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Tencin à Fleury, août

DEFlNlftRES INTRIGUES, DERNIÈRES ANNÉES. 89

était progressive, et semblait à peine commencer. A Paris, chez Mme de Tencin, les f)oètes de son salon chantaient tout haut leurs espérances, et disaient au << cardinal, primat dçs Gaules » :

Préparez-vous encore à <lc plus nobles rôles.

Kn révc, nous voyons tomber sur vos épaules

et bien d'autres honneurs et bien d'autres fardeaux".

Pendant que ses poètes chantaient, Mme de Tencin travaillait. Est-ce bien elle qui avait jeté le Roi dans les bras de sa première maîtresse ? Soulavie l'affirme ^ ; et le rôle qu'elle jouera bientôt près de la Chàteauroux et de la Pompadour rend le fait vraisemblable, sinon certain. Mais, qu'elle eût ou non préparé l'élévation de Mme de Mailly, elle essayait de s'en servir. Tandis que son frère était enfermé dans le conclave, elle le I)roposait à la favorite pour ministre des Ad'aires étrang-ères. Avec ses amis les Belle-Isle, elle était « la grande ouvrière de cette intrigue », qui échoua ^. La Mailly, tout amoureuse, se contentait d'aimer le Roi, et ne savait rien exiger. Elle avait vu le Roi s'amouracher de sa sœur, Mme de Vintimille, et ne s'était point révoltée. Elle se résignait à tout, pourvu qu'elle fût

1. Piron. Adieu des marmottes à M. l'Archevêque d'Amljrim, nommé à l'archevêché de Lyon [83 A}, IX, IGO.

2. Mémoires de Richelieu [130 B], VII, 77-8; cf. encore lettre de Mme de Tencin à Richelieu du 3 novembre 1742 [2], 8 : « Vous seriez-vous attendu, quand vous vous êtes donné tant de peine pour les faire se voir, que leur liaison deviendrait un écueil »? Mais ce qui rend suspect le récit de Soulavie, c'est qu'il y mêle « le cardinal de Tencin ». En 1732 Tencin n'était pas cardinal, il néfail pas rentré à la cour.

;'.. D'Ar^'enson, Journal, 5 avril 1740 [84], III, 46-7.

tolérée, et que le Maître lui permit de radorcr. Quand la Vintimille mourra subitement le 9 septembre 1741, c'est Mme de Mailly qui consolera le Roi, et qui pleurera avec lui. Mais le Roi voulait d'autres consola'ions, qu'elle ne pouvait plus lui donner ; il était las de cette maîtresse qu'il avait eue trop long-temps, qui n'avait jamais été belle, et qui n'était plus jeune. Mme de Tencin comprit que la soi-disant favorite avait ses jours comptés, et se mit en quête d'une remplaçante, qui pût mieux servir le parti de son frère. Le duc de Richelieu travaillait avec elle. Il avait été son amant ; il n'était plus que son meilleur ami. A quarante-cinq ans, il en paraissait trente. 11 avait la plus jolie figure de la cour, et l'on ne comptait plus ses conquêtes. Brave, spirituel, ignorant, téméraire, libertin et charmant, courtisan hardi et, malg-ré quelques éphémères disg-râces, toujours heureux, — il attirait invinciblement le Roi. Richelieu était pour lui son idéal inconscient ; c'était du moins un initiateur expérimenté, un compag-non de plaisirs, qui lui semblait à peine son aîné. Mme de Mailly le redoutait entre tous, parce qu'il faisait de son liberlinag-e un principe et que la contagion de son inconstance pouvait g-agner le Roi. Elle aurait voulu le perdre ; elle l'essaya même. Ce fut lui qui la perdit *. L'année 1741 se passa, et Tencin semblait oublié. Le pape le nommait aux plus hautes cong-rég-ations, mais le Roi ne l'appelait pas à ses conseils. Il fallait se rapprocher de Versailles. Archevêque de Lyon depuis

1. Sur l'histoire de La Mailly et de ses sœurs, le livre des Concourt [154], encore qu'un peu trop romancé, est en général exact; j'y renvoie pour tout ce chapitre.

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bientôt deux ans, le cardinal se sentit un tardif scrupule de ne s'être point encore montré à ses diocésains. Il obtint permission d aller bénir ses ouailles, et fit son iiitrée à Lyon le 17 juillet 1742 Ml songeait sans doute, en y entrant, qu'il touchait la dernière étape et que la cour était proche ; plus proche même qu'il aurait osé l'espérer : huit jours à peine après son arrivée, il recevait de Fleury une lettre mystérieuse. La letlre I lisait : « Ma santé s'atl'aiblit tous les jours, et mon estomac ne fait quasi plus ses fonctions... Je songe donc très sérieusement à me retirer... Votre Éminence ( onnaît depuis trop long-temps le cas que je fais de ses talents et de ses lumières, pour être surprise que je pense à l'avoir pour mon successeur. Mais je n'en l>arlerai point que je n'aie auparavant sa réponse sur ce qu'elle pense elle-même de cette proposition - ». Si Mme de Tencin avait été là, quel éblouissement d'es- ])érances c'eût été pour elle! Avec qu'elle avidité elle eut mis la main à ce morceau de Roi ! Mais Tencin était seul ; il fut elTrayé ; il n'espérait ni tant ni si tôt; le juste sentiment qu'il avait parfois de sa médiocrité l'étreig-nit avec force : « J'aurai l'honneur de répondre h Votre Eminence avec la simplicité et la vérité (lu'exig-e la proposition qu'elle a la bonté de me faire : que je ne puis ni ne dois l'accepter. Je manquerais à ce que je dois au Roi, à ce que je dois à Votre Éminence. Je suis incapable de la place qu'elle me destine^ ». Pour une fois, Tencin eut plus d'esprit que sa sœur.

i. Boulry [171], 239-261.

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