CHAPITRE CINQUIÈME 3g
qui les ont éprouvées. Quant aux écrits des mystiques, elle avoue qu'ils ne sont pas facilement compréhensibles ; mais elle les sait beaucoup plus rapprochés d'elle que les doctrines de la théocratie, parce qu'ils satisfont le besoin qu'elle éprouve de voir dans la religion l'expression suprême de l'amour.
Quand elle se rappelait ses conversations avec Joseph de Maistre à Lausanne ou qu'elle lisait les écrits de Bonald, elle était forcée de convenir comme par le passé qu'elle entendait le christianisme autrement que cette apologétique ingénieuse, mais colère et intolérante. Elle était bien moins disposée encore à vouloir chercher, avec l'auteur de la Législation primitive, le salut de la génération future dans le retour au passé, ou, comme le voulait de Maistre, à prétendre revêtir la doctrine politique du caractère inviolable du dogme. Dans les écrits les plus fameux de celui-ci, parus seulement après la mort de Mme de Staël, elle aurait trouvé puérils et frivoles bien des passages célèbres, par exemple sa défense de l'Inquisition, ou celle de la superstition envisagée comme boulevard de la foi i. De Bonald elle a dit : « C'est le philosophe de l' anti-philosophie, mais cela ne peut pas mener loin2 ». Dans la religion elle demandait surtout et avant tout le sérieux de la pensée : une sincérité entière, d'abord envers soi-même. Ce qui répugnait le plus à sa nature, c'était la raillerie,
1 Joseph de Maistre, Lettres sur Vinquisition espagnole, 18, 22,65, 172 ; Soirées de Saint-Pétersbourg, 234.
2 Mme Necker de Saussure, Notice sur le caractère et les écrits de Mme de Staël.
le persiflage spirituel qui rabaisse les choses les plus saintes et épie même dans l'acte héroïque le point vulnérable ou accessible à la moquerie. Elle avait besoin de respect, de respect aussi pour l'opinion des autres ; elle n'admettait pas qu'il y eût des vérités dangereuses et appréciait peu la foi qui refusait de se servir des armes intellectuelles et dont la sécurité n'était point le prix de la lutte bravement acceptée1. Sur tous ces points, le inonde intellectuel allemand, la pensée allemande étaient d'accord avec la science. Enthousiasme sans fanatisme, énergie de la conviction intérieure, empressement à sacrifier les intérêts terrestres aux biens éternels, toutes ces qua^ lités lui apparurent comme les traits caractéristiques des convictions religieuses en Allemagne, quelles que fussent d'ailleurs leurs formes extérieures 2.
Elle n'abdiqua point sa prédilection pour la religion réformée, mais l'attitude du clergé catholique pendant la Révolution et l'esprit de douceur et de tolérance qui pénétrait de son temps le catholicisme en Allemagne effacèrent ses préjugés à l'égard de l'église catholique, dont elle a parlé plus tard avec équité. Lors de la conversion de Zacharias Werner, Mme de Staël fut la seule de sa société qui le félicita d'avoir trouvé dans cette voie l'appui dont il avait tant besoin3.
1 Mme de Staël, De V Allemagne, 3e partie, chap. 2 et 9, 4e partie, chap. 2.
2 Id., Ibid., 4* partie, chap. I et 2. Rapprocher 3e partie, chap. 3.
8 * H. Düntzer, Deux convertis, 176. Mme de Staël à Mme de Schardt.