XX XVII
M. de Trêves prit le fauteuil que lui présentait sa femme et se contenta de jeter un coup d'oeil autour de lui.
— Asseyez-vous, docteur, — ajouta Léonide en s'adressant à Lucien. — Vous êtes l'ami delà maison, et à ce titre je désire que vous assistiez à ce qui va se passerici...
Le jeune médecin s'inclina silencieusement et s'assit.
— Mon cher Max, — dit madame de Trêves après un instant de silence, — vous avez compris déjà que cette réunion préparée par moi secrètement a un but sérieux, et quand vous connaîtrez ce but vous me pardonnerez, j'espère, d'avoir agi sans vous consulter...
— Vous êtes pardonnée d'avance... — répliqua le baron souriant, car ces paroles, et surtout l'accent de sa femme, dissipaient ses premières appréhensions.
. Léonide reprit :
— Depuis le fatal accident qui aurait pu vous coûter la vie si la providentielle intervention de notre ami le
docteur Lucien d'Harblay ne vous avait sauvé, j'ai songé à beaucoup de choses graves, intéressant au plus, haut point deux personnes qui vous touchent de près, votre mère et votre cousin...
— Moi ! — s'écria la douairière avec une expression de profonde surprise.
— Moi ! — répéta Georges du même ton.
— Sans doute... — poursuivit madame de Trêves . — Admettons un instant que l'existence de Max eût été brisée parla mort...
— Léonide... Léonide... — interrompit la vieille dame.
— Laissez-moi continuer, ma mère... — Max est guéri... Le docteur m'a répondu de sa vie, et j'ai en M. d'Harblay une confiance illimitée... je puis donc parler librement sans éveiller de mauvais souvenirs...
— Admettons que j'aie eu la douleur de porter le deuil de mon mari, madame la baronne de Trêves aurait pu se trouver réduite à la pension dérisoire que lui assure mon contrat de mariage...
— Je ne me suis jamais plainte de cela, ma fille...
— s'écria madame Germaine en devenant pourpre.
— Je le sais, ma mère, — répondit Léonide avec une conviction apparente que démentait un involontaire froncement des sourcils, — mais moi j'y ai pensé souvent, non seulement pour vous, mais .encore pour mon cher cousin de Nerville...
Georges devint très rouge.
11 allait parler.
La jeune femme ne lui en laissa pas le temps.
— J'ai résolu, — reprit-elle avec vivacité, — j'ai résolu de réparer une faute inconsciente de ma mère qu'aveuglait sa trop grande tendresse pour moi... — J'ai résolu de vous prouver, à vous ma seule famille aujourd'hui, que l'intérêt n'est rien pour moi et que le devoir est tout... — Mon vieil ami, M. Auguy, voudra bien se charger d'exprimer, mieux que je ne pourrais le faire, le reste de ma pensée...
Le notaire prit la parole.
— Vous savez, monsieur de Trêves, dit-il, — que madame veuve Desfontaines a fait insérer dans le contrat de mariage de sa fille une clause qui permet à madame la baronne de disposer sans votre autorisation, de toutes les sommes qui lui arriveront par voie d'héritage.
— Je sais cela, monsieur, — répliqua Max.
— Or, madame de Trêves a recueilli, à la mort de sa mère, une somme restée entre mes mains et qui, grâce à l'accumulation des intérêts, atteint presque maintenant le chiffre d'un million... — A partir d'aujourd'hui, par la volonté de madame de Trêves, cette somme est divisée en deux parts, l'une affectée par acte authentique à servir une rente viagère de trente mille francs à madame la baronne, votre mère...
— A moi ! I — balbutia la vieille dame avec une stupeur parfaitement sincère cette fois et qui allait jusqu'à l'affolement. — Mais je n'avais rien demandé, moi ! ! — Oh! ma fille... ma fille... mon cœur à vous tout entier... à vous toute mareconnaissance...
Et de ses bras tremblants elle entourait Léonide.
— Laissez achever M. Auguy, ma mère, je vous en prie, — fît celle-ci.
Le notaire continua en expliquant que l'autre part servirait à constituer une rente viagère de seize mille francs à M. de Nerville.
— Vous êtes un grand cœur, chère cousine ! !. — dit Georges en prenant la main de Léonide et en la portant à ses lèvres. — J'accepte...
Max avait les yeux pleins de larmes.
— Chère Léonide, — s'écria-t-il à son tour, — vous êtes la meilleure des femmes ? — Je ne me pardonnerai jamais de vous avoir si longtemps méconnue ! — J'étais aveugle et j'étais insensé... Mais la folie se dissipe aujourd'hui... Le voile tombe de mes yeux... Je vous vois telle que vous êtes... je vous apprécie... je vous admire... je vous adore...
Lucien d'Harblay frissonna de la tête aux pieds.
— Comme il va l'aimer !... — se dit-il. — Mes conseils ont porté leurs fruits... — Il ne me reste plus qu'à souffrir en silence... — J'ai fait mon devoir d'honnête homme.
M. de Trêves s'était levé.
Il voulut prendre sa femme dans ses bras et la presser contre son cœur.
Elle le repoussa doucement.
— M. Auguy n'a pas terminé, — fit-elle d'un ton froid.
Tout bas elle pensait :
— Oh! puissance de l'argent!... — Max m'aime à
présent, ou du moins croit m'aimer ! — Trop tard ! . . . — Moi, je ne l'aime plus...
Max éprouva une sensation pénible et, le cœur serré, retourna s'asseoir.
— Yoici les deux actes, — reprit le notaire, — et voici le premier semestre, payable d'avance, dont madame la baronne Germaine et M. de Nerville voudront bien me donner reçu.
— Chère... chère fille... — dit la douairière en se jetant au cou de la jeune femme et en l'embrassant avecune véritable furie de passion, — que de bonheur vous méritez!
— Il ne manquera rien à ce bonheur si je vous vois heureuse, — répliqua Léonide en riant, — et si mon vieil ami, monsieur Auguy, nous fait le vif plaisir de dîner avec nous.
— Je le voudrais, vous n'en doutez pas, — répondit le notaire, — mais...
— Oh ! point d'objections !
— Une seule... — Je dois être de retour à Paris à dix heures.
— Rien de plus facile... — Nous dînerons à six heures et vous partirez d'ici à huit heures précises.
— J'accepte donc...
— Monsieur le docteur, vous serez aussi des nôtres,, j'y compte absolument.
Max coupa la parole à Lucien qui se disposait à. parler.
— Avant de répondre à la baronne, cher docteur,
— dit-il, vous me devez, à moi, une réponse... je l'attends...
M. d'Harblay devint un peu pâle,
— J'ai réclamé le temps de réfléchir... — murmura-t-il.
— Vos réflexions doivent être faites..." — Répondez tout de suite, je vous en prie...
— De quoi s'aghVil donc ? — demanda Léonide.
— D'une chose à laquelle je tiens beaucoup, pour toutes sortes de raisons... — Le docteur m'a sauvé la vie... Je n'aide confiance qu'en lui... Quand il est près de moi je me porte mieux... — Je l'ai engagé à devenir mon médecin particulier et à venir habiter le chalet.
Léonide crut qu'elle allait défaillir en entendant ces mots.
— Habiter le chalet... — balbutia-t-elle.
— Avec madame d'Harblay, sa mère... — Ai-je eu tort?
Léonide ne répondait pas.
— Vous avez eu cent fois raison ! — s'écria la douairière avec un enthousiasme de commande. — C'est une heureuse pensée et j 'y applaudis de toutes mes forces. . .
— Ici ! — se disait Georges de Nerville. — Ah ! jamais, par exemple ! — Il m'empêcherait d'agir...
— Est-ce que vous me désapprouvez, chère amie? — demanda tout bas Max à sa femme.
La jeune baronne fit appel à toute sa force, à tout son courage, et répondit à haute voix :
— Je vous approuve, mon cher Max, de mettre vo
tre confiance entière en M. d'Harblay qui la mérite... Mais, ce que vous attendez de lui, peut-il vous raccorder?...
— Pourquoi non ?
— Songez donc qu'en l'immobilisant près de vous, vous arrêterez l'essor d'un savant à qui l'avenir est ouvert, et qui d'un coup d'aile sans doute atteindra les sommets... — Je sais que le docteur pousse l'abnégation et le dévouement jusqu'à l'héroïsme... — C'est à lui de juger s'il est prêt à faire tous les sacrifices imposés par la charge que vous voudriez lui voir accepter...
L'intonation de Léonide avait souligné en quelque sorte ces derniers mots.
— C'est à lui déjuger s'il est prêt à faire tous les sacrifices imposés par la charge que vous voudriez lui voir accepter.,,
Lucien avait compris.
Pour lui cette phrase signifiait clairement :
— Aurez-vous le courage de vivre auprès de moi et de forcer votre amour au silence.
— Eh ! bien oui, — se dit-il, — j'aurai ce courage...
— La voir sans cesse et veiller sur elle, ce sera du bonheur encore...
Puis, tout haut :
— Que votre volonté soit faite, monsieur le baron... Vous pouvez compter sur moi...
— Merci, cher docteur ! merci cent fois ! — dit Max
— ah ! vous me rendez bien heureux ! — Il me semble
que je viens de signer avec la vie un bail de quatrevingt-dix-neuf ans !...
Léonide appuya l'une de ses mains sur son cœur dont les battements l'étouffaient.
Le notaire avait l'habitude de regarder de près les petits mystères de la vie parisienne où la galanterie sous toutes ses formes tient une grande place.
Par profession et par goût il était observateur ; aussi, voyant Léonide trembler, pâlir et rougir tour à tour, il se dit :
— L'amour est là...
— Quand vous installerez-vous, cher docteur? — reprit Max en se frottant les mains.
— A la fin de la semaine...
— Bravo!... — Et vous dînez aujourd'hui avec nous...
— Je dois, hélas ! accueillir cette gracieuse invitation par un refus... J'allais le dire à madame la baronne tout à l'heure...
— Un refus I . . . — Pourquoi ?
— J'ai trouvé tantôt, en rentrant chez moi, une lettre d'un de mes confrères de Senlis qui me prie de l'assister, ce soir, dans une opération qu'il doit faire à Pontarmé... Or, entre médecins, un service de cette nature ne se refuse pas.
— A quelle heure l'opération?
— Notre rendez-vous est pour six heures... le moment précis où vous vous mettrez à table...
— Alors, vous allez partir?
— Dans cinq minutes... — Je m'arrêterai un instant
MADAME DE TRÊVES i<>
a Montgrésin où j'ai quelqu'un à voir, et de là je gagnerai Pontarmé...
— A pied ?
— Oui.
— Mais c'est très loin !
— Je suis bon marcheur et j'ai l'habitude des Iongués courses.
— Et, pour revenir ?
— A pied, comme pour aller..
— En pleins bois?...
— Je connais les chemins comme le premier garde venu.
— La nuit?...
— Qu'ai-je à craindre de la nuit? — Je n'ai pas d'ennemis, et le porte-monnaie d'un médecin de campagne ne tente point les voleurs...
— Eh! ne plaisantons pas!... Vous êtes mon bien... Vous êtes ma chose... Vous m'appartenez ! !... N'allez pas vous faire envoyer une balle par un braconnier que vous dérangeriez dans sa chasse clandestine !...
— Soyez sans crainte...
Léonide intervint.
— Je ne suis guère plus rassurée que Max... — ditelle. — Ce que vous voulez faire est fort imprudent... — Je vais donner l'ordre d'atteler pour vous conduire.
— Gardez-vous en bien, madame... c'est absolument inutile.
— Qu'on envoie au moins une voiture vous prendre à Pontarmé... — ajouta la baronne Germaine...
— A quoi bon? — Sais-je à quelle heure je serai libre... — A minuit peut-être.
— Raison de plus... — La voiture vous attendra.
— Je vous remercie mille fois, mais je préfère revenir à pied.
— En présence d'une résolution si carrément prise, je n'ose insister... — dit Max. — Agissez donc à votre fantaisie, cher docteur, et souvenez-vous que je vous attends dans la matinée de demain.
— Je ne me ferai point attendre...
Lucien serra la main du baron, s'inclina profondément devant Léonide et devant la douairière, salua Georges et le notaire et sortit.
M. de Nerville alla s'habiller pour le dîner et s'enferma dans sa chambre.
— Voilà donc l'avenir assuré ! — murmura-t-il en tirant de sa poche l'acte en bonne forme qui lui avait été remis par Emile Auguy. — Voilà ce lambeau de fortune que je voulais posséder avant d'agir...
» En voyant arriver le notaire àl'improviste, j'ai eu peur un instant qu'il ne vînt poser les préliminaires d'une séparation de corps, avant d'avoir pris soin de nous garer, ma tante et moi, contre les éventualités fâcheuses... — Heureusement il n'en était rien... — Maintenant, .vienne la séparation, elle ne peut plus rien entraver; seulement mon cousin Max, qui commence à aimer sa femme, luttera de toutes ses forces et sera soutenu par ce médecin maudit que je voudrais voir à tous les diables et qui compte s'installer ici... — Tonnerre ! il ne manquerait plus que cela !... — J'y
mettrai ordre!... — Quel est donc ce papier mystérieux que Max lui a remis ce matin? — J'ai beau chercher, je ne devine pas, mais j'ai intérêt à le savoir et je le saurai!...
» Vous êtes l'ennemi, monsieur le docteur Lucien d'Harblay !... — Eh! bien, tant pis pour vous!... — Demain, je ne vous craindrai plus !...
M. de Nerville mit sous clef le titre qui lui constituait une rente viagère, et l'argent qu'il venait de recevoir, puis il entra dans son cabinet de toilette.
Le cousin de Max n'avait point au chalet de domestique particulier, et vivait chez son parent comme un simple invité. — Une fois la nuit venue et son lit découvert, personne ne s'occupait de lui.
Il ouvrit une grande armoire servant de garderobe. — Un costume de chasse en velours à côtes de couleur feuille morte s'y trouvait accroché à un porte-manteau. — Il disposa pour le compléter une paire de souliers à fortes semelles, des guêtres, un chapeau de feutre mou à larges bords, une chemise de flanelle brune et un foulard pouvant servir de cravate.
Ceci fait, il s'habilla correctement pour le dîner, referma l'armoire et descendit.
L'horloge du chalet allait sonner cinq heures.
M. de Nerville gagna le parc et suivit un chemin
ombragé conduisant à la muraille de clôture du côté du nord.
Là se trouvait un tir au pistolet et à la carabine fort bien organisé.
Le petit pavillon situé en tête de ce tir n'était meublé que de quelques chaises, et d'une table supportant des cartouches à balle de différents calibres.
Un râtelier d'armes fixé à la muraille contenait des pistolets, des revolvers, des fusils, des carabines, de modèles variés et sortant des meilleures fabriques de France et de l'étranger.
Georges s'approcha du râtelier et mit la main sur un rifle américain de petit calibre.
Il en fit jouer la batterie à plusieurs reprises.
— Arme excellente ! — murmura-t-il. — Et ça ne fait guère plus de bruit qu'une carabine de salon...
Parmi les cartouches répandues sur la table, Georges en choisit une, chargea le rifle, l'appuya au mur, prit un morceau de craie "blanche dans une sébile, se dirigea vers la plaque de tir dont le point central était à peine visible, l'élargit avec sa craie, revint au pavillon et, muni du rifle, se plaça juste à cent mètres du but, éleva son arme, épaula, visa pendant deux secondes et pressa la détente.
Une détonation grêle retentit.
Georges abaissa son rifle et regarda la plaque.
Une tache grisâtre se voyait sur le noir, à dix centimètres environ du point central.
Le jeune homme fit une grimace très prononcée.
— Ai-je perdu mon coup d'œil ? — se demanda-t-il,
— ou l'agitation de mes nerfs est-elle cause de ma maladresse?...
Il rechargea vivement et reprit sa place de tir.
Une nouvelle détonation se fit entendre.
Cette fois le coup d'oeil était redevenu juste, ou les nerfs s'étaient calmés.
La balle avait fait mouche, en plein centre.
— Parfait ! — murmura-t-il avec un sourire. En même temps une voix disait derrière lui :
— Joliment tiré, cousin!... Mes compliments! Georges se retourna, contrarié d'être surpris, quoi-
qu'en somme le fait de s'exercer au tir fût la chose du monde la plus naturelle.
— Tu étais là, Max... — fit-il.
— Oui, avec ces dames et M. Auguy, depuis un instant... — Nous te regardions sans rien dire...
— Et nous admirions votre adresse, — ajouta Léonide. — Mon cousin, chargez-moi ce rifle, je vous prie... — Je veux voir si je me souviens encore des leçons de Max...
— Le rifle sera trop lourd... — répliqua M. de Nerville.
— Eh ! bien, ma carabine Flobert...
— Et le rifle pour moi... — dit Max.
- — Êtes-vous bon tireur, monsieur le baron ? — demanda le notaire.
— Tireur passable habituellement, mais aujourd'hui, n'ayant qu'un bras disponible, je serai sans le moindre doute d'une maladresse effroyable...
Georges apporta le rifle et la carabine.
Léonide épaula, visa et fit feu.
La balle atteignit la plaque, mais avec un écart de près de cinquante centimètres.
— Je serais un adversaire peu redoutable dans un duel ! — s'écria-t-elle en riant.
Max, tirant d'une seule main, logea sa balle à quatre centimètres tout au plus du point central.
Georges, décidément très fort, fit mouche trois fois de suite, couvrant ses coups.
M. Auguy voulut tirer aussi, mais son inexpérience était absolue et le hasard le servit mal; — ses balles n'atteignirent point la plaque.
Bref, chacun fit parler la poudre jusqu'au moment où la cloche du chalet annonça le dîner.
On se mita table.
Le notaire devait partir à huit heures.
Max essaya vainement de le retenir. — Le devoir professionnel nécessitait son retour à Paris, et à l'heure dite il monta dans la voiture qui devait le reconduire à la gare.
Le ciel était devenu très sombre.
Des rafales incessantes, précurseurs d'un violent orage, tordaient les cimes des arbres et passaient dans les branchages avec des sifflements lugubres.
La température, assez chaude tout le jour, avait baissé de plusieurs degrés.
— J'ai vraiment froid... — murmura Max en rentrant après avoir reconduit M. Auguy jusqu'au perron. — Il a déjà plu quelque part, et les cataractes du ciel s'écrouleront cette nuit sur la forêt de Chantilly... —
ii. 2
JMon pauvre docteur sera trempé jusqu'aux moelles... — Il me manque, ce cher Lucien d'Harblay...
— Tu ne te trouves pas souffrant? — demanda la douairière.
— Non, mais glacé, et très fatigué...
— Il faut aller prendre du repos, cher enfant... — Le docteur te l'ordonnerait s'il était ici.
— Et je vais le faire comme s'il me l'ordonnait. .. — Je me sens oppressé... — Je suis inquiet sans savoir pourquoi... — Léonide, mon amie, voulez-vous m'accompagner jusqu'à ma chambre...
— De tout mon cœur...
IMax embrassa sa mère, serra la main de M. de Nerville, et sortit en s'appuyant au bras de la jeune baronne.
— Serait-il devenu vraiment amoureux de sa femme? — demanda la douairière à son neveu quand elle se trouva seule avec lui.
— On le croirait, ma tante...
— Eh !> bien, tant mieux, après tout... — Léonide s'est bien conduite avec nous, et si Max se décide à la rendre heureuse il aura raison... — Est-ce ton avis?
— Oui, ma tante,.. — répondit Georges d'un ton vaguement railleur.
— Bonsoir, mon neveu...
— Bonne nuit, ma tante...
Puis la douairière et M. de Nerville se séparèrent pour gagner leurs appartements respectifs, tandis que Léonide assistait au coucher de Max qu'agitait un frisson avant-coureur de la fièvre.
Aussitôt remonté chez lui, Georges alluma une lampe, passa dans son cabinet de toilette, se déshabilla rapidement et revêtit le costume de chasse que nous l'avons vu préparer avant le dîner.
Il boucla les guêtres sur les gros souliers, noua le foulard autour de son cou, enfonça le chapeau de feutre mou sur sa tête et retourna dans sa chambre.
Là, il plaça la lampe sur la table de nuit, au chevet de son lit, baissa la mèche de manière à ménager la clarté, accrocha à Tune des boutonnières de son gilet sa chaîne de montre soutenant quelques breloques d'une certaine valeur artistique.
Le cadran de la pendule indiquait huit heures et demie.
M. de Nerville, rendu à peu près méconnaissable par son changement de costume, mit une clef dans sa poche et se dirigea vers la porte aboutissant au couloir que nous l'avons vu suivre la veille, quand il conduisait le notaire chez Léonide de Trêves.
Il longea ce couloir, descendit par un escalier de service et ouvrit une petite porte donnant sur le parc.
A peine dehors il dut porter vivement sa main à sa tête pour retenir le chapeau qu'une rafale de vent me. naçait d'enlever.
Il le maintint en l'enfonçant presque jusqu'aux yeux.
La bourrasque continuait avec frénésie, entrechoquant les arbres, brisant les rameaux, secouant les cheminées du chalet, faisant claquer les volets mal assujettis des maisons de Lamorlaye.
Le ciel était noir comme de l'encre.
Pas une goutte de pluie ne tombait cependant.
L'atmosphère devenait de plus en plus froide.
— Inutile d'assourdir le bruit de sa marche I... — murmura Georges. — Par un pareil sabbat, on n'entendrait pas Dieu tonner !...
Il traversa le parc, se dirigea vers le pavillon du tir, y pénétra, fit craquer une allumette-bougie, prit le rifle qu'il mit en bandoulière, plusieurs cartouches qu'il glissa dans l'une des poches de son pantalon, sortit et gagna la porte, connue de nos lecteurs, qui du parc conduisait en pleine forêt.
Il ouvrit cette porte avec la clef dont il s'était muni, la referma et se trouva sous bois.
Georges, aussi bien que Lucien d'Harblay et que les gardes, connaissait toutes les allées, tous les routins, toutes les sentes, tous les layons du bois.
Sans une seconde d'hésitation, malgré l'épaisseur des ténèbres, il marcha d'un pas rapide et se trouva bientôt au bord de la route de Chantilly, route qu'il fallait traverser pour gagner les étangs et le bois de Commelle, but de sa course nocturne.
Courbé sous le taillis comme un braconnier à l'affût, immobile et l'oreille au guet au bord du fossé, il attendit quelques instants afin de s'assurer qu'aucun piéton, aucune voiture, ne suivaient la route, et qu'il ne pourrait faire aucune rencontre compromettante.
Solitude absolue. — Point d'autre bruit que celui du vent.
M. de Nerville, rassuré, se redressa et franchit le fossé.
En quelques secondes il fut dans la prairie bordée de saules qui s'étend de la route au viaduc.
Il ne marchait pas, il courait.
Le vent du nord le cinglant en plein visage rougissait ses joues et remplissait ses oreilles de mugissements de grandes eaux.
Par instants les rafales le contraignaient à reculer.
Enfin il atteignit le viaduc, puis le bord des étangs.
Le plus court était de passer devant la maison du garde Brigard, mais un des chiens aurait pu donner l'éveil.
Georges préféra faire un détour et gagna la rive opposée des étangs, rive boisée, s'adossant à des escarpements couverts de fourrés.
Il suivit cette rive jusqu'à la chaussée qui sépare le premier étang du deuxième.
Au bout de cette chaussée il fit halte.
— Voilà le chemin que le docteur prendra certainement pour retourner à Goye... — se dit-il ; — c'est le plus direct et le plus facile... — Ce n'est pas ici que je l'attendrai, mais c'est d'ici que je partirai, afin d'être bien sûr qu'il ne m'échappera point...
Ceci fait il se remit en marche, longeant cette fois la rive droite des étangs.
Les étangs de Commelle se divisent en quatre parties, séparées par trois grandes chaussées garnies, de chaque côté, de barrières en bois peint.
Arrivé à la troisième, Georges fit halte de nouveau.
En face de la chaussée, à droite, se trouvait une
longue allée montueuse, fermée par une barrière et bordée d'arbres séculaires.
— Il pourrait aussi prendre ce chemin-là... — se dit le guetteur nocturne. — Voici le point précis où je dois l'attendre... — Il passera ici, c'est certain, soit en suivant larive, soit en débouchantde cette chaussée, soit en voulant gagner la route de la gare d'Orry...
M. d.3 Nerville passa entre les barrières, monta la route, gravit le talus gazonné de droite et 'se trouva dans une petite clairière sur une élévation permettant à sa vue de planer, jusqu'à une distance de cent pas au moins, sur les trois points qu'il venait d'indiquer.
— Je serai bien ici... — reprit-il. — Si l'eau vient à tomber pendant que je suis en faction, voilà un hêtre de forte taille qui me servira de parapluie. — Mettonsnous en mesure...
Fouillant alors sa poche il y prit une cartouche et chargea son rifle, sans s'apercevoir qu'une seconde cartouche tombait sur le gazon.
En ce moment une rafale lui apportait les tintements de l'horloge d'un village voisin.
Il compta dix coups.
— Je suis en avance... — murmura Georges — ce médecin a dit que peut-être il ne serait pas libre avant minuit... — Je vais me morfondre en l'attendant. Il est à Pontarmé pour une opération... — Si je savais en quelle maison, j'irais guetter sa sortie, je suivrais sa piste jusqu'au sentier qui des carrières de Montgrésin vient ici par une ligne droite... — Certain de ne point laisser échapper mon gibier je prendrais cette
jerazs épier du côté de P0Df? b'era moi°* l°ngue... **te le viUage avant Îuef y ™ " ~ * ^ ^^ sur la route, j'entendraT es n" W\'ele'e,,Conta«' rebrousser chemin et à ven! T J° D'aurai ^
* «*» se disposait à pa/tl "^ ^ P°Ste-
Soudain il tressaillit
Un bruit venait de retenti- ■ j^te au-dessous de lui * Chemin des étangs,
M. de Nerville saisit son rifle et l'arma lentement.
Ses yeux tentaient de percer les ténèbres.
Ses oreilles tendues épiaient, au milieu du fracas de la tempête, les moindres sons révélant l'approche d'un être vivant.
Il entendit tout à coup une respiration ou plutôt une aspiration bruyante, puis une sorte de bramement entrecoupé.
— Que diable est-ce là? — se demanda-t-il.
Le sol caillouteux de la route retentit sous des pas rapides, mais ce n'étaient point des pas d'hommes.
A trente mètres du guetteur les étangs, dont les eaux moutonnaient sous les rafales, formaient une bande claire entre le ciel noir et la terre brune.
Sur cette ligne se profilèrent deux silhouettes, et Georges reconnut un cerf et une biche d*e grande taille qui venaient boire aux étangs.
— Le beau dix-cors ! — murmura-t-il en ajustant par un mouvement instinctif de chasseur, mais sans la moindre intention de tirer.
Au bout d'une seconde il abaissa son rifle en ajoutant :
— Je ne pourrais viser ainsi dans les ténèbres... je ne vois pas le guidon de mon arme... — Il faut obvier à cela...
Georges tira de l'une de ses poches un carré de papier blanc.
Il se servit de son canif pour y découper un petit disque de la largeur d'un pain à cacheter, et il plaça ce disque au bout de son rifle, le faisant entrer dans le guidon de cuivre, très saillant comme celui de presque toutes les armes de fabrication américaine.
Ensuite il ajusta de nouveau, non plus le cerf qui venait de disparaître avec sa compagne, mais une tige d'arbre qui se dessinait sur la ligne claire.
— Voilà qui est bien... — se dit-il. — Par bonheur j'y ai pensé en temps utile... Maintenant ce bon docteur sera servi à son souhait...
Pour aller directement au centre du village de Pontarmé, il suffisait à Georges de s'engager sur la chaussée du troisième étang et de suivre la route directe qui, faisant face à son point de départ, aboutissait au Carrefour de la Table.
Depuis le carrefour une route pavée, toujours en plein bois, aboutissait au village.
Georges traversa la chaussée et fit halte en se disant :
— Ge cher docteur a parlé de passer par Montgrésin... c'était donc sa route directe... — Il reviendra en coupant au court par le plateau... — La logique
me crie de prendre à gauche... — Que ma bonne étoile me conduise!...
Le guetteur nocturne suivit en effet la rive gauche du quatrième étang et marcha jusqu'à l'entrée des carrières de Commelle dont les abords sont fort dangereux pour qui ne les connaît pas, mais il les connaissait bien.
Il gravit un sentier conduisant au plateau des carrières et arriva en vue du hameau de Montgrésin.
Le vent continuait à souffler en foudre ; le ciel était cependant un peu plus clair car, en balayant les nuages comme une bande de cavaliers en déroute, l'ouragan empêchait la pluie de tomber.
A Montgrésin les maisons étaient closes et les lumières éteintes.
Une seule fenêtre dans le hameau restait éclairée.
C'était celle de la chambre de Mariette Mutel à. l'Hôtel de la Cloche-d'Or.
En voyant cette fenêtre d'où s'échappait une lueur pâle, Georges sourit.
— L'Écureuil ne se doute guère que je suis là, — se dit-il, — et que je vais au-devant de son cher Lucien d'Harblay...
Après cette réflexion il traversa la route et prit le chemin de traverse aboutissant au bas de Pontarmé.
Onze heures sonnaient au loin.
M. de Nerville marchait vite.
Brusquement il fit halte et prêta l'oreille.
Le vent qui le frappait en pleine figure lui apportait un bruit de pas.
Il se jeta dans le fourré bordant la route et il écouta de nouveau, mais n'entendant plus rien il poursuivit son chemin et fut bientôt à Pontarmé, gros village construit sur deux lignes qui bordent la route de Senlis.
Un murmure de voix arriva jusqu'à lui.
Deux hommes, rasant les maisons pour éviter le mieux possible les bourrasques, venaient de son côté.
— C'est égal, — disait l'un de ces hommes, — les médecins ont eu beau faire l'opération, notre pauvre cousin n'en reviendra pas... — C'est trop dur, une jambe coupée en haut de la cuisse...
— Qu'est-ce que tu veux... — Il serait peut-être plus heureux au cimetière, bien tranquille, qu'avec une jambe de bois !... — Ça ne serait guère commode, sais-tu, une jambe de bois, pour aller bûcheronner en forêt...
— Ah ! mais non ! ! — Bonsoir, cousin...
— Bonne nuit, cousin...
Les deux hommes se séparèrent après un échange de poignées de main, et gagnèrent des ruelles latérales où se trouvaient leurs demeures respectives.
Georges n'avait pas perdu un mot du dialogue que nous venons de reproduire.
— Ils viennent de chez l'opéré, — se dit-il, — et ils sortaient de l'une de ces maisons...
Cinquante pas plus loin M. de Nerville vit des rayons lumineux filtrer entre des volets mal joints, — en même temps il entendit des sanglots, puis une voix suppliante.
— Mes braves docteurs, ne l'abandonnez pas encore... — criait cette voix. — Restez, je vous en prie... Peut-être que vous le sauverez...
— Ne vous désolez pas, ma chère dame... — répondit-on. — Rien n'est désespéré, je vous assure... l'opération a parfaitement réussi.
— Ce n'est point l'organe de M. d'Harblay... — pensa Georges, ce doit être le collègue de Senlis...
Il ne se trompait pas.
Le médecin poursuivit :
— Les premiers, résultats sont satisfaisants et notre présence chez vous cette nuit serait absolument inutile... — Nous reviendrons demain, mon confrère et moi, et nous confirmerons l'espoir que nous vous donnons aujourd'hui.
— Que le bon Dieu vous entende et qu'il vous exauce ! I — sanglota la paysanne.
— Courage et confiance, ma chère madame Petit... — fit une autre voix.
— Cette fois c'est Lucien d'Harblay qui a parlé... «r— pensa Georges.
— Au revoir... à demain... — reprit à l'intérieur le médecin de Senlis.
— Ils vont partir, — se dit le cousin de Max.
Et, après avoir jeté autour de lui un coup d'œil rapide, il s'éloigna de quelques pas et se blottit dans un enfoncement, entre deux maisons.
La porte de la demeure où l'opération venait d'avoir lieu s'ouvrit pour laisser sortir les docteurs, et se referma derrière eux.
— Nous nous retrouverons ici demain matin à dix heures, n'est-ce pas, mon cher d'Harblay? -7- fit le médecin de Senlis.
— C'est entendu...
— M'accompagnez-vous jusqu'à l'auberge ou j'ai laissé ma voiture?
— Oui... — Je prendrai la route de la Table pour retourner à Goye... — C'est peut-être un peu plus long, mais nous sommes menacés d'un déluge et le chemin est plus facile...
Les deux hommes remontèrent en causant la grande rue du village.
Georges avait entendu.
— Parla route delà Table... — murmura-t-il. — Donc il prendra la troisième chaussée des étangs pour gagner la gare d'Orry... — Je serai là-bas avant lui...
Dès qu'il n'entendit plus les pas des médecins, il s'élança sur la route qu'il avait suivie pour venir à Pontarmé.
Nous laisserons le misérable retourner à l'endroit où nous l'avons vu mettre en joue le cerf dix-cors, et nous rejoindrons Lucien d'Harblay.
Le jeune docteur, en quittant le chalet de Lamorlaye, sentait son cerveau vide comme celui d'un homme qui sort d'une longue maladie.
Tout ce qu'il venait de voir et d'entendre produisait sur lui une telle impression qu'il avait à peine la force de rassembler ses idées confuses.
Le soleil était encore assez haut à l'horizon, il gagna un chemin couvert pour se rendre à Montgrésin. 11. 3
Le grand air, la solitude absolue, la saine odeur des bois le calmèrent peu à peu et le remirent en possession de son sang-froid.
Sous l'influence de la fièvre qui fouettait son sang dans ses veines il marchait vite à son insu, et tout en marchant il balbutiait :
— Cette jeune femme est héroïque... — Elle m'aime, je l'ai bien vu, et elle sait que je l'adore, mais elle a compris qu'elle n'avait rien à craindre de moi, que je la respecterais... — Elle a suivi mes conseils... Elle s'est fait des amis de ces gens qui la détestaient... Elle retrouvera le calme... la paix de l'intérieur... l'amour du mari dont je vais devenir l'inséparable... de l'homme auquel j'ai dit: — Votre devoir est d' aimer ^madame de Trêves... Il l'aime !... Cet amour qui sans moi n'existerait pas me brise le cœur... et cependant j'ai consenti à vivre dans cette maison où chaque jour, chaque heure, chaque minute, me réservent une souffrance!... J'ai consenti à veiller sur un homme pour qui je n'ai que haine et mépris, mais que j'ai vu prêt à se tuer si je refusais... — Le laisser mourir, c'était rendre la liberté à madame de Trêves, mais Je forcer à vivre, c'était mon devoir... — Je l'ai fait... — Je le ferai... — Le devoir avant tout!...
Lucien d'Harblay porta la main à ses yeux mouillés de larmes; au bout d'un instant il ajouta:
— Heureusement elle ne l'aime pas... Elle ne l'aimera jamais!... — Elle ne peut pas l'aimer, puisqu'elle m'aime...
MADAME DE TRÊVES 3i>
Ensuite il ne parla plus ; — augmentant encore la vitesse de sa marche il se dirigea vers Montgrésin, atteignit le hameau et entra dans la salle basse de Y Hôtel de la Cloche- d'or.
— Comment, c'est vous, monsieur le docteur? — s'écria madame Daval.
— Oui, ma chère dame... — Je dois être à six heures à Pontarmé... — Servez-moi, je vous prie, ce que vous aurez de prêt... — Un morceau de viande froide, une omelette, n'importe quoi... — Je monte chez mademoiselle Mutel... — Faites-moi prévenir quand mon couvert sera mis...
— Dans cinq minutes alors.
Lucien gravit l'escalier du premier étage et frappa doucement à la porte de l'Ecureuil.
— Entrez I — cria Mariette.
Il ouvrit.
Assise auprès d'une table, la jeune femme écrivait.
En voyant M. d'Harblay elle quitta sa chaise et fit quelques pas à sa rencontre en boitant tout bas.
Lucien lui prit la main pour la soutenir.
— Cher docteur, comme c'est gentil à vous d'être venu!... — dit-elle. — Cela me fait grand plaisir, pour deux raisons.
— Lesquelles?
— D'abord votre bonne visite me dispense d'achever a lettre que je vous écrivais, un monument de gratitude... et de fautes d'orthographe...
— Et ensuite?
— Elle m'évite le crève-cœur de quitter la Cloched'or sans vous serrer la main...
— Vous quittez la Cloche d'or?.., — répéta Lucien.
— Demain, pour aller prendre possession de ma librairie, à Chantilly...
— C'est juste... — Je n'y pensais plus...
— Aviez-vous de même oublié vos honoraires ?
— Quels honoraires?
— Ceux que je vous dois pour tous vos bons soins... — La lettre qu'on aurait portée chez vous dans la soirée vous priait de fixer le chiffre de ma dette... — Fixez-le tout de suite...
— Ma chère enfant, — fit le docteur, — vous avez eu assez de confiance en moi pour me dire quel avenir vous était réservé si personne ne vous venait en aide... — Un ami est venu... — Vous avez désormais un abri certain, une existence assurée, mais peu d'argent... c'est de vous-même que je tiens ce détail...
— Pas beaucoup d'argent... c'est vrai... pas le moindre million en or vierge...
— Donc la plus simple prudence exige que vous gardiez par devers vous un capital modeste, au moment où vous pouvez en avoir besoin pour faire face aux éventualités du commerce...
Mariette Mutel regarda Lucien.
— C'est-à-dire que vous me faites crédit?... — lui dit-elle avec émotion. — Vous m'accordez le temps nécessaire pour vous payer?...
— Ce n'est pas cela du tout. ..
— Qu'est-ce donc?
— Je veux être pour une petite part dans votre prospérité à venir, que personne ne souhaite plus sincèrement que moi, je l'affirme... Vous ne me devez rien...
Mariette remua les lèvres sans pouvoir prononcer un mot.
La pauvre fille sentait vibrer toutes les fibres de son cœur qu'elle croyait mort.
Ainsi cet homme qui l'avait soignée, qui l'avait sauvée, qui avait veillé près d'elle, qui lui avait fourni des médicaments pendant trois mois, qui avait acheté pour elle, à Paris, ces béquilles qu'elle appelait des jambes de rechange, cet homme s'intéressait à elle plus qu'un vieil ami ; il lui venait généreusement en aide ; il ne voulait rien accepter.
Pendant quelques secondes Mariette resta sans voix. — Une émotion violente lui serrait la gorge.
Enfin elle saisit une des mains du docteur, et sur cette main appuya ses lèvres en pleurant.
— Ah! vous êtes bon, vous... — balbutia-t-elle ensuite.— Je serai reconnaissante, allez!... toute ma vie... toute ma vie...
— Ne parlons pas de cela, mon enfant, et soyez heureuse...
— C'est vous qui le serez, docteur... c'est vous qui méritez de l'être...
Lucien poussa un long soupir.
Mariette, étonnée, le regarda.
Elle allait le questionner peut-être, mais la servante cria à travers la porte :
— Votre dîner est prêt, monsieur le docteur...
— Bien, j'y vais.
— Vous dînez ici? — demanda Henriette.
— Oui, en toute hâte... — Je dois être à Pontarmé à six heures... — Au revoir, chère enfant...
— Au revoir, docteur... — Vous me promettez d'entrer dans mon magasin la première fois que vous viendrez à Chantilly ?...
— Je vous le promets... — à bientôt...
— A bientôt, et merci encore...
Lucien serra la main de Mariette et se retira.
Le couvert était mis dans la salle basse.
Lucien d'Harblay dîna rapidement et prit ensuite le chemin de Pontarmé.
A six heures précises il arrivait à l'auberge où son confrère de Senlis lui avait donné rendez-vous.
De l'auberge ils se rendirent tous deux chez Petit, un bûcheron à qui la chute malencontreuse d'un arbre qu'il abattait avait broyé la jambe.
Ce Petit était le propriétaire du chien que nous avons vu mordre Max de Trêves au début de ce récit.
Le malheureux souffrait le martyre et geignait, étendu sur son lit, entouré de sa femme et de ses enfants pleurant à chaudes larmes.
Les médecins le réconfortèrent de leur mieux par de bonnes paroles, et commencèrent l'opération longue et douloureuse à laquelle nous nous garderons bien de faire assister nos lecteurs.
Nous savons que cette opération, quoique pratiquée dans les circonstances les plus graves, avait pleinement réussi ; nous avons vu les médecins se séparer,
et Georges de Nerville rebrousser chemin pour aller se mettre à l'affût.
La tourmente nocturne n'avait point diminué.
Le vent soufflait toujours en foudre, mais maintenant il fouettait les épaules du cousin de Max au lieu de lui cingler le visage.
De gros nuages, lancés au galop comme des escadrons de cavalerie, voilaient parfois pendant plusieurs secondes le disque échancré de la lune. — Les alter-, natives de nuit profonde et de clarté pâle, se succédant, donnaient à la forêt un aspect quasi fantastique.
En de certains endroits abrités par quelque monticule, les coups de vent se faisaient peu sentir. — En d'autres, au contraire, les vieux arbres géants craquaient, prêts à se rompre.
Georges arriva aux étangs.
Le lieu lui parut plus sinistre que lorsqu'il s'en était éloigné.
La lune, quand elle se montrait entre les nuages, pareille à un navire échoué sur des écueils, argentait la crête de petites lames courtes et serrées et en faisait jaillir des lueurs phosphorescentes.
Puis, tout à coup, le ciel, la terre et les eaux redevenaient noirs. — Les ajoncs semblaient gémir en se courbant ; — on eût dit que du fond des eaux sortaient des plaintes et des sanglots.
M. de Nerville avait peine à se défendre d'un sentiment de vague effroi.
Il marcha plus vite et il atteignit l'allée montueuse
qui de la troisième chaussée conduisait à la gare de Chantilly.
Là il s'arrêta, s'adossa au gigantesque tronc du hêtre entrecroisant au-dessus de sa tête ses rameaux luxuriants et il attendit, les yeux fixés sur la chaussée de l'étang, tantôt éclairée, tantôt dans l'ombre.
La poitrine du misérable était oppressée, sa respiration sifflante; — cependant il ne tremblait point; — l'action infâme qu'il allait commettre ne lui faisait pas peur.
Dix ou douze minutes s'écoulèrent.
Dégagée momentanément de tout nuage, la lune étendait un glacis blanc sur les bords de l'étang et sur la chaussée.
Georges entendit un pas rapide frappant le sol.
Il aperçut une forme humaine à deux cents pas de lui.
— C'est l'homme.. . — murmura-t-il sans la moindre émotion.
Et il épaula son rifle, laissant le voyageur nocturne arriver à bonne distance.
M. de Nerville ne se trompait point.
C'était bien en effet le docteur Lucien d'Harblay qui retournait à Coye en luttant de son mieux contre le vent.
Dans l'endroit découvert où il se trouvait les rafales gênaient sa marche et le faisaient chanceler.
C'est à peine si, tenant le milieu de la chaussée, il pouvait c'onserver son équilibre.
Marchant un peu courbé, il arriva à cent pas environ du guetteur.
Un éclair illumina les fourrés ; — une détonation sèche retentit.
Lucien d'Harblay s'arrêta court, porta ses deux mains à sa tête, tourna sur lui-même et s'abattit lourdement.
Au loin un dernier écho répéta la détonation du rifle, puis on n'entendit plus rien que le fracas de la tempête.
Georges n'avait fait aucun mouvement.
Une fumée légère sortait encore du canon de son arme.
Les yeux tournés vers le bord de l'étang il regargardait et il écoutait à la fois.
— Plus rien... — murmura-t-il tout bas au bout de quelques secondes. — Il ne bouge pas... — J'ai touché lebut...
Il attendit encore un peu cependant, puis il s'élança sur la route.
Un instant il fut arrêté par une branche flexible qui s'était prise dans les breloques de sa chaîne démontre, mais il se dégagea du fragile obstacle et se dirigea vers la berge.
Au milieu de la chaussée le corps était étendu et ne donnait aucun signe de vie.
Georges s'en approcha avec précaution.
A trois pas il fît halte.
Lucien d'Harblay paraissait bien mort.
L'assassin marcha jusqu'à lui, posa son rifle à terre,
MADAME DE THÈVES 47
s'agenouilla presque et fouilla de la main les vêtements du docteur, cherchant la poche de côté.
Il la trouva, y glissa les doigts et s'empara du portefeuille qu'elle renfermait.
Alors il se releva et, reprenant son rifle, s'élança sur l'autre rive de l'étang qu'il suivit en courant dans la direction du viaduc delà Reine-Blanche.
Jacques Hâbert était parti le matin pour Mortfonxaine, afin d'aller voir la sœur de sa femme qu'une lettre de son beau-frère lui disait malade.
Vers deux heures de l'après-midi, Jacques arrivait.
Au lieu de visages en pleurs il trouva des figures souriantes.
La malade, — une brave paysanne d'une cinquantaine d'années, — avait été gravement atteinte en effet, mais une amélioration sensible était survenue depuis la veille; le matin même le médecin avait déclaré que le péril ne pouvait plus renaître et que la convalescence commençait.
Jacques Hâbert, enchanté de cet heureux dénouement, partagea de grand appétit le dîner plantureux qu'on se hâta de préparer en son honneur.
Le muet était très aimé delà famille de sa femme et on fêtait d'autant plus sa visite que, malgré le peu de distance qui sépare Lamorlaye de Mortfontaine, on le voyait rarement.
Cânq heures allaient sonner quand on sortit de table.
Jacques voulait atteler tout de suite la petite jument à la carriole et repartir, mais il comptait sans les parents.
— Ta ne nous quitteras que ce soir après souper...
— lui dit son beau-frère. , — Nous allons aller faire visite aux amis que tu n'as pas vus depuis deux ans au moins... Tu boiras un verre de vin à droite et à gauche, histoire de trinquer avec des camarades et, pendant «ce temps-là, Sylvie coupera le cou à deux poulets que nous mangerons en fricassée aux petits oignons...
— C'est entendu, hein? Pas vrai, mon vieux Jacques?...
Refuser était impossible.
Pourquoi chagriner ces braves gens que sa présence rendait heureux?...
Le muet fît un signe d'adhésion.
Le village de Mortfontaine n'est pas bien grand.
Il le fut assez cependant pour que Jacques Hâbert, son beau-frère et le fils de ce dernier, ne rentrassent à la maison qu'à huit heures du soir après avoir visité une dizaine d'amis.
Très sobre d'habitude, Jacques Hâbert avait dû se résigner à de copieuses libations de petit blanc.
Ses yeux plus brillants que de coutume et sa pantomime expressive, qui suppléait presque à la parole absente et que tout le monde comprenait, prouvaient qu'il était un peu lancé.
On se mit à table ; — les poulets, décapités, plumés et fricassés par Sylvie, obtinrent un succès d'enthousiasme. — On but sec à la santé de la convalescente, et
ce ne fut qu'à près de dix heures et demie qu'on songea à atteler la jument pour le départ du muet.
A onze heures, Jacques se mettait en route.
La carriole était munie d'une lanterne que l'on avait prudemment allumée, précaution d'autant plus utile que cette nuit-là le père nourricier de Léonide voyait un peu trouble.
Arrivé sans encombre à la Chapelle-en-Serval, il prit la route conduisant à Orry-la-Ville et d'Orry à la gare de Chantilly.
La ligne jusque-là était directe mais, une fois sorti d'Orry, Jacques s'allongeait d'une demi-heure s'il allait jusqu'à la gare pour atteindre le chemin de Goye.
— Pas si bête! — pensa-t-il. — Je vais passer par le bois... — J'ai la clef des barrières; — je gagnerai les étangs et Lamorlaye; — sous bois j'aurai moins de vent, et puis j'irai me coucher plus vite... — J'ai la tête lourde... on a trop bu.
Arrêtant sa jument en face d'une large allée, le muet descendit, ouvrit la serrure de la barrière qu'il laissa glisser, prit la jument par la bride, la fît passer sous bois et referma la barrière derrière lui.
Ceci terminé il remonta en voiture et la vieille bête pacifique repartit au petit trot.
A peine avait-il parcouru cent cinquante mètres sous la voûte des arbres agités par le vent qu'il tressaillit et que la jument se mit à hennir.
Un coup de feu grêle résonnait dans la forêt.
— Bon ! — pensa Jacques Hâbert. — Voilà un braconnier qui fait des siennes ! — Pour sûr il vient d'à-
battre un cerf, une biche ou un chevreuil, qu'on verra demain à la halle... — Ils ont du toupet tout de même, ces vermines-là! t
Et, après cette réflexion, il fouetta la jument.
En dix minutes il arriva près des étangs, en face d'une autre barrière qu'il fallait ouvrir comme la première.
A sa grande surprise la jument aspira l'air avec bruit, pointa les oreilles et se mit à hennir à plusieurs reprises.
— Est-ce que le braconnier serait par ici? — se demanda Jacques. — L'agitation de Cocotte me le ferait croire. — C'est de la canaille, les braconniers, mais ils peuvent travailler de leur état tant qu'ils voudront... — Ce n'est pas moi qui les dérangerai...
Puis, sautant sur le sol, il se mit en devoir d'ouvrir la seconde barrière comme il avait fait de la première.
Cocotte commença à hennir et gratta la terre du sabot, comme un pur sang.
— Ah 1 çà, mais qu'est-ce qu'elle peut avoir, cette bête? — poursuivit Jacques. — Est-ce que par hasard elle sent un loup?... — Il y en a quelquefois de ces côtés, mais pas souvent...
La barrière ouverte, il prit Cocotte par la bride et voulut la faire avancer.
La bête secoua la tête, regimba, et définitivement .recula.
Jacques essaya de vaincre cette résistance...
Cocotte, parfaitement résolue à ne point céder, recula de plus belle.
Tout à coup le muet tressaillit, s'immobilisa et prêta l'oreille.
Il venait de percevoir un bruit qui ressemblait à une plainte.
La jument grattait la terre avec un redoublement d'énergie.
Le muet écoutait toujours.
Une nouvelle plainte arriva plus distinctement jusqu'à lui.
— Ou je me trompe beaucoup, — se dit-il, — ce qui m'étonnerait car j'ai l'oreille fine, ou il y a, pas loin d'ici, quelqu'un qui se plaint... — Et voilà que ça recommence... On jurerait un appel au secours... Ça vient de la chaussée !...
Jacques attacha solidement à un tronc d'arbre la bride de Cocotte, et détachant la lanterne de la carriole il s'avança vers l'endroit d'où semblaient partir les plaintes et les appels.
Il marchait avec lenteur, courbé sous le vent formidable, tenant sa lanterne basse afin d'éclairer la chaussée.
Un gémissement plus rapproché lui parvint.
11 hâta sa marche, puis s'arrêta brusquement, stupéfié, les yeux hagards.
Devant lui il voyait un homme se débattant sur le sol et tâchant vainement de se relever.
Cet homme entendit un bruit de pas, entrevit une lueur.
— A moi... — balbutia-t-il. — Sauvez-moi...
La voix qui venait de parler, quoique à peine distincte, fit passer un frisson sur Tépiderme de Jacques Hâbert.
Il courut au blessé dont il mit en pleine lumière le visage tout sanglant.
Sa main qui tenait la lanterne se prit alors à trembler; — un son rauque et guttural s'échappa de sa gorge.
Le blessé se souleva par un effort suprême.
— Jacques Hâbert... — fit-il d'une voix éteinte et il retomba en arrière.
— Le docteur d'Harblay... — pensa le muet en levant les bras au ciel. — Le docteur d'Harblay frappé... frappé à mort peut-être!... — Que signifie cela?... — Que s'est-il passé? — Est-ce un accident? Est-ce un assassinat?...
Ce n'était pas le moment de se poser des questions insolubles.
Jacques se pencha sur le corps de Lucien. Ce dernier entr'ouvrit les yeux.
Ses lèvres murmurèrent :
— Chez moi... à Coye...
Puis les yeux se fermèrent.
Les lèvres ne laissèrent plus échapper aucun son.
Le corps tout entier s'abandonna.
Lucien d'Harblay venait de perdre connaissance.
Jacques Hâbert avait entendu et compris les quelques mots prononcés ou plutôt balbutiés par le docteur.
Il regagna la carriole, remit la lanterne en place, détacha la jument et l'amena par la bride jusqu'auprès du corps ou du cadavre de Lucien.
Dans la petite voiture se trouvaient deux bottes de paille.
Le muet les disposa de façon à ce que la première servît de matelas et l'autre d'oreiller, puis il se pencha vers M. d'Harblay, le souleva avec une force peu commune et retendit sur les bottes de paille dont l'une soutint sa tête.
Cette besogne achevée Jacques remonta sur le siège de la carriole, sans penser à refermer la dernière barrière qu'il avait ouverte, et prit au pas la route de Coye.
Le muet était dégrisé complètement.
Il songeait à la singulière et terrible découverte qu'il venait de faire; il pensait à la vieille mère du docteur
que l'arrivée de son fils mort ou mourant frapperait d'un coup effroyable ; — il pensait surtout à madame de Trêves dont il avait deviné l'amour pour Lucien d'Harblay.
Bref, le désordre le plus complet régnait dans son cerveau.
La jument suivait à petits pas le chemin couvert des étangs.
La carriole allait atteindre la maison du garde Brigard, maison placée nous le savons sur le bord de la route, près du château de la Reine-Blanche.
Tout à coup de furieux aboiements éclatèrent dans le chenil du garde.
Les chiens, inquiétés par un bruit insolite au milieu de la nuit, témoignaient ainsi de leur vigilance.
— Diable ! — pensa le muet, — Brigard aura le sommeil dur s'il ne se réveille pas!...
Les aboiements des chiens continuaient, ou plutôt ils se changeaient en hurlements.
Dix pas tout au plus séparaient la carriole de la maison.
Un des volets du rez-de-chaussée s'ouvrit brusquement.
Brigard en manches de chemise parut dans le cadre de sa fenêtre.
— Qui va là? — demanda-t-il d'une voix rude, avec une intonation de vieux troupier.
La carriole avançait toujours.
— Qui va là? — répéta le garde. — Ce n'est pas une route, ici... Gomment se fait-il que vous y passiez?...
A cette question aucune réponse ne fut faite, et pour cause, mais la voiture s'arrêta et Jacques, descendant vivement de son siège, s'avança vers Brigard.
Ce dernier le reconnut.
— Monsieur Jacques! — s'écria-t-il, — ah! c'est vous ! — On peut dire que vous rentrez tard à Lamorlaye et par un fichu temps ! — Toutes les cinq minutes je me figure que le toit de la maison va nous tomber sur la tête...
Le muet, dont le visage exprimait la désolation, essayait de suppléer à l'absence de langage par des gestes multipliés.
Brigard voyait ces gestes mais ne les comprenait pas.
— Qu'y a-t-il donc? — demanda-t-il à haute voix en se parlant à lui-même.
Jacques Hâbert continua sa pantomime avec un redoublement de vivacité.
L'une des mains étendues indiquait la carriole.
— Il y a quelque chose dans votre voiture? — fit le garde.
— Oui... oui... — répondirent les gestes du muet.
— Quoi?
Le père nourricier de Léonide essaya de mimer une réponse qui pût se traduire ainsi :
— Un homme assassiné!...
Brigard secoua la tête.
Il continuait à ne point comprendre.
— Vous feriez le télégraphe avec vos bras toute la nuit que je n'en serais pas plus avancé... — murmura-
t-il. — Le mieux est d'aller voir... — Attendez un moment...
Le muet ne demandait que cela.
Le garde passa rapidement un pantalon, mit des espadrilles à ses pieds nus et, sans se donner la peine d'ouvrir la porte, sauta par la fenêtre.
Pour la seconde fois le muet avait décroché la lanterne.
Au moment ou Brigard arrivait près de lui, il mit en pleine lumière le visage pâle et sanglant de Lucien que le nouveau venu reconnut du premier coup d'oeil.
— Tonnerre du diable !... — s'écria-t-il. — Le docteur d'Harblay... Mort!... Assassiné!... — Lui,unsibon cœur!... Lui, qui a sauvé ma petite fille et qui n'a rien voulu accepter pour sa peine !... Lui, la providence de tous les pauvres du pays!... — Assassiné!... Ce n'est pas Dieu possible !
Et de nouveau il regarda la figure de Lucien.
— Sacrebleu ! ce n'est que trop lui ! — poursuivitil. — Mais quels sont les misérables, les scélérats, les brigands qui l'ont mis dans cetélat-làî...
Jacques fit signe qu'il n'en savait rien. Brigard continua :
— Où l'avez-vous trouvé?
Le muet tendit au garde sa lanterne qui l'embarrassait puis, tirant de sa poche l'ardoise qui ne le quittait jamais, il traça brièvement le récit de ce qu'il avait vu et entendu.
Le garde suivait des yeux les mouvements de sa main et lisait en même temps que Jacques écrivait.
— A la troisième chaussée des étangs... près de l'abreuvoir... — murmura-t-il. — Pour sûr c'est un braconnier qui aura fait çà!...
Jacques interrogea du regard. ^<
— Pourquoi? — reprit Brigard. — Vous demandez pourquoi? — Ah ! parbleu c'est tout simple !... — Il aura pris ce brave docteur pour un des gardes... — C'est peut-être bien à moi qu'était destiné son coup de fusil... — Vite... vite, monsieur Jacques, il faut conduire le pauvre jeune homme à sa maison de Coye... — Je vais vous accompagner... — C'est sa mère qui va être dans un état, la chère dame ! — Rien que d'y penser, ça me donne le frisson...
» Allez au pas, monsieur Jacques, et surtout point de secousses... — Nous n'avons pas la preuve qu'il soit mort... — Je m'habille en deux temps et trois mouvements et je vous rejoindrai...
Puis Brigard rentra chez lui, de même qu'il en était sorti, — par la fenêtre.
Jacques Hâbert poursuivit sa route.
Avant que dix minutes fussent écoulées le garde le rejoignait au pas gymnastique.
Il était plus de minuit lorsque la carriole s'arrêta devant la maison du médecin, située, nous le savons, à l'extrémité du village.
L'une des fenêtres ,du premier étage était éclairée.
— C'est la chambre de madame d'Harblay... — dit Brigard. — La pauvre dame attend son fils... — Nous le lui ramenons dans un bel état!...
Le muet fit un geste qui signifiait clairement :
f)8 j~ *" MADAME DE TRÊVES
— Il faut frapper.
Le garde souleva le marteau de la porte et le laissa retomber à deux ou trois reprises.
La fenêtre du premier étage s'ouvrit.
Madame d'Harblay parut à cette fenêtre et demanda :
— Qui frappe?
— C'est moi, madame...
— Qui vous ?
— Brigard... le garde des étangs... près de la Reine- Blanche...
— Ah! c'est vous, mon ami... — H y a quelqu'un de malade chez vous, et ça presse puisque vous venez si tard?... — C'est que, malheureusement, mon fils n'est pas encore rentré...
— Je sais cela, madame... mais voulez-vous avoir la bonté de descendre...
— Descendre ? — répéta la vieille dame étonnée...
— Oui.
— Pourquoi ?
Le brave garde était dans un embarras cruel et facile à comprendre.
Il ne savait comment s'expliquer, dans la crainte de frapper trop cruellement la malheureuse mère.
Cependant il fallait répondre.
— C'est que, voyez-vous, — balbutia-t-il, — c'est qu'il est arrivé un petit accident à M. le docteur...
Madame d'Harblay sentit un tremblement convulsif secouer ses membres.
— Un accident... — répéta-t-elle d'une voix étranglée. — Un accident...
Se penchant alors tout à fait elle vit la carriole à laquelle, jusqu'à ce moment, elle n'avait accordé aucune attention.
Un cri d'angoisse s'échappa de ses lèvres.
— Ah! mon fils... mon fils... évanoui... mort peutêtre... — bégaya-t-elle affolée.
Elle disparut de la fenêtre et le bruit de ses pas rapides retentit bientôt près de la porte qui s'ouvrit.
— Mon fils... mon fils... — sanglotait la pauvre femme en s'élançant près delà voiture.
Brigard la retint doucement par le bras.
— Du calme, au nom du ciel, madame !... — lui ditil. — Du calme... du courage...
— Il est mort... n'est-ce pas? — Il est mort?
— Mais non, madame... blessé seulement.
— Et sa blessure ne sera point mortelle ?
— Je l'espère bien... — Allons, soyez forte!...— En ce moment il ne s'agit point de causer et de se désoler, mais d'agir... — Il faut nous seconder, madame, et sans perdre une minute... — Préparez le lit de M. Lucien, s'il vous plaît.
Madame d'Harblay restait sans voix, pareille à une statue de la Douleur, en face du corps inanimé de son fils.
— Allez, madame... allez donc!... — continua Brigard. — Le temps presse!...
En entendant ces mots, la mère recouvra la parole.
— Oui... oui... — dit-elle, — point de faiblesse... Vous avez raison!... je monte... Apportez-le...
Et elle s'élança dans la maison.
Madame d'Harblay possédait, comme son fils, une nature énergique et courageuse.
Elle venait d'être fortement touchée.
La violence du coup avait produit chez elle un ébranlement de quelques minutes, mais elle reprit vite le dessus.
Tandis qu'elle allumait des lumières et préparait le lit dans la chambre de Lucien, Jacques Hâbert et Brigard prenaient le corps dans leurs bras et montaient au premier étage.
Au moment où ils franchirent le seuil, les sanglots de madame d'Harblay éclatèrent de nouveau à la vue de ces yeux fermés et de ce visage sanglant.
— Mon fils... criait-elle. — Oh! mon fils... mon pauvre enfant !...
Et elle se tordait les mains.
Les deux hommes avaient étendu le corps sur le lit.
Les oreillers soutenaient la tête livide que couvrait à demi une sorte de masque de sang coagulé.
Le garde appuya la main sur la poitrine du docteur, du côté gauche.
— Il est vivant, madame... — dit-il au bout d'une seconde. — Le cœur bat! — Ce n'est qu'une blessure sans gravité peut-être, qu'il faut visiter, qu'il faut panser...
Pour la seconde fois la mère reprit sa force morale.
— Il est vivant ! — répéta-t-elle avec une explosion
de joie succédant à une crise de désespoir. — Alors, agissons... agissons vite...
Brigard reprit :
— Il faut le déshabiller d'abord... — Les blessures, voyez- vous, ça me connaît... Un garde-chasse a l'habitude... — Tous les jours il arrive quelque chose à un camarade, et il s'agit de le soigner en attendant l'arrivée du médecin... — Préparez de l'eau, des compresses, et donnez-moi, s'il vous plaît, du perchlorure de fer pour arrêter le sang qui coule encore un peu... — Faites vite, madame, je vous en prie... mais, avant tout, des draps pour placer sous la tête...
Madame d'Harblay donna des draps et s'empressa de préparer et d'apporter ce que lui demandait Brigard.
Les deux hommes avaient fort adroitement déshabillé le blessé.
Ils entassèrent ensuite sur le corps des couvertures et des édredons afin de ranimer la chaleur vitale.
Pendant ce temps la mère éplorée préparait une cuvette, des linges, des éponges, des compresses.
— Nous allons savoir où se trouve la blessure... — dit le garde.
Avec l'habileté d'un praticien émérite il lava le visage de Lucien d'Harblay, décolla les cheveux raidis par le sang, et découvrit au côté gauche de la tête une plaie longue de dix centimètres environ.
— Tonnerre du diable ! — murmura-t-il mentalement après avoir examiné cette plaie pour se rendre compte de sa nature. — C'est bien une balle qui a
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frappé là, mais elle n'a fait qu'entamer les chairs... elle a glissé sur la boîte du crâne sans la fracturer, quoique en y laissant sa marque... — Trois millimètres plus bas, le docteur était mort!...
Brigard ne se trompait point.
Lucien ne devait son salut qu'à la tempête qui le contraignait à baisser la tête pour marcher contre le vent.
— Eh bien? — demanda madame d'Harblay en tremblant.
— Eh bien ! madame, rassurez-vous... — La blessure est sans gravité réelle.
— Vous en êtes sûr?...
— Autant que je le suis d'être dévoué corps et âme à votre fils...
— Mais, cet évanouissement?...
— Causé par la commotion... — Ça n'est rien du tout, un évanouissement. — Le moindre coup sur la tête et, crac, plus personne... mais on ne s'en porte que mieux après... — M. d'Harblay reprendra connaissance d'un moment à l'autre...
— Il faudrait appeler en toute hâte un des confrères de mon fils...
— Où aller le chercher, madame ? — à Chantilly ?... — Le jour sera venu avant qu'il soit ici... — A six heures du matin je dois me trouver au rapport, au château, chez le garde général... — Je partirai dès le patron minette et j'enverrai un médecin... — M. Lucien, d'ailleurs, s'en tirerait très bien tout seul...
Le garde Brigard, tout en rassurant de son mieux madame d'Harblay, continuait le pansement avec l'aide de Jacques Hàbert.
Il appliqua sur la plaie de la charpie imbibée de perchlorure de fer, la recouvrit de deux compresses doubles, et assujettit le tout par un bandage.
Au moment où il achevait, Lucien fit un mouvement.
— Voyez, madame, — dit Brigard, — je ne m'étais pas trompé... l'évanouissement finit...
Madame d'Harblay s'avança vers le lit.
— Mon enfant, mon enfant bien-aimé, — balbutiat-elle en prenant les deux mains de son fils, — tu me vois?... tu m'entends ?...
Lucien ne voyait pas encore, mais il entendait, et pour le faire comprendre à sa mère il lui serra faiblement les mains.
Ses yeux restaient fermés.
— Regarde-moi, cher fils... Regarde-moi, je t'en supplie... — continua madame d'Harblay.
Le jeune médecin fît un effort pour regarder sa mère.
Cet effort fut douloureux car une sourde plainte s'échappa de ses lèvres.
Cependant les paupières s'entr'ouvrirent.
— Je vous vois... — bégaya Lucien d'une voix à peine distincte.
Sa tête changea de position sur l'oreiller, puis se souleva. — Son regard alla de Jacques Hâbert au garde Brigard.
Il tressaillit et ferma de nouveau les yeux.
Un immense travail se faisait dans son esprit.
Il cherchait à se souvenir, mais ce labeur était audessus de ses forces.
Un nouvel évanouissement se produisit et la tête du blessé retomba sur l'oreiller.
Madame d'Harblay poussa un cri d'angoisse.
— N'ayez point d'inquiétude, madame... — dit Brigard. — Ce n'est rien... — M'est avis qu'il faut laisser durer cette défaillance autant que la nature le voudra etne pas tourmenter le malade... — Vous pouvez veiller auprès de votre fils, mais gardez-vous de vous faire du mauvais sang... — Tout ira bien, j'en réponds.
— Mais comment l'accident est-elle arrivé? — demanda la mère en essuyant les larmes qui baignaient son visage.
— Je ne sais rien, madame, que ce que M. Jacques Hâbert, ici présent, m'a raconté... raconté par écrit, bien entendu, car il est muet.
— Jacques Hâbert... — répéta madame d'Harblay.
— Un serviteur dévoué de la famille de Trêves qui habite le chalet de Lamorlaye.
— Ah!
— Le père nourricier de la jeune baronne...
Le muet approuvait de la tête chacune des paroles de Brigard.
— Mais, — dit la vieille dame, — mon fils devait se trouver au chalet à trois heures, avant de se rendre à Pontarmé où l'un de ses confrères l'attendait pour une opération...
Jacques fit signe qu'il l'ignorait.
Brigard répondit :
— Il ne peut rien savoir... — A midi il avait quitté Lamorlaye, et c'est en revenant cette nuit qu'il a trouvé M. Lucien étendu sur la troisième chaussée des étangs de Commelle.
Puis le garde expliqua ce que Jacques avait écrit sur son ardoise.
— Quelle est, selon vous, la cause de la blessure de mon fils? — demanda madame d'Harblay.
— Elle provient d'une arme à feu... — Une balle a labouré le crâne.
— Une arme à feu!... une balle!... On voulait tuer Lucien !
— Ça me paraît impossible à croire... — Quel misérable, dans ce pays, pourrait attenter à la vie d'un homme qui consacre toutes ses heures à faire du bien, et se dévoue aux pauvres comme aux riches ?...
— C'est vrai... — murmura madame d'Harblay, —
Lucien est aimé de tout ceux qui le connaissent, et tout le monde le connaît à dix lieues à la ronde...
— Vous voyez donc, madame, qu'il a dû être victime d'une méprise... — poursuivit Brigard.
— Une méprise?...
— Oui.
— Qu'entendez-vous par là?
— Les villages situés à proximité de la forêt fourmillent de braconniers avec lesquels, nous autres gardes, nous sommes nuit et jour en lutte ouverte...
» M. d'Harblay apassé dans un chemin que les cerfs, les biches et les chevreuils suivent la nuit pour aller à l'abreuvoir.
» Les braconniers sont, par habitude et par nature, des gens sans foi ni loi, vindicatifs à l'excès, et ne se gênant pas plus pour tirer sur un homme que sur un lapin...
» Quelqu'un de ces lascars devait se trouver en embuscade, soit pour tuer du gibier, soit pour se venger de l'un de nous qui lui aura dressé un procès-verbal ..
» Qui sait si la balle qui a frappé M. Lucien ne m'était pas destinée, à moi?
» Demain, ou plutôt ce matin, le garde général recevra ma déposition et celle de M. Jacques Hâbert... — On fera une enquête... — On examinera les alentours de la troisième chaussée, et il faudra bien qu'on relève les traces du gredin qui a fait le coup.
» Ah ! M. Lucien sera vengé , je vous le promets !... »
— Agissez donc, monsieur Brigard, mais n'attirez sur mon enfant ni colères, ni haines !...
— Soyez sans inquiétude, madame...
Le blessé venait de faire un mouvement. Madame d'Harblay fixa les yeux sur lui.
— Nous vous laissons, madame... — dit le garde.
— Allez, monsieur Brigard... — Je vous remercie du fond du cœur, ainsi que M. Jacques Hâbert, de ce que vous avez fait pour mon fils... — N'oubliez pas surtout de m'envoyer un médecin de Chantilly à la première heure...
— Pas de danger que j'oublie!...
Les deux hommes se retirèrent, laissant la mère seule avec son fils.
Ils se séparèrent à la porte.
— Je vous attends à six heures du matin, chez le garde général... — dit Brigard au muet en lui serrant la main.
Jacques fit signe qu'il y serait, puis remontant dans la carriole, il poussa la petite jument sur la route de Lamorlaye, tandis que Brigard reprenait le chemin des étangs.
— Que faire ? — se demandait Jacques Hâbert. — Dois-je avertir madame Léonide dès mon arrivée au chalet? — Vaut-il mieux me taire?
Ne sachant auquel de ces deux partis donner la préférence, son embarras était très grand.
Enfin il décida que, dans tous les cas, il ne parlerait point avant d'avoir vu, en compagnie de Brigard, le garde général de Chantilly. .
Deux heures du matin sonnaient au moment où iî ouvrait la grille du chalet.
Il mena la jument à l'écurie et s'occupa vivement à faire disparaître les bottes de paille tachées de sang au sujet desquelles le jardinier aurait sans ancun doute demandé des explications.
Ceci fait, il gagna sa chambre et se jeta tout habillé sur son lit.
Quoique brisé de fatigue il lui fut impossible de fermer l'œil.
Debout à cinq heures, à six heures précises il arrivait à la porte du garde général de la forêt de Chantilly.
Il y trouvait Brigard qui venait d'envoyer un médecin à Coye, et qui racontait l'accident de la nuit à une partie de ses collègues réunis pour le rapport du matin.
En quittant la chambre de son mari, Léonide était rentrée dans son appartement.
Là, quittant enfin le masque qu'elle avait depuis le matin attaché sur sa figure, elle laissa librement couler ses larmes.
— Ainsi, donc c'est bien vrai, — murmurait la jeune femme, — l'argent est le seul roi, le seul maître du monde !.. — Avec de l'argent je viens d'acheter le cœur de ma belle-mère et l'amour de Max... oui, son amour... Je l'ai compris au tremblement de sa voix...
Je l'ai lu dans l'expression de ses regards... S'il ne m'aime pas encore il est prêt à m'aimer!... — A cette heure il ne m'inspire qu'indifférence et que dédain, et c'est le moment qu'il choisit pour amener dans sa maison Lucien d'Harblay, que je voulais chasser de ma pensée et que désormais je verrai sans cesse...
» Ainsi, vainement j'accepte tous les sacrifices, je subis toutes les souffrances ; une autre volonté que la mienne élargit la blessure que j'essayais de cicatriser...
» J'ai peur de l'avenir... peur de Max... peur de moi... peur de tout... — Quelle existence que la mienne!... — C'est à devenir folle !...
Léonide prit dans ses deux mains sa tête brûlante que remplissait la pensée de Lucien d'Harblay et, luttant contre l'évidence, elle balbutia :
— Non ! non!... je ne l'aime pas !.. je ne veux pas l'aimer...
Puis elle tomba dans une sorte de prostration douloureuse qui n'était ni la veille ni le sommeil.
Un peu après minuit elle ne dormait pas encore.
Il lui sembla vaguement entendre marcher dans le corridor qui desservait son appartement.
Peu lui importait, et pas un instant ce bruit léger ne préoccupa son esprit.
C'était Georges de Nerville qui regagnait sa chambre.
Le meurtrier, en rentrant dans le parc, était allé droit au pavillon de tir, avait replacé son rifle au râtelier d'armes et remis sur la table les cartouches qui lui restaient.
Il était ensuite retourné chez lui.
Sa lampe brûlait à demi-feu.
Il monta la mèche de manière à obtenir une plus vive lumière, se laissa tomber sur un siège et essuya son front mouillé de sueur.
Pendant plus de cinq minutes il resta immobile, les yeux fermés.
Au bout de ce temps il fit un mouvement brusque, tira de sa poche l'agenda volé sur le corps de Lucien d'Harblay, et l'ouvrit.
Outre le mince cahier servant à inscrire les visites journalières, le premier compartiment de l'agenda renfermait plusieurs lettres.
Georges les examina successivement.
Elles n'offraient aucun intérêt pour lui.
Ce n'était point ce qu'il cherchait.
Il visita le deuxième compartiment et tressaillit cette fois en voyant, sur l'angle d'une feuille de papier à lettre pliée en quatre dans le sens de la longueur, les initiales de son cousin, un M et un T, surmontées d'un tortil de baron.
Il prit cette feuille, la déplia avec une précipitation fébrile et lut.
Une expression de stupeur profonde se peignit aussitôt dans son regard.
— Est-ce possible?... — murmura-t-il.
Et il lut pour la seconde fois.
Yoilà ce qu'avait écrit son cousin :
« Atteint d'un mal qui ne pardonne pas, condamné à la
MADAME DE 1RÈVES 71
mort la plus effroyable, je mets fin moi-même à une existence dont les angoisses et les épouvantes qui m'accablent jour et nuit font un supplice, et je signe cette déclaration pour éviter qu'on accuse un innocent.
» Max de Trêves.
Au chalet de Lamorlaye. »
— Voilà donc le secret que je voulais savoir... — . poursuivit Georges — Max doute de sa guérison... — Il tremble que la rage ne se déclare d'un moment à l'autre... — Il veut que le docteur Lucien d'Harblay soit auprès de lui sans cesse, prêt à le tuer au premier symptôme d'hydrophobie, car il aime à présent Léonide et il a peur pour elle...
» Les paroles prononcées par lui quand j'étais dans le kiosque, et qui me semblaient énigmatiques, deviennent claires comme le jour... — Eh bien! le docteur ne sera pas là quand viendra l'accès de rage, mais avant qu'il vienne j'aurai décidé ma cousine à une séparation nécessaire... — Lucien d'Harblay ne pourra plaider contre nous... J'y ai mis ordre... — Cette déclaration devient inutile...
Georges allait présenter la feuille à la flamme de la lampe.
Soudain il se ravisa.
— Qui sait? — murmura-t-il. — Cela pourra peutêtre servir un jour... — J'ai ce papier, je le garde.
Il plia la feuille, la replaça dans la poche de l'agenda, ouvrit un meuble et glissa l'agenda lui-même
au fond d'un tiroir dont la clef ne le quittait jamais.
Ceci fait il passa dans son cabinet de toilette, se déshabilla, replaça son costume de chasse à l'endroit où il l'avait pris, se mit au lit et s'endormit d'un profond et calme sommeil qui dura jusqu'au matin... — Le sommeil de l'innocence !
Un peu avant le point du jour Léonide de Trêves avait fini par goûter quelque repos.
Quand elle se réveilla vers huit heures, un peu calmée, elle sonna sa femme de chambre, se fit habiller, se rendit à l'appartement de son mari et frappa.
Pierre Lion vint ouvrir.
— Comment va M. de Trêves ce matin, — lui demanda-t-elle dans l'antichambre.
— Un peu mieux, je crois, madame.
Max avait entendu frapper, il entendait parler.
— Qui est là? — fit-il en se soulevant sur ses oreillers.
— Monsieur le baron, c'est madame qui vient savoir des nouvelles de monsieur.
— Qu'elle entre! — Qu'elle entre vite! — s'écria le jeune homme.
Léonide franchit le seuil en souriant, et s'avança vers Max qui lui tendit la main.
— Vmez, chère femme, — lui dit-il, — et asseyezvous là, près de moi.
Madame de Trêves s'assit au chevet du lit.
— Comment avez-vous passé la nuit? — demandât-elle ensuite.
— Assez bien... — Cette maudite fièvre m'a quitté... Néanmoins, ce matin, je me sens un peu faible...
— Il faut vous reposer jusqu'à ce que le docteur vous ait fait sa visite quotidienne...
— Oui, et je me lèverai aussitôt après. — J'ai besoin de grand air... — Si vous le voulez bien, nous irons ensemble faire un tour dans le parc... — La tempête de vent s'est calmée?
— Complètement, mais l'air est froid... — Nous touchons aux derniers beaux jours de l'automne et je crois qu'il serait prudent de ne point sortir...
— Je resterai donc au logis... Je ne veux plus avoir d'autre volonté que la vôtre...
74 MADAME DE TfiÈYEB
Max, en disant ce qui précède, regardait madame de Trêves avec une expression de tendresse infinie.
Il tenait ses mains serrées dans les siennes.
Pendant quelques secondes ils restèrent ainsi, immobiles et silencieux.
— A quoi pensez-vous, mon ami? — demanda tout à coup Léonide, faisant un effort pour rompre avec ses propres pensées.
— Je vous regarde... — Je me dis que vous êtes belle et charmante, et que je vous aime...
Madame de Trêves devint pourpre.
Max poursuivit :
— Il me tarde d'être tout à fait sorti de convalescence pour mettre à exécution un projet qui hante en ce moment mon esprit...
— Un projet?... — répéta Léonide.
— Oui.
— Lequel?
— Je voudrais voyager... aller passer l'hiver au pays du soleil... en Italie, en Espagne, ou même en Afrique...
— Qui vous en empêcherait?
— Vous, peut-être...
— Gomment?
— Je sais que vous aimez peu les voyages...
— Vous pensiez donc à m'emmener!... — s'écria la jeune baronne avec un involontaire effroi.
— Certes ! Pourrais-je admettre la possibilité de m'éloigner de vous? — Le docteur Lucien d'Harblay nous accompagnerait...
— Lui! — fit Léonide avec un redoublement d'inquiétude.
— Sans doute... — A tort ou à raison il me semble que ses soins me sont indispensables... Vous savez qu'il va devenir mon médecin attitré et qu'il me quittera le moins possible... — J'éprouve à son endroit une reconnaissance sans bornes, et pour un double motif : d'abord il m'a sauvé la vie, ensuite il a le premier dessillé mes yeux... il a mis pour moi en pleine lumière des mérites et des charmes qu'un absurde aveuglement m'empêchait d'apprécier... — N'est-il pas juste qu'il soit témoin d'un bonheur que je lui dois, puisque sans lui je l'ignorerais encore?
Léonide se sentit frissonner.
— Toujours... toujours lui !... — se disait-elle.
— Eh bien I chère enfant, — reprit le baron, — que pensez-vous de mes projets?...
— Je ne puis que les approuver... si le docteur les approuve lui-même... — répondit évasivement madame de Trêves.
— Vous êtes adorable... et je vous adore...
Puis Max appuya ses lèvres sur les mains de Léonide.
Celle-ci se sentait troublée. — Le tête-à-tête commençait à lui paraître d'autant plus long que le baron devenait plus tendre.
Elle tourna les yeux vers la pendule et demanda :
— A quelle heure M. d'Harblay vient-il habituellement?
— A neuf heures...
— Il se met donc en retard aujourd'hui, car il est neuf heures et demie...
— Retard dont on ne doit pas s'étonner... — répliqua Max. — Songez que le docteur a peut-être passé une partie de la nuit à Pontarmé, où il se rendait hier en nous quittant, pour faire une opération...
— C'est juste...
— Mais, si tard qu'il se soit couché, il ne tardera pas sans doute...
En ce moment, le valet de chambre frappa discrètement.
Il venait annoncer que la baronne douairière désirait voir son fils et il reçut l'ordre de l'introduire.
Madame Germaine embrassa Max d'abord, puis elle serra Léonide dans ses bras avec une effusion qui semblait témoigner de la plus vive reconnaissance.
Le temps s'écoulait.
Dix heures sonnèrent, puis dix heures et demie.
Max avait passé tour à tour de la confiance à l'étonnement et de l'étonnement à l'inquiétude.
— Il faut que le docteur ait été retenu à Pontarmé... — fit-il tout à coup. — S'il était rentré cette nuit, il serait ici depuis longtemps déjà...
Léonide se taisait, mais elle éprouvait une vague angoisse.
— En l'absence du docteur, mon valet de chambre va procéder à un pansement sommaire... — reprit M. de Trêves. — Je m'habillerai ensuite et j'irai vous rejoindre pour déjeuner.
Les deux femmes se retirèrent.
Léonide regagna son appartement ; — madame Germaine se rendit au salon où Georges de Nerville lisait les journaux que le facteur venait d'apporter.
— Peux-tu répondre aujourd'hui à la question que je te posais hier, mon cher neveu? — demanda la douairière à Georges.
— Quelle question, ma tante?
— Celle-ci : — Comprends-tu quelque chose à ce qui se passe ici depuis deux ou trois jours, et te charges-tu d'expliquer la métamorphose imprévue des dispositions de ma belle-fille à notre égard?
— Je m'en charge d'autant mieux que je suis pour beaucoup dans cette métamorphose.
— Toi !
— Parfaitement... — J'ai fait comprendre à ma cousine, dans une causerie tout intime, que certaine clause de son contrat de mariage était indubitablement le motif de la froideur de Max et de votre manque absolu de sympathie... — Je dois ajouter que le docteur d'Harblay nous a donné un bon coup d'épaule.
— Tu crois?
— J'en ai la conviction... — Quelques mots échappés à Léonide me l'ont fait comprendre, et comme moi vous avez entendu Max affirmer à mainte reprise que, grâce aux conseils du docteur, il rendait enfin justice aux mérites de sa femme...
— Mais alors, — s'écria la douairière, — nous devons au docteur ce qui nous est arrivé d'heureux !..
— Sans le moindre doute.
— M. d'Harblay est dans ce cas le plus galant homme du monde...
— Je le crois comme vous...
— En l'attachant entièrement à sa personne, Max a fait preuve de tact...
— C'est mon avis.
— Le docteur sera toujours là, près de lui, pour lui donner des conseils utiles, et qui sait si plus tard Léonide enchantée ne fera pas pour nous mieux encore qu'elle ne vient de faire...
— Gela ne m'étonnerait pas, chère tante... — répliqua Georges en souriant.
— Bref, le jour où M. d'Harblay a franchi le seuil du chalet fut un jour heureux pour nous...
— Un jour à marquer d'une pierre blanche ! — appuya le cousin de Max avec un nouveau sourire.
L'heure du déjeuner sonna.
Léonide vint retrouver sa belle-mère au salon où le jeune baron la rejoignit bientôt.
— Gomment vas-tu, cousin ? — demanda M. de Nerville en serrant la main de Max.
— Assez bien...
— Je te trouve un peu pâle.. — Tu aurais mieux fait peut être de garder la chambre.
— Non... — J'ai besoin de distraction...
— Qu'a dit le docteur?..'.
Georges formula avec un effrayant sang-froid cette question si simple en apparence, si monstrueuse sur ses lèvres en réalité.
— Le docteur n'estpas venu ce matin... -réponditMax.
— Bah ! — s'écria M. de Nerville d'un air surpris. — Il est exact cependant d'habitude.
— Très exact... — C'est la première fois qu'il me manque de parole...
— Il doit avoir quelque sérieuse excuse...
— Je devine la sienne. — L'état de l'opéré s'est sans doute trouvé fort grave, et le docteur a dû coucher à Pontarmé.,.
— C'est juste... — Je me souviens maintenant que M. d'Harblay avait une opération à faire... — Ton explication est plausible...
Un domestique vint annoncer que le déjeuner était servi.
On se mit à table.
Max ne mangea qu'à peine.
11 n'avait point d'appétit. — Son visage exprimait l'inquiétude, ses regards vacillaient.
Georges causait avec sa tante et sa cousine, parlant de mille choses, s'efforçant de mettre un peu de gaieté, ou du moins un peu d'animation dans une atmosphère de tristesse, et n'y parvenant qu'à moitié.
Il était midi.
Le déjeuner venait de finir.
L'inquiétude empreinte sur le visage de M. de Trêves devenait de plus en plus visible.
— Mon cher enfant, — dit la baronne Germaine, — veux-tu que j'envoie un domestique demandera Coye, chez le docteur, la cause d'une absence qui me paraît maintenant inexplicable?...
— Je vous en prie... — répliqua Max. — Ce sera un
soulagement pour moi, car je suis assailli d'idées noires...
— Je vais envoyer Jacques Hâbert... — dit Léonide. L'idée de jouer un coup de maître traversa l'esprit
de Georges.
En payant d'audace il écarterait de lui tout soupçon pour l'avenir, en admettant, — chose improbable — qu'un soupçon pût l'atteindre un jour.
— Ne dérangez pas Jacques Hâbert, ma chère cousine, — fit-il en se levant, — je vais aller moi-même à Coye...
— Merci, cousin... — répliqua Max. — Fais seller Stop et reviens vite...
— Je pars...
M. de Nerville alluma un cigare et quitta la salle à manger.
A six heures précises du matin Jacques Hâbert était entré avec Brigard chez le garde général de la forêt de Chantilly.
Brigard lut son rapport relatif aux faits dont la chaussée des étangs de Gommelle avait été le théâtre la nuit précédente, et Jacques Hâbert écrivit et signa le récit du rôle joué par lui, et de la façon dont il avait trouvé le corps inanimé du docteur.
Le garde général était un homme plein de bon sens et d'intelligence.
Lui aussi connaissait d'Harblay et le tenait en haute estime.
— Messieurs, — dit-il à ses gardes qui tous avaient reçu du pauvre médecin quelques services, et qui par conséquent l'aimaient tous, — il me paraît indiscutable qu'un crime a été commis...
» L'auteur de ce crime doit être un de ces misérables braconniers qui infestent le pays et avec lesquels nous sommes sans cesse en lutte...
» C'est l'un de nous, très certainement, que le scélérat croyait atteindre ; c'est à nous qu'il appartient de venger le docteur...
)> Cherchons l'assassin... cherchons-le sans relâche, avec ténacité, avec adresse, avec prudence surtout... — Personne ne doit se douter de nos recherches... — Je vous donne pour consigne à tous de garder le silence au sujet de l'enquête à laquelle vous vous livrerez individuellement, lorsque nous aurons ensemble visité le théâtre du crime.
» Vous explorerez ensuite les communes environ^ nantes.
» Vous ferez en sorte de découvrir quels sont ceux des braconniers de profession qui n'ont point passé chez eux la nuit dernière ou qui sont rentrés tard...
» Nous connaissons tous les gens suspects. — La tempête était propice pour le braconnage... — Le bruit d'une arme à feu se perdait dans le bruit du vent.
» Lesquels d'entre vous ont fait des rondes, cette nuit?
Le brigadier répondit :
— Les gardes des environs de la Faisanderie en étaient chargés, et les dernières rondes ont été terminées à quatre heures et demie du matin...
— Le garde de Gommelle, qui réside à trois cents mètres tout au plus de la troisième chaussée des étangs, n'a-il rien entendu?
— Rien, monsieur le garde général, — répondit un des gardes.
— C'est bien... — Dans une heure rendez-vous chez Brigapd, à la Reine-Blanche...
Les gardes quittèrent Chantilly pour prendre le chemin de la demeure de Brigard.
Jacques Hâbertles accompagna.
Il était sombre et marchait la tête basse, réfléchissant.
A huit heures et quelques minutes le garde général vint à cheval rejoindre ses subordonnés au lieu designé.
— Conduisez-nous à l'endroit où vous avez trouvé le corps... — dit-il à Jacques Hâbert.
Le muet obéit.
En vingt minutes on arriva.
— Voici une barrière ouverte... — s'écria le gardegénéral en montrant celle que Jacques, dans son affolement, avait oublié de refermer.
Le père nourricier de Léonide écrivit une brève explication du fait.
— Où était le corps ?
Jacques Hâbert marcha jusqu'au milieu delà chaussée, et désigna du geste une large mare de sang.
— Vous m'avez dit je crois, Brigard, que le docteur venait de Pontarmé ? — demanda le garde général.
— De Pontarmé où il avait eu à faire une opération, oui, monsieur... — répondit Brigard. — Il descendait par conséquent la route de la Table pour gagner l'avenue qui conduit à la gare.
— C'est probable en effet.
— Je me permettrai d'affirmer que c'est certain.
— Où se trouve la blessure ?
— A la partie supérieure de la tête, du côté gauche... — La balle a touché là, et filé jusque-là, en contournant le crâne...
En disant ce qui précède Brigard avait ôté son képi, et il indiquait avec son doigt, sur sa tête, la place de la blessure du docteur.
— M. d'Harblay marchait en baissant la tête à cause du vent; — poursuivit- il. — Le braconnier devait être à l'affût là, en face, les yeux fixés sur l'abreuvoir, attendant le gibier... — C'est dans les fourrés qu'il
faut commencer nos recherches pour voir si nous découvrirons des foulures.
On se dirigea vers l'allée dont la barrière était ouverte.
De chaque côté de cette allée, nous croyons l'avoir dit, se trouvaient des talus gazonnés.
— Visitons la gauche d'abord... — fit le garde général.
Il mit pied à terre, confia les rênes de son cheval à un de ses subordonnés, et le premier gravit le talus.
L'herbe fut examinée avec soin afin de constater si elle ne portait l'empreinte d'aucun pied.
Les branchages croissant à hauteur d'homme furent étudiés comme le sol.
Ces premières investigations donnèrent un résultat négatif. — Aucune trace ne fut signalée.
— Le vent a balayé les feuilles, et la terre est sèche... — murmura Tun des gardes — Nous aurons du mal...
— Voyons à droite... — reprit laconiquement le garde général.
Il traversa l'allée.
Au moment d'atteindre le talus de droite il s'arrêta et désigna de la main des endroits foulés.
— L'assassin était de ce côté, — dit-il. — Ses traces sont là...
Les gardes se penchèrent l'un après l'autre. Jacques Hâbert fit comme les autres.
On voyait dans l'herbe mélangée de mousse des empreintes de talons parfaitement distinctes.
— Parbleu ! — s'écria Brigard, c'est clair !... On est descendu là, et celui qui descendait portait de très fortes chaussures... des souliers de paysan.
Le garde général gravit le talus, tout en examinant les traces qui continuaient à être visibles.
Une touffe de chêne qui se trouvait sous le grand hêlre avait de petites branches brisées.
Derrière le hêtre on voyait des piétinements. Les fortes semelles garnies de gros clous avaient en quelque sorte martelé la mousse.
— C'est bien ici que le meurtrier s'était installé, — fit le garde général. — Il surveillait l'abreuvoir.
Tous les yeux étudiaient le sol, cherchant un indice qui pût guider les recherches.
On n'en trouva point.
Le garde général regagna la chaussée où ses sousordres le suivirent.
— Rien ne venant nous éclairer, — dit-il, — le seul parti à prendre est de nous en tenir à ce qui a été décidé d'abord... — Chacun cherchera de son côté, et l'enquête ainsi divisée amènera sans doute quelque découverte... — Tantôt j'irai voir M. d'Harblay... — "Venez au rapport demain matin... — Je promets une mise à l'ordre du jour et une gratification au premier qui m'apportera du nouveau.
Les gardes se séparèrent pour gagner leurs cantons respectifs.
Jacques Hâbert suivit Brigard.
Ce dernier l'invita à déjeuner avec lui, et le muet
accepta, parce que cette invitation lai fournissait un prétexte pour ne pas rentrer de sitôt au chalet de Lamorlaye où il redoutait les questions de Léonide.
Georges de Nerville, nous le savons, avait offert d'aller à Coye chez le docteur.
Il croyait fermement que Lucien d'Harblay, frappé d'une balle à la tête, était mort sans reprendre connaissance.
Le désir de s'assurer qu'il ne se trompait pas avait pris chez lui depuis le matin une intensité très vive.
En outre il se disait : -
— Après une semblable démarche, faite volontairement, qui pourrait me soupçonner ? — Je me présenterai à la maison mortuaire, je proclamerai bien haut les sentiments de haute estime et de chaude sympathie que j'éprouvais pour le cher docteur, j'exprimerai mes vifs regrets en termes simples et touchants, puis je reviendrai apporter la nouvelle à mon excellent cousin Max et à ma charmante cousine.
Tout en monologuant ainsi Georges poussait Stop qui ne demandait qu'à courir.
Il arriva très rapidement à Coye.
En s'arrêtant en face de la demeure du médecin, une vive appréhension s'empara de lui.
Toutes les fenêtres étaient ouvertes.
Rien, dans l'aspect général de la maison, ne révélait la Drésence d'un mort à l'intérieur.
— N'aurait-on pas encore trouvé le cadavre? — se demanda M. de Nerville. — Je vais le savoir...
Il mit pied à terre, prit son cheval par la bride, s'avança vers vers la porte, souleva le lourd marteau et le laissa retomber.
Une demi-minute s'écoula, puis la porte s'ouvrit.
Sur le seuil parut une paysanne.
— Que désirez-vous, monsieur? — demanda cette femme avec une révérence.
— Je viens du chalet deLamorlaye...
— De chez M. le baron de Trêves, peut-être bien?...
— Précisément et, le docteur n'étant point venu ce matin visiter M. de Trêves comme de coutume, je suis monté à cheval pour savoir au plus tôt la cause de son retard... — J'espère qu'il n'est pas indisposé...
— Entrez... entrez donc, monsieur... — dit la paysanne.
— Mais mon cheval?
— Attachez-le au mur, à côté de la porte ; — il y a un anneau et un crochet tout exprès.
Georges, dont la curiosité et les appréhensions grandissaient, suivit la recommandation de la paysanne et entra.
La bonne femme referma la porte derrière lui, l'introduisit dans la pièce servant de cabinet à Lucien, et commença l'entretien par ces mots :
— Comme ça, monsieur, vous ne savez donc pas la nouvelle ?
— Quelle nouvelle? — demanda M. de Nerville en jouant merveilleusement la surprise.
— Un bien grand malheur, monsieur !...
— Vous m'épouvantez!...
— Il y a de quoi...
— Est-il donc arrivé quelque chose au docteur Lucien?...
— Hélas!...
— Expliquez-vous vite, je vous en prie... — Vous me faites mourir d'inquiétude...
— Et bien, cette nuit, on a relevé le corps inanimé de M. d'Harblay sur la troisième chaussée des étangs de la Reine-Blanche...
— Le docteur avait été victime d'un accident?
— Pas d'un accident, monsieur... d'une tentative d'assassinat...
Georges pâlit, et sous le coup d'une émotion violente dut s'appuyer à un meuble pour ne pas tomber.
Les mots : tentative d'assassinat venaient de le frapper en pleine poitrine.
Tentative signifie chose avortée.
Lucien n'était donc pas mort!...
— On a voulu tuer le docteur ! ! — s'écria Georges.
— Oui, monsieur.
— Et, connaît-on le meurtrier ?
— Non monsieur, mais on le connaîtra... — C'est un braconnier, paraît-il... un braconnier à l'affût qui a pris ce pauvre M. Lucien pour un garde et qui lui a envoyé son coup de fusil...
Georges s'était remis de sa première émotion et désirait questionner la paysanne.
— Que m'apprenez-vous là? — fit-il d'un air consterné.
— La vérité, monsieur... — Heureusement la balle n'est point entrée dans la tête et n'a produit qu'une blessure peu profonde, mais il ne s'en est pas fallu de l'épaisseur d'un fétu de paille que le coup fût mortel...
— Enfin, le docteur n'est point mort?... — continua Georges avec un tremblement involontaire.
— Grâce au ciel, non monsieur, et que le bon Dieu en soit béni!... S'il était mort, dans quel état serait sa brave et digne mère, à laquelle je donne un coup de main et qui a la tête perdue !...
— Cela se comprend!... Pauvre femme! — Au moins on est sûr que la blessure n'est pas dangereuse?...
— Pour ça, oui, monsieur... — Le médecin de Chantilly, qui est en ce moment près de M. le docteur, promet que dans cinq ou six jours il sera guéri...
Le tremblement nerveux de Georges grandissait. Il le domina de nouveau.
— Pourrais-je voir M. d'Harblay, de la part du baron de Trêves?... — demanda-t-il.
— Je ne sais pas, monsieur... — Je vais monter trouver madame et lui dire que vous êtes là...
— Oui... oui... je vous en prie...
— Je vous ferai peut-être un peu attendre...
— J'attendrai tant qu'il faudra...
La paysanne sortit.
Georges, resté seul, se laissa tomber sur un siège.
— Quelle mauvaise chance! — murmura-t-il avec accablement. — Ainsi j'aurais commis bêtement un crime inutile? — J'aurais risqué sans profit le bagne ou l'écbafaud?... — Je verrais chaque jour ce docteur maudit, témoignage vivant de ma maladresse?... — Non! cent fois non !... Gela ne sera pas...
Cinq minutes s'écoulèrent.
Au bout de ce temps la paysanne rentra.
— Et bien? — demanda M. de Nerville vivement.
— Eh bien! vous pourrez voir M. le docteur...
— Tout de suite?
— Quant à ça, par exemple, non... — Le médecin vous prie d'attendre qu'il ait fini le pansement... — Cane sera d'ailleurs pas très long...
— Rien ne presse...
Georges resta seul de nouveau et reprit son monologue.
— Le diable protège donc cet homme! — murmura-t-il. — Comment l'atteindre à présent?... — S'il m'échappe, tant pis pour Vautre.,. — Je veux que Léonide soit libre à tout prix... — Lautrene m'échappera pas...
Et le misérable, pris d'une agitation fébrile, se mit à marcher comme une bête fauve en cage dans le cabinet du docteur.
Tout à coup il s'arrêta en face d'une petite étagère vitrée dont les rayons supportaient, rangés côte à côte, des flacons et des fioles de plusieurs grandeurs, ayant des étiquettes différentes.
Il regarda ces récipients et tressaillit soudain. Sur une petite fiole de verre blanc, bouchée à rémeri, il venait de lire ce mot :