PREMIERE PARTIE
I ,C lllèilM' au IIICIMC.
Hier donc, après l'avoir écrit, je suis parti pour Mondeberre. J'ai l'ail la roule au pu de mon cheval, lentement, religieusement , ainsi font le> pèlerinages. Le ciel gris et voilé s liarmoniait avec les dispositions de mon ûme. •l'ai suivi les sentiers que suivait autrefois ma jeunesse; j';ii reeonnu tous les bouquets d'arbres, tous les buissons en fleurs, tODI \> dents du paysage; il n'^ avait que moi de changé. J'aperçus bientôt à travers le feuillage les tours noircies du ehâleau féodal, la plateforme ombragée d'ormeaux, les pans de murs habillés de lierre. A ces aspects, j'ai senti plus profondément ma misère et ma déchéance ; j'ai pleuré sur moi-même et me suis abîmé dans la mélancolie des jours mal employés. Ainsi j'allais comme autrefois, plein de trouble, le long de ces haies; seulement, au lieu du trouble poétique et charmant qui remplit d'harmonies
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et d'images gracieuses le matin de l'existence, je traînais avec moi cette morne inquiétude, cette lourde fatigue, que laisse après elle la passion désabusée.
Je mis pied à terre à la petite porte du parc et j'entrai. Aussitôt je me sentis enveloppé d'ombre et de silence. Il me sembla que je retrouvais un Eden depuis longtemps perdu et regretté, et dans ce court enivrement j'oubliai les douleurs de l'exil.
Après avoir erré <;à et là , j'allai m* asseoir sur un banc de pierre à demi cacbé sous un massif d'ébéniers et de lilas qui secouaient à l'entour leurs grappes embaumées, .l'étais plongé depuis près d'une heure dans mes souvenirs, lorsque j'entendis le frôlement d'une robe et le bruit d'un pied léger sur le sable fin de l'allée. Je levai la tète et vis à quelques pas de moi madame de Mondeberre, non pas comme autrefois, pâlie par la douleur, austère et grave, ainsi qu'il sied aux veuves, mais fraîche, souriante et parée, comme la nature, de toutes les grâces du printemps. C'était bien son front intelligent et fier, mais rayonnant celte fois du doux éclat de la jeunesse; c'étaient ses beaux yeux bleus moins les larmes qui en avaient terni l'azur: c'était sa noble démarche
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moins les chagrina qui l'avaient brisée. n cheveux blonds, qu'autrefois elle cachait sévèrement comme un luxe mal séant au deuil, ruisselaient en boucles d'or le long de son visage. Les Ilots de gaie et de mousseline qui l'enveloppaient tout entière lui donnaient l'air d'une de ces apparitions vaporeuse! que Les
poêles voient flotter sur le bord des laes, dans
la brume argentée d< i nuits. Je crus d'abord que c'était une illusion de mes sens, et je restai debout, immobile, à la contempler, tandis
qu'elle m'observait de ee regard limpide el curieui qui n'appartient qu'aui gazelles et aux jeunes lilles. Mu lin je me décidai à marcher \rv> elle; mais à peine eus-je l'ail quelques pas, qu'elle s'enfuit, et je m'arrêtai à suivre des yeux sa robe blanche à travers la ramée. NT était-ce pas madame de Ifondeberre en effet ? Je la v is apparaître au bout de quelques instants, telle à peu prés que je 1 av ai - vue autrefois; seulement les années qui venaient de s'écouler avaient laissé sur ses traits, comme sur les miens, des traces de leur passage. Aussitôt que je l'aperçus, je courus vers elle, je pressai avec attendrissement ses deux mains sur mes lèvres et contre mon cœur. Elle-même était émue, el c'est à peine si, dan» le trouble
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des premiers moments , nous pûmes échanger quelques mots. Enfin je songeai à la chère enfant qui avait tant pleuré le jour de mon départ. Je parlai d'Alice à sa mère. «Elle vous a hien reconnu, me dit-elle; c'est elle qui m'a dit que vous étiez là. Je vous croyais encore à Paris. » Ces paroles me frappèrent d'étonnement et presque de stupeur. «Quoi! m'écriaije, cette blanche et belle créature que je viens d'entrevoir... — C'est Alice, c'est ma fille,» répondit madame de Mondeberre avec un sourire de tendresse et d'orgueil. Quoi de plus simple, et ne devais-je pas m'y attendre? Ye savais-je pas que l'enfance hérite de ceux qui la précèdent, et que c'est des fleurs tombées de notre front que le temps tresse des couronnes à la génération qui nous suit ? Vois pourtant quelle chose étrange! ma pensée ne s'était pas une seule fois arrêtée aux changements que ces sept années avaient dû amener chez Alice, et je croyais naïvement que j'allais retrouver sous ces ombrages l'enfant que j'y avais laissée. Heureusement la nature n'est ni oublieuse ni imprévoyante comme l'esprit de l'homme. Rien ne la distrait de son œuvre. Tout meurt et tout renaît ; un nouveau jet remplace la pousse qui s'effeuille; à la voix qui s'éteint une voix plus
fraîche succède; au Ilot qui se relire un Uni plus harraooieox; près dune grâce qui se fane il eu est toujours une autre qui fleurit. Ainsi, renouvelant sans cesse son impérissable beauté, la nature marche sans s'arrêter dans son immortelle jeunesse.
Mademoiselle de Mondeberre ne tards pas ,ï nous rejoindre. Elle rougit en nous abordant ; la jeune tille se souvenait sans doute el peut-être était-elle confuse des larmes qu'avait versées reniant. Moi-même je me sentais troublé. C'est qu'en effet, pour un homme en :ore jeune, je ne
sais rien de plus troublant que de retrouver ainsi, dans tout l'éclat el dans toute la gloire de ses belles années, reniant qu'on a jadis aimée avec toutes les familiarités d'une Lendtf M fraternelle. Si de son coté la jeune tille n'a rien oublié, la gène est égale de pari el d'autre el la position doublement embarrassante. On se rappelle qu'on a joué ensemble sur les pelouses, qu'on s'est aimé, qu'on se l'esl dit en toute liberté comme en toute innocence, et l'on est là, tremblant et rougissant, ne sachant quelle contenance garder, ni comment concilier les rapports familiers du passé avec la réserve mutuelle qu'on doit s'imposer désormais. Madame de Mondeberre comprit ce que la situation avait
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de difficile, elle nous en lira avec sa grâce accoutumée.
Alice est l'image de la jeunesse de sa mère. Madame de Mondeberre est si belle encore et si jeune, qu'en la voyant près de sa fille on les prendrait pour les deux sœurs. En me retrouvant près de ces deux charmantes femmes dans ce parc où rien n'est changé, il m'a semblé que je ne m'en étais jamais éloigné et que j'avais rêvé l'absence et la douleur. Il suffit de revoir un instant les lieux et les êtres aimés pour combler aussitôt l'abîme qui nous en a longtemps séparés. Tu penses cependant à combien de questions il m'a fallu répondre. On eût dit que j'arrivais des lointains pays. Pour ces deux chastes créatures, qui n'ont jamais quitté leur nid , n'arrivais-je pas en effet des contrée? lointaines? J'ai parlé de Paris et vaguement des ennuis qui m'y avaient assailli; j'ai dit mon dégoût du monde, ma résolution de vivre désormais dans le domaine de mes pères. Puis est venu mon lour d'interroger. J'ai demandé quels grands événements s'étaient passés à Mondeberre durant mon absence. On m'a répondu en souriant que les lilas avaient fleuri sept fois, et que les marronniers, qui balançaient leurs panaches blancs sur nos tètes,
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avaient sept l'ois changé de feuillage. Ainsi causant, nous allions à pas lents, le cœur ph in d'une douce joie, et recueillant comme de> [ ervenches le long des allées les frais souvenirs que nous avions semés autre/ois.
Sur le soir nous avons gagné le château; j'ai respiré, en y entrant, je ne sais quel bon parfum d'honnêteté, d'ordre et d'innocence, qui ni 'u reporté délicieusement aux meilleur.» jours <l<' mon jeune âge. J'ai loul revu, loul recontiu : les mêmes meubles étaient encore à la même place; les mêmes serviteurs qui m'avaient vu partir m'ont souhaité la bienvenue. Comme autrefois, la table du salon était chargée de fleurs, de livres et d'ouvrages de tapisserie. Le temps qui change tout n'a rien « hangé dans cet asile: il n'j a qu'une enfant de moins il qu'un linge de plus. Mous avons dîné sur la terrasse. Les nuages s'étaient dissipes ; le soleil, pics de disparaître, envoyait s< 6 derniers rayons mourir à nos pieds; les oiseaux, avant de s'endormir, nous donnaient leurs [dus beaui concerts. Ce bienveillant accueil, cette hospitalité >i franche et si gracieuse, ces deux nobles femmes qui me souriaient comme deux so'urs, ces serviteurs joyeux de me revoir, entin celte belle nature qui semblait, elle aussi, Gâter le retour de l'en-
faut prodigue , tout cela remplissait mon âme dune pure ivresse. Parfois je me demandais si je veillais et si ce nelait pas un songe. Quand je partis les étoiles brillaient depuis longtemps dans le l>leu du ciel. Je m'en retournai calme, heureux, rasséréné, meilleur enfin que je n'étais venu ; mais je devais, en rentrant chez moi, retrouver le souvenir d'Arabelle, comme un malfaiteur qui se serait introduit dans ma maison et m'aurait attendu traîtreusement cache derrière ma porte.
On me remit une Lettre que le facteur avait jugé convenable de n'apporter que le soir, •l'examinai la suscriplion avec un sentiment de terreur; je reconnus la main d'Arabelle.
.Te ne sache pas que jamais lettre soit arrivée plus mal à propos; il me sembla que c'était on créancier impitoyable qui réclamait le prix d'un jour de bonheur et d'oubli. Imagine un forçat un peu poétique parvenu à briser ses chaînes. Il s'est échappé le malin, et, durant tout le jour, il a bu à longs traits l'air enivrant de la liberté; il a marché tout un jour sans liens et sans entraves ; il a vu le soleil se coucher dans sa gloire ; il s'apprête à dormir sur un lit de mousse, sous la voûte éloilée, pour reprendre au matin sa course aventureuse. Tout le charme et tout
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le ravit. .Mais voilà qu'au moment où son cœur n'est qu'une hymne de délivrance, on le reprend, on l'arrête, on lui remet les fers au\ pieds; voilà qu'on le ramène au bagne, qu'il croyait avoir fui pour jamais. Tel est l'effet qu'a produit sur moi cette lettre ; elle m'a rejeté violemment sur le sol de la réalité. Ce n'eût été la veille qu'un mouvement d'humeur; ce fol cette fois de la colère, presque de la haine. .le rompis le cachet et je lus quelques lignes. Au sortir du chaste et paisible intérieur où je venais de goûter des joies si simples et si pures, ee langage passionné me choqua comme un son faui et discordant. Et puis, toujours la même chose! .le n'ai pas eu le courage d'aller jusqu'au bout: je lirai le reste dans quelque roman nouveau.
Adieu. Quand tu seras las du bruit et de la foule, viens te reposer auprès de moi ; tu trouveras toujours sur le pas de ma porte deux bras amis qui s'ouvriront pour te recevoir.
Karl Stein à Fernand do Poveney.
Ainsi tu romps avec la société : il faudra bien (jiie la société s'en console. Vis aux champs, s'il te plaît d'y vivre. Les gentilshommes d'autrefois, qui valaient bien ceux d'aujourd'hui , cultivaient leurs terres et faisaient du bien à leurs paysans ; je ne pense pas que ce soit déroger que d'en faire autant. Seulement n'oublie pas que ton père ne fut un homme heureux que parce qu'il fut un homme utile. Etre utile, c'est là la question. « Si vous vous sentez les passions assez modérées, écrivait un philosophe à je ne sais quel genlillàtre qui lui demandait conseil; si vous vous sentez l'esprit assez doux, le cœur assez sain pour vous accommoder d'une vie égale, simple et laborieuse, restez dans vos domaines, faites-les valoir, travaillez vous-même, soyez le père de vos domestiques, l'ami de vos voisins, juste et bon envers tout le monde; ser-