B F E UN AND
regarder d'un air égaré. « Je suis perdue, a me dit-elle enfin. Je tâchai de la rassurer, mais à tout ce que je pus dire, elle ne répondit que ces mots : Je suis perdue ! je suis perdue ! * Quand je la vis près de se retirer : b Qu'allezvous faire "? lui dcmandai-je avec anxiété. — Je n'ai plus que deux refuges, dit-elle : si l'un m'échappe ,. l'autre plus sur ne me manquera pas. Je l'obligeai à se rasseoir; je m'épuisai à lui prouver qu'il fallait attendre, que rien n'était désespéré, qu'elle allait tout compromettre en tout précipitant. Tout ce que je pus obtenir d'elle fut qu'elle ne déciderait rien sans m'avoir consulté. Elle partit. Je restai plus d'une heure à la même pince, sondant avec effroi l'abîme eulr'ouvert sous tes pieds. Le temps fuyait. Je t'écrivis à la hâte quelques lignes seulement pour le crier gare ! A sept heures, on vint m avertir que la voiture du comte m'attendait a la porte. Durant le trajet, If. de Kouèvres s'entretint avec moi comme s'il se fût agi d'un rendez-vous de chasse. Arrivé sur le terrain , les conditions du combat une fois réglées , il prit une épée et se mit en garde. Ce fut l'affaire d'un instant. Je vis sa lame voltiger, s'allonger, glisser comme un éclair, puis se relever, rester immobile , tandis que notre
adversaire tombait roide sur le gazon. Ce n'est pas tout : il en restait un autre, un joli jeune homme, mince comme un roseau, blanc et rose comme une fille de quinze ans, cigare au bout des lèvres, œillet rouge à la boutonnière, Les témoins ayant décidé , pour égaliser les chances , que celte seconde affaire se viderait au pisto'et, tous deu\ se placèrent à quarante pas de dislance el marchèrent armés l'un sur l'autre. Au bout de dix pas, le jeune homme lit feu; M. de Ronèvres ne broncha pas. Ce beau fils est un jeune brave : il s'effaça, croisa tranquillement ses bras sur sa poitrine, et continua de fumer, tandis que If. de Ronèvres s'avançait, pistolet au poing. A quinze pas, le comte l'ajusta et lui enleva le cigare qu'il tenait à la bouche, h Pardieu! monsieur, dit le jeune homme avec humeur, vous êtes un maladroit ! — Au contraire, monsieur, répliqua M, de Kouèvres : on ne fume pas sous les arm< (lela dit, il salua froidement et gagna sa voiture, aussi calme que s'il venait de tuer un lièvre et de manquer un lapereau, r'ernand , si tu te bats jamais avec ce diable d 'homme , que ce soit à coups de faux , à coups de sabre, à coups de canon ; mais garde-toi de l'épéc el du pistolet.
li FERNAM)
Tel e?l le récit Qdèle des évéuenients de la journée d'hier. Maintenant que va-t-il se passer ? A la grâce de Dieu. Voilà pourtant où t'aura conduit ton système de ménagements et de temporisation ! Ou je me trompe fort, ou tu ras te trouver acculé dans la plus horrible impasse où puisse s'étouffer la destinée d'un galant homme. Xe comprends-tu pas, malheureux, que celle femme, depuis ton départ, ne cherche qu'un prétexte pour aller se jeter dans tes bras? La passion suffirait à l'y précipiter; mais penses-tu quelle bésite à cette heure, qu'elle se sent dénoncée à l'opinion et qu'elle voit son mari sur la voie de son déshonneur? Les sacrifiées lui couleront d'autant moins qu'elle n'a plus grand' chose à perdre et qu'il n'est rien d'ailleurs qu'elle ne sacrifiât a\ec joie à l'espoir de réveiller ton cœur et de ressaisir ton amour. Voyons, qu'as-tu fait pour parer le coup qui te menace? Celte lettre de rupture est-elle écrite? Esl-ce franc, net, décisif? Ta main n'a-t-elle point tremblé? Ce n'est plus d'Arabelle qu'il s'agit celte fois, c'est de ton repos, de ton avenir, de ta vie tout entière. Puisse celte lettre arriver assez tôt! Si, fidèle à sa promesse, madame de Rouèvres ne tente lien sans m'avoir revu, sans m'avoir con-
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suite, rien n'est perdu. Je lui dirai, moi, que tu ne l'aimes plus ; ce courage que tu n'as pa> eu, je l'aurai pour vous sauver tous deux. \lai< qui me dit qu'il en est temps encore ? qui me dit qu'à celle heure madame de Rouèvres n'est |>as sur la route de Pevenej ?
P. éS. Bon courage, ami! rien n'est désespéré. Je n'ai pu arriver jusqu'à la comtesse; mais j'ai vu le comte, qui m'a paru d'une sérénité parfaite. 11 parle d'enlever sa femme pour la mener aux eaux Je ne m'étonnerais pas que la conduite qu'il vient de tenir rendit Ara belle
au sentiment de ses devoirs, (tu a vu de<
tours soudains : je crois même qu'on en cite jusqu'à trois exemples, .\dieu donc ! Mon amitié , trop prompte à s'alarmer, s'était exagéré les dangers de la situation : tout est calme, rassure-loi.
FERXAXI».
Les deux dernières lettres de Karl Stein surprirent brusquement If. de Peveney au milieu de ses rêves de félicite rustique. L'une fut réclair, l'autre le coup de foudre. Fernand vit son passé se dresser comme un mur prêta lui barrer l'avenir. Après avoir écrit à madame de Kouèvres et porté lui-même sa lettre à la poste, conformément aux ordres qu'il avait reçus, If. de Peveney compta les heures avec une anxiété qu'on peut imaginer sans peine. Il connaissait le sang-froid de son ami aussi bien que l'exaltation de sa maîtresse; il avait compris au premier cri d'alarme que le danger était imminent. Le lendemain, levé avant l'aube, il attendit l'arrivée du facteur dans d'inexprimables angoisses. En lisant le récit que lui faisait Karl Stein , ses perplexités redoublèrent. Il pressentit dans sa destinée quelque chose d'irréparable. Cependant les dernières lignes le
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rassurèrent, et, en calculant que la lettre qu'il avait écrite la veille arriverait le lendemain à son adresse, il se remit de son épouvante.
Il alla le soir à Mondeberre ; il y porta les préoccupations qui l'agitaient encore malgré lui. Il fut distrait, sombre, taciturne. Madame de Mondeberre en fit la remarqué tout haut. Alice se mit au piano et chanta les airs qu'il aimait, tandis que sa mère l'interrogeait avec une discrète sollicitude; mais plus ces deux femmes s'empressaient autour de lui, plus il sentait augmenter sa tristesse. Il s'en revint en proie à une dévorante inquiétude, oppressé, mal à l'aise, comme si l'air eût élé chargé de tempêtes. L'air était frais et le ciel pur : il n'y avait d'orageux que son cœur. En approchant de sa maison, il aperçai dans l'ombre une voiture attelée devant sa porte. Ses jambes se dérobèrent sous lui et son front se mouilla d'une sueur froide. Il eui la pensée de s'en fuir. Il s'enfuit en effet et ne rentra que bien avant dans la nuit; mais il ne put s'empêcher de sourire de ses terreurs et de gourmander sa faiblesse, en apprenant que la voilure qui l'avait si fort effrayé était celle de Gaston de B..., qui, se trouvant dans le voisinage, était venu pour lui serrer la main.
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Le jour qui suivit lui le jour de la délivrance. Le facteur ayant passé sans s'arrêter, Fernand augura bien du silence de son ami et du silence d'Arabelle. En même temps il se dit qu'à cette heure sa lettre de rupture était nécessairement entre les mains de madame de Rouèvres. Libre! il était libre î Etrange liberté, qui lui apparaissait sous les traits d'une jeune reine, cl qu'il saluait chargé de nouveaux liens : image de celte autre liberté que nous ne nous lassons pas de poursuivre, et que nous croyons avoir saisie quand nous avons changé d'escla-
vage !
Quoique un peu mêlée de trouble et d'appréhensions, cette journée fut pour Fernand véritablement enchantée. Dans l'après-midi madame de Mondeberre et sa bile vinrent le surprendre à son gite. • Soyez bénies mille Ibis ! dit M. de Peveney en leur donnant la main pour descendre de leur calèche. Votre présence ici réalise le plus doux de mes rêves; c'est un bonheur que je n'aurais pas osé solliciter. — \ous le devez à votre tristesse d'hier, dit madame de .Mondeberre en souriant; d'ailleurs nous avions projeté depuis longtemps de visiter votre petit royaume, —(l'est le votre, madame, ajouta Fernand en lui baisant la