‹ Madame de Staël et Napoléon: Orné d'une héliogravureChapitre 27 sur 51 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

Qu'y a-t-i! au fond de ce débat entre Mme de Staël et Napoléon, entre « l'impératrice de la pensée • et le toutr puissant Empereur? Une querelle de personnes, d'abord, une antipathie toute inslinctive de nature, de caractère, où il entre d'une part du dépit, de la vanité blessée, de la rancune, de l'autre beaucoup d'absolutisme et d'oF^ gueil, et le dédain de la femme qui n'est pas uniquement femme, qui sort de son râle d'épouse et de mère. Sur ces raisons toutes personnelles viennent se greiïer les raisons politiques, tirées des circonstances, de la situation de la France et de l'Europe à cette époque, des progrès du despotisme militaire, de la fragilité très réelle de l'immense édifice impérial. Enfin, — et cela élève inliniment le débat, — il y a dans ce conilit un objet permanent, éternel, une question de principes, où s'agitent les plus grands intérêts de l'humanité, les rapports de la morale et de la politique, ta direction de la vie des peuples et des individus.

Reprenons chacun de ces traits en détail.

Il est bien certain que Mme de Staël a été enthousiaste de Bonaparte à ses débuts, du général et du Premier

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Consul. Il est certain qu'elle a manifesté hautement, bruyamment, son enthousiasme; la discrétion n'était pas $a vertu ordinaire. Disons le mot x elle s'est jetée à la tête de Bonaparte, et Bonaparte en a été fort ennjyé. D'abord, il n'aimait que les femmes vraiment femmes; et.ce n'était pas le cas de Mme de Stai^l; elle avait en elle, suivant un joli mot, • quelque chose au-dessus de son sexe, » ce qui est une façon polie de dire qu'elle était trop peu femme. Elle partait, elle écrivait, elle tenait un salon politique : toutes choses que le général Bonaparte avait en horreur- Mais comme elle exerçait une influence très réelle, qu'elle était liée avec les Barras et les Talleyrand, Bonaparte la ménagea, répondit à ses compliments par des formules de politesse. Ce n'était pas tout à fait ce que souhaitait Mme de Staël. Bonaparte se dérobait : elle le poursuivit. Il ne l'aimait pas : elle voulut s'imposer à lui, le prendre en tutelle, lui montrer sa puissance. Mais le Premier Consul était plus puissant qu'elle, et il te lui fit sentir. Voilà l'origine de leur brouille.

Qu'est-ce que Bonaparte reprochait à Mme de Staël? Son esprit d'intrigue. Elle remuait tes salons, elle agitait les esprits, elle était une « machine à mouvement ». Comme elle s'ennuyait, elle cherchait à tout prix à s'étourdir; elle aimait les conciliabules, les complots, les conspirations; elle tenait ce goût de sa nature et aussi de l'époque où elle avait vécu, sous la Révolution, sous le Directoire. Elle aimait tourner autour des gens en place; car elle avait la passion efl'rénée du pouvoir, et, ne pouvant l'exercer par elle-même, elle voulait du moins approcher, conseiller ceux qui l'exerçaient. Voilà ce que Bonaparte ne peut souffrir : cela le gène et le choque. Il est choqué aussi de cette vanité démesurée, de ce manque absolu de réserve et de modestie féminine, de ce désir

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SSi MADAME DK STAËL ET NAPOLËOIf

d'étonner le monde et de l'occuper à tout prix. Joseph de Maistre disait que « s'il lui avait plu d'accoucher en public dans la chapelle de Versailles, on eût battu des mains (1) * . Elle avait été g&tée par l'adulation de ses parents d'abord, de la société ensuite, et elle trouvait tout naturel de se donner en spectacle. Cette ■ intempérance de célébrité (2) ■ déplaft au Premier Consul, autant que son ambition et son esprit d'intrigue. Il ne lui pardonne pas non plus la liberté de sa vie privée, cette façon de se mettre hors de la règle commune par droit de génie, l'exemple qu'elle donne à la société; cela blesse son esprit d'ordre, ses projets de réforme sociale. Enfin tout, dans cette femme, l'irrite et le déconcerte, ses inconstances politiques, ses « infidélités * , comme dit le Mémorial, son a désordre d'esprit et d'imagination », son cosmopolitisme; tour à tour exal tant les Français et les rabaissant, anglophile, germanophile, portant aux nues tous les peuples de l'Europe et surtout ceux à qui Napoléon fait la guerre, elle se trouve toujours et sans cesse sur sa route. Faulr-il s'étonner qu'il l'ait prise en grippe? Cela avait commencé par une Euitipathie toute personnelle; la politique fit le reste.

On connaît les raisons politiques de cette brouille, les espérances que Hme de Staël et son parti avaient fondées sur Bonaparte, ta déception qu'ils éprouvèrent. Ils avaient cru terminer la Révolution, l'enchaîner à leur profit, se rendre maîtres du pouvoir, constituer et gouverner la France. Soyons francs : ils aimaient sincèrement la liberté, mais il entrait dans leurs vues beaucoup

(IJ Joseph de Maialre a» prince Kalowiki, » «oùt 181S. (t) Mémorial, chftp. vin.

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d'égoïsme, une grande méconnaissance de l'esprit du temps et de la lassitude de ['opinion publique. Au lieu de l'oligarchie qu'ils rêvaient, ils firent oattre et grandir le despotisme militaire. C'était l'aboutissement presque fatal de l'état de guerre permanent où la Révolution française vivait avec le reste de l'Europe. Bonaparte exploita fort habilement la situation, et l'on peut dire que, à ses débuts tout au moins, il eut contre Mme de Staël et ses amis ta majorité de la France. On était fatigué de guerre, fatigué aussi d'agitation et de discours ; la société française ressemblait à un malade qui, au lendemain d'une crise terrible, entre en convalescence. On voulait la paix à l'extérieur et à l'intérieur. La première, le génie mihtaire du Premier Consul semblait capable de l'imposera nos ennemis; quant à l'œuvre de la réconciliation nationale, il avait seul assez d'autorité, de ferme volonté pour l'accomplir. Le danger, Mme de Staël et ses amis du Tribunat, Benjamin Constant en tète, le virent clairement : ils dénoncèrent l'ambition de Bonaparte, estimant qu'une nation achète trop cher sou repos, .quand elle le paie de sa liberté. Il y avait quelque mérite alors à proclamer cette vérité ; mais il était un peu tard pour le faire.

Pourquoi Bonaparte a-t-il poursuivi Mme de Staël? Que craignait-il donc d'elle?

Il est un fait qui frappe par son évidence quiconque étudie avec impartialité l'histoire de Bonaparte : c'est l'instabilité de son pouvoir. Malgré tout son génie, toute sa puissance, cet homme n'a pu consolider l'immense édifice qu'il avait élevé de ses mains. A aucun moment, ce pouvoir n'est indiscuté, inébranlable. Comme le rocher de Sisyphe, il retombe sans cesse. A Marengo, Bonaparte joue sa fortune; c'en est fait de lui, si la victoire l'fibandonne. Une fois de plus il triomphe, il est l'idole

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de la France. Mais voici les jacobins, les royalistes, les émigrés, sea anciens compagnons d'armes qui complotent contre son pouvoir, contre sa vie même; machines infernales et conspirations échouent. On raille l'entreprise de Boulogne, on raille la campagne de 1803, on escompte une défaite, à !a veille même d'Austerlitz. Un an plus tard, en 1806, pendant la campagne de Prusse, en 1807, pendant celle de Pologne, l'espoir des partis se ranime, en 1807 surtout, pendant cette dure campagne où la position de l'Empereur semble désespérée; d'heure en heure, on attend un bulletin de défaite. Napoléon est trahi par Fouehé, trahi par Talleyraud, à Erfurth, en pleine gloire, et en 1809, pendant qu'il est en Espagne. Il ne peut se fier à personne. La terrible guerre d'Espagne lui porte le coup fatal ; t'ÂUemagne tout entière frémit d'impatience, brûle de secouer le joug. En 1809, après Essling, nouvelle alerte; on croit la chute prochaine; Paris est anxieux, la Bourse baisse : c'est Wagranî! Encore un répit pour l'Empire. 11 y a un court moment d'accalmie au moment du mariage autrichien et de la naissance du roi de Rome; mais il est de peu de durée. Et c'est la guerre de 1812, la retraite épique, la conspiration de Malet, qui n'est pas, comme on l'a dit, une « échauffourée », mais un complol fort bien raisonné, très logique, et qui dévoile à tous les yeux la faiblesse de l'Empire. Viennent les jours do revers, l'invasion, et la France affaiblie, épuisée, sans esprit public, laissera partir avec indifférence celui qui, durant quatorze ans, l'enchaîna à sa propre fortune. « Que pensez-vous que dira le monde quand je ne serai plus ik? » disait un jour Napoléon à ses courtisans. Et comme ils se taisaient : « Eh bieni c'est pourtant bien simple. Quand je ne serai plus là, tout le monde dira : Oufl »

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Voità pourquoi il craint toujours, et il craint justement. Il sait toute la faiblesse de ce pouvoir qui, de loin, paraît immense. Il ne veut pas que les esprits réfractaires puissent « faire peloton » h Paris, au cœur de son Empire, parce qu'il sait qu'au moindre symptôme de df'faite tout s'agite, et qu'il court risque, à cinq cents lieues de la France, de n'avoir plus de capitale, a Paris, c'est ici que je demeure, et je n'y veux que des gens qui m'aiment. » Dans cette armée de mécontents, s'il distingue Mme de Stat'l, c'est qu'elle a le grade de général, et la persécution dont il l'accable est une sorte d'hommage qu'il rend & son talent, à son influence. Il la craint, et il a raison de la craindre ; car elle peut lui faire, elle lui a fait beaucoup de mal. A-t-il été fort adroit k son égard? Non, assurément; Stendhal admire sa * sottise » de n'avoir pu gagner un être aussi aéductihie. Il assure qu'avec une dotation annuelle de deux préfectures et de cent places de juge ou de chambellan. Napoléon se la fût attachée (1). Stendhal est un impertinent, mais i! n'a pas complètement tort. Si Bonaparte, à ses débuts surtout, eût un peu plus ménagé Mme de Staël, elle l'eût adoré. Elle était vaniteuse, et il eut tort de froisser celte vanité. Il eut tort surtout de la pousser aux résolutions extrêmes, de la chasser hors de France. II l'a reconnu en 1815 : elle lui a fait plus de mat en Allemagne, en Autriche en Russie, en Suède, on Angleterre, qu'elle ne lui en eût fait à Paris. Elle a prêché contre lui la croisade, et finalement elle a triomphé.

Mais ce qui fait pour nous l'intérêt vraiment humain de cette querelle, c'est qu'elle représente deux courants,

<1) Corrupondanet iniditt, Stcndlial A M. Colomii, 17 juin 1818.

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3BS MADAME DE 6TAÉL ET NAPOLÉON

deux tendances de l'humanîté, deux famitlea d'esprits toujours en guerre.

Parmi les hommes, les uns sont frappés surtout des faits, tes autres des idées; les uns règlent leur vie sur l'expérience et la pratique, les autres sur l'abstraction et ia théorie; les uns sont disciples de l'a posteriori, les autres de l'a priori. Ces deux familles d'esprits se recoanaissent en Napoléon et Mme de Staël.

Mme de Staël est idéologue, c'est-à-dire qu'elle croit à la valeur objective des idées, des principes de la philosophie et de la morale, a leur souveraineté absolue. Elle se plaît dans cette « ténébreuse métaphysique •, dans cette « subtile recherche des causes premières (1) • qu'abhorre son ennemi. Droit, justice, liberté, devoir, humanité, elle a sans cesse ces motsàlabouche. Elle croit à t'homme «en soi » , c'est-à-dire à un être idéal, doué de raison et de sensibilité, qui serait le même partout, sous toutes les latitudes, blanc, noir ou jaune, civilisé ou sauvage, jouissant des mêmes droits, ayant les mêmes devoirs. Delà, des idées très nobles, très belles, très justes, comme celle de l'alTranchtssement des nègres, et d'autres fort ridicules, comme cette manie d'appliquer à toute force la constitution de l'Angleterre aux Français. Elle n'a pas suffisamment médité ce mot de Montesquieu : a Les lois politiques doivent être tellement propres au peuple pour lequel elles sont faites, que c'est un très grand hasard si celles d'une nation peuvent convenir à une autre. ■ Elle ignore qu'une constitution ne sort pas de toutes pièces du cerveau d'un philosophe, mais qu'elle est imposée en quelque sorte à l'homme pohtique par les traditions, les mœurs, l'esprit public. De même, n'allez pas dire àMme de

(I) Discoura de Napoléon au Cooseit d'ËUt, le SD décembre 131t.

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Staël que la liberté n'est pas une chose absolue, qui puisse exister en dehors des circonstances, toujours et partout identique, que la politique n'est pas toujours d'accord avec la vraie morale, que l'intérêt de l'individu est parfois en conflit avec celui de la société : ce sont afiirmalions contre lesquelles elle se révolte, et si vous lui opposez l'expérience, elle vous répondra que l'expérience a tort et qu'il nous appartient de réformer l'expérience.

Elle est idéologue, et elle est aussi individualiste, comme son mattro Rousseau. Elle l'est par tempérament, par éducation protestante, par fréquentation des philosophes du dix-huitième siècle, de Rousseau surtout. On a pu dire avec raison que « l'individualisme est le fond de sa nature (1) ». Elle a le plus haut respect de la personne humaine, de la vie humaine : « La liberté d'une natioQ ne vaut pas la vie d'un homme innocent. » Elle s'enthousiasme pour ce mot, elle le prend pour épig;raphe d'un de ses livres (2), elle l'inscrit sur le tombeau du philosophe à Ermenonville, elle le répète dans un chapitre de r Allemagne (3). Elle repousse de toutes ses forces la doctrine contraire, la dure maxime romaine, celle de la Convention, du Comité de Salut public, le Salus populi suprema lex esta. Cela lui parait tout simplement monstrueux. ■ La suprême loi, c'est la justice (i). » Périsse la société plutôt que ce principe! Elle aécritencore : «L'intégrité des principes de la morale importe plus que les intérêts des peuples, s Mais, dans sa pensée, l'intérêt de la société est bien le même que celui de l'individu; l'antinomie n'est qu'apparente; toutes les fois que l'individu

(1) M. Paguet.

{i) Le manuscrit inidit Du circorutanett aetutUtt, déJA cité. Ce mot eit inscril au refera du premier feuillet (3) III- parUe, chap. lUl.

(i) Ibid.

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souiïre, la société souffre également. Point d'exception à

cette règle.

C'est qu'il n'y a pas, qu'il ne peut y avoir deux morales, l'une à l'usage des individus, l'autre à l'usage des sociétés : en d'autres termes, Mme de Staï^l ne sépare pas la politique de la morale, et c'est un trait par lequel elle se distingue profondément de Napoléon. La maxime qui place la politique au-dessus de la morale est une « maxime infernale ». Le premier devoir du politique en ce monde est d'assurer le triomphe de la morale. C'est ce qu'a fait Necker; il a « dédaigné le machiavélisme (I) >, il a cru la morale « plus nécessaire encore dans un homme public que dans un particulier d; il s'est fait le martyr de «l'union de la morale avec la politique (2) > . Ce que Mme de Stai>l ne pardonne pas à Napoléon, c'est « d'avoir fondé le despotisme sur l'immoralité (3j «, c'est d'avoir rabaissé la nature humaine, raillé la vertu, l'enthousiasme, les plus nobles aspirations do l'àme. Il a fait de l'immoralité un système de gouvernement; il s'est appuyé sur la raison d'État, chose odieuse, prétexte inventé pour déguiser le crime. Dans un Ëtat bien ordonné, cette raison-là ne doit pas exister. Non seulement il n'est pas permis à un chef d'État de sacrifier la morale à son intérêt particulier, mais ilncdoit mémo pas la sacrifier à l'intérêt national. Quand on la réduit à ce seul mot, on est bien près d'en resserrer chaque jour le sens, ■ d'en faire d'abord ses partisans, puis ses amis, puis sa famille, qui n'est qu'un term^ décent pour se désigner soi-même (4). >

Non seulement la politique ne se distingue pas de la

(1) ConiidèratioHi tar la HivottUio» {rançaitt. IV* partie, chop. x. (ï) Du earattéte de moiuiair Neekar <l de ta vit pHvit. (3) CoHtidéTationt, [V* partie, cliap. iv.

(t) De VAthmagne, lll* partie, chap. iiii. Voir loul lo chaptlie, trè* important, intitulé : De la morale fondée lur rintérit national.

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MADAME DE 8TA6l ET If&POLÉOK Ul

morale, mais politique, « c'est religion, morale et poésie ensemble (1). ■ Voilà qui est plus étonnant. Mais suivons le raisonnement de Mme de Staël; ce n'est qu'une série d'équations. Politique égale morale, nous le savons. Mais, d'autre part, morale égale religion, parce que la morale nous vient de Dieu, qu'elle est la manifestation du divin dans nos âmes ; et morale égale poésie, parce que la poésie a justement pour but de chanter le divin, d'exalter nos pensées et nos âmes; donc, politique égale religion et poésie, en vertu de cet axiome que deux quantités égales à une troisième sont égales entre elles. Que pense Napoléon de toutes ces idées?

Mme de Sta'él est idéologue. Bonaparte déteste les idéologues. Ce n'estpas seulement parce qu'ils le gênent, mais parce qu'ils ont une conception de la vie différente de la sienne, et, selon lui, fausse et funeste. Cette haine vient du temps où il a vécu, des événements dont il a été témoin, et aussi de la nature de son esprit.

Bonaparte a vu la Révolution; il a assisté à cette oi^e d'idées abstraites qui caractérise la période révolutionnaire; il a vu les idéologues à l'œuvre, et il a jugé que leurs erreurs « devaient et ont effectivement amené le régime des hommes de sang (2) *. Son règne est une réaction contre l'idéologie, contre cette « ténébreuse métaphysique »; et il a pour auxiliaire, à ses débuts au moins, l'esprit du temps, nettement hostile k l'idéologie. Au lieu de fonder un gouvernement sur des principes abs-

(1) Voir Akiel, Étvde titr laadamt de Sîail (remarquable) dans U Galerie tuiue, publiée à Lbuscuido par Eag. SecrdtaD, t. II, 1B7S. (i) Diicouri au Conseil d'Ëtat. le 20 décembre ISii.

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traits, il l'a fondé sur des principes • constamiDeot opposés ■, la connaissance du cœur humain, les leçons de l'hisloire.

Il Lait les idéologues, parce que leur nature d'esprit lui est étrangère. Il sait que l'abstraction ne représente jamais complètement la réalité, la vie : ceile-ci est beaucoup plus complexe, foisonne de mille éléments divers. Il a un génie merveilleux pour saisir cette complexité, percevoir les choses directement, en elles-mêmes. C'est un n réaliste terrifique pour tous les bavards et les obscurcisseurs de vérité (1) ». Il voit l'homme tel qu'il est, non pas l'homme en soi. S'il a jamais été bercé des chimères de Rousseau, il s'en est vite dégoûté. Rousseau croit à la bonté naturelle de l'homme ; pour Bonaparte, l'homme est mauvais ; l'homme de la nature est un » chien». Il déteste les optimistes, les esprits à principes. Rien ne se décide dans la vie uniquement en vertu des principes; il faut faire la part des circonstances, du hasard. Il le sait mieux que personne, lui qui est « la créature des circonstances >, et qui leur doit la moitié de sa fortune. Sur ce point, il n'a jamais varié : « Que me parle-t>on de bonté, de justice abstraite, de lois naturelles? La première loi, c'est la nécessité; la première justice, c'est le salut public... A chaque jour sa peine, à chaque circonstance sa loi, à chacun sa nature (2). » Le monde n'est pas uniquement guidé par l'Idée ; le Fait est un terrible argument, sans réplique. Puis, autre chose est de travailler sur le papier, comme l'homme de cabinet, ou sur la peau humaine, t qui est autrement chatouilleuse. »

Bonaparte n'est pas idéologue; il n'est pas non plus individuaUste. Pour Mme de Staël, l'individu est tout;

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pour Napoléon, il n'est rien, ou plutdt il n'est que partie du tout, subordonnée à l'ensemble. Il peut très bien arriver que l'intérêt de tel ou tel individu doive être sacrifié à l'intérêt légitime de l'État; et, en ce cas. Napoléon n'hésite pas. « Il ne recule jamais devant la somme immense des souffrances individuelles (1) * que nécessite l'exéculion de son plan. Il va droit devant lui ; tant pis pour ceux qu'il brise sur sa route. Ce n'est pas qu'il soit cruel; mais, comme l'a très bien noté Mme de Staêl, il est ■ indifférent à la vie des hommes ». Il a en pareille matière des mots atroces. Ainsi, après l'effroyable boucherie de la Moskova : <■ Une nuit de Paris me réparera cela, n Ce n'est pas avec de la sensibilité qu'on mène les Étals, mais avec une volonté ferme, impitoyable. Sur ce point, il est d'accord avec les grands fondateurs, les grands politiques, un Richelieu, un Bismarck : ils ont le ■ cœur dans la tête ■. On aperçoit les conséquences certaines de cette doctrine; ce sont celles qu'a si bien vues Mme de Staël. Un Napoléon arrive à s'identifier avec l'Etat. C'est h lui-mt^me, c'est h son intérêt personnel qu'il sacrifie les individus ; et cela est simplement monstrueux. Il fait du monde «un piédestal à son égoïsme(2)B. Ou sait ce qu'est la politique pour Mme de Staël : une dépendance de la morale. Pour Napoléon, c'est la « conciliation des intérêts (3) b, c'est le « calcul des combinaisons et des chances (4) ». « La haute politique, dit-il encore, n'est que le bon sens appliqué aux grandes choses (5). • Il faut être a froid, constant, raisonné », pour

(1) HiTTiRMicH, Mémoiru, t. 1, p. f89,

(2) Coruidcrationi lur la Hévolulion franfoiit.

(3) PlBvâB. Cormpoadanee avec Napoléon.

(4) NAPo^ÉoN, Corrupondance. Le gèoéril Bonaparte & Tallejrand, 7 octobre 1787.

(5) Fiivti.

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10» MADAME DE BTAËL ET HAPOLÉOH

réussir. Quant à faire tnompher la vertu. Napoléon n'y pense pas : lo politique n'est pas un moraliste. Cela est vrai, et Mme de Staël exagère. En fait, jusqu'à ce jour, aucun gouvernement ne s'est proposé pour but le triomphe de la morale. Le politique a en vue l'intérêt de la nation qu'il gouverne i il est obligé de se plier dans une certaine mesure aux circonstances. Les principes de la morale sont, au contraire, catégoriques, ne souffrent aucune exception. S'il fallait faire une comparaison, il serait assez exact d'assimiler une nation à une maison de banque ou de commerce; le commer<;ant, le I>anquier, dans son intérêt même, doit pratiquer l'honnêteté; mais pratique-t-il toujours, peut-il pratiquer la vraie morale, la stricte vertu? Il est bien évident qu'à supposer qu'il l'essayât, il serait abandonné de ses actionnaires. Un philosophe, un religieux, un sohtaire, un saint vivant en lui-même, pour lui-même, peut prendre la vertu pour règle. Le pourrait-il, s'il était à la tête d'un État, s'il était aux prises avec les détails compliqués d'un grand organisme social, avec les intérêts, les convoitises, les passions de toutes sortes ? Non, évidemment. Le philosophe peut, en certains cas, s'abstenir, s'enfermer dans sa tour d'ivoire; cela est défendu au politique. Il doit agir, agir sans cesse. La société lui dit : Marche I L'absolu n'est pas son domaine; il se contente du possible.

Alors, la poUtique peut se passer de la morale?

On sent bien que non, et c'est là oii Mme de Staël reprend tout son avantage. La justice est le premier besoin de toute société, et quand elle est violée, la solidité de l'édiQce est compromise. Ce qui a fait ta grandeur du Premier Consul après Brumaire, c'est qu'il a voulu, c'est qu'il a réahsé ta justice. Ce qui a fait plus lard sa faiblesse, c'est qu'il s'est cru tout permis, c'est qu'il a

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violé de façon éclatante la justice. L'assassiDat du duc d'Enghien, et surtout l'affaire des princes espagnols, le guet-apens de Bayonne, ont soulevé contre lui la conscience de l'Europe. De son propre aveu, rien ne lui a nui davantage que les événements de Bayonne : ce jour-là, l'immoralité fut trop «patente», l'injustice trop cynique (1). Il y a un beau mot de Garlyle : « L'injustice se paye avec d'effroyables intérêts composés. » Napoléon en a vérifîé à ses dépens l'exactitude.

En demî&re analyse, qui l'a emporté, de Napoléon ou de Mme de Staël? Il est bien évident que c'est Mme de Staël. Napoléon disait, en 1808, à Fontanes : « Fontanes, savez-vouB ce que j'admire le plus dans le ntondo? C'est l'impuissance de la force pour organiser quelque chose. Il n'y a que deux puissances dans le monde, le sabre et l'esprit... A la longue, le sabre est toujours battu par l'esprit (2). »

Mal^ beaucoup d'erreurs, de passion, d'aveuglement, d'injustice même, Mme de Staël a vaincu. Elle a merveilleusement incarné de son temps l'opinion publique, la morale outragée, et ce sont ces forces qui ont triomphé de Napoléon. Sans doute, il entrait dans l'opinion européenne, à l'insu même de Mme de StaH, une bonne part d'hypocrisie, une part plus forte encore de rancune e( de haine; sans doute la morale avait de singuliers vengeurs parmi ceux qui renversùrenl Napoléon. Mais c'est la gloire de Mme de Stai'I, comme celle de Chateaubriand, parmi tant de bassesses et de vilenies, d'avoir proclamé les

t. Il, p. »87.

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grands principes de liberté et de dignité, > sans lesquels l'espèce humaine ne serait qu'une horde de barbares ou un troupeau d'esclaves. »

D'ailleurs, il est probable, quoi qu'en dise Mme de Staël, que la politique ne sera jamais complètement d'accord avec la morale; et cependant on ne peut nier, malgré les apparences, que te pouvoir de la morale ne devienne plus impérieux chaque jour. La conscience morale de l'humanité n'est encore qu'une lueur vacillante, incertaine ; mais elle brille. Il est un peu plus difficile de nos jours d'accomplir un acte injuste qu'au moyen âge ou au dixseptième siècle même. Les politiques ont beau nier ce pouvoir de la morale : malgré eux, ils le subissent, Il semble qu'il y ait une justice immanente des choses, tardive, mais réelle.

C'est une erreur de ne croire qu'aux idées; c'est une autre erreur de ne croire qu'aux faits. L'impondérable existe. Le désintéressement, l'énergie morale, l'enthousiasme, sont des forces incalculables, plus puissantes que les baïonnettes. La gloire de Mme de Staël, c'est sa foi invincible dans l'Idéal; elle s'en est fait la prêtresse. Sur ce point, elle a raison contre Napoléon. Elle l'a accusé à juste titre de mépriser l'humanité, de« dégrader les caractères n, d'énerver la nation dont il guidait les destinées. Elle a prédit qu'il serait vaincu par cet a enthousiasme u, qu'il avait trop dédaigné. Cette prédiction se réalisa; il fut renversé par des forces morales beaucoup plus que par les canons des AUiés, et quand la fortune lui manqua, tout lui manqua à la fois; car il n'avait h compter ni sur la France épuisée, ni sur le dévouement de serviteurs qu'il avait, en les méprisant, comblés de richesses et d'honneurs.

Assurément Mme de Staël s'est trompée plus d'une fois

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MADAME DE STAËL ET NAPOLËOH iOT

eD combatlant Napoléon; du moins, elle ne s'est jamais trompée bassement. Elle avait, avec d'insupportables défauts, une âme naturellement haute et généreuse. C'était une femme c d'un très grand talent, de beaucoup d'esprit ■, disait son ennemi à Sainte-Hélène. Il a raison, mais il fallait ajouter : « C'était uoe femme d'un très grand cœur, ■

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MbïGoo<^le

INDEX ALPHABÉTIQUE

NOMS PROPRES CONTENUS DAKS CET OUVHAGE

Abriktës (Junot, duc d'). 137, 140,

IBI. S32, m.

Abbantés (ducbesse d'), 13G, 137.

ADim, m.

Aiiè-MaeItin, ÎS. 29.

ALBANT{Miiied').33S. 301.

AiEiANBAG (empereur de Russie),

1», 303, 308, 313, 31» cl suiv.,

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