‹ Madame de Staël et Napoléon: Orné d'une héliogravureChapitre 26 sur 51 · CHAPITRE XXIIl · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIIl

a 11 n'y avait point d'excuse pour servir Boaaparte ailleurs que sur ie champ de bataille (1). ■

Ainsi parle Mme de Staël do ceux qui se rallièrent à Napoléon en 1815. Elle-même, s'il faut l'en croire, serait restée irréconciliable; elle aurait prévu, dès la nouvelle du débarquement de l'île d'Elbe, toutes les conséquences du retour, et alors que tant de ses amis, comme Benjamin Constant., comme La Fayette lui-même, avaient consenti à déposer les armes, cru ou feint de croire à la conversion du tyran, elle aurait gardé à Coppct la même rigidité d'attitude qu'elle avait eue au temps de la prospérité de l'Empire.

Il s'en faut de beaucoup que ce récit soit conforme à la vérité. Nous avons signalé déjà, au commencement de cette étude, une des faiblesses de Mme de Stat'l : elle a voulu se donner, en toute occasion, l'apparence d'avoir infailliblement deviné l'avenir, percé à jour Bonaparte, poursuivi l'bomme de sa défiance et de sa haine, de Brumaire à Waterloo. Qu'aurait dit la postérité, si Mme de Staël avait un seul instant abandonné ce rôle? Nous savons cependant qu'elle avait mis, au début, toutes ses

(1) Contidérationt lur ta Bévolulio» franfoite. V* partie, chkp. uv.

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espérances dans Bonap&rte; nous verrons qu'à la fin elle s'adoucit beaucoup h l'égard de son ennemi, qu'elle ne fut pas insensible à ses avances, qu'elle consentit même à servir ses desseins. Pourquoi s'en cacheraîL-elIe, si elle agit ainsi moins par intérêt pour elle-même que par amour de la France et de la liberté? fUn quoi sa gloire Berait-«llc diminuée? Une telle action serait bien d'une femme, et d'une femme comme Mme de Stai'l; si, émue des périls que courait la France, elle laissa parler son cœur, si la pitié fît céder la haine, la postérité lui sera indulgente. Le rôle a moins d'unité ; il a plus de grandeur, de générosité peut-être.

Ce fut le 6 mars au malin (1) que Mme de Stai'! apprit par un de ses amis le débarquement de Bonaparte au golfe Jouan. Elle fut consternée : « Je crus, dit^elle, que la terre allait s'entr'ouvrir sous mes pas. » Elle habitait alors la même maison que M. de Lavalctlc (2). Elle le pria de descendre chez elle : « Eh bien, monsieur, le voilà de retour! u Son premier cri fut pour la liberté, le second pour la France : « Âhl mon Dieu! voîlà donc la liberté perdue sans retour!... Pauvre Francel Après tant de souffrances, malgré des vœux si ardents, si unanimes... » Ce n'est qu'ensuite qu'elle pense à elle, à l'exil qui recommence, aux angoisses, à la solitude. « Je m'éloigne de ce pays; je vais le quitter pour toujours sans doutel i> D'ailleurs, elle n'a point d'illusions; elle connaît son ennemi, elle sait qu'il triomphera de tous les obstacles. A Lavalette, qui lui offre, sans y croire, de banales espérances, parle de la longueur de la route du golfe Jouan aux Tuileries, elle répond : « Il arrivera, il

(i) Comidêralioni. \' partie, chap. xiii.

(i) L'ancien hôtel de Lamoignon, dont elle occapait le rez-de-cUausaùe. (LtviLBTTE, Mimoira tt tonvenin, t. II. p. Ii7-148.)

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sera ici dans peu de jours; je ne me fais pas d'illusions. » En eiïet, parmi reffarement de la première heure, ta terreur des uns, les fanfaronnades des autres, elle garde une lucidité merveilleuse, elle a la claire prescience de ce qui va s'accomplir. Un mot qu'elle dit alors encore peint l'inquiétude ^e son àme : « C'en est fait de la liberté si Bonaparte triomphe, et de l'indépendance nationale s'il est battu (1). ■> Tout de suite, elle a vu « le bout des cbo«es » : l'armée en révolte, le pays résigné, te royalisme en déroute, l'Empereur aux Tuileries.

Quant à elle, elle n'bésile pas un instant : elle part. Eq vain M. de Lavalette, en vain te prince de Ueauvau, gouverneur du roi de Rome, l'engagent à rester en France, insinuent qu'elle peut, à cette condition, tout espérer de l'Empereur, même le payement de ses deux millions (2). Elle demeure incrédule, a II me hait, disaitelle; il hait en moi mon père, mes amîs, nos opinions à tous, l'esprit de 1789, la charte, la liberté de la France (3)... » Elle court, ce matin même du 6 mars, chez Mme Récamier, lui annonce son départ, l'innte à fuir avec elle leur commun persécuteur. Elle trouve tout éperdu, tout consterné; elle rencontre chez Mme Récamicr la « maréchale » Moreau, qui s'apprête à passer en Angieterrc, la duchesse de Mouchy, la duchesse de Raguse. Toutes ces dames s'embrassent dans l'antichambre avec des airs éplorés (i). Il semble que la porto va s'ouvrir, qu'IL va apparaître. Mme Récamier, plus calme, résiste aux prières de son amie; elle restera à

(I ) Con'idiratiam. V' partie, cliap. xiii. Elle rappelle ce mot dans ud< lettre i Mme d'Albany da 20 décembre 1616, citèo par UJy Blehnehhas

8ETT. t. IH, p. 6i).

(i) Duc de Broclie. Soureniri, t. I, p. Î91.

(3) ViLLEMAlN. Sonveniri eonUmpoTaim, t. II.

H) SoHtfairt de maitamt liétamier, t. I, p. 2T7.

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Paris; elle compte sur la reine Hortense, avec qui elle est liée d'amitié et qui s'offre à la servir.

Mme de Stacl attend quelques jours encore. Autour d'elle, l'air retentit des vantardises légitimistes contre le H Buonaparte s. Le 9 mars, point de nouvelles; le télégraphe de Lyon ae marche pas. Un nuage a, dit-on, empêché de lire la dépèche (1). « Je compris, dit-elle, ce que c'était que ce nuage, o Elle va le soir aux Tuileries saluer une dernière fois le roi qu'elle a comhattu ; spectacle émouvant, digne du~pinceau d'un Shakspeare, que celui de ce monarque impotent, habitué de l'exil, montrant sur ses traits, avec un noble courage, une sorte de résignation et de tristesse (2). Au sortir des Tuileries, elle se rend chez Mme de Rumford, la veuve de l'illustre Lavoisier, qui dirige un des salons les plus élégants de l'époque, fréquenté surtout des libéraux. Son visage est • abattu et comme malade de tristesse » . Elle n'a pas son éloquen'cecoutumière; contrairement à son habitude, elle parle peu; de temps en temps, l'angoisse de son âme se trahit par de brèves réflexions sur sa propre situation, sur l'état de la France, sur l'avenir de la liberté. Elle sourit amèrement à ceux qui parlent de la fidélité des

(I) Ce fait, rapporté par Mme da Statil (taos ses ConiiiUratioiit, est cou' Crmé par le Moniltwr du 9 mars : • Le temps eitrâmement couvert et orageui dans toute la matinée do ce jour a interrompu tolalemeiit les commonicatloQs télégraphiques et u'a permis que celles de la correapoodance ordinaire du midi. ■ 11 s'agit naturellement du lélâgraphe Cbappe.

(î) C'est bien ie 9 mai's au soir que Mme de StaC'l a dû voir le roi. ■ Le Roi recevra aujourd'hui B mars les liommes 6 midi et demie, et Ut démet à 8 hturet du toir. • (Journal de Paris, Jeudi 9 mars 1815.) — C'est A tort que Villemalu, dans ses Soavenirt contetiiforaint. efllrme que Mme de Staéi quitta Paris dans la nuit du 18 an 19. C'est dans la nuit du 9 au 10 qu'elle partit, après aa visite aui Tuileries et la soirée de Mme de Rumford. Le 18 mars, Mme de Staël ÈtnH â Coppet depuis plusieurs jour* déjA. (Voir Journal de Parit du S8 mars.) Vîiiemaia commet donc une erreur de date manifeste, (Cf. les ConiidéTaliom tur la Révotulioa fraH(aùe et les Lettres dt Stajamia Cuattanl. « Elle est partie b\en précipilammtnt. • écrit-il à Ros&lie de Constant, 2 avril ISIS.)

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-See MARAMK DE STAËL ET NAPOLl!:ON

Français à leur roi li'-gitîme. La Fayette proinèoe -dans cette foule anxieuse son visage toujours serein et son imperturbable optimisme. Elle lui dit : « Dans le chaos prochain vous devez demeurer, vous devez paraître pour résister au nom du droit et représenter Quatre-vingtneuf. » Quant à elle, elle ne peut rester : o Je ne veux pas qu'il me tienne prisonnière, car il ne m'aura jamais pour supphante. n Le 10 mars au matin elle part. Le 12, inquiète de Constant qui a fulminé la veille dans le Journal de Paris contre « Attila » et « Gengis-Khan d, elle écrit (le sa chaise de poste à Mme Récamier (1) : <> Rendez>moi encore un service; faites partir Benjamin Constant. J'ai la plus grande anxiété sur lui après ce qu'il a écrit. La roule que je suis est d'une sécurité parfaite; rien ne doit plus retenir à Paris. Ahl si vous me retrouviez sur les bords du lad Vous êtes une divinité dans les grandes circonstances. J'écris à mon fils ce que cous savez. Je mets toutes mes affections sous votre protection. Ahl quelle douleur I i>

Elle a quitté Paris et elle voudrait que tout le monde quittât Paria avec elle. Elle n'espère rien, elle ne demande rien : ni prisonnière, ni suppliante. Par quel miracle l'évolution va-t-elle se faire dans son esprit? Comment .va-t-elle se rapprocher de l'Empereur? Pour quelles raisons? Par quels intermédiaires?

Aussitôt après la ciiulo de Napoléon en 1814, Mme du Staël, par un phénomène bien connu de sa nature, s'était senti une très vive tendresse pour ceux qu'il entraînait avec lui dans sa ruine. On connaît le joli mot de Tallcyrand : elle aimait h repécher ceux qu'elle avait noyés la veille. Il suffisait que les puissants d'autrefois fussent proscrits,

(1) Coppei tt M'rimar.

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persécutés, pour qu'elle s'intéressât à leur sort {!). Elle avait Icmoigné h. son ami le roi Joseph, son voisin de campagne ea Suisse, une vigilante sympathie. Surtout, elle avait fait rage pour Murât,- qui prétendait garder sa couronne. Elle avait appelé & la rescousse Benjamin Constant, Mme Récamier, chargé Benjamin de rédiger un mémoire pour servir la cause du roi de Naplcs. Elle «ntref enait avec celui-ci, par l'intermédiftire du médecin du roi, une correspondance suivie. Elle lui écrivait : « Je vous adore, non parce que vous êtes roî, non parce 4]ue vous êtes un héros, mais parce que vous êtes un vrai ami de la liberté (2). » Il lui semblait que la liberté était alors du côté des bonapartistes, et, bien que détestant Bonaparte, elle aidait les bonapartistes par amour de la liberté. Celte conduite avait fort indisposé le gouvernement de Louis XVIll, qui était par le cabinet noir (3) au courant de toutes les intrigues de Mme de Staël. Les royalistes étaient furieux contre elle; le duc de Fitz- James demandait qu' « on fit saisir et brûler ses papiers, qu'on la renvoyât dans son pays (4) a, Louis WIII s'était vengé de la façon la plus mortifiante pour Mme de Slaël. Sur son ordre, M. Daadré lui avait rendu ses lettres; en lui tenant ce petit discours : <• Madame, voilà votre correspondance avec le roi de Naples;je vous la rends et vous pouvez la faire expédier; le roî l'a lue; vous pouvez, madame, continuer d'écrire et de recevoir des

(t)E1lc disait lort Joliment ; • Ha maison est l'IiApilal des partis vaincui. . (Mme Mecser de SAcsatuE ; «otice un lêlc dus ÛEuiPm du Moiv ue Stabl.)

(I) Archives nationales, F 3739, cité par Henri IIoussaib. iSlS.

(3) Il y Si beaucoup de copies de lettres de Mme du Slaiil aux arcliivcs des Affaires étrangères, France, vol. 67!>-76.

(*) Voir les rapports de police des ÏB décembre 18U et 9 janvier 1815, eilraiti des Archives nalioDales, publiés par Cli. NAnitoï, dans 17filer>ncdiairt det chtrthtart et tnrieux, t. XXXIII, p. 073.

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lettres ; vous pouvez voyager en France, sortir de France, y rentrer, y prendre votre domicile. On met si peu d'importance à tout ce que vous fûtes, à tout ce que vous dites, à tout ce que vous écrivez, que le gouvernement ne veut ni le savoir, ni vous inquiéter à cet égard, ou même soufFrir qu'il vous soit apporté aucune inquiétude sur vos projets et sur vos mystères (1), »

h' • incoiTig;ible intrigaiileuse » — ainsi la nomme Constant dans son Journal intime — ne s'était pas contentée de prendre la défense de Joseph et de Murât. Détail curieux et peu connu, elle avait protégé les jours de l'Empereur déchu dans une récente circonstance. Uo jour elle est avertie par un de ses amis que deux sicaires ont formé le projet de se rendre à l'île d'Elbe pour assassiner Napoléon. L'imagination de Corinne s'enflamme, son cœur s'émeut; elle accourt à Frangins, hors d'haicine. Ce jour-là, Joseph recevait Talma à sa table. Mme de Staël leur fttil part du complot, et, avec l'impétuosité de son caractère, s'offre à partir sur le champ pour l'île d'Ëlbe. Talma lui dispute cet honneur. Il f^ut que le prudent Joseph tes mft d'accord en choisissant comme envoyé un personnage obscur, moins capable d'attirer l'attention que l'illustre tragédien et la femme célèbre(2).

On ne peut donc s'clonner que Napoléon lui ait fait dire, à son retour de l'fle d'Elbe, qu'il savait « combien elle avait été généreuse pour lui pendant ses malheurs (3) » Elle avait eu beau répondre qu'il devait savoir combien elle le détestait, ta glace était rompue entre eux. Il ne

(Il Du 3S décembre ISU. {Inln-méiliaire du ckirehturs. t. XXIII.) lij Ménioira du roi Jmrph, publiée pur lu baron Du Casse, t. X, p. SS6. Tui d'un muDuscrll ■ très volumiiieui • écrit par Joseph au Jour la

(3| Mme Neceeb de Sausivhe : NoUuc on Xéle des OÊÙuvret tompleltt do Mme DE Staki..

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s'agissait plus pour l'Empereur que de calmer les craintes de Mme de Staël, de la rassurer sur elle-même et sur le sort de la liberté. Assurément, ce n'était pas de gaieté de cœur que Napoléon allait se rapprocher de Mme de Sta'él. Mais il y était forcé par les circonstances. Il sentait la nécessite de s'appuyer sur le parti constitutionnel et libéralj du moins jusqu'au jour où il serait victorieux de l'Europe, et, de même qu'il allait faire appel à Benjamin Constant et à La Fayette, il clierchait à se concilier les bonnes grâces de Mme do Staël. Il n'ignorait pas non plus l'influence extraordinaire dont elle jouissait en Europe, les relations qu'elle entretenait avec les hommes politiques de tous pays. Il disait à son frère Lucien, quand celui-ci, rentrant de Suisse, vint s'installer au Palais-Royal : « J'ai eu tort, Mme de Staï'I m'a fait plus d'ennemis dans son exil qu'elle ne m'en aurait fait en France (I). » Dans un moment où les nations coalisées avaient proclamé le blocus de la France, mis l'Empereur au ban de l'Europe, il avait besoin d'un auxiliaire aussi précieux, qui était capable, d'une pari, de lui donner d'importants renseignements sur tes intentions des alliés, d'autre part, de transmettre à l'étranger des nouvelles rassurantes sur l'état de la France et les intentions pacifiques de son gouvernement. I) ne négligea donc aucun moyen pour s'assurer le concours de Mme de Stacl, et il y réussit, comme nous allons te voir, en flattant sa vanité et en lui montrant l'accord intime de ses intérêts priv.é8 avec ceux de la Frauce.

Mais, pour ouvrir les négociations, un intermédiaire et un prétexte étaient nécessaires. Ils se présentèrent à point nommé l'un et l'autre.

(I) Lacitn Bonaparte et let Mfmoirei, t. tll.

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Nul n'était mieux qualïRé pour servir de trait d'union entre Mme de Staël et Napoléon que Joseph Bonaparte. Obligeant et dévoué, d'un caractère doux et aimable, Joseph avait toujours été l'ami de Mme de Staël, qu'il avait protégée plus d'une fois contre les violences de son frère. Il savait mieux que personne tempérer le despotisme fraternel par l'affabilité de ses manières et par un air do libéralisme qui était bien fait pour séduire Mme de Staël. Knfin celle-ci avait conriance en Joseph; elle savait qu'il ne lui eût point tendu de piège. Ils étaient unis l'un à l'autre par les liens d'une reconnaissance mutuelle ; car si Joseph avait protégé Mme de Staï-I sous l'Empire, elle avait rendu plus d'un service à Joseph et aux Bonaparte sous la Restauration. Coppet était peu éloigné de Frangins, et Mme de Staël s'était donné le plaisir d'aider son ami Joseph et d'intriguer contre les Bourbons.

L'intermédiaire était trouvé; quant au prétexte, il s'offrait de lui-même. La préoccupation dominante de Mme de Staël était alors le mariage de sa lUle. Elle avait trouvé, avant le retour de Bonaparte, le mari qu'elle rêvait pour Albertine. Mais une des conditions du mariage du duc de Broglie et de Mlle de Staël était le remboursement des fameu.v deux millions avancés jadis par Necker au trésor royal. On sait que Mme de Staël les avait réclamés en vain sous l'Empire- Le roi Louis XVIll avait reconnu cette dette, promis de la faire inscrire au nombre de celles que la France prenait à son compte (l) ; le comité de liquidation l'avait également reconnue, Mme de Staël se reposait sur cette promesse. Et voilà qye, soudain, le retour de Bonaparte semblait anéantir ses espérances 1

(1) Duc DE Bhoclie, Soiiv^nin, t. I. p. 290

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L'occasion était trop belle pour que Napoléon et ses partisans la laissassent échapper. Sans doute, il ne 3'ag;i8sait pas de corrompre Mme de Staël ; mais les 'dispositions favorables de l'Empereur pouvaient singulièrement adoucir l'irritation de son ennemie et l'amener & des vues plus conciliantes. Déjà MM. de Lavalettaet de Beauvau avaient fait les premières approches. Elle n'avait pas ' voulu les croire, s'était enfuie à Coppet. Mais elle avait eu soin de laisser h Paris son fils Auguste, pour qu'il continuât à s'occuper de ses intérêts. Tel était le sens de la phrase mystérieuse qu'elle écrivait le 12 mars, de sa chaise de poste, à Mme Récamier : « J'écris à mon fils ce que vous savez (i). » Elle croyait encore à la rancune de l'Empereur, à son désir de vengeance; les décrets de Lyon l'avaient affermie dans cette pensée. Cependant, elle espérait encore qu'il ne révoquerait pas les ordres de Louis XVIII, qu'il reconnaîtrait sa dette. EllG chargeait la duchesse de Saint-Leu, amie de Mme Récamier, Fouché, Joseph Bonaparte de défendre ses intérêts.

Il faut avouer d'ailleurs que le moment n'était pas très bien choisi pour réclamer de l'argent avec tant d'insistance. Â supposer que l'Empereur se montrât bien disposé à son égard, il lui aurait été difficile de tenir sa promesse, à cause de la pénurie du Trésor, de l'attitude menaçante des puissances et d'une guerre qu'il prévoyait « longue et difficile (2) n. Il fallait remplir les arsenaux, réunir un immense matériel, des approvisionnements de toutes

(I) Augutta de St&gl élaH donc resté & Paria. Il rejoignit 9b mère plus lard à Coppet, puis revint & Paris, porteur de lettres et d'instructions. • Augaste de Staël est revenu â Paris, > écrit Sismondi le ti avril. Dans ces négociations entre Mme de Stat;!, Joseph Bonaparte et l'Empereur, Auguste de Staél joua le rûle d'intermédiaire.

(i) Benj. Constant, Mimoiret sur \tt Cmi-Jovit. Conversations de l'Empereur et de Constant : • Je prévois une lutte difficile, une guerre longue. •

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sortes, armer nos soldats, habiller les recrues, remonter la cavalerie, fortilier les places frontières, mettre Paris en état de dt^fense. Le gouvernement allait faire appel à la générosité des citoyens; officiers, soldats, bourgeois, commerçants, industriels, élèves des grandes écoles et des lycées, tous, avec une ardeur patriotique, versaient des dons, contribuaient dans la mesure de leurs moyens à la défense du territoire. Avouons que la France n'avait guère le temps de penser au mariage de Mlle de Staël, et, franchement, celte fois Napoléon était bien excusable

Cependant, comme il avait grand intérêt à ménager Mme de Staël, il s'empressa de la rassurer. Elle se croyait menacée, elle se vit courtisée. Le duc d'Olrante lui écrivit le 24 mars, en sorlantdu conseil des ministres :

• Paris, 24 mars ISI6.

H Madame, j'avais le projet de vous faire une longue lettre. J'aurais eu beaucoup deplaîsiràcauser à vou3(8ic), à vous dire tout ce que l'tlmpereur a montré d'intérêt à la situation de vos affaires, à la position délicate de Mlle de Staël. J'arrive du conseil des ministres; on ne me laisse que le temps de vous offrir mes hommages et de vous dire que je serai très heureux le jour où je pourrai contribuer à accélérer la conclusion du mariage de votre chère filio. Je comprends quelle doit être l'impatience de celui qui aura le bonheur d'obtenir sa main. Croyez, madame, que je ne vous oublierai point. Ce n'est pas seulement votre esprit qui m'attache à vous, c'est surtout votre excellent cœur (I).

K Le duc d'Othante. »

(l)Arcbivcsde Broglie.

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Toute heureuse de ce gracieux accueil, Mme de Staël écrit à Joseph Bonaparte le 30 mars (i), et à Mme Récamier, o sa divinité, » le 31, pour renouveler sa demande de façon précise. Elle désire que l'Empereur tienne la promesse faite par le roi avant son départ et que sa dette soit inscrite au Trésor (2). Elle invite Mme Récamier & dire « à qui elle pourra », à la duchesse do Saint-Leu, à Joseph, tout ce qu'elle croira nécessaire. Elle déclare qu'elle n'a pas l'intention de quitter Goppet pour venir à Paris, et que son (ils Auguste suffira à soutenir ses inté- , rets. Au fond, elle ne se souciait pas de venir se mettre sous la griffe du maître et attendait les événements.

Enfin, ce fut au tour de Joseph d'entrer en scène. Mme de Staei lui avait écrit le 30 mars, toujours pour l'alTaire des deux milUons. Joseph lui répondit le o a^ril :

• Paris, 5 avril tS15.

a Madame, j'ai reçu votre lellro du 30 mars : je serai bien heureux de contribuer k vous faire rendre la justice que vous réclamez; les dispositions pour vous sont très bonnes, et je ne doute pas du succès. Dans ce moment, on est beaucoup occupé des grandes questions de consolidation intérieure, auxquelles se rattachent les inténls et les relations de la France avec l'étranger. La Erauce est aujourd'hui une avec l'Empereur; il veut donner plus de liberté que vous n'en voudrez; ses sentiments, ses opinions sont d'accord avec ses paroles et les désirs des gens sensés, et les gens sensés, aujourd'hui, me paraissent être la France entière; jamais, même en S9. il n'y eut une pareille unanimité d'opinion et de mouvements vers un ordre de choses llxe et raisonnable... Je vous

(1) • J'ai reçu votre le lire du 30 mars, • lui écrit Jascph lu 5 avril. (S; Mme de titaËl ^Mme Récamier, 31 mars. (Coppet «( ff'«(mar.)

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trouve bien où vous étea, et j'espère que vous serez bien partout ; vos sentiments, vos opinions peuvent aujourd'hui se manifester librement, elles sont celles de toute la nation, et je me trompe fort si l'Empereur ne devient pas dans cette nouvelle phase de sa vie plus grand qu'il ne l'a été, plus grand qu'aucun autre prince dont les historiens ont le plus célébré les vertus et la modération; si on l'attaque, on retrouvera Hercules, mais Hercules sur la terre d'Aotée. Si on le laisse en paix, il fera • le bonheur de la France et contribuera puissamment à celui de l'Europe. Vous ne pouvez être étrangère à rieo de ce qui est grand et généreux; je serai donc charme des titres 'que vous acquerrez de nouveau à promulguer les doctrines d'éternelle vérité qui vous honorent; vous serez sans doute contente d'apprendre que j'ai entendu dire à l'Empereur, lorsqu'il a détruit la Censure : » Il « n'y a pas jusqu'au dernier ouvrage de Mme de Staël « que les censeurs ne m'aient fait prohiber (1); je l'ai lu à ■ t'ile d'Elbe; il n'y a pas une pensée qui dât le faire « défondre. Je ne veux plus de censeurs ; que l'on dise ce ff que l'on pense, et que l'on pense ce que l'on voudra. » « Je vous prie de compter sur moi; je vous écrit («(c) par une occasion sûre, mais fort à la hâte; je vous répète que vos affaires particulières s'arrangent.

Adieu. » (Sans tignalure.)

La lellre était d'une suprôme habileté et montrait en Joseph un excellent avocat en même temps qu'un avisé diplomate. Nul doute qu'elle n'eût été inspirée par l'Empereur et que Joseph no fût, dans la circonstance, l'interprète des sentiments de Napoléon. Celte modération de langage, ce ton de délicate flatterie, cette assurance

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qu'on donnait h Mme de Slaël qu'elle aerail bien partout où elle irait, qu'elle pouvait librement parler et écrire, les regrets exprimés à propos de l'Allemagne, la suppressioD effective de la Direction générale de l'imprimerie et de la librairie et de là Censure (1), ces paroles et ces actes devaient ébranler l'àme de Mme de Staël, frapper son imagination, modifier sod jugement. Que reprocbaitelle à Napoléon ? De l'avoir dédaignée? Mais il la traitait en puissance, il négociait avec elle... D'avoir étouffé la liberté? Mais il abdiquait la tyrannie, il réclamait une constitution. . .

Suivons la marche des sentiments de Mme de Staël depuis le débarquement au golfe Jouan. Elle avait d'abord été épouvantée, persuadée que Napoléon n'avait rien oublié, qu'il revenait plein de haine, altéré de vengeance. Tous les amis sincères de la liberté partageaient ses craintes. Les proclamations du golfe Jouan, tes décrets de Lyon montraient • le langage de la Convention dans ' la bouche d'un prétorien (2) n. La dissolution des Chambres, l'expulsion des émigrés rentrés sans radiation régulière, le séquestre mis sur leurs biens en cas d'infraction à cet ordre, le projet de mise en jugement et de séquestre des biens de Talleyrand, Dalberg, Vilrolles, MarmoQt, Augereau, etc., tels avaient été les premiers actes de Napoléon, et ils étaient de nature à justifier les craintes de Mme de Staël. Il semblait qu'on s'acheminât vers une « terreur militaire, combinée avec des proscriptions anarchiques ». Donc Mme de Stat'l était restée sourde aux prières des bonapartistes et s'était enfuie k Coppet.

Le premier sentiment avait été l'effroi. Le second fut

(1) Le U ro<irs.

(S) Benj. CoHïTAHT, Mémoires tur la CtHt-Jouri, II* partie.

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une sorte de surprise, mêlée encore d'incrédulité. L'Empereur étonnait par sa modération : point d'exécutions, point de vengeances. Les plus compromis sortaient de leur retraite, osaient se montrer au grand jour. Benjamin Constant, (jui, après sa philippique, avait fui jusqu'à Ancenis, était revenu à Paris, l'oreille aux aguets, encore inquiet, « plus surpris que rassuré (J). * II s'attendait à voir entrer les gendarmes; à leur place ce furent Sébastian!, Gérando et « deux autres personnes (2) s, qui le réconforlèrent, l'engagèrent à faire visite au tyran. Bientôt, il reçut une lettre du Grand Chambellan de service (3), qui l'invitait officiellement à se rendre aux Tuileries. !1 s'y rendit. Ce fut un beau scandale parmi les amis de la liberté. Quelques jours auparavant, La Fayette, Mme de Sta«*:t (4) avaient blâmé l'attitude de Constant, qui s'obstinait à rester à Paris, écrivait un Mémoire pour la paix, et, manifestement, tournait autour du pouvoir. Cela indignait Mme de Staël ; elle aurait voulu que Constant « ne fît rien pour sa fortune (5) ». Mais Benjamin avait toujours rêvé un rùle à sa taille, et il croyait enfin le tenir. 11 parlait le plus sérieusement du monde des idées libérales de l'Empereur, de ses projets de constitution. La Fayette lui écrivait : a Je vous offre mon incrédulité, n Quant h Mme de Staël, elle paraissait s'enfermer dans une réserve intransigeante : u L'Empereur s'est bien passé de constitution et de moi pendant douze ans, disait-elle.

(l) Mémoiiei lur les Cciil-Juuri, II' parlie.

(S) AcTKfl tU* Deitj Jtionitea, 1833, lome I. ïrlicli: de toiee-WtitHart.

(3) Le It avril, dit CoiiEtant. Date contestée par Henri lIoegjAtB doiia i815.

(*) Lcllrca de désapprobation de Lo Fajette et liv Mme de SliÉl. - Ils ont ralBOii: imprimons et patlons. •> (Benj. Constant. Journal iHlimt.) — Voir dans les Mènioira de L* Faieite une lellro du Constant datée du 9 avril, mais manifestement écrite aprèi rcolr«Tuc arec l'Empereur.

(5) Jouiiial inlime.

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et à prt'senl il ne aous aime guère plus l'une que l'autre (1). •

Mais il fallut bien se rendre à l'évidence. On pouvait douter de la sincérité de Napoléon; on ne pouvait nier ses actes, et ceux-ci étaient conformes à ses paroles. Il avait dit à Constant <]u'il voulait a des discussions publiques, des élections libres, des ministres responsables, la liberté de la presse (2) ». Il avait aboli la censure, il adoptait une constitution, telle qu' « aucune monarchie constitutionnelle, aucune république n'assurait tant de droits et de libertés au peuple (3) ». 11 acceptait deux assemblées législatives; il consentait, malgré sa n'pugnance, à convoquer immédiatement une Chambre des représentants, et, du coup, il ralliait le suffrage de La Fayette, l'homme « le plus respecté de la Révolution (i) » , celui qui semblait en France la vivante image de la liberté. La Fayette posait sa candidature aux élections, promettait formellement au roi Joseph de s'unir h Napoléon, comme représentant de la nation, « pour repousser l'invasion et l'influence étrangère (5). » Et il écrivait à Benjamin Constant : « Oui, je suis content, et j'aime à le dire, u

Comment Mme de Stai'l n'eût-elle pas été ébranlée? Tous ses amis, tous ceu-v qui s'étaient iHustrés en défendant la liberté dans les assemblées républicaines, sous le Consulat, sous l'Empire, ceu.\ mêmes qui avaient voté en 1814 la déchéance de l'Empereur, les La Fayette, les Carnot, les Daunou, les Benjamjn Constant, les Flauger^

(I) Mme HeciEn iib SAUSïunE, XolUe lur U caratlirt tt la ècritt de madaïae de,Statl.

|i) Mémoire! lur tu Ceiil-Jouri, 11* partie.

(3) SisHONUi. Articles lur la Conslilulîoii parua d&ns le Moniltur (20aviU, !, 6. 8ma< 181S).

(t) Thibhs, Comulat tl Eiiipirt, t. XIX.

(5J L* Fatbitb, t. V. p. *ie.

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37S MADAMt: DE STAËL ET NAPOLÉON

^ues, les Lanjuinais, les Tracy, les Latour-Mauboui^^ et tant d'autres, se ralliaient maintenant à l'Empereur ; un de ceux en qui elle avait le plus de conBance, l'homme qui connaissait le mieux les diverses constitutions, qui « n'avait jamais varie dans son amourpourlaliberté(l) », qui rappelait que « pas une fois pendant quinze ans ÎF n'avait inséré le nom de ^'apoléon dans ses ouvrages (2) » , ni fait allusion à sa gloire, — l'honnête et sage Sismondi, — se déclarait maintenant complètement satisfait par l'Acte additionne], et proclamait k nécessité pour tous de se serrer autour de l'Empereur, dont l'épée défendait la France, et, avec la France, « la cause de la liberté (,S) ».

Assurément, ni l'Empereur, ni ses nouveaux partisansn'étaient absolument sincères. Napoléon se promettait bien, s'il était victorieux, de faire sentir a la France le « vieux bras de l'Empereur b. D'autre part, en général, à part Sismondi et quelques enthousiastes, on avait accueilli avec froideur l'Acte additionnel; on devinait que l'Empereur s'imposait une horrible contrainte; on ne croyait pas à la loyauté de ses intentions. Mais les chefs du parti constitutionnel avaient confiance dans le génie militaire de Napoléon, et, tout en gariiaot leurs soupçons, prétendaient s'aider, comme disait Sismondi, de l'épée du grand homme pour défendre la France et la liberté.

Si Mme de Stafc! eût encore hésité à se rapprocher de Napoléon, cette dernière considération eût levé tous ses scrupules. Elle n'avait plus les mêmes illusions qu'autrefois. L'invasion de 1814 avait dessillé ses yeux; elle avait vu la fureur qui animait les ennemis de la France,

(1) Journal de fEiiipire. 3 mai (i) SiiHOMDi, liitroductJOD à se (3) lbi4.

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elle avait gémi des dangers que courait la liberté. N'étaitce pas elle qui, la première parmi les ennemis de Napoléon, avait élevé la voix en faveur de la France? Et voilà que de nouveau la France était attaquée ; mais qu'était-ce que l'invasion de 1814 à côté de celle qui menavait actuellement nos frontières? On n'avait plus devant soi un adversaire étonné, intimidé, tremblant encore de tant de défaites, mais un ennemi acharné et furieux, enflammé d'une haine implacable contre Napoléon, contre la France, contre l'esprit de la Révolution. Il n'y avait de salut que dans la victoire. Vaincue, la France serait occupée par les troupes élra^g^res, rançonnée, pillée, asservie, démembrée peut-être. Ce n'était plus la liberté qui était compromise, mais l'indépendance, « plus précieuse » encore que la liberté (1).

M Je n'hésite point à regarder le gouvernement de l'Empereur comme le moindre de deux maux, disait La Fayette au roi Joseph, et je m'unirai cordialement à vous pour repousser les puissances étrangères et les Bourbons, qui les ont appelées {2). » Tel fut aussi le raisonnement de Mme de Slael. Puisqu'on avait commis la faute de laisser rentrer Napoléon, il fallait l'opposer à l'Europe déchaînée; par une singuUère ironie de la fortune, sa cause était devenue celle de la liberté. Car ce Quêtait pas seulement la France, ce n'était pas seulement l'indépendance nationale, c'était bien la liberté que menaçaient les alliés. En 1813, ils pouvaient invoquer avec vraisemblance la tyrannie de Bonaparte, prêcher la guerre sainte, la guerre de délivrance; mais en 1815,it leur était difficile de justifier leur agression en se couvrant d'un tel prétexte. S'ils haïssaient tant ce soldat heureux, ce

(1) StBMOKDI, OUTFAgO CHé.

(!) U FAtETTB, Mimoirti. t. V. p, tIS.

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n'ctait pas seulement parce <{u'il les avait longtemps écrasés, mais parce qu'il personnifiait à leurs yeux l'esprit de la Révolution, l'esprit de la nation qui avait ébranlé tous les trônes, sapé les plus antiques traditions et appelé les peuples à la révolte. Voilà ce que voyaient clairement en 1815 les La Fayette, les Sismondi, les Staël, et s'ils consentaient à aider Napoléon, c'était par amour de la France et de la liberté. Il faut relire la page éloquente qu'écrivait alors Sismondi et qui exprime si bien les sentiments de ceux qui ne séparaient pas la cause delà France de celle de la liberté :

a Si Napoléon succombe dans cette lutte teirtble, — écrit-il, — iin'y aura plus de France... Il n'y aurait plus de France; et cette effroyable pensée ne ferait pas bouillonner le sang dans les veines de tout Français ! Et parmi les hommes dont le nom seul rappelle l'illustration passée de la France, il y en aurait d'assez aveuglés par la passion pour travailler à l'anéantissement de leur patrie! Il n"y aurait plus de France, et cette vaillante, cette généreuse nation, qui a ouvert toutes les carrières de l'esprit, serait partagée entre celles h qui elle a enseigné ce que c'est que la force de la pensée et la noblesse de l'àmel il n'y aurait plus de France, et cette belle langue, dépôt de tant de chefs-d'œuvre de l'esprit bumaïn, ne serait plus qu'une langue d'esclaves! Il n'y aurait plus de France!... Et vers qui donc les peuples de l'Italie se tourneraient-ils un jour pour trouver un libérateur? De qui les patriotes de l'Espagne espéreraient-ils du secours sous le joug qui les opprime'? Qui sauverait l'indépendance de la Suisse, resserrée entre les possessions allemandes et italiennes de l'Autriche? Qui mettrait un terme aux vexations sous lesquelles succombent les peuples des rives du Rbin? Qui conserverait k la Saxe son existence? Qui ferait encore

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entendre à la Pologne le doux nom de liberté (t)? > Donc,, en premier lieu, par amour de la France et de la liberté, Mme de Staël, comme Benjamin (Constant, comme La Fayette, comme Sismondi, se rallia à l'Empire. Elle sut gré à l'Empereur des garanties qu'il donnait à la liberté. Elle fit acte d'adhésion à la nouvelle constitution, au <c bcnjamisme », comme on disciit alors. Peut-être entra-t-il dana sa pensée un peu de vanité; car, âprita tout, ce Benjamin, avec qui en ce moment même elle avait les plus vives discussions, était un peu son disciple; elle l'avait formé de ses propres mains, élevé pour la gloire. Elle écrivit à Joseph Bonaparte : « Les articles additionnels sont tout ce qu'il faut à la France, rien que ce qu'il faut, pas plus qu'il ne faut; Je retour de votre frère est prodigieux et dépasse toute imagination... Je vous recommande mon fils (2). »

(1) SiaONDE DE SlsMOMii, Examen de ta Catitlilnlioii française, Trcuttel et Wûrtz, iSlS.

(î) MâNGVAL, MêiHoiree, t. lU, p. SU. Héiioval cite les propiet paroUf que Hmo do Staël écrivait de Coppet ou roi Josepli. Cette loUrc était deatiuée à âiro montrée A l'Empereur, et Joieph a'ampreast de mener aux Taileries Auguste de StaËl, qui en était porteur. (Mèmoirei du roi Joteph, t, X.) Soit que celte ieltre fût restée entre les maiiia do i'Empereur, soit qu'elle Tùl en la possossion du Joseph, Méneval eu eut connailsancc quand Napoléon quitta l'Élyaée en ISIS. Eu oiTet, celui-ci lit alors remettre à Josepli une caisse de ' papiers priicicux • (Mémoirei du roi Joseph), coiitcnarit la correspondance avee les souverains alliés. Parmi ces papiers, nous savons qu'il se trouvait des ieltres de Mme de SlaËi; l'Empereur y Taisait allusion quelques jours avant sa morl. en recommandant d« les publier. (.VémoùYt du rei Jo«r>ph. t. X. p. Si3.)Quand Joseph quitta Paris le 29 Juin 1S15 pour suivre NapoléOD A Rochefort. il COnQa ses papiers ot ceui de son frère à quelques amis sûrs, parmi lesquels était Mêiieval. Celui-ci, indigné que la famille de Muir' de Staél niât ses rapports avec Napoléon, écrivait au comte de Survllliers (Joseph Bonaparte), la !6 août ISM (Mémoira du roi Joseph, t. X. p. Î96) : - Un extrait des lotbret de Mme de Staël serait la meilleure réponse aux déclarations de sa famille. J'ai pria sur moi de communiquer au duc de Rovigo la phrase de r,a lettre relative aux articles additionnels, pour qu'il s'en servit, mais sans vous nommer. • Ceci prouve bien que la lettre était adressée A Joaeph ot restée entre les mains de .Méneval. Le duc de Bovigo (Mémairet, t. VIH) eite en effet le passage de la lettre i, Joseph que lui avait communiquée Méneval. 11 dit : . La célèbre Mme de Staël essaya à

Il y a loin de cet enthousiasme à l'attitude intransigeante que se prête Mme de Stai'l dans les Considérations. Mais il paraît impossible de nier l'i^volution de ses sentiments. File avait fini par t^tre séduite. Sur ce point, tout les témoignages sont d'accord : le Mémorial d'abord, lo Journal de Sainte-Hélène de Gourgaud (1), Mais ces assertions venant de Napoléon lui-même pouvaient être suspectes. Le témoignage de Méneval est beaucoup plus probant (2). Mais c'est Biemondîqui parle à mots couverts d'une personne m dont les sentiments ontdù changer <'3) n,

la menu' ipoqui' d'ouvrir une correspondance avec lui, mais elle roncontra les mOmi's répugnaucci que précède m meut {?); nAanmorns, elto ni' Bc relmta pas. et. comme elle voulait de l'importance partout, elle adinm m Irllrn nii rui Jvieph. L'Empereur les lisail. mais ne voulut Jamais permettre qu'elles lui fussent adressées directement. • Cette deraièr<' assertion e«t assurément fausse. .Mme de Staël u'écrivil pas directement il l'Emperr'ur pour ne pas se compromettre; mais ollo écrit-il & Jo«cpli qui transmettait ses lettres ft Napolikia.atil n'est pas douteux que la piirage citée par Mènerai ne suit, au nioîns dans son sens, autbealtque.

(1) > Au retour de nie d'Elbe. Mme de Stofl écrivit ou fil dire à l'Empereur, lui e.iprioiant à sa luaniùre tout l'entliousiasmo que veaait de lui causer ce merveilleux événemoDt, qu'elle était vaincue, que co dernier acte n'était pas d'un homme, qu'il plasait dès cet instant son auteur dans le Oel. Puis, en se résumant, elle finissait par iuainucr que, si l'Empereur daignait laisser payer les deux ntilliona déjà ordonnancés par le roi en sa faveur, elle lui consacrerait A jamais sa plume et ses principes. (Ceci est évidemment une calomnie.) L'Empei-eur lui Gt l'époodiT que [ien ne le flatlei-nlt plus que sou suflragc, car il appréciait tout ion talent, mars que. en vérité. 11 n'était pas assez riche pour 1« payer tout ce jnix. > (L'empereur se garda bien do parler ainsi.) — Mtiaorial, cbap. m.

(JouRutDD (t. Il, p. 133) : • En 1803 (évidemment, il faut lire 1SI5|, elle I11G m savoir que si Je lui faisais payer deux millioni. elle écrirait tout ce que je voudrais. Je l'envoyai promener. •

<i) Si les lellres de Mme de SlaCt i Joseph ne furent pas publiées, c'est, comnie nous l'avoui dit, que co dernier, se souvenant des relations d'nmilié qo'il avait eues avec cette femme illustre, s'y refusa par égard pour sa mémoire.

(3) Lellrei de Sitmoatli tvr trt CtalJourt. Lettre datée du 30 mai ISIS. [Revue hitlorique, ISTT.) ■ L'ne personne qui m'est bien chère se plaignait de ne pouvoir jamais être contente de ia conduite dn parti qu'elle aimait. Aujourd'hui ses vœux ont dû changer, il est possible qu'on lui donne encore le même chagrin. • Sismondi fait allusion aux passionnés de l'Assemblée, aux mesui-ee que l'on proposait do prendre contre tes nobles, contre les traîtres. Napoléon se distinguait, an eoo- Iraire, par sa niodèralloa.

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«t il n'est pas difficile de deviner Mme de Staiïl. C'esl Monllosier qui écrit : a Le benjamisme a pour lui M. de Sismondi et même Auguste de Staid qui est revenu de Coppet. » £t quelques jours plus tard, le 6 mai : a Je ne sais si je vous ai dit que Mme de Stai'l est dans l'admiration delà constitution de Benjamin (1). ■> Et enfin, c'est Mme de StaSl elle-mi'me qui écrit à Benjamin : » La constitution m'a fort satisfaite (2). » Elle était flattée de voir qu'on la consultait, qu'on la traitait en puissance : ■elle était conquise.

Une véritable lutte d'influences s'établissait autour d'elle. C'était à qui aurait dans son camp Mme de Stacl. Les alliés n'avaient pas vu sans inquiétude l'évolution de Benjamin Constant. Le C avril, Talleyrand écrivait de Vienne à Mme de Staël :

« Dans l'ignorance où je suis du lieu oti vous êtes etde -ce que vous pensez, je ne vous écris que quatre mots. Je -désirerais que Benjamin Constant pût et voulût venir ici. Faites-lui parvenir ce vœu, et dites-lui que je ne suis pas ici le seul à le faire : je tiens dans cette circonstance un peu la plume pour les personnes qui ont signé la déclaration du 13 mars.

« Dites-moi quelque chose des affaires de votre fille.

a Adieu : écrivez-moi par l'agent de l'Autriche, qui de 'Genève correspond avec M. de Bellegarde, ou d'une manière sûre au ministre d'Autriche à Turin ou Zurick (sic).

« Mille tendres hommages, a

< Vienoe, 6 Kvrit. (5an« signature) (3).

A Vienne, on s'inquiétait beaucoup de la présence de

(1) A Pro«per de Banmte, 3* avril, 6 mai 1815. (Babdoi-i, le Comtt de Montloàer.) {t) STHObTMAifii, auv. cit., t. II, p. 36-38. (3) Archives de Broglie.

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Lucien Bonaparte, qui était installé dans la villa de BeU levue, sur le territoire de Versoix, prèsdeCoppet. Il était évidemment chargé d'une mission diplomatique par Napoléon, s'ingéniait à faire croire aux intentions pacifiques de l'Empereur, faisait suivre par ses espions tous les mouvements de troupes sur les frontières. En même temps il voyait Mme de Staël, et on s'en tourmentait fort à Vienne. M. de Vincy écrivait à Talleyrand : « Qu'csl-it veau faire ici? // voit très souvent Mme de Sta?!, qui se désole du mariage manqué, presque autant que du remboursement non encore effectué. C'est une vraie sal... (1). M Évidemment, il entrait dans le plan de Lucien d'obtenir l'adhésion de Mme de Staël, et les atUés s'alarmaient à la pensée qu'elle pût céder à ses instances. Si Talleyrand, si M. de Vincy faisaient allusion aux angoisses de Mme de Stai^l, au a mariage manqué > de sa fille, c'est qu'ils sentaient bien que c'était l'objet de ses préoccupations constantes, et que, par là, l'Empereur pouvait faire brèche. Ne dépendait-il pas de lui que ce mariage se réalisât? Mme de Staël s'inquiétait du silence que gardait son futur gendre, le duc Victor de Broglie. Elle s'indignait contre Constant, qui osait lui écrire froidement : a On dit que le duc de Broglie pense à votre fille. » Elle réclamait à ce même Constant 40,000 francs sur les 80,000 qu'elle lui avait prêtés l'année précédente pour l'achat de sa maison de la rue Neuve-de-Berri ; ces iO,000 francs devaient figurer sur le contrat, et Constant paraissait peu disposé à s'exécuter (2). Mais

(]} Th. InKo, LutifH Bo»aparle tl tel Mémoirei, t. III, d'après lei archive* ûet AIT&irea étraDgères.

(2) Voir la correspondance curieuse de Coostaot et Mme de Slaét â ce sujet dans Stbobtkann (ouvrage cité). Mme de Staël lui écrivait det lettres horribles. A quoi COQStaot répond dans ion Joitmiil JhIidm : • Je l'attends, cl je l'icrasi; t -

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c'étaient surtout les deux millions de Necker qu'elle réclamait sans rel&che. Elle écrivait à Constant : « Il ne lient qu'à vous de persuader à l'Empereur que je suis une personne sur laquelle la reconnaissance aura toujours plus de pouvoir qu'un souvenir quelconque (1). • Elle n'avait pas l'intention de quitter Coppet; cependant, si cela était nécessaire, elle reviendrait pour quinze jours; ce qui la retenait, c'était la crainte de déplaire à l'Empereur, de s'exposer à ce qu'on lui dft qu'elle « avait parlé (2) >. Elle consultait Benjamin pour savoir si, en cas de retour, elle devait s'installer à Paris même ou dans sa maison de CUchy (3). Bref, elle montrait autant de prudence qu'elle avait afliché jadis de témérité.

Enfin, elle se décide à envoyer son Qls Auguste à sa place. Auguste de Staël descend chez Benjamin Constant, tout glorieux de sa nomination de conseiller d'Etat (4). 11 voit Sismoodi. Benjamin, Sismondi, Auguste de Staël, tous nagent dans l'amour de la Constitution. Quant h la mission spéciale dont est chargé le jeune baron, elle s'annonce bien; le gouvernement * paraît assez disposé » à le payer(5). Le roi Joseph conduit le jeune homme aux Tuileries, le présente h l'Empereur. Auguste de Sta&l est porteur de la fameuse lettre où Mme de Staël se déclare satisfaite de la Constitution. Napoléon fait excellent accueil au fils de Mme de Staël et lui donne les meilleures assurances. 11 ne pouvait guère lui donner autre chose.

En plus de l'adhésion formelle de Mme de Staël à la Constitution, qu'attendait-il d'elle? 11 voyait la guerre

(1) Stuodtxakn, t. II. Mme de SUêl A Béni. CoDitut, M «Tril 181S.

(2) Mmo de Staûl K Mme Récamier. 17 avril. {Coppet et Wtimar.)

(3) Mmo de Staèl à Constant. 17 ATril. (Stbopthann.)

(i) Quand Sianioudi entra clioz lui, la premiâre c)iOse qui s'olTrit & i Tue fut ua luperbe habit de conseiller Ëtaté daoi l'anUchambrâ. (S) SiSHO.NDi, Lttlrti lur let Cent-Joun. {Revue hiitoriqve, 1877.)

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inévitable et s'y préparait avec une activité extraordinaire. Mais il voulait reculer autant que possible le moment d'entrer en campagne, et il était pour lui de la plus grande importance de persuader l'Europe de la solidité de son gouvernement et de ses intentions pacifiques. Mais les courriers de l'Empereur, ses émissaires secrets mêmes étaient arrêtés sitôt qu'ils passaient la frontière; les communications postales étaient interrompues. La France était mise en interdit, retranchée du reste du monde. Il fallait user de subterfuge.

M. Crawfurd, ministre des Ëtata-Unis en France, venait d'être rappelé dans Bon pays pour y remplir les fonctions de secrétaire d'Ëtat de la g:uerre. 1! était à peu près le seul diplomate qui pût et voulût aider la France et rendre un service personnel à l'Empereur. Avant de passer aux États-Unis, il se rendait en Angleterre, sous le couvert do l'immunité diplomatique. Sur la prière de Joseph Bonaparte, La Fayette le pressentît pour savoir s'il consentirait à • passer un paquet à Londres (t) •. M. Crawfurd ayant répondu de façon affirmative, La Fayette amena l'ancien ministre chez Joseph Bonaparte, qui l'accueillit avec beaucoup d'affabilité et lui fit longuement la leçon sur tout ce qu'il désirait que M. Crawfurd répétât en Angleterre, quand on l'interrogerait sur l'état de la France et les intentions de l'Empereur. Joseph n'ignorait pas qu'il existait en Angleterre et jusque dans ta Chambre haute (2) un parti de la paix, qui combattait la politique de lord Castlereagh ; ceux qu'on appelait les • whigs napoléonistes », Whitbread, Burdett, Ponsonby, Tiemey,

(I) La Pàtettb, Mémoirti, t. V. p. tî3.

(S) A ts Cliinabra des torda, quarante -(roii lordi devaient sa prononcer avec énergie pour la poix, le 23 mai, quand on djicuta le traita signé à Vienne, le SS roart.

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protestaient contre la déclaration du 13 mars, réclamaient pour la France la liberté de jouir en paix du gouvememeat de son choix. Il restait donc encore un espoir, bien faible à la vérité, mais réel pourtant d'éviter la guerre. M. Crawfurd était chargé de sonder les dispositions du Prince régent et de lord Castloreagh, de rassurer l'opinion en Angleterre, ou, si cela était nécessaire, de l'effrayer par la perspective d'une guerre nationale, où l'Europe pourrait trouver, comme jadis l'Empereur, son Espagne.

En même temps, Joseph remit à Crawfurd les papiers qu'il désirait faire passer en Angleterre. Parmi ces papiers se trouvait très vraisemblablement la fameuse lettre de Mme de Stat'-l, adressée en apparence à Crawfurd, mais en réalité destinée à être lue par de plus hauts personnages, par lord Castlereagh ou m^me par le Prince régent, qui avait témoigné beaucoup de considération à Mme de Staël pendant son séjour en Angleterre. De la part d'une femme dont les sentiments de haine à l'égard de l'Empereur étaient connus de l'Europe entière, une telle lettre devait faire sur l'esprit des ministres anglais une impression peut-être décisive(I}.

(I) Ttiiers paile (Coninlat et Empire, t. XiX) do • letlrei pressantes • de Mme de Sloël, âmles aux ministres britanniques et dont Crawfurd se «eraiC chargé. 11 les analyti; sans en ciler le texte. La famille de Mme de Staël a toi^ours nié l'autlienticité de ces lettres. Il en est au moina une que l'on ne peut nier. i. notre avis; e'eat celle qui se trouvait dans les papiers de lord Castlereagh et qui est attribuée à Mme de Staël dans les Ltllen and Ditpalthei of lord Catltereagh, t. II, p. 336. Elle était incluse (encloEure) dans une lellrc du 29 avril adressée par Crawfard A lord Castlereagh. de Jermyn Stieet, Londres. Elle est sans signature, aujvant l'usage de Mtne de Staèl et de ses correspondants politiques A cette époque, par prudence. Elle est certaine ment de Mme de Slaél, quoi qu'en dise Urne Lenonnant dans Coppet et Weimar : • Elle n'est ni par le ityle, ni par les sentiments, signée de ce nom glorieux parmi ceux des amii de la liberté..»

1* Il est très eiacl que Mme de Staël était à Coppet et non à Paris, et Tbier* s'est trompA en alllrnuuit qu'elle n'avait paa quitta Paris pendant

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Dans cette lettre, Mme de Staël se proposait de rendre au gouvoroement anglais un compte exact de l' t état de la France h. Elle le faisait avec une passion éloquente,

les Ceot-Jonrs. Hais p«Qt-oii prouver la non- au tlien licite de la lettre par ce fait que Mme de Stael écrit : • II y aura ici liber-té nt repoa. • Daoa toute octtro Icllre, Mme de Slaél ae place an point de me de la France, parle en Française, bien qu'elle soit étrangère. Ne dit- elle pas aussi : • Nos agitations intérieures, • • Notre position >. 11 est évident qu'il ne a'ugit pas de la Suisse, mais de la Franco. Elle dit in, conmio elle dit «ont, se coniidérant comme Française; Coppet n'est pas sa vraie résidence : c'est Paris.

2* Contrai remeat i l'opinion de Mme Lenormant. nous retrouvons dans cotte lettre le ton ordinaire, le style, la fafon d'écrire de Mme de SLafl. C'est bien sa inaaière éloquente et passionnée. Elle a l'iiabilude, qnand elle écrit ù un correspondant anglais on sachant l'anglais, de se servir ainsi d'eipreiaions anglaises, surtout dans le titre qu'elle donna aux personnes : • My dear sir. • • BrAlei ma lettre, my dear air, et God bIcBs you. ' Cf. les lettres i, Chateaubi'iand : • My dear Francis. -

Quant aux prétendues fautes de style qu'on trouve dans cette lettre, ce sont do simjiles fautea d'impression. Ainsi : • Aujourd'hui elle (l'armée) eat réformée de toute» le» vieilles troupe», ■ pour rtformée. — ■ Le» Belges pronotieml pour les Fran(^», • pour • Les Belges se prononcetKt I>our les Français >. — • SSO.OOO liommei da troupes, • • pour £50,000 lionunes de troupes >. — • Il aura 50,000 hommes de pins et à la Un de mars 100.000; encore ils sont It, ■ pour • et à la Un de mari 100,000 encore >, etc. Les antres lettres en français, publiées dans Ica Letten of CailUreagh, aonl également pleines de fauloa. (Voir la note qui suit la lettre de Mme de StaËl, tirée des papiers de Dumourici.)

3* L'appel au prince régent d'Angleterre est bien d'une personne qui, comme Mme de StaCl, connaissut le prince et était écoutée de lai. Remarque! le Ion éloquent de cet appel : • Le prince régent peut cmpéclier tous ces malheurs. Olil jjn'il soit grand, magnanime, qu'il se porte en médiateur, qu'il attaclie son nom. sa force, sa gloire & dire i toute» les nations : • Je veux la païï, et vous roatcrei en paix. .

i* Mme de StaC-1 parte assez cavalièrement de rem]>creur Alexandre, avec qui elle était liée : • La vanité de l'empereur de Russie. > Mais n'oublions pas qu'elle s'adi-eaac t des Anglais, qu'elle veut les piquer au jeu, cil leur montrant qu'ils agiraient pour la plus grande gloiro de l'empereur Alexandre.

S* Pourquoi la lettre o»l-clle adressée à Crawfurd et non à lord Ca»tkreogh? Par précaution, pour n'éveiller aucun soupçon, étant donoô nmpossihiiité de passer des dépêches de Fi'ance A l'étranger. Mai» il eat bien évident qu'elle a été écrite pour être montrée A lord Castlereagh.

G- La lettre est datée du 23 avril; M. Cra«furd serait parti le 23. Il est impossible, dit-on, qu'il ait reçu la lettre à temps, de Coppet, Mai» la date du départ de Crawfurd n'est pa» certaine, l'ui» il faut étie, sur CCS questions de dates, d'une extrême réserve, Mme de tjtoêl a pu anlldaler sa leltrc. La lettre a pu être publiée avec une date inexacte, etc. Itieii n'est moins concluant que cette preuve.

En résumé, l'authenticité de cette lettre ne fait pour nous aucun douls.

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qui montrait tout l'intérêt qu'elle prenait à cette cause. Elle commençait par poser en principe que, si la paix continuait, il y aurait en France a liberté et repos », et que, même « si ces deux biens nous manquaient ■, l'Eu* rope n'aurait point à souffrir de nos agitations intérieures; mais si la guerre éclatait, il n'était pas douteux que la nation tout entière se ralli&t autour de l'Empereur. H restait encore des liommes et en argent des ressources infinies, et les puissances se trouveraient dans une situation moins favorable que l'année précédente. Elles n'auraient plus pour alliés les trafires, connus, écartés des commandements et des places. L'armée, non plus décimée par les froids du Nord, mais reconstituée avec les vieilles bandes de Napoléon et tes jeunes gens « que leur exaltation a électrisés », brûlait de venger ses humiliations, de recouvrer sa gloire passée. Le patriotisme des paysans était monté à un tel point qu'en cas d'invasion les alliés trouveraient en France une autre Espagne. Mme de Staël terminait en faisant appel à la magnanimité du Prince régent : t Qu'il attache son nom, disait-elle, sa force, sa gloire, à dire à toutes les nations : je veux la paix, et vous resterez en paixl a Laisserait-il encore l'empereur de Russie «^Ire, comme l'année précédente, < l'Agamemnon, le Roi dos rois? » Ne consentirait-il pas à être iui-méme le a Dieu de la paix ■>, a abandonner a l'autre la royauté de cette guerre avec des chances bien douteuses? Napoléon voulait la paix; il la voulait contre son armée même, que sa « main de fer » avait peine à retenir, impatiente qu'elle était de « regagner ses trophées et sa gloire » .

Telle est, en résumé, cette lettre, remarquable h tant d'égards, qui fait tant d'honneur à la noblesse d'àme de celle qui l'a conçue et écrite. Pourquoi en ferait-on un

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grief contre Mme de Staël? • Bien, très bien, s'écriait Sainte-Beuve; qui que tu sois, tu es un brave cœur! • La postérité ne peut que ratifier le jugement du critique. Ce jour-là, Mme de Staël mérita bien de la France et de la Liberté.

Que ne s'en est-elle tenue à cette lettre, et pourquoi, six .semaines après, en a-t^lle écrit une autre, qui lui fait moins d'iionneur? La guerre était alors inévitable; les armées françaises allaient franchir la frontière belge; l'angoisse était grande dans tous les cœurs français. Ceux-là mêmes qui détestaient le plus vivement Napoléon souhaitaient sa victoire. Mme de Staël, oubliant trop les nobles paroles qu'elle adressait à M. Crawfurd et aux ministres anglais, ne doutant plus déjà de la défaite de Napoléon, s'adressait à l'empereur Alexandre avec les termes de la flatterie la plus hyperbolique (1). Celui-ci n'était plus l'Agamemnon dont elle parlait au Prince régent d'Angleterre sur un ton fort peu respectueux; il redevenait, comme en 1814, le héros magnanime, le « chevalier de l'Europe • : « Tout se réduit à vous demander. Sire, de vous recommencer)... Au nom de vous, soyez toujours vous ; c'est mon unique prière, a Elle l'enveloppait de ce pathos nuageux qu'affectionnait Alexandre : générosité, magnanimité, humanité, digoité, justice, bonté, conscience, jugement de la postérité! L'Europe, Is France, la liberté, le genre humain, mettaient en Alexandre leur plus ferme espérance. Quant à Napoléon, c'était « l'homme que nous détestons ■■ Dix jours avant Waterloo I Vraiment Mme de Staél eût pu

(1) s juin 1815. (Reeut de Parti, 1" j&avier ISS7.) Cette publication a Até faite par l'enlremiie du gioAral Schlldur. qui sn avait publia une traductioa dans le Veilnik Evropjt du i/13 décembre. Le* lettres d'Aleiandre loot dao* les ftrehivei de Brogite, où noua lei aroiu vum.

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attendre. Elle évoluait un peu vite vers celui qu'elle considérait déjà comme l'arbitre de la situation.

Waterloo survient; de nouveau l'Empereur tombe. Mme de Staël reprend dans le concert européen son rôle de « troisième puissance *. Elle voit se réaliser son rêve le plus cher, le mariage de sa fille ; elle est bien traitée de Louis XVHI; elle entretient une correspondance personnelle avec l'empereur Alesanilre; elle joue auprès des souverains ce rôle d'Égérie pour lequel elle eut toujours une vocation particulière; en même temps, elle défend avec une ardeur généreuse la France envahie, la liberté menacée.

A partir de ce moment, nous n'avons plus à nous occuper d'elle. Elle ne reverra plus son ennemi d'autrefois, qui expie ses fautes sur le rocher de Sainte-Hélène. Il est temps de résumer l'histoire de leurs démêlés et de conclure.

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