Madame de Sommerville
Saint-Léonard est une pauvre ville en pays marehois. Si vous faites jamais un voyage aux riics île la Creusa, prenez à l'entrée du faubourg le sentier qui se sépare de la grande route : vous le trouverez, au printemps, semé de violettes et bordé de troènes en Heurs. Vous aurez d'un coté la montagne, couverte de genêts dorés, et de l'autre la Creuse, qui vous semblera de loin un vaste ruban jeté sur la plaine. Ce pays vous plaira : il est pauvre, mais pittoresque ; vous aimerez le bruit de ses torrents et le calme de ses petits lacs perdus au milieu des bruyères. Après deux heures de marche, vous arriverez à Anzème : c'est un misérable hameau tapi sous une masse de chênes et de châtaigniers comme un nid d'oiseau dans un buisson. Ses rustiques habitations communiquent entre elles par des traînes bordées d'aubépine et de sureau. Ces rues de feuillages et de (leurs enferment comme les quartiers d'une ville les enclos cultivés , où le vieux buis croit à coté de la ruche d'abeilles. Les carrés de légumes , symétriquement encadrés
dans des bordures du thym, laissent encore place à des roses de Provins, qui s'enfoncent dans la haie comme pour regarder en dehors et brillent parmi la verdure. Le chaume des maisons est lui-même devenu parterre et nourrit des familles de giroflées jaunes , des guirlandes de houblon , des tapis de lierre , et jusque sur les marges du chemin serpentent des liserons de neige , qui se mirent dans l'eau courante échappée aux mille veines de la colline. Si vous suivez le cours de la Creuse, au sortir du village, vous aurez , en face du moulin qui s'élève élégant et fier sur la rive opposée , avec sa façade neuve , ses nombreux étages et son toit ardoisé , la garenne au fond de laquelle, humble et mélancolique, se cache le château seigneurial.
Par une soirée d'automne , deux jeunes gens étaient assis sur la terrasse de château d'Anzème. La soirée était belle : les étoiles brillaient au ciel, la lune montrait son pâle visage à travers le rideau de peupliers qui borde la Creuse. Tout dormait au village : le silence de la nuit n'était troublé que par le bruit de l'eau , qui se fâchait avec les cailloux de son lit, et par les aboiements des chiens qui hurlaient à de longs intervalles. Les deux jeunes gens étaient tristes et recueillis.
< C'est une étrange destinée , dit enfin le plus âgé en se levant et en prenant le bras de son jeune ami, que celle qui nous réunit dans ces lieux que tant de fois , sous les arbres de notre collège , nous nous étions promis de visiter ensemble. Cette destinée, je
voudrais !a dire heureuse , mais trop de jours ont passé sur les rêves de notre jeune âge. La vie est mauvaise pour tous : pourquoi donc m'avoir demandé le récit de la mienne? Vous autres, pour qui l'existence fut longtemps revêtue de riants et beaux aspects, vous donnez à vos premières douleurs je ne sais quelle importance qui vous rend à vos yeux le centre de toutes choses : vous prétendez alors être seuls à souffrir ce que tous ont souffert avant vous, et . à voir la vanité du malheur qui vous enivre , on dirait que votre àme, en se brisant , a dérangé l'harmonie du monde. Moi, pour qui la \ie n'eut jamais de caresses ni de sourires , j'ai compris de bonne heure la valeur réelle d'une àme solitaire et froissée dans l'immensité des êtres , et je sais pratiquer mieux que vous l'humilité de la douleur. Aussi en face de cette nuit, dont le recueillement semble promettre à mon récit une solennité épique qui sied mal à sa vulgarité, n'est-ce pas sans effroi que je vais vous confier le secret de ma misérable jeunesse ; et peutêtre le garderais-je enfermé dans mon cœur, si cette histoire ne devait vous offrir de grands enseignements de force et de résignation... Venez, ajoutat-il en entraînant son ami vers le perron de château. . . Cette demeure est inhabitée, ceux qui la peuplaient de gracieuses images ne sont plus : le monde les posséda sans les connaître, et moi, qui les ai connus, je reste ici-bas à les pleurer. -
Tous deux allèrent s'asseoir sur l'une des marches du perron. Le jeune homme resta longtemps
plongé dans l'amertume de ses souvenirs ; il parcourut longtemps de son triste regard la solitude des lieux qui l'entouraient; puis il commença d'une voi\
'mue le récit suivant.
J'avais vingt -cinq ans lorsque la mort de mon père me laissa possesseur d'une fortune médiocre et d'un trésor inappréciable. Ce trésor était ma sœur, qui comptait quinze ans à peine ; notre mère était morte en lui donnant le jour. Près d'expirer, mon père appela ses deux enfants à son chevet : il prit nos mains dans les siennes, et, après m'avoir confié solennellement le bonheur de sa fille , il nous fit jurer de nous aimer et de vivre unis. Ma sœur et moi nous nous jetâmes dans les bras l'un de l'autre ; notre père nous bénit et mourut. C'est de cet instant qu'a commencé ma vie : auparavant je n'étais guère qu'un enfant ; en me créant un devoir la mort de mon père me fit homme. Ce devoir je l'acceptai avec amour, avec orgueil ; je délaissai les projets ambitieux qui m'avaient longtemps souri ; je ne voulus point soumettre aux chances de leur succès l'avenir d'une tète si chère , et je lui sacrifiai avec transport les rêves de ma jeunesse.
Peut-être ne savez-vous pas tout ce que le ciel a
M AD A ME DE SU M AI E H l 1 L L t. ô
mis de tendresse et d'amour dans le cœur de deux pauvres enfants qui n'ont, après Dieu, d'autre appui ni d'autre famille qu'eux-mêmes ; peut-être ignorezvous tout ce qu'il y a de bonheur dans cette union sainte et fraternelle. Je ne crois pas que deux amants puissent , loin du monde, dans un élysée de leur choix, vivre des jours plus enchantés que ceux que j'ai vécus avec ma jeune sœur; nous étions deux amanfs, moins l'amour. Il y avait dans son affection pour moi toute la naïve expansion de son âge, et dans ma tendresse pour elle un sentiment de protection qui donnait à mon existence une grande solennité. Je compris dès lors que la poésie de la vie est dans l'accomplissement d'un devoir.
On nous voyait rarement à Saint-Léonard : Xancy préférait le séjour de notre petite propriété , que je faisais valoir et dont le revenu suffisait à nos besoins. Xousy vivions seuls et retirés avec la nourrice de ma sœur. L'hiver, qui est fort rigoureux en ces contrées, ne nous a jamais exilés à la ville. A moins que je n'y fusse appelé par les intérêts de notre modeste fortune , je ne m'y rendais guère que le dimanche pour accompagner Xancy à la messe; encore préférionsnous aller l'entendre à l'église d'Anzèmc lorsque le temps était beau et que les sentiers nous permettaient d'atteler la carriole.
XTous partions le matin aussitôt que le vent nous apportait le premier son des cloches , et le soir nous ramenait toujours à La Baraque. C'est ainsi que ma sœur appelait notre maisonnette. Vous pourriez en
voir d'ici la façade blanche et les volets verts, si la lune ne projetait sur elle les grandes ombres des chênes qui la dominent. La Creuse coule à ses pieds sous un berceau d'aulnes et de trembles, et les bois du coteau la protègent contre les bises de décembre et contre les ardeurs de l'été.
C'est là que nous avons vécu des jours d'une vie bien heureuse. Le monde n'excitait pas nos regrets : nous nous étions l'un à l'autre un monde toujours aimable. Xotre existence coulait paisible comme les eaux de notre rivière , mais jamais aucun nuage n'en altérait la limpidité. Pauvres à la ville, nous étions riches aux champs et nous faisions du bien aux pauvres de notre village. Ils nous le rendaient en bénédictions , et Dieu les exauçait toutes , car chaque jour donnait à ma sœur une grâce nouvelle , une vertu de plus. C'était bien un ange du Seigneur ; les vieilles femmes du pays l'appelaient leur fille et lui baisaient les mains ; lorsqu'elle traversait le hameau , un murmure d'admiration naïve s'élevait sur ses pas. Sa présence consolait les douleurs et doublait la joie de tous : les mourants croyaient à la vie lorsqu'elle allait s'asseoir à leur chevet ; il n'était pas d'heureuse fête si je n'ouvrais le bal avec elle dans la grange ou sous les ormeaux. Notre bonheur nous rappelait ces deux enfants de l'Ile-de-France dont nous avions lu les chastes amours et la touchante destinée ; mais , plus heureux qne nous , chacun d'eux avait une mère , et nous pleurions souvent la nôtre.
Je crois fermement qu'entre les choses qui exercent le plus d'influence sur notre vie tout entière, l'une est le premier livre que le hasard nous offre , l'autre la première femme que le ciel ou l'enfer nous envoie. Toujours est-il vrai que la lecture de Paul et Virginie décida de nos goûts , et que la direction de nos idées fut soumise à l'impression que notre âme en reçut. Xous nous étions fait un ami de ce livre, nous nous plaisions à établir de tendres et de mystérieux rapports entre ses héros et nous ; l'histoire de leur enfance était celle de notre jeunesse ; seulement, lorsque , seuls sous la châtaigneraie avec ce livre bien-aimé , nous arrivions au moment où Virginie va quitter son jeune ami pour aller chercher la fortune en France, nous nous promettions de ne nous quitter jamais.
Xous ne connaissions pas l'ennui , ni ces vagues aspirations qui fatiguent l'àme, ni ces rêveries oisives qui l'énervent et la frappent de stérilité, ni ces faux besoins qu'elle ne trouve jamais à satisfaire : chaque jour amenait ses travaux et chaque saison ses plaisirs ; notre vie était pure et religieuse. Je dis religieuse, car elle était pleine de la pensée de Dieu : c'était vers lui que notre âme s'élevait sans cesse, c'était lui qu'elle bénissait et qu'elle glorifiait à chaque instant dans la contemplation de nos félicités. C'était aussi une vie pure. Dans le monde il est bien rare ou bien difficile d'atteindre au terme de la journée sans avoir à déplorer quelque accroc fait à sa conscience : on se salit malgré soi au contact des
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hommes ; mais dans la vie dont je vous parle nous étions seuls avec Dieu et nous-mêmes : dans cette vie les idées s'agrandissent, le cœur se sanctifie ; le jouipasse, et le soir on s'endort dans la paix et dans l'innocence de son àme.
Je dois vous dire aussi que notre solitude n'était pas sans quelque élégance : jeune , j'avais cultive les lettres et les arts ; lorsque la mort de mon père m'appela à des occupations plus graves, je ne délaissai pas entièrement les premières, et j'élevai ma sœur dans l'amour des saintes études. C'était un grand charme pour moi, durant les longues soirées d'hiver, de l'initiera mes admirations, de la trouver accessible à toutes les nobles et grandes idées. Xous aimions les vieux livres ; nous aimions les romans honnêtes : les peintures du monde que nous offraient leurs pages nous rendaient notre solitude plus chère , et les orageuses amours de leurs héros nous faisaient apprécier le calme de notre union. Le bonheur est sous nos chênes , disionsnous , il est dans nos vallées , et sur le flanc de nos coteaux , et sur les rives de la Creuse. Et nous nous plaisions à répéter les vers du poète qui nous a dit la virginité de ses eaux en vers aussi limpides qu'elles. Xous aimions la poésie ; son langage sied aux âmes heureuses, comme le parfum des fleurs et le bruit du vent dans les bois.
Je vous ai dit qu'on nous chérissait au village : c'est que nous ne faisions pas comme le riche qui vient aux champs respirer la verdure, et qui les dé-
-MADAME DE 6UMMERVILLE. I
laisse pour la ville aux premières bises de l'hiver. L'homme des champs les aime peu ceux-là, mais, daus la simplicité de son cœur, il sait gré à ceux qui partagent ses mauvais jours et ne se dérobent point aux glaces ni aux frimas. Au reste rien n'est beau, rien n'est grand et mélancolique comme un hiver passé à la campagne : la nature a mille de végétation dont elle se pare alors avec coquetterie ; lorsque les monts , couverts de neige, etincellent au soleil, on les dirait plaques d'argent; les bois ont un aspect magique, soit que le brouillard les enveloppe, soit que le givre pende en grappes brillantes à leurs branches ; la fumée bleuâtre des toits s'élève tristement à travers les chênes blancs: ton! est grave et silencieux : les corbeaux volent lourdement dans la plaine, le rouge-gorge vient, comme un hôte, frapper du bec et des ailes aux v ilres ; la nuit est plus solennelle, le vent gémit aux portes, les arbres craquent, les loups hurlent au loin, la neij dans le sentier sous les pas du paysan attardé. Mais hélas ! mes beaux jours ont passé : la nature a perdu les charmes qui l'embellissaient, et, soit que l'hiver étende sur nos campagnes son manteau de neige, soit que nos arbres déplissent leurs feuilles au souffle du printemps, soit que l'automne nuance à l'infini les teintes de nos bois et de nos monts, ces lieux sont désormais mornes et désolés pour moi.
Il y avait dix-huit mois que nous vivions ainsi, lorsque Xancy devint triste. Je la voyais dans le même jour, souvent dans la même heure , absorbée par
une sombre mélancolie et emportée par une gaieté bruyante, passant brusquement de la tristesse à la joie, tour à tour impérieuse et soumise, se dérobant à mes caresses et venant pleurer dans mon sein. Ce fut à cette époque que le basard me lia avec le jeune Albert.
Peut-être, en venant de Saint-Léonard à Anzème, avez-vous remarqué, entre la ville et le village, une maison solitaire donnant sur le sentier et adossée à la montagne : c'est là que demeurait Albert, jeune bomme sans famille et sans nom, élevé par les soins d'un homme austère et grave qui n'était pas son père. Cet homme se nommait Saint-Estève. IL Saint- Estève, médecin à Saint-Léonard, s'était retiré, jeune encore, dans la maison du sentier, avec un enfant nouveau-né qu'il éleva loin de la ville : cet enfant était Albert. Qui était-il et d'où venait-il? On en parla longtemps dans le pays , puis on n'en parla plus. M.- Saint-Estève fut impénétrable pour tous, et pour Albert lui-même : lorsqu'il mourut, laissant à son fils adoptif la maison du sentier et douze cents francs de rente, tout son avoir sous le ciel, le jeune homme ne put obtenir de lui le moindre éclaircissement sur sa naissance , le vieillard emporta son secret au tombeau. Albert se rappelait seulement que, par une nuit obscure, il avait été conduit, tout enfant, vers une femme jeune et belle qui l'avait couvert de baisers et de larmes ; c'étaient là tous ses souvenirs de famille. On pensa généralement, on pense encore à la ville , qu'il était fils naturel de la
sœur de M. Saint-Estève, qui disparut de Saint-Léonard aussitôt l'apparition d'Albert, et que le pays ne revit plus jamais.
Albert avait dix-sept ans lorsque je le connus ; AI. Saint-Estève vivait encore. Je connus Albert et je l'aimai. Ce n'est pas que le ciel eût rais de grandes sympathies entre sa nature et la mienne ; mais j'aimais en lui les grâces de la jeunesse, qui n'étaient plus en moi ; il m'apparaissait comme le rêve charmant de mes poétiques années, et je me sentais attiré vers lui par un charme irrésistible. Je ne crois pas qu'aucun jeune homme ait jamais réuni avec plus de bonheur toutes les séductions de son âge ; esprit vif et cœur ardent que dévorait incessamment l'amour du bien et du beau, gaieté naïve et mélancolie douce, nature à la fois active et rêveuse, enthousiaste et craintive, joyeuse confiance dans l'avenir, chaleureuses expansions de l'àme, illusions enchantées, il y avait en lui tous les trésors de la jeunesse. A l'extérieur c'était un enfant délicat et frêle, brusque et timide, remarquable par l'éclat de ses yeux, la blancheur de son teint, et la mobilité de sa physionomie, qui rendait admirablement toutes les sensations de son àme. Les femmes de Saint-Léonard le trouvaient laid et le détestaient assez généralement. Il est vrai que c'était un garçon peu galant près de ces dames , et que leur aspect seul le faisait fuir comme un chat sauvage. Au pays il passait pour original. Cette dénomination est encore une flétrissure qu'infligent sans pitié les habitants de nos pc-
tites villes à tout être que Dieu, dans sa miséricorde, n'a pas créé à leur image.
Xotre intimité fut rapide. Albert, qui n'avait encore trouvé que M. Saint-Estève à aimer , m'aima bientôt d'une passion véritable. Je trouvai même dans l'affection de ce jeune homme quelque chose de trop féminin qui m'embarrassait parfois ; je l'eusse désiré plus calme et plus austère. Je craignais aussi qu'il ne s'abusât sur la nature de mon amitié pour lui, et que, la trouvant plus recueillie que la sienne , il ne la crût moins sûre et moins réelle. A dix-sept ans , à l'âge qu'avait Albert alors, l'amitié et l'amour ne sont que de tendres épanchements de l'àme : l'expérience des faits n'est comptée pour rien , et qui dit le plus ou le mieux semble toujours le plus aimant.
La veille du jour où je connus Albert, j'avais conduit Xancy à la ville, chez une amie de notre mère ; j'espérais qu'elle y trouverait des distractions aux vagues inquiétudes que lui jetaient la solitude , le printemps et la jeunesse. Elle passa le mois d'avril à Saint - Léonard ; ce fut durant son absence que je me liai avec mon jeune ami. Tous les matins il venait en chassant à La Baraque; le soir, pour aller voir Xancy , je prenais par Anzèmj , et ne laissais Albert qu'à la maison du sentier. Malgré le vif désir qu'il prétendait avoir de connaître ma sœur, j'essayai vainement de l'entraîner avec moi à la ville , je ne pus jamais l'attirer au delà des premiers peupliers de l'avenue qui conduit au faubourg.
a Vous êtes heureux, me dit -il un soir qu'il m'avait accompagné jusqu'à ces dernières limites, vous êtes heureux, Maxime : vous avez une sceor, et vous vous aimez. Allez , ami , la serrer dans vos bras. Je ne suis point jaloux de vos félicités, et croyez que mon cœur les partage Lien vivement ; mais l'aspect de votre bonheur me ferait cruellement sentir l'isolement où j'ai toujours vécu ; généreux que vous êtes, vous le sentiriez aussi, et ma présence générait les transports de votre tendresse »
A ces mots, il s'éloigna après m'avoir pn main , et depuis je n'osai plus lui parler de m !
M. Saint-Estève étant tombé malade, je restai plusieurs jours sans voir Albert. In matin d profita du repos de son père adoptif pour accourir à La Baraque. C'était le premier jour de mai : notre village était embaumé d'aubépine ; les paysani avaient planté devant notre porte un arbre couronné de Heurs, et les oiseaux chantaient dans les blanches. Précéd deux chiens, le fusil sur L'épaule , Albert entra brusquement dans notre maisonnette, et se précipita dans le salon, espérant m'y trouver et me sauter au cou. Il ne m'y trouva pas, mais au fond du salon, en face de la porte, une jeune fdle était assise , vêtue d'une robe blanche, et lisait : son front était penché, ses longs cheveux blonds tombaient en détordre sur son cou et sur ses yeux. Des fleurs moins fraîches qu'elle l'environnaient de leurs parfums, et son grand lévrier blanc, avec un collier de perles bleues, reposait à ses pieds. A l'apparition d'Albert, \aneyse
leva en rougissant, et lui, plus rouge qu'elle, plus rouge que les roses de Provins qui montraient leur visage écarlate dans la haie de notre verger , il s'arrêta devant elle, muet, immobile et comme frappé par la baguette des fées. Cependant les deux chiens d'Albert faisaient un vacarme horrible ; le lévrier, qui s'était levé en même temps que sa jeune maîtresse, se tenait entre elle et le jeune homme, le poil hérissé, les jarrets tendus, les yeux étincelants , et montrant à ses deux adversaires ses dents blanches et acérées. J'arrivai heureusement pour mettre fin à cette scène étrange , et je jouai le rôle de la Fatalité des anciens, qui ne manquait jamais d'intervenir au moment le plus inextricable de la péripétie.
Albert oublia qu'il n'était venu que pour une heure à peine , et la journée se passa dans une douce intimité. Xous prîmes nos repas sur le bord de la rivière ; nous dansâmes, avec nos paysans, la bourrée sous les ormeaux. Sur le tard, Xancy voulut montrer à Albert les curiosités du village : nous visitâmes ensemble l'église gothique avec son auvent de tuiles moussues, la croix de bois jetée sur le bord du sentier, la fontaine dont l'eau guérissait les malades et préservait de la fièvre. Il y avait une chronique sur cette source merveilleuse , que protégeait une madone de pierre blanche parée de plaques de verre, de rubans fanés et de fleurs desséchées : Nancy conta la chronique avec foi ; elle se signa devant la madone. Puis, lorsque le soleil se fut caché derrière les montagnes
de la Creuse , nous prîmes le chemin d'Anzème. Le ciel était pur, les sentiers parfumés; le rossignol chantait dans la haie, les insectes ailés bourdon naient dans l'air de la nuit. \os chiens jouaient autour de nous, et nous allions lentement, parlant de choses et d'autres : une conversation rieuse, amicale, mélancolique, brisée: on s'aimait, on se connaissait depuis dix ans, on devait se revoir tous les jouis. \ous arrivâmes ainsi jusqu'à Anzème, et Albert nous entraîna sur cette terrasse qui s'étend devant nous ; le château , comme aujourd'hui , était alors inhabité.
« Contemplez, nous dit Albert, ces tourelles noircies et délabrées qui laissent pendre des touffes de violiers et de pariétaires, cette façade lézardée qu' porte encore au front l'écusson féodal , cette girouette fleurdelisée qui crie sur la chapelle dégénérée en colombier; voyez ces volets brisés que but le vent, ces fossés où poussent les ronces, les pierres disjointes de ce perron, entre lesquelles croissent de longues herbes. C'est de la poésie qui s'en va, comme toute poésie en France : il faut se hâter d'en jouir avant que le temps et l'industrie en aient enlevé jusqu'aux derniers vestiges. J'aime ce vieux château, ajouta-t-il; cette habitation délaissée de ses maîtres me plaît ; c'est là peut-être ce qui m'a toujours attiré vers elle. Son aspect silencieux a pour moi des charmes de rêverie que je ne saurais dire , je trouve dans son abandon et dans celui où j'ai grandi je ne sais quels rapports qui semblent établir entre nous
de mystérieuses sympathies. Avant de vous connaître, ami, c'était le but accoutumé de mes promenades solitaires , souvent encore je viens y rêver le soir. Vous, mademoiselle, qui contez les chroniques avec tant de grâce, demanda-t-il à ma sœur en souriant, n'auriez-vous pas quelque touchant récit à nous faire sur cette mélancolique demeure?
— L'histoire de ces lieux est récente , lui dis-je , et vous la connaissez sans doute. Aurélie de Sommerville disparut d'Anzème un an avant la mort de sa mère : les motifs de sa disparition restèrent toujours un mystère dans le pays, et les commentaires auxquels se livrèrent les habitants sur son départ ou sur sa fuite furent si absurdes , si divers , qu'il est inutile d'en rapporter un seul. Mademoiselle de Sommorville pouvait avoir seize ans alors. La mère mourut chargée de la haine de tous...
— Mais assez malheureuse et assez délaissée , s'empressa d'ajouter Xancy , pour qu'après sa mort il lui fut pardonné bien des choses ici-bas et làhaut.
— Depuis, bien des années se sont écoulées, repris-je, et ce château n'a pas revu la fille de ses anciens maîtres.
— Dieu veille sur elle ! s'écria Xancy : on dit qu'elle était bonne pour les pauvres.
— Les pauvres l'ont retrouvée , » dit Albert en contemplant la jeune fille avec amour.
Xancy baissa les yeux.
Je pressai la main d'Albert, et nous nous sépa-
rames. La nuit était froide , le vent fraîchissait , et je sentais le bras de ma sœur qui tremblait sur le mien.
Ce qui devait arriver arriva : ces deux jeunes gens se virent , et s'aimèrent ; moi , simple que j'étais , je n'avais rien prévu ! imprudent, je n'avais pas compris que ces deux âmes offertes l'une à l'autre s'abîmeraient dans le même amour, comme ces flammes inquiètes qui s'attirent et se confondent ! Je voyais Nancy tressaillir et pâlir à l'arrivée d'Albert, je la voyais triste etpensive lorsqu'il s'éloignait le soir ; Albertétait près d'elle craintif et sans esprit, près de moi distrait et rêveur ; son amitié n'était plus caressante , celle de ma sœur était moins tendre aussi : je voyais tout, je ne comprenais rien. Je souffrais de la nature nouvelle de leur affection , et je ne l'expliquais pas , je ne devinais pas que leurs cœurs échangeaient les richesses et l'activité qui ne trouvaient auparavant qu'à se répandre sur moi seul ! Enfant ! 6 enfant que j'étais !
M. Saint-Estève était mort, j'avais accepté avec joie la tutelle de son fils adoptif. Un soir Albert m'entraîna dans le sentier et me dit :
« Je n'ai plus que vous au monde, je suis libre,
et j'aime votre sœur. Je n'ai pas de nom à lui offrir, ma fortune est moindre que la vôtre, mais je l'aime, nous nous aimons. D'amis que nous sommes, voulezvous que nous devenions frères? »
Cette déclaration imprévue m'atterra.
i Vous vous aimez, dis-je sévèrement, et moi je l'ignorais!... Albert, vous avez mal agi.
— Oh ! mon ami , s'écria le jeune homme , nous l'ignorions aussi, et le jour où nous nous sommes dit que nous nous aimions, nous ne nous l'étions pas encore dit à nous-mêmes. Notre cœur le sentait et n'en convenait pas ; ce ne fut qu'hier que nous l'apprîmes tous les deux. Je ne sais comment cela se fit : uu quart d'heure avant j'étais assis près de votre sœur : je rencontrai sa main, que j'osai presser à peine, et notre amour se révéla sans qu'il nous fût venu à l'esprit de nous y livrer ou de nous en préserver. Maxime , pardonnez-moi. s
Ces paroles me rassurèrent : il était temps encore de porter remède au mal que je n'avais pas su prévoir.
- Vous vous aimez ! lui demandai-je ; et qu'espérez-vous à cette heure?
— Xous donner du bonheur, mettre en commun nos bons et nos mauvais jours.
— En prose, vous voulez vous marier, luidis-je eu souriant.
— Xous le voulous,* me répondit d'un air résolu cet homme de dix-sept ans.
Xous aperçûmes une robe flotter le lon^- de la haie,
MADAME Ut SOMMEIUILLE. lu
l'arrivée de Xancy nous força de nous interrompre. J'engageai Albert à retourner à Anzème , et promis d'aller le lendemain lui porter ma réponse.
Je le laissai partir, et j'éloignai ma sœur; j'avais besoin de solitude , j'allai sur les rives de la Creuse réfléchir aux paroles d'Albert. Dussiez-vous m'actuser d'égoïsme, mes premières réflexions furent toutes de douleur et d'amertume. Vieux jeune homme, depuis longtemps guéri de cet état nerveux et maladif que vous nommez l'amour, j'avais trouvé le bonheur dans une affection plus paisible et plus sure , et je n'avais jamais songé que ce bonheur dût m'échapper un jour. La révélation d'Albert me présenta la vie sous un nouvel aspect; elle me poussa rudement vers la réalité , et le voile de mes illusions dernières se déchira. Je compris alors que je n'étais pour ma sœur qu'un appui transitoire, que la vie lui réservait des affections plus vives, des félicites plus douces que celles d'une union fraternelle ; je le compris , et je fus jaloux : j accusai la vie et ma sœur. Chère ombre, pardonnez-moi! je savais aussi les tourments du nouvel avenir qui s'ouvrait devant vous, et, pressentant l'orage qui devait vous briser, j'entrevoyais avec effroi le jour où votre destinée se détacherait de la mienne. Oh ! pourquoi , jeune fleur, via tendresse jalouse ne vous a-t-elle pas cachée sous l'ombre de nos bois! pourquoi n'ai -je pas laissé vos parfums s'exhaler dans la solitude! pourquoi mon aveugle conliance vous a-t-elle livrée aux tempêtes du monde ! Hélas ! vous étiez trop frêle :
votre éclat a pâli bien vite , et le premier souffle du malheur avait à peine glissé sur votre front que vous vous penchiez pour mourir.
Maxime s'interrompit , et demeura longtemps plongé dans la contemplation silencieuse d'une jeune et céleste image, puis l'autre jeune homme ayant affectueusement appuyé sa main sur l'épaule de son ami , celui-ci reprit en ces mots le cours de son récit :
a Lorsque j eus étouffé l'impression douloureuse que j'avais reçue des paroles d'Albert , j'étudiai la conduite que j'avais à tenir dans les circonstances présentes , je passai la nuit à me tracer la ligne de mes devoirs.
Je résolus d'abord de respecter le secret de Xancy et de ne point aller au-devant de ses confidences. Il y a dans le cœur d'une jeune fille, lorsqu'il s'ouvre à l'amour , tant de délicatesses imperceptibles à la grossière nature de l'homme, que la main seule d'une mère peut y toucher sans le flétrir. Au jour levant je partis pour Anzème et j'allai trouver Albert. La matinée fut employée à discuter divers intérêts relatifs à la succession du défunt.
* Il est des intérêts plus chers, i dit enfin l'impétueux jeune homme en froissant avec impatience les titres et les parchemins.
Puis il se tut brusquement et me regarda avec anxiété.
«Je vous comprends, lui dis-je. Ecoutez-moi. Vous aimez ma sœur, mais en êtes-vous sur? avez-
vous réfléchi sur la nature de vos sentiments pour elle, et, jeune que vous êtes , n'êtcs-vous pas emporté seulement par la fougue de vos désirs ? Ma sœur vous aime , mais son amour est-il autre chose que ce vague besoin d'aimer que nous répandons , au matin de l'existence , sur tout ce qui nous entoure? n'est-ce pas l'iustinct d'un cœur qui s'éveille plutôt que la tendresse d'une âme réfléchie? Enfants tous les deux, vous ne savez rien de la vie : à votre âge le cœur prend souvent pour l'amour l'inquiétude brûlante qui le cherche et l'appelle ; il se livre follement ; mais l'erreur est rapide, le désenchantement suit, et la douleur est éternelle. Je crois cependant, oui, je le crois, Albert, que le bonheur de ma sœur est en vous et votre bonheur en elle ; je trois vus âmes dignes de s'unir, et je n'hésiterai point ù vous confier un jour le trésor que j'ai reçu de mon père mourant, si vous en êtes digne encore ; mais ce trésor, enfant, il vous faudra le conquérir. Votre nature est belle et généreuse , vous êtes pur et ardent au bien, mais vous n'avez encore ni lutté ni souffert. Ces éléments de grandeur que Dieu a mis en vous résisteront-ils aux assauts du monde ! les fleurs de votre printemps amèneront-elles leurs fruits? Au* prises avec la vie , sortirez-vous noble et sans tache de la lutte ? Voyez , Albert ; consultez vos forces : le combat vous est offert , ma sœur en sera le
' prix.
— Parlez ! s'écria-t-il : je suis prêt à subir toutes
Jes épreuves !
— Bien, jeune homme. Les épreuves seront longues et rudes , mais la victoire sera belle et glorieuse.
— Parlez -donc ! s'écria de nouveau Albert ; il n'y a que les médiocres courages qui marchandent le bonheur.
— 0 mon fils ! lui dis-je , j'ai vu bien de jeunes courages entrer ainsi dans la carrière le front levé et l'humeur altière , puis s'en retirer au bout de quelques pas , humbles et la tète baissée ! j'ai vu s'appauvrir de bien riches espérances , se flétrir bien de jeunes arbustes chargés comme vous de bourgeons et de fleurs ! Vous vous êtes abusé si vous avez cru la vertu facile : les sentiers en sont escarpés et glissants, le pied le plus ferme y trébuche.
— L'amour de votre sœur me soutiendra, dit Albert.
— Allez donc vous soumettre au creuset de la vie. Que feriez-vous dans ces campagnes? Vous n'avez point pensé que je pusse livrer à l'inexpérience de votre âge la chère destinée de Nancy. Partez , allez apprendre à Paris les hommes et les choses ; embrassez une carrière, assurez votre avenir : celui de ma sœur en dépend. Le hasard peut vous ravir la fortune qu'il vous a donnée : cherchez dans le travail et l'étude une existence moins précaire. Chaque automne vous ramènera près de nous ; puis lorsque vous serez homme, si l'absence, le temps et la réflexion n'ont point éteint votre amour ni celui de ma sœur , si vos cœurs . mûris par les années ,
s'entendent encore et se répondent, alors je les i errai sans effroi s'engager par des liens éternels. » Et, comme Albert ne répondait pas :
« Votre courage faiblirait-il déjà ? lui dis-je , ou le prix de la lutte vous semble-t-il mériter moins d'efforts ?
— Je partirai ! s'écria-t-il enfin d'une voix étouffée.
— L'automne s'achève, ajoutai-je aussitôt , nous louchons à novembre , les cours à Paris vont s'ouvrir : médecin ou légiste sous huit jours il vous faudra partir.
— Je partirai sous huit jours, dit-il encore en essuyant les pleurs qui roulaient dans ses yeux.
— Viens donc dans mes bras, m'écriai-je en l'attirant vers moi. Que l'amour de \anry te protège, qu'il soit ton ange gardien et qu'il te rouvre de Ml ailes ! Si tu liens tes promesses, je tiendrai mes serments. Sèche donc tes pleurs, ô mon frère I
— Durant ces longues années, dit Albert , votre corar me res!era-t-il ami ? tandis que je lutterai contre le monde, ne lui obéirez-vous point, et, vous rappelant que je suis sans famille, ne rhenhere/vous pas une alliance plus glorieuse ?
— Taisez-vous, lui dis-je, et croyez en moi! Dans l'accomplissement de mes desseins le monde sera compté pour rien , et pour tout le bonheur de ma sœur et le votre. Si jamais je vous demandais compte de vos aïeux, répondez-moi par vos vertus, t
Il fut décidé qu'Albert partirait au premier novembre pour aller suivre i\n cours de droit à Paris»
Je profitai du reste de son séjour à Anzème pour prendre connaissance de ses affaires , que je devais régir , et pour lui donner quelques règles de conduite que m'avait enseignées l'expérience. Il fut convenu que Xancy ne serait instruite de nos projets que le jour même du départ. Ce jour arriva bien vite. La diligence devait prendre Albert à neuf heures du soir sur la route de Paris : à six heures nous étions réunis tous trois dans le salon de La Baraque et nous regardions brûler, dans une méditation mélancolique, les tisons enflammés du foyer. I ne lampe nous éclairait seule , on n'entendait que le pétillement de la flamme et le sifflement de la bise qui faisait trembler les volets et claquer les tuiles du toit. Xancy ne savait rien encore ; mais une triste appréhension pesait sur son âme, et son regard interrogeait avec angoisse la morne tristesse de notre visage. Le timbre de la pendule , qui frappa sept coups, nous tira brusquement, Albert et moi, de la rêverie où nous étions plongés : nous nous levâmes tous deux en silence. Xancy se leva en même temps, pâle, tremblante, et nous demanda : i Qu'avezvous ? 1
Je me retirai dans l'embrasure d'une croisée , et j'entendis Albert qui lui dit : a Je pars, je vais à Paris travailler à mon avenir et au vôtre ; si vous me gardez votre foi, votre frère nous unira lorsque je vous aurai méritée. »
A ces mots, Albert se couvrit la figure de ses mains et fondit en larmes. Xancy , tout éplorée , s'échappa
du salon et se réfugia dans sa chambre. Je chargeai sa nourrice de veiller sur elle et j'entraînai mon malheureux ami.
a Soyez fort, lui disais-je , acceptez la douleur avec reconnaissance : l'homme qui n'a pas souffert est un homme incomplet , le bonheur l'énervé ; trempé dans la douleur, il en sort brillant comme l'acier. Vous êtes bien jeune pour souffrir , mais ce sont de nobles souffrances : fécondes en talents, fertiles en mérites, elles élèvent notre âme et la purifient ; ce sont des hôtes que Dieu n'envoie qu'aux fils de son amour, et qui laissent toujours le germe de quelque vertu dans l'asile qu'ils ont habité, n
Une fois hors du sentier , je le fis asseoir près de moi sur un des tas de pierres qui jalonnaient la marge du chemin , et là , enveloppés de nos manteaux, nous attendîmes la voiture. Albert était épuisé d'émotions et se soutenait à peine.
« Je laisse mon cœur en ces lieux, dit-il en promenant son regard sur les coteaux brumeux que tant de fois nous avions parcourus ensemble.
— Et le nôtre vous suivra partout , » lui dis-je en le pressant dans mes bras.
La voiture venait de s'arrêter devant nous ; le conducteur, appuyé sur la portière ouverte, attendais le jeune voyageur. Albert m'embrassa, et se jetant dans la rotonde, il abaissa le store et me tendit la main. Je la pris dans la mienne , et malgré la glaise qui s'attachait à mes pieds et rendait la marche pénible, j'allai ainsi près de la voiture , jusqu'au
sommet de la colline. Là, les chevaux partirent au galop , et le vent m'apporta le dernier adieu de mou ami.
Je m'en retournai triste , mais bien avec moimême : j'avais préparé l'avenir de ma sœur, je venais d'éloigner les dangers qui menaçaient sa jeunesse et son inexpérience. Rentré à La Baraque , Nancy refusa de me recevoir. Le lendemain je la trouvai grave et silencieuse , et durant plusieurs jours il ne fut pas question d'Albert entre nous.
Xotre vie , longtemps ébranlée par ce choc imprévu, reprit enfin un calme apparent. J'amenai doucement ma sœur à me parler de son amour, je lui soumis les dispositions que j'avais prises pour assurer sou repos dans le présent et son bonheur dans l'avenir : elle approuva tout et me remercia avec effusion. Son humeur redevint égale ; son cœur trouva, dans les lettres que m'écrivait Albert, une distraction aux regrets de l'absence. Xous parlions souvent de notre jeune ami : sans encourager la passion de Nancy, je l'écoutais avec indulgence ; je rassurais son àme inquiète ou j'en modérais l'essor , renforçant tour à tour et adoucissant les teintes de la vie , selon que son imagination attristée la revêtait fie som-
bres couleurs , ou qu'égarée par l'espérance , elle la parait d'un éclat trop brillant. Je cbercbais ainsi à la préserver de ces exagérations de sentiment qui nous poussent sans cesse bors de la réalité. C'est dans cette pensée que je n'avais pas permis à ces deux jeunes gens de s'écrire durant les premières années de leur séparation. A leur âge l'amour, dans l'expression, est toujours au delà du vrai : à ses brûlantes promesses l'esprit s'pxalte, la tète s'enflamme, et, lorsque arrive le jour de leur réalisation, l'imagination reste froide, et pleure ses rêves enchantés. Pour moi, j'aimais les lettres d'Albert : je suivais dais leurs pages les développements de sa raison, j'y retrouvais à ebaque ligne la candeur de son âme, la vivacité île son esprit, et cette présomption naïve qui va si bien à la jeunesse.
\otre biver se passa de la sorte. Au printemps la monotonie de cette contrée fut troublée par un événement qui arracba à l'étonnement du pays plus d'exclamations et d'épitbètes qu'à madame de Sevigné le mariage d'une petite-fille de Henri IV avec un cadet de Gascogne. Il y eut explosion de surprise : la nouvelle occupa la veillée des laboureurs ; les saloiu de Saint-Léonard se ruèrent avidement sur cette curée offerte à leur méchanceté , et l'activité de leur sottise > exclusivement absorbée , laissa reposer durant plusieurs mois ce qu'il y avait dans la ville d'àmes droites et généreuses.
Cet événement fut le retour d'Aurélie de Sommerville au château d' Anzème. Elle l'avait quitte à seize
ans , et dix-huit ans s'étaient écoulés sans qu'on eût entendu parler d'elle. Après dix-huit ans d'une existence errante et agitée elle revint, seule et lasse de toutes choses, pour se reposer et s'éteindre dans le domaine de ses ancêtres. On ne savait rien de sa destinée, on l'appelait madame de Sommerville. Son cœur dut se serrer lorsque , après tant de mauvais jours , elle revit les lieux où elle avait promené son enfance folâtre et sa jeunesse rêveuse , et que , brisée par les orages qu'elle avait essuyés , elle retrouva élancés et robustes les peupliers qu'elle avait laissés frêles et délicats comme elle. Etrangère dans ce pays , où la mort et l'oubli lui avaient enlevé les affections de son jeune âge, madame de Sommerville évita soigneusement toute relation avec Saint-Léonard. Résolue à vivre seule , elle se voua tout entière au bien-être de son village. Elle pensait que les châteaux sont la providence des campagnes. A la ville on l'accusait d'orgueil, mais elle laissait dire : on la bénissait dans les champs.
Un mois à peine avait passé depuis son retour que je fus conduit vers elle par les intérêts d'Alberl. L'intendant des domaines de madame de Sommerville , vieillard entêté et borné , élevait depuis longtemps des contestations sur une longue étendue de bruyères dont je réclamais la propriété pour mon pupille. Je soumis d'abord mes prétentions au vieillard, qui persista dans les siennes. Alors, pour éviter un procès onéreux , je me décidai à recourir à madame de Sommerville elle-même, persuadé que son
esprit éclairé m'accorderait bientôt justice et raison. Je ne m'y résignai , je l'avoue , qu'après de longues hésitations : je craignais que , se méprenant sur les véritables motifs de ma visite , elle ne l'attribuât à la curiosité indiscrète dont la poursuivait le pays. Je partis donc par une matinée de mai ; j'arrivai bientôt à Anzème. Je traversai la garenne , et je trouvai madame de Sommerville qui se promenait seule sur la terrasse du château. Elle ne m'était jamais apparue que de loin, à cheval, à travers les feuilles nouvelles : je m'étonnai de la trouver si belle et si jeune. Je m'avançai vers elle, et, après lui avoir décliné mon nom et mes qualités, je lui exposai succinctement l'affaire qui m'amenait à Anzème. Madame de Sommerville ne me laissa pas achever.
«Monsieur, me dit-elle avec bonté, je suis heureuse de vous voir : votre nom ne m'est pas étranger, j'ai gardé souvenir de votre famille. Je me rappelle que, tout enfant, vous accompagniez votre père au château. Votre père avait la taille élevée, le front chauve, le regard sévère; c'était un homme d'une haute probité ; vous , monsieur , vous étiez brun comme aujourd'hui, et vous aimiez à jouer avec moi sur l'herbe de la garenne. Vous l'avez oublié? C'est qu'il y a si longtemps ! vous n'étiez qu'un enfant alors/ A votre nom mon cœur a tressailli , il m'a semblé voir glisser devant moi l'ombre de mes jeunes années... Eh bien! monsieur, ajouta-t-elle presque aussitôt , plus heureux que moi, avez-vous conservé quelques-uns des vôtres? le temps a-t-il épargne
vos parents , vos amis ? Sans doute , vous voilà si jeune encore ! Le temps, hélas ! n'a marché que pour moi!
— Madame, lui dis-je, il marche pour nous tous, et personne ne lui échappe : il ne me reste qu'une sœur.
— Vous avez une sœur, demanda- 1 -elle vivement... jeune?
— Oui, madame.
— Belle aussi?
— Oui , madame.
— Et vous vous aimez? vous vivez aux champs , seuls, unis , heureux ?
— Oui, madame. »
Elle demeura quelques instants pensive.
« Je ne croyais pas, dit-elle en passant son hras sur le mien et en m'entrainant vers le perron, que cette misérable contrée recelât un couple aussi gracieux, un bonheur aussi suave. Je veux connaître
votre sœur : je l'aimerai, je serai sa mère Frank,
dit-elle à l'un de ses serviteurs , vous mettrez un couvert pour monsieur.... Vous déjeunez au château, ajouta-t-elle en s'adressant à moi Quelle
affaire avez-vous à me conter? Je vous donne raison d'avance. »
Je lui fis part de mes réclamations en faveur tf Albert.
v. Albert! s'ecria-t-elle aussitôt saus entendre la question de droit que je lui expliquais de mon mieux. . . iju'est-ce que cela , Albert? i
MADAME DE SOMMER l ILLE. il
Je lui contai la vie de ce jeune homme, mais sans parler de son amour pour Nancy, Aladamc de Semmerville m'ecouta avec intérêt, et m'adressa plusieurs questions relatives à mon pupille.
« Il faut que ce vieil intendant ait achevé de perdre la raison ! dit-elle avec humeur... Frank, priez M. Hubert de passer au salon. »
Xous étions à table lorsque M. Hubert entra.
s Vous voilà, monsieur! s'écria madame de Sommerville en laissant tomber son regard irrité sur le pauvre intendant, qui tremblait devant elle. Avczvous résolu ma ruine, monsieur.'' voulez-vous me dépouiller de tout mon avoir, gaspiller ma fortune , amener la misère à ma porte? En vérité, monsieur, vous avez une singulière façon de régir mes biens et de prendre mes intérêts ! Vous savez combien le défrichement de ces bruyères est coûteux, vous savez que leurs produits sont nuls, et vous disputez au tuteur de II. Albert dix arpents de ces terrains ingrats! Eussiez-vous le droit pour VOOf, vous auriez tort cent fois de chercher à le faire foie», car c'est un droit onéreux, et dès aujourd'hui j'y renonce. Oue M. Albert garde ses bruyères , et vous, monsieur, tâchez à l'avenir de veiller avec plus de tact et de circonspection au\ intérêts que je vous ai confies. »
Le malheureux Hubert se tenait au milieu du salon, pâle, les bras pendants et la bouche béante: je crois qu'il y serait encore si madame de Sommerville ne lui eût tendu sa main avec une grâce parfaite.
i Allons! dit-elle en souriant, je vous pardonne. Placez-vous près de moi , et partagez notre déjeuner. Il est bien frugal; mais, mon pauvre ami, si je vous laissais faire , je ne sais vraiment pas jusqu'où vous réduiriez, avant quelques années, la simplicité de mes repas, s
Et, se tournant vers moi :
— Je vous sais gré , monsieur, de vouloir bien prendre à votre charge ces dix arpents de terre...
— Mais, madame , s'écria le vieillard , qui n'était pas encore revenu de sa stupéfaction , il y a quinze arpents...
— Je ne vous croyais coupable que de dix, répondit madame de Sommerville ; je vous pardonne les cinq autres en faveur de votre franchise. »
Durant le reste de la journée j'observai madame de Sommerville. Sa beauté survivait aux ravages de la douleur : sa taille était droite et jeune, sa toilette, bien que sans recherche, élégante et presque coquette ; la grâce de son sourire faisait oublier la sévérité de ses traits, l'éclat de ses yeux animait la pâleur de son visage ; ses cheveux, relevés sur son beau front, tombaient autour de son cou en boucles brunes et épaisses. Affable sans prétention , elle captivait d'un geste % d'un regard; sa voix, douce et voilée, était à elle seule une fascination; l'aristocratie de ses manières , qui se ployait merveilleusement à toutes les exigences, eût apprivoisé les préventions les plus hostiles. C'était une de ces femmes qui ne vieillissent pas, qui restent toujours femmes à
l'âge où les sexes s'effacent, où l'on n'est plus qu'un vieillard , comme au berceau l'on n'était qu'un enfant ; au reste cœur sceptique , âme ennuyée , se passionnant pour tout et se lassant de tout, avide de distractions et ne cherchant que l'oubli d'ellemême : telle m'apparut au premier aspect madame de Sommerville.
.Vous parlâmes à plusieurs reprises de ma so-ur et d'Albert : madame de Sommerville s'arrêtait avec complaisance sur les détails de l'amitié qui nous unissait tous les trois.
■ Aimez-vous, me disait-elle, et longtemps et toujours : il n'y a que cela de bon sur la terre, le reste ne vaut pas un regret. Moi, comme vous, j'ai bien aimé aussi, et j'inspirai dans mes belles années plus d'une affection fervente ; mais l'ingratitude m'a tout enlevé, la mort seule m'a laissé des amis... Puissiez-vous ne jamais comprendre le sens de ces tristes paroles! mais, si vous suivez la route commune, vous verrez qu'il est doux à celui qui vieillit d'avoir perdu des êtres aimés au matin de l'existence : ceu\là du moins ne trompent pas; leur image se conserve pure et gracieuse, nous pouvons les aimer toujours. Cruelle vie, monsieur! Xous pleurons les vivants, et les morts nous restent seuls. Heureuses donc les amitiés, heureux trois fois les amours qui n'ont pas attendu pour s'éteindre l'ingratitude et l'inconstance, ces lois d'une destinée de fer, et que la mort a tranchés dans la fleur de leurs beaux jours! Cela s'appelle mourir à propos. »
34 MADAME DE SOMMERYILLE
IVous étions arrivés à la porte de la garenne.
i Adieu, monsieur, dit -elle en me donnant sa main, que je baisai. Revenez souvent près de la pauvre délaissée. Il vous faudra de la résignation, je Je sens : ma vie est triste, mon cœur aussi; mais il est encore assez riche pour couvrir vos frais de courage, i
Je m'éloignai, sombre et l'àme frappée par des pressentiments sinistres. Pourquoi, et qui pourrait le dire ? J'avais trouvé madame de Sommerville grande, noble, généreuse avec art ; sa bienveillance m'avait captivé, son esprit m'avait séduit : eh bien! je la quittai sous le coup d'une impression pénible ; il me semblait que la fatalité avait dû s'attacher à tout ce qu'avait aimé cette femme, et, parmi les sentiments qu'elle m'inspirait, le plus énergique, le plus irrésistible, celui qui les dominait tous, vous le dirai-je? c'était l'effroi.
Deux jours après, nous la vîmes arriver à La Baraque ; elle était à cheval et Frank l'accompagnait. Xous la possédâmes tout un jour. Affectueuse pour moi, elle se montra pour ma sœur adorablement bonne , et Nancy fut bientôt sous le charme d'une séduction réelle. La châtelaine voulut visiter tout notre petit domaine ; elle se fit répéter par ma sœur tous les détails de notre intimité. Vers le soir, elle proposa un pèlerinage à la demeure de mon pupille : nous l'acceptâmes avec joie. Frank partit avec les chevaux, et nous nous dirigeâmes tous trois vers la maison du sentier. Elle n'était habitée
que par la nourrice d'Albert. Lorsque nous arrivâmes, la bonne femme filait sa quenouille de chanvre sur le seuil de la porte , les deux chiens d'Albert étaient («tendus à ses pieds. A notre approche, ils vinrent lécher les mains de Nancy, et la nourrice nous introduisit dans la maison de son jeune maîti-e.
Madame de Sommervillc examina tout avec sollicilude. L'aspect de la chambre d'Albert la frappa : le fusil, le carnier et la poire à poudre pendaient à la muraille au-dessus de son lit ; tout se ressentait encore du désordre de son départ : près de la lampe qui éclairait ses veilles un volume de l'Emile était ouvert ; des instruments de jardinage reposaient dam un coin , dans un autre des plantes dessét bëei et des cadres d'insectes; des papiers étaient | sur la table, une collection de minéraux sur des rayons poudreux. Madame de Sommertille contemplait tout cela aie.- mélancolie.
» Ce pauvre enfant! disait-elle... Vous me l'amènerez, .Maxime : je veux le connaître et l'aimer, ce jeune homme que vous aimez et qui vous aime. Dites-lui bien qu'en son absence je suis venue à son ermitage... Tenez, je lui laisse ma carte, ajouta-telle en détaillant de sa ceinture un bouquet de iin- .Jettes qu'elle déposa sur l'un des feuillets de V Emile. Je veux qu'à son retour il me rapporte ces fleurs.
» Ainsi, disait-elle en allant d'un objet à l'autre, c'est là qu'il a grandi. Que de fraîches pensées sont écloses entre ces vieux lambris! que de beaux rêves aux ailes d'or ont llotté sous ces rideaux de serge
verte!... Age d'illusions, d'amour et de poésie, âge heureux! > disait-elle encore.
Et, lorsque nous reprimes la route d'Anzème , elle voulut entendre de nouveau le récit de la vie d'Albert.
Depuis , il ne se passa guère de jours sans que le soir ne nous réunit tous trois au château ou à La Baraque. L'affection de Nancy pour madame de Sommerville prit bientôt le caractère d'une passion réelle , et je cédai moi-même à son entraînement. Xous finîmes par initier Aurélie à tous nos projets de bonheur : elle les encouragea avec transport, elle fit ses espérances des nôtres. Elle se disait vieille et fatiguée , et je la trouvais plus jeune, plus prompte à s'enflammer que nous ; sceptique en théorie , elle ne croyait à rien, et je la voyais prête à se livrer à tout. Il en était de son cœur comme de sa beauté : l'un et l'autre avaient échappé au temps.
Vous ne sauriez imaginer une amitié plus tendre, plus désintéressée, plus active que la sienne, ni tout ce que cette femme exhalait autour d'elle de charme et d'enchantements. Xuls ne l'ont connue sans l'aimer, nuls ne l'ont aimée sans enthousiasme ; tous ceux qui l'ont aimée se sont aimés entre eux. Il est des existences qu'elle a sillonnées comme la foudre, et qui n'ont pas su si Dieu la leur avait envoyée dans un jour de colère ou de bénédiction; mais celles où elle n'a fait que séjourner, comme un hôte d'un jour, sont restées imprégnées de suaves souvenirs.
Elle réunissait toutes les supériorités, mais elle les
MADAME DE SOMMEftl ILLE M
oubliait avec tant de grâce qu'où eût dit qu'elle les ignorait ; et peut-être les eût-elle ignorées en effet sans l'envie, qui s'empressa de les lui dénoncer. Elle fut pour Saint-Léonard une humiliation vivante , et les beaux esprits de la ville ne lui pardonnèrent jamais leur sottise. Les femmes surtout la détestaient cordialement. Pas une d'elles n'était digne de dénouer Irrubans du chapeau dWurélie, mais toutes affectaient de ne point oser prononcer dc\ant leurs filles le nom de la réprouvée; il n'est pas de fable ridicule que leur imagination n'ait inventée pour salir la plu chaste des créatures. Tel est le sort des êln - supérieurs : la foule stupide se \cnge de leur génie en bavant sur leur moralité.
, La haine de ces petites gens rejaillit sur non- i ( acheva de nous isoler de Saint-Léonard. Ce lut le premier bienfait que nous dûmes à l'amitié d'.\urélie.
« Je vous entraîne dans ma proscription, nous disait-elle un soir qu'elle était assise entre rua icenr cl moi sous la haie du sentier.
— Que dites-vous donc? s'écria \ancy : les proscrits sont à la lillc.
— Et le bonheur entre nous, ajoutai-je.
•• — Oui, dit \urelie en nous prenant la main à Ions deux, le bonheur, c'est d'être trois, de s'aimer sous un buisson, et de tourner le dos au clocher de Saint-Léonard. Mais ne trouvez-; ous pas, mignonne, dcmanda-t-elle cri souriant à Nancy, que nous sommes assis bien à l'aise , et qu'un proscrit de plus
38 MADAME DE SOMMERl ILLE.
pourrait s'abriter aisément sous le même toit de feuillage?»
Nancy sauta au cou d'Aurélie et cacha sa rougeur daus son sein.
Cependant les lettres d'Albert devenaient plus rares et prenaient un aspect alarmant : mornes et sombres, elles me révélaient dans mon pupille un découragement profond; il ne me parlait plus de Xancy qu'arec réserve, de la vie qu'avec amertume. J'essayai vainement de relever son courage : son enthousiasme était mort, la jeunesse semblait éteinte en lui. Vague dans la pensée, vague dans l'expression , son style se ressentait de la fatigue de son âme : c'étaient parfois des déclamations que je comprenais à peine, plus souvent des rêveries que je ne comprenais pas , et toujours une lassitude de toutes choses qui me navrait mortellement. Ainsi moins d'une année avait suffi pour abattre ce superbe courage ! Je cachai ma douleur à \ancy et à notre amie : avant de détruire l'édifice de bonheur que depuis dix mois nous élevions dans l'avenir, je voulus attendre le retour d'Albert , étudier son mal et m'efforcer de le guérir. Je ne pouvais me résigner à perdre déjà tout espoir, j'avais confiance encore en ce jeune homme.
Vers les premiers jours de l'automne , Albert revint ; mais , hélas ! ce n'était plus lui !
MADAME DK SOMMER! I L L l\
La jeunesse de notre époque a été misérablement perdue par ses flatteurs et ses poètes. Les flatteurs lui ont offert le sceptre du monde : à leurs enivrantes promesses elle est partie, comme le peuple du désert, altérée, présomptueuse, avide ; puis, lonqafl le jour de la déception est venu, et que le but qu'elle tuait entrevu à travers les songes riants de l'csperance ne s'est plus montre que dans un avenir éloigné , âpre et rude à conquérir, les poètes lui oui enseigné le découragement et la plainte ; et la jeunesse, trouvant la plainte plus facile que le travail, s'est croisé les bras et s'est mise à accuser la \ie, qu'elle ignorait , à pleurer sur les maux qu'elle n'avait pas soufferts. <<es douleurs, fictives d'abord, prirent bientôt de la réalité : l'oisiveté engendra l'ennui, et la vanité fil le reste. De longues lamentations s'élevèrent de toutes parts, et Ions essayèrent de se soustraire au positif de la vie pour se livrer à -des rêveries inutiles. Ces dispositions, encouragées par le malaise social, le furent plus encore par d. < esprits maladifs qui s'en firent les éloquents interprètes. Le mal gagna vite ; les âmes faibles , bien que généreuses , y succombèrent ; frappées d'inaction, leur énergie ne s'exhala plus qu'en soupirs
stériles; chez les natures moins nobles, l'égoisme, la paresse et l'oubli des devoirs se cachèrent sous l'expression de ces poétiques souffrances.
Albert revint profondément atteint de ce mal. Je l'interrogeai : je compris à ses réponses , qu'égaré par de folles ambitions et de malheureuses influences , il avait négligé ses études pour chercher dans une sphère plus élevée les émotions du triomphe , les enivrements de la gloire. Mais l'indifférence avait accueilli ses premiers essais. En même temps ce malaise social auquel toute âme bien faite ne saurait échapper s'était emparé de la sienne , et seul , pauvre dans sa mansarde, au milieu des terribles séductions que de fréquents exemples de suicide venaient sans cesse lui offrir, il avait éprouvé un grand dégoût de la vie. Telle fut l'histoire de ses mécomptes. Toujours donc cette vieille histoire que rajeunissent les lamentations de chaque génération nouvelle ! toujours la lassitude avant la marche , le découragement et la plainte avant le combat et la défaite, toujours le grand homme comprimé, le génie méconnu, toujours cet éternel René que nous refaisons tous à vingt ans !
La littérature moderne avait ajouté un travers de plus aux égarements de ce jeune homme. A la représentation d'un drame, il avait vu sur la scène un homme passionné comme Otello , sombre comme Lara, raisonneur comme Hamlet. Destinée maudite avant de naître , existence flétrie au berceau , cet homme avait lutté vainement contre la fatalité : ar-
MADAME Ut SOMMBHVILLE. 41
doute, opiniâtre, inflexible, elle s'était attachée à lui, et ni l'amour, ni la science, ni la fortune n'avaient pu la fléchir ni effacer la tache que cet homme avait apportée au front. Cet homme était comme Albert sans famille et sans nom. Albert se jeta avidement sur ces douleurs, dont il n'avait soupçonné jusqu'alors ni l'étendue ni la portée ; il s'en empara, il les fit siennes , à son tour il se reconnut maudit et délaissé , et il s'emporta amèrement contre l'isolement dans lequel sa naissance le reléguait.
L'ingrat ! il oubliait ma sœur, qui ne vivait qu'en lui ; il m'oubliait, moi, qui l'avais appelé mon livre ! Mais j'ai toujours remarqué que, de ces jeunes indolents qui fatiguent le ciel de leur désespoir, gémissent sur la solitude de leur cœur et déplorent l'abandon où le sort les a jetés, il en est bien peu qui n'aient pas de parents qui ont tout sacrifié pour eu\ d.ms l'espoir qu'ils seraient un jour l'orgueil et l'appui de leur vieillesse , bien peu dont l'avenir n'ait absorbé celui de quelque jeune sœur qui restera pauvre et sans soutien s'ils ne la protègent eux-mêmes , bien peu enfin qui n'aient de saintes obligations à remplir.
Il faut être sans pitié pour cette partie de la jeunesse qui , parce qu'elle a entrevu le mieux , n'a pu se résigner au moins ; engeance inutile et vaniteuse qui ne se croit jamais classée suivant ses mérites, et dont le rôle se réduit au prêche de ses misères! Assez de voix éloquentes se sont élevées pour signaler nos maux ; nous avons assez pleuré : le temps est venu
de se mettre à l'œuvre ; et chacun de nous peut , dans la sphère où le devoir le retient ou l'appelle , apporter son grain de sable à la pyramide qui s'élève.
Je me montrai sans indulgence pour Albert : je lui reprochai sévèrement d'avoir négligé ses études pour obéir à des fantaisies insensées ; je traitai son découragement de lâcheté , ses rêveries d'enfantillage, je lui rappelai les promesses qu'il m'avait faites au départ.
s Les avez-vous tenues ? lui dis-je. Je vous avais tracé d'une main sûre et ferme la ligne que vous aviez à suivre : l'avez-vous suivie '! Qu'avez-vous fait de ce courage qui ne doutait de rien ? qu'est devenu cet amour qui devait ne pas trouver d'obstacles ? Vous avez marché quelques pas à peine , et voilà que vous vous sentez défaillir. Attendez donc, pour accuser la destinée , qu'elle vous ait effleuré de son aile. Qu'avez-vous espéré d'ailleurs en entrant dans la vie ? que les sentiers en étaient sablés, et que les fruits et les ombrages se courberaient sur votre front ? Les ombrages sont rares, les fruits nous échappent sans cesse. Qu'avez-vous fait pour les saisir ? Vous vous dites malheureux , moi je vous dis coupable. Malheureux , dites-vous encore , et je demande pourquoi. Sans doute parce que vous n'avez point en dix mois réalisé la conquête du monde. Mais vous voilà bien jeune encore ! Ou plutôt votre siècle vous aurait-il déjà méconnu ? Mais vous avez dix-huit ans à peine et quatre in-
M A DAM K I)K >o m M ER VI LL inscriptions au plus. Le siècle, gardez-vous d'en douter, finira par réparer son erreur ; seulement laissez-lui le temps de vous connaître et de vous apprécier. Vous êtes là-bas tant de grands hommes que vous devez l'embarrasser parfois. Vous vous plaignez de la réprobation dont vous frappe votre naissance : c'est un préjugé dont le bon sens a fait justice, et le héros que vous prenez pour modèle est un anachronisme dans nofre société ; vous jouez tous les deux au proscrit. Quant à votre abandon, ceci est plus grave ; mais vous êtes ingrat enven ceux qui ont voulu vous donner des affection et vous créer une famille. Vous voyez bien que vous n'êtes malheureux que parce que vous êtes coupable. »
Tels étaient à peu près les discours que j'opposais aux déclamations d'Albert. Pour Nancy, qui n'ai lit d'autre esprit qu'un sens droit et une âme simple, elle ne comprenait pas les tristesses de son ami.
a Qu'avez-vous , lui disait-elle, et pourquoi nous revenir ainsi ? Je voudrais connaître voire mal pour essayer de le guérir. Nom n'avons pas M vous aimer, nous n'avons jamais séparé notre destinée de la vôtre : pourquoi donc si triste et si rêveur ? X'èles-vous plus heureux de notre tendresse ? nos projets de félicité rustique ont-il cessé de vous sourire ? enfin ne nous aimez-vous plus ? Dites : si vous avez trouvé des déceptions , vous aviez donc des espérances que vous cachiez à vos amis? si vous avez des douleurs qu'ils ne puissent partager ni
comprendre , vous aviez donc des joies qui leur étaient étrangères ? Vous vous plaignez des hommes et des choses ; le monde est moins pur que vous ne l'aviez rêvé : qu'importent les hommes et le monde si nous autres nous n'avons point changé ? Voyez : nos bois sont-ils moins beaux, notre ciel moins serein , notre rivière moins limpide , nos cœurs vous chérissent-ils moins ? Moi aussi je me suis vue comme vous inquiète, tourmentée, rêveuse ; mais lorsque Maxime eut béni notre amour j'ai recouvré la confiance ; et vous, ingrat, vous l'avez perdue ; moi j'ai cru au bonheur, et vous cruel, vous le cherchez encore! Que vous manque-t-il donc? Maxime n'est -il pas votre frère? n'ètes-vous pas le mien ? ne suis-je pas pour vous quelque chose de plus qu'une sœur ? i
Tant d'affection relevait en apparence le courage d'Albert , mais son amour ne retrouvait plus la grâce et la jeunesse qu'il exhalait autrefois. C'en était fait déjà de notre bonheur ; l'indifférence d'Albert et la douleur de Xancy , comprimées encore , l'une par le remords , l'autre par l'espérance , n'attendaient pour éclater qu'une occasion, qui ne tarda pas à se présenter.
Pendant son séjour à Paris je l'avais entretenu plusieurs fois dans mes lettres de madame de Sommerville et du vif désir qu'elle éprouvait de le connaître ; je lui avais conté notre visite à la maison du sentier , l'attachement que nous inspirait cette femme, l'amitié qui nous unissait tous trois. Lorsqu'il
revint, madame de Sommerville était souffrante, et n'avait point paru depuis longtemps à La Baraque. Quelques jours après l'arrivée d'Albert, je proposai à ce jeune homme de nous accompagner ma sœur et moi au château d'Anzème ; mais, comme je venais de le gronder assez rudement sur l'emploi de son temps à Paris et sur le résultat de sa première année d'études, l'enfant capricieux et boudeur, mécontent de lui-même, partant mécontent des autres, refusa sèchement.
» Qu'est-ce donc, demanda-t-il avec humeur, que cette madame de Sommerville? Pourquoi avoir laissé cette étrangère s'introduire dans notre intimité ? M'étions - nous pas heureux tous trois? pourquoi cette amitié nouvelle? Ne m'avez-vous pas dit un soir, sur la terrasse d'Anzème, que cette femmr avait quitté sa mère ? Je trouve votre affection bien prompte à s'enflammer , votre estime bien complaisante, vos souvenirs bien indulgents !
— Ne dites pas de mal de cette femme ! s'écria
Aancy indignée Pourquoi dites-vous du mal de
cette femme, ajouta-t-elle avec douceur, lorsque vous savez que je l'aime ?
— Vous outragez , lui dis-je froidement, ce qu'il y a de grand et de bon sur la terre.
— A la bonne heure, répondit Albert, que la conscience de sa faute rendait plus opiniâtre encore. Seulement je trouve étrange que vous cherchiei I m'imposer vos sympathies et vos enthousiasmes !...
— Vous êtes injuste et méchant ! dit Xancy, et si vous connaissiez madame de Sommenille
— Je ne veux pas la connaître , interrompit Albert....
— Venez , ajouta ma sœur d'une voix suppliante , venez, Albert , c'est moi qui vous prie ! Si vous saviez combien de fois madame de Sommenille a parlé de vous avec sollicitude, si vous pouviez comprendre l'intérêt que vous lui inspirez, vous ne voudriez pas être ingrat envers elle.
— Et c'est précisément , s'ecria-t-il, celte affectation de tendresse qui m'éloigne de cette femme : je ne vois dans sa sollicitude qu'une curiosité maladroite qui m'offense et à laquelle je saurai me dérober, dans son intérêt qu'un impérieux ennui qui cherche des distractions et que je ne saurais distraire.
— Comme vous voilà prompt à imaginer le mal .' dit tristement ma sœur. Il y a un an à peine vous ne
vouliez croire qu'au bien Vous ne viendrez donc
pas ? ajouta-t-el!e en pleurant. Que pensera madame de Sommenille de vos refus et de votre obstination , elle qui a tout fait pour vous attirer à Anzème, qui vous aime parce que nous vous aimons , et qui a visité votre maison durant votre absence ?
— Oubliez-vous que, madame de Sommenille absente, j'ai plus de fois visité son domaine que le bouquet laissé dans Emile ne contient de violettes et X Emile des pages ? Vous voyez bien que l'apparition
de la châtelaine dans la maison de son vassal n'est qu'une politesse que le château devait à la chaumière. »
A ces mots Albert siffla ses chiens et prit par Saint-Léonard pour retourner à sa demeure , \ancj et moi nous partîmes à pied pour Anzème.
« Pardonnez-moi , dit .Maxime en s'adressant à son ami , de vous entretenir de ces misérables détails de la vie commune; mais c'est là seulement que nous pouvons juger les hommes : sur le théâtre du monde ce ne sont que des acteurs qui jouent un rùle avecplus ou moins d'habileté , parés avec plus ou moins d'élégance. Pour étudier et saisir les fils secrets qui les font mouvoir, il faut descendre dans la vie bourgeoise. Que de convictions qui bouleversent à cette heure le monde politique , et qui n'ont eu pour principe qu'un mouvement d'humeur! que d'opinions ferventes qui n'ont eu pour mobile que l'orgueilleuse conscience de leurs erreur-
Xous marchâmes , ma sœur et moi , silencieux durant toute la route, préoccupés l'un et l'autre de tristes pensées que nous n'osions nous communiquer. Près d'Anzème nous rencontrâmes Krank , le domestique du château, qui se rendait à Saint-Léonard sur lâcherai de madame de Sommerville. Il ralentit en nous voyant le trot vigoureux de sa bête, et s'arrêta près du tertre où nous l'attendions venir.
« Je vais, dit Frank, chercher les lettres de madame à la ville ; madame est mieux , elle vous attend, i
L'animal, qui piaffait et se cabrait avec impatience, força Frank à partir au galop. C'était un cheval de race espagnole , caressant et docile lorsqu'il sentait sur ses flancs le poids de sa noble maîtresse ; mais il n'avait pas été monté depuis l'indisposition d'Aurélie, et, plein d'ardeur et de feu, il bondissait sous Frank comme une cavale sauvage.
Lorsque nous arrivâmes au château, madame de Sommerville était assise sur l'une des marches du perron et lisait.
t C'est vous, mes amis! s'écria-t-elle en se levant dès qu'elle nous aperçut venir. Je ne lisais que des yeux , et je pensais à vous. Chère belle , dit-elle à Xancy en l'embrassant au front, comme vous voilà pâle et que vos yeux sont rouges ! Mignonne , souffrez-vous ? avez-vous pleuré? Qu'a donc cette enfant, Maxime ? Mes amis , je suis joyeuse de vous voir : je n'ai plus rien en moi de bon et de jeune que vous. Dieu vous bénira de vous être attachés à ma vieille existence. Lorsque je suis près de vous, que Maxime réchauffe mes mains dans les siennes , et que loi , chère enfant, tu m'enlaces de tes jeunes bras, vous me rappelez ces fleurs que le vent sème sur les ruines et que le soleil fait éclore... Mais qu'avezvous fait d'Albert? On m'a dit au village qu'il était de retour, et je l'attendais aujourd'hui. Pourquoi n'est-il pas avec vous ? i
La question de madame de Sommerville nous embarrassa tous deux : Xancy rougit , baissa les yeux et ne répondit pas ; j'essayai de balbutier quel-
ques paroles , et restai court au milieu de ma première phrase. Madame de Sommenille, étonnée, nous regardait avec inquiétude , et j'allais me résigner à lui avouer la vérité lorsque tout à coup le galop précipité d'un cheval se fit entendre dans la garenne.
■ Qu'est-ce que cela? dit madame de Sommerville... Frank reviendrait-il déjà de Saint-Léonard?
— C'est impossible , répondit \ancy : il n'y a pas vingt minutes que nous l'avons rencontré dans le sentier, se rendant à la ville.
— Je reconnais pourtant le galop de Cortès , ? ajouta madame de Sommen ille.
Elle avait à peine achevé ces mots que Cortès traversa la terrasse comme un coup de vent, et s'arrêta brusquement devant la grille du chàleau. Le cavalier mit pied à terre : il était pâle, défait, couvert d'écume; il s'appuya tout tremblant contre les flancs fumants du coursier.
« Ce n'est pas Frank ! dit madame de Sommenille avec étonnement.
— C'est Albert! 1 s'écria X'ancy avec joie. Et nous allâmes tous trois à sa rencontre.
\*ul de nous n'échappe à sa destinée. \ous luttons vainement pour la tromper : son regard est rivé sur nous ; il nous fascine et nous attire, et lorsque nous croyons la fuir, la fatalité nous pousse vers elle.
Je vous ai déjà dit que la maison d'Albert donnait sur le sentier qui mène d'Auzème à Saint-Léonard. Albert était sur le seuil de sa porte lorsque Frank vint à passer : celui-ci s'arrêta pour parler au jeune homme , qu'il n'avait pas vu depuis son retour. Frank était sur Cortès, Albert se tenait appuyé sur un fusil à deux coups qu'il avait apporté de Paris. Albert avait la passion des beaux chevaux, Frank celle des beaux fusils.
■ Tu montes là un noble animal ! dit Albert.
— C'est Cortès , i répondit Frank en frappant de la main la large encolure de la bêle.
Au nom seul de Cortès, le cheval dressa les oreilles en hennissant, et frappa la terre de ses deux balzanes de devant.
« Fier et superbe comme un Castillan ! dit Albert. La plus vive de mes fantaisies a toujours été de presser les flancs d'un coursier généreux , de les sentir s'allonger sous moi en bonds élastiques, et de courir ainsi contre le vent.
M A DAME J) h S < ) M M K R V I L L E. :, i
— Vous avez là une belle arme! répondit Frauk, que les poétiques fantaisies d'Albert touchaient médiocrement et qui couvait des yeux le fusil, dont le double canon rubanné reluisait au soleil.
— Arme inutile, Frank ! je ne sais en vérité ce que deviennent les lièvres du pays : ce matin j'ai battu la lande pendant trois beures sans pouvoir en dépister un seul.
— ("est qu'ils ne vous connaissent plus et qu'ils ont peur, » répondit Frank d'un air (goguenard en prenant le fusil des mains d'Albert.
Après avoir fait jouer la batterie, essayé l.i crosse à son épaule et le point de mire à son œil :
a Monsieur Albert, dit-il en lui rendant son arme, je ne voudrais pas aller à travers champs jusqu'à Saint-Léonard avec ce fusil et vos deux cbiens sans venir pendre, à mon retour, deux lièvre^ à votre porte.
— A ton aise î s'écria le jeune homme : prends mon fusil et mes deux chiens, et va à la ville en chassant; je reconduirai Cortès a Anzème, et In le retrouveras, au retour, attache à la barrière de la jrarenne. Cela te va-t-il? »
Il n'avait pas achevé Ie> derniers mots de sa proposition que Frank était à terre et endossait le costume de chasseur du jeune homme. Albert s'empara de la bride du cheval , posa le pied gauche dans rétrier, et, Balançant en selle, il partit au {{alop, tandis que Frank et les deux chiens s'enfonçaient dans la bruyère.
Cortès, ne reconnaissant plus son poids accoutumé et se sentant conduit par une main inhabile, allai! comme la tempête. La taille frêle et mince d'Albert était ployée par la rapidité de la course ; mais il se tenait ferme, inébranlable, plein d'audace et de feu, aspirant l'air avec joie , pressant le coursier de la voix et du geste ; il lui semblait que l'espace était à lui comme à la foudre. Cependant, lorsqu'il aperçut le clocher rustique d'Auzème et les tourelles du château qui se dessinaient sur un fond jauni de feuillage, il voulut, près du but, ralentir le galop de Cortès ; il l'essaya vainement : au lieu de scier du bridou, il tira la bride à lui de toutes les forces musculaires qu'il puisait moins dans la prévision du danger que dans celle qu'il était emporté malgré lui vers madame de Sommerville ; de sorte que le fougueux animal , trouvant un appui douloureux sur le mors qui lui serrait la bouche, et se sentant pressé par les jambes du cavalier, qui se cramponnait maladroitement à ses flancs , prenait à chaque élan une vigueur nouvelle. Il franchit en quelques secondes la distance qui le séparait d'Anzème , traversa le village en deux bonds, se précipita dans la garenne, dont la barrière était ouverte , et ne s'arrêta que sur la terrasse, devant la grille du château.
Albert , se trouvant comme par enchantement en face de madame de Sommerville, comprit sa position en homme d'esprit et s'en tira comme un sot : en homme d'esprit il s'en attribua tout l'honneur, au grand préjudice de Cortès ; mais lorsque madame
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do Somraerville, assez étonnée d'ailleurs de l'entrée cavalière de notre jeune ami, le remercia de sou empressement à se rendre au désir qu'elle avait de le loir, il répondit effrontément qu'il n'avait cédé qu'à son désir à lui , et , comme un sot, il partit de là pour se perdre en lonjjs et fades compliments qui nous émerveillèrent tous. Ses paroles contrastaient si singulièrement avec son ton rude, il y avait dans toutes ses manières, à la Ua< brusques el craintives, un mélange si bizarre de hardiesse et de timidité, que madame de Sommerville elle-même ne put s'empêcher de sourire.
- Puisque tel était i otre désir, demanda na^ Nancy, pourquoi donc avez-vous obstinément refusé de nous accompagner? Ces! que je vous en priais , sans doute. »
Et comme, à ces paroles imprudentes , Albert se troublait et ne répondait pas :
* Je vois bien, ajouta -t- elle d'un air boudeur, (juc personne ici ne vous inspire d'éloignemi vos deux amis : ce n'était pas madame de Sommerville, c'était nous que monsieur fuyait; entre mon t moi il eut trouvé la route trop longue; mon bras, appuyé sur le sien, lui eût fait la marebe trop lourde. Eh bien! tant mieux, Albert! j'aime mieux que vous soyez coupable envers nous : nous, du moins , nous sommes toujours prêts à vous pardonner. Mais pourquoi nous fuir, et que vous avonsnous fait?»
Albert fut ému et s'approcha de Xancy pour la
,i MADAME DE SOMMER V IL LK.
consoler ; mais elle le repoussa et se retira , boudeuse à son tour , près de madame de Sommerville. a Voyons , mes enfants , de quoi s'agit-il ? demanda madame de Sommerville , qui ne comprenait lien à tout ceci ; qui de vous me donnera le mot de cette énigme?
— Madame , dit Albert d'un air touebant et vrai en s'avançant vers elle , dusse -je perdre votre intérêt et m'aliéner à jamais votre cœur, je vais tout vous confier. -
Et, avec la noblesse d'un homme qui s'accuse, il raconta la scène de La Baraque et l'espèce de fatalité qui l'avait amené malgré lui à Anzème.
« Ainsi, monsieur, dit madame de Sommerville avec mélancolie , c'est moi que vous fuyiez ! Quoi de plus naturel? il ne pouvait guère en être autrement : quelle sympathie saurait exister entre votre jeune cœur et le mien? Je ne vous en veux pas, monsieur.
— Oui, madame, dit Albert en baissant les yeux, c'est vous que je fuyais. Je suis un misérable ! vous m'avez aimé sans me connaître, et moi je ne vous aimais pas ! Je sens bien à cette heure que nous avions tort tous les deux.
— NT espérez pas, dit madame de Sommerville en souriant , que l'aveu de vos fautes entraine celui des miennes : à mon âge , monsieur , plus qu'au vôtre on tient à ses erreurs et on y renonce difficilement. »
A ces mots, elle prit Albert par la main et l'attira
UADAMK DE S0MMB1I ILLK-
vers nia sœur. Albert déposa un froid baiser sur le iront de \ancy , et porta timidement à ses lèvres tremblantes la main qu'il tenait dans la sienne.
» Oh ! Maxime, s'écria- 1 - il avec enthousiasme pendant que madame de Sommerville essuyait les larmes de ma pauvre sœur, oh ! que cette femme est belle ! que son regard est doux et triste , son visage noble et souffrant ! Et qu'elle est gracieuse , Maxime ! Vous ne m'aviez pas dit tout cela. Elle est jeune aussi , jeune et belle , belle surtout de la beauté qu'elle a perdue. Voyez que de résignation sur cette grande et paie ligure ! Ou dirait l'ange de douleur. Et cette femme vous aime, Maxime , et vous osez l'aimer! Vous êtes bien heureux ! Lorsque j'ai seuti ses doigts à mes lèvres, il m'a semble que j'allais mourir. •>
Ces paroles me faisaient mal : il ne voyait que madame de Sommerville, et moi je pensais à \ancj . Mortellement blessée de la froideur d'Albert , elle pleurait dans le sein d'Aurelie , et celle-ci , l'entourant de ses bras et couvrant de ses baisers la blonde tète de la pauvre affligée, réapparaissait , à moi aussi , comme l'ange de la douleur enveloppant ma sœur de ses ailes.
Nancy fut triste le reste du jour, mais son ami ne le remarqua pas. Madame de Sommerville, qui désirait convaincre Albert de ses torts et se faire pardonner la position forcée qu'il avait auprès d'elle , déploya tout ce qu'elle avait de charmes et de séductions. Albert y succomba, et le soleil s'éteignit moins
vite derrière nos coteaux que l'image de Xancy dans son cœur.
C'est qu'elle était déjà bien pâle et bien mourante, cette image en un jour effacée; c'est qu'à ce cœur, délloré par les excès d'une littérature qui nous fait vieux et blasés à vingt ans, les paisibles émotions d'un amour virginal ne suffisaient déjà plus ; c'est que, pour cette imagination fouettée depuis dix mois par les sensations fiévreuses que lui jetaient les romans et la scène , l'humble fille de nos montagnes n'était plus qu'une héroïne bien vulgaire. Belle encore, mystérieuse, romanesque, enthousiaste , madame de* Sommerville s'offrait à lui comme une • réalisation bien plus enchantée des idées vagues et brûlantes qui s'agitaient dans sa jeune tète , et l'apparition seule de cette femme dut lui révéler le secret et le but de ses aspirations nouvelles.
Et puis, il faut bien vous le dire, ce jour me montra dans toute son étendue la distance qui séparait Xancy de madame de Sommerville , et combien la grâce native , sans culture , s'efface humblement devant l'élégante assurance que donne et qu'enseigne le monde. J'avais fait de Xancy toute ma joie et tout mon orgueil ici-bas : l'être le plus aimé était pour moi le plus aimable, et je n'avais pas imaginé jusqu'alors qu'aucune femme put dérober au ciel plus de beautés et de perfections que n'en avait ma sœur. Xancy, de son coté, heureuse et fi ère de l'amour d'Albert, croyait naïvement aux charmes qu'il admirait en elle, jamais' elle n'avait pensé qu'une
\IAD\MK I>K SOMME! VILLE.
femme aimée de ce jeune homme pùl ne pas être belle et aimable entre toutes. Xotre crédule confiance s'évanouit en ce jour : négligée par son ami , que madame de Sommerville captivait tout entier, Xancy comprit avec moi qu'elle n'était qu'une enfant simple et timide, sans esprit et sans art; et, tandis qu'Amélie se perdait avec Albert dans un monde d'idées où ma sœur ne pouvait les suivre, nous allions tous deux en silence, mornes et dévoras)! nos pleurs.
Rentrés au château , madame de Sommerville se mit au piano. Elle chantait avec âme, Albert IYcouta a; ce ravissement. Tendre, plaintive, passionnée, elle lui rendit tour à tour les anges et les fées de ses illusions : Anna, Juliette, Desdemona, El; ire. Hélas! qu'elle étail belle et touchante! qu'il y avait de mélodieuses tristesse! dans sa voix, d'inspiration et de poésie sur son front et dans son regard, et jusque dans ses cheveux qui semblaient frissonner d'harmonie autour de son pâle visage ! Hélas! qui ne l'eût pas aimée.'' qui n'eût oublie; rua sœur auprès d'elle? Albert eût oublié le monde. Debout à ses cotés, il s'enivrait d'amour, et Xancy, encouragée par les pleurs que les chants d'Aurelie suspendaient à nos yeux, versait à son aise les larmes de sa douleur.
Aurélie venait d'achever la romance du Saule. Ses mains reposaient encore sur les touches d'ivoire, ses yeux étaient au ciel, et par les vitraux ouverts les derniers rayons du soleil glissaient avec la brise
sur son front rêveur. Elle me rappelait la Corinne du peintre au promontoire de Misène. Aurélie se leva lentement, s'approcha de \ancy, et, passant ses doigts dans les cheveux de la blonde fille :
« Les poètes n'ont rien imaginé de plus jeune et de plus beau que vous , jeune et belle enfant , i lui dit-elle.
Et, s'adressant à Albert :
« Monsieur, j'ai du me trouver en même temps que vous à Paris : c'était au dernier hiver; je revenais d'un long voyage, et je me préparais à un exil éternel. Xous avons plus d'une fois sans doute, sous la même voûte, à l'éclat des mêmes lumières, frémi des mêmes émotions et pleuré des mêmes larmes. Peut-être aussi , dans les galeries du Louvre , nous sommes-nous arrêtés ensemble devant les mêmes chefs-d'œuvre; peut-être, dans la même soirée, sur un des ponts jetés sur la Seiae, avons -nous contemplé tous deux la vieille cité qu'enveloppait déjà la brume du soir. J'aimais Paris , et parfois encore, sous le ciel large et embaumé des prairies , je me prends à regretter son ciel capricieux et changeant. Parlez-moi donc de Paris , monsieur. La vie y est si pressée, si rapide, la popularité si mobile , la gloire si périssable , chaque jour, chaque heure y voit naître et mourir tant d'événements et de choses, que six mois d'absence en ont fait pour moi un monde étranger , une contrée nouvelle. Voyons , jeune voyageur revenu des plages lointaines pour visiter les huttes de vos frères , parlez un peu de la
MADAME DE SOMMEBVILLE.
grande ville aux sauvages des rives de la Creuse. - Albert parla de tout avec tact et finesse. Rempli d'amour pour les doctrines nouvelles, plein de foi dans leur avenir, en moins d'une heure il délit et relit le monde politique et social. Artiste, en ce sens qu'il était doué d'un instinct énergique et rapide du vrai et du beau dans les arts , il se montra tour à tour peintre, musicien et poète ; enthousiaste exclusif, jeune homme aux convictions ardentes, il exposa chacune de ses idées comme un culte , chaque objet de ses admirations fut présenté comme une idole. Madame de Sommerville, qui observait avec intérêt cette faculté qu'a la jeunesse de se passionner pour toutes choses , se plut à contrarier les sympathies d'Albert : Albert les défendit avec chaleur. La discussion fut vive : Aurélie s'y montra spirituelle , calme et railleuse, Albert éloquent et fougueux.
« Ah! vous êtes heureux, s'écria madame de Sommerville en jetant sa brusque parole au travers des déclamations d'Albert , qui s'interrompit aussitôt ; vous êtes heureux, monsieur! Si vous saviez combien ma froide raison regrette vos brûlantes erreurs ! Pufssiez-vous les garder toujours! le cœur qui ne sait pas s'abuser est maudit, i
Il est facile d'imaginer la contenance de Aancy durant toutes ces discussions morales et littéraires. Restée comme moi en dehors du mouvement intellectuel de l'époque, elle avait le maintien embarrassé d'un voyageur au milieu d'un cercle dont la
mi M. IDA ML DE &UM.UERVILLE.
langue lui est étrangère. Elle observait, avec une inquiétude mêlée d'étonnement, la désinvolture élégante et facile d'Albert dans ce champ d'idées nouvelles où notre gaucherie n'osait s'aventurer. Xous avions bien, dans nos soirées d'hiver, étudié les lettres et les arts ; mais , au fond de cette contrée où nous arrivait à peine un faible écho des retentissements du siècle, nous n'avions pas suivi la marche du progrès; nous en étions restés au culte des vieilles idoles , on nous initiait pour la première fois à l'adoration de dieux nouveaux dont notre foi surannée ne soupçonnait même pas l'existence.
Dieu seul a pu savoir ce que j'ai souffert en ce jour ; souffrances misérables qui ont humilié mon cœur plus encore qu'elles ne l'ont déchiré! Je me reprochais l'esprit d'Albert; je m'accusais de l'avoir envoyé à Paris pour y puiser le talent et la science; j'étais jaloux des grâces d'Aurélie ; j'étais blesse dans l'amour de Xancy ; je souffrais à son cœur , j'aurais voulu réduire Albert à son ignorance primitive , ou dépouiller madame de Sommerville de toutes ses perfections pour en parer ma sœur.
Au reste , il fallait toute mon inexpérience pour n'avoir pas plus tôt prévu que l'amour d'Albert, placé entre ces deux femmes, se retirerait de Xancy pour se porter sur madame de Sommerville. L'amour, à l'âge qu'Albert avait alors, est impatient de vivre , avide de connaître : il aime à s'égarer dans les régions de l'inconnu ; il veut à chaque pas une découverte nouvelle. Aussi est-il rare de voir
MADAME DE SOMMFRVILLE 61
deux jeunes âmes échanger leur virginité : c'est qu'elles n'ont rien à s'apprendre. Un cœur neuf cherche toujours celui <|if ;i vieilli l'expérience , pressé qu'il est de côtoyer les rives de la vie qu'il ignore et que l'autre a déjà parcourues. De son côté, le cu-ur qui a descendu le fleuve et qui en a sondé les écueils appelle les jeunes amours, dans l'espoir de remonter le courant qui l'entraîne.
Qu'y avait-il de mystérieux et d'imprévu dans l'avenir que l'amour de ma saur ouvrait à Albert? quelle autre perle que cet amour lui-même recelait le cœur de Nancy? Quels trésors, au contraire, ne devaient pas dormir dans celui d'Aurélie !
L'amour de ma sœur s'offrait comme une pente facile dont un regard mesurait retendue et dont le mariage était le couronnement prosaïque; celui d'Aurélie au contraire, comme un paysage semé de contrastes, et dont l'œil ne pouvait calculer tous les accidents ni percer toutes les profondeurs,
Cependant la conversation d'Albert et d'Aurélie allait effleurant tous les sujets, abordant toutes les idées, discutant toutes les questions. Madame de Sommerville, en causant /laissait ses doigts courir au hasard sur le clavier; lui, assis auprès d'elle, feuilletait des albums négligemment épars sur une table en marqueterie.
i \*e cherchez pas dans ces feuillets, lui dit-elle, des noms illustres, des esquisses ravies par l'importunité à des crayons habiles, à des pinceaux célè-
t>2 MADAME DE SOMMER VILLE
bres : ces pages ne renferment que des souvenirs vulgaires qui n'ont de charme que pour moi.
— Ces souvenirs sont les plus doux, madame, répondit Albert. Je tremblais, en ouvrant ces recueils, que vous n'eussiez sacrifié à la mode du jour. Avez-vous jamais parcouru un album sans un sentiment de compassion pour les artistes qui oui signé sur ses, pages la persécution exercée contre eux?
— Non, sans doute ; mais ceux-ci ne me rappellent que des êtres et des sites aimés. Il n'est pas un de leurs feuillets, couvert d'ébauches imparfaites ou signé de noms inconnus, qui n'ait plus de prix ù. mes yeux que les dessins les plus achevés et les noms les plus glorieux.
— Vous avez voyagé, madame? dit Albert en regardant avec intérêt plusieurs vues dérobées à des contrées étrangères.
— Oui, répondit madame de Sommerville d'un air triste. S'il est vrai que la patrie soit aux lieux où nous avons souffert , la mienne est bien grande , monsieur!
— Vous avez visité l'Italie et l'Espagne ! poursuivit Albert avec enthousiasme en feuilletant les croquis qu'Aurélie avait rapportés de ses courses ; vous avez vu l'Alhambra, vous êtes allée rêver dans la patrie des Maures!... Saint-Marc! vous avez vu Venise ! Ses gondoliers chantent - ils encore les chants de l'Arioste et du Tasse?... Xaples? voici
\aples! Vous avez vu Yaples , madame! vous ave/ vécu sous son beau ciel , la mer vous a bercée dans ce golfe, vous avez gravi la lave du Vésuve ! Vous êtes bien heureuse !... Cette rose flétrie et desséchée, est-ce une rose de Pœstum?
— Non, monsieur. Dans ce livret, comme dans ma vie, les souvenirs sont jetés sans ordre et sans méthode : cette rose a pour moi des parfums de i ii is plus lointaines.
— Cette fleur est peut-être tout un poème ' Chose étrange qu'il y ait souvent pour nous dans l'aspect des moindres objets toute une vie de joies et de douleurs !
— Cette rose a traversé les mers. Après un voyage de long cours, contrarié par le lent, le brick la Fa/u/ij mouilla devant le cap de Bonne- Espérance. J'étais parmi les passagers. La chaloupe fut mise à flot , et chacun de nous , fatigué de la nourriture du bord , voulut qu'on lui rapportât du Cap le mets que préférait son goût. Deux jeunes femmes demandèrent, l'une un camélia, l'autre une rose. Il y avait si longtemps que nous n'avions va de fleurs !
■ — Vous avez foulé les rives de l'Arno ?
— Je les ai mouillées de mes pleurs.
— Et Rome, madame ! n'avez-vous pas vu Rome?
— Elle est sous vos doigts Prenez garde de la
réduire en poudre.
— Cette feuille de lierre?
— Je l'ai cueillie sur les ruines du Coiffée.
— Oh! voyayer, madame, c'est le rêve de ma jeunesse ! Que de fois n'ai-je pas demandé aux oiseaux émigrants de m'enlever sur leurs ailes , aux nuages qui glissaient dans l'air de m'emporter avec eux! Puissé-je un jour aller dans ces belles contrées chercher la trace de vos pas?
— On se lasse bien vite de cette vie errante et sans affections durables ; on éprouve bientôt une vive fantaisie de dresser sa tente sur un rivage aimé qu'on ne doit plus quitter.
— En quels lieux enchantés eussiez-vous désiré faire votre Elysée?
— Xotre Elysée est là où nous avons commencé la vie; c'est le coin de terre où nos yeux ont versé leurs premières larmes, où nos lèvres ont souri pour la première fois. Il n'est pas de cieux si purs, de bords si fleuris , de champs si parfumés qui nous fassent oublier les lieux où nous avons grandi. La patrie, monsieur, n'est pas un vain mot : elle est où nous aimons , où nous avons aimé. Il m'est arrivé mille fois de traverser de petites villes en me demandant comment des créatures faites à l'image de Dieu pouvaient se résigner à vivre dans de semblables repaires : j'oubliais qu'il n'est pas de laide patrie.
— Est-il vrai du moins que la vie de voyages soit salutaire à la douleur, que nous puissions trouver sous d'autres cieux le calme et le silence que nous avons perdus sur la terre natale?
MAI) AMI. l»i. SOMMERX II.L1
— Le calme et le silence n'ont qu'une pan i< notre àme. Lorsqu'ils la délaissent , nous nous fatiguons en vain à les poursuivie ; nous avons beau rompre notre chaîne et fuir les lieux où elle était riiée, nous ne nous fuyons pas nous-mêmes, nous traînons partout à notre cœur meurtri un bout decette chaîne que nous avons brisée. »
Ils parlèrent longtemps ainsi, et Albert écoutai! Aurélie avec une admiration naïve. Il se demandait quelle était cette femme qui, si jeune et ii belle encore, semblait avoir tout vu, tout connu, tout souffert. De son côte, madame de SommerviUe te laissait aller au charme de livrer ses impressions cl ses souvenirs à une àme intelligente, qui lui apparaissait comme une jeune sœur de l.t Menue. \<uu \ et moi nous écoutions en silence, mêlant à longs intervalles quelques questions banak i i la < onversation de nos amis.
Je ne sais rien de plus mobile, de pins impuni . de plus vagabond, pour ainsi dire, que la en
tion de deu» êtres qui se voient pour la première
fois et dont les sympathies se som au pre-
mier abond. Ils ne s'observent pas, ils s'aiment, ils
veulent s'aimer plus encore. Voyez aussi comme ils s'empressent de découvrir l'un dans l'autre des sympathies nouvelles, comme ils ont hâte de mettre à nu toutes les richesses de leur àme!
Je ne sais par quelle transition Albert et Aurélie vinrent à s'entretenir de la politique du jour. Héritière d'un nom illustre dans sa province, madame
titi MADAME DE SOMMERVILLE.
de Sommerville avait passé sa vie à chiffonner ses parchemins et à fouler aux pieds les préjugés de sa caste. La révolution de Juillet la surprit dans les rangs des vainqueurs ; mais, comme la noble femme pensait que le malheur est un drapeau sacre , la femme noble entra le lendemain de la victoire dans les rangs de la défaite. En face d'Albert madame de Sommerville représentait donc le passé. Il y eut d'abord un lien commun entre eux : ce fut le présent à détruire ; le combat ne s'engagea que lorsqu'il fallut en relever les ruines. Eunemi des priiiléges par conviction et par naissance, Albert, égaré par la dissussion , traita le passé sans pitié et la noblesse sans réserve (vous savez que la haine de lu noblesse est encore le début politique de tout jeune homme élevé dans des doctrines libérales et philosophiques ) : Albert railla ses travers avec amertume, et plus d'une fois, s'arrètant sur les portraits de famille qui tapissaient le salon de leurs cadres gothiques, les uns bardés de fer, les autres chamarres d'hermine, tous plaqués de croix, bariolés de cordons , ses yeux foudroyèrent d'un regard sarcastique cette série de gloires peintes et d'immortalités sur toile.
Madame de Sommerville releva le gant que lui jetait Albert ; mais , entraînée par la poésie de sa cause , elle oublia à son tour la position de son adversaire, elle toucha maladroitement à des susceptibilités irritables qui ne dormaient jamais qu'à demi dans le cœur de mon pupille.
« En vérité, monsieur, s'écria-t-elie , vous ne le connaissez guère ce monde que vous raillez sur la loi des traditions banales. Je puis eq parler à mou aise, moi qui n'en suis que depuis qu'il n'est plus. Eh bien ! monsieur , c'était un monde plein de charme, de loyauté chevaleresque et de douce urbanité ; bienveillant avec tous parce qu'il ne craignait de déroger avec personne, c'était le plus aimable et le plus élégant des mondes. Poétique ù cette heure comme toutes les religions qui se meurent, il s'élève au milieu de notre société, mélancolique et solitaire comme le château de Rftfensvood dans les plaines de Lammermoor. Vous riez de ses travers : ceux do l'aristocratie nouvelle me les ont fait aimer : les nôtres du moins étaient pleins de grâce et de naïvetés charmantes ; il y avait de la piété dans notre orgueil, quelque chose de grand
dans notre vanité Vos portraits de famille, par
exemple , c'est un ridicule dont on a beaucoup ri, et dont vous m'accusez peut-être : eh bien, oui, j'aime les vieux portraits, ceux-là surtout qui ne rappellent qufe des vertus obscures. Je voudrais que chaque famille eût sa galerie de vieilles gloires, ses gloires de coin du feu. Il est doux d'enlever à l'oubli ce qu'on aime ; il est doux aussi de penser que nous ne descendrons pas tout entiers dans la tombe, qu'entre nos pères qui ne sont plus nous tiendrons un jour notre place près du foyer de nos enfants. Et puis, si ces portraits rappellent des vertus, ne trouvez-vous pas que ce sont des consciences qui nous
G* Il AD AME DE S 0 M M E B \ l L L E.
regardent ? Les anciens renfermaient dans une urne les cendres qui leur étaient chères , et nous faisons revivre sur la toile les traits de ceux que nous avons aimés : c'est la religion des morts.
Ces paroles imprudentes rappelèrent cruellement à Albert qu'il ne pouvait pas même suspendre à son chevet le portrait de sa mère. Il ne répondit pas , mais son front se couvrit de rougeur, ses yeux se remplirent de larmes. Xancy , qui avait l'intelligence du cœur vive et facile , s'approcha de son ami et voulut lui prendre la main : il la repoussa froidement. Madame de Sommerville comprit à son tour qu'elle venait de faire ce qu'on appelle communément compter son or devant un pauvre : elle n'ajouta pas une parole ; mais lorsque nous sortîmes du salon elle s'empara dans l'ombre du bras d'Albert, et le pressa avec effusion.
i Vous ne craignez pas de déroger ? lui dit le jeune homme avec amertume.
— Oh ! monsieur !... - s'écria-elle enjoignant ses mains.
Xous arrivions près d'eux : ils se turent. En passant sur la terrasse nous rencontrâmes Frank qui ramenait les chevaux de l'abreuvoir. Madame de Sommerville s'avança vers Cortès, et caressa son poitrail noir et luisant comme la plume du corbeau.
« Xe lui en vonlez-vous pas, à ce pauvre animal ?« demanda-t-elle en se tournant vers Albert. Albert sourit , et avant de s'éloigner il baisa l'étoile blanche
qui brillait au front de Gortès. Madame de Sommprville nous accompagna jusqu'à Anzème. Arrivés au village, nous prîmes, ma sœur et moi, le chemin de La Baraque, Albert celui du sentier, et madame de Sommerville retourna seule au château.
Xous marchâmes longtemps , ma sœur et moi, sans échanger une parole , mais nos douleurs se comprenaient et se parlaient tous bas. Il y eut un instant où nos âmes se rencontrèrent, et, par uu mouvement spontané , nous nous pressâmes dans les bras l'un de l'autre. Nancy était pendue ù mon cou, j'embrassais son front et ses cheveux.
* Ali ! tu m'aimes, toi, tu m'aimes! s'écria-lelle en sanglotant. Sans grâce, sans esprit, sans beauté, toi tu m'aimeras toujours!... Maxime, mon frère, pourquoi n'as-tu pas gardé mon cœur à toi seul? Ton amour était si doux , et l'autre fait tant
('e r'ia' • Ali! laisse-moi pleurer: je souffre.
Dis-moi que tu m'aimes. J'entends toujours une voi\ (jui me crie : Je ne vous aime pas : i Puis elle me disait :
« Il faut lui pardonner. Qui suis-je, hélas ! pour qu'il m'aime ? rien qu'une fille des champs. Je n'ai que mon amour, et lui, qu'il a d'esprit, de génie, d'éloquence!... Ah! cruel, pourquoi l'avez-vous envoyé à Paris ? que ne l'av ez-v ous laissé dans nos campagnes ? Quel besoin avait-il d'instruction et de science? il m'aimait et j'étais heureuse ; et lui aussi était heureux, mon Albert! Rendez-moi sa joie ,
rendez-moi mon bonheur ! C'est vous qui avez l'ait tout le mal , c'est vous qui nous avez perdus ! s
Et revenant à moi :
a Grâce ! pardonne à ta pauvre sœur ! prends pitié de sa peine ! Je suis malheureuse , la douleur nie rend folle. Cette journée a été si longue ! J'ai cru que la nuit ne viendrait pas. Elle venait si vite autrefois , lorsqu' Albert était entre nous ! comme chaque jour qui nous réunissait était court et rapide ! Et pourtant, tu t'en souviens, mon frère, nous restions des heures entières sans rien nous dire, et ces heures étaient les plus douces ; ou, s'il me parlait, c'était de nos travaux , de nos plaisirs, de notre amour heureux. Lorsque les oiseaux émigraient et que leurs bataillons filaient au-dessus de nos têtes, il me disait : Je voudrais aller avec eux dans les contrées lointaines : je vous en rapporterais des fruits et des fleurs. Ou bien , lorsqu'il était rêveur, il me disait : Je voudrais savoir où vont les nuages qui glissent dans le ciel, où va la laine que les troupeaux laissent aux haies épineuses et qu'emporte le vent , savoir aussi ce que dit le veut aux feuilles des arbres,
la Creuse aux cailloux de ses rivières Et moi
j'aimais tout ce qu'il me disait.
Ainsi ma sœur cherchait dans le monde de ses souvenirs Albert , qu'elle ne pouvait suivre dans le monde nouveau où je l'avais jeté. Lorsque nous rentrâmes elle avait une fièvre brûlante, et je passai la nuit auprès d'elle. Cette nuit fut mauvaise aussi pour Albert.
Rentré dans sa chambre , il appuya sa tête sur le balcon de sa croisée. La nuit était sereine. La lunr, qui s'était levée rouge el mute à l'horizon, grimpai)
lentement sur les peupliers de la prairie ; les feuillet, humides de rosée, se détachaient saris bruit, lien ne troublait le recueillement des campagnes. ilbert veillait seul au milieu du repos universel. Il alla respirer l'air froid du ciel sur les bords de la tireuse ; il mouilla ses pieds dans l'herbe des prêt, son Iront aux branches du verger; las de chercher ie calme et de ne pas le trouver, il eut peur dea agitations de son àme. Depuis, il me l'a coûtée bien souvent, eette nuit si paisible dans les champs , si oyugeuse dans son cœur.
« Mon Dieu , se disait-il en traînant sous ses pas les feuilles mortes du vallon, qu'est-ce donc que ces sensations tumultueuses que vous avez éveillces en moi ? Kst-ce donc là l'amour, ce feu qui dévore , cette inquiétude qui consume , ce mal qui n'a pas de nom ? est-ce donc là le ciel que vous nous avez donné sur la terre ? \'on, cette femme est votre mauvais ange : je sens encore ses doigts qui brûlent mes lèvres, sa main qui serre mon bras comme une main de fer. C'est \ancy que j'aime , c'est elle que je
peux aimer. Vous savez bien qu'elle a reçu ma foi , et qu'un jour nous irons tous deux nous agenouiller à vos autels. Vous le savez , mon Dieu : pourquoi donc , dans les plaintes du vent, dans le bruit des feuilles, dans le murmure de l'eau avez-vous mis le nom d'une autre femme , une autre image dans vos cieux , une autre pensée dans mon âme ?.. liais je lutterai ; si vous m'aidez je serai fort : je garderai l'amour que j'ai promis... Mais aidez-moi : je suis faible à cette beure ; envoyez-moi votre ange de paix , dites au vent de se taire, à la nuée qui passe de revêtir une autre forme, et avec vos étoile> tracez un autre nom à la voûte du ciel. »
Ainsi ce malheureux jeune homme se débattait entre le remords et l'amour. Comme il arrive toujours dans les âmes honnêtes, le remords l'emporta d'abord : Albert s'imposa comme un devoir le bonheur de Nancy, il jura solennellement de ne plus revoir madame de Sommerville. Il ignorait , hélas ! que le bonheur ne se donne pas , qu'il s'échange , et que le plus impérieux des devoirs, celui qui les domine tous, c'est l'amour.
Cependant madame de Sommerville , qui croyait avoir passé le temps d'aimer , se berçait sans défiance de l'espoir de revoir Albert. Ce jeune homme excitait vivement sa curiosité ; la curiosité chez les femmes, c'est déjà de l'amour, ou plutôt n'estce pas tout l'amour? Et puis, madame de Sommerville était piquée au vif par l'espèce d'éloignement qu'Albert avait ressenti pour elle. L'amour,
chez certaines femmes , ne naît souvent que de la difficulté de l'entreprise ; l'amour de ces femmes est comme la mort : il ne frappe que ceux qui le fuient, il n'évite que ceux qui le cherchent. L'intérêt qu'avait voué madame de Sommerville à Albert sur la foi de notre affection pour lui prit donc, dès le premier jour de leur entrevue, un caractère plus romanesque et plus tendre. D'ailleurs Alhert se présenta à Anzème avec des séductions qu'Amélie ne soupçonnait pas : elle avait compté sur un étudiant robuste, un héros du quartier latin exhalant à vin;-;! pas une forte odeur de science et de tabac , ne rè\ant que procès, servitude et murs mitoyens; elle trouva un jeune homme élégant et beau, franc jusqu'à la rudesse, timide jusqu'à la gaucherie, enthousiaste comme elle , admirant ce qu'elle admirait, aimant ce qu'elle aimait, comme elle passionné pour les arts, les sentant avec àme, en parlant avec ftoùt, jeune homme sans talent d'ailleurs , ayant effleuré en dix mois plusieurs spécialités et n'en possédant aucune, paré de toutes les qualités de son âge et n'ayant pas une vertu, enfant de deux jours qu'Amélie eût laissé passer inaperçu dans un cercle, et qui lui apparut dans ces campagnes comme l'un des rè\es les plus poétiques de sa jeunesse. A la campagne , lorsqu'il pleut ou que l'ennui pèse sur nous, nous souhaitons la bienvenue à tout ce que le hasard nous envoie ; tout est bon, tout est beau ; il n'est pas de livre insipide ni de visiteur incommode. Knfm que vous dirai-jc ? madame de Sommerville
avait fait saigner les blessures d'Albert par ses paroles hasardées : se sentant coupable envers lui, elle se crut obligée à l'aimer. Le cœur est si habile à concilier ses passions et ses devoirs !
Plusieurs jours s'écoulèrent sans qu'Albert reparût au château. Madame de Sommerville , qui allail souvent à Saint-Léonard pour prendre ses lettres au débotté du courrier, ne manqua jamais, durant tous ces jours , de venir de la ville à La Baraque , peutêtre dans l'espoir d'y rencontrer Albert. Elle nous aimait bien toujours, mais notre intimité ne lui offrait plus rien -d'inattendu, il fallait à ce cœur frappé d'atonie des excitants , qu'il ne trouvait pas dans notre vie simple et bourgeoise. Quel que fût son espoir, elle ne rencontra pas Albert : il ne venait plus que le matin à La Baraque, pour avoir des nouvelles de Xancy, et il s'en retournait presque aussilot , toujours sous quelque prétexte d'études et de travaux. Madame de Sommerville l'attendait vainement le reste du jour, et le soir, pour se rendre à Anzème , elle repassait par la ville.
Il résulta de tout ceci qu'Albert devint pour Aurélie une préoccupation continuelle , et que la passion de ce jeune homme grandit en raison des efforts qu'il s'imposa pour la vaincre. Bientôt il ne lutta plus qu'à demi : sans renoncer d'abord au projet d'éviter madame de Sommerville, il ne chercha plus à la repousser de son cœur, il le laissa envahir tout entier par elle.
Lorsqu'il l'avait vue, le matin, passer achevai
dans le sentier pour se rendre à la ville, il no savait comment tromper la mortelle longueur du jour ; les heures se traînaient, le soir n'arrivait pas. Enfin , lorsque l'ombre de ses peupliers s'allongeait sur l'herbe du pré , il allait se blottir derrière la haie et prêter l'oreille au bruit de la route ; et, lorsqu'à travers les voix confuses des troupeau* qui revenaient des pacages , les aboiements des clueus elles chants des bouviers, il entendait au loin le galop d'un cheval, alors il se disait que le jour avait été bien rapide, que la nuit était \enue bien vite ; et, à mesure que ce galop approchait, son cœur battait avec plus de violence : il le sentait bondir dans sa poitrine comme s'il eût voulu rompre son enveloppe, et il était là, derrière son buisson, eraintif et tremblant sous le pas nerveux de ce cheval comme un oiseau sous l'influence magnétique du chien qui le lient en arrêt. Cortèf passait enfin, il s'éloignait. Alors Albert élevait la tête au-dessus de la-haie, et il la voyait, Elle, qui fuyait, belle et rapide, dans l'air bleu du soir. Il rentrait plein de son image, et dans ses rêves de la nuit il voyait encore le corsage blanc d'Aurélie glisser à travers le feuillage comme un beau lis emporté par le vent.
D'autres images passaient dans ses rêves : c'était \ancy, pâle et mourante, qui venait s'asseoir à son chevet; elle était vêtue d'un linceul, et elle lui disait : Vous vous êtes bien empressé de me donner ma robe de fiancée!.... Elle avait sur la tête une couronne d'immortelles et de cyprès, et elle lui disait :
C'est ma couronne de mariée que vous m'avez tressée vous-même Ses joues étaient caves, sou teint
plombé , ses yeux brûlés de larmes , et elle lui disait : Voilà la parure de noces que vous m'avez apportée de Paris Albert voulait l'enlacer de ses
bras, mais il ne trouvait que mon ombre menaçante qui lui demandait ce qu'il avait fait de ma sœur. Une voix impitoyable harcelait son sommeil, et, lorsqu'il se réveillait, son oreiller était mouillé de pleurs.
C'était alors que le remords ranimait son amour pour A'ancy et le ramenait à La Baraque. Parfois alors cet amour expirant jetait de vives étincelles : Albert partait de sa demeure tout plein d'ardeur et de jeunesse ; son esprit était absorbé par une seule pensée , gracieuse, douce , ravissante, mais vague , incertaine, mystérieuse : il voyait Nancy, il entendait sa voix ; il s'enivrait de l'air du matin ; il franchissait comme un enfant les haies et les fossés pour arriver plus vite ; il lui semblait qu'une âme toute nouvelle habitait en lui, qu'il allait retrouver près de ma sœur ses fraîches émotions d'autrefois Mais lorsqu'il arrivait, il sentait un monceau de glace qui tombait sur sa flamme , les paroles d'amour qu'il avait toutes prêtes se figeaient sur ses lèvres , il s'en retournait confus , humilié et triste jusqu'à la mort.
Ceux qui nous ont fait delà mobilité des affections un passe-temps doux et facile, ceux-là ont menti, croyez-moi : l'inconstance porte sa peine avec ellemême : c'est le remords de ruiner un bonheur qui commence toujours par prétendre à l'éternité.
Pour Nancy , elle était calme et résignée. Lors même qu'Albert était absent, elle ne laissait pas échapper une plainte, la pâle maigreur de son visage révélait seule les douleurs qui la ravageaient. Llle ne s'avouait pas encore la passion d'Albert pour madame de Sommerville , mais un instinct secret la lui murmurait tout bas. Elle se rappelait avec effroi les séductions de beauté , de cœur et d'esprit qu'avait déployées Aurélie devant ce jeune homme, et, bien qu'Albert eût déclaré le lendemain à La Baraque que cette femme lui déplaisait et qu'il était résolu à ne plus la revoir jamais , Nancy avait compris vaguement que son ami cherchait à la tromper ou à se tromper lui-même. Pour moi, je voyais tout et je ne pouvais rien. Madame de Sommerville ignorait seule le drame lamentable qui se passait dans nos co-uis, elle interrogeait avec sollicitude le dépérissement de Nancy, ma tristesse et l'absence d'Albert.
■ Que se passe-t-il entre vous? me demanda-t-elle un soir que ma sœur était absente. Qu'est devenu ce bonheur dont vous m'aviez tant parlé , cette sainte affection qui vous liait tous trois, cette gracieuse union qui vous souriait dans l'avenir? Yancy dépérit de jour en jour; l'éclat de la jeunesse a pâli sur ses joues, son front se plisse , l'azur de ses yeux se ternit ; Albert se retire de vous , et vous , Maxime , vous êtes sombre comme le donjon du château d'Anzcme. Soyez donc heureux, mes amis! que je puisse mettre votre bonheur à la place de celui qui me manque ! Voyons, qu'y a-t-il entre vous? J'ai pris ma
y I [) À M K DE S 0 11 M E K Y l L L K.
part de vos joies, j'ai droit à partager vos douleurs. D'ailleurs je suis votre mère, mes enfants; vous le savez bien, vous, Maxime, i
Ces paroles me touchèrent : je lui confiai comment Albert était revenu de Paris, abattu, découragé, flétri. .Madame de Sommerville s'intéressa singulièrement à ces douleurs, que je lui représentais cependant sans fleur de poésie aucune : j'avais compté sur sa sévérité , je ne trouvai en elle qu'une douce pitié pour Albert, une indulgence plus que maternelle pour ses égarements.
« Vous comprenez aisément le reste, ajoutai-je : Albert est triste et nous évite ; sa tristesse navre nsa sœur, sa froideur la tue ; et moi , témoin de tous ces maux, je suis sombre parce que je me sens inhabile à les guérir. »
Aurélie ne m'écoutait plus : elle repassait dans son esprit tout ce qu'elle savait d'Albert, tout ce que je lui en avais dit, tout ce qu'elle en avait deviné.
» Oui , dit-elle enfin en se parlant à elle-même , c'est une de ces âmes venues trop tôt ou trop tard sur notre terre maudite. Pourquoi Dieu , en les exilant, leur a-t-il laissé un souvenir du ciel? pourquoi a-t-il mis en elles cette soif brûlante du bien, si le désert où il les a jetées n'a pas de source pour 1rs abreuver? pourquoi des besoins avides, s'il a soufflé la stérilité dans leurs champs? pourquoi ces rêtes de l'infini dans ce monde égoïste et borné?... Vous demandez , Maxime , pourquoi ces âmes se plongent avidement dans la douleur : c'est que la douleur
MADAME !)K SOMM ËftVlLLK. tt
seule n'a pas de bornes ici-bas, c'est qu'elle seule est infinie, c'est que dans son abîme sans fond nous faisons chaque jour des découvertes nouvelles. Le boubeur s'apprend si vite!... on s'en lasse de même : les sentiers en sont si frayés, si battus, si limités! Ci u\ de la douleur s'allongent incessamment sous nos pas, et nul voyageur n'en a trouvé la (in. Vous ne savez donc pas tout ce qu'il y a de séduction dans la souffrance, qu'il est doux de la caresser, de la sentir grandir sous nos caresses, de la couver comme un trésor? Elle seule ne nous manque jamais ; c'( si amie fidèle , notre compagne de Ions les instants ; elle a toujours à nous confier quelque secret nouveau , quelque nouveau mystère. On sait le bonheur à vingt ans ; on apprend toujours à souffrir.
— .Madame, lui dis-je, Albert vous comprendrait mieux que je ne saurais le faire : moi je : qu'un pauvre jeune homme ; je cultive mes coteaux de blé noir, mes champs de seigle et de colza ; je prie Dieu par mes actions, je soutiens ma sœur par mon travail. Lorsque ma sœur est heureuse je suis heureux, et je ne me lasserais pas d'une éternité de ce bonheur. Pour la souffrance, madame, je ne puis connaître ses joies : je n'ai de douleur que celles de A'ancy.
— Maxime, me dit madame de Sommenille , vous valez mieux que moi.
— C'est que je sais moins que vous , madame.
— Heureux donc ceux qui ne savent pas ! »
Il arriva qu'un soir Albert attendit vainement derrière la haie du sentier : madame de Sommervillc ne revint pas. Le ciel était chargé de nuages, de vils éclairs sillonnaient l'horizon, Albert entendait autour de lui la pluie qui tombait en larges gouttes sur les feuilles. Il alla s'asseoir dans sa chambre devant un grand feu de bruyères. Sa lampe brûlait sur la table , ses deux chiens dormaient , à moitié couchés dans les cendres. Albert était seul : sa nourrice était allée la veille à Saint- Léonard pour soigner une de ses filles qui se mourait de la poitrine.
L'inquiétude et l'ennui le rongeaient : il prit un livre et l'ouvrit. C'était Y Emile , qui renfermait encore les fleurs desséchées d'Aurélie. Albert les porta à ses lèvres ; puis au souvenir de Xancy, il les froissa avec colère. 11 voulut écrire, et il brisa sa plume ; il se jeta sur son lit et pleura. Ses deux chiens vinrent lui lécher les mains , mais il les repoussa avec humeur, et les pauvres bètes s'en retournèrent , tête baissée , s'étendre dans les cendres de l'âtre.
L'orage venait d'éclater : le tonnerre roulait dans la nue , la pluie fouettait les vitres d'Albert, et le vent , déchaîné dans les campagnes , semblait devoir à chaque instant emporter la maison du sentier avec
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les bruyères déracinées de la montagne ; les luibs du (oit volaient en éclats; l'ouragan fracassait les grands arbres ; les torrents, grossis par l'eau du ciel', bondissaient sur le flanc des coteaux.
Albert écoutait avec joie ces cris de la fempèle, qui semblaient répondre aux agitations de son âme! Il allait s'endormir, bercé par les sifflements de la bise , lorsqu'il se dressa tout à coup sur son lit , et ses deux cbieus se levèrent en grondant.
C'est le veut , dit Albert retombant sur sa couche... Mais presque aussitôt plonetm tenfirent à sa porte, les ebiens se mirent à tboyer ivec fonce. Albert s'élança de son lit et courut ouvrir.
« Je viens vous demander l'hospitalité , dit wuc voix qui le lit tressaillir des pieds à la télé.
— Qui que vous soyez, répondit le jeune homme en s'appuyant contre le cbambranle delà porte, vous êtes le bienvenu chez moi. 3
Et lorsqu'il eut rallumé sa lampe, que le vent avait ctemte en s'engouffrant dans l'appartement, î| connut madame de Sommerville qui se tenait auprès de lui.
« Vous ici, vous, madame .* s'écria-t-il en reculant d'effroi.
— Oui, dit-elle en se laissant tomber dans le fauteuil d'Albert : l'orage m'a surprise comme je sortais de Saint-Léonard. J'ai cru pouvoir gagner Anzème • •mais Cortès se cabrait à ebaque pas et refusait d'avancer. Tenez, le pauvre animal piaffe à votre porte •
H MADAME DE S OMM E lt V I L L 1
ne sauriez-vous l'abriter sous quelque hangar? »
Albert sortit pour lui obéir. Lorsqu'il rentra, madame de Sommerville avait quitté sa jupe d'amazone, et présentait au feu ses mains placées. Il ranima les cendres presque éteintes, jeta dans le loyer deux fagots de bois sec qui donnèrent bientôt une ilamme joyeuse , puis il lit prendre à madame de Sommerville quelques gouttes d'une liqueur qu'il devait aux soins de sa vieille nourrice.
* C'est une hospitalité bien pauvre ! dit-il en la regardant avec amour.
— Il n'est pas de pauvre hospitalité , répondit Aurélie. »
Et , comme Albert se tenait à quelque distance d'elle et la couvrait de son regard :
- Weyez-vous près de moi, ajouta - t - elle. La pluie tombe encore par torrents ; Frank est allé prévenir mes gens afin qu'ils n'aient aucune inquiétude : laissons le vent siffler et causons.
i Pourquoi ne vous ai-je pas revu'.'' continua Aurélie en le faisant asseoir près d'elle. \e m'avez-vous point pardonné et m'en voulez-vous encore ? Soyez donc indulgent , monsieur ! Pourquoi délaisser vos amis? pourquoi si triste et si sauvage ? Triste , vous qui commencez la vie , qui n'en savez rien encore ! vous , jeune homme, triste déjà! Comment seront les vieillards? j>
Albert s'enhardit et causa. Il conta son existence abandonnée, ses rêves de bonheur, ses désenchan-
.MADAME DE SOMMER l IL 1.1.
temcnts rapides; il le fit avec charme. 11 parla de la solitude de son cœur, des élans de son âme vers l'èlre mystérieux qui devait lui révéler la \ie ; il le lit avec feu. Puis il dit sa vie de Paris, ses luttes, ses misères, les froides réalités sous lesquelles il s'était débattu vainement. Aurélie fut émue. Ce n'étaient cependant que les éternelles lamentations dont nous fatiguons tous le ciel à vingt ans ; mais il y ■ tant d'attraits pour les femmes dans ces douleurs vulgaires que pas une d'elles peut-être n'a résisté à la séduction de consoler un grand homme méconnu, de venger un Bonaparte bourgeois des injustices de la destinée.
Je ne sais rien de pernicieux et de fatal au repos des ménages comme ces petits jeunes gens qui traliqucnt de leurs douleurs, et s'en vont partout chantant le second livre de leur Enéide à quelque Didoo nouvelle, ou contant leurs campagnes comme Othello aux pieds de Desdémonc. C'est un système de réduction qui manque rarement son but : il y a tant de nfaisc pitié, tant de crédule générosité dans le unir de la femme! le malheur offre tant d'appâts à ces âmes faciles! il est si doux pour elles de guérir et de consoler, de fermer une plaie avec une larme, de sécher des pleurs avec un sourire! elles sont si fières de se poser en rivales de la fatalité, déjouer pour nous le rôle de la Providence!
Madame de Sommerville s'abandonnait follement au dangereux plaisir d'écouter Albert. Elle le voyait si jeune et si pressé de vivre, et elle se sentait si
vieille et si fatiguée de la vie , son àme et sa beauté lui semblaient si flétries et si impuissantes, l'une à ressentir l'amour, l'autre à l'inspirer, qu'eilc ne songeait pas à s'effrayer du charme qui la suspendait aux lèvres de ce jeune homme. Elle pleurait à ses tristesses, souriait à ses ambitions naïves, s'enivrait de ses moindres paroles, le ramenait avecart au récit des mêmes faits ou l'arrêtait avec sollicitude sur les détails qu'il n'allait qu'effleurer.
Albert, de son côté, s'enivrait du nouvel inféré! qu'il éveillait dans le cœur de cette femme. J'avai> effarouché ses rêveries par ma rudesse ; Xancy avait humilié sa douleur en ne la comprenant pas : il trouvait enfin une nature pleine de sympathies pour la sienne, qui accueillait ses plaintes, et choyait ses erreurs comme les travers d'un enfant gâté. Dès cet instant son amour pour Aurélie ne connut plus de terreurs ni d'hésitations, et Xancy acheva de mourir dans la pensée de son ami, sans y laisser un remords ni peut-être un regret.
- Ainsi, dit madame de Sommerville , vous vous êtes élevé sans famille, vous avez grandi sans affections? une mère ne s'est pas assise près de votre berceau, et jamais ses baisers n'ont essuyé vos yeux? Cela est bien triste, pauvre enfant!
— Vous me rappelez , répondit Albert , le seul souvenir de bonheur que !e ciel ait mis, comme un rayon de soleil, dans mon enfance. Un soir (c'était comme à présent vers la fin de l'automne) je jouais dans le verger avec la fille de ma nourrice ; j'étais
bien jeune alors. Mon père adoptif était à la ville, ma nourrice tournait son rouet sur le pas de la porte. Vers la nuit un étranger m'aborda avec eoriosité, s'informa de mon nom, de mon âge, et m'entraîna, sous je ne sais quel prétexte, dans le sentier. Lorsque nous fûmes à quelque distance je trouvai une carriole, au fond de laquelle on me fit monter malgré mes cris. La voiture roula durant trois heures par une nuit obscure. Lorsqu'elle s'arrêta je me sentis soulevé par deux bras vigoureux , et, après avoir traversé de longs corridors noirs, je me trouvai tout à conp dans un salon, on je fus ébloui par l'éclat des lumières. J'allais (n'esquiver par la porte entr'ouverte , mais elle se ferma sur moi, et une femme que je n'avais pas aperçue en entrant m'enlaça de ses bras, nie couvrit de baisers en in'appelant son cher Albert. Elle était belle comme vous, madame , sa voix douce comme la vôtre. Bien des jours ont passé depuis, mais je ne l'ai point oubliée, cette voix aimée qui n'a parlé qu'une heure à mon oreille, et qui est restée comme une mélodie dans mon cœur.
— Cette femme était votre mère ? demanda madame de Sommerville.
— Elle m'appelait son enfant. Lorsqu'on vint m'enlever à ses caresses elle me pressa convulsivement sur son cœur. Mon seul bonheur! disait-elle en pleurant, te reverrai-je encore en cette vie? et, si Dieu ne pardonne pas, nous retrouverons-nous dans l'autre? Je sentais ses larmes couler sur mes joues,
et les miennes coulaient aussi. Ou m'arracha de ses bras, et la même carriole me ramena, la même nuit, aux lieux où elle m'avait pris. Mon père adopfif, qui n'était pas étranger, j'imagine, aux événements de cette soirée romanesque, n'a jamais éclairci l'obscurité qui les enveloppait, et je n'ai plus revu cette femme que dans mes rêves.
— Et n'avez-vous jamais tenté de retrouver les «entiers qui vous avaient conduit vers elle?
— Mille fois, mais toujours en vain ; je ne reconnaîtrais pas même la demeure où je fus mystérieusement introduit. Mais, si le hasard me ramenait dans ce salon où j'ai passé une heure à peine, je le reconnaîtrais infailliblement à la décoration, dont les moindres détails sont aussi présents à ma mémoire que si deux jours seulement s'étaient écoulés depuis cette nuit solennelle.
— Et ne l'avez-vous jamais maudite cette femme qui vous a délaissé?
— Jamais ! j'ai fait des vœux pour elle , afin que, séparés ici-bas, nous puissions nous retrouver làhaut.
— Et si Dieu vous la rendait, ne la repousseriezvous pas?
— Je lui dirais à genoux de me pardonner les pleurs qu'elle aurait versés pour moi. Mais Dieu ne me la rendra pas , madame : c'est moi qu'il appellera vers elle.
— Morte? demanda Aurélie.
— On me l'a dit; et cependant l'espoir de la retrouver en ce monde ne s'est jamais éteint dans mon cœur. Oh! madame, qu'il doit être doux d'avoir une bonne mère !
— Oui : il est si cruel d'en avoir une mauiaise ! ■ répondit Aurélie d'un air sombre.
Ils restèrent longtemps abîmés dans la mélancolie de ces souvenirs. Madame de Sommerville avait appuyé son front sur ses mains, et des perles humides glissaient le long de ses doigts. Ktait-ce la pluie qui découlait encore de ses cheveux mouilles par l'orage, ou des pleurs qui tombaient de ses yeux? Albert la regardait en silence.
i Mais, monsieur, dit-elle enfin, il y a bien après tout quelque ingratitude dans votre l'ait, et Maxime a raison peut-être : votre enfance a été cruellement abandonnée, mais votre jeunesse a trouvé des amis, et vous les oubliez , il me semble. Vous entrez dans la vie appuyé sur deux cœurs fidèles, et vous vous laissez défaillir! vous avez l'amour d'un ange et l'amitié d'un homme , et votre àme n'est pas satisfaite! Je crains, mon enfant, que vous ne soyez ingrat.
— L'amitié de Maxime est bien rude, répondit Albert, et l'amour de Xaney. . . -
Albert rougit et n'acheva pas; il demeura tout craintif sous le regard d' Aurélie.
■ Eh bien ! oui, s'écria-t-il enfin en se levant, oui, je suis ingrat, oui, je suis bien coupable, et Maxime
H .MADAME DI SOMMEHVILLE.
a raison. Vous aussi, condamnez-moi, madame : je ne suis pas digne de votre affection. Repoussez-moi donc, vous tous qui m'avez aimé! X étais -je pas maudit en naissant'?... Oui, je souffre, oui, je suis malheureux!... Pourquoi, et qui pourrait le dire? Hélas ! je l'ignore moi-même ; je ne sais pas le mal qui me consume : je suis malheureux de n'être pas heureux. Est-ce ma faute si j'ai pris pour l'amour le hesoin d'aimer qui tourmentait ma jeunesse? J'aimais Xancy, je le croyais du moins : pourquoi Maxime m'a-t-il exilé de ces campagnes ? J'étais bon et si pur alors ! C'est Maxime qui m'a perdu. 1
Albert avait appuyé son front sur la pierre de la cheminée, et madame de Sommerville s'était approchée de lui pour le consoler.
i Vous qui m'accusez, ajouta-t-il amèrement, vous ne savez pas combien est terrible l'agonie d'un amour qui s'éteint ! vous ne savez pas qu'il nous brise de ses convulsions dernières , et que nous ne l'arrachons pas de notre sein sans qu'il emporte avec lui quelque lambeau de notre cœur saignant... Vous êtes sans pitié , madame , et moi je suis bien malheureux !
— Oh! du moins, s'écria madame de Sommerville émue en s'emparant de la main du jeune homme , vous aurez désormais une àme inquiète qui veillera sur vous sans cesse, une àme amie de vos douleurs, une destinée fraternelle qui réfléchira vos beaux et vos mauvais jours. Albert, ne me repoussez pas, ne soyez pas sans pitié pour vous-même ! s
A ces mots Albert, éperdu, se retourna vers madame de Sommerville , prêt à tomber à ses pieds et à lui dire son amour; mais la contenance d'Aurélie était si noble et si sereine , il y avait tant de confiance et de chasteté dans la tendresse qu'exprimait son visage , tout son aspect était si calme et si maternel, qu'Albert s'arrêta tremblant devant elle ; car telle était cette femme : si pure et si chaste qu'elle manquait de pudeur; mais l'abandon de ses manières ne permettait jamais aucune liberté, et la réserve la mieux étudiée l'eût entourée de moins de respect que ne le faisait le laisser-aller de sa personne.
« Vous reverrez vos amis, dit-elle d'une voix caressante. Soyez bon avec ceux qui vous aiment : ménagez le cœur de Xancy, rendez justice à celai de Maxime; et, lorsque vous aurez des douleurs que l'un accueillera sans les comprendre, que l'autre comprendra sans les accueillir, alors venez à moi : ce cœur vous sera toujours ouvert. D'autres plus heureux vous apprendront le bonheur : moi je vous dirai la vie, je vous aiderai à souffrir. >
Cependant le vent ne souftlait plus, la pluie avait cessé, et la lune livide se montrait à travers les nuages, qu'elle bordait d'un pâle liseré d'argent.
« Il faut nous séparer, dit madame de Sommerville en regardant le ciel.
— L'orage s'est apaisé bien vite ! s'écria le jeune homme.
— Oui, dit Aurélie d'un air distrait en revêtant
son amazone. Je n'oublierai jamais votre bonne hospitalité.
— C'est l'hospitalité dont parle la fable, répondit Albert. Deux pauvres bùcherous ouvrirent un soir leur porte à un voyageur surpris par la tempête : ils avaient jusque-là vécu pauvres et misérables, et la fable raconte qu'ils furent heureux le reste de leurs jours.
— Ne soyez donc plus triste, murmura madame de Sommerville d'une voix presque suppliante en sortant de la chambre d'Albert. Vous ne serez plus triste . ? ajouta-t-elle avec un ton d'autorité maternelle, en appuyaut son petit pied sur la main du jeune homme ; et, en s'élancaut sur Cortès, elle baisa Albert au front. Albert voulut la presser dans ses bras, mais elle avait disparu comme une ombre, il n'entendit pas même les pas du cheval, qui s'enfonçaient sans bruit dans le sable humide du sentier.
■ Pauvre enfant ! se disait madame de Sommerville en galopant vers Anzème, pauvre enfant éprouvé si jeune, je serai ton amie, je te soutiendrai dans ce rude pèlerinage que tu commences à peine et qui va s'achever pour moi ; je signalerai à ton inexpérience les abîmes où tu te perdrais , les rares ombrages sous lesquels tu pourras reposer ta tête ; j'écarterai de tes pieds les ronces du chemin , et peut-être arriveras-tu au terme de la course moins fatigué et moins saignant que moi! s
Et, pendant que madame de Sommerville couvrait ainsi de la poésie du dévouement et du desintéres-
MADAME DE SOMMER VILLE. »l
sèment de l'amitié un sentiment plus vif et plus profond , Albert veillait , et son àme insatiable interrogeait l'avenir avec anxiété. Il se rappelait avec effroi la paisible tendresse de madame de Sommerville : ce bienfait, qu'il eût envié la veille, ne faisait plus qu'irriter son impatience, et, las déjà de ces premières félicités, il s'élançait avidement vers des joies plus enivrantes.
Le lendemain, et depuis, chaque jour nous réunit tous quatre à La Baraque. Albert prenait , le matin, madame de Sommerville à An/ème , et tous deux venaient passer la journée près de Nancy, qui, consumée par une fièvre lente, ne pouvait plus aller au delà du verger. Albert se montrait bon et affectueux pour elle, mais notre intimité se ressentait de la contrainte qui pesait sur nous tous.
Madame de Sommerville avait conservé seule la sérénité d'âme que nous avions perdue. Son cœur s'était usé sans retirer aucune leçon de la vie : son esprit avait gardé toute l'imprévoyance du jeune âge, et, simple et naïve comme un enfant ou comme un vieillard, elle ne soupçonnait pas plus l'amour d'Albert qu'elle ne songeait à se préserver de celui
qu'elle éprouvait pour ce jeune homme. L'avenir, le lendemain, elle n'avait jamais su ce que c'était. Créature mobile et passionnée, elle déployait follement sa voile au souffle capricieux de ses impressions passagères, sans qu'il lui vint jamais à l'idée d'y obéir ou de s'en défendre. Dévorée de la soif de l'inconnu, la curiosité résumait sa vie tout entière. Aussi que d'affections avaient dû naître et mourir dans ce cœur sans y laisser plus de traces que les nuages sur l'azur du ciel ! que d'amitiés toutes faites sacrifiées à des amitiés à faire ! Créature bizarre d'ailleurs, elle avait trouvé le moyen de se retirer du monde sinon avec un grand fonds d'expérience , du moins avec une grande dose d'amertume , grâce à la merveilleuse facilité qu'elle avait .de se croire trahie par les amis qu'elle abandonnait. C'était toutefois une belle et riche nature , chez qui le mal ne résultait que de l'exaltation du bien ; organisation complète si le cœur n'eût été misérablement appauvri par la tête ; mais l'imagination de cette femme l'avait de bonne heure emportée si loin au delà du vrai que les trésors de la réalité durent bientôt ne plus lui suffire, et que l'ennui dut développer , souvent jusqu'à l'extravagance , l'instinct des grandes choses que Dieu avait mis en elle ; organisation funeste dans une époque où les grands vices et les grandes vertus sont également impossibles.
\ancy, plus clairvoyante, s'apercevait bien de l'amour d'Albert pour madame de Sommerville ;
mais elle ne se plaignait pas, elle : elle savait souffrir et se taire ; jamais elle n'adressait de reproches à son ami, et, lorsque celui-ci l'interrogeait timidement sur ses souffrances, elle ne répondait que par un mélancolique sourire.
La présence d'Albert aggravait son état , mais Nancy n'y eût pas renoncé sans mourir : l'infortunée espérait encore. Vainement chaque jour ajoutait à son mal; chaque soir elle se disait : Demain il
m'aimera peut-être Klle était si prompte
huser ! un sourire , un regard , un mol affectueux d'Albert assoupissaient tant de douleurs et réveillaient tant d'espérances ! Ah ! bien heureux les esprits rigides qui ont fait un crime aux amants délaissés de n'avoir pas compris et prévenu l'abandon qui les menaçait! Ils ne savent pas combien est opiniâtre, énergique et tenace l'amour dédaigné, cet amour odieux qui nous fait sans force, sans dignité, et ne nous laisse que la honte et le mépris de nous-mêmes! Entêté et vivaee, il s'attache comme le noyé à toutes les herbes du rivage ; comme le condamné, il refuse de croire à l'arrêt qui le tue, il ne veut pas mourir. Sa vie , c'est la tempête : m coup de vent l'abat , un rayon de soleil le relève ; un flot le porte au ciel, l'autre le précipite et l'abîme.
C'était cette vie de hauts et de bas qui brisait ma sœur et l'inclinait vers le tombeau ; mais la mort ne l'effrayait pas. Chaque matin , assise devant la glace qui l'avait autrefois reflétée si fraîche et si belle ,
elle étudiait avec complaisance les ravages de la douleur sur sa pâle et maigre figure, et elle éprouvait une secrète joie à ne plus retrouver que l'ombre d'elle-même, à voir son teint livide, ses yeux ternes, ses lèvres flétries ; car tel est le dernier espoir des amants malheureux : ressaisir par la pitié le cœur qui leur échappe , ou mourir pour se venger de l'infidèle.
Albert ne se dissimulait pas la cause du dépérissement de Xancy. Il en souffrait sans doute, mais sa passion nouvelle ne lui laissait guère le loisir de s'occuper de toutes ces misères. Envers tout ce qui n'est pas l'être aimé c'est quelque chose de si égoïste et de si brutal que l'amour.
Pour moi, je sentais qu'avec la présence de ce jeune homme il n'était pas de guérison possible pour ma sœur , et j'attendais avec impatience l'ouverture des cours à Paris. Lors de son premier départ je n'avais intéressé que sa tendresse pour.Yancy; cette fois je ne m'adressai qu'à son amour pour luimême : en lui rendant compte de la gestion de ses biens durant son absence , je lui montrai que les dettes de M. Saint -Estève avaient absorbé une partie de sa fortune, et que le chiffre de ses revenus était bien au-dessous de nos présomptions antérieures. La nécessité le pressait , le travail était pour lui une condition d'avenir.
Il n'y avait donc dans notre pet'te colonie qu'une seule existence qui ne fût pas réellement troublée : c'était celle qui les troublait toutes. Comme la pierre
Il Ai) AME DE SOMMER VILLE.
qui tombe dans un lac et en dépolit le* cristal , madame de Sommerville avait pour jamais peut-être altéré la limpidité de notre bonheur; et cependant elle était le seul lien qui existât encore entre nous : c'était elle qui nous rassemblait chaque jour sous le même toit, elle qui ramenait Albert vers Nancy, elle qui faisait luire quelques éclairs de vie sur nos réunions silencieuses ; sans elle la position n'eût pas été tenable entre ma sœur, Albert et moi. Il s'était bien établi entre nous une convention tacite de M jamais renier hautement les projets qui nous avaient souri, mais cette convention jetait sur nos relations une contrainte qui les aurait rendues odieuses, si madame de Sommerville ne nous l'eût lait oublier parfois. Sa présence soutenait notre intimité chancelante , et, grâce aux charmes de ton esprit, à l'égalité de son caractère souple et conciliant, nous pouvions passer de longues heures ensemble Mni toucher à des questions délicates qui nous auraient blessés tous trois.
Ce dernier lieu se brisa.
.Vous étions arrivés à la fin d'octobre. Nancy ne se levait plus : la fièvre avait pris un caractère plus {{rave; nous ne quittions plus le lit de la malade, Chaque matin voyait Albert et Aurélie arriver à La Baraque, chaque soir les voyait se retirer ensemble. Chose triste à dire et qu'ils ne s'avouaient pas à eux-mêmes, c'est que la maladie de \ancy se prêtait merveilleusement aux intérêts de leur amour, et que dans la sollicitude qui les conduisait près de ma
sœur :-e glissait imperceptiblement la joie de se voir à toute heure , de se retrouver tous les jours ! chose triste, c'est que cet amour grandissait auprès de sa victime , et que la victime en suivait elle-même les progrès et le développement.
Il est vrai que devant moi les sympathies d'Albert et d'Aurelie n'osaient se révéler qu'à demi; mais lorsqu'ils s'éloignaient le soir, lorsque, seuls au milieu des campagnes , ils allaient sous le ciel étoile, entre les haies effeuillées du sentier, et que, libres de ma froide raison, ils ne craignaient plus de la voir tomber lourdement dans la poésie de leurs discours, oh! alors, que de sublimes aberrations! que de plaintes ascétiques ! que de mystiques souffrances ne devaient-ils pas échanger dans le silence de nos nuits d'automne ! que de vagues regrets , que de confuses espérances murmurés à l'ange de la rêverie! comme ces deux âmes devaient s'étreindre et se confondre dans les mêmes joies et dans les mêmes douleurs , s'égarer d'un même vol dans les champs parfumés de leurs songes! Plus d'une fois les premiers feus du jour trouvèrent ces deux enfants errant encore sur nos coteaux au milieu des brumes de la Creuse.
Eh bien ! nous touchions à la fin de l'automne , et durant ces courses nocturnes , qui eussent scandalisé toutes les pudeurs du département, l'amour d'Albert n'avait point osé se révéler à madame de Sommerville , celui d'Aurelie ne s'était point encore révélé à lui-même. Ce n'était pas seulement sa
timide gaucherie déjeune homme qui arrêtait l'aveu de la passion sur les lèvres d'Albert, c'était aussi un sentiment de réserve et de délicatesse qui lui venait du misérable état de Nancy. Et puis il y avait dans la tendresse de madame de Sommerville quelque chose de si viril que sa tendresse , à lui , en était effrayée.
Honteux enfin de son rôle d'enfant (il me l'a confié depuis), las de lutter et de souffrir, impatient d'amour, mais redoutant surtout de passer pour un sol , il fil un jour à son amour-propre , près de ma sœur presque mourante, le serment d«« tout déclarer le soir même à madame de Sommerville en retournant à Anzènie. Mais ce soir-là Albert retourna seul ; et cependant le lendemain madame de Sommerville n'avait plus rien à apprendre.
La journée avait été mauvaise pour Nancy : sa tête était embrasée, sa voix brève, son regard brillant; l'air entrait avec peine dans ses poumons brûlés ; son pouls battait avec une rapidité effrayante. Madame de Sommerville voulut passer la nuit auprès d'elle, Albert partit seul.
La soirée était humide et froide; l'hiver, qui dans nos contrées précède toujours novembre , blanchissait déjà nos campagnes.
Vous étions assis, madame de Sommerville et moi, devant le foyer, où brûlait un ormeau tout entier. \'ous étions seuls près de Nancy : sa nourrice, qui la veillait depuis plusieurs nuits, reposait. Mes forces étaient épuisées par L'anxiété et la fatigue.
Madame de Sommerville était silencieuse. J'entendais le bruit monotone de la flamme , le cri du grillon dans les fentes de l'àtre , l'eau qui riait au feu dans la bouilloire , la bise qui pleurait aux portes. Mes pensées se troublèrent ; un sommeil de plomb pesait sur mes yeux : ma tête s'appuya machinalement sur la pierre de la cheminée , mes bras tombèrent le long de mes flancs, et des images confuses glissèrent devant moi : c'étaient mes belles années qui passaient en habits de fête, mes jours sombres en vêtements de deuil... je me retrouvais tout jeune avec ma sœur plus jeune encore , jouant
comme deux chevreaux sur la pelouse du verger
tous mes doux souvenirs s'arrêtaient pour me jeter des fleurs... Puis défilait le cortège plus long des souvenirs amers : mon père mort, ma sœur mourante, amour brisé, amitiés éteintes!... je voyais aussi les ombres de mes amis moissonnés à seize ans... Armand , Alfred , mes amis , oh ! mes frères , estce vous? leur disais-je. Habitants du ciel, que venez-vous faire ici-bas? Xous venons essuyer tes larmes , disaient-ils, parce qu'autrefois tu as pleuré avec nos mères. .. Et ils me prenaient par la main pour m'enlever avec eux.
Au milieu de ces hallucinations , je crus entendre la voix de Nancy ; les fantômes évoqués par mon cerveau malade s'évanouirent. Mais ma tête, que j'avais péniblement soulevée, se pencha sur le dos du fauteuil où j'étais assis, mes yeux fatigués clignèrent douloureusement à l'éclat de la flamme, et je retom-
bai dans cet état qui est à la fois la veille et le sommeil : mes facultés veillaient dans mon corps endormi.
Au cri plaintif poussé par ma sœur, madame de Sommerville alla s'asseoir à son chevet.
<t Où est Maxime? demanda \ancy d'une mi\ faible, sans entrouvrir ses lourdes paupières ni soulever sa tète appesantie.
— Il repose.
— Et Albert?
— Il est parti.
— Et Aurélie? demanda-t-clle encore après un Ion;; silence.
— Elle est près de vous, mon enfant, i
Nancy se dressa brusquement, regarda madame de Sommervillc avec des yeux hagards, murmura des paroles que je n'entendis pas. Il y eut encore un silence, durant lequel elle fut en proie à une agitation violente. Lorsqu'elle eut retrouvé un peu de calme elle attira Aurélie vers elle, et, lui jetant au cou ses bras blancs et amaigris :
« Avant que je meure pardonnez-moi, dit-elle le usage baigné de larmes.
— Vous pardonner! et quoi donc , pauvre arme ? Dieu lui-même, pour vous accueillir, n'aurait pas besoin d'indulgence.
— \*e dites pas cela! dites que vous me pardonnez !
— Chère fille, tu sais bien que mon eœar est pour toi tout nniou^i^BgÉwjjj^^conle.
— Ne dites pas que vous m'aimez!... Je me fais horreur à moi-même !
— Xancy, ma fille, ma chère bien-aimée !...
— Grâce, Aurélie, grâce pour moi!... J'ai tant souffert par vous!... c'est par vous que je meurs... Pardonnez donc si je vous ai maudite.
— Maudite, enfant!
— Maudite , et je vous hais ! » ajouta la malheureuse en cachant sa tête sous la couverture, qui étouffa ses cris et ses sanglots.
Aurélie la découvrit, et, la ramenant vers elle : « Tu m'as maudite , moi qui t'ai bénie ! tu me hais, moi qui t'aime ! tu meurs par moi, par moi qui donnerais ma vie pour rendre à la tienne tous les trésors de la jeunesse!... C'est la fièvre qui t'égare ; et cependant tes paroles font mal.
— J'ai toute ma raison , dit Xancy d'un air sombre. Xe le sentez-vous pas à mes pleurs ? ajouta-t-elle en portant à ses yeux la main tremblante d'Aurélie.
— Mon Dieu ! qu'ai-je donc fait? demanda Aurélie avec inquiétude.
— Vous avez mis dans mon sein un serpent qui me ronge le creur!
— La fièvre vous rend folle.
— Xon : c'est la jalousie qui me tue ! i
Ce fut pour Aurélie la foudre qui frappe et qui éclaire.
* Jalouse ! s'écria-t-elle enjoignant les mains... vous jalouse !...
— De vous. ««..**■* **»*^
— De moi, vieille et flétrie !
— Je suis donc bien jeune et bien belle ! demanda froidement Xancy en approchant son visage de la lampe qui brûlait auprès d'elle , et en écartant avec ses doigts décharnés les cheveux qui voilaient son front... Voyez, madame : voilà votre rivale; c'est vous qui l'avez faite ainsi. »
Madame de Sommerville poussa un cri déchirant, et, sentant ses jambes se dérober sous elle, son cœur mourir dans sa poitrine, elle tomba, le front sur le lit, les genoux dans la poussière, et elle resta longtemps accablée sous le regard étincelant de Xancy, qui, dans un instant d'exaltation fébrile, laissait couler de son sein tout ce que deux mois de résignation y avaient amassé d'amertume.
« J'ai pris le deuil de mon bonheur le jour où Albert vous a vue pour la première fois, dit-elle d'une voix grave et triste : dès ce jour Albert ious aima.
— Albert ne m'a jamais aimée.
— Il vous aima, poursuivit lentement Xancy ; cet amour que j'avais vu naître, je le vis grandir sous mes yeux, et j'en étudiai les progrès sur ceux du mal qui me mène au tombeau.
— Albert ne m'a jamais aimée , répéta Amélie avec désespoir.
— J'ai bien souffert! continua ma sœur avec une impitoyable insistance. N'être plus aimée de lui , ce n'était que la mort, mais ne plus vous aimer, mais sentir remuer en moi la jalousie, ce mal honteux qui ternit toutes nos pensées, ce fut la perte de
lu- MADAME DE SO MM ER V ILLE.
mon âme. Oh ! si vous saviez combien je me suis haïe de vous haïr, que de fois j'ai senti tomber en pluie de feu sur mon cœur les malédictions que j'appelais sur votre tète !
— Votre haine n'était qu'une cruelle erreur... Ma fille, revenez à moi, qui vous suis amie et mère.
— Vous avez été sans pitié : chaque jour vous a vue, assise à mon chevet, enivrant Albert de vos charmes. Oublieux de mes maux, l'ingrat ne vivait que pour vous, pour vous qui me faisiez mourir!... Ah! vous ne m'avez pas épargné vos triomphes, madame !
— Ma fille > revenez à moi ! répétait Aurélie suppliante.
— Chaque matin nous trouvait toutes deux , vous plus belle et moi plus mourante ; on eût dit que vous dérobiez ma jeunesse pour en parer vos grâces et votre esprit, ma jeunesse, mon seul trésor à moi!... Puisse l'amour d'Albert conserver la vôtre éternelle !
— Pauvre égarée ! disait madame de Sommerville en prenant dans ses mains les mains brûlantes de Xancy, Albert ne m'a jamais aimée.
— Il vous aime , vous dis-jc ! s'écria ma sœur avec un mouvement d'impatience... et vous l'aimez peut-être.
— Malheureuse , qui vous l'a dit? s'écria Aurélie en se levant épouvantée.
— Vous l'aimez donc! s murmura Xancy d'une voix étouffée en tombant sur sa couche.
MADAMK DE S OMMERVI LL K. IO:{
A la sombre lueur qu'avaient fait jaillir ces paroles rapides, chacune des deux infortunées venait d'entrevoir le complément de sa fatale destinée.
Ce n'est pas cependant que madame de Sommerville eût ressenti jusqu'alors un amour bien \if et bien profond pour cet autre enfant que nous nommons Albert : non , elle ne l'aimait sans doute que d'une tendresse d'amie, exaltée parfois, et pareille à l'amour parce qu'il y avait de l'amour dans toutes les affections de cette femme.
D'où vient donc qu'une parole jetée au hasard par Xancy ait arraché à Aurelie un cri de passion et d'épouvante? d'où vient qu'un sentiment, jusqu'ici essentiellement maternel, se soit transformé dès lors en un amour impérieux et réel?
C'est que l'imagination, vivement frappée, enfante réellement les maux qu'elle redoute. Si madame de Sommcrville n'eût pas prévu d'obstacles à sa passion nouvelle, si cet amour se fût présente sous un aspect riant , avec des pentes faciles et des sentiers frayés , madame de Sommcrville n'aurai point aimé Albert; mais eu l'aimant elle enleiait l'amant à l'amante , elle ployait comme un roseau Xancy qu'elle avait appelée sa lilie, elle semait dans nos existences le trouble et la désolation : elle eut peur de l'aimer, elle l'aima.
Xous sommes si tiers d'ailleurs d'attirer sur nous les malédictions d'en haut, notre vanité s'arrange si bien de nos douleurs, nous avons tous des préten-
104 MADAME DL SuMMERVILLE.
tions si singulières au privilège du malheur, que madame de Sommerville éprouva peut-être un imperceptible sentiment de joie en voyant que la fatalité ne s'était pas encore lassée de la poursuivre.
Cependant la fièvre de Xancy redoublait, le delire s'était emparé d'elle; je l'entendais chanter, la tête cachée sous l'oreiller, un chant lent et lugubre. Debout à son chevet, Aurélie se tenait comme l'envoyée de la mort. Ses deux bras étaient croisés sur sa poitrine, et sa grande ombre, qui se projetait sur le mur blanc , tremblait à la clarté vacillante de la flamme. Ces chants d'une mourante et l'ombre tremblotante de ce corps immobile me glacèrent de terreur ; je crus un instant que le délire de ma sœur était passé dans mon cerveau. Je voulais courir à elle, et je ne pouvais pas : une main de fer me clouait à ma place , il me semblait que cette ombre qui dansait sur le mur se riait de mes vains efforts.
J'entendais ou je croyais entendre (car je ne suis pas sur que dans cette nuit mon imagination n'ait pas mêlé ses rêves à la réalité) des psalmodies qui se répondaient au milieu des plaintes du vent.
i Maudit soit le jour où une étrangère a franchi le seuil de notre porte ! disait une voix.
— Maudite soit l'heure où je suis née ! s disait une autre voix.
Puis la première reprenait :
i Seigneur, je n'ai que seize ans : je ne voudrais pas mourir. 5
MADAME I)K SOMMERVIIiLE. IM
Et l'autre voix répondait :
« Seigneur, je suis bien vieille ; appelez-moi à vous. 5
Bientôt je n'entendis plus rien , je vis madame de Sommerville quitter le lit de la malade et s'avancer lentemeut vers moi. Dans la crainte que ma présence ne lui imposât désormais quelque embarras et quelque confusion, je feijjnis un profond sommeil. Elle pencha sa tète vers la mienne, car je sentis glisser sur mon front son haleine embrasée. Elle s'éloigna, et, soulevant à demi mes paupières, je pus suivie ses moindres mouvements.
Elle alla s'asseoir près de ma sœur et demeura longtemps à la contempler. Ensuite elle s'agenouilla et pria à voix basse. Lorsqu'elle se releva elle avait pleuré , elle était plus calme. Elle s'appuya contre le lit, et, après une heure de méditation silencieuse , elle dit :
g Lorsque la vase est à la source tout le cours du fleuve est troublé : ainsi lorsqu'une coupable erreur a souillé la pureté de nos jeunes années, la vie ne reprend plus jamais son calme et sa limpidité. Depuis que Dieu s'est retiré de moi, j'ai vainement cherché le bien : je n'ai fait et rencontré que le mal. Il ne s'est trouvé que de l'absinthe dans les coupes où j'ai versé du miel; là où j'ai semé le bon graiu , je n'ai vu croître que les ronces... Mon Dieu ! je n'avais donc pas épuisé votre colère ! il restait donc au fond du vase quelques gouttes de fiel que je n'avais pas bues ! Vous qui avez vu mes fautes , vous avez
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vu aussi mes douleurs : vous savez que mon front a bien saigné sous votre couronne d'épines , que j'ai bien fatigué à porter votre croix. Voyez-moi : je suis lasse , mes pieds sont déchirés : que ne me laissiez-vous reposer et dormir?... Vous n'avez pas voulu de moi : ma destinée n'était point accomplie ! Il a fallu que j'apportasse le trouble et le désordre sous le toit de ce pauvre ménage !... Mon Dieu ! que vous ont fait ces enfants? Ils vivaient si heureux , si purs et si unis! pourquoi avez-vous permis que l'ange du mal se glissât parmi eux? *
Longtemps encore elle demeura abîmée dans ses pensées. Plus d'une fois ses lèvres laissèrent échapper le nom d'Albert. Il y eut un instant où elle se leva avec colère ; par un brusque mouvement de tète, elle rejeta ses cheveux en arrière, et, pressant son cœur de sa main convulsive :
* Tu me trompais, murmura-t-elle : je te croyais mort , tu n'étais qu'endormi. »
Au point du jour , madame de Sommerville manifesta le désir de retourner à Anzème. Nancy dormait d'un sommeil plus tranquille ; je la confiai aux soins de sa nourrice et me disposai à accompagne]' Aurélie. J'avais attelé la carriole : elie refusa d'y monter.
« Xous irons à pied, me dit-elle : la marche et le grand air me feront du bien. Hàtons-nous. j
Xous partîmes. Aurélie allait si vite que j'avais quelque peine à la suivre. Une seule fois , durant le trajet , elle m'adressa la parole.
« Quand part Albert? me demanda-t-elle d'une voix brève en s'arrêtant au milieu du sentier.
— Madame, lui dis-je , il faut qu'Albert left h Paris le 15 novembre.
— C'est bien.
Et nous reprîmes notre course rapide.
Arrivés au château :
a Maxime, dit-elle, vous déjeunez avec moi. Dans une heure vous serez libre... Frank , tenez prêts deux chevaux à la grille : je pars dans une heure, et vous m'accompagnez... \e trouvez-vous pas, Maxime, qu'il fait une chaleur étouffante... Frank , vous ferez servir le thé sur la terrasse. »
Il faisait pour sur un froid extrêmement piquant , mais il y avait dans la parole d'Aurélie quelque chose de si impérieux et de si irascible que je n'osai point ajouter un mot. Cependant je me hasardai à la questionner sur son départ précipite.
« Vous allez sans doute à (ilénis , et vous reviendrez ce soir?
— Je vais au delà.
— Votre absence sera longue ?
— Peut-être. J'ai toujours eu une viwe fantaisie de parcourir les rives de la Creuse : ce pays esl plein d'intérêt. Connaissez-vous Crozant ? aiez-wnis
visité la vieille abbaye de Fongombeau , les amours du poète ? Il est vraiment honteux de vivre dans un pays dont on ignore les richesses.
— Mais, madame, lui dis-je , c'est un périlleux voyage : l'hiver est partout ; les sentiers sont impraticables ; la Creuse aura débordé ses rives. Attendez le printemps.
— Xon, dit-elle : Dieu, qui sait où je vais, aplanira les sentiers et retiendra la Creuse dans son lit. ■
Le thé fut servi sur la terrasse. Après le repas , qui dura cinq minutes , elle s'échappa , et revint au bout d'une demi-heure vêtue d'une amazone d'hiver. Elle tenait à la main , en guise de cravache, un sarment lisse et souple qu'elle avait, durant ses voyages, dérobé au vallon de Sorrente. Je ne l'avais jamais vue coiffée que d'un berret de velours écossais ou d'un chapeau de paille de Florence doublé de taffetas bleu , sans voile ; car elle offrait sans crainte à notre soleil indulgent son visage qu'avait brûlé le soleil d'Italie et d'Espagne : cette fois, madame de Sommerville avait sur la tète un feutre gris à poil ras, tel que nous les portions alors. Lorsqu'elle revint ainsi faite , et que, s' arrêtant sur le perron, elle contempla d'un air sauvage les coteaux désolés et les monts dont la cime blanchissait à l'horizon , elle m'apparut et si grande et si fière , je trouvai en elle tant de noblesse et de majesté , quelque chose à la fois de si viril et de si impérial, qne je faillis la saluer avec les naïves paroles du Maure à la \ cnitienne : « Salut! ô ma belle guerrière! » Cortès,
qui l'aperçut à travers la grille , fit entendre un hennissement plein d'orgueil et de joie; mais Aurélie ne répondit que par un regard d'ineffable tristesse au tendre regard du noble animal.
Frank fut chargé d'aller avec les deux chevaux attendre madame de Sommerville à la porte de la garenne. Après avoir embrassé quelques-uns de ses vieux serviteurs , qui pleuraient comme si leur maîtresse eût été sur le point de s'embarquer pour une traversée de long cours, après avoir souri au vieil Hubert , qui était venu la haranguer au pied du perron sur l'inopportunité du voyage qu'elle allait entreprendre , Aurélie s'appuya sur mon bras , et nous allâmes rejoindre Frank.
« Vous porterez mes adieux à votre ami , me ditelle , mes regrets à votre sœur, que j'abandonne bien malade. Mais il fallait partir, et je pars... Que ma destinée s'achève ! s
Lorsque nous fûmes arrivés à la porte de la garenne , madame de Sommerville me dit :
i Si vous apprenez un jour que je vous ai fait du mal, que penserez-vous de moi ?
— Que plus que moi vous aurez dû en souffrir, et l'expier par vos larmes.
— Bien, Maxime... Donnez-moi votre main. Elle pressa ma main avec onction , puis elle
ajouta :
— Pensez-vous, à cette heure, que je soû une bonne âme ?
— l'ne àme bien noble et bien grande, madame.'
— Dites bien tourmentée... Et n'avez-vous jamais imaginé dans votre cœur qu'une pensée ennemie de votre bonheur se soit parfois glissée sous quelque pli du mien '?
— Oh ! madame , jamais !
— Embrassez-moi, Maxime, s Je la pressai longtemps sur ma poitrine. Enfin
elle s'arracha de mes bras et s'élança sur Cortès. Un instant après Frank était en selle.
a A bientôt , n'est-ce pas ? criai-je à Aurélie.
— Vous ne m'attendrez pas avant le 15 novembre, « s'écria-t-elle en partant au galop.
De retour à La Baraque, je trouvai Albert près dp ma sœur. Xancy n'avait gardé qu'un vague souvenir de la nuit qui venait de s'écouler; encore ce souvenir lui semblait-il plutôt un écho de ses rêves qu'une impression laissée par la réalité. Lorsqu'elle apprit, en même temps qu'Albert, le départ imprévu de madame de Sommerville, une teinte rosée presque imperceptible colora la pâleur de ses joues, et son regard se fixa avec anxiété sur le visage du jeune homme. Sous ce regard inquiet et jaloux, Albert demeura indifférent et calme , et son impassible figure ne révéla rien de son àme. Il plaisanta longtemps ,
sans efforts et sans affectation , sur les fantaisies d'Aurélie, ne montra qu'une médiocre sollicitude pour les dangers de ce voyage improvisé au milieu des frimas, s'informa sans empressement de l'époque probable du retour ; lorsqu'il reçut de ma bouche les adieux que madame de Sommerville m'avait prié de lui transmettre , lorsqu'il apprit que son retour à Paris précéderait celui d'Aurélie à An/éme, et qu'il ne devait plus revoir la femme qu'il aimait, l'expression de ses regrets fut si froide et si polie, il y eut dans tout son aspect et dans toutes ses paroles tant de réserve et de convenance , qu'en face d'une résignation si facile, \ancy se sentit inondée d'une grande joie , et que je doutai moi-même du nouvel amour d'Albert , sachant combien ce jeune homme, impatient, fougueux et tolère, était inhabile à maîtriser les mouvements de son âme.
Bien qu'il ne retrouvât plus Aurélie à La Baraque, il n'en fut pas moins assidu à s'y rendre lui-même durant le peu de jours qui devaient précéder son départ. Il se montra pour ma sœur plein d'attentions affectueuses et de gracieuses prévenances. C'était moins que l'amour, c'était aussi quelque chose de plus tendre que l'amitié. Nancy, que ne tourmentait plus la présence de madame de Sommerville, reprenait à la vie, et tous deux nous espérions encore, car l'espoir est comme les plantes qui croissent et s'épanouissent dans le roc battu par la tourmente : il fleurit dans les cœurs les plus dévastée.
Ces derniers jours furent employés à discuter les
intérêts Je l'avenir d'Albert : je lui rappelai sans amertume les résultats de son premier séjour à Paris, et le suppliai de ne point user sa jeunesse en exaltations solitaires.
- Vous avez vu, lui disais-je, butiner dans les champs les abeilles de nos ruches : lorsque l'orage s'élève et que le vent courbe les épis jusqu'à terre, chacune des travailleuses place un petit gravier sous son aile, et rentre , ainsi lestée, dans la ruche commune. Eh bien , la jeunesse est, comme ces abeilles, légère, mobile, allant à tous les vents; le moindre souffle l'emporte et l'égaré si elle n'a mis sous ses ailes un gravier pour assurer son vol. Ce gravier, ce lest qui lui manque, c'est dans un travail austère que la jeunesse doit le chercher. Sans les études graves et sérieuses , elle va, incessamment ballottée par ses caprices et ses incertitudes , jusqu'à ce qu'elle tombe flasque et sans vie , de vigoureuse qu'elle était. Repoussez donc, ô mon ami, les travaux frivoles , les faciles études , aliments des esprits débiles : abordez vaillamment la science du monde réel ; nourrissez-vous, comme Achille , de la moelle des lions et des ours. Jeune que vous êtes, vous le pouvez encore; mais hàtez-vous : bientôt il ne sera plus temps. Vous êtes dans l'âge où la vie, ductile et malléable, se ploie à toutes les formes, est docile à toutes les empreintes : plus tard cette cire , autrefois si molle et si tendre , vous la sentirez inflexible et rebelle , vous ne la pétrirez plus à votre gré ; et lorsqu'un jour
MADAME I>K SOMMElVILLS. III
enfin , fatigué des formes incertaines qu'elle aura jusqu'alors affectées , vous voudrez la façonner en un buste noble et sévère, la cire résistera à tous vos efforts, et dans un moule sans grandeur vous aurez coulé votre vie en un métal informe que l'acier le mieux trempé ni le plus fin diamant ne sauraient entamer. Oh! alors, que nos regrets sont amers, nos remords poignants, notre humiliation profonde! comme nous nous débattons avec angoisse sous la carapace d'airain qui nous presse de toutes parts ! comme nous nous retournons douloureusement VOTI le passé! comme nous nous écrions avec le poète :
o Oh ! si le ciel nous rendait les jours qui ne sont plus ! »
Vains regrets, vœux inutiles ! le ciel est sourd, et nous traînons misérablement jusqu'au bout la destinée que nous nous sommes faite.
Albert m'écoutait docilement et me remerciait avec reconnaissance. Nancy mêlait de tendres prières à mes conseils, et son ami semblait les accueillir presque avec amour ; on eût dit que la confiance et la joie étaient rentrées sous notre toit. Toutefois il n'y eut entre nous ni retour vers le passé ni espérances échangées dans l'avenir, pas un mot ne fut prononcé (jui rappelât l'union que nous avions rêvée : le bonheur seul d'Albert fut mis en jeu , et aucun de nous n'osa toucher aux liens qui de nos trois destinées ne faisaient autrefois qu'une seule. Kn apparence ces liens n'avaient pas cessé d'exister, mais au fond de notre cœur nous les sentions bien relâchés et près
de se briser dans la main maladroite qui eut tenté de les resserrer.
Madame de Sommerville elle-même n'osa jamais essayer de le faire ; en ceci elle fit preuve d'un tact exquis et d'un grand savoir-vivre. Lorsqu'une liaison touche au dénoùment inévitable de tous les amours , il est bien rare que les amis qui ont assisté à ses développements ne cherchent pas à prolonger son existence : entraînés par de louables intentions , ils se posent en réconciliateurs entre les parties intéressées, et trouvent toujours le moyeu d'envenimer les plaies qu'ils ont voulu guérir. Dans ces circonstances difficiles les amis n'ont qu'un rôle à jouer : contempler silencieusement l'agonie douloureuse d'un bonheur qui s'éteint , suivre son convoi , et pleurer sur ses cendres.
Imprudents ceux qui s'entêtent à renouer un amour brisé ! Il en est de l'amour comme de ces tissus délicats qui, rompus une fois, ne sauraient, grâce au nœud le plus imperceptible , tromper la main qui les touche. Laissez entre vos doigts glisser ces tissus moelleux : vous sentirez malgré l'art le défaut de la trame : ainsi, dans les amours renoués, le cœur, lorsqu'il se met à dévider le fil soyeux de ses souvenirs , sent bientôt l'aspérité du nœud qui le froisse et le blesse.
\ous parlions souvent de madame de Sommerville absente : Albert en parlait avec calme, Nancy avec inquiétude. Tous deux cherchaient le motif de sa bizarre e*cursion, l'un sans intérêt apparent, l'au-
tre avec une anxiété réelle. Moi, qui savais les tourments de cette àme agitée, je priais Dieu tout bas de faire aux pauvres voyageurs la bise moins cuisante , la neige moins glacée.
Le départ d'Albert était fixé au 10 novembre ; il devait être à Paris le 15 pour prendre son inscription. Une année seulement s'était écoulée depuis qu'il nous avait quittés pour la première fois : eu moins de douze mois nos félicités avaient donc accompli leur cours! Hélas! qu'ils étaient loin déjà les jours où ma sœur et moi nous vivions seuls , séparés du monde! Jours sereins, beaux jours de retraite , de paix et de silence, qu'étiez-vous devenus?
Le bonbeur se retira de notre chaumière le jonr où un étranger vint s'asseoir à notre table ; dès lors toutes les misères de la civilisation pénétrèrent sous notre toit : là où n'avaient jamais battu que des cœurs simples et bons, l'amour quintessencié, la jalousie, la défiance vinrent s'établir, et des passions tumultueuses s'élevèrent entre ces lambris encore tout imprégnés du chaste parfum de nos fraternelles tendresses.
Oh! le bonheur, mon ami, celui qui jaillit en flots limpides et frais de l'union de deux âmes, si vous le trouvez jamais , cachez-le bien au fond des bois , dans quelque profonde solitude; préservez-le des regards de la foule , laissez-le couler sans bruit et se perdre ignoré sous la mousse ; n'invitez aucune àme étrangère à venir s'abreuver à ses eaux. Ces eaux sont amantes de l'ombre et du mystère, et le cristal
de leur source s'altère sous les lèvres les plus amies et les plus pures.
Albert allait partir enfin. Quelques jours encore , et sa présence ne soufflerait plus dans le cœur de A'ancy la flamme qui le dévorait, et cette flamme, sans aliment, pourrait s'éteindre d'elle-même, dejour que redoutait \ancy , que j'appelais de tous mes vœux, qu'Albert entrevoyait avec indifférence, arriva.
La veille de son départ mon pupille n'était pas venu à La Baraque. Son absence nous étonna peu : les soins et les ennuis qu'entraîne nécessairement tout voyage l'excusèrent auprès de \ancy.
Le lendemain , la matinée était fort avancée , Albert n'avait point paru. Xous commencions, ma sœur et moi, à concevoir de vagues inquiétudes, et je me disposais à partir pour la maison du sentier lorsque nous entendîmes crier sous nos fenêtres le sable de l'allée. Xancy ne reconnut point le pas de son ami, et se leva tremblante sur son lit. Troublé moi-même par je ne sais quels pressentiments , je m'élançai à la rencontre du nouveau-venu , et me trouvai face à face avec lui sur le seuil de la porte : c'était un paysan d'Anzème au visage niais et sinistre.
a. Où est Albert?» demandai-je effrayé.
Le rustre ne répondit pas; mais, tirant gravement une lettre de sa poebe , il me la remit et s'éloigna.
Je reconnus à la suscription l'écriture d'Albert. Je brisai le cacbet , je déchirai l'enveloppe, et, près
MADAME DE SO.M.M ER l ILL E. 1 17
de lire, je me recueillis un instant. Je sentais une sueur froide qui découlait de mon front et plaquait mes cheveux à mes tempes. Je la lus enfin cette lettre ; et je puis vous U dire , car je ne l'ai pas oubliée.
Elle était ainsi conçue :
i Maxime , je De partirai pas. Cette réeolotiou n'est pas récente; elle o'e été conçue ui par la passion ni par le caprice. Longtemps combattue, elle est depuis longtemps arrêtée , et les retards que j'ai mis à vous la faire connaître témoigneront ai la longue lutte que j'ai dû soutenir avant d'arriver à vous dire , à vous dont je connais les idées absolues, à vous , ami, dont j'ai éprouve la sensibilité, dont l'affection est mon bien le plus cher, à vous, Maxime, le frère de Nancy : Je ne partirai pas.
» Maintenant je ne balance plus , je ne me rétracterai point. Vous sentez que j'ai de la force , puisque j'en ai trouvé contre mon cœur quand il parlait pour vous. Aussi n'est-ce pas pour prévenir vos objections que je veux vous exposer les motifs qui m'ont décide . ce n'est pas non plus dans l'espoir de conquérir votre approbation au parti que j'ai pris : je désire uniquement vous convaincre de la bonne foi que j'ai mise à
me convaincre moi-même, et vous voir bientôt persuadé que je n'ai pas soumis ma destinée à des fantaisies d'enfant et de poète. Placez-vous à mon point de vue , et mes répugnances pour la vie que vous voulez me faire vous paraîtront rationnelles ; descendez en moi : vous les trouverez invincibles.
» Vous m'avez envoyé à Paris , quoique je pressentisse les dégoûts qui m'y attendaient ; comme un père dont la tendresse fait la force , vous n'avez écouté ni mes regrets ni les vôtres ; vous m'avez dit : Partez Je suis parti.
i Vous savez quelle fut ma douleur quand je dus vous quitter ; la vôtre, mon ami, mal comprimée par toute votre énergie, éclatait malgré vous et me pénétrait. llappele/-vous combien tous trois nous avons souffert; pensez au sacrifice que pour vous, pour elle je me suis alors imposé, et vous comprendrez que j'aurais le courage d'en accomplir un second si je me sentais la force d'en atteindre le but.
• Mes lettres vous ont exprimé le découragement et la tristesse où me plongea d'abord mon isolement à Paris. Vous-même , abandonné dans ce désert incommode et bruyant, vous avez senti comme moi ce serrement de cœur, ce poids étouffant qu'on n'ailége. que par la dissipation ou le travail. J'ai méprisé le premier de ces deux remèdes, j'ai promptement reconnu l'insuffisance du second : dès lors je me suis fait à cet état de souffrance , je l'ai accepté comme normal , et , embrassant l'étude pour son but et pour elle-même, je me suis plongé avec résolution
dans les recherches arides du droit. Mais en vain m'efforrais-je de m en exalter l'importance , en vain me répétais-je ces adages vulgaires : Orphelins protégés , opprimés défendus , mon indifférence naturelle devint bientôt un dédain raisonné , et cette fois encore l'expérience sanctionna en moi un préjugé.
» Je me sentais d'ailleurs médiocrement attiré par cette profession de l'avocat qui , une année auparavant, réapparaissait encore si noble et si glorieuse. La révolution de Juillet venait de porter un rude coup à son indépendance : je vojais tomber chaque jour au pouvoir des hommes dont la voix libre et lière ai ait jadis fait battre mon jeune cœur ; je les entendais renier sans honte les principes qu'ils avaient autrefois proclamés sans crainte ; et la profession qui les avait élevés si haut pour les jeter si bas ne me sembla bientôt plus qu'un vaste champ ouvert aux ambitions déshonnêtes , qu'une tribune offerte aux subtilités de la pensée et à l'abus de la parole. Souvent, depuis mon retour, nous avons discuté ensemble la valeur morale et sociale de toutes les carrières ouvertes au légiste : tout ce que j'en ai dit alors a dû vous préparer à la déclaration que je fais aujourd'hui de n'en pouvoir embrasser aucune. Je veux espérer, Maxime, que mes allégations vous auront convaincu, sinon de L'infaillibilité de mon jugement, du moins de la droiture de mes principes.
» Résolu à abandonner l'étude des lois, je compris que j'avais eu tort de m'ètre décidé sans avoir choisi,
et^ pour ne pas prolonger en essais infructueux le temps de mon épreuve, je voulus consacrer le reste de l'année à l'examen minutieux de toutes les parties de notre édifice social : pendant huit mois mes jours et mes nuits furent dépensés en ces tristes recherches. A chaque investigation nouvelle, j'espérais voir surgir une spécialité , une aptitude , une tendance : pas une ardeur ne s'alluma, pas une voix ne s'éleva en moi ; ou plutôt, mon ami, toutes les ardeurs me dévorèrent , et j'entendis à mes oreilles bourdonner un millier de voix. Toutes les gloires m'appelaient, me souriaient, me jetaient des fleurs : peintre au Musée, poète au théâtre, tribun à la chambre, guerrier au Carrousel lorsque les étendards passaient au bruit des cymbales militaires, j'étais tout — Hélas ! je n'étais rien.
» \e me dites pas , mon ami , que huit mois sont insuffisants pour de si graves observations. \ ous savez qu'à Anzème je n'étais pas resté tout à fait étranger au mouvement intellectuel de l'époque : religion nouvelle , réformes poétiques et sociales m'avaient vivement préoccupé ; je connaissais les systèmes, les livres, les programmes ; il ne me restait plus qu'à juger les pontifes, les poètes et les législateurs, qu'à compléter l'examen des choses par celui des hommes : cet examen ne fut fertile qu'en désenchantements de tout genre.
s Je luttai cependant. Tantôt le but des travaux que je m'imposais m'aveuglait sur mon impuissance ; tantôt , quand elle m'apparaissait , je me faisais un
devoir de combattre avant de me déclarer faible. Ainsi dans la solitude et dans la misère, au milieu des agitations du cœur, des tentalions de suicide, des aspirations ardentes vers les joies inconnues de la vie, j'ai tout tenté, tout essayé, et toujours je me suis senti glisser rapidement le lonjj de la pente que je m'efforçais de gravir,
» Je n'accuse ni le siècle, ni la destinée, ni personne : je n'accuse que moi. Cependant si Dieu m'eût fait naître en ce^ temps de calme et de recueillement où chaque destinée peut s'asseoir à la place qui lui fut réservée, où chaque existence I -.1 part de biens et de maux sur la terre, peut-être alors, avee la conscience pure et les intentions ferventes qui m'animaient, eussé-je pu produire lei œuvres dont j'avais le sentiment, et m'clever par la patience, le travail et la volonté à un rang digne de mes vertueuses ambitions ; mais que faire en eoi âgei d'incertitude où tout se confond, quand nous naisf pressés et agités, comme un essaim éclos de la veille dans une ruche trop étroite pour le contenir.1' qui faire lorsqu'on se sent porté, poussé, ballotte pu; foule avide et désordonnée, lorsque le sort DOUI prend par les cheveux, sans choix et sans réflexion , pour nous élever au pinacle ou QOU8 précipiter dans r abîme? Quel homme assez robuste pour se frayer ua chemin dans celte cohue ? quelles épaules aaseï fortes pour fendre la presse? quelle tète tsses l ! pour surpasser toutes ces tètes ?
« Je n'avais pris à Paris aucune résolution : j«'
182 MADAME DE SOMMKRVILLE.
voulais juger de loin tout ce que j'avais envisagé de près. J'accusais de mes antipathies et de mes répugnances l'état de mélancolie arrière où m'avait jeté cette vie tumultueuse, et j'espérais du retour à mes douces habitudes, du bonheur de me retrouver près de vous, de l'influence attendrissante des lieux aimés, ma réconciliation avec les hommes, avec les choses et avec moi-même. Je revis donc nos bois et nos montagnes , je vins redemander aux champs où je m'étais élevé la joyeuse confiance de mes belles années.
» Le premier effet de tout ce bonheur retrouve fut de me faire haïr la vie nouvelle qui me l'avait ravi ; mais ensuite la réflexion me fit entrevoir une vérité que le rigorisme de mes idées m'avait empêché de saisir : c'est que dans chacune de ces voies encombrées de nullités fastueuses et de talents prostitués un homme doué d'une organisation puissante peut marcher dans sa force et dans son indépendance, acquérir de la gloire et conserver sa propre estime. Mais je reconnus en même temps que, sans les qualités qui constituent l'homme supérieur, le succès à des conditions honorables est impossible dans nos temps. Dès lors je résolus d'examiner sans orgueil , sans humilité , si cet homme fort était en moi : après avoir sondé tous les replis de mon cœur, mis à l'épreuve toutes mes facultés, fait jouer tous les ressorts de mon être , ma chétive et boiteuse nature m'apparut dans toute sa faiblesse. Maxime , savez-vous qui je suis ? quelque chose d'incomplet .