce cœur dévasté que le vôtre espérait s'épanouir et fleurir ! C'étaient à ces sources taries qu'aspiraient vos lèvres avides ! Ah! sans doute, je vous aurais bien aimé! Mais dans mes bras, enfant, n'auriez-vous jamais souffert? Interrogeant avec inquiétude les ruines démon passé, ne vous seriez- vous jamais demandé ce que votre ame recevait de la mienne en échange de sa virginité? Pour tous vos trésors, je n'apportais, hélas! que l'expérience, fruit sans parfum et sans saveur qui pend inutile aux branches mortes de la vie. Vous l'eussiez rejeté bientôt avec dégoût, et quand même vous vous

fussiez soumis à mordre à son écorce aride, qui vous dit que moi, faible femme, j'aurais osé l'approcher de vos lèvres, que mon aveugle tendresse ne vous eût pas présenté plutôt la coupe des faciles voluptés, et que, réservant pour moi seule les richesses que Dieu avait mises en vous, je ne vous eusse pas endormi dans mes bras et énervé de mes caresses? Gloire, avenir, estimes, amitiés , pour moi vous auriez sacrifié le monde, sans efforts, avec joie, je le sais; vous m'eussiez bien aimée. Vous résignant à n être rien, ce qui se traduit, dans la société, par le déshonneur, mon amour eût été tout pour vous, et vous seriez resté près de moi, dans ces campagnes, obscur, ignoré, oubliant que vous aviez ici-bas un autre rôle à jouer que celui de vivre à mes genoux.

» Mais si je me l'étais rappelé, moi! si je m'étais prise, un jour, à rougir de votre inutilité! si, après avoir épuisé la sève de vos rameaux , après avoii ^exprimé les sucs de votre jeunesse , fatiguée de l'héroïsme de votre

nullité, je m'étais avisée de vouloir faire de vous quelque chose ! et si, vous voyant allangui par la mollesse d'un amour indulgent, — l'amour indulgent est mortel au génie — mon cœur, lassé le premier, s'était retiré de vous ! Qui sait? J'étais vieille, mais le cœur est mobile. Alors, quelle affreuse destinée n'eût pas été la vôtre ! Car, à vingt ans, lorsque nous aimons et que l'amour nous trahit, tout nous manque à la fois. Plus tard, vous avez, pour le remplacer, l'ambition , la gloire , la vanité, la science ; l'amour, alors, n'est qu'une scène détachée de la vie ; à vingt ans, il est tout; c'est la vie tout entière. On en guérit , mais les cicatrices restent ; le cœur reverdit, mais ne refleurit pas.

» Et cependant , jeunesse , vous appelez l'amour! C'est le rêve de vos jours inquiets, le tourment de vos brûlantes insomnies. Vous croyez , hélas ! qu'aimer est chose facile, que tous peuvent y prétendre hardiment , et vous cherchez sans défiance l'ame qui doit doubler

la vôtre. Enfans que vous êtes tous, dans l'impatience qui vous dévore, vous précipitez le cours de la vie au lieu de le suivre ; consultant vos désirs plutôt que vos forces , l'ardeur de votre sang plutôt que l'énergie de votre ame, vous devancez follement les années, et presque toujours il arrive que vous êtes au-dessous de la position que vous eussiez dominée plus tard. » Je savais tout cela ; assez long-temps j'avais sondé le monde pour en connaître les écueils, et j'avais pitié de vous lancer, si faible, sur cette mer si orageuse. Et pourtant je vous aimais , Albert î Vous «n'apparaissiez comme une vivante et gracieuse image de mon printemps évanoui; je me disais que Dieu, dans sa justice, vous avait peut-être envoyé à moi pour me consoler du passé , pour essuyer mes yeux et vivifier mon cœur ; je me demandais si vous n'étiez pas la couronne du martyre que je recevais sur la terre ; je me demandais si je t'avais enfin rencontré, être mystérieux que nous rêvons tous, et que nul encore n'a trouvé! Ah ! pourquoi ne

m'ètes-vous pas apparu lorsque, pure et belle comme vous, je sentais mon ame ardente et mon imagination enchantée, et qu'avide de répandre ce que j'avais en moi de bonheur et d'amour, j'appelais un frère, un ami; pourquoi n'êtes- vous pas venu, lorsque je vous appelais, Albert?

«Quand le sort, par une amère dérision, nous a offerts l'un à l'autre, vous, brillant de jeunesse, moi, déjà vieille et glacée ; vous, triste, faible, délaissé, sans famille; moi, forte, énergique , éprouvée par la fatalité, je me disais qu'à votre âge, l'amour d'une maîtresse était moins nécessaire que l'amour d'une mère; je me disais qu'au mien la femme était plutôt mère qu'amante, et lorsque, égarée par vos transports, je me sentis près de céder, je profitai de l'erreur de vos souvenirs pour nous sauver tous les deux.

» Je savais de votre vie tout ce que vous en saviez vous-même, et vous tromper me fut bien facile.

» Vous n'êtes que l'enfant de mon cœur; votre mère est au ciel où j'irai bientôt lui parler de vous.

» Vous venez d'entrevoir ce que j'aurais fait de mon amant ; vous savez ce que j'ai fait de mon fils. Une fois attachée à vous par des liens que rien ne pouvait briser, j'ai travaillé sans crainte à votre destinée ; n'ayant pu vous donner le bonheur , je vous l'ai cherché. J'avais ravi votre cœur à Nancy , je le lui ai rendu ; j'avais brisé l'existence de cette enfant , je l'ai relevée , plus vivace et plus belle. Je l'ai parée pour vous de tout l'amour que j'avais, de toutes les grâces que je n'avais plus. Vous l'avez revue et vous l'avez aimée. Vous l'avez aimée bien vite , Albert ! Je vous ai faits heureux ; je vous ai préparé un avenir calme et honnête ; j'ai expié ma vie par vos félicités : vos vertus expieront mes fautes. Ma vie, je ne saurais vous la dire ; il me faudrait insulter au passé , et je ne le veux pas; j'ai enfermé dans mon cœur comme dans un tombeau mes affections

éteintes; respectons la cendre des morts ! De quelques douleurs qu'ils nous aient abreuvés, nous nous outrageons nous-mêmes en outrageant ceux que nous avons aimés. Mon premier égarement a flétri le reste de mon existence. J'ai quitté ma mère, mais je vous ai rendu la vôtre, et Dieu me pardonnera peutêtre. »

Ànzème, le.... f83 .

« Vous étiez ce soir près de moi, mesenfans. Vous étiez bien heureux. La main de Nancy était dans votre main , Albert : vous contempliez avec amour votre belle fiancée ; vous vous enivriez du souffle de ses lèvres , les vôtres effleuraient en tremblant les boucles de ses cheveux. Qu'il y avait dans votre regard de bonheur, de passion, de jeunesse ! Que vous étiez beaux tous les deux ! C'est pourtant ainsi que vous m'avez aimée , Albert ! Ah ! cruel , lorsque je t'ai appelé mon fils , tu as été bien docile à le laisser convaincre ! »

Anzème, le 3o septembre.

a Mon Dieu! laissez-moi encore un jour, afin que , comme vous, Seigneur, je ne meure qu'après avoir vidé le calice jusqu'à la lie. »

Le 1er octobre, 1 1 beures du matin.

« A cette heure, mon Dieu, je puis mourir. Bénissez mes enfans , laites qu'ils soient heureux , et accueillez -moi dans votre miséricorde. »

Ah ! malheureuse ! m'écriai-je, en pensant à ma sœur, c'est ton orgueil qui te perd ! Tu ne veux mourir que parce que tu as été surpassée en dévouement et en amour! Tu n'as rien compris à ce sublime sacrifice; tu n'as pas compris qu'en l'acceptant tu pouvais teiever jusqu'à lui; que te résigner au bonheur, c'était prier pour Aurélie, et lui donner une place au ciel! Tu vas déeompléler son u vne I Ah ! que n'as-tu

parlé plus lot! que ne i \is-ui pins tôt dévoilé

ce mystère? Mais je t'éclairerai, mais je te sauverai. Je rassurerai ta conscience effrayée, je calmerai l'exaltation de ton cœur; tu vivras pour moi , pour Albert î Tu vivras ; il en est temps encore.

A ces mots, j'aperçus la seconde lellreque renfermait la première enveloppe, et que je n'avais point encore ouverte; je tressaillis, et une sueur froide coula de mon front. Cette lettre était d'Albert, et le cacbet en était noir. Je me rassurai, cependant, en songeant qu'il portait encore le deuil de madame de Sommerville , et je parcourais les premières lignes , lorsque le roulement d'une voiture se fit entendre tout-à-coup sur la terrasse; je regardai involontairement par la fenêtre ouverte. C'était une chaise de poste, et Albert seul en descen-* dait.

Ainsi, dit. Maxime après un long silence, rien n'est complet dans la vie, tout manque, tout

échoue. Dieu fait naître à de longs intervalles quelques grands dévouemens pour relever l'humanité; mais rarement il permet qu'un succès entier les couronne , aûn de ne pas décourager les vertus obscures et modestes, les seules vertus réelles ici-bas, les seules vertus de la terre qui aient quelque parfum pour le ciel.

— Et Albert? demanda le jeune homme qui avait patiemment écouté ce récit.

— Albert ignorera toujours le secret dont ma sœur est morte. Il a parlé de se tuer, il se consolera.

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