PREMIERE PARTIE. M
\ous allions parfois avec sa fille nous asseoir sur le bord de l'eau. Eli bien ! tel était le sentiment de respect et d'admiration que m'inspirait cette noble créature, qu'il ne m'est pas arrivé de me sentir une seule fois ému ou troublé par le charme de sa personne, ni d'emporter, en la quittant, une pensée que j'aurais craint d'avouer hautement devant elle. Mou père mourut. Madame de Mondeberre m'aida et me soutint dans cette grande épreuve : en pleurant avec moi, elle rendit mes larmes moins amères. Je me rappelle encore ses paroles pleines de douceur, ses conseils remplis de sagesse. — Nous devons, me disait-elle, honorer les êtres que nous avons aimés moins par nos sanglots que par nos actions, en songeant sans cesse que, tout morts qu'ils sont, ils nous voient; que, tout heureuse et toute détachée qu'elle est des choses d'ici-bas, leur âme peut souffrir de nos fautes. — La foi et la piété respiraient dans tous ses discours, avec l'espoir d'une vie meilleure où Dieu réunit pour l'éternité les âmes fidèles qui se sont aimées sur la terre. Je ne me lassais pas de l'entendre : en l'écoutant, je me sentais plus fort et consolé.
Cependant je ne tardai pas à être repris de
cette turbulente inquiétude à laquelle la mort de mon père avait d'abord imposé silence. In brûlant désir de voir et connaître s'empara tout à coup de mon cœur et de tous mes sens. J'étais libre, maître de ma fortune et de ma destinée. Décidé ta partir pour Paris, je fis part de mon projet à madame de Mondeberre , qui n'en parut point surprise. — Vous voulez partir, me dit-elle, c'est tout simple, la curiosité sied à votre âge : il est bon d'ailleurs qu'un homme sache le monde et la vie. Partez donc. A votre retour, vous apprécierez mieux l?s biens que vous allez quitter. — Puis elle me parla longuement de ce monde et de cette vie nouvelle que j'allais aborder. Tandis que nous causious, Alice, sa tille, se tenait près de nous, debout, silencieuse, immobile. Cette entant m'aimait et je l'aimais aussi comme un doux reflet de sa mère. Lorsqu'elle savait que je devais venir, elle allait m'atlendre au bout du sentier, courait à moi du plus loin qu'elle m'apercevait, et, me prenant par la main, m'amenait triomphante au château. Cette fois il me fut impossible d'obtenir d'elle un sourire, ni même un regard Je voulus l'attirer, mais elle s'échappa de mes bras. La veille de mon départ j'allai faire mes adieux à madame de Monde-
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berre. Tous les détails de celle soirée sont aussi présents à mon esprit que s'ils dataient d'hier seulement. Le jour tombait; on touchait à la lin d'octobre; quand j'entrai, un grand feu clair brillait dans l'àtre; la châtelaine était assise dans l'embrasure d'une fenêtre ouverte. Sans se lever, elle me tendit la main et nie (it asseoir auprès d'elle; elle m'entretint encore une fois de la mer semée d'écueil* sur laquelle j'allais m'avenlurcr ; sa voix était plus grave et plus tendre que d'habitude. S'en étant retirée d< bonne heure , (Ile ne -avait guère du monde que ce que j'en savais moi-même; mais elle avait beaucoup réfléchi, et me voyant près de quitter nos campagnes pour aller sans guide et sans appui me mêler, si jeune encore, aux Ilots des hommes et des choses, elle en éprouvait comme un sentiment de maternel elïroi. Tandis qu'elle parlait, le vint d'hiver remplissait le pare d'harmonies lugnbres. J'entendais le bruit sec et morne <\v>, feuilles desséchées, je voyais sur la cime des arbres se balancer de noirs corbeaux, .le lus saisi d'une grande tristesse et de sombres pressentiments m assaillirent; mais ma résolution était prise, et madame de Mondeberre elle-même semblait envisager ce départ comme une nécessité. — Adieu
FERNAXD.
donc! me dit-elle, nous prierons le ciel pour qu'il vous donne toutes les félicités que vous méritez. — Avant de me retirer, je demandai à embrasser Alice, qui n'avait point encore paru. Sa mère l'envoya chercher; on l'amena presque malgré elle. — Enfant, lui dis— je , vous ne m'aimez donc plus? A ces mots elle fondit en pleurs. Je partis. Je n'avais pas d'amour pour madame de Mondeberre; Alice comptait au plus dix ans : je parlais libre de tous liens. D'où venait donc celte voix mystérieuse qui, tandis que je m'éloignais , de loin en loin me criait brusquement que je tournais le dos au bonheur ?
Hélas! durant ces sept années, les ai-je assez souillés et profanés, ces purs et chastes souvenirs! Aussi n' ai-je point encore osé porter mes pas vers Mondeberre , tant je me reconnais indigne de rentrer dans ce saint asile. Il m'a semblé qu'auparavant je devais m'imposer, pour ainsi dire, une quarantaine morale; il me semble encore à celte heure que je vais y retrouver le fantôme de ma jeunesse, qui refusera de me reconnaître et s'enfuira d'un air irrité.