‹ Madame de SommervilleChapitre 24 sur 41 · PREMIERE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE

berçait, sans m* apercevoir seulement que j'avais quitté le rivage. Je voyais celte enfant tous les jours, mais ce que j'éprouvais auprès d'elle ressemblait si peu à ce que j'avais éprouvé jusqu'alors, que j'étais loin d'imaginer que ce put être de L'amour, dominent donc, en effet, l'aurais-je soupçonné? L'amour n'avait été pour moi qu'une lièvre des sens, un transport au cerveau, je ne sais quoi d'inquiet et de maladif qui, même au plus fort de l'ivresse, pesait sur mon front comme une atmosphère orageuse. L'âme desordonnée d'Arabelle avait envahi tout mou être; L'amour ne m'était connu (pie par ses I tireurs. Comment aurais-je pu, près d'Alice, me croire atteint de ce même mal dont j'étais encore meurtri et tout brisé? Le naufragé qui n'a vu l'Océan que soulevé par les tempêtes reconnait-il dans l'onde unie comme un miroir la mer en courroux qui l'a jeté sans vie sur la grève? Je m'oubliais auprès de cette enfant comme au bord d'un lac pur et paisible. Je respirais sa jeunesse, et la sérénité de son regard descendait insensiblement dans mon sein. En la voyant , tous mes sens étaient ravis , sans qu'il me vînt à l'idée de me demander pourquoi. Sa beauté me pénétrait eomme une douce flamme. Au lieu de me troubler, quand mon passé gron-

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dait dans mon sein , sa seule présence suffisait à me calmer, pareille à l'étoile mystérieuse qui apaise les flots irrités. Le son de sa voix me charmait à mon insu, ainsi que le murmure des brises dans les bois : son sourire se jouait au fond de mon àme comme un rayon de lune dans le cristal d'une source. Lorsqu'elle marchait, c'était un lil de la Vierge qui glissait sur l'azur du ciel. Pouvais-je deviner, à ces enchantements, l'amour éclos on près d'éclore? Je ne soupçonnais rien, je ne prévoyais rien : je subissais le charme sans songer à m'en rendre compte.

Malheureux, tu as changé tout cela! En éclairant mon cœur, tu as effarouché toute une jeune couvée d'espérances qui ne faisaient que de naître, et commençaient à peine de gazouiller. Depuis que tu m'as dit ce que je ne m'étais pas encore dit à moi-même, je ne sens en moi que trouble et confusion. Je n'aborde plus Alice qu'en tremblant. Je souhaite et je fuis sa présence ; je la crains et je la recherche. Contraint et silencieux auprès d'elle, loin d'elle je m'agite et je souffre. Je palis sous ses regards; un de ses sourires précipite mon sang ou l'arrête : que sa robe m'effleure en passant, je frissonne de la tête aux pieds. Et cependant, ami, ce trouble que j'éprouve est si chaste, que les anges

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eux-mêmes ne s'en effraieraient pas; le mal

que j'endure est si doux, que je ne voudrais pas en guérir. Tu l'as dit, oui, c'est bien l'amour! c'est l'amour, ù mou Dieu, je le sens aux dit ins transports de mon âme, qu'il épure tout en l'agitant!.Je le reconnais an fier sentiment démon être, qu'il relève et qu'il améliore. C'est le céleste amour, tel que je le rêvais à vingt anf, et dont je n'avais jusqu'à présent embrassé que l'imparfaite image. Mais comment oser en parler? Où trouver des mots dont je n'aie point profane l'usage? Le cœur est >i riche < t la langue est si pauvre! Est-ce à toi , d'ailleurs, témoin et confident de mes folles tendresses, que j'ouvrirai n\i> nouveaux trésors? Mêlerai -je dans ta pensée les noms d' Uice <l d' \ ra belle .' Parerai-je un amour naissant des dépouilles d'un amour évanoui ? Ah! laissons- la germer en silence, cette (leur du véritable amour; enveloppons-la d'ombre et de mystère; craignons de la flétrir, même en la regardant !

Karl Steiu à Fernaml de Pevenej

Le temps presse. Je t'écrirai demain ; aujourd'hui, rien qu'un mot. Fernand, tu n'as pas un jour, pas une heure, pas un instant à perdre. Il y va de plus que ta vie. Après avoir lu ces lignes, écris à madame de Rouèvres. Ecris-lui que tout est fini , sans rémission , sans appel, irrévocablement fini. Sois franc, sois ferme, sois brutal ; plus de pitié, point d'attendrissement. Qu'il n'y ait pas dans ta lettre un terme ambigu, une phrase équivoque, pas un brin d'herbe où se rattache l'espérance. Que ce soit comme un coup de hache asséné par un bras vigoureux. Porte toi-même cette lettre à la poste; assuretoi qu'elle partira parle plus prochain courrier. Malheureux, que ne peux-tu lui coudre des ailes! Fais ce que je te dis, aveuglément, sans hésiter, sans demander pourquoi. Cela fait , sois prêt à tout , et tiens-toi prudemment suites gardes.

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l eriiaiul «le l»evene> a madame «le Houèvre*.

Mes lettres vous offensent, mon silence vous blesse ; quoi que je puisse l'aire, je ne réussis qu'à vous irriter. Vous avez raison, le rôle que je joue est indigne de vous et de moi, et, quoi qu'il m'en coûte, j'aime mieux déchirer voire cœur que de le tromper. Arabelle, en parlant, je vous ai dit un éternel adieu. \e penses pas que ce sacrifice ne m'ait point demandé d'effort, ni que je m'y résigne aisément. .Je gémis autant que vous de la nécessité qui nous sépare ; à cette heure encore, si je croyais pouvoir quelque chose pour votre bonheur, j'oublierais que vous ne pouvez rien désormais pour le mien. Mais le bonheur est un échange, et qui ne reçoit rien ne rend rien. Kappelezjrous les luttes et les agitations au milieu desquelles nous venons de vivre : je sentirais en

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moi le courage de recommencer une pareille rit que j'y renoncerais encore, ne voulant plus, ne devant plus vouloir d'un jeu funeste où je ne saurais risquer ma destinée sans compromettre en même temps la vôtre. J'avais compté sur l'absence pour pacifier votre tendresse et pour en calmer les orages; d'une autre part, j'avais espéré de l'influence de ces campagnes pour reposer mon amour et pour en raviver lea ardeurs; je m'étais abusé. Votre tendresse s'est aigrie; de mon côté, je n'ai retiré de la solitude que le sentiment réfléchi de mon impuissance et la résolution de ne plus m' exiler de ces lieux, où me fixent mes goûts paisibles cl mes modestes ambitions. Ce n'est pas vous que je quitte, vous me serez éternellement chère ; c'est avec la passion que je romps, avec la vie de trouble et de désordre qui en est inséparable et qui répugne a tous mes instincts. Séparons-nous donc noblement, et qu'il ne se mêle à nos larmes d'autre amertume que celle des regrets. N'imitons pas ces amants opiniâtres qui ne brisent leur chaîne qu'après l'avoir arrosée de fiel et passent tout meurtris de l'amour à la haine, sans laisser place au souvenir. Ma résignation n'a rien qui vous

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doive outrager : je vous rends, jeune »-t belle

au monde où vous régnez ; j'ensevelis dans la retraite une jeunesse qui touche ;"i sa fin, et

dont vous aurez eu la plus belle pari.

FERXAXI).

Kail «Sfoin n Feriinml de Pcvenov

Tandis que là-bas tu te couronnais de bluets et de pâquerettes, voici ce qui se passait ici.

Hier, au saut du lit, sur le coup de di\ heures, je venais d'achever la lecture de mon journal, et, dans celte position éminemment méditative qui consiste à se tenir assis sur le dos, je digérais nonchalamment les billevesées politiques et littéraires qu'on me sert chaque matin sous bande, en guise de déjeuner intellectuel, lorsque le jeune esclave qui cumule dans mon intérieur les fonctions de groom et de valet de chambre vint m' annoncer d'un air mystérieux qu'une dame voilée demandait à me parler. Ce ne pouvait être que madame de ttouèvres : c'était elle. Elle se précipita comme une lionne dans mon cabinet, et sans me donner le temps de dire un mot : « Que se passet-il? que fait Pernand ? pourquoi ne revient-il

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pas? Vous le savez, parlez, ne me cachez rien : la mort vaut mieux que l'incertitude dans laquelle je vis depuis ce funeste départ. Sa voix était brève, son visage pâle, son regard fiévreux. J'essayai rie la calmer; mais elle m'interrompit aussitôt . Il DC m'aime plus ! il ne m'aime plus! i Kl se laissant tomber dans un fauteuil, elle éclata en sanglots. Bien que je sois peu accessible aux émotions de cette nature, sa douleur me toucha. Je me décidai à mettre en jeu tout ee que le ciel m'a départi d'éloquence pour lui démontrer que tu n'avais point cessé de l'aimer. Madame de lion. m'arrêta court, et je i\i\^ essayer une bot d'imprécations à ton adresse, dans lesquelles les noms d'ingrat, de parjure et de traître ne Furent point épargnés, .le pensai que lu avais porté le dernier coup, et que, tout étant fini, il ne me restait plus qu'à, prêcher la résignation. .le hasardai donc quelque! maximes aussi m m es que consolantes sur l'instabilité des affections humaines; mais à peine eut -elle compris où je voulais en venir, qu'elle se récria en demandant d'un ton superbe si je la jugeais indigne de ton cœur et de ton amour. \e sachant plus à quel saint me vouer, je pris le parti de m'en tenir à mon rôle d'honnête homme, le plus simple

GG FKRXANI).

et le plus facile en ceci comme en toutes choses. Comprenant enfin qu'en venant à moi, elle n'avait obéi qu'au pressentiment de sa destinée , je résolus, tout en ménageant son orgueil et son désespoir, de déchirer le voile que tu n'avais fait encore que soulever. Je commençai par prolester de la sincérité de ta tendresse : puis j'm vins doucement à lui laisser entrevoir que votre attitude vis-à-vis de M. de Rouèvres répugnait à la loyauté de ton caractère autant qu'à ton amour la vie de ruse et de duplicité, que vous aviez dû vous imposer vis-à-vis du monde. Ici, nouvel embarras! .. X'est-ce que cela ' s 'est-elle écriée; je suis prête à lui tout sacrifier avec joie. Qu'il dise un mot ; honneur, fortune, considération , je foule tout aux pieds pour aller vivre seule avec lui au fond des bois, b A mon tour je me récriai ; je m'efforçai de lui faire entendre qu'on ne vit pas au fond des bois, que la passion n'est point éternelle, et qu'une heure arrive infailliblement où la raison reprend son empire. Mais voici bien une autre fête! Voici qu'au plus bel endroit de mon sermon, on vient m'annoncer qu'un étranger est là, qu'il demande à m' entretenir, qu'il n'a pas un moment à perdre. Je me jette hors de mon cabinet, et me trouve nez à nez avec

I'l'. KMIKRE l'A II I I !..

AI. de Rouèvres, aussi grave, aussi froid, aussi calme que d'habitude. Rien qu'un mot, me dit-il en refusant de s'asseoir. Ayant à vider une petite affaire, j'ai pensé qu'il ne vous déplairait pas de me servir de témoin. Ce soir , à huit benres, au bois de Vincennes, puis-je compter sur vous? — Toujours et partout,

répondis-jc. dette affaire — Est de celles

qui ne s'arrangenl pas. Puis-je savoir?

— Rien n'est plus simple. Kl là-dessus , de me raconter que la veille, dans un raout, en passant près d'un groupe de jeunes ;;<'ns qui

ne le soupçonnaient pas si près, il avait ( n-

lendu prononcer le nom de la femme et le lien. I'C monde est infâme, ajouta-t-il; rien n'est sacré pour lui. Il s'attaque BUI plus DObles .unes, il Outrage les liens les plus purs.

Juge de ma consternation. Conâdenl des amours

de la femme, devais-je assister le mari dans une pareille lutte? L'honneur me criait que

non ; mais comment éluder la tâche que j'avais acceptée ? A ce soir' donc î dit le comte en se retirant. — A ce soir! » répétai-je sans oser lui toucher la main, .le retrouvai Arabelle plus morte que vive, l'œil hagard, la bouche livide. Elle avait tout écoulé, tout entendu. Elle demeura longtemps muette, à me

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