‹ Madame de Staël et son temps (volume 2)Chapitre 196 sur 341 · CHAPITRE CINQUIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE CINQUIEME

lui-même conversait avec l'esprit de sa défunte femme. Lors d'un séjour chez Jung-Stilling à Carlsruhe, en 1808, Mme de Krüdener fit la connaissance d'Oberlin, qu'elle alla visiter dans sa cure solitaire, fille avait depuis quelque temps demandé à la religion ce que Je inonde ne pouvait plus lui donner, obéissant en cela à ce goût du merveilleux et du mystère propre aux peuples du Nord, aux Slaves en particulier. Elle fut soutenue dans cette voie par les écrits de Mme Guyon, qu'elle lut avidement. Sa rencontre avec Oberlin fut décisive ; il la fortifia dans la résolution de servir Dieu dans les pauvres et les malades, mais aussi dans la croyance qu'une mission spéciale lui était réservée. Peu de temps après cette entrevue avec lui, elle fit un séjour assez prolongé aux environs de Genève et revit Mme de Staël. Elle lui parla de la paix qu'elle avait trouvée, mais elle jugea prudent de ne point faire allusion aux dons surnaturels qu'elle croyait avoir reçus et ne se fit point d'illusion, à son égard du moins, sur le danger d'un zèle mal entendu. 11 faut abandonner Mme de Staël à Dieu, dit-elle avec raison, elle ne pourra se' dérober à lui \ A ce même moment, le courant d'idées mystiques venu de l'Allemagne pénétra à Coppet par l'intermédiaire de personnalités plus sympathiques à Mme de Staël que la missionnaire russe, qui était dès lors en relations assidues avec des thaumaturges et des prophétesses d'une qualité douteuse. Sous l'influence de Matthieu de Montmorency et

1 Charles Eynard, Vie de Mme de Krüdener, 1, 185, 191. — Sainte-Beuve, Mme de Krüdener: Portraits de femmes.

de son frère Frédéric, Guillaume Schlegel songea sérieusement à suivre l'exemple de Mme de Krüdener. Il existe une lettre de lui à Mme de Montmorency dans laquelle il lui dit que, depuis le jour où ses yeux se sont « rouverts aux lumières divines », depuis qu'il a échappé à « l'influence desséchante de ce siècle », il n'a plus vu dans la philosophie qu'un guide qui nous conduit vers la porte du sanctuaire, en écartant les illusions et les erreurs importunes et en nous habituant à ne considérer comme réel que ce qui est invisible, et dans la poésie et les beaux- arts qu'un reflet de la beauté céleste, une faible image de la perfection du monde primitif avant que la corruption l'eût défiguré et en eut détruit la ravissante harmonie. << Je suis habitué », continue-t-il, « aune grande activité d'esprit et d'imagination. Si je voulais imposer silence à ces facultés, leur développement me deviendrait funeste. Il faut que je me fasse un allié de la pensée ; si je ne l'emploie pas au service de la foi, elle se tournera contre la foi même et me rejettera dans ce triste état de doute, dont je suis à peine sorti. La méditation des vérités les plus hautes et peut-être les plus inaccessibles est donc pour moi un besoin impérieux, et c'est plutôt pour mon propre profit que pour celui des autres que je projette un ouvrage qui contiendra ma contemplation religieuse de la nature et de l'homme ; en tâchant de convaincre mes lecteurs, je m'affirmerai moimême dans le vrai. C'est ce même besoin qui rend pour moi quelques écrivains, appelés théosophiques, presque plus importants encore que ceux qui ont le

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