‹ Madame de TencinChapitre 46 sur 200 · AFFAIRES U ARGENT, D AMOUR ET D EGLISE · texte numérisé non relu

AFFAIRES U ARGENT, D AMOUR ET D EGLISE

mercredi 10, à la fin de la journée. Le lieutenant criminel, joyeux de tenir une belle affaire, se hâta. Le soir même, il est chez Mme de Tencin, se dépèche de leccvoir la déclaration de l'intéressée et celle de ses g"ens,puis, sans informer davantag-e, la décrète de prise de corps. En pleine nuit, l'arrêt s'exécute. Mme de Tencin, toujours malade, est "emmenée sous escorte au Chàtelet, La Fresnais tiré de la chaux vive où il commençait à se calciner, et la prévenue confrontée avec le cadavre. Ce fut une rude nuit : sept heures durant, à ce qu'elle raconte, le lieutenant criminel l'interrog-ea sans pitié, malgré la grosse fièvre qui l'accablait. Il alfecta de la questionner « sur une infinité de choses inutiles, qui n'avaient aucun rapport au fait en question », c'est-à-dire qu'il obligea l'infortunée à convenir de ses débauches avec le mort, et à lui en raconter le détail. M. le lieutenant criminel se divertit sans doute en cet interrog-atoire, mais il resta peu g-alant. Mme de Tencin réclamait son élargissement provisoire, ou du moins l'une de ses femmes pour la soigner. On lui refusa tout; et, demi-morte de fatigue, d'humiliation et d'énervement, elle acheva sa journée dans la prison sans air du Chàtelet'.

Elle n'y acheva point la nuit. La famille, désespérée, multipliait les démarches. L'archevêque allég-ua la santé de sa sœur, et obtint pour elle une lettre de cachet. Le 12, au petit jour, un officier du g-uet à cheval conduisait Mme de Tencin à la Bastille^. Elle y entra presque en

1. Mathieu Marais, lettres à Bouhicr des 14 avril et 3 mai [GC B], ii)8-9 et 412.

■2. Billet d'écrou du 12 avril 172G [57], 4.

b6 MADAME DE TENCIN.

même temps que Voltaire : « Nous étions comme Pyrame et Thisbé, écrivait-il un mois plus tard à Mme de Ferriol, mais nous ne nous baisions point par la fente de la cloison ' ». Avec l'abbé Margon, cela faisait « un beau trio bastille^ ».

Au reste, ce transfert n'arrêtait point la procédure ; l'instruction du Chàtelet suivait son cours, et le lieutenant criminel continuait àlaBastille ses interrogatoires'. Deux fois la prisonnière rentra dans Paris, escortée par des officiers de robe courte, pour assister chez elle et chez La Fresnais à la levée des scellés^; mais ces deux sorties furent brèves, et la réclusion dura près de trois mois. La bienveillance de Mgr le duc y apporta des adoucissements. On rendit à Mme de Tencin sa femme de chambre", on l'autorisa à se promener sur les tours et dans les jardins de la forteresse®, on lui permit de recevoir des visiteurs choisis ^ L'Archevêque

1. Lettre du 6 mai 1726 [70], XXXIII, 158. Ce n'est pas ici une allusion au Pyrame et Thishé de Théophile, mais à l'opéra de Francœur et Rebei, qui eut un vif succès en 1T2G : cf. Mlle Aïssé, lettre de novembre 17:26 [68], 180-1.

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