Madame de Treves
M. de Trêves prit son agenda dans sa poche, l'ouvrit, en tira la feuille de papier sur laquelle il avait tracé quelques lignes avant de sortir, et la présenta à Lucien en lui disant :
— Non, ce ne serait pas un assassinat... — J'ai tout prévu... — Lisez, et gardez cet écrit...
Le jeune docteur déplia la feuille d'une main tremblante, y jeta les yeux et devint très pâle.
Dans le kiosque, Georges de Nerville s'était soulevé, et se penchait à la fenêtre pour tâcher de voir.
— Qu'est-ce que ce papier? — se demandait-il.
— Non ! non! je n'accepterai jamais celai — s'écria M. d'Harblay en repliant la feuille.
Max répliqua froidement :
— Vous en êtes le maître, mais je vous préviens que ma résolution est bien prise... irrévocablement
il 1
prise!... — Si vous n'acceptez pas, je vais regagner ma chambre et me faire sauter la cervelle, je vous en donne ma parole d'honneur...
Lucien devint de plus en plus pâle.
— En de telles conditions, — dit-il, — un refus est impossible... — Je cède donc, contraint et forcé... — Je cède à la violence morale, mais je proteste...
— Peu m'importe que vous protestiez, cher docteur, pourvu que vous cédiez... — Vous ne vous séparerez point de cette déclaration ?
— Je vous le promets.
— Vous la garderez sans cesse dans votre portefeuille?...
— Sans cesse...
— Et, si la catastrophe prévue devenait imminente, vous agiriez ?
— Je puis sans crainte en prendre l'engagement, puisque la catastrophe est inadmissible.
Le pli profond creusé sur le front de Max s'effaça. Un rayon de joie brilla dans ses yeux.
— Cher docteur, — dit-il en prenant le bras de Lucien d'Harbîay, — vous venez de me donner une existence nouvelle. — Regagnons le chalet et faites votre pansement...
Puis il l'entraîna.
Georges de Nerviile les regarda s'éloigner.
— Quel est donc, — murmurait-il, — quel est donc ce papier qu'on doit garder si précieusement?... — Il faudra bien que je le sache 1
Aussitôt dans la chambre à coucher de M. de Trêves, Lucien défit les bandes qui enveloppaient le bras du blessé et mit à nu la plaie fermée plus qu'aux trois quarts.
— 11 me semble que cela va bien, docteur?... — fit Max d'un ton interrogatif.
— Sans doute, mais il suffirait de deux ou trois nuits d'insomnie comme la dernière pour échauffer le sang et retarder la cicatrisation complète... — Je suis aujourd'hui moins satisfait qu'hier et je vais vous mettre au régime : — Diète sévère jusqu'à demain... — < Vous prendrez seulement un bouillon léger ce soir... — Buvez une cuillerée de potion, couchez-vous et dormez... vous en avez besoin... — Je reviendrai vers trois heures et j'espère vous trouver sans fièvre,..
— Tout cela est bien ennuyeux mais, puisque vous le jugez indispensable, j'obéis...
Lucien termina son pansement, fit avaler à Max une cuillerée de potion et ne le quitta qu'après l'avoir très confortablement installé sur ses oreillers.
Dans l'escalier, il se trouva face à face avec la douairière et la jeune baronne.
— Bonjour, cher docteur... — dit madame Germaine de Trêves en ébauchant son plus gracieux sourire. — Nous allons voir mon fils.
M. d'Harblay, après avoir salué respectueusement, les deux femmes, répliqua :
— Permettez-moi de vous prier de n'en rien faire ce matin.
La douairière changea de visage.
Léonide regarda Lucien avec une surprise manifeste.
— Serait-il plus malade?... — balbutia la vieille dame.
— Un peu de fièvre résultant d'une émotion intempestive, voilà tout...
— Rien de grave ? — demanda Léonide.
— Non! grâce au Ciel... — M. le baron repose, et ce soir la fièvre aura disparu...
— Ne déjeunera-t-il pas?...
Lucien secoua la tête.
— Ni déjeuner, ni dîner... — fit-il. — J'ai prescrit la diète.
— Mon fils restera-t-il couché tout le jour? — reprit la baronne.
— Non, madame... — Je dois revenir vers trois heures... — Je l'engagerai à se lever et je lui conseillerai un peu d'exercice...
— Trois heures ; — répéta Léonide, — l'heure à laquelle vous savez que je compte sur vous...
— Oui, madame...
— Merci, docteur.
Lucien salua de nouveau les deux femmes et quitta le chalet.
— Vous comptez sur M. d'Harblay à trois heures?... — demanda la douairière à sa belle-fille.
— Oui, ma mère... — Je désire qu'il soit témoin d'une surprise que je ménage à Max.
— Une surprise ?
— Qui le satisfera, j'espère... et vous aussi, ma mère...
— Ne puis-je savoir?
— Oh I impossible!... Si vous saviez, ce ne serait plus une surprise... — dit Léonide en souriant.
En ce moment M. de Nerville vint rejoindre sa cousine et sa tante.
L'heure du déjeuner sonnait.
— Est-ce que Max ne descendra pas ce matin ?... — demanda Georges.
— Non, mon neveu... — répondit madame Germaine.
— Pourquoi donc?
— Il est un peu fatigué et le docteur lui conseille le repos.
— Mais, — dit vivement Léonide, — il doit se lever à trois heures, et votre présence, mon cher cousin, me sera nécessaire à ce moment... — Ne sortez donc pas, je vous en prie...
— Je vous le promets...
Georges remarqua le visage animé de la [jeune baronne.
— Vous me semblez gaie ce matin, cousine... — reprit-il. — Permettez-moi de vous en féliciter...
— J'espère à l'avenir être toujours ainsi... — répliqua madame de Trêves.
Quand, après le déjeuner, Léonide fut remontée chez elle, la douairière dit à son neveu :
— Qu'a-t-elle donc?
— Je l'ignore absolument.
— Quelle peut-être cette surprise dont elle parle ?
— Je ne m'en doute pas... — Nous verrons à trois heures...
Dans l'antichambre de son appartement la jeune femme trouva Jacques Hâbert.
Le muet l'attendait.
— Que me veux-tu? — lui demanda-t-elle. Jacques présenta son ardoise sur laquelle il avait
écrit quelques mots.
— Tu désires la permission d'aller à Morfontaine... — dit Léonide après avoir lu. — La sœur de ma pauvre nourrice est malade...
Le muet fit un signe affirmatif et tira de sa poche une lettre qu'il présenta toute ouverte à madame de Trêves.
Celle-ci la parcourut du regard et reprit :
— Peut-être est-ce sans gravité... — Ton beau-frère ne s'explique pas... Je te donne toute liberté, mon ami... Prends la petite jument et la carriole du jardinier, tu iras plus vite... — Tu remettras ceci de ma part aux enfants de Madeleine en leur disant que je ne les oublie pas...
Et Léonide tendit dix louis au muet qui les prit en baisant la main de la jeune femme.
Il se rendit ensuite aux écuries et se mit en devoir d'atteler la petite jument à la carriole du jardinier.
Ce dernier lui demanda :
— Pas^erez-vous par la forêt?
Un gebte répondit :
— Oui.
— Alors, prenez la clef des poteaux. — Je vais vous la chercher.
Le jardinier s'éloigna et revint au bout d'une minute apportant une grosse clef, indispensable pour ouvrir les barrières qui ferment certaines avenues.
Jacques Hâbert remercia d'un signe de tête et partit pour Morfontaine.
Retournons au chalet.
Il était trois heures moins un quart.
Léonide quitta son appartement, descendit dans le parc et s'assit sur un banc rustique.
De l'endroit où elle se trouvait placée, elle apercevait la grille et. au delà de cette grille, la route, la forêt, puis, à l'horizon, le viaduc du chemin de fer dominant les étangs de Commelle.
Elle attendit.
La baronne Germaine et Georges de Nerville attendaient de leur côté, très intriguées et très impatients.
A trois heures moins cinq minutes Lucien d'Harblay parut à la grille et entra.
Léonide fit quelques pas au-devant de lui.
— Vous le voyez, madame, — lui dit-il avec émotion, — je vous ai obéi...
— Je vous en remercie, docteur... — répliqua la jeune femme d'une voix tremblante. — Vous montez chez M. de Trêves...
— Oui, madame.
— Aurez-vous la bonté de vous rendre avec lui au. salon, quand je le ferai demander?
— Nous ne vous ferons point attendre...
Lucien trouva Max parfaitement remis, calme, souriant, sans fièvre, et se disposant à faire sa toilette avec l'aide de son valet de chambre.
Léonide avait repris sa place sur le banc rustique.
Au moment où sonnaient trois heures, une voiture s'arrêta devant la grille et le notaire Emile Auguy mit pied à terre.
Madame de Trêves alla rapidement à sa rencontre.
— Exact, mon vieil ami ! — s'écria-t-elle en lui tendant la main.
— Comme un notaire... — répondit-il en riant.
— Tout est prêt?
— Tout.
— Venez...
Et passant son bras sous le bras de M. Auguy, elle lui fit traverser la cour et gravir les marches du perron.
En entendant le bruit d'une voiture, la douairière s'était rapprochée d'une fenêtre.
Elle vit le notaire, le reconnut et fronça le sourcil.
— Que vient faire ici ce personnage? — se demandât-elle. — C'est grâce à lui que l'odieux entêtement de madame Desfontaines a triomphé lors du contrat de mariage de sa fille ! — Cet oiseau de mauvais présage a-t-il donc un rôle dans la surprise que Léonide nous promet?...
Après ce court monologue la vieille dame s'installa dans un fauteuil et prit un journal pour se donner une contenance.
Presqu'en même temps, la jeune baronne franchit le seuil avec M. Auguy.
Celui s'approcha de madame Germaine et, en échange de son salut profond, ne reçut qu'un mouvement de tête sec, sommaire, à peine poli, qu'accompagnait un regard chargé de dédain et de rancune.
Il ne parut du reste en prendre aucun souci.
Léonide frappa sur un timbre et dit au domestique qui se présenta :
— Allez prévenir M. le baron que je le prie de vouloir bien venir me rejoindre. — Vous avertirez ensuite M. de Nerville que je l'attends ici.
— Oui, madame.
Max achevait sa toilette au moment où le valet de chambre s'acquitta de sa mission.
— Léonide me demande... — dit-il joyeusement à M. d'Harblay. — C'est d'un heureux augure pour un mari qui devient amoureux de sa femme... — Descendons vite...
Deux minutes plus tard il entrait au salon avec le docteur, en même temps que Georges de Nerville, un peu plus pâle que de coutume, qui salua M. Auguy comme s'il le connaissait à peine et ne l'avait pas visité la veille.
A la vue du notaire, Max tressaillit de tout son corps.
Une pensée absurde, mais qui n'en était pas moins terrible, lui traversait l'esprit.
Il se souvenait de ce qu'il avait entendu la nuit précédente ; il se demanda si le notaire n'arrivait point au chalet comme fondé de pouvoirs, comme représentant de Léonide ; le mot de séparation vint à ses lèvres
blêmes ; une sensation de froid mortel envahit tout son être.
Cette première impression, si douloureuse et si peu fondée, ne dura d'ailleurs qu'un instant.
La jeune baronne de Trêves vint à lui, lui prit les deux mains et lui dit en souriant :
— Le docteur nous a fermé votre porte ce matin, mon ami... — Je suis heureuse de voir que vous allez complètement bien... — Asseyez-vous là, près de moi, je vous en prie... — Nous avons à causer, non pas longuement ce qui vous fatiguerait, mais sérieusement.