ÉPILOGUE
livre, son œuvre par excellence, lui avait été accordé, peut-être aurait-elle élargi sa pensée, en ajoutant que trois fois, dans le cours de son histoire moderne, par la destruction de la vieille Eglise gallicane , la persécution des protestants et l'extermination des Jansénistes, le caractère national français a été entravé dans son développement naturel et soumis ainsi à une épreuve à l'action destructive de laquelle nul peuple, si grand et si bien doué qu'il soit, ne saurait résister à la longue.
Ce n'est pas la Révolution seule qui, selon le mot de Necker, a révolutionné les caractères en France. L'Eglise et l'Etat l'avaient fait bien longtemps avant elle, et porté ainsi une atteinte mortelle à l'amour désintéressé de la liberté, à. la foi en la grandeur morale de l'homme. Le problème de savoir s'il est possible d'asseoir un Etat sur une base négative, l'histoire ne saurait d'ailleurs le résoudre, car sa tâche à elle est de fouiller le passé, et le passé n'a pas à nous offrir une espérance de ce genre.
Or, Mme de Staël a conservé cette foi robuste dans la victoire définitive du bien, et là est le secret de son talent et de sa puissance sur les hommes.
Nulle œuvre humaine ne résiste complètement à l'action du temps. On a dit de la sienne que le style en était trop fragmentaire, la composition trop décousue, qu'aucune phrase de Ses livres ne pouvait prétendre à la perfection du langage, en un mot que les académies ne lui auraient jamais décerné leurs palmes. On a ajouté que le plus important de ses écrits politiques était une histoire de famille, et
qu'elle n'était pas parvenue à transformer en un grand homme d'Etat un homme animé de bonnes intentions sans aucun doute, mais ordinaire. « La perfection de la médiocrité », c'est ainsi que Thiers a qualifié l'œuvre littéraire de Mme de Staël.
Et pourtant, cette même critique, en brisant le moule, a, par là même, dégagé l'esprit, et fourni la preuve que cet esprit ne saurait périr. « Elle restera » : tel est le jugement final porté sur elle par Napoléon à Sainte-Hélène.
Mme de Staël a toujours été fort éloignée de mettre tout son mérite dans sa supériorité intellectuelle. Elle croyait au contraire très fermement que, sous ce rapport, la différence entre* les hommes signifie relativement peu de chose, qu'elle est compensée par d'autres avantages. Mais un point sur lequel elle n'a pas fléchi, c'est qu'elle avait à apporter au inonde un message de liberté. Elle pensait que personne icibas n'était assez pauvre pour qu'on ne lui dût pas l'entière vérité, assez abandonné pour qu'on ne l'entourât pas d'un complet amour. Et c'est ainsi que son message a été compris.
Tout récemment encore, une des plus importantes correspondances du temps de la Restauration, celle de Mmo de Rémusat, a raconté comment les contemporains voyaient, dans le talent débordant de sève de Mmo de Staël, dans la continuité ascendante de son développement intérieur, l'expression la plus achevée des problèmes et des espérances qui agitaient leurs propres âmes, la fleur de toute une civilisation. A leurs yeux, les dons individuels de cette femme