CHAPITRE CINQUIEME
profondes éclairées par celles de Jacob Bœhme. Le poète de la Consécration de la Force n'était que trop disposé à suivre de pareils conseils et à chercher dans cette interprétation de la religion un dédommagement aux doctrines et aux pratiques de la franc-maçonnerie et des rose-croix. Lorsque le drame biblique de la Sunamite, dramatisé par Mme de Staël, fut représenté à Coppet, la conversion de la mère opérée par la mort de la fille produisit sur Werner une telle impression, qu'il dit à Mme Necker de Saussure, qui en resta toute stupéfaite, qu'ainsi Dieu, par la même voie terrible, saurait ramener à lui Mme de Staël. En prenant congé de Benjamin Constant, il lui recommanda la religion en France, et celui-ci, loin de décliner une pareille mission, répondit : « Qu'y a-t-il à faire avec ce peuple ? ' ». Le voltairien Bonstetten perdit tant soit peu patience, et son fin bon sens se révolta contre des apôtres qui avaient à la fois des heures de faiblesse et des visions 2. « Rien n'est aussi changé que Coppet », écrivait-il à Friderike Brun3. « Ces gens-là, vous le verrez, deviendront tous catholiques, bohèmes, martinistes, mystiques, et tout cela à propos de Schlegel, qui de plus en fait des Allemands... Mme de Krüdener a aussi passé par ici. Elle est complètement folle et
1 * Schütz, Biographie et caractéristique de Zacharias Werner, I, 145-148.
2 * H. Düntzer, Deux convertis, 113-114. Caroline Herder sur Zacharias Werner.
* * Bonstetten, Lettres à Friderike Brun, Coppet, 12 octobre 1809.
a discouru avec Mme de Staël de l'enfer et du ciel, pas d'autre chose. Tout cela me révolte. Mme de Staël seule reste aimante et bonne » .
Elle ne se laissa entraîner par aucun des courants religieux qui l'entouraient, bien qu'elle ne les rejetât pas absolument, comme faisait son ami Bonstetten. Elle avait ce trait en commun avec Gœthe, que, chez elle aussi, la saine nature réagissait contre tout genre d'exagération. Elle se guérit du romantisme de Delphine en voyant la contagion de son langage sentimental envahir son salon et « menacer son antichambre ». « Je marche avec des sabots sur la terre » , disait-elle à sa cousine, « quand on veut me forcer à vivre dans les nuages ' » . Après avoir constaté que, chez nombre de ses amis, le besoin religieux risquait de dégénérer en don de prophétie et de se produire en extases, elle se limita à Fénelon et à Y Imitation de Jesu s- Christ et s'appliqua plus que jamais à secourir, dans son inépuisable et active compassion, toutes les formes de la détresse humaine. Deux chapitres du livre De l'Allemagne, l'un sur le mysticisme et l'autre sur les théosophes, sont consacrés à ces problèmes, alors si vivement agités. Elle y reconnaît très justement que la disposition qu'éveille le sentiment religieux, c'est-à-dire la réunion parfaite du mouvement et du repos, n'est continuelle dans aucun homme, quelque pieux qu'il puisse être. Mais le souvenir et l'espérance de ces saintes émotions décident de la conduite de ceux
1 Mme Necker de Saussure, Notice sur le caractère et les écrits de Mme de Staël.