FER X A \ D
romand do Potonoy à Karl £>toiu.
Tu no peux rien pour ma délivrance, mais tu peux me faire passer une fleur à travers les barreaux de ma fenêtre. Ami, puisque tu m'aimes et que tu mes dévoué, aie pitié d'une fantaisie de mon cœur. Si rien ne t'empêche et ne te retient, prends la poste et va passer quelques jours à Peveney. La lettre ci-jointe t'ouvrira la porte de mon petit manoir et t'y installera en maître. Ce voyage te plaira. .Ma Bretagne , belle en toute saison , est belle surtout vers la fin de l'automne. Peut-être aussi te sera-t-il doux de connaître les lieux où j'ai vécu, de vivre où je m'étais promis de vieillir en paix au sein du bonheur. Il est impossible que tu ne trouves pas quelque charme à visiter le nid de mes rêves envolés. Le coin de terre qui nous parle d'un être aimé en ditplus-à notre âme que tous les monuments consacrés par l'histoire. Quoi
qu'il t'en semble, pré!e-toi avec bonté aux enfantillages d'un esprit chagrin. Tu dessines un peu , n'est-ce pas ? Le soir, avant la tombée de la nuit, suis le chemin qui conduit à Mondeberre, rôde discrètement autour du parc, tâche d'apercevoir, par quelque éclaircie du feuillage, une jeune et blonde 6gure; si tu la vois, saisis ses traits au vol, fixe-les sur un feuillet de ton album. Ajoutes-y un croquis du château , et glisse le tout sous l'enveloppe d'une lettre que tu m'écriras dans ma chambre, près de la croisée, à cette même place où je t'écrivais autrefois. Achève avec la plume l'œuvre de Ion crayon. \e néglige rien, n'omeîs pas un détail. Que cette lettre apporte à l'exilé tous les parfums, tous les reflets, tous les échos de la patrie
Karl Ntein ù t'orna ml tic I*cvenev.
Je t'écris dans ta chambre, à la lueur de la lampe, les pieds dans les pantoufles. Mais reprenons les choses de plus loin. Tu veux des détails, en voici.
Le jour même où je reçus ta lettre qui m'enjoignait de partir, je partis. A Clisson , je me lis indiquer la route de Peveney, et me pris à suivre un sentier qui remonte le cours d'une rivière plus poétique en ses détours que ne le fut jamais le Méandre. Après deux petites heures de marche, j'aperçus, à micôte, dominant une riche vallée et se mirant dans le cristal de Tonde, un joli castel que je reconnus aussitôt. J'entrai par la grille du jardin, et présentai ma lettre d'introduction a les gens. Je soupai, fis un tour de jardin, et m'allai coucher. Tes dahlias sont magnifiques, et ton vin de Bordeaux est exquis.
Le lendemain, je me levai, sinon avec Tau-
SEC6XITE PARTIE. 131
rore, du moins assez lot pour ne pas laisser
refroidir Je déjeuner qu'on venait de servir. Une fois à table, je ne pus m'empêcher d'admirer ce que je n'avais pas songé à remarquer la veille, l'élégance du service et la perspective enchantée que m'ouvrait, en guise de fenêtre, une glace sans tain sur la vallée et sur les coteaux. J'aime à voir ainsi, par une heureuse disposition, le paysage et la salle à manger se prêter des grâces mutuelles. Les vins en ont plus de parfum, la nature en parait plus belle. Mais elle est triste au cœur de l'hôte, l'hospitalité à laquelle il ne manque rien que la présence de celui qui la donne ; je me disais : — Que n'est-il là! — et je me sentais pris de pleurer.
Je passai cette journée à visiter ton manoir. Je devinai dans son étui de serge verte le fusil qui effraya si fort mademoiselle de Mondeberrc enfant. Je restai longtemps à promener mes regards autour de la chambre où s'est noué si fatalement le nœud qui t'étouffe. Pauvre et cher garçon ! c'cst-lâ que s'est livrée ta bataille de Waterloo. Il m'a semblé voir gisant sur le parquet les ailes mutilées de tes rêves et de tes espérances. Mais, ami, tu ne m'avais pas assez vanté les délices de ton ermitage : tout m'y
ravit, si ce n'est ton absence. Puissent L'amour et le bonheur t'y ramener un jour, cher Fernand !
Sur le soir, fidèle à ma mission, je pris mes crayons, mon album, et, suivi de tes chiens, je m'enfonçai dans un sentier que je savais devoir me conduire où ton àme habite. Malheureusement, je n'avais pu calculer la dislance, et la nuit descendait déjà des coteaux dans la plaine, que je n'étais point arrivé au but de mon expédition. J'entrevis le château dans L'ombre. Après avoir longé un mur d'enceinte, je trouvai celte petite porte dont tu m'as tant de fois parlé. Je me décidai à l'cnlr'ouvrir furtivement, non sans émotion ; mais je m'esquivai aussitôt, en entendant un bruit de pas sur les feuilles sèches.
Le lendemain, c'était hier , jour aux aventures î Je m'étais éveillé de grand matin , avec la fervente intention de voir lever l'aurore, que je n'avais vue de ma vie que sur les toiles de l'Opéra. J'en avais lu tant de descriptions chez les poètes, que j'étais résolu à profiter de mon séjour à la campagne pour savoir, une fois pour toutes, à quoi m'en tenir là-dessus. Donc, à l'aube naissante, je me jetai à bas du lit et courus à la fenêtre. Le ciel, la vallée, les
coteaux, tout, jusqu'à ton jardin, nageait pèlcmêle dans un épais brouillard, et je ne distinguai dans ce chaos que ton palefrenier qui étrillait un cheval à la porte de récurie. Je regagnai nia couche avec empressement, et, quand je me relevai, le soleil avait conquis le ciel; de la brume qui l'enveloppait quelques heures auparavant, il ne restait qu'une blanche vapeur qui flottait sur le vallon comme une gaze transparente.
J'aime la campagne modérément. Les romanciers en ont fait un tel abus, qu'ils l'ont dépouillée, à mes yeux, de son plus doux charme. Jean-Jacques Rousseau, qui fut un grand peintre de la nature, parce qu'il aimait la nature et qu'il vivait intimement avec elle, a créé une école de rapins et de barbouilleurs qui se sont rués dans son domaine , et n'ont manqué, pour se l'approprier, que d'amour et d'intelligence. Je n'aperçois le paysage qu'à travers tes fausses couleurs dont ils l'ont chargé. La brise me récite leurs mauvaises phrases, et la fauvette me chante leurs méchants vers. C'est pourquoi je n'étais pas aux champs depuis deux jours que déjà j'en avais assez. Ajoute que celle maison déserte , qui ne me parle que de toi, est un tombeau où, au bout de
vingt-quatre heures, je me sentais dépérir de tristesse et d'ennui. Il me semblait que tes meubles et tes lambris , étonnés de me voir à ta place, me regardaient d'un air sournois. Après déjeuner, je me demandai avec quelque inquiétude comment j'arriverais au soir, car je ne suis pas homme à m1 égarer en molles rêveries sur le bord des ruisseaux. Tandis que je me consultais sur l'emploi de ma journée, je me souvins du cheval qu'en cherchant à découvrir les coursiers de l'Aurore, j'avais vu étriller à la porte de l'écurie. J'allai le visiter. J'aime les chevaux, quoique n'en usant pas. Celui-ci, bien qu'élégant et fier, me parut doux et facile à mener. Ton palefrenier ni' ayant assuré que c'était un agneau, j'eus la fantaisie de le monter et de pousser jusqu'à Clisson , que je n'avais fait qu'entrevoir. Ce fut l'affaire d'un instant. On selle, on bride Ramponneau ; je mets le pied à l'élrier, et je pars, escorté de la meute joyeuse.
D'abord tout va bien. Ramponneau s'avance au pas relevé, à la fois docile et superbe. Je ne reviens pas de mon aisance ; j'admire mon adresse, je me crois du sang des Lapithes ou des Centaures. Cependant, au détour du sentier, voici que maître Ramponneau, plein d'une ar-
SECONDE PARTIE. lil
(leur depuis longtemps oisive, et ne reconnaissant pas le poids accoutumé, se livre à de légers exercices moins rassurants que pittoresques ; ce que voyant, je n'imagine rien de mieux que de tirer à moi la bride de toute la force de mes deux poignets. Ramponneau se cabre, tourne sur lui-même, se dresse sur ses jarrets de derrière , retombe sur ses pieds de devant, et s'élance au triple galop, encore excité par les cbiens qui bondissent autour de lui en aboyant comme des forcenés. Mon s allons comme l'ouragan , franchissant baies , fossés et barrières. .le vois les arbres fuir comme des ombres , le sentier se dévider comme un écbeveau. C'est Mazeppa lancé dans les steppes de l'Ukraine. Enfin, après vingt minutes de course au clocher, homme et cheval, l'un portant l'autre, nous nous précipitons, par une porte ouverte, dans une cour qui retentit aussitôt des aboiements des cbiens, qui s'y jettent à notre suite. C'est un abominable vacarme. Ramponneau bat le pavé, hennit et renifle : les chiens du logis que nous venons d'envahir mêlent leurs voix aux concerts de ta meute, tandis que moi, toujours en selle et tout étourdi, je cherche à me remettre d'une alarme si chaude.
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C'est là qu'en sont les choses, lorsque j'entends le bruit d'une fenêtre qui s'ouvre audessus de ma tète. Je lève les yeux et j'entrevois une figure qui disparaît pour venir à moi. Celait une femme belle encore, au noble maintien, au grave et doux visage. En l'apercevant, j'ai mis pied à terre. Elle s'avance, les traits épanouis et la bouche souriante. Je crois démêler que je suis l'objet d'une méprise. En effet, à quelques pas de moi, elle s'arrête, pâlit et se trouble. J'en fais autant de mon côté; je la salue gauchement, et nous restons à nous regarder l'un l'autre avec embarras. Je ne sais que dire ni qu'imaginer , lorsqu'en cherchant au ciel une inspiration, je découvre à travers une vitre un jeune et blond visage qui m'observe avec curiosité. C'est un éclair. Je comprends tout. Ramponneau m'a conduit à mon insu dans la cour d'un château dont tu lui as appris le chemin ; cette femme, c'est madame de Mondeberre; ce blond visage, c'est Alice; moi , je suis le rayon éteint d'une espérance évanouie.
Quand tout fut expliqué et que j'eus prié madame de Mondeberre d'agréer mes excuses , je voulus me retirer; mais la châtelaine me retint. « Vous êtes l'ami de M. de Peveney, me dit-elle ;
permettez que je profite du hasard qui vous a conduit près de moi. D'ailleurs, vous êtes mon prisonnier, » ajouta- 1 -elle en souriant. Tu penses bien que je ne résistai guère à tant de grâce et de prévenance. Je dinai au château et ne retournai à Peveney que le soir.
Ami, j'ai passé là quelques heures que je n'oublierai de ma vie. Je voudrais te parler des deux anges, mais je n'ose, car je craindrais d'irriter tes douleurs et de redoubler tes regrets. Je sens pourtant qu'il faut que je réponde à toutes les questions que m'adresse ton cœur impatient.
Mademoiselle de Mondeberre m'a paru grave, triste et fière. Elle était velue d'une robe de soie grise montante, pareille à une amazone, moins la jupe traînante; la torsade d'un tablier de moire noire entourait sa taille élégante et souple; elle portait un col blanc et plat tout uni, avec des manchettes également unies et plates, relevées sur le poignet et découvrant l'aristocratique blancheur d'une main fine et allongée. Ses cheveux blonds, magnifiquement tordus et noués derrière la tète, se rabaissaient sur sou front en bandeaux légèrement renflés vers les tempes. Un brodequin de coutil gris pressait son pied étroit et cambré. A la façon dont elle
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m'a reçu, j'ai cru comprendre que mademoiselle de Mondeberre m'en voulait secrètement de ne pas être un autre que moi-même. Elle n'a pas prononcé ton nom, et chaque fois qu'il a été question de toi , elle est restée impassible et muette. D'ailleurs madame de Mondeberre ne m'a parlé de toi qu'avec une excessive réserve ; j'y mettais moi-même une discrétion qu'il te sera bien aisé d'imaginer: de sorte que Tunique pensée de nos trois cœurs fut en apparence ce qui nous préoccupa le moins. Quand nous nous mîmes à table, je devinai le regard d'Alice qui te cherchait à ta place vide. Après
dîner, M. Gaston de B l'ayant priée de se
mettre au piano, elle s'en défendit en disanl qu'elle n'avait joué ni chanté depuis près de trois mois. Le cousin ayant insisté, de guerre lasse mademoiselle de Mondeberre essaya de chanter en s'accompagnant ; mais, au bout de quelques mesures, elle s'interrompit brusquement, se leva, et revint s'asseoir près de sa mère, qui la pressa contre son sein avec une expression de tendresse indicible. Ce sont deux âmes qui s'entendent et se comprennent en silence.
M. de B ayant pris à part madame de
Mondeberre pour s'entretenir avec elle, je res-
tai prés d'un quart d'heure en tête-à-téte avec Alice. Je réussis à l'apprivoiser. Tout en causant, je feuilletais un des albums qui couvraient la table du salon; j'y trouvai, sur un coin de carton de Bristol, un petit dessin signé du nom d'Alice et représentant le château de Mondeberre vu du côté de la prairie. J'amenai doucement la belle enfant à me l'offrir comme un souvenir de la gracieuse hospitalité de sa mère, et je la priai d'accepter en échange un croquis de Decamps que j'avais dans mon portefeuille. Le reste de la soirée fut employé à visiter les lieux que j'avais appris à aimer longtemps avant de les connaître. Toutefois, je dois convenir que la fraîcheur de la soirée nuisit quelque peu à la sincérité de mes émotions.
Entre neuf et dix heures, je me relirai en
compagnie de M. de B , qui fit route avec
moi jusqu'à Peveney. Quelque bien que tu m'aies écrit de ce gentilhomme un soir que tu venais de découvrir avec enthousiasme qu'il ne pouvait épouser sa cousine sous peine de bigamie, quelque estime que je fasse de lui d'ailleurs, je ne saurais pourtant m'empécher de reconnaître que M. de B possède un des défauts (à moins que ce ne soit une qualité) les plus antipathiques à ma froide nature. C'est un
UG FERXAXD
cœur banal, un esprit indiscret, une àme en
plein vent. Pareils au\ vases fêlés qui ne peuvent rien garder, il est des hommes dont la vie est un épanchement perpétuel ; leur confiance est à qui les écoute. En di\ minutes, on l'ait plus de chemin dans leur intimité qu'en dix ans dans une affection véritable. Ils se livrent à tous sans discernement et s'en vont de porte en porte racontant de droite et de gauche leurs affaires et celles de leurs voisins, si bien que les connaissances d'un jour s'étonnent de jouir auprès d'eux de tous les privilèges d'une ancienne amitié, tandis que l'amitié s'indigne de se voir prostituée au premier étranger qui passe. Je n'aime pas ces hommes-là, et M. de B en est un. Xous n'avions pas gagné le sentier du bord de l'eau qu'il m'appelait son cher ami et me prouvait que ce n'était pas un vain titre. A peine étions-nous à un quart de lieue du château qu'il s'occupait déjà de m'en dévoiler les mystères. Ainsi j'ai dû entendre tout au long l'histoire de la châtelaine depuis la mort de son mari; sa résolution de vivre dans la retraite et d'y élever son enfant, les démarches infructueuses de sa famille pour l'en arracher, son refus constant de se remarier, tout ce gracieux poème que je savais déjà, M. de \\
me Tachante en prose médiocrement poétique. Cet homme n'a rien compris de ce qu'il y a de charmant dans la vie de cette chaste veuve qui s'enferme a vingt ans pour vieillir fidèle à l'époux qui n'est plus et se vouer tout entière à l'unique fruit d'un amour que la mort à fait éternel. M. de B.... n'a vu dans ce veuvage obstiné qu'une bizarrerie de caractère qu'il ne se charge pas dVxpliquer. Je ne sais rien de plus désenchantant que de soumettre à un examen un peu sérieux la plupart de ces hommes qu'on appelle des gens du monde. On se laisse volontiers prendre à la grâce de leurs manières; mais qu'on s'avise de gratter la couche brillante du vernis qui les couvre, on est tout surpris de ne trouver dessous que le métal le plus vulgaire.
Pour en revenir aux indiscrétions du beau cousin, en voici quelques-unes qui t'intéresseront peut-être. Depuis deux ou trois mois, l'humeur, le caractère et la santé de mademoiselle de Mondeberre se sont visiblement altérés.
M. Gaston de B , profond observateur et
merveilleux psychologiste, assure qu'il faut marier cette enfant. Il tourmente madame de Mondeberre pour qu'elle se décide à conduire sa fille dans le monde; mais la fille ne parait pas s'en soucier non plus que la mère. Quoi
qu'il en soit, Gaston s'est mis en tète qu'il marierait sa jolie cousine. Il ne se passe point de semaine qu'il n'aille une ou deux fois au château proposer ou indiquer à madame de Mondeberre quelque nouveau parti pour Alice. Malheureusement Alice a déclaré qu'elle ne voulait pas voir l'ombre d'un prétendant, et, de son côté, madame de Mondeberre ne montre nul empressement à connaître le bois dont on
fait les gendres. M. de B ne se lasse pas
de revenir à la charge, bien qu'on lui réponde chaque fois : ■■ Cousin, que voulez-vous? nous sommes heureuses ainsi; allez porter vos maris ailleurs. »
Xe voulant point partir sans prendre congé des deux anges, je suis retourné aujourd'hui au château. Ma visite a été courte. 11 n'a guère été question de toi, mais mademoiselle de Mondeberre a caressé tes chiens et flatté de sa main l'encolure de ton cheval. Tu trouveras cijoint, avec le dessin d'Alice, un croquis a la mine de plomb que j'ai tracé de souvenir, d'après sa personne. La ressemblance est à peine indiquée; ton cceur l'achèvera.
Bionda testa, ocehi azzjrri , e brono ciglio.
.T'ajoute à cet envoi un brin de bruyère rose
SECONDE PARTIE. U<i
qui s'est détaché d'un bouquet qu'en causant hier avec moi mademoiselle de Mondeberrc mordillait et broutait comme une biche. Je n'ai jamais donné pour ma part dans ces faiblesses du sentiment; mais je les respecte et les sers au besoin.
Ma mission est remplie. Je pars demain au point du jour; j'ai hâte de revoir mon ruisseau de la rue'du Bac. Adieu, ami; je n'ose ni ne dois te conseiller l'espérance. Cependant ta place est gardée, et la voix mystérieuse qui te poursuit dit vrai : Le bonheur est ici, qui t'attend.
1 t i ii jukI «le Pcvenej à Karl •»<< in.
Tu Tas vue! elle ta parlé ! lu as entendu sa
voix! lu as respiré l'air qu'elle respire! lu as visité les lieux qu'elle habile! Hélas ! il nV'st (|iie moi qui sois privé de ce bonheur. J'ai baisé la lettre et les trésors qu'elle enfermait. Sois béni mille fois, le meilleur et le plus dévoué des amis! Je le dois d'avoir senti tomber sur mon cœur brûlant et desséché une goutte de rosée céleste.
Xous sommes venus à Milan avec l'intention d'y passer l'hiver : l'hiver s'achève à peine, et nous parlons demain. Milan est une ville française. Je ne saurais y faire un pas sans rencontrer quelque ligure de connaissance. Je n'ai pas le courage d'affronter plus longtemps les regards indiscrets et les sourires équivoques.
Hier, j'errais seul autour du Dôme, quaud j'ai
rencontré le jeune comte de G qui, m'ayant
aperçu la veille avec madame de Ilouèvres au bras, a cru devoir me complimenter : je l'aurais volontiers souffleté. Arabelle, de son côté, est exposée à rencontrer chaque jour des femmes qui se détournent en la voyant ou refusent de la reconnaître. La passion heureuse se rit de pareils outrages qui ne la louchent point; mais aussitôt qu'elle n'est plus exaltée par le sentiment du bonheur, elle en est profondément blessée. Arabelle, qui avait commencé par faire si bon marché de l'opinion, souffre et s'indigne toutes les fois qu'elle croit remarquer que l'opinion la condamne et la réprouve. Elle vit dans une irritation perpétuelle contre celte société qu'elle avait déliée de l'atteindre. Dévorée de je ne sais quel besoin posthume de considération qu'en secret elle ne me pardonne pas de ne point satisfaire, elle supporte impatiemment l'état de réclusion que notre position nous impose ; elle se révolte à l'idée qu'elle n'est ni recherchée ni honorée à l'égal des autres femmes qui, n'ayant point abjuré leurs devoirs, ont conservé leurs privilèges; elle qui n'a pas été à la peine s'étonne de n'être pas à la récompense. C'est tout un
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nouvel ordre de douleurs, de querelles et d'humiliations que je n'avais pas soupçonnées jusqu'ici et que me réservait le séjour des cités. J'ai signifié tout d'abord à madame de Ilouèvres que je ne consentirais jamais à la présenter nulle part comme ma femme, et que j étais décidé à vivre, comme par le passé, dans une solitude absolue. De là des récriminations sans fin. A l'entendre, je la séquestre et la mets au ban du monde. Je reçus l'autre jour une lettre d'invitation personnelle pour un bal à la légation de France. Malgré tous mes soins pour la lui cacher, celte lettre tomba dans les mains d'Arabclle, qui, se voyant frappée d'exclusion, cacha mal le dépit qu'elle en ressentait. Je m'empressai de déclarer que je n'irais point à cette fête ; mais, soit qu'elle voulût in éprouver, soit qu'elle se piquât de générosité, elle me supplia d'y aller. Elle y mit tant d'insistance, que je m'habillai et partis. Je n'avais, à vrai dire, nulle envie d'assister à ce bal, bien quece fût une occasion de jouer pour une heure ou deux à la liberté. Quand je rentrai, je trouvai Arabelle en larmes, la jalousie au cœur, le reproche à la bouche. Ces scènes m'épuisenl : j'ai perdu l'énergie sauvage qui me soutenait. Arabelle est elle-même au bout de ses forces.
Elle dépérit visiblement; ce malin, j'ai été frappé de la pâleur de son front et de Y amaigrissement de ses traits. Comme tous les malheureux qui espèrent en changeant de lieux changer de destinée, et croient que le bonheur les attend partout où ils ne sont pas, elle me presse de partir : nous partons pour Venise. Adieu.
Il s'est trouvé que le consul de France à Venise est un M. de C , parent et ami du comte
de Rouèvres. A peine arrivés, nous avons pris, comme deux proscrits, la route de Florence, où nous nous rendons à petites journées. Notre vie est plus calme; cependant tel est l'ennui qui m'écrase, que j'en suis à regretter parfois les luttes et les emportements qui rompaient du moins la mortelle monotonie de notre téte-à-téle. Que sommes-nous venus chercher dans ce dou\ pays si bien fait pour l'amour, que c'est l'outrager que de n'y point aimer? Qu'ils s'adressent aux glaces du Xord , les infortunés qui, comme nous, promènent en la maudissant la
154 KEBKAND.
chaîne qui les lie l'un à l'autre! Qu'ils n'affligent pas du spectacle de leurs misères la patrie des amants heureux! Yous traversons en silence, le cœur morne, l'œil indifférent, ces beaux lieux où tout invite aux tendresses mutuelles. Déjà sur cette terre favorisée du ciel le printemps bourgeonne et fleurit, mais nous traînons partout après nous l'hiver éternel. Yous passons sans nous arrêter devant les chefs-d'œuvre de l'art. Que nous font ces palais, ces statues, ces tableaux? Les arts sont le luxe du bonheur : ils ne disent rien à nos âmes. Et cependant, qu'il pourrait être enchanté, ce voyage! Ce matin, notre chaise a été dépassée par une voiture dans laquelle j'ai reconnu
Gustave P et sa jeune femme. Ils suivent la
même route que nous dans l'ivresse de leurs fraîches amours, aux charmantes lueurs de celle suave lune qui préside aux premières joies des époux. Où m' égarent de lâches regrets? J'ai honte de ma douleur en voyant celle qui m'accompagne. Arabelle ne se plaint pas, mais une fièvre lente lui consume les os. Ses joues se creusent, ses yeux se plombent; son corps s'allanguit et s'affaisse. Elle reste des journées entières silencieuse, la tète appuyée sur un coussin de la voiture ; si je lui parle, elle répond avec
SKCUNDE l'AKTIE.
douceur; parfois je surprends des larmes coulant sans bruit sur son visage. Est-ce là celle femme que nous avons connue belle, souriante, entourée d'hommages? Sa vie n'était qu'une longue fête; l'amitié s'empressait sur ses pas : les femmes enviaient sa beauté, les hommes se disputaient ses regards ; sa fortune n'avait que des flatteurs. En comparant ce qu'elle était alors et ce qu'elle est aujourd'hui, qui ne serait touché d'une pitié profonde? S* il pouvait la voir, M. de Kouèvres se croirait trop vengé. Mon cœur s'amollit et se fond. Qui pleurera sur elle, si ce n'est moi, l'auteur de tous ses
maux
Si elle mourait pourtant !... Si elle mourait, c'est moi qui l'aurais tuée! En serais-je moins son meurtrier, parce qu'au lieu de l'immoler d'un seul coup, je l'aurais laissée mourir à petit feu? Pour avoir prolongé son supplice, en aurais-je moins abrégé ses jours? Pour avoir répandu son sang goutte à goutte, en aurais-je moins tari dans son sein les sources de la vie?
lofi FERXAND.
En trouverais-je plus aisément grâce devant Dieu et devant moi-même? Si elle mourait !... Mais qu'espères-tu donc, malheureux? As-tu pensé que sa dernière heure serait l'heure de ta délivrance? T'es-tu dit qu'après l'avoir mise au tombeau, tu n'aurais plus qu'à reprendre, libre et léger, le sentier des jeunes amours? T'es-tu flatté que ta conscience ne te poursuivrait point partout et toujours comme l'ange vengeur au glaive flamboyant? T'es-tu promis de nouer de nouveaux liens sur le cercueil de ta victime? As-tu médité d'associer ton Ame flétrie à une àme innocente et pure? Détrompetoi, mon cœur. Ta chaîne est double : l'une peut se briser, mais l'autre est infrangible; elle est forgée par le remords.
Ami, c'en est fait; il est temps de se conduire en homme, et puisque espérer est un crime, je renonce même à l'espérance. J'accepte franchement la position que je me suis faite et ne me permettrai plus une plainte ni même un regret. Arrivé à Florence, j'écrirai à
madame de Mondeberre. Je lui dirai que ma destinée est accomplie et que la patrie ne me reverra plus. Alice est jeune; en supposant qu'elle soit atteinte, son ûme se relèvera promptement. C'est à la blessure la plus large et la plus profonde qu'appartiennent mes soins et mes veilles. Ma place est auprès d'Arabeîle, et je n'ai plus désormais d'autre tâcbe que de m'oublier en vue de son repos. La bonté peut suppléer l'amour; je trouverai ma récompense dans le sentiment de mon abnégation, dans la conscience de mes sacrifices. Il est impossible qu'on ne finisse pas par aimer l'être auquel on se dévoue; du moins on aime son propre dévouement, et c'est assez.
Depuis que j'ai compris mes devoirs et que je m'y soumets sans arrière-pensée, je me sens mieux avec moi-même, je recueille déjà les fruits de ma résolution. Je suis mort au bonheur , mais le bonheur n'est pas une condition d'existence; c'est même une cliose assez peu commune pour qu'on se résigne à ne le point avoir. Adieu donc, et pour toujours adieu, rêves ebarmants que je viens d'ensevelir! Adieu pour la dernière fois, jeune et gracieuse image trop longtemps caressée! je ne me pencherai plus sur mon cœur pour vous contempler; mes
I«S FERXAND.
regards ne vous chercheront plus dans le ciel désert.
J'organise noire vie et travaille sérieusement ù mettre un peu d'ordre dans tout ce désordre. La santé d'Arabelle m'inspire de vives inquiétudes. J'ai décidé que nous irions dresser notre tente soit à Pise , soit dans une des petites villes qui bordent la rivière de Gènes. \ous vivrons là ignorés et paisibles. J'aurai pour Arabelle la tendresse qu'on a pour un enfant malade; je ne désespère pas de l'amener insensiblement à prendre son amour pour le mien, ni de la voir bientôt renaître sous mes soins et sous ce doux ciel. \ous appellerons l'élude à notre aide; nous lirons les poètes italiens; nous aurons des fleurs, des livres et du soleil. Pour être heureux, il ne nous manquera que le bonheur; je veillerai à ce qu'ArabelIe n'en sache rien, et moi-même je l'oublierai peut-être en assistant à sa résurrection. Je n'y arriverai pas en un jour; j'y tendrai incessamment de tous les efforts et de toutes les facultés de mon être. Je ne me dissimule aucune des difficultés de la tâche que je m'impose; Dieu, qui voit mes intentions, me soutiendra dans cette entreprise. Déjà je suis entré dans ma nouvelle voie, et j'ai trouvé, dès les premiers pas, un soulage-
SECONDE PARTIE. I.i'i
ment et un contentement intérieurs que je n'espérais plus éprouver. Depuis que je n'attends rien de la destinée et que j'ai renoncé à ma part de félicités en ce monde, j'ai perdu l'exaltation fiévreuse qui me consumait et recouvré du même eoup le sentiment des mille petites joies que la nature prodigue à toute heure au cœur simple qui sait en jouir. A soigner L'âme d'Ara belle, je gagne d'échapper à la mienne, et je crois entrevoir que le secret du bonheur est de ne point le chercher pour soi-même. Quand la sauté d'ArahclIe sera rétablie, nous voyagerons : j'essayerai d'occuper ses jours et de la distraire; je ferai mon devoir jusqu'au bout, sans me plaindre et sans murmurer. Je rougis à présent des excès auxquels je me suis laissé entraîner. Malheureux ! je n'ai eu ni le courage d'accepter ma position, ni l'énergie de m'y soustraire : j'ai reculé en même temps devant l'honneur et devant la honte. Je sais mes faiblesses ; je les déteste et je les abjure. Comment ai-je osé , par exemple, t'envoyer rôder autour de Mondcbcrre? Comment, trop faible ami, t'es-tu prêté à mes lâches désirs? Comment n'avons-nous pas compris l'un et l'autre que c'était outrager à la fois l'innocence et le malheur? Ah! tu l'as bien compris, toi! mais
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tu as étouffé pour me complaire les répugnances de ton cœur; tu n'as pas craint d'immoler à ma fantaisie la droiture de ton caractère. \oble et cher ami, tu n'aurais pas dit: .. Enlevons Hermione. » Tu l'aurais enlevée. Je veux, cher Karl, me montrer digne d'une amitié si belle ; je veux, en ne restant point audessous de mon infortune, la rendre respectable et mériter l'estime autant que la pitié. Le Fernand que tu as connu a cessé d'exister; je commence une seconde vie en expiation de la première.
Stériles regrets ! soins superflus î réparation tardive ! Où trouverai -je la force et le courage d'écrire ce funeste récit"? Je le dois cependant, il le faut , pour que mon châtiment soit complet et que rien ne manque à ma honte !
Depuis quelques jours, la passion d'Ara bel le avait tout d'un coup changé de caractère. Ce n'était plus l'exaltation delà douleur, ni l'affaissement d'un courage épuisé, ni l'attendrissement d'une âme qui pleure et s'apitoie sur elle-même ;
c'était un désespoir immobile, silencieux cl sombre. J'avais remarqué ces nouveaux symptômes, je commençais à m'en alarmer, lorsqu'un malin , comme nous étions enfoncés chacun dans un coin de la voiture, abîmés dans nos réflexions, je sentis une main sèche et brûlante s'appuyer brusquement sur ht mienne. Je me réveillai en sursaut et me trouvai face à face avec Arabelle, qui me contemplait d'un air étrange. * Fernand, me ditelle d'une voix calme et pourtant terrible, encore un peu de patience! nous n'avons plus longtemps à souffrir. — Que voulez-vous dire? m'écriai-je. — Si vous me regardiez, vous me comprendriez, - ajouta-t-elle en repoussant ma main avec une énergie farouche. Je la regardai : ses yeux étaient caves, ses paupières mâchées et sanglantes ; la pâleur de sa figure reluisait sous le feu de la fièvre qui l'embrasait sans la colorer. « Vous souffrez"? n m'écriaije. Elle ne répondit que par un geste de dédain , croisa ses bras sur sa poitrine, et se tint mueltc dans son coin. Je ne pus, le reste du jour, lui arracher une parole ni même un regard. D'ailleurs, pas une larme, pas un sanglot, pas un soupir ; inflexible comme le bronze! Cependant je senlais , j'entendais ,