M A I > A .\1 E 1 >!•: S O H M E R VILLE. 1 U
sans vouloir et sans énergie , sans vices ni vertus , sans force pour le bien , un caractère inégal , un cœur avide de souffrances, une misérable créature prompte au découragement et rebelle au bonbeur. C'est là, Maxime, ce que vous avez aimé , ce qu'il vous faut aimer encore. Mais en aurez-vous le courage , et n'abandonnerez-vous pas celui qui s'abandonne lui-même?
i \*e m'encouragez pas. Je ne suis plus en défiance de moi-même : mon impuissance m'est démontrée. Est-il une preuve à laquelle j'aie refusé de soumettre mon intelligence ? Vai-je pas tenté do me faire par la poésie une place à moi dans le monde quand j'ai vu m'échapper tous les moyens réels de mériter votre BCBOr? niais, comme tout le reste, je l'ai vainement essayé : la délicatesse des impressions que je recevais de Nancy , la religion de mon enfance, dont le parfum est resté dans mon cœur, l'amour mystérieux que j'ai voué à ma mère inconnue , toutes ces perceptions d'une àme douloureuse et tendre m'échappaient aussitôt que je voulais les saisir, et j'appelais en vain pour les fixer l'inspiration, le talent, le génie du poète.
s Malheur à qui reçut trop pour l'obscurité, pas assez pour la gloire! l'homme incomplet traverse solitairement la vie : il ne peut rien pour lui ni pour les autres , et son àme absorbe les rayons du ciel sans les refléter.
« Maxime, je ne partirai point, je n'irai pas grossir à Paris la foule dès médiocrités qui se disputent
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pied à pied le terrain où elles fourmillent, je vivrai et mourrai à Anzème. Je n'ai plus de désirs , je n'ai pas de besoins : j'aurai toujours assez pour vivre dans cette pauvre contrée. Qu'irais-je faire dans ce monde, d'où il faudrait me retirer plus tard la haine dans le cœur et l'invective sur les lèvres? Croyezmoi, mieux vaut le quitter de la sorte , sans regrets mais sans aversion , l'ayant trop vu pour l'aimer et pas assez pour le haïr , que d'aller y traîner encore quelques années de lutte et de misère pour en revenir un jour l'esprit morose et l'àme ulcérée.
s Plaignez-moi donc , ô mon ami ! Vous savez si je vous aime , vous savez si j'apprécie le trésor que vous me réserviez : vous comprendrez que pour y renoncer il faut que je m'en croie indigne ; vous sentirez tout ce que je souffre : si vous me jugez coupable, vous songerez au bonheur qui m'était destiné et vous méjugerez puni.
« Pour moi, je ne me plaindrai plus : je subirai, sinon vaillamment , du moins avec résignation , la destinée que je me prépare : je gravirai solitairement mon calvaire, m'arrètant parfois pour contempler à mes pieds la vallée où j'aurais pu vivre avec la jeune compagne de mon amour; je verrai s'élever à travers les arbres la fumée du toit domestique ; Xancy aura trouvé dans un amour plus digne les félicités que je n'ai pas su mériter : ses enfants joue- I ront auprès d'elle ; une autre image plus noble et plus chère aura depuis longtemps effacé la mienne dans vos cœurs, et vous , Maxime, vous donnerez à
MADAME 1)E SOMMERVILLE. Itl
un autre que moi le doux nom de frère, que j'abjure à cette heure ; je verrai tout cela, et, consolé par le tableau de vos saintes joies, je reprendrai ma croix, et poursuivrai sans murmurer mon rude pèlerinage. Dès aujourd'hui je n'ai plus le droit de me plaindre, et je ne me réserve dans l'avenir que celui de vous aimer toujours. «
Telle était l'épître que m'adressait Albert. J'en ai peut-être altéré le texte , mais ma mémoire vous en a transmis fidèlement le sens. Dans une autre circonstance ces puérilités vaniteuses , résultat d'une éducation qui abrège l'adolescence au point de la supprimer, m'eussent fait sourire de pitié; elles m'accablèrent dans la circonstance présente : je prévis aussitôt qu'il serait d'autant plus difficile de combattre et de vaincre l'obstination d'Albert à rester à Anzème que le seul motif de cette résolution imprévue ne se trouverait jamais sur le terrain de la discussion. Ce motif délicat , le seul que la lettre de mon pupille n'ait pas cherché à faire valoir, vous l'avez imaginé sans doute : vous avez facilement aperçu à travers ces verbeuses subtilités le fil qui les mettait en jeu ; vous avez déjà prononcé le mot que n'enfermait aucune de ces phrases, et qui ce-
pendant les expliquait toutes ; vous avez comme moi saisi sous chaque ligne le nom qui s'y tenait caché ; et si vous vous rappelez la froideur apparente avec laquelle Alhert reçut auparavant la nouvelle du départ de madame de Sommerville , si vous vous êtes étonné avec moi de l'aisance insoucieuse que déploya alors notre impétueux ami , avec moi vous comprenez à cette heure que la résignation d'Albert n'eut rien de bien héroïque, résolu qu'il était déjà à ne plus quitter ces campagnes. Il savait que madame de Sommerville ne lui échappait que pour quelques jours, et que, de retour à Anzème , elle n'aurait à regretter aucun de ses amis.
J'ai su plus tard ce qui s'était passé durant ces derniers jours dans le cœur d'Albert. Depuis longtemps il caressait l'idée de ne plus retourner à Paris. Cette idée, qui ne lui était apparue d'abord que vague et indécise au milieu des dégoûts réels qu'il avait rencontrés au début de la vie , prit une forme plus solide et plus nette le jour où il aima madame de Sommerville , et se fixa dans son esprit le matin même où je lui annonçai le départ d'Aurélie. Ce voyage, entrepris subitement sous le ciel neigeux de la Creuse, l'intrigua : il en chercha les motifs avec une secrète ardeur , et , parmi les mille pensées qui vinrent l'assaillir , celle qu'Aurélie avait enfin compris l'amour dont il brûlait pour elle , et que son départ n'était peut-être qu'une fuite, flotta dans son cerveau, timide, mystérieuse, presque imperceptible , fumée légère de l'espérance , aussi insaisissable
que la vapeur qui s'élève le matin sur les eaux.
La lettre d'Albert achevée, je rentrai près de Xancy , e! j'inventai pour la rassurer je ne sais quel prétexte au séjour prolongé de mon pupille à Anzème : une discussion d'intérêts l'obligeait à retarder son départ de quelques jours , sa présence était nécessaire à la légalité d'un acte... je ne sais ce que j'imaginai, \ancy rassurée, je partis pour la maison du sentier : j'avais à remplir auprès d'Albert mes devoirs d'ami, de tuteur et de frère,
J'appris en arrivant qu'Albert était absent, et qu'une semaine au moins s'écoulerait avant son retour : il était allé la veille au château du jeune comte de ' ', qu'il avait connu dans la contrée, et tous les deux devaient se rendre à une chasse au sanglier dans la forêt de Champ-Sanglard.
|f. Auguste de ***, patricien ruiné, assez mal vu flans le pays depuis que sa fortune n'y faisait plus pardonner sa naissance, était un jeune homme d'esprit et de cœur, qui n'aurait jamais songe à se rappeler ses titres si la tourbe insolente des nouveaux parvenus se fût résignée à les oublier. Gomme madame de Sommerville, la révolution de Juillet l'avait pris parmi les vainqueurs pour le jeter dans les rangs des vaincus ; comme elle il avait sacrifié sa foi nouvelle à la poésie du dévouement et à la religion du malheur; mais loi , le noble jeune homme, avait en même temps délaissé son avenir, qui promettait d'être si beau, et , le joui" où il avait vu ses espérances s'accomplir et la carrière s'ouvrir (levant
lui large et belle, il s'était retiré de la lice pour aller subir son nom dans le castel croulant de ses ancêtres.
C'était un jeune homme sceptique et railleur, qui n'avait de sympathique avec la nature d'Albert qu'un fond dp mélancolie amère. Aussi ne s'était-il établi entre lui et mon pupille qu'une de ces liaisons où on échange plus d'idées que de sentiments, où l'élégance des relations supplée aux épanchements du cœur, liaisons plus durables souvent que les amitiés elles-mêmes, parce qu'elles échappent à la vulgarité des rapports , fléau et mort de toutes les intimités. Auguste de *** et Albert se recherchèrent pour se plaindre, et ce fut quelque chose de bizarre que la plainte de ces deux jeunes gens accusant de concert la destinée , l'un parce qu'il n'avait pas de nom, l'autre parce qu'il en avait un grand.
Je revins presque joyeux de n'avoir pas trouvé Albert : notre position à tous était si délicate que je ne savais guère moi-même la contenanee que j'avais à prendre et le rôle qui m'était réservé. Qu'eussé-je dit à Albert? que sa résolution était folle et que la lettre qu'il m'avait écrite n'avait pas le sens commun? Il savait cela tout aussi bien que moi sans doute. Que faire et que résoudre ? qu'allait-il se passer au retour d'Aurélie? Possesseurs tous les quatre d'un secret que chacun de nous était censé posséder à lui seul, quelles combinaisons, quels faits allaient jaillir du conflit de nos destinées? Madame de Sommerrille oserait-elle reparaître à La Baraque? ac-
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cueillerait -elle Albert? Quelle serait la ligue de devoirs que j'aurais à suivre prés de Xancy, de mon pupille et de madame de Sommerville ellemême '.' J'essayai longtemps de démêler les fils embrouillés de notre avenir ; puis, découragé de l'essayer vainement, j'abandounai à Dieu le soin de nous tirer de cette situation difficile.
Il m'est souvent arrivé , mon ami , durant le cours de ce récit, de vous raconter des faits que je n'avais pas vus, des sentiments que je n'avais pas sentis : ne croyez pas cependant que , comme le poète, j'aie voulu me rendre maître du monde visible et invisible ; à Dieu ne plaise ! je n'ai pas le génie qui devine et qui crée. Les développements de cette histoire auxquels je n'ai pas assiste m'ont été confiés après leur péripétie , de même que plus tard nous nous sommes initiés les uns les autres au x; sentiments et aux pensées secrètes que chacun de nous avait gardés mystérieusement dans son eœpr. \e vous étonnez donc pas si je vais rôtie conter encore des scènes dans lesquelles je n'ai pas même joué le rôle de comparse ; oubliez un instant que j'ai été mêlé au drame lamentable que vous écoutez ; considérez-moi comme une abstraction, imaginez que, seul sur ce perron, vous feuilleté/ les pages imparfaites d'un livre mal écrit ; ce récit y gagnera peut-être, sinon plus d'intérêt, du moins plus de réalite.
.M ad ami: de sommer vil le.
Ici Maxime s'interrompit. Les souvenirs douloureux et les émotions poignantes que cette histoire réveillait en lui le fatiguaient plus encore que la longueur de son récit : son air était souffrant, de soudaines pâleurs passaient sur son visage, et son front se couvrait parfois d'une sueur brûlante, que le vent glaçait presque aussitôt.
i Mon ami, lui dit le jeune homme qui l'avait écouté avec recueillement, le vent se lève et la brunir du soir enveloppe déjà les peupliers de la Creuse : je crains pour vous la fraîcheur de la nuit et l'humidité de ces rives.
— Vous avez raison, dit Maxime en se levant : k grand air m'épuise, et je sens que la parole sort avec peine de mon gosier desséché. Entrons dans le salon du château... Xotre présence n'y troublera personne. ?
A ces mots il poussa la porte , qui céda au premier effort, et il introduisit son ami dans la salle des portraits de famille. Les volets étaient ouverts ; les rayons de la lune , qui glissaient çà et là dans l'appartement, détachaient en fleurs étincelantes les rosaces dorées des cadres gothiques, décrivaient sur la tapisserie mille caprices de lumière , reposaient mollement sur un Endymion endormi , ou enveloppaient d'une robe d'argent Diane sortant du bain et
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changeant Actéon en cerf. Des amours qui se jouaient dans la rosace du plafond soutenaient la tringle d'un lustre dont les branches de cristal s'épanouissaient dans l'air en gerbes éblouissantes. Les albums qu'avait feuilletés Albert couvraient la table du piano ; le rameau de vigne dont .Aurélic se ser. ait autrefois en guise de crava afi- à la tapisserie; un
petit poignard au manche d'ébène, qui avait protégé sans doute madame de Sommerville dans ses royages, pendait à l'encadrement de la glace. Le piano était encore ouvert, et, lorsque les deux amis s'arrêtèrent au milieu de la chambre, on eût dit, à voir leur terreur . que L'ivoire venait de Eaire
entendre quelques notes plaintives, ou que leur présence avait fait envoler les blanches ombres de Nancy et de madame de Sommerville.
Maxime ouvrit une porte qui se trouvait cachée par la tapisserie dans le fond du salon : cette porte donnait dans la chambre à coucher de madame de Sommerville. Tous deux pénétrèrent religiem dans ce sanctuaire qui respirait encore le luxe du siècle de Louis XV, niais que madame de Sommerville avait sanctifié par ses larmes.
La corniche du plafond s'arrondissait aux angles, et, formant comme une corbeille de (leurs et de palmettes, s'étalait en arabesques, en festons et en entrelacs ; la rosace était décorée d'ornements historiés pareils à ceux de la corniche.
Les parois des murs , revêtues dans la partie inférieure d'un lambris d'appui en bois peint en ton de
grisaille, étaient tendues de lampas chargés de pagodes, de kiosques, d'arbres, d'oiseaux, d'Indiens rouges sur un fond blanc.
La lune, qui donnait en plein sur les grands carreaux de vitres des fenêtres à la françoisc , faisait etineeler les moulures dorées des portes et des lambris, et permettait de saisir toutes les parties de l'ameublement.
La cheminée était grande et de marbre blanc veiné, la traverse du chambranle à renflement et en arc d'amour; les jambages , tourmentés en console, se terminaieut dans le bas par une griffe de chimère ; la plaque de fonte , au contre-cœur de l'âtre , était aux armes de France ; au-dessus de la cheminée s'élevait une glace peu haute dans un cadre doré formé d'entrelacs, de roseaux et de palmes sculptés; audessus de la glace un trumeau de peinture : c'était un coucher de soleil rouge et criard.
Tous les dessus de porte étaient peints, et représentaient des fêtes galantes à la manière de vl utteau, de Lancret et de François Boucher : là des bergères -camargo en robe de satin et de moire, poudrées à blanc, avec paniers et tonnelets, talons rouges, corps de baleine lacé sur la poitrine, petit chapeau sur le coin du chignon et houlette en main: ici des bergers en casaque de velours gorge de pigeon et à pèlerine , chapeau en lampion, perruque, catogans et culottes, houlettes et flûtes de Pau; plus loin une bergère assise au milieu de ses moutons, et près d'elle un pastoureau lui offrant u nid
MADAME DE SOMMKIU II.I.K m
de tourterelles. II \ avait aussi des animaux , dos. chasses, de la nature morte de Oudry , des enfants de trois à quatre ans en habit à Ja française, épée et perruque, jouant avec un petit lapin blanc, des singes costumés, à la manière de Claude Gillot
El face de la cheminée était un meuble de Charles Boule surchargé de cuiireries et d'incrustations; sur la tablette de marbre, de brèche d'.AIep , s'inclinait un grand miroir dont le cadre, entièrement doré, se terminait par un fouillis de branchages , de mdfl de tourterelles et de canaris seulp!
Les fauteuils, bergèrei et sofas étaient en boù grisaille et doré, garni en tapisserie* à l'aiguille , le lit en bois grisaille et doré comme les fauteuils ; les quatre montants d'angles s'elam aient en carquois pleins de flèches et en flambeaux d'hyménée ; une couronne de bois sculpté , suspendue au plafond , formant dais, laissait tomber tout autour de grandes courtines de velours cramoisi.
Sur une pendule de cuivre qui décorait la cheminée, un amour piqué par une abeille se plaignait à \ émis sa mère. La pendule était assise sur un socle de marbre blanc, entre des groupes d'enfants nus et d'amours en biscuit de porcelaine.
Au milieu de la pièce une torchère de bois doré supportait une girandole de cuivre chargée de bougies ; des bougies chargeaient pareillement des bras de cuivre doré, qui s'avançaient au-dessus de la cheminée comme pour se mirer dans la glace.
Les tapis étaient de Beauvais, à personnages;
quelques portraits de Largillière pendaient cà et là aux tentures.
c Tout ce luxe, dit Maxime à son ami, ne convenait guère aux goûts simples de madame de Sommerville ; cette pièce d'ailleurs lui parlait trop vivement de sa mère , et ce souvenir était cruel à son cœur. Aussi , bien des mois s'écoulèrent-ils sans qu'elle osât y pénétrer ; elle ne s'y retira que lorsque le froid l'eut forcée de quitter la chambrette qu'elle avait choisie, à son retour, dans l'aile la plus sombre et la plus désolée du château. Venez, ajouta Maxime , rentrons dans la salle voisine : l'aspect de celle-ci me fait mal. i
Ils allèrent s'asseoir tous deux sur un divan, et Maxime poursuivit en ces mots le cours de cette histoire.
Ce fut le vingt novembre, par une soirée de neige et de glace, que deux voyageurs à cheval traversèrent au galop le village d'Anzème et s'arrêtèrent à la grille du château. Ils semblaient épuisés de fatigue ; des glaçons pendaient à la crinière de leurs chevaux. Au bruit du galop retentissant sur la terrasse , les gens de madame de Sommcrville accoururent à la grille avec des (lambeaux et reconnurent
leur maîtresse. Tous l'entourèrent et se disputèrent ses mains engourdies par le froid. Elle se retira dans sa chambre , dépouilla ses vêtements humides, et, enveloppée dans une pelisse de satin noir, elle réchauffa ses membres glacés devant un grand feu qui n'avait pas cessé de brûler depuis le jour de son départ. Il y eut un instant où elle se regarda involontairement dans la glace qui surmontait la cheminée, et elle ettl peine à réprimer un mouvement de stupeur et d'effroi.
Elle était bien changée ! en moins d'un mois son teint s'était plombé, son front avait perdu sa pureté, ses yeux leur éclat ; ses joues étaient creuses, son regard terne , ses paupières mâchées ; une teinte jaune et maladive ridait les contours de ses lèu-es décolorées ; sa taille elle-même s'était courbée sous la douleur et sous la fatigue. Vingt jours à peine avaient donc flétri ce qui restait en elle de fraîcheur et de beauté ! Ainsi vous avez vu nos earnpagnes se parer parfois , au déclin de l'automne , de l'aspect du printemps : près de s'éteindre, le soleil jette encore de bienfaisantes ardeurs ; les coteaux sont riants, les jeunes arbustes ont des pousses nouvelles , les fils de la Vierge se promènent dans l'air parfumé, la nature croit un instant à son éternelle jeun Mais à la première gelée , à la première bise de novembre , tout cet éclat pâlit et s'efface : en une nuit les coteaux et les bois se sont dépouillés de leurs feuilles , les fils blancs qui glissaient hier sur un eiel jM-is de perle pendent bumides aux branches de-
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chantées ; vous êtes tout surpris , au réveil , de voir l'hiver dans ces campagnes où, la veille encore, semblait renaître le printemps.
Par la même soirée , quelques heures après le retour de madame de Sommerville , un voyageur entrait à pied dans le village. Un fusil à deux coups reposait sur son épaule , deux chiens allaient à ses côtés ; son air était ferme et résolu comme celui de tout homme qui marche la nuit dans des sentiers connus avec un fusil sur l'épaule ; car il n'est rien qui donne plus d'assurance à un homme naturellement brave qu'une bonne arme et la presque certiîude que cette arme peut dormir tranqudle dans la main qui la porte. Xotre allure prend alors quelque chose de décidé et de fanfaron , et nous sentons en nous je ne sais quelle humeur belliqueuse qui nous fait appeler le danger , sans doute parce que nous sommes instinctivement sûrs que le danger ne rérpondra pas.
Le jeune chasseur avait d'ailleurs des sujets d'excitation plus réels. Il avait pendant trois jours couru le sanglier dans la forêt de Champ-Sanglard, cherchant à oublier le tumulte de ses pensées dans l'agitation d'une vie active et turbulente. Ses joyeux compagnons de chasse qui l'avaient vu , lui le plus faible et le moins habile , se montrer le plus ardent au courre et jouer sa vie avec une intrépidité rare, avaient voulu, avant son départ, fêter son jeune courage. On s'était donc réuni dans le castel du comte Auguste , et là , grâce peut-être aux ruses ingé-
Ma DAME I» K BOMME» VILLE. m
nieuses de quelque nouveau Caleb , la. sauté d'Albert avait été bue durant tout un jour au milieu des cris d'un enthousiasme toujours croissant. Vers la fin du repas , les têtes se trouvant échauffées par les fumées du vin et par la chaleur de la discussion , il fut parlé de madame de Sommcrville, et déjà quelques paroles irrévérentieuses allaient être hasardées sur elle lorsqu'Albert , se levant le regard enflammé , la main sur son couteau de chasse , brisa son verre sur la table , et promit le même sort au premier qui oserait devant lui prononcer sans respect le nom de cette femme. Cette saillie chevaleresque et déplacée lut d'autant mieux accueillie qu'Albert, bien que d'une constitution frêle et délicate, semblait alors assez disposé à tenir sa promesse : on l'entoura , on le félicita à demi-mot ; après avoir bu à son courage, on voulut boire à ses amours ; et le jeune homme finit par comprendre qu'en se posant le champion de l'honneur outragé d'Aurelie il avait, sans y songer, proclamé ses droits à le protéger hautement. Il s'en défendit avec chaleur; mais, dès l'instant que la vertu de madame de Sommerville ne lut plus offerte en offrande qu'à la vanité d'Albert, Albert ne voulut tuer personne. Il entendit développer autour de lui des théories sur l'amour qui le firent rougir de sa pudeur, et l'on mit une bonne foi si prompte, si naïve à le croire un amant heureux, qu'il fut honteux de n'avoir point encore osé réaliser une conquête dont chacun lui faisait un aussi facile mérite.
Il se retira mécontent de tous et de lui-même. Il
gravissait tristement le sentier montueux qui le ramenait à Anzème, lorsqu'une main s'appuya légèrement sur son épaule : Albert se retourna et reconnut le comte Auguste.
. Monsieur Albert, dit le jeune gentilhomme en se découvrant, j'ai des excuses à vous faire et je vous prie de les recevoir. Croyez que j'ai souffert plus que vous de la scène inconvenante qui vient d'avoir lieu chez moi, et que j'ai été blessé profondément des allusions grossières qui vous ont assailli. Veuillez croire aussi que je ne suis pas resté indifférent à votre bonheur, et que , si je n'ai pas mêlé mes félicitations à celles de nos compagnons, c'est que je n'ai pas voulu risquer ma branche de myrte dans le bouquet impertinent que ces rustres vous ont offert.
— Je vous jure!... s'écria impétueusement Albert.
— Xe jurez pas , interrompit Auguste en souriant : je sais tous les serments que vous allez me faire.
— Vous outragez, monsieur le comte, reprit Albert avec dignité, la plus pure de toutes les femmes.
— Il faudrait pour cela, monsieur, que votre amour fût un outrage , et je suis trop fier de votre amitié pour ne pas honorer toutes vos affections, quelles qu'elles soient. »
A ces mots, Auguste de *** salua poliment, et Albert poursuivit sa route. Son pas était rapide et brûlait la distance. Il ne sentait pas le froid qui gla-
oait ses mains ni le givre qui battait son visage, il allait tourmenté par mille pensées inquiètes. La plus poignante de toutes était le remords d'avoir laissé supposer un bonheur qui n'existait pas. Il commença par s'avouer que ce n'était rien moins qu'une infamie ; puis il finit par se dire que , le jour où il parviendrait à la possession de ce bonheur, l'infamie ne sérail plus qu'une fatuité juvénile qui trouverai! grâce auprès des consciences les plus rigides et les plus timorées. Dès lors il jura de conquérir le pardon de sa faute, se disant d'ailleurs que se prêter à une ovation avant la victoire, c'était s'engager solennellement à vaincre.
C'était dans ces dispositions d'esprit qu'Albert traversait Anzème lorsqu'il crut reconnaître la trace des pas de Cortès sur le sentier blanchi par le givre et la neige. Il allait frapper à quelque masure pour s'assurer du retour de madame de Sommerville, lorsqu'il fut accosté par Frank.
o Revenu déjà, Frank? demanda le jeune homme.
— Déjà, monsieur Albert! s'écria le serviteur d'un air contrit : on voit bien que vous n'étiez pas de la partie.
— Il paraît que le voyage a été rude?
— .l'ai cru, monsieur Albert, que je recommençais la campagne de Russie : nous avons pendant près d'un mois couru dans !a neige et la glace, vivant à la merci de Dieu.
— Mais ce voyage avait un but, j'espère:'
— Oui, celui d'attraper des rhumes et des rhu-
matismes , répondit Frank avec humeur. Voyezvous, monsieur Albert? madame est bonne pour tous, bonne surtout pour ses pauvres serviteurs, qui l'aiment autant qu'ils détestaient sa mère ; il n'est pas un de nous qui ne se jetât au feu pour elle ; mais, ajouta-t-il à voix basse en regardant si personne ne pouvait l'entendre, je crois qu'elle est un peu... »
La phrase resta inachevée , et Frank en compléta le sens en posant sur son front l'index de sa main droite.
a Crois-tu? j demanda le jeune homme.
Frank pencha sa tète vers l'oreille d'Albert et y glissa ces trois mots : « Je le crois, » de l'air profond et mystérieux d'un homme effrayé lui-même de l'importance de ses révélations.
— Eh bien , je m'en suis toujours douté , répondit avec sang-froid Albert, qui trouvait quelque intérêt sans doute aux indiscrétions de l'écuyer bavard.
— C'est que vous y voyez clair, vous, c'est que vous êtes un vrai savant, monsieur Albert. Croiriezvous que pendant un mois madame ne s'est nourrie qu'avec le pain des laboureurs, qu'elle n'a dormi que sous leurs toits de mousse? Xous arrivions le soir, nous partions le matin, toujours en course malgré veuts et marées... Madame, lui disais-je, vous ruinez votre santé ; vous vous tuerez , madame; conservez-vous pour ceux qui vous aiment... Ah bien oui ! elle ne m'entendait même pas. Si je lui disais : Madame , Cortès n'en peut plus , Cortès meurt à la peine ; madame, vous crèverez Cortès...
MADAME DE S0MMEBV1LLE. l il
elle luisait siffler sa badine , el Cortès allait , léger comme le vent. Pendant un mois elle ne m'a parle que pour me dire : — Frank , sellez les chevaux . Frank , faites allonger le pas à votre bète ; Frank, nous partirons demain au point du jour... » Lne seule fois elle m'a dit : — Frank, vous toussez beaucoup. . . i Je crois bien que je toussais ! mais je n'y pensais pas, monsieur Albert, je ne songeais qu'à elle : j'aurais voulu pouvoir ajouter mes vêtements aux siens ou lui prendre sa part de neige et de froidure... Pauvre chère âme !... In soir, au coin d'un feu de chaume, je l'ai vue pleurer... Ça m'a fendu le cœur !
— Comment va ta maîtresse? interrompit Albert qui ne voulait pas se laisser émouvoir.
— Bien. C'est une femme de fer.
— A cette heure elle repose ?
— Reposer, elle! Vous ne la comaaisaei guère: deux heures du matin sonneront à l'église d'Anzème avant que madame ait achevé sa veillée... Singulière femme ! ajouta Frank en se frappant de nouveau le front
— VA toi, où vas-tu donc si tard?
— Vous m'y faites songer! s'écria Frank : madame m'a envoyé chercher des nouvelles de mademoiselle Xancy. s
Au nom de Xancy, Albert laissa échapper un mouvement d'humeur que Frank n'aperçut pas dans l'ombre, et tous deux se séparèrent. Albert avait ralenti sa marche : il gagna lentement la maison du
sentier, réfléchissant à la relation moitié burlesque, moitié touchante du voyage d'Aurélie, et le soupçon qui n'avait d'abord illuminé son cerveau que comme un pâle reflet de la pensée sous laquelle s'était accompli ce voyage, prenait, à chaque pas que faisait Albert , une forme plus saisissable , jetait dans son esprit un éclat plus net et plus sur. Arriré à sa demeure, il changea de costume et repartit pour Anzème. Quelles étaient les intentions qui le ramenaient au village? Il ne le savait pas lui-même : il obéissait à une inquiétude dévorante sans chercher à s'en rendre compte ; il allait, entraîné par la fougue de ses désirs aussi invinciblement qu'autrefois par le galop de Gortès.
Il traversa le hameau, et trouva la porte de la garenne fermée. Il escalada le mur, ensanglanta ses mains aux épines de la haie , et s'élança dans la grande allée. Rien n'exalte notre courage comme de voir notre sang couler : l'ardeur d'Albert se sentit doublée. Il marcha d'un pas hardi et ferme vers la porte de la terrasse ; Frank , qui rentrait , allait la fermer.
« Ouvre, s'écria Albert, c'est moi.
— Vous, monsieur Albert! Gomment êtes-vous entré?
— Qu'importe, puisque me voilà?
— Qui vous amène?
— Des affaires pressantes. Il faut que ce soir même je parle à madame de Sommerville.
— Madame sera agréablement surprise de votre
usité, car elle vous croit parti pour Pans. Je vais vous conduire dans sa chambre.
— C'est inutile.
— Il faut que je vous accompagne : madame attend des nouvelles de La Baraque.
— Je les lui porterai nioi-mt'rae. Tu dois être épuisé de fatigue , mon pauvre Frank : va te reposer. Tout dort au château, et toi tu veilles seul, lui qui n'as pas dormi depuis un mois peut-ètn
Frank laissa au jeune homme les clefs de la terrasse et de la garenne, et, après lui avoir recommandé de les jeter en sortant dans la grande allée par-dessus la porte de la garenne , il gagna l'aile du château que madame de Sommerville avait destin* e à ses serviteurs. Albert franchit en deux bondi h marches du perron, ouvrit la porte sans bruit et pénétra dans ce salon. Il espérail y trouver Aurelie : son attente fut trompée : madame de Sommerville, aux premiers froids, s'était retirée dans sa chambre à coucher; Albert ne savait pas même clans quelle partie du bâtiment cette chambre eiait située, ih courage, il se lai- r sur le divan où uous
sommes assis, et là, seul dans r obscurité, au milieu de cette salle humide et glacée , il se demanda ce qu'il était venu (aire en ces lieux, quel démon l'avait poussé vers Aurelie, ce qu'il espérait d'elle; et à chacune de ces demandes il sentit son coura;;e faiblir et son exaltation tomber. Bientôt il j heureux de n'avoir pas trouve madame de Sommerville, et il allait se lever pour la fuir, avec autan!
d'ardeur peut-être qu'il en avait mis à la chercher, lorsqu'une porte qu'il n'avait jamais remarquée souleva, dans le fond de l'appartement, la tapisserie qui la cachait , et Albert vit entrer une femme qu'il eut peine à reconnaître , tant il la trouva changée. Elle était enveloppée d'une pelisse de satin noir, et tenait à la main une bougie dont la clarté mate pâlis-
Je ue sais pas de remède moins salutaire aux maladies de l'âme que la fuite et la solitude : c'est au foyer même du mal qu'il faut combattre la douleur, c'est corps à corps qu'il faut lutter avec elle pour la terrasser et la vaincre. A distance , elle grandit comme les arbres dans la nuit, elle se développe, devient solennelle, et, plus nous nous éloignons des lieux où nous l'avons subie, plus son spectre nous apparaît terrible. La solitude , sans Dieu , est amère à ceux qui pleurent : elle fait les larmes acres , les blessures de l'âme incurables. Combien ont fui , solitaires , le théâtre de leurs tribulations, qui n'avaient en partant qu'une égralignure, et qui sont revenus avec une plaie ! Telle fut du moins madame de Sommerville : en cherchant à secouer son mal, elle n'avait fait que l'enfoncer pins
avant dans son co-ur ; sa souffrance s'était réellement accrue de toute l'importance factice dont l'avait d'abord revêtue son imaninalion : son retour fut mêlé de plus de trouble et d'agitation que ne l'avait été son départ. C'est d'ailleurs un moyen peu sûr d'échapper à l'amour que de fuir celui qui l'inspire : loin de son idole, l'amour s'exalte et se poétise. Présent, l'être aimé ne serait bientôt plus qu'une créature de chair et d'os dont le cœur aimant se lasserait bien vite : l'absence le fait dieu.
.Madame de Sommerville était assise depuis plusieurs heures à la même place, immobile, revente, inoccupée , comme affaissée dans un morne désespoir. Ce n'était pas seulement le remords de s'être jetée au travers de noire bonheur qui assombrissait ses pensées, elle songeait aussi à .Albert, et peut-être ce souvenir L'absorbai t-H tout entière à lui seul. En rentrant au château, elle n'avait pas eu le courage de traverser le salon des portraits de famille, tout plein encore d'une trop chère image : ce edurage, elle voulut ravoir, elle voulut revoir cette chambre où s'était jouée la première scène du dernier drame de sa vie, où elle avuit senti son cœur se réveiller avant de s'éteindre à jamais ; elle voulut aller s'asseoir où Albert s'était assis, redire sur le piano les chants qui l'avaient charmé, voir si le parquet n'avait point conservé la trace de ses pas, écouter s'il n'avait pas laissé entre ces murs un faible écho de sa jeune àmc. Puériles jouissant :< l'amour, qui ne vous connaît pas ! Klle se leva, prit
un tlambeau d'une main, et de l'autre pressa le bouton d'une porte de communication entre ce salon et sa chambre. La porte roula silencieusement sur ses (fonds. Aurélie s'avança lentement , déposa sur cette table la lumière qui brûlait dans sa main , et promena son regard autour de cette vaste salle , que la bougie éclairait à peine. Au bout de quelques instants ce regard tomba sur Albert : Aurélie poussa un cri , s'empara du flambeau et marcha brusquement vers Albert ; lorsqu'elle se fut assurée que c'était bien lui , non son ombre , que tant de fois déjà elle avait vue passer jour et nuit dans ses rêves, la bougie échappa à sa main, et l'infortunée tomba sur le divan demi-morte.
L'effroi d'Aurelie rassura Albert , acheva de l'éclairer, et d'enfant qu'il était le fît homme. Tant qu'il avait vu madame de Sommerville sereine et fraternelle , il n'avait osé chercher la femme sous les tendresses de la sœur : dès qu'il la vit tremblante , il triompha dans sou cœur. Calme , Aurélie eût facilement maîtrisé les timides ardeurs de ce jeune homme de dix-huit ans ; troublée, elle fut perdue.
Heureusement pour elle, notre ami n'était rien moins que don Juan, et, s'il avait quelque habileté à se ménager des situations opportunes , je suis obligé d'avouer qu'il en profitait fort mal. Il releva froidement la lumière qui brûlait encore sur le parquet, et, après l'avoir placée sur la table du piano, il garda devant Aurélie une contenance assurée mais respectueuse. Madame de Sommerville
eut bientôt repris ses sens : elle n'était pas femme à se laisser dominer longtemps par une impression , quelle qu'elle fût.
■ Vous m'avez effrayée , monsieur , dit-elle enlin d'une voix altérée Vous étiez si loin de ma
pensée !
— La mienne ne vous a pas quittée depuis un mois, répondit le jeune homme d'un ton de doux reproche.
— Je m'explique mal, dit Aurélie en cherchant à vaincre son émotion, je m'explique mal, monsieur, ou vous ne me comprenez pas bien : je voulais dire que ma pensée vous cherchait loin de moi : je vous croyais parti.
— Vous aviez donc imaginé, madame, que je pourrais m'éloigner de ces lieux sans laisser un dernier adieu aux personnes qui me les ont fait aimer, sans recueillir, à l'heure du départ, quelques paroles amies qui en adouciraient l'amertume? Vous l'avez imaginé sans doute, car c'est ainsi que ious avez fait, vous, madame.
— Si vous saviez, monsieur, combien j'ai souffert moi-même, vous ne songeriez pas à vous plaindre de moi.
— Je ne me plains que de vos souffrances , madame, et si j'avais le droit de les partager, je ne me plaindrais pas.
— Parlons de vous, monsieur, de vos amis. Qu'importent mes douleurs.' Parlez-moi de X'ancj , de Maxime.
— Je n'ai pas de nouvelles récentes de nos amis, madame : j'ai passé huit jours à Champsanglard et j'arrive. J'ai appris votre retour en traversant le village, et je me suis hasardé, malgré lheure avancée, à venir m'informer de vous à vous-même.
— Je suis heureuse de vous revoir ; je ne l'espérais pas. Je vous sais gré d'avoir retardé votre départ pour moi, mais vos études en souffriront peutêtre : ne deviez-vous pas être à Paris le quinze novembre? Maxime me l'a dit du moins, et je regrette que pour moi...
— Vous n'avez à m' exprimer ni remercimeuls ni regrets : je ne vous ai rien sacrifié , madame : je ne partirai pas.
— Vous ne partirez pas ! s'écria Aurélie avec stupéfaction.
— Xon, madame, répondit froidement Albert, je reste. «
Madame de Sommerville redevint de nouveau tremblante, et Albert la tint à son tour palpitante sous son regard. Il s'enivrait du trouble d'AuivIie , il triomphait de la sentir femme, de la voir défiante et craintive, elle qui l'avait si longtemps humilié de sa confiance et de sa sécurité. On le craignait enfin , on fuyait sa présence , on avait peur auprès de lui ! il n'était plus cet enfant qu'on avait baisé au par une soirée d'orage : il était homme ; et cet homme d'un jour était peut-être moins heureux de se sentir aimé que fier de sa toge virile qu'il : tait pour la première fois. Ce fut cet orgueil qui of-
MADAME il SOMMERVILLE. M
frit à madame de Sommerville des chances de salut et faillit rejeter Albert dans le rôle qu'il jouait depuis deux mois : il etai! si infatué de son importance nouvellement acquise qu'il ne chercha pas à la faire valoir, et madame de Sommerville put reprendre une seconde fois l'assurance , le sangfroid nécessaires pour éluder le danger qui la menaçait.
<i Vous restez ! sYc ria-f-elle enfin.
— Oui, madame. Je vous ai conli.' !<•> désenchantement* de tonl gei re qne j'ai ûi rencontra en entrant dans la fie : mon àme ne s'en e^t pas relevée et n'a plus le courage de les affronter de nouveau. Je n'en veux point à ceux qui m'ont poussé dans un monde pour lequel je n'étais pas fait : qu'ils me laissent donc rentrer en paix dans celui que je n'aurais pas du quitter. Oui, madame, je reste, je ne partirai pas.
— Ecoutez-moi, dit madame de Sommerville d'un air si doux et si paisible qu'Albert en fut effrayé. Je vous suis attachée, vous le savez, monsieur; vous savez que j'ai pour vous une tendre amitié : je vous dois donc, je me dois à moi-même d'éclairer votre inexpérience. Il m'en coûte sans doute de me séparer de vous, de vous séparer de Nancy... que vous aimez, Albert... mais j'aurai ce cou- e... \ partirez , mon enfant.
— \e l'espérez pas ! s'écria le jeune homme.
— J'ai besoin d'espérer en vous; laissez-moi croire que mon affection vous est chère et que vous
«aurez me sacrifier je ne sais quelles fantaisies de retraite et de solitude. \e ferez-vous pas pour moi ce que je demande pour vous '.' -
La voix d'Aurélie était devenue si tendre , son maintien si posé, sa contenance si parfaite, qu'Albert vit pâlir en moins d'un instant ses espérances, et qu'il perdit toute l'assurance qu'avait recouvrée madame de Sommerville.
i Vous partirez , poursuivit-elle , vous irez reprendre vos études et vos travaux ; vous ne laisserez pas se flétrir dans l'inaction les richesses que Dieu a mises en vous. D'ailleurs, vous êtes pauvre, mon enfant : à un homme pauvre il faut une carrière.
— Je suis assez riche pour moi.
— Pour vous , mais pour les autres?
— Les autres ne m'ont rien donné : je ne dois rien à personne.
— Xe vous devez-vous rien à vous-même'.'' ne devez-vous pas quelque chose à ceux qui vous aiment ? Xous avons tous notre rôle à jouer ici-bas ; chacun de nous a son sillon à tracer dans ce vaste champ de l'humanité ; et Dieu nous tiendra compte un jour du bon grain et de l'ivraie que nous y aurons semés.
— Toutes les carrières sont encombrées, dit Albert; il n'y a plus de place au soleil pour les nouveaux travailleurs; le mérite est étouffé, le talent méconnu; l'intrigue seule s'élève et culmine.
— Ceci est un vieux mensonge imaginé par les
MADAME DE SOMME! VILLE. il
oisifs pour consoler leur médiocrité, répondit Auré— lie en souriant... Vous n'y croyez pas, vous, Albert. Vous rougiriez bientôt de votre existence inutile, et moi j'en rougirais peut-être.
— C'est que votre crrur n'est que vanité! s'écria le jeune homme, qui sentit son sang lui monter au visage : votre amitié superbe craindrait de se poser sur une tête pauvre et obscure! L'amour-propre est dans l'amitié comme la lie est dans le vin. Il faut à votre orgueil les séductions du talent et les prerâgei de la gloire.
— r Eh! mon Dieu! qui vous parle de gloire Y Le ciel m'est témoin que je ne l'ai jamais appelée sur votre jeune front. Klle nous enlève trop d'affections et nous suscite trop de haines ; elle nous change nous-mêmes , altère notre nature primitive et la pervertit ; elle nous condamne à l'isoler., eut, et ne MMM laisse pas même le droit de nous plaindre, car trop souvent l'abandon n'est qu'une juste reprcsaille. I.a gloire est un breuvage trop enivrant pour notre faible cerveau, et moi-même, qui me crois une bonne femme, je ne répondrais pas d'y résister, monsieur. Ah! le monde est puissant! Si vous saviez que d'amis m'ont sacrifiée à leurs succès , que de nobles et belles créatures j'ai vues se perdre par la vanité, que de jeunes compagnes de mon enfance que je reconnaîtrais à peine dans la haute sphère où leur talent les a hissées, tant jp les ai connues charmantes dans la métairie de leurs pères ou dans le castel ruiné de leurs aieu\! Allez, vivez sans gloire : ne
soyez ni héros, ni tribun , ni poète ; soyez plus qu'un grand homme, détenez un homme utile.
— Toutes les carrières me sont fermées, dit Albert.
— Je n'en sais pas une qui ne vous soit ouverte.
— Eh ! madame , faut-il donc vous dire ce que vous semblez ne pas vouloir comprendre? avez-vous oublié qui je suis , à qui vous parlez ? ne savezvous pas que je suis né proscrit et que la société me repousse ?
— Mon pauvre enfant, les temps ont bien changé, dit tranquillement madame de Sommerville : aujourd'hui la société ne repousse personne , le mérite seul ennoblit ; à cette heure il n'y a de réellement proscrits en France que les titres et les armoiries. Votre rôle poétique est fini , et celui des grands noms commence.
— Vous avez trop d'esprit, répondit Albert, pour que j'essaie de lutter contre vous. Vous l'emportez , madame : je partirai demain, et vous fais mes adieux. •»
Il se leva et salua madame de Sommerville avec une froide politesse.
a. Demain ! s'écria Aurélie , qui en revoyant Albert avait éprouvé peut-être autant de joie que de terreur réelle , et qui s'effrayait de trouver ce jeune homme si facile, si prompt à se laisser convaincre... Vous partez demain , et ce sont là les adieux que vous me laissez!... Mais vous n'y pensez pas, monsieur !
MADAME DE SOMMER VIL LE. 15:i
— De quoi vous plaignez-vous, madame? mon départ n'est-il pas un hommage à votre sublime raison? Oui, je pars; oui, je vais souffrir dans ce monde où votre voix m'exile. Croyez-vous qu'il m'effraie et que mon courage recule devant aucun détail de ses amertumes? Je suis fait à la douleur et ne la crains pas. Pourquoi donc rostais-je, et qu'avez-vous pensé? que je sacrifiais l'espoir d'un avenir à des caprices d'enfant , à des fantaisies de retraite? Vous M lavez pas cru, madame; vous a\ez m lire dans mon cœur ce que moi-même j'osais à peine y lire : rêves d'un jour, bonheur évanoui... Pardonnez-moi, et adieu pour jamais !
— Vous ne sortirez pas! s'écria madame de Smdmerville en se jetant deiant la porte; vous m'entendrez . vous saurez que mon co-ur souffre plus que le vôtre de la nécessité qui nous sépare; vous m'entendrez , Albert , car je suis votre amie enfin ; vous savez bien, monsieur, que je suis votre amie et que mon amitié vous pleure.
— (îardez votre amitié pour Maxime : je ne veux rien de vous que l'oubli.
— Mais , monsieur, que vous ai-je donc fait? demanda madame de Sommerville avec des larmes dans la voix.
— Ce que vous m'avez fait , madame ! vous demandez ce que vous m'avez fait! Vous m'avez perdu ! J'ai voulu vous fuir : \ous êtes venue à moi, vous m'avez laissé entrevoir des félicités qui ne devaient jamais se réaliser; vous ne m'avez conduit jusqu'aux
portes du ciel que pour me laisser retomber sur la terre... Ce que vous m'avez fait! Vous m'avez leurré de folles espérances , vous m'avez attiré vers la flamme qui devait me consumer ; vous vous êtes jouée d'un enfant, vous avez essayé le pouvoir de votre beauté sur un cœur aimant et crédule ; vous avez éteint mon amour pour Xancy , et n'avez rien mis à la place du bonheur que vous m'avez ravi ; après m' avoir enlacé de vos liens, vous les avez rompus; après m'avoir appelé, votre voix me repousse et m'exile... Voilà ce que vous m'avez fait!
— Monsieur, monsieur, je n'ai pas fait cela! s'écria Aurélie.
— Aviez-vous donc pensé , madame, que je vous verrais impunément, que chaque jour je vous verrais plus belle et que mon cœur ne s'enflammerait pas? \e m'avez-vous jamais senti frissonner sous vos imprudentes caresses? mes regards ne vous ont-ils rien appris ; mon bras ne tremblait-il pas sous le vôtre lorsque nous revenions le soir? Si mes paroles ne vous éclairaient pas , mon silence ne vous disaitil rien ?
— Monsieur , j'en atteste le ciel , je ne comprenais pasi je ne savais rien , je n'avais rien prévu , ni votre amour ni vos tortures.
— Vous saviez tout , vous avez tout compris ; ce n'est pas moi qu'on abuse ! Je conçois qu'il était doux pour vous de parler sans cesse de votre cœur usé , de votre existence brisée , et de faire en même temps sur moi l'expérience de vos charmes
et de votre beauté, d'éprouver s'ils étaient aussi défaits et aussi impuissants que vous vouliez bien le dire...
— Assez , monsieur , assez ! épargnez-moi ' s'écria Amélie en s'cmparant des mains d'Albert encore toutes saignantes.
— Qu'était-ce , après tout , que le bonheur et le repos d'un pauvre jeune homme ! Vous pouviez bien le sacrifier à une velléité de coquetterie, au plus léser de vos caprices : il ne se plaindra pas, lui. Vous avez ruiné son présent, désenchanté' son avenir: qu'importe? il aura servi de jouet à vos fan'
il sera trop heureux!... Mais Nancy, mais \Ia\ime , \ a; ex-vous son;
— Vous êtes donc saus pitié? dit Aurélie, qui tenait toujours les mains d'Albert dans les siennes.
— De la pitié , madame! En avez-vous eu, vous, pour \ancy, pour nous tous, que vous ave/ immolés à votre vanité? en aviez-vons pour moi tout à l'heure lorsque vous mettiez en jeu toutes les ressources de votre froide raison pour me chass< r de ces campagnes, après avoir déployé pendant deux mois toutes celles d'une arnère folie pour m'y enchaîner à jamais? Votre raison e>t bien tardive! Le mal est fait et vous n'y pouvez rien.
— Hélas! il est bien vrai que je suis une misérable créature, mais vous êtes bien cruel, monsieur! oh! vous êtes bien cruel pour ce cœur déjà si souffrant! On n'est pas ainsi pour une pauvre femme qui
a déjà tant pleuré, monsieur... Vous ne sentez donc pas mes larmes qui coulent sur vos mains?
— Laissez-moi ! dit Albert en la repoussant.
— Grand Dieu ! s'écria tout à coup madame de Sommerville épouvantée , vos mains sont couvertes de sang!
— Laissez-moi, vous dis-je !... Je vous hais!
— Et moi, malheureuse, je vous aime ! » s'écriat-elle en couvrant de ses doigts son visage baigne de pleurs.
Un mouvement irréfléchi d'humeur et de colère avait fait ce que n'auraient pu faire la passion la plus éloquente et l'habileté la plus consommée : madame de Sommerville eût résisté peut-être à l'amour d'Albert, elle succomba à la haine de ce jeune homme. Il n'est pas de femme si forte que la haine de son amant n'ait trouvée sans force et sans vertu.
Albert était depuis une heure aux genoux d'Aurélie. Il la contemplait avec tant d'amour, il y avait dans cet amour tant de candeur et d'enthousiasme , ses yeux étaient si beaux, ses paroles si jeunes et si pures , il était aux pieds de cette femme si soumis , si passionné, si craintif, sa voix était si douce pour
Il A DAME DK SOMHEBVILLfi. |.,T
la bénir, son regard si tendre pour la supplier , il lui parlait de bonheur avec tant de foi, d'avenir avec tant de confiance , qu'oubliant un instant tout un passé de larmes :
a \ ous me rendez la jeunesse, dit-elle en penchant vers lui son beau front.
— Et toi tu me donnes la vie! 1 s'écria-t-il en glissant ses mains dans les cheveu* qui s'abaissaient sur lui, et de ses lèvres embrasées il osa presser les lèvres d'Aurélie.
Ce long baiser résuma pour madame de Sommerville une existence tout entière de douleurs et de remoni >s brûlantes qui tremblaient sur
les siennes lui semblèrent imprégnée! de teste l'amertume de ses souvenirs : le passe se dresi naçant devant elle comme le présage certain d'un avenir plus menaçant encore; toutes les plaie» de sa vie se rouvrirent pour saigner sur son ci ur ; et, s'arrachant brusquemeut aux lèvres d'Albert, elle se leva avec épouvante. Mais la sensation qui venait de glacer le sang de la femme avait embrasé celui du jeune homme. Le chaste abandon qui si longtemps avait protégé Aurelie aurait pu la sauver encore : son effroi la poussa de nouveau vers l'abîme qui s'ouvrait sous ses pas. Albert se leva avec transport, il enlaça de ses bras madame de Sommerville, et s'enivra du bonheur de la sentir palpiter sous ses caresses. L'infortunée se débattait avec angoisse , mais ce n'était pas sous les baisers de cet enfant: le présent, l'avenir avaient disparu : e'é-
K.;s MADAME DE SOMMERVILLE.
taient ses souvenirs qui la pressaient de toutes parts, c'était le passé qui recommençait pour elle. Rassemblant pour lui échapper tout ce qui restait en elle de force et de vie :
t Vous voulez donc que je meure ?i s'écria-t-ellc d'une voix déchirante.
§/. Effrayé de ce cri douloureux , Albert ouvrit ses bras, et Aurélie s'enfuit dans sa chambre ; Albert s'y précipita.
Cette chambre n'était éclairée que par la flamme expirante du foyer et par la lumière douteuse d'une lampe de nuit. Madame de Sommerville s'était réfugiée au pied d'un Christ d'ivoire encadré au chevet du lit sur un fond de velours noir ; les rideaux , qui l'enveloppaient à moitié, la dérobaient à la vue d'Albert. Albert se tenait avec un embarras mêlé d'inquiétude au milieu de ce salon obscur dont la disposition lui était étrangère , et son regard cherchait Aurélie sans la découvrir, lorsque le foyer, se ranimant, jeta tout à coup une vive lueur sur les objets qui l'environnaient. Frappé de leur aspect , il hésita, chercha de nouveau, et s'arrêta involontairement dans la contemplation des moindres détails de l'ameublement : il allait, avec la curiosité d'un enfant , des meubles d'ebène incrustés de cuivre aux chandeliers dorés à triples branches , laissant son regard se jouer dans les festons et les arabesques qui s'entrelaçaient au plafond , glisser le long des tentures, se perdre au milieu des kiosques , des pagodes et des Indiens rouges , courir sur les mou-