FLUX AND
pour ainsi dire, le travail de son âme qui minait sourdement son corps. J'observais avec terreur les rapides progrès du mal. Un sinistre pressentiment me mordit au cœur. Il me sembla que le ciel, pour me punir, allait exaucer les souhaits abominables que je lui avais parfois adressés. Je la pris dans mes bras. Elle n'essaya point de se dégager, mais elle demeura insensible sous mes étreintes. « Arabelle , m'écriai-je encore, quelle fatale pensée vous absorbe? Je vous aime et ne vis que pour vous. Mon amie, vous avez beaucoup souffert ; mais ayez foi en des jours meilleurs. Vous m avez vu souvent injuste et cruel : je veux réparer à force de soins tous les maux que je vous ai causés. Cette tàcbe me sera douce ; je ne vous demande que de me sourire et de ne point décourager ma tendresse. Laissez-moi croire que tout n'est pas désespéré et que je puis guérir les blessures que j'ai faites ; ne m'interdisez pas la conquête de votre bonheur. » Je lui parlai longtemps sur le même ton, d'une voix émue et d'un cœur sincère. Il me fut impossible de vaincre l'obstination de sou silence ; seulement, tandis que je parlais, ses lèvres étaient agitées par un mouvement convulsif, et ses yeux brillaient d'un funeste éclat. \e sachant qu'imagi-
SECONDE FAKi'IE. l&i
ner, je finis par attribuer cet état à l'exaltalion de la fièvre, et ce redoublement de fièvre à la fatigue du voyage. Le nuit tombait. J'avais hâte d'arriver à Florence ; nous n'en étions plus qu'à quelques milles, lorsqu'en passart devant une lucanda d'assez pauvre apparence, isolée sur le bord du cbemin , Arabelle fit a-rèter les cbcvaux et déclara qu'elle n'irait pas plus loin. Je lui objectai doucement qu'aie ne trouverait ici qu'un mauvais gîte, qu'elfe y reposerait mal, que sa santé réclamait -les ménagements, qu'il était plus pruden* et plus sage de pousser jusqu'à la ville ; He insista d'une voix impérieuse : je cédai. >■ peine entrée, elle refusa de rien prendre t se fit conduire dans une chambre où je la-;uivis. C'était une grande pièce meublée de pbsieurs lits qui, rangés à la file , lui donnaient 'air d'une salle d'hospice; les murs, blanchis U chaux, n'avaient d'autre ornement qu' des images de saints grossièrement enlumines ; les araignées filaient leurs toiles entre lé poutres noircies qui servaient de plafond. J m'approchai d'un des lits ; les couvertures o" étaient lourdes et froides, les draps humide et rudes. liien qu'on touchât aux premiers jo<*s du printemps, l'atmosphère de l'appart<»ent se ressentait du
lt>4 PEU NASD.
voisinage des Apennins encore charges de neige. Je demandai du bois, et, tandis qu'Arabcllc se couchait, j'allumai moi-même uu grand feu «u'il fallut presque aussitôt éteindre à cause de h fumée qui se répandait à flots dans la clnmbre. J'allai au chevet d'Arabelle. « Mon amt^ vous le voyez, lui dis-je arec découragement, ce lieu serait inhabitable , même pour une personne en santé. — On n'y vivrait pas, me répMidil-elle avec calme, mais on peut y mourir. > Et comme à ces mots je demeurais frappé dt stupeur : u Fernand, reprit-elle d'une voix ferme, ne restez pas ici, partez. Je suis décidée à ne pas sortir vivante de cette chambre, e» je sens que votre présence, au lieu de les aloucir, ne ferait qu'irriter mes derniers momtits. A l'altération de ses traits, à l'expression 'e son visage, je compris que ce n'était point tn jeu et qu'elle parlait sérieusement. Il n'y avit pas de temps à perdre. Le postillon était encre avec ses chevaux dételés à la porte de l'iiôtileric. Je lui criai de ratteler. Je me jetai dan.Ja voiture ; au bout d'une heure, j'entrais dan Florence et j'en sortais une heure après, acempagné d'un médecin et rapportant tous les ol*>is présumés nécessaires à l'état d'Arabelle.
Lorsqu'à mon retour je lui parlai d'un médecin , elle me signilia qu'elle ne consentirait pas à le recevoir. « Vous avez pris, dit-elle, une peine inutile : la médecine n'a rien à voir ici. Je ne demande qu'une chose, c'est qu'on me laisse mourir en repos. Mon Dieu ! ajoulat-elle d'une voix moins brève et presque émue, ma vie fut assez tourmentée, il est juste que ma mort soit tranquille, n En dépit d'ellemême , j'amenai le docteur à son chevet ; mais elle ne répondit à aucune des questions qu'il lui adressa, u Monsieur, lui dit-elle enfin, vous me fatiguez en pure perte. Qu'espérezvous comprendre à ce qui se passe sous vos yeux ? Où mon mal commence votre science finit. Ce n'est pas un corps souffrant, c'est une âme mortellement blessée qu'il faudrait guérir. Vous n'y pouvez rien. De grâce, monsieur, laissez-moi. » Je le pris à part et l'interrogeai. .. A moins, me dit-il, que mes observations ne me trompent, celle femme n'a pas quarante-huit heures à vivre. Le mal est là, ajouta-t-il en portant un doigt à son front : elle mourra d'un transport au cerveau. — Sauvezla ! m'écriai-je, sauvez-la, docteur, ma fortune est à vous, ma fortune, ma vie tout entière! • il sourit tristement, et se retira en ho-
FERXAND.
chant la tète. Je retournai vers Arabelle, je me jetai au pied de son lit, je m'emparai de ses mains, je les inondai de baisers et de larmes. a Ou'avez-vous ? que s'est-il passé ? Pourquoi désespérer de la vie, quand la vie promet d'être belle? Que vous ai-je fait? Je vous aime. Si vous mourez, je meurs avec vous. Mais, voilà quelques jours à peine, vous ne parliez pas de mourir. Vous reposiez votre cœur sur le mien, vous me laissiez espérer qu'ils pourraient un jour refleurir l'un et l'autre. Qu'est-il survenu ? Ai-je remué, sans le savoir, les amertuncs du passé? Ai-je touché, sans m'en douter, à quelque point douloureux de votre âme ? Parlez-moi , éclairez ities perceptions. Si le mal que je vous ai fait crie vengeance, imposez à mon amour une tâche : quelle qu'elle soit, je l'accomplirai. S'il vous faut mon sang, je le verserai avec joie. Mais on parle, on répond, on s'explique, on n'est pas sans pitié pour un homme qui pleure et supplie ; on dit du moins pourquoi on veut mourir ! »
Je roulais ma tète sur son lit, et déchirais la couverture avec mes dents, tandis qu'elle, sur son séant, m'examinait d'un œil implacable, et paraissait se repaître avec une joie féroce du spectacle de mes tortures.
« Monsieur de Peveney, dit-elle enfin, que penserait mademoiselle de Mondeberre si elle vou.s voyait ainsi ? »
A ce nom que je n avais jamais prononcé devant elle , à ce nom qui était resté en moi comme une perle au fond de la mer orageuse, je me levai avec épouvante, et nous demeurâmes immobiles à nous regarder l'un l'autre en silence. Après avoir joui quelques instants de ma stupeur, elle me tendit froidement un papier qu'elle tenait froissé entre ses doigts. Ce papier, je le pris d'une main tremblante; c'était ta lettre, au timbre de Clisson, datée de Peveney.
« Ecoutez-moi, lui dis-je ; quand vous m'au rez entendu, vous me jugerez, et votre juge ment sera pour moi celui de Dieu. »
Je m'assis auprès d'elle, sur un escabeau, et me mis à lui dévoiler dans toute sa nudité cette ténébreuse et déplorable histoire. Je ne dissimulai aucun détail. Je dis dans quelles dispositions je m'étais enfui de Paris, que j'étais las des orages de la passion moins encore que de la vie de ruses et de fourberies qu'elle traîne à sa suite. Je contai ce que j'avais souffert en la quittant, les combats que j'avais soutenus avant de me décider à déchirer son cœur;
1ÔS FERXAXI).
comment j'avais retrouvé mademoiselle de Mon- (ieberre; qu'elle m'était en effet apparue comme un lointain espoir; mes remords cependant et mes hésitations toutes les fois qu'il s'était agi de rompre l'anneau qui me retenait au passé; la lutte des regrets et des espérances ; la crainte de réduire au désespoir une tendresse que je me sentais dévouée; toutes mes faiblesses, toutes mes terreurs , toutes mes lâchetés, je dis tout, et enfin par quelle fatalité la lettre de rupture que j'avais écrite n'était arrivée qu'après le départ d'Arabclle. 0 mon ami, que le coeur de l'homme est quelque chose de misérable ! Tandis que je parlais , près de cette femme qui allait mourir, j'étais, à mon insu , préoccupé de l'arrangement de mes phrases ; je calculais, sans m'en rendre compte, les effets de mon discours ; je trouvais, sans y songer, je ne sais quel charme de rhéteur dans le développement et dans l'analyse de mes sentiments ! Quand j'eus tout dit :
u Vous savez le reste, ajoutai-je; voici maintenant ce que je vous propose. Je n'ai pas attendu jusqu'à celte heure pour immoler en moi tout ce qui n'est pas vous. Je vous offre d'essayer une nouvelle vie, et de tendre, d'un commun effort, sinon vers le bonheur, du moins
vers la guérison et l'apaisement de nos Ames. \ous avons beaucoup souffert, nous souffrirons encore beaucoup; mais peut-être arriveronsnous, à force d'aide mutuelle, à ne plus regarder que comme un rêve affreux le souvenir de tant de mauvais jours.
a Je te comprends, malheureux! s'écria-telle en éclatant, ce n'est pas ma mort que tu redoutes; tu la veux, tu l'appelles, tu la demandes à Dieu; mais, lâche que tu es, tu n'as pas le courage de m' assassiner. Tu voudrais t'y prendre de façon que je te bénisse en mourant, et pouvoir ensuite le vanter de tes sacrifices. Tu l'arrangerais volontiers des profits du meurtre, à la condition d'échapper au remords qui le suit. C'est ainsi que tu nous as tous perdus avec ton indigne faiblesse! Je le connais enfin, mais as-tu pu croire un instant que j'accepterais la tache que tu me proposes? as-tu pensé que je consentirais à devenir sciemment la complice de tes trahisons, de tes parjures et de tes infamies! Va! tu me ferais horreur, si lu ne me faisais pitié."
Elle retomba épuisée sur son lit, et moi, le visage caché entre mes mains, je restai écrasé sous le poids du mépris qui venait de fondre sur ma tète. Jamais, non, jamais homme ne
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se sentit courbé sous plus de honte. J'essayai pourtant de me relever, non par orgueil, mais pour la sauver.
» 0 mon Dieu! m'écriai-je d'une voix qu'étouffaient mes larmes, je ne suis né ni lâche ni méchant. Comment, en ne cherchant que le bien, ai-jo pu faire tant de mal? Ah! de quelque douleur qu'il vous ait abreuvée, Arabelle, croyez-en mon cœur", ce cœur n'est point si déchu qu'il ne puisse prétendre à se réhabiliter. \'e soyez pas plus cruelle que Dieu, qui reçoit toutes nos fautes à rançon, \ivez, ne me repoussez pas. Ce n'est plus seulement ma conscience qui vous sollicite; c'est ma tendresse qui vous presse et qui vous implore. »
A ces mots, Arabelle tourna vers moi sa pâle figure.
;. Que me fait votre tendresse? me dit-elle d'une voix calme. Je vois votre erreur. Vous vous êtes tellement habitué à compter sur ma folle passion, qu'il ne vous est pas même venu â l'idée que cette passion put s'éteindre avant moi. C'est de ce point de vue que vous raison-nez encore à cette heure. \ous croyez que je vous aime et que c'est la jalousie qui me tue. Vous vous trompez, monsieur de Peveney. Il ne m'importe guère que vous aimiez ailleurs, et si
je pouvais me préoccuper de la fille que vous avez choisie, ce serait, non pour l'envier, mais pour la plaindre, car je sens que vous serez fatal à tout ce que vous aimerez ; j'ai la conviction que vous porterez partout après vous tous les malheurs et tous les désespoirs que la faiblesse traîne après elle. Plut à Dieu que vous fussiez né méchant ! vous auriez été moins funeste. Je ne vous aime plus; c'est a peine si je vous hais. Mais ce que je hais, et de toute la force que me laisse un reste de vie, c'est l'amour que j'ai eu pour vous, c'est l'égarement qui m'a jetée dans vos bras, ce sont les doctrines qui m'ont perdue. Vous avez éclairé mon cœur en le frappant, je vous dois de comprendre et d'aimer les trésors que vous m'avez ravis. X'insistez donc pas, monsieur, pour que je vive, car nous ne sommes plus rien l'un à l'autre, et nous serons moins séparés par la mort que nous ne le serions par la He.»
Ce fut le dernier coup, ce fut le plus terrible. J'aurais pu supporter sa haine, son indifférence m'atterra. Le croirais-tu? Est-il croyable en effet que des sentiments si contraires puissent germer dans le même cœur? Cet amour que j'avais si longtemps maudit, en le perdant, mon âme se brisa.