CHAPITRE PREMIER
Ici se pose cette question : Que savait Weimar, que savait l'Allemagne, de la femme qui, avide de pain intellectuel, franchissait son seuil en fugitive?
Le début littéraire de Mme de Staël, les Lettres sur Jean-Jacques Rousseau, avaient été remarquées audelà du Rhin, et une traduction en avait paru dès 1789 \
Depuis la publication des HeuresetdeYAlmanach des Muses, c'est-à-dire depuis 1795, Schiller et Goethe, Wieland et ses collaborateurs, n'avaient plus perdu de vue les travaux de la jeune femme. Ses œuvres de jeunesse, publiées ;» Lausanne, puis à Leipzig en 1795 et 1796 2, attirèrent d'abord l'attention
1 Mme de Staël, Briefe über Rousseau, Leipzig, Kummer, 1789. — * Campe, Lettres de Paris à l'époque de la Révolution, 305 et sqq.
2 Mmede Staël, Recueil de morceaux détachés, Lausanne, 1795, Leipzig, 1796, renfermant Zulma et trois nouvelles,
de Goethe. « Dès mon arrivée ici (à Iéna) », écrivaitil à Schiller, « je me suis occupé du livre de Mme de Staël (['Essai sur les Fictions), qui me donnera plus d'ouvrage que je ne pensais ; pourtant, je le traduirai, car ce n'est pas bien long, cinquante-cinq pages au plus de mon écriture. J'expliquerai, dans une petite préface à l'éditeur, le procédé de traduction que j'ai suivi. Pour vous épargner des corrections, j'ai cherché à rapprocher l'original de nos idées et à donner quelque chose de plus précis, suivant notre manière, au vague de l'expression française. Vous trouverez beaucoup de bonnes choses dans les détails ; mais comme l'auteur est exclusif, tout en étant spirituel et honnête, il ne peut se mettre d'accord avec lui-même ; je pense que vous parviendrez à tirer un excellent parti de cet écrit. Je voudrais que votre travail fût aussi clair et aussi courtois que possible, afin que, plus tard, on pût l'envoyer à Mme de Staël et introduire ainsi la ronde des Heures jusque dans la France nouvelle * » . Une autre lettre de Goethe, datée d'Eisenach, revenait sur le même sujet : « J'ai profité du calme dont je jouis ici pour traduire, pour transplanter, faudrait-il plutôt dire, l'écrit de Mme de Staël. Une méthode toute féminine et la langue française m'ont donné bien du fil à retordre, le rapprochement surtout de ses idées avec
précédées d'un Essai sur les Fictions (réimprimées plus tard dans les Œuvres complètes).
1 * Correspondance entre Schiller et Gœthc, 4e édition, I, 79-80, lettres 107 et 108. Goethe à Schiller, Weimar, 6 et 10 octobre 1795.