MONSIEUR LE PROCUREUR DE LA RÉPUBLIQUE
» à Beauvais » (Oise). »
LXÏ
L'enveloppe fermée, M. de Nerville prit du papier différent, modifia de nouveau son écriture, rédigea une seconde lettre contenant en d'autres termes la même accusation que la première.
L'adresse aussi fut identique.
Georges plaça ces lettres dans son portefeuille et descendit dans le parc où il fit un tour en attendant l'heure du déjeuner.
Cette heure venue, il se trouva en présence de la douairière.
— Qu'as-tu décidé? — lui demanda-t-elle.
— D'agir sans le moindre retard... — répliqua le misérable, — avant peu ce Lucien d'Harblay ne nous gênera plus... — Il va se passer des choses énormes... quoi qu'il arrive ne vous étonnez de rien et surtout ne vous troublez pas... — J'aurai soin de vous dire ce qu'il faudra répondre si l'on vous interroge...
Après le déjeuner Georges sortit.
Il gagna la gare d'Orry-la- Ville et prit le train qui le
descendit à Senlis où il resta juste le temps nécessaire pour jeter à la poste une de ses deux lettres.
Ceci fait, il monta dans un train qui le conduisit à Paris où il glissa sa seconde lettre dans la boîte de la gare.
A l'heure du dîner il était de retour au chalet.
Le soir, vers onze heures, il s'empara comme la veille des clefs de l'appartement de Max, et il remit la fiole de potion et les ordonnances aux places qu'elles occupaient avant sa visite de la nuit précédente.
— Maintenant, — se dit-il ensuite, — il ne me reste plus qu'à attendre...
Les deux lettres écrites par M. de Nerville étaient arrivées au parquet de Beauvais.
Quoique les dénonciations fussent quasi anonymes puisqu'elles portaient des signatures illisibles, le procureur de la République s'en était notablement
ému.
Il donna des ordres immédiats pour qu'on procédât à l'exhumation du corps de Max de Trêves, ce corps devant être soumis à l'autopsie, et il décida qu'il se rendrait dès le jour suivant au chalet afin d'y commencer une enquête.
En conséquence, le lendemain matin, on se munit d'un fourgon des Pompes funèbres et de son personnel, et le procureur de la République, en compagnie de son secrétaire , d'un juge de paix , d'un mé-
decin, de deux agents, etc.-, se mit en route pour Lamorlaye.
Ces messieurs arrivaient à Chantilly et allaient en repartir au moment où une voiture s'arrêtait devant la porte du chalet.
Il était onze heures du matin.
La douairière et M. de Nerville déjeunaient.
On vint les prévenir que M. Emile Auguy, le notaire, demandait à les voir.
La tante et le neveu échangèrent un rapide coup d'œil.
— Introduisez M. Auguy... — dit la baronne au valet de chambre qui sortit aussitôt.
— Que se passe-t-il donc? — murmura madame Germaine.
— Je l'ignore, mais cette visite inattendue ne présage rien de bon...
On annonça le notaire.
Madame de Trêves et Georges allèrent à sa rencontre.
— Cher monsieur Auguy, — lui dit la vieille dame en souriant, — suis-je assez heureuse pour que vous veniez me demander à déjeuner?
Le nouveau venu avait le visage sombre, l'air contraint et, malgré sa grande habitude des situations difficiles, il semblait gêné.
— Non, madame la baronne... — répliqua-t-il, — je ne passerai que quelques minutes à Lamorlaye...
— Yenez-vous nous donner des nouvelles de ma cousine? — fit Georges en avançant un siège.
— Oui, monsieur.
— Enfin ! — s'écria la baronne avec l'apparence d'une joie vive. — Nous allons donc sortir d'inquiétude!...
— Vous savez où elle est, cette chère enfant?
— Je le sais...
— Et vous allez nous l'apprendre?
— A quoi bon?... — Madame de Trêves éprouvait l'impérieux besoin de passer une partie de son veuvage dans la solitude... — Elle a été très souffrante, très malade môme, mais aujourd'hui elle est remise... — D'ici à quelques jours elle sera de retour à Lamorlaye, et j'ai été chargé par elle de vous en prévenir...
— Ah! cher monsieur Auguy, quelle excellente nouvelle vous nous apportez ! — dit la douairière avec une apparente effusion. — Nous allons donc revoir Léonide que j'aime comme si véritablement elle était ma fille... Nous allons de nouveau vivre auprès d'elle dans une intimité charmante...
Le notaire semblait de plus en plus embarrassé. Ce fut avec un bégaiement involontaire qu'il répliqua :
— Telle n'est pas l'intention de madame de Trêves...
— Les volontés dont je suis l'interprète ne sont point du tout d'accord avec vos désirs...
Georges pâlit.
— Expliquez-vous, monsieur... — dit sèchement la douairière.
— Je vais le faire, quoique ma mission soit pénible... — Madame la baronne de Trêves, ma cliente, a résolu de se remarier à l'expiration du délai légal..»
MADAME DE TREVES ZO i
Madame Germaine pâlit à son tour.
— Se remarier! — s'écria-t-elle. — Léonide songe à se remarier !...
— Oui, madame, et vous comprenez qu'elle n'admet point la possibilité de vivre avec un nouvel époux dans la famille de son premier mari. — 11 y aurait là, sans contredit, quelque chose de choquant et d'inadmissible.
— En d'autres termes, on nous chasse de cette maison I — dit la douairière d'une voix sifflante.
Georges avait reçu le coup sans broncher.
Il comprit que sa tante allait se laisser emporter par la colère.
Il eut peur qu'elle ne commît quelque imprudence, et se hâta de prendre la parole.
— Mon Dieu, — fit-il du ton le plus naturel, — nous aurions dû nous attendre à ce qui se passe, car fatale, ment Léonide devait se séparer de nous un peu plus tôt ou un peu plus tard... — Certes nous aimons ma cousine, mais notre affection serait cruellemenégoïste si elle prétendait s'imposer et se montrer jalouse de toute autre tendresse!... — Léonide est libre et maîtresse de ses actions... — Elle dispose d'ellemême, c'est son droit... — Résignons-nous, ma tantet et formons des vœux pour son bonheur à venir... — Je sens combien il nous sera pénible à tous deux de quitter cette demeure où Max a rendu le dernier soupir, mais, M. Auguy nous le disait tout à l'heure en fort bons termes, il est clair que nous ne pouvons y rester...
En même temps que parlait M. de Nerville, il atta-
chait ses yeux sur ceux de sa tante, et l'expression de son regard disait clairement :
— Pas un murmure!... Acceptez tout de bonne grâce !...
Madame Germaine le comprit et se tut.
— M. de Nerville est plein de tact et de raison !... — reprit le notaire, enchanté de trouver en Georges un allié sur lequel il ne comptait pas. — Me voici mainte nant fort à mon aise pour continuer... — La jeune baronne vous prie d'accepter, madame, la toute propriété de la maison , actuellement sans locataire, qu'elle possède à Chantilly et qui, telle qu'elle se comporte, avec jardin, écurie et remise, vaut une soixantaine de mille francs, au minimum... — Voici l'acte de donation... — Il stipule qu'après vous la maison dont il s'agit deviendra la propriété de M. de Nerville...
— Chère cousine! — s'écria Georges avec un feint attendrissement. — Je la reconnais là; elle est pleine de cœur.
— C'est bien, monsieur, — dit la douairière, — nous nous retirerons à Chantilly mon neveu et moi... — Quel délai ma bru nous accorde-t-elle pour quitter le chalet?
— Huit jours.
— Avant huit jours nous serons partis...
En ce moment un bruit de pas et de voix se lit entendre dans la cour.
— Qu'est-ce donc? — demanda madame Germaine. Georges allait s'approcher de la fenêtre.
JUALIAlUEi UCj 1HHL3
Il n'en eut pas le temps.
La porte s'ouvrit et le valet de chambre Pierre Lion parut.
— Qu'y a-t-il? — fit M. de Nerville.
— Monsieur, — balbutia le domestique d'une voix étranglée, — c'est le procureur de la République, avec un commissaire, un juge, des agents.
La douairière se leva, très effrayée.
— Le procureur de la République ! — répéta-t-elle.
— Ici!
Georges lui prit le bras à la dérobée et le serra fortement.
— Eh î bien, mais, — dit-il avec le plus grand calme,
— si ces messieurs viennent au chalet, c'est qu'ils ont quelque chose à y faire... — Allez vite les prier d'entrer...
Le procureur delà République était déjà sur le seuil, en nombreuse compagnie.
M. Auguy, très anxieux, se demandait ce que signifiait cette descente de justice.
— Pardonnez-moi, madame, si j'envahis ainsi votre demeure, — dit le magistrat en saluant courtoisement la douairière, — j'y viens accomplir, au nom delà loi, une mission sacrée... — Vous êtes, n'est-ce pas, la mère de M. le baron de Trêves, mort depuis six mois ?
Madame Germaine commençait à comprendre que ce qui se passait était d'avance connu de Georges et préparé par lui.
Elle répondit, en s'efforçant de mettre des larmes dans sa voix :
— Sa mère... oui, monsieur... — Max était mon unique enfant... Je vous présente mon neveu, M. de INerville...
Le procureur de la République salua Georges et poursuivit :
— Je désirerais voir la veuve de M. de Trêves...
— Elle est en voyage, monsieur... — répondit le cousin de Max.
— En voyage... — répéta le magistrat d'un air étonné.
— Oui, monsieur... — Elle a voulu passer les premiers temps de son veuvage loin de la maison mortuaire...
— Où se trouve-t-elle en ce moment?...
— Nous l'ignorons, monsieur...
— Yous l'ignorez, vous ses parents très proches... au moins par alliance?
— Oui, monsieur, — répliqua la douairière, — ma belle-fille tenait à s'isoler absolument dans son chagrin.
— Je puis vous apprendre, moi, où se trouve la veuve du baron de Trêves... — dit M. Auguy au magistrat.
— Qui êtes-vous, monsieur ?
— Emile Auguy, notaire à Paris, chargé depuis longues années des intérêts de la famille Desfontaines à laquelle appartient madame Léonide de Trêves... — J'ai reçu hier une lettre de ma jeune cliente, lettre datée de Vevey, où elle possède une villa et où elle vient de passer six mois. — Elle m'annonce son prochain retour à Lamorlaye...
— Léonide était à Yevey ! — s'écria Georges avec une feinte surprise.
— Oui, monsieur.
— Quand doit revenir madame de Trêves? — demanda le procureur de la République.
— Dans huit jours.
— Vous allez lui écrire, sans doute?
— Dès demain, oui, monsieur...
— Je vous invite à ne lui point parler de ma visite ici, visite qui l'inquiéterait sans motifs, mais je vous engage fort à presser son retour... — Sa présence à Lamorlaye est indispensable.
Emile Auguy, très intrigué et singulièrement préoccupé, s'inclina en signe d'adhésion.
Le magistrat reprit, en s'adressant à la douairière :
— Pardonnez-moi, madame, si je rouvre une plaie saignante, mais je dois vous adresser quelques questions...
— Faites, monsieur...
— De quelle maladie M. le baron Max de Trêves, votre fils, est-il mort ?
— Mon fils a succombé à une méningite, ainsi que l'a déclaré le médecin de Chantilly chargé de procéder à la constatation du décès. . . — répondit madame Germaine d'une voix entrecoupée, en essuyant ses yeux parfaitement secs.
— M. de Trêves n'avait-il pas, à une époque antérieure, été victime d'un accident ?
— Oui, monsieur, une morsure de chien enragé..»
» Mais cette morsure était, ou du moins paraissait guérie.
— Quels médecins l'ont soigné pendant ses deux maladies ?...
La douairière ne doutait plus.
Elle voyait se dessiner le drame échafaudé par Georges de Nerville.
— Un seul... — répondit-elle. — Le docteur Lucien d'Harblay...
— Habitant Chantilly?
— Non, fixé à Coye... un petit village tout près d'ici...
Le procureur de la République prenait des notes.
— Voulez-vous, monsieur, nous conduire à la chambre où le baron de Trêves est mort... — dit-il à Georges.
— Je suis à vos ordres...
— Je vous serai reconnaissant, madame, de vouloir bien nous accompagner... — ajouta le magistrat en s'adressant à la douairière.
— Puis-je retourner à Paris? — demanda M, Auguy.
— Parfaitement, mais n'oubliez pas ma double recommandation...
— Je m'y conformerai...
Le notaire salua et s'esquiva.
— Savez-vous, ma tante, où se trouvent les clefs de l'appartement de mon pauvre cousin ? — fit Georges.
Pierre Lion n'avait pas quitté la pièce. Ce fut lui qui répondit :
— Les clefs sont au tableau où je les ai accrochées moi-même après le malheur...
— Allez vite les chercher et rejoignez-nous.
M. de Nerville offrit son bras à la douairière qui semblait suffoquée par l'émotion, et guida les gens de justice vers l'appartement de Max.
Pierre Lion, les clefs à la main, les attendait déjà.
LXÏI
— Depuis combien de temps cette porte est-elle fermée? — demanda le procureur de la République.
— Depuis le lendemain de la mort de mon pauvre maître, monsieur, — répondit Pierre Lion. — J'ai ôté les draps du lit, assujetti les volets intérieurement et -enlevé les clefs.
— Ouvrez... — commanda le magistrat.
Pierre obéit.
Les volets clos rendaient très sombres la chambre à coucher. — L'atmosphère lourde avait à la fois une odeur de moisissure et de pharmacie.
Un instant après, des flots de lumière pénétraient par les fenêtres ouvertes.
— Vous étiez le valet de chambre de feu M. le baron de Trêves? — dit le juge d'instruction à Pierre.
— Oui, monsieur.
— Savez-vous si les ordonnances écrites parle docteur d'Harblay pendant la maladie de votre maître ont été conservées?
— Elles doivent se trouver dans le tiroir de la console, où je les plaçais moi-même.
— Voyez si elles y sont encore.
Pierre ouvrit le tiroir.
— Les voici, monsieur, — fit-il en présentant la petite liasse au procureur de la République, qui les passa au médecin dont il avait requis l'assistance.
Celui-ci les plia et les mit dans sa poche sans les regarder.
Le magistrat poursuivit.
— Reste-t-il trace des derniers médicaments administrés au malade?
Pierre Lion montra les bouteilles et les flacons.
Le médecin prit la fiole encore à demi pleine dans laquelle, la nuit précédente, Georges avait glissé de la poudre de strychnine et l'examina.
— Cette fiole, — dit vivement M. de Nerville, — con tenait la dernière potion ordonnée par le docteur d'Harblay... — Il a lui-même administré la première cuillerée... — J'ai donné les trois suivantes, car c'est moi qui veillais mon pauvre cousin cette nuit-là... — Après la troisième, il mourait dans une crise de souffrance effroyable...
Le procureur de la République, le juge de paix et le médecin échangèrent un coup d'œil.
— Est-ce vous, monsieur, qui veilliez habituellement M. de Trêves? — demanda le procureur.
— Non, monsieur, c'était Pierre Lion, le valet de chambre.
— Pourquoi le remplaciez- vous cette nuit-là?
— Il était écrasé de fatigue par une succession de nuits blanches... — Le docteur d'Harblay me pria de le suppléer... — Au moment où commençait l'agonie de mon cousin je l'appelai... — Il se leva en toute hâte et vint me rejoindre.
— Prenez ces fioles, — ordonna le procureur de la République à l'un des agents, — nous les emporterons à Beauvais.
— Monsieur, — s'écria Georges avec une émotion bien jouée, — permettez-moi de vous demander ce que signifie cette enquête imprévue ?
— Que se passe-t-il donc? — ajouta la douairière.
— Vous le saurez bientôt, mais il me reste à vous adresser quelques questions encore... — Avez-vous fait prévenir le docteur d'Harblay aussitôt après la mort de M. de Trêves?...
— Je l'ai fait prévenir dès le point du jour... — Mon cousin avait succombé vers deux heures du matin.
— Est-il accouru avec empressement?
— Il n'est pas venu du tout, ce qui m'a causé quelque surprise... — Jamais depuis ce moment, il ne s'est présenté au chalet... — Je l'ai rencontré deux ou trois fois par hasard; il m'a semblé qu'il m'évitait... — il était bien changé, maigri* le front plissé, le regard sombre... — Si je n'avais eu la certitude que le docteur était l'honneur même, j'aurais cru voir un homme courbé sous le poids d'un remords...
Le procureur de la République regarda tour à tour la douairière et Georges, et leur dit :
— Vous êtes convaincus l'un et l'autre que M. le baron de Trêves a succombé à une méningite ?...
La tante et le neveu jouèrent l'étonnement.
— Les assertions de M. d'Harblay ne peuvent nous laisser à cet égard aucun doute... — répliqua madame Germaine.
— Aucun doute... — appuya Georges.
Le magistrat poursuivit :
— Il vous semble par conséquent impossible d'admettre que M. de Trêves soit mort victime d'un scélérat.
— Victime d'un scélérat ! — s'écria M. de Nerville en donnant à son visage une expression d'épouvante. — Lui ! Max ! mon cousin ! presque mon frère !
— Mon enfant assassiné ! — ajouta la douairière. — Mais c'est impossible, monsieur !
— Admettons que ce soit possible... — Vous feriez tout, n'est-ce pas, pour éclairer la justice ?
— Si cela était, monsieur, — répondit Georges avec feu, — je consacrerais ma vie à chercher le meurtrier pour vous le livrer !...
— Mais, encore une fois, c'est impossible ! — reprit la douairière. — Mon pauvre enfant, mon cher Max, n'avait pas un ennemi... — Qui donc l'aurait assassiné?
— En ce moment, madame, nous ne formulons aucune accusation positive. — La rumeur publique, certaines dénonciations arrivées au parquet, nous ont mis en éveil... — Rumeur et dénonciations peuvent être mensongères... Voilà ce dont il importe de nous
il. 16
assurer , et nous ne pouvons le faire que par une enquête sérieuse dont nous réunissons ici les premiers éléments... — Possédez-vous un caveau de famille au cimetière de Lamorlaye?
— Le caveau de la famille Desfontaines, oui, monsieur...
— M. de Trêves y est enseveli?
— Oui, monsieur.
— Vous avez la clef de ce caveau?
— Elle se trouve chez le gardien du cimetière...
— Je dois vous prévenir, madame la baronne, que je vais faire procéder à la levée du corps de M. de Trêves et le conduire à Beauvais...
— Grand Dieu ! — s'écria madame Germaine avec un effarement bien joué, — et pourquoi?...
— Pour que ce corps, soumis à l'autopsie, devienne en certaines de ses parties l'objet d'une analyse chimique.
La douairière laissa ses sanglots éclater.
— Mon enfant !... mon pauvre enfant 1 — balbutiaitelle en feignant d'essuyer ses larmes.
— Monsieur, — reprit le procureur de la République, en s'adressant à Georges, — on va poser les scellés sur les portes communiquant à l'appartement de M. de Trêves... — Acceptez-vous la charge de gardien des scellés...
— Je n'ai pas le droit de refuser, monsieur... — J'accepte et, quoiqu'il faille faire, je ne vous marchanderai point mon concours.
Tandis que le juge de paix procédait, le magistrat,
s'adressantde nouveau à la tante et au neveu, leur dit:
— Il suffit quelquefois d'une circonstance fortuite pour mettre en lumière brusquement des choses qui semblaient obscures ou dont on ne soupçonnait même pas l'existence... — un phénomène de ce genre pourrait se produire en ce moment dans votre esprit... — vous savez maintenant qu'on soupçonne un crime...
— si cette hypothèse n'est point erronée , par qui supposez-vous que ce crime ait pu être commis?
— Je ne suppose rien... — dit la baronne Germaine,
— je refuse de croire au crime...
— Et vous, monsieur de Nerville?...
— Eh! monsieur, que pourrais-je supposer? qui pourrais-je soupçonner? — Je vous répète que Max n'avait point d'ennemi... — J'irai plus loin, j'affirme qu'il était très aimé dans le pays où il faisait beaucoup de bien... — Pour qu'un crime soit vraisemblable il faut qu'il profite à quelqu'un ; or, celui-là ne profite à personne...
Pierre Lion était devenu rêveur.
Soudain son visage se crispa et l'ombre d'une pensée terrible passa sur son front.
Il venait de se rappeler le docteur Lucien d'Harblay versant dans la potion du baron Max quelques gouttes d'un flacon mystérieux, et faisant disparaître ce flacon à la minute précise où lui, Pierre Lion, entrait dans la chambre d'un côté et M. de Nerville de l'autre.
La chose lui avait semblé toute naturelle ce soir-là mais, à présent qu'on parlait d'un crime commis, elle lui paraissait au plus haut point suspecte.
Il allait raconter ce qu'il avait vu.
Une crainte subite fît expirer la parole sur ses lèvres.
Le juge de paix s'approcha du procureur de la République et lui dit :
— 11 ne me reste plus, monsieur, qu'à poser les scellés sur la porte d'entrée.
Tout le monde quitta la chambre mortuaire.
Les derniers scellés furent placés, et les clefs, décrites au procès-verbal, remises à Georges de Nerville.
Le procureur de la République pria Pierre Lion de chercher une petite caisse ou un panier dans lequel il fût possible d'emballer bouteilles et fioles.
Le valet de chambre apporta une grande boîte garnie de foin ; — on y rangea les futures pièces à conviction et on la scella de manière à ce qu'il fût impossible d'en modifier le contenu.
— Accompagnez-nous au cimetière, je vous prie, monsieur... — dit le magistrat à Georges.
Une invitation ainsi formulée équivalait à un ordre.
M. de Nerville s'inclina' et suivit les gens de loi.
Le caveau de la famille Desfontaines fut ouvert.
On plaça dans le fourgon des pompes funèbres le cercueil renfermant le cadavre de Max, et ce fourgon partit pour Beauvais sous l'escorte de deux agents.
— Je vous remercie, monsieur, du loyal concours que vous venez de prêter à la justice, — fit le procureur de la République en s'adressant à Georges, — et je vous rends votre liberté... — Nous, messieurs, chez je docteur d'Harblay... — ajouta le magistrat.
Le cousin de Max regagna le chalet, tandis que les magistrats et leurs sous-ordres se dirigeaient versCoye.
En une demi-heure ils arrivèrent à la maison du jeune médecin.
Le juge d'instruction souleva lui-même le marteau et le laissa retomber.
Ce fut madame d'Harblay qui vint ouvrir.
En voyant tout ce monde elle éprouva un serrement de cœur instinctif.
— Que désirez-vous, monsieur? — demanda-t-elle. Le procureur de la République la salua, déclina ses
titres, et ajouta :
— J'ai besoin de voir M. le docteur d'Harblay. La pauvre mère tremblait de tous ses membres.
— Mon fils n'est point ici, monsieur... — balbutiat-elle.
— Il est en tournée de visites, sans doute... — Nous l'attendrons.
— Vous l'attendriez en vain, monsieur, — il ne rentrera pas.
— Comment cela?
— Mon fils est en Suisse...
Le magistrat ne put contenir un mouvement de surprise.
— En Suisse ! — s'écria-t-il.
— Oui, monsieur, depuis quelques jours...
— L'époque est étrangement choisie pour un voyage d'agrément...
— Aussi ne s'agit-il point de cela, monsieur... — mon fils a été appelé près d'une de ses clientes...
— Comment se nomme cette cliente ?...
Cette question déconcerta singulièrement madame d'Harblay.
En répondant la vérité, n'allait-elle pas compromettre la femme qu'aimait Lucien, et causer un notable préjudice aux intérêts amoureux de ce dernier?
Peut-être... — Mais mentir à des magistrats, à des représentants de la loi, venus dans un but qu'elle ignorait, cela devait être bien autrement grave et dangereux.
Le trouble de la vieille dame ne pouvait échapper au procureur de la République.
— Je vous ai demandé le nom de cette cliente, — reprit-il d'un ton sévère.
Après une seconde d'hésitation, madame d'Harblay répondit :
— La baronne de Trêves...
Cette fois encore les magistrats échangèrent un coup d'œil rapide.
— Monsieur votre fils doit-il revenir bientôt ? — demanda le procureur.
— Je l'ignore...
— Il ne vous écrit donc pas ?
— Pardon, monsieur, il m'écrit, mais sa dernière lettre ne me parlait point de son retour plus ou moins prochain...
— Quand est-il parti?
— Il y aura bientôt un mois...
— Cela suffit, madame...— J'attendrai le retour de M. d'Harblay.
— A quel sujet avez-vous besoin de le voir, monsieur ? — hasarda timidement la pauvre mère.
— J'ai besoin de savoir d'une façon précise si M. de Trêves, auquel il donnait des soins et qui avait été mordu par un chien enragé aux étangs de Commelle, a succombé à une crise d'hydrophobie, ou à quelque maladie d'une tout autre nature.
Le résultat immédiat de cette réponse mensongère fut de dissiper les inquiétudes vagues de madame d'Harblay.
Elle se sentit soulagée, et respirant plus librement, demanda :
— Devrai-je parler de votre visite à mon fils dans ma prochaine lettre ?
— Cela sera sans inconvénient...
— Faudra-t-il lui dire de se rendre auprès de vous dès son arrivée ?
— Inutile... — qu'il prenne seulement la peine de me prévenir de son retour...
— Ce sera fait, monsieur...
Le magistrat salua madame d'Harblay et on rejoignit la voiture.
— Je m'attendais à recevoir l'ordre de poser les scellés chez le docteur... — dit le juge de paix.
— C'eût été une faute grave... — La mère l'aurait écrit à son fils et, s'il est coupable, il aurait eu soin de ne point rentrer en France et de filer en Amérique... — Madame d'Harblay n'est certainement point complice, et je lui ai donné le change... — Ne soupçonnant rien, elle nous laissera libres d'agir... —
Seulement nous prendrons nos précautions... — Dès demain deux agents munis d'un mandat d'amener s'installeront à Goye... — Dès que paraîtra le docteur on s'emparera de sa personne et on l'amènera au parquet sans lui laisser mettre les pieds dans sa maison... En rentrant à Beauvais je vais donner des ordres...
Lïuïl
M. de Nerville, en quittant le cimetière, retourna directement au chalet de Lamorlaye.
La douairière l'attendait avec impatience dans le petit salon où le valet de chambre se tenait debout devant elle.
Aussitôt qu'il eut franchi le seuil, elle s'écria :
— Arrive vite... — J'avais hâte de te voir...
— Pourquoi chère tante ?
— Pour te dire ce que vient de m'apprendre Pierre Lion...
— Quelque chose de relatif à ce qui nous occupe ?...
— Oui, et de la plus haute importance...
— Eh! bien?
— Eh ! bien, en entendant parler de la possibilité d'un crime commis sur la personne de Max, Pierre a fouillé son cerveau, rassemblé ses souvenirs, et il accuse...
— Non, non, madame la baronne, je n'accuse pas... — interrompit le domestique, — je n'oserais
accuser sans preuves, mais ce que j'ai vu me semble étrange à cette heure et me fait supposer bien des choses...
— Qu'avez-vous donc vu, mon brave Pierre? — demanda Georges, qui croyait deviner ce dont il s'agissait.
— Quelques heures avant la mort de M. le baron, le le docteur Lucien d'Harblay m'avait envoyé chercher des couvertures... — Comme je rentrais dans la chambre j'ai vu le docteur mêler à la potion de mon pauvre maître quelques gouttes du contenu d'une fiole qu'il a fait disparaître en toute hâte...
Georges répondit froidement :
— J'arrivais par une autre porte en même temps que vous, et le fait que vous signalez m'a frappé comme vous, mais cela ne prouve pas le moins du monde que le docteur d'Harblay ait empoisonné mon cousin... cela ne prouve absolument rien... — On ne saurait baser sur un tel détail une accusation sérieuse... — C'est suspect, et pas autre chose.
— L'enquête commencée par la justice va sans doute continuer, monsieur? — demanda Pierre Lion.
— Elle va continuer certainement.
— Si on m'appelle comme témoin, que faudra-t-ii dire?
— La vérité, toute la vérité, rien que la vérité... Le valet de chambre s'inclina et sortit.
— Je ne te comprends pas, mon cher Georges, — fit la baronne quand elle se trouva seule avec son neveu»
— C'est toi qui le premier as accusé le docteur d'Harblay, et maintenant tu semblés le défendre...
— C'est pour l'accabler mieux quand l'heure sera venue, car sa culpabilité n'est point douteuse... — Tout le désigne comme l'empoisonneur, et les preuves ne manqueront pas... — Soyez tranquille, ma tante, nous ne sommes pas encore partis du chalet de Lamorlaye...
— La volonté de Léonide, cependant...
— Le moment approche où Léonide n'aura plus de volonté...
Le notaire Emile Auguy, en rentrant chez lui, s'était hâté d'écrire à madame de Trêves, à Vevey.
Il pressentait une catastrophe, mais il ne devinait point de quelle nature elle pouvait être.
De vagues soupçons se formaient dans son esprit, mais le raisonnement les lui faisait bientôt considérer comme invraisemblables, inadmissibles, et il les chassait.
Sa lettre, à dessein très courte et ne précisant rien, pouvait s'analyser en quelques mots : — « Revenez vite.., — il y va de vos intérêts et surtout de votre bonheur. »
Léonide, en lisant ce billet laconique, sentit un frisson d'angoisse courir dans ses veines.
Lucien, consulté, eut aussitôt l'intuition d'un malheur inévitable, mais tout lui semblait préférable à
l'incertitude et il fut d'avis de suivre sans tarder les conseils du notaire.
En conséquence le départ fut fixé au lendemain.
La jeune baronne allait de mieux en mieux et reprenait rapidement ses forces.
Elle pouvait sans imprudence entreprendre un voyage, qui n'était en somme avancé que de quelques jours.
A Beauvais, l'instruction marchait avec rapidité.
L'autopsie du cadavre avait été faite, et de l'analyse des viscères résultait la certitude que le baron Max avait succombé à un empoisonnement par la strychnine.
Le reste de la potion, analysé comme les viscères, contenait une dose de strychnine égale à celle indiquée par l'ordonnance, donc le docteur d'Harblay était l'auteur de l'empoisonnement, ceci paraissait indiscutable.
Une chose restait cependant incompréhensible, c'était l'exécution du médicament d'après l'ordonnance, en dehors des lois bien établies du Codex.
Comment un homme pouvait-il avoir livré une potion contenant un poids de strychnine capable de tuer deux personnes ?
M. Godelot, — revenu en toute hâte à Chantilly à la nouvelle de la mort de Jules Cordier, — reçut l'ordre de se rendre au parquet de Beauvais avec le registre de la pharmacie.
Ne sachant à quel sujet on voulait l'interroger, il accourut, très inquiet.
Le registre fut examiné.
Il indiquait des quantités identiques à celles de l'ordonnance.
On s'apprêtait à questionner M. Godelot, mais il coupa court à l'interrogatoire par cette déclaration :
— J'étais absent de Chantilly quand le docteur d'Harblay a rédigé cette ordonnance, et c'est mon aide pharmacien qui a préparé la potion...
— Cet aide pharmacien est-il toujours chez vous?...
— Non, et pour la meilleure de toutes les raisons : — il est mort subitement à la suite d'un excès d'alcool.
— Cet homme s'enivrait?
— Malheureusement, oui.
— Supposez-vous qu'étant ivre il ait pu commettre une erreur en dosant les toxiques ?
— Il n'en a fait aucune puisque le registre et l'ordonnance sont d'accord.
— M. d'Harblay vous savait-il absent de Chantilly?
— Oui, monsieur, je m'étais rendu chez lui, quelques jours avant mon départ, pour lui livrer diverses substances nécessaires à sa pharmacie personnelle, et je lui avais fait part de mon prochain voyage.
— Savait-il que vous aviez un aide ?
— Oui, monsieur.
— Savait-il que cet aide s'enivrait?
— Je l'ignore, mais il pouvait le savoir...
— Et, — conclut le juge d'instruction, — le sachant, il pouvait profiter d'une heure d'ivresse pour faire exécuter le breuvage meurtrier...
ii. 17
A cela M. Godelot n'avait rien à répondre.
Il fut congédié, mais le juge d'instruction garda le registre pour le joindre aux autres pièces à conviction.
Le magistrat ne conservait aucun doute au sujet du crime.
Selon lui, — nous le répétons, — le docteur Lucien d'Harblay avait empoisonné le baron Max de Trêves.
A ce sujet, aucun doute n'était possible, — se disait-il.
Mais quel intérêt l'avait poussé à commettre cet empoisonnement ?
Ce point restait obscur.
Les dépositions des témoins l'éclairciraient sans doute.
11 fallait attendre le retour de la jeune veuve du baron, et l'arrestation du médecin.
Grâce aux conseils de M. Auguy, ce retour, — nos lecteurs le savent, — était imminent.
En effet, le surlendemain, Léonide et Lucien débarquaient ensemble à Paris.
Madame de Trêves, très préoccupée, très inquiète, voulut aller immédiatement chez le notaire afin de lui demander l'explication de sa lettre.
En montant dans une voiture de place pour se faire conduire rue des Pyramides, elle tendit la main à Lucien d'Harblay et lui dit :
— A bientôt, ami... mais attendez un mot de moi pour venir au chalet... Je veux avoir parlé...
Jacques Hâbert devait faire transporter la malle de
Léonide de la gare de Lyon à la gare du Nord et attendre, après avoir télégraphié au chalet d'envoyer une voiture stationner à l'arrivée de tous les trains.
Lucien, le cœur serré, quitta Léonide, partit avec Jacques Hâbert, le quitta sur le seuil de la gare et monta dans un compartiment de première classe.
Trois quarts d'heure plus tard il descendait de wagon à Coye, et prenait, pensif, le chemin de sa maison.
Il ne lui restait plus que cent pas à faire.
La porte de la gendarmerie devant laquelle il passait, s'ouvrit.
Un gendarme sortit et dit, en saluant Lucien :
— Pardon, monsieur le docteur, auriez-vous l'obligeance d'entrer un instant...
Le médecin ne pouvait deviner le coup effroyable prêt à fondre sur lui.
— Pourquoi faire? — demanda-t-il. — Est-ce qu'il y a un malade ?...
— Non, mais le brigadier, qui vous a vu passer, a quelque chose à vous dire...
— C'est que j'ai hâte d'embrasser ma mère ..
— Ça ne sera pas long...
— J'y vais.
Lucien suivit le gendarme et entra derrière lui dans une pièce où se trouvaient le brigadier, deux de ses hommes, et deux inconnus qui ressemblaient à des militaires en bourgeois.
Tous étaient debout.
— Vous désirez me parler, brigadier?... — fit le jeune médecin.
Le brigadier, sans répondre, désigna du geste un des hommes en bourgeois.
Celui-ci s'approcha de Lucien et lui demanda :
— Vous êtes bien le docteur d'Harblay ?
— Oui, monsieur...
— Exerçant la médecine à Coye ?...
— Parfaitement, mais...
— Au nom de la loi, je vous arrête... — interrompit l'homme.
Un coup de masse sur le crâne n'aurait pas mieux assommé Lucien que ne le firent ces paroles.
Devenu livide, il chancela et des gouttes de sueur perlèrent à la racine de ses cheveux.
— M'arrêter... moi... — balbutia-t-il d'une voix étranglée. — De quel droit?...
L'homme tira de sa poche un papier et dit :
— Voilà le mandat d'amener...
Le docteur tremblait de tout son corps.
— Songez-vous bien à ce vous faites... — reprit-il au bout d'un instant. — A coup sûr il y a là une méprise... une méprise dont les auteurs seront punis, car je porterai plainte contre eux... — Ce sont les voleurs et les assassins qu'on arrête, et non les honnêtes gens... — Suis-je un voleur ou un assassin? — De quoi m'accuse-t-on?
— Vous demanderez cela au juge d'instruction de Beauvais, — répliqua l'agent. — Nous n'avons, nous, qu'à exécuter les ordres qu'on nous donne...
Il ajouta en s'adressant aux gendarmes :
— Jusqu'à ce ce soir, messieurs, vous garderez le prisonnier. — La consigne est de ne le laisser communiquer avec qui que ce soit.
Lucien, écrasé d'abord par la surprise et la terreur, sentait la colère s'emparer de lui.
— Ah ! çà, mais, — s'écria-t-il — ce que vous faites est plus qu'odieux, c'est infâme !
— Emmenez-le, — commanda l'agent, — et, si c'est possible, faites le taire.
Deux gendarmes lui posèrent en même temps la main sur l'épaule.
Il les regarda d'un air hébété.
Un flot de sang montait de son cœur à sa gorge et l'étouffait. — Son cerveau se remplissait de ténèbres.
Pris d'un tremblement convulsif, il tendit les bras en avant et s'abattit lourdement sur le plancher.
— Yoilà qui supprime du coup les accès de colère et les jérémiades du particulier !... — dit l'agent avec un gros rire... — Excellent, cela!... — Portez-le dans la chambre noire qui vous sert de violon, et enfermez-le soigneusement.
Il ajouta, en s'adressant à son collègue :
— File, à Chantilly, toi... — Expédie une dépêche au parquet de Beauvais pour avertir que l'affaire est faite... — A la nuit tombée tu feras atteler la voiture retenue... — On ligotera solidement ce gaillard et, en route, sous bonne escorte!... — Ah! tu préviendras le juge de paix qu'il peut venir mettre les scellés sur la cage, puisque nous tenons l'oiseau...
L'agent en sous-ordre partit.
Les gendarmes rentrèrent après avoir étendu Lucien évanoui sur un lit de camp, et fermé la porte à double tour.
Tout cela s'était fait sans bruit.
Personne dans le village ne soupçonnait l'arrestation de M. d'Harblay.
— L'un de vous, messieurs, — reprit le policier, — veut-il me conduire à la maison du docteur ?... — J'ai quelques ordres à exécuter...
Le brigadier désigna Pun de ses hommes qui sortit avec l'agent; — tous deux se rendirent à la demeure de Lucien et le gendarme frappa vigoureusement à la porte.
Madame d'Harblay vint ouvrir.
En voyant cet étranger de mine médiocre en compagnie d'un gendarme, elle eut peur.
— Que désirez-vous, messieurs? — bégaya-t-elle.
— Veuillez nous permettre d'entrer, madame, — répliqua l'agent, — je m'empresserai de vous expliquer les motifs de notre visite.
La vieille dame livra passage aux deux hommes et referma la porte ; puis son attitude sembla dire :
— J'attends...
Le policier tira de son portefeuille un papier, et poursuivit en le présentant à la mère du docteur :
— Donnez-vous la peine, madame, de prendre connaissance de ceci...
Madame d'Harblay reçut le papier des mains de l'agent, y jeta les yeux et devint très pâle.
— Mon Dieu, que signifie cela? — s'écria-t-elle en s'appuyant à un meuble pour se soutenir, tant son émotion était grande. — Vous venez ici par ordre du procureur de la République afin de surveiller cette maison jusqu'à ce que le juge de paix ait posé les scellés...
— Oui, madame... — répondit le policier.
— Mais pourquoi cet ordre incompréhensible?.., quelle est la cause de cette mesure inqualifiable?
— Je ne sais rien, madame, et ne peux rien vous dire... — On me donne un ordre, j'obéis...
— Mais qu'a donc fait mon fils, qu'ai-je donc fait moi-même, pour qu'on envahisse notre demeure? pour qu'on nous traite en suspects, en criminels?
L'agent répéta :
— Je ne sais rien...
Madame d'Harblay joignit les mains avec désespoir.
— Seigneur! — balbutia-t-elle en sanglotant, — quelles douleurs me sont réservées dans ma vieillesse? — Ne me sera-t-il pas permis de mourir en paix?
Après cette courte crise de découragement et de douleur, la mère éplorée redevint une femme énerque et, faisant un effort héroïque, dit avec l'apparence du calme :
— C'est bien... — On ne résiste point à la loi... — Prenez possession de cette demeure... Je ne suis plus chez moi... la maison est à vous.
— Où se trouve le cabinet de travail de monsieur votre fils?
— Là, — répondit la vieille dame en désignant une porte.
L'agent ouvrit cette porte et entra dans le cabinet.
— C'est ici que je resterai, — fit-il, — en attendant le juge de paix.
— Vous êtes le maître...
— J'ai une prière à vous adresser, madame...
— Une prière, c'est-à-dire un ordre!... — Parlez, monsieur... — Quelle est cette prière?
— C'est de fermer à clef toutes les portes, excepté celles de la cuisine et de votre chambre, et de m'en remettre les clefs...
— Suivez-moi, monsieur... — Vous les prendrez vous-même...
Madame d'Harblay ne pleurait plus. — Ses yeux semblaient séchés par une flamme intérieure. — Son visage était de marbre.
L'agent ferma toutes les portes, retira des serrires toutes les clefs, et rejoignit le gendarme
La pauvre mère s'enferma dans sa chambre et là cessant de se contenir, elle se laissa tomber à genoux devant une image de la Vierge, et balbutia en fondant en larmes, en éclatant en sanglots :
— Je succombe, Vierge sainte... — Vous qui avez été une mère de douleur, venez-moi en aide ! ayez pitié de moi !... ayez pitié de mon enfant !
M. Auguy, — il nous semble inutile de l'affirmer, — n'avait pas fait attendre un seul instant madame de Trêves dès qu'il avait connu sa présence à l'étude.
— Venez, chère madame... — lui dit-il en lui prenant les mains pour l'introduire dans son cabinet. — Asseyez-vous là... près de moi...
— J'avais hâte de vous voir, mon vieil ami... — répliqua Léonide. — Rassurez-moi vite, je vous en prie, car votre lettre trop courte et trop vague m'a causé des inquiétudes mortelles... — Pourquoi m'avez-vous engagée à quitter Vevey sans retard ?...
— Parce qu'il se passe des choses étranges au chalet de Lamorlaye.
— Des choses étranges ? — répéta Léonide effarée.
— Oui.
— Lesquelles ?
— Je suis allé au chalet il y a trois jours, pour faire part de vos intentions à la baronne Germaine de Trêves...
— Est-ce qu'elle a manifesté le projet de résister à ma volonté?...
— En aucune façon... — Elle n'a qu'à se soumettre et ne l'ignore pas... — Ce n'est point d'elle qu'il s'agit...
— De quoi s'agit-il, alors ?... — Expliquez- vous !... j'ai peur...
— Comme j'allais me retirer, après avoir accompli , ma mission, la justice arrivait au chalet.
— La justice !... — s'écria Léonîde stupéfaite.
— Oui, le procureur de la République, un commissaire, un juge de paix, des agents...
— Qu'y venaient-ils faire ?
— Voici ce que j'ai entendu...
Et le notaire répéta, presque mot pour mot, ce qui avait été dit devant lui.
Madame de Trêves offrait la vivante image de l'effarement.
— Mais, que croient-ils donc? — demanda-t-elle d'une voix éteinte quand le notaire eut achevé.
— I!s semblent supposer que votre mari, le baron Max, n'est pas mort d'une mort naturelle...
— Un crime alors aurait été commis?
— Ils le croient.
Léonide devint livide.
— Ces gens 3ont fous ! — balbutia-t-elle, — un crime <est impossible l — Qui donc aurait attenté à la vie de Max, et dans quel intérêt ?
— A cela, chère enfant, je ne puis répondre... — je dois me borner à des suppositions, à des conjectures,
mais, dès qu'on connaîtra votre retour, vous serez certainement appelée au parquet où l'on vous apprendra le vrai motif de la présence des magistrats chez vous... — Hàtez-vous donc de retourner au chalet... — Votre tante et votre cousin s'y trouvent encore puisque vous leur avez accordé huit jours... — Ils en sauront plus long que moi...
— Je pars... — adieu, mon vieil ami, ou plutôt, au revoir...
Et madame de Trêves, rejoignant la voiture qui l'avait amenée, se fit conduire à la gare du Nord.
Jacques Hâbert l'attendait.
Il vit le visage bouleversé de sa maîtresse, et l'interrogea des yeux.
— Plus tard, plus tard, — lui répondit-elle. L'heure du départ allait sonner.
.Léonide se jeta dans un wagon, et le train partit.
Durant le trajet de Paris à Coye, la jeune femme sentit les plus sombres pensées assiéger sans relâche son esprit.
Un malheur planait sur elle, de ceci elle ne pouvait douter, mais la nature de ce malheur restait dans l'ombre, et ces ténèbres mêmes rendaient la situation plus effrayante et les angoisses plus intolérables.
Le train fit halte à Coye.
Madame de Trêves mit pied à terre.
Jacques Hâbert la rejoignit sur le quai de débarquement.
Tous deux sortirent de la gare.
Georges de Nerville venait d'arriver avec un landau.
Il courut à Léonide, lui prit les mains et les serra avec une effusion attendrie, en balbutiant d'un air navré :
— Ah ! ma cousine... ma pauvre cousine...
— Que se passe-t-il donc à Lamorlaye? — demanda vivement la jeune femme.
— Montez dans la voiture où ma tante vous attend... — répondit Georges. — En route vous saurez tout...
Léonide avait hâte de savoir.
Elle courut à la voiture où la baronne Germaine la reçut dans ses bras et l'enveloppa de caresses, en versant des larmes de ^ocodile et en répétant avec un ton de douleur hypocrite :
— Mon enfant !... ma pauvre enfant !..
M. de Nerville s'était placé en face de sa tante et de sa cousine.
Le visage consterné de Georges, les pleurs de la douairière, redoublèrent l'épouvante de la jeune femme.
— Mais enfin, voyons, que se passe-t-il?... — demanda-t-elle, livide de terreur.
— Des choses effroyables.
— Lesquelles?...
— Un crime monstrueux a été commis. — Max est mort empoisonné...
La jeune baronne tremblait de tout son corps — ses dents claquaient.
Elle fit un geste de violente dénégation.
— Non... non... c'est impossible!... — répliquat-elle d'une voix indistincte.
— Les gens de justice ont fait une descente au chalet... — dit à son tour Georges de Nerville. — Ils ont saisi les ordonnances du docteur et ce qui restait des potions... — On a posé les scellés sur les portes de la chambre de mon pauvre cousin et on m'en a nommé gardien... — Enfin on a exhumé le corps et on l'a emporté à Beauvais dans un fourgon, pour le soumettre à l'autopsie et à des analyses, chimiques afin de constater la nature du poison...
Léonide se sentait devenir folle.
— L'exhumation... l'autopsie... la nature du poison... — répéta-t-elle d'un air égaré. — Il me semble que je fais un rêve horrible... — Tout cela est inouï... — Il ne peut y avoir de crime... ce crime, qui l'aurait commis?... qui donc aurait tué Max, et pourquoi?...-
— Le procureur de la République et le commissaire n'ont rien dit, mais leur attitude et leur physionomie parlaient pour eux...
— Ils n'ont accusé personne?...
— En des termes formels, non...
— Mais enfin quelles raisons ont pu leur faire admettre la possibilité d'un crime? — Sur quoi se basent leurs soupçons?...
— Le plus simple est de vous expliquer ce qui s'est passé, et je vais le faire...
Georges raconta par le menu la visite des magistrats, sans omettre le plus petit fait, le moindre détail. Léonide était atterrée, littéralement.
Une idée soudaine lui traversa l'esprit.
— Mais le médecin seul pourrait être accusé! — s'écria-t-elle,
M. deNerville ne répondit pas à cette question.
— Avant de se prononcer, il faut attendre les résultats de l'enquête et ceux des analyses, — dit-il. Les magistrats ont parlé des rumeurs publiques, mais ces rumeurs peuvent être mal fondées... — A l'heure qu'il est on ne pourrait, sans une impardonnable injustice, faire peser des soupçons sur qui que ce soit.
La jeune baronne pleurait.
Le landau franchit la grille et s'arrêta devant le perron du chalet.
Georges donna la main à sa cousine chancelante pour la faire descendre de voiture et la conduisit à la salle à manger.
La force physique et la force morale faisaient défaut en même temps à la pauvre enfant. — Elle n'avait plus conscience d'elle-même. — Elle avait cessé de penser et ne pouvait plus que souffrir.
Madame Germaine qui lui témoignait la plus tendre affection voulut lui faire prendre quelque nourriture, mais son estomac se révoltait. — Les premières bouchés l'étouffèrent; il lui fut impossible de continuer; — elle voulut monter dans sa chambre et demanda comme une faveur d'y rester isolée.
Peu à peu elle reconquit un calme relatif et parvint à mettre un peu d'ordre dans ses idées.
La phrase terrible prononcée par elle lui revenait sans cesse à l'esprit.
— Le médecin seul pourrait être accusé!...
Elle frissonna de nouveau et sonna violemment. Sa femme de chambre accourut.
— Allez me chercher Jacques Hâbert... — lui commanda-t-elle.
Le muet était à l'office, où il apprenait de la bouche de Pierre Lion la descente de justice faite au chalet quelques jours auparavant.
Prévenu par la camériste, il se rendit en toute hâte chez madame de Trêves.
Léonide fit deux pas à sa rencontre.
— Tu sais ce qui se passe ici? — lui demanda -t-elle. Un geste de Jacques répondit de façon affirmative.
La jeune femme continua :
— On prétend que mon mari est mort empoisonné...
— Oui.
— Qui accuse-t-on?
La pantomime du muet signifia clairement :
— Personne... — On ne sait pas...
— Il faut savoir...
— Comment? — fit le regard de Jacques.
— Cours à Coye sans perdre une minute. . . Va trouver le docteur... qu'il vienne à l'instant... A l'instant, tu m'entends bien !... — Il le faut... je le veux... ramène-le avec toi...
Jacques Hâbert inclina la tête et partit.
Arrivé à Coye, il se dirigea vers la maison du mé-
decin, souleva le marteau et le laissa retomber deux fois de suite.
Ce fut l'agent de police qui vint lui ouvrir et lui dit d'une voix rude :
— Qui demandez-vous?...
Etonné de voir cette figure inconnue, le père nourricier de Léonide resta tout d'abord interdit.
— Ah çà, voyons ! qui demandez-vous? — répéta l'agent. — Il ne s'agit pas de me regarder d'une air ahuri, mais de me répondre.
Jacques tira son ardoise et écrivit :
— Je demande le docteur d'Harblay...
— Ah ! vous êtes muet...
— Oui.
— Et qu'est-ce que vous lui voulez au docteur d'Harblay?...
Le muet reprit son ardoise et traça ces mots :
— Je veux quil vienne tout de suite avec moi au chalet de Lamorlayc, ou on l'attend.
— Très bien... et, qui est-ce qui l'attend, au chalet de Lamorlaye?
— « Ma maîtresse, madame la baronne de Trêves, »
— Tournez-moi les talons, mon brave homme, et allez apprendre à votre maîtresse, madame la baronne de Trêves, que le docteur d'Harblay ne peut aller la voir, par l'excellente raison qu'il est dans les mains de la justice...
Jacques faillit tomber à la renverse en entendant ces mots. — Il resta un instant comme pétrifié. Ensuite il voulut écrire encore, interroger de nou-
veau, mais l'agent referma brutalement la porte et le muet se trouva seul dans la rue.
Avec un geste de fou il passa ses deux mains sur son front mouillé de sueur, puis il prit sa course dans la direction de Lamorlaye.
Léonide attendait le retour de Jacques Hâbert avec une impatience pleine d'angoisses.
Lorsqu'elle entendit le bruit de ses pas dans l'escalier, elle courut ouvrir.
Elle ne respirait plus. — Les battements de son cœur l'étouffaient.
Jacques entra.
Il avait le visage livide et les traits décomposés.
Un seul regard jeté, sur lui fit comprendre à madame de Trêves qu'il apportait une mauvaise nouvelle.
— Lucien... Lucien... Qu'est-il arrivé à Lucien? — demanda-t-elle d'une voix étranglée.
Le muet, à bout de force et d'haleine tant il avait parcouru rapidement l'espace séparant Goye de Lamorlaye, se laissa tomber sur une chaise.
Madame de Trêves, ne se souvenant plus qu'il ne pouvait parler, le secoua par le bras en lui criant :
— Réponds !.. Réponds-moi donc !...
Jacques prit son ardoise et traça ce mot unique :
— « Abrêté ! »
La jeune femme le lut, poussa un gémissement sourd, promena autour d'elle des yeux hagards puis, se laissant tomber à genoux, cacha sa tête dans ses mains, et sanglota en prononçant des mots sans suite.
— On croirait qu'elle devient folle ! — se dit le muet avec épouvante.
Lucien d'Harblay, en sortant de son évanouissement, éprouva d'abord une sensation vague de douleur morale, mais sans savoir à quoi l'attribuer.
Il ne se rappelait point ce qui s'était passé.
Cet état d'engourdissement intellectuel ne dura que quelques secondes.
Ses souvenirs lui revinrent.
Il eut conscience de sa position et résolut de ne pas se laisser abattre par le coup effroyable qui le frappait.
— On m'a arrêté, — se dit-il, — arrêté à deux pas de ma maison, au moment où, le cœur joyeux, j'allais embrasser ma mère et lui faire partager mes espérances ou plutôt mes certitudes de bonheur à venir ! Des gendarmes m'ont mis la main sur l'épaule etmon rêve s'est envolé I Tout à l'heure j'étais libre, j'étais heureux, je portais la tête haute... et maintenant me voici prisonnier, accusé ! Accusé !... Mais de quoi?...
— Je sais bien, moi, que je suis innocent, mais quel crime peut-on me soupçonner d'avoir commis ?
Un sourire méprisant vint à ses lèvres.
Il poursuivit :
— Celui qui m'accuse est un fou, et je le deviendrais en m'obstinant à chercher la cause de mon arrestation... Cette cause ne peut être qu'une erreur... on la reconnaîtra bientôt... — Je suis homme, il faut être fort; j'ai confiance en Dieu qui ne m'abandonnera pas, mais c'est pour Léonide que je tremble... — Chère enfant, si elle apprend que je suis arrêté, quel écrasement pour cette âme si tendre et pour ce pau vre corps à peine convalescent !
Lucien s'assit sur le bord du lit de camp et s'absorba dans une profonde et douloureuse rêverie.
Le bruit que produisit en s'ouvrant le guichet qui trouait la porte de son cachot provisoire lui fit lever la tête.
A ce guichet apparut la trogne bourgeonnée et la grosse moustache d'un gendarme.
— Avez-vous faim ? — demanda la voix du Pandore départemental.
— Non... — répondit Lucien, — je n'ai pas faim, mais j'ai soif...
— Il y a de l'eau dans une cruche près du lit de camp...
— Voulez-vous me permettre de vous adresser une question ?...
— Faites toujours, mais je ne promets pas d'y répondre...
— Serai-je bientôt libre ?...
— Comment diable voulez- vous que je le sache ?. — On vous conduira d'abord à Beauvais, et le juge d'instruction vous gardera ou vous fera mettre en liberté !... — ça dépend de lui...
— Quand me conduira-t-on à Beauvais?
— Probablement ce soir...
— Merci...
— Quand l'appétit se fera sentir, vous n'aurez qu'à frapper contre la porte et l'on vous apportera du rata...
Le guichet se referma.
Lucien retomba sur le lit de camp.
Ces mots : — le juge d'instruction, lui causaient une terreur profonde.
Ainsi donc il allait paraître, comme le dernier des criminels, devant un magistrat, pour être interrogé, et là il lui faudrait prouver son innocence...
Comment la prouverait-il, si la méprise fatale dont en ce moment il était victime se prolongeait?
De nouveau il se mit l'esprit à la torture pour deviner la cause de son arrestation, et à force de chercher sans résultat il finit par se demander s'il jouissait de sa raison, s'il était véritablement prisonnier et non le jouet d'une hallucination passagère.
Bientôt la fièvre s'empara de lui. — Une soif ardente dessécha sa gorge. — Il prit la cruche et se mit à boire, mais il en épuisa le contenu sans apaiser sa soif inextinguible.
Au calme qu'il s'était imposé succéda une crise de
désespoir violent, suivie elle-même d'une prostration absolue.
Les heures s'écoulèrent.
Le crépuscule arriva, puis la nuit.
Lucien entendit des pas lourds s'approcher de l'endroit où il était enfermé.
Un rayon lumineux se glissa sous la porte.
Cette porte s'ouvrit et l'agent de police parut sur le seuil avec des gendarmes, dont l'un tenait des menottes et l'autre une lanterne.
M. d'Harblay regarda ces gens avec une sourde colère. — Son visage était décomposé. — Il paraissait avoir vieilli de vingt années en quelques heures.
— Monsieur Je docteur, — lui dit poliment le brigadier, — levez-vous, je vous prie; vous devez nous suivre...
Lucien descendit du lit de camp.
— Tendez vos mains... — commanda le gendarme qui tenait les menottes.
Le jeune médecin frissonna de tout son corps. — Un sentiment d'horreur s'empara de lui, mais il ne se révolta pas, — à quoi bon, puisqu'il était le plus faible? — et tendit les mains.
Le contact glacial de l'acier fit courir dans ses veines un frisson mortel.
On ferma les menottes par un cadenas.
— Marchez ! — reprit le brigadier.
Machinalement, la tête basse, M. d'Harblay obéit et
se mit à marcher.
On sortit de la gendarmerie.
Une voiture stationnait à la porte.
La rue était déserte, aussi loin que le regard pouvait s'étendre.
Lucien tourna les yeux vers sa demeure- Deux grosses larmes coulèrent sur ses joues.
— J'aurais voulu embrasser ma mère... — balbutia-t-il.
A cette timide supplication, l'agent de police ne répondit pas.
Il ouvrit la portière et dit :
— Montez là dedans...
En même temps il poussait Lucien dans la voiture.
Deux gendarmes montèrent sur le siège.
Le cheval partit au grand trot.
Dans la nuit le jeune médecin fut écroué à la prison de Beauvais.
Le lendemain, le juge de paix vint poser les scellés dans la maison de madame d'Harblay.
— Mon fils... — cria la pauvre femme. — Où est mon fils?...
— Votre fils, madame, — répondit le juge de paix, — a été arrêté hier au moment où il venait ici... — Il est en prison à Beauvais...
— Arrêté ! — Prisonnier ! — répéta la mère infortunée. — Mais, qu'a-t-il fait? De quoi l'accuse-t-on?
— On l'accuse, madame, d'avoir commis le crime d'empoisonnement sur la personne de M. Max de Trêves.
Au lieu de succomber sous le choc, madame d'Harblay se redressa.
Une telle accusation était trop absurde pour être à craindre, — pensait-elle.
— Lucien, un empoisonneur! — répliqua la vieille dame avec un dédaigneux haussement d'épaules. — Ceux qui le disent sont des menteurs infâmes et ceux qui le croient sont des insensés ! ! — Ils ne connaissent pas mon fils ! ! — Ah t je suis bien tranquille, il se justifiera, et toute la honte retombera sur les calomniateurs ! I
— Dieu le veuille, madame ! — répliqua le juge de paix.
— Il le voudra, monsieur.
— Je le souhaite de toute mon âme, pour votre fils et pour vous...
Le juge chargé d'intruire l'affaire de Lucien d'Harblay se nommait Férouillat.
On désignait l'affaire elle-même par ces mots, qui du parquet avaient passé dans le public et dans les journaux : Le crime de Lamorlaye.
Agé de soixante ans environ, le juge Férouillat avait blanchi sous le harnais ; — il joignait beaucoup de bon sens à beaucoup d'expérience, savait son métier sur le bout du doigt, excellait à démêler les complications les plus embrouillées. — Son tort unique était d'être un peu trop l'homme de la première impression, et, une fois sa conviction faite, de s'entêter outre mesure.
Il était en possession des procès-verbaux des chirurgiens et des chimistes ayant pratiqué l'autopsie et analysé ce qui restait des potions. — Il possédait aussi les ordonnances des deux médecins ayant donné des soins à M. de Trêves.
Les ordonnances du docteur Marais, de Chantilly, ne lui semblaient offrir aucune particularité intéressante, mais celles de Lucien d'Harblay attiraient particulièrement son attention.
On lui avait remis, en outre, les enquêtes faites secrètement par des agents de la sûreté sur le docteur d'Harblay, sur madame Léonide de Trêves, sur feu le baron Max, et quelque notes incidentes se rapportant à la baronne douairière et à son neveu Georges de Nerville.
De ces enquêtes et de ces notes il résultait que madame Germaine et M. de Nerville aimaient tendrement le baron Max ; que |jamais le moindre nuage ne s'élevait entre eux et ne rendait leurs relations difficiles. — On citait la conduite irréprochable de Georges. — On vantait sa moralité hors ligne.
Léonide était représentée comme une femme d'un caractère bizarre et fantasque, romanesque à ses heures, difficile à vivre en somme, et s'accordant assez mal avec son mari.
Les rapports ne se montraient point bienveillants pour Max de Trêves ; ils l'accusaient d'avoir été singulièrement original, insociable et maniaque.
Quant à Lucien d'Harblay, ils le disaient ambitieux, dissimulé, se montrant charitable pour se rendre pon. 18
pulaire et voulant conquérir à tout prix une position considérable de renommée et de fortune.
Une partie de l'enquête portait sur les circonstances de son brusque voyage à Vevey.
L'agent de la sûreté, soulevant un coin du voile, dénonçait le dévouement absolu du docteur pour la jeune baronne.
Fallait-il attribuer ce sentiment à l'ambition ou à l'amour?
Le policier posait la question, mais ne concluait pas.
Le juge Férouillat avait étudié tout cela avec un soin extrême, et à la suite de cette étude sa conviction s'était formée.
Il ne doutait pas de la culpabilité de Lucien d'Harblay.
A coup sûr, le médecin avait empoisonné le mari pour pouvoir épouser la veuve...
Gela sautait aux yeux et ne se pouvait contredire sans une mauvaise foi déplorable ou une navrante faiblesse de l'intellect !
Un instant le juge eut la p3nsée que madame Léonide de Trêves pourrait bien être complice du crime, et il trempa sa plume dans l'encre pour signer l'ordre de la faire appréhender au corps.
La reflexion l'arrêta.
— Ne précipitons rien... — se dit-il. — Au cours de l'instruction il sera toujours temps d'user de rigueur...
Quinze jours s'étaient écoulés depuis l'arrestation
de Lucien d'Harblay, qui n'avait été interrogé qu'une seule fois, pendant cinq minutes, uniquement pour la forme, le lendemain de son incarcération à Beauvais.
Le malheureux s'abandonnait à un morne désespoir.
Au chalet de Lamorlaye la douairière et Georges vivaient en paix, comme si rien ne s'était passé; — ils ne parlaient pas du tout de se retirer à Chantilly et ils entouraient Léonide des soins les plus assidus et en apparence les plus tendres.
La jeune baronne ne paraissait même pas s'en apercevoir. — Elle vivait repliée sur elle-même, le visage sombre, les yeux fixes, et semblait étrangère à tout se qui se passait autour d'elle. /
Une pensée noire, que vainement elle s'efforçait de chasser, hantait sans relâche son cerveau et lui faisait peur.
— Lucien m'adorait... — se disait-elle. — Affolé par son amour, n'a-t-il pas voulu me rendre libre, même au prix d'un crime?...
Un instant après, toute frissonnante, elle balbutiait :
— C'est monstrueux ! je deviens folle ! — Voilà que je l'accuse, à présent!... — Si je l'accuse, moi qui l'aime, les autres vont le condamner !...
Dix fois, vingt fois, cent fois de suite elle répétait :
— Il est innocent!... Je le sais, je le devine, j'en suis sûre, je ne veux plus douter !...
Léonide se disait cela, mais le doute revenait toujours.
Madame d'Harblay ne vivait plus que par l'espérance.
Elle avait fait le voyage de Beauvais pour voir son fils et s'était heurtée contre une consigne non moins inflexible que les portes de la prison.
Par ordre du juge d'instruction personne ne pouvait pénétrer auprès de l'inculpé.
Le cœur gros, les yeux pleins de larmes, la pauvre mère avait repris le chemin de sa demeure, mais elle ne se laissait point abattre.
— Je suis sûre de son innocence!... — se disaitelle. — Dieu, qui est la justice et la bonté suprêmes, ne le laissera pas condamner pour le crime d'un autre !...
Jacques Hàbert, depuis les derniers événements accomplis, n'était plus que l'ombre de lui-même.
Si vigoureux d'apparence jusque-là , malgré la blancheur de ses cheveux, il semblait maintenant un vieillard courbé par l'âge.
Il passait dans les bois les trois quarts de ses journées, allait droit devant lui, sans but appréciable, cherchant le mot d'une énigme insoluble, et poursuivi par l'idée fixe de sauver l'homme que Léonide aimait.
M. Férouillat, le juge, avait de sérieux motifs pour mener avec lenteur les débuts de l'instruction.
Il voulait suivre une ligne de conduite dont à maintes reprises il s'était bien trouvé, c'est-à-dire interroger tous les témoins avant de se mesurer corps à corps avec l'inculpé, et se mettre ainsi dans les mains des armes redoutables.
Ayant terminé l'étude approfondie des dossiers contenant les procès-verbaux des médecins et les rapports des agents, rien ne l'empêchait plus d'agir, — il lança ses assignations à témoin.
La liste des témoins assignés était longue.
Elle comprenait :
Léonide de Trêves;
La baronne douairière de Trêves ;
Georges de Nerville;
Jacques Hâbert;
Pierre Lion, le valet de chambre de Max;
Madame d'Harblay ;
Le pharmacien Godelot;
Le garde Brigard ;
Le notaire Emile Auguy;
Le docteur Pédagniel;
Le docteur Marais;
Le médecin de Senlis;
Le jardinier de Vevey ;
La femme de chambre particulière de Léonide.
Et enfin plusieurs des domestiques du chalet de Lamorlaye.
Ce lut Léonide de Trêves qui comparut la première dans le cabinet du juge d'instruction Férouillat.
Elle était mandée au parquet de Beauvais en même temps que sa belle-mère, que Georges de Nerville, que Jacques Hâbert et que Pierre Lion.
La jeune veuve attendait ce moment avec une indicible impatience.
Elle allait donc enfin savoir la vérité ! C'était la vie de Lucien d'Harblay qu'il s'agissait de défendre, s'il était véritablement accusé d'un crime capital, ce qui lui semblait presque incroyable car maintenant elle ne doutait plus de son innocence.
MADAME DE TRÈVEo 319
Elle rassembla tout son courage et, quoique l'émotion fît battre son cœur à briser sa poitrine, elle franchit le seuil du cabinet avec un calme apparent.
Un an ne s'étant pas écoulé depuis la mort de Max, Léonide portait le grand deuil de veuve.
Sa voilette abaissée cachait une partie de son visage.
Le juge d'instruction était assis à contre-jour derrière un bureau chargé de dossiers, disposition voulue pour rester dans une ombre discrète, tandis que les visages des inculpés et des témoins se trouvaient en pleine lumière.
A côté du bureau se voyait une table, et devant cette table un greffier.
M. Férouillat se souleva pour saluer madame de Trêves puis, désignant de la main une chaise, il dit :
— Madame la baronne, veuillez vous asseoir... Léonide rendit le salut par une légère inclination de
tête et s'assit.
Le magistrat continua :
— Relevez votre voile, je vous prie...
La jeune femme obéit.
— Yous vous nommez?
— Léonide, baronne de Trêves.
— Votre nom de famille?
— Desfontaines.
— Votre âge ?
— Vingt-trois ans.
— Vous savez, madame, pour quelle cause je vous ai fait appeler ?
La jeune femme parut hésiter un instant avant de répondre. — l'émotion grandissante la paralysait.
Enfin, après un nouvel appel à son énergie, elle balbutia :
— Je sais, monsieur, qu'il s'agit de la mort de mon mari, mort qui serait le résultat d'un crime... Vous le supposez du moins...
— Il n'est point question d'une supposition plus ou moins fondée, madame... — répliqua le juge, — le crime est certain... prouvé... indiscutable...
Léonide frissonna.
— Ainsi vous n'avez aucun doute?... — dit-elle d'une voix à peine distincte. — M. de Trêves a succombé à un empoisonnement?
— Oui, madame... — Je vous répète que le crime est prouvé, et je viens vous demander d'éclairer la jus tice...
— Gomment puis-je le faire ?
— En m'aidant à confondre le criminel...
— Je ne le connais pas...
— Pardon, madame, vous le connaissez...
— Qui donc accusez-vous ?
— Le docteur Lucien d'Harblay.
Madame de Trêves, en entendant ce nom, se dressa comme soulevée par une force irrésistible.
— Accusation mensongère, monsieur f — s'écriat-elle, — le docteur d'Harblay est un honnête homme, incapable de commettre une action douteuse, à plus forte raison une action criminelle!... — il a soigné
mon mari avec un dévouement sans bornes, avec un zèle qui ne s'est jamais démenti!...
M. Férouillat pinça ses lèvres ; son front se plissa.
— Veuillez vous rasseoir, madame... — dit-il d'un ton sec.
Léonide se laissa retomber sur sa chaise. Le juge poursuivit :
— Je ne vous demande point de plaider ici la cause de l'inculpé, ce sera la tâche de son avocat... — Je vous demande de répondre simplement aux questions que je vais vous adresser...
— Je suis prête...
— A quelle époque remonte l'entrée du docteur Lucien d'Harblay au chalet de Lamorlaye, comme médecin de M. de Trêves?
— Cela remonte à la fin du mois de juillet de l'année* dernière... — Le jour où mon mari fut mordu par un chien enragé, près du château de la Reine-Blanche, le docteur d'Harblay se trouvait par hasard sur le lieu de l'accident... Il donna les premiers soins à M. de Trêves, après m'avoir sauvé la vie au péril de la sienne...
Si le juge d'instruction ne s'était pas trouvé dans l'ombre, on aurait vu ses yeux briller tout à coup sous les paupières à demi closes.
— Lucien d'Harblay vous a sauvé la vie ? — s'écriat-il.
— Oui, monsieur.
— De quelle manière?
— En se jetant entre moi et le chien enragé, et en le tuant d'un coup de canne à épée...
— M. d'Harblay, se trouvant une arme à la main, aurait bien dû préserver votre mari comme il vous a préservée vous-même !...
— Avant que le docteur pût s'élancer à notre secours, le baron de Trêves était déjà mordu...
— Connaissiez-vous M. Lucien d'Harblay antérieurement à cette catastrophe?
— Non.
— Yous ne l'aviez jamais vu?
— Jamais.
— Pas même rencontré dans les environs de Lamorlaye?
— Je l'avais rencontré peut-être, mais je ne l'avais pas remarqué...
— Il a cautérisé la blessure du baron séance tenante?...
— Oui, monsieur.
— Le soir même il s'est présenté au chalet, et il y est revenu chaque jour...
— Sans doute... — Mon mari lui accordait toute sa confiance.
— La famille de Trêves n'avait-elle pas, depuis vingt ou vingt-cinq ans, un médecin attitré?
— Oui, monsieur... Le docteur Pédagniel...
— Ne fut-il pas appelé ?
— Si, monsieur... — Ma belle-mère le manda par dépêche, le lendemain...
— Alors, il s'entendit avec M. d'Harblay, au sujet du traitement à faire suivre au blessé?
— Non, monsieur...
— Pourquoi donc?
— Ils n'ont pu se mettre d'accord.
— Voilà qui est singulier... — M. d'Harblay, nouveau venu et tout jeune, aurait dû, ce me semble, témoigner des égards au vieux médecin de famille et lui faire quelques concessions...
— Le docteur d'Harblay avait défendu pour tout le monde la porte de mon mari... — Ma belle-mère et moi nous devions nous conformer comme les étrangers à cette défense que l'état d'u blessé rendait indispensable..
— Indispensable aux yeux de M. d'Harblay? — interrompit le juge d'instruction.
— Oui, monsieur... — Le docteur Pédagniel voulut violer la consigne... — M. d'Harblay, soutenu d'ail^ leurs par mon mari, lui refusa l'entrée de sa chambre...
— Cette conduite ne vous parut point étrange?
— Rigoureuse, mais logique... voilà tout...
— La guérison de M. de Trêves fut-elle rapide?
— Oui, monsieur, grâce aux bons soins du docteur d'Harblay, pour qui mon mari ressentait une sympathie très vive.
— Le docteur venait-il souvent ?
— Deux fois par jour.
— A qui rendait-il compte des progrès de la convalescence de son malade?
— Habituellement à moi.
— Vous le receviez dans votre appartement,
A cette question Léonide sentit une ardente rougeur lui monter au visage.
Elle répondit néanmoins sans hésiter :
— Oui, monsieur, quelquefois.
Le juge reprit après un silence :
— Quelle était, vis-à-vis de vous, l'attitude de M. d'Harblay...
— Ce qu'elle devait être, monsieur... — répliqua la jeune femme avec hauteur. — M« d'Harblay est un gentleman...
— Ce gentleman vous était sympathique je suppose?...
— Assurément, monsieur... — Ayant appris à le bien connaître, j'avais pour lui la plus grande estime.
— Entre la première et la seconde maladie de M. de Trêves, le docteur a-t-il cessé de venir au chalet ?...
— La seconde maladie a suivi de très près la première... — Mon mari, dont l'esprit était frappé et qui ne se croyait pas complètement guéri, tenait beaucoup à ne point perdre de vue son médecin, mais le docteur, blessé lui-même, se fit remplacer pendant quelques jours par un de ses confrères...
— Le docteur Marais, de Chantilly, je sais cela; cette substitution dura peu et M. d'Harblay, souffrant encore, reprit ses visites...
— Oui, monsieur.
— Le docteur d'Harblay vous parlait-il de votre mari?
— Souvent.
— En quels termes?
— Dans les termes les plus affectueux.
— Vous vous accordiez assez mal avec le baron de Trêves, paraît-il...
— Mon mari avait un caractère peucommunicatif et brusque parfois... J'ai eu certainement à souffrir de son indifférence et de sa brusquerie, mais dans les derniers temps de sa vie un rapprochement s'était opéré entre nous, et je le devais à M. d'Harblay dont Max suivait les conseils...
— Et M. d'Harblay lui conseillait d'être meilleur pcfrur vous?...
— Oui, monsieur...
— Qui vous l'a dit?
— Mon mari lui-même.
— Qui préparait la potion et les médicaments ordonnés par le docteur?
— Le docteur en a préparé quelques-uns chez lui.
— Les autres?
— On les faisait faire chez le pharmacien de Chantilly.
— Qui allait les chercher ?
— Tantôt l'un, tantôt l'autre des domestiques.
— M. d'Harblay vous laissait-il prévoir la fin prochaine du baron?
— Non, monsieur... Il me rassurait, au contraire. Ainsi, la veille de la mort, il me donnait encore de l'espoir.
— Très peu de jours après la cérémonie funèbre vous avez quitté Lamorlaye ?
— Oui, monsieur.
— Où êtes-vous allée ?
— En Suisse, àVevey, où j'ai une propriété...
— Pourquoi ce déplacement?
— J'avais besoin de solitude...
— Vous voyagiez avec un muet ?
— Un vieux serviteur, oui monsieur... le mari de ma nourrice...
— Vous avez reçu à Vevey le docteur d'Harblay?
— J'étais malade... très malade... Jacques Hâbert, sans me consulter, écrivit à M. d'Harblay de venir...
— Le docteur, ne se fit point attendre, et vous guérit promptement?
— Oui, monsieur...
— Il habitait la même villa que vous ?...
— Sans doute... — N'était-ce pas naturel ?...
— Pourquoi avez-vous caché à tout le monde, sauf à votre notaire, que vous vous retiriez à Vevey?...
— Je vous répète que je voulais la solitude... l'isolement.. .
— Isolement de durée très courte, car vous songiez à vous remarier dès l'expiration du délai légal... — E^t-ce le docteur d'Harblay qui vous en a donné le conseil? B
Léonide frissonna.
Le secret de son amour était-il donc connu?
— Comment savez-vous que j'avais l'intention de
me remarier? — demanda-t-elle, en affectant un calme qu'elle n'éprouvait guère.
— Je le sais, madame, cela suffit, et je voudrais savoir de même si vous aviez pris des engagements en vue du mariage projeté...
Madame de Trêves devina que cette question cachait un piège.
Répondre affirmativement, ne serait-ce pas compromettre Lucien ?
Ne le compromettrait-elle pas davantage encore en déguisant la vérité ?
Elle se persuada le contraire et balbutia :
— Je suis trop jeune pour rester seule toute ma vie, j'admettais donc l'idée d'un second mariage mais, n'ayant fait aucun choix, je n'ai pu prendre d'engagements...
Le juge d'instruction hocha la tête d'un air incrédule.
— Vous aviez une entière confiance en M. d Harblay? — demanda-t-il.
— Entière, oui, monsieur.
— Lui avez-vous parlé de vos projets d'avenir?
— Je ne m'en souviens pas.
— Interrogez votre mémoire...
— Je le ferais en vain...
Selon M. Férouillat l'évidente réserve que mettait madame de Trêves dans ses réponses empêchait seule la lumière de se produire.
Il résolut de frapper un grand coup.
— Vous essayez de me tromper, madame !... —
dit-il brusquement, d'un ton sévère.
— Moi ! — s'écria Léonide tremblante.
— Mais vous l'essayez en vain!... Prenez garde! — "Vous jouez un jeu dangereux ! — Eu refusant d'éclairer la justice, non seulement vous ne justifiez point M. d'Harblay, mais encore vous risquez de vous mettre vous-même dans une position difficile...
— Et comment ? — bégaya la jeune baronne effrayée.
— Nous savons, — continua le juge, —nous savons de la façon la plus positive que le docteur d'Harblay, en donnant des soins à M. de Trêves, osait lever les yeux sur vous ; — or vous envisagiez sans colère la tendresse de l'homme qui vous avait sauvé la vie au péril de la sienne... — Deux lignes de votre père nourricier ont suffi pour amener en Suisse le docteur d'Harblay au moment où, très gravement atteint lui-même, il ne pouvait voyager sans danger...
» Quel sentiment lui faisait ainsi braver une seconde fois la mort?
» — Le devoir professionnel... — me répondrez-vous peut-être.
» Non, madame, le devoir n'aurait pas suffi; — un immense amour pouvait seul inspirer un dévouement semblable, et, cet amour, M. d'Harblay l'éprouvait
pour vous! — Amour fatal ! Amour qui devait le perdre, ou plutôt qui l'avait perdu déjà, car le crime était commis, la victime couchée dans la tombe, et la veuve du baron de Trêves pouvait épouser le meurtrier de son mari !...
Léonide écoutait, en proie à un affolement complet.
Quand le juge d'instruction s'interrompit pour respirer, elle s'écria :
— Non!... non, monsieur !... Ce serait effroyable... Gela n'est pas...
— Cela est, madame.
— Je refuse de le croire!... Je ne le croirai jamais!
— Niez l'évidence, alors ! — Les preuves existent.
— Quelles preuves ?
— De celles qu'on ne discute point... — Depuis longtemps le docteur travaillait à son œuvre infâme ! — Il croyait à l'impunité, mais il comptait sans la justice... — Le cadavre de M. de Trêves nous a livré le poison, et la dernière ordonnance, audacieusement signée par Lucien d'Harblay, nous a livré l'empoisonneur !...
Léonide poussa un gémissement sourd et devint pâle comme une morte.
— La lumière dissipe les ombres qui vous entouraient, je le vois ! — poursuivit M. Férouillat. — Vous comprenez que l'évidence s'impose ! — L'homme que vous aimiez est un misérable... Maudissez-le! Mais en le maudissant estimez-vous heureuse qu'il n'ait pas fait de vous sa complice !...
— Mon Dieu!... mon Dieu!... — balbutia madame de Trêves avec égarement, en se tordant les bras. — Je vous écoute... je vous entends... et je me demande si je rêve... — On accuse Lucien d'Harblay, l'esclave du devoir, l'honnête homme qui soignait mon mari avec le dévouement d'un frère, qui lui conseillait de me rendre la vie plus douce et qui m'engageait, moi, à acheter le calme de l'intérieur au prix de tous les sacrifices ! ! — On l'accuse I !
— Eh ! madame, l'empoisonneur jouait une hideuse comédie pour arriver sans encombre à son but.
— Je réponds de son innocence comme de la mienne ! ! — S'il est coupable, j'étais sa complice...
— Non madame, vous n'étiez point sa complice, vous étiez abusée par lui, et votre exaltation présente prouve combien était grand l'empire, ou plutôt la fascination qu'il exerçait sur vous! !
La jeune femme éclata en sanglots.
M. Férouillat jugea convenable de ne pas prolonger davantage l'interrogatoire ce jour-là.
Le greffier lut à haute voix la déposition. Léonide signa d'un main tremblante.
— Calmez-vous, madame, et rassurez-vous, — lui dit le juge d'instruction, — votre mari sera vengé.
Madame de Trêves se retira.
Dès que la porte fut refermée derrière elle, le magistrat prit une physionomie triomphante et se frotta les mains.
— Il est clair comme le jour que j'avais deviné
juste ! — fit-il à haute voix, ayant l'air de se parler à lui-même mais en réalité s'adressant à son greffier qui l'écoutait la bouche ouverte et la plume derrière l'oreille. — Le d'Harblay est amoureux d'elle et elle est folle de lui ! — Profond scélérat, ce d'Harblay, car où irions-nous, je vous le demande si, chaque fois qu'on aime une femme mariée et qu'on est aimé d'elle, on empoisonnait le mari ! — Ce serait la fin du monde ! — Le gredin ne se contentait pas de l'amour !... il pensait au solide et voulait la fortune... — Mous ferons un exemple ! !...
Le greffier approuva du geste et le juge d'instruction, après s'être de nouveau frotté les mains, donna l'ordre d'introduire la baronne douairière.
Madame Germaine entra presque aussitôt, les yeux rouges, le visage superlativement hypocrite, et prit place sur la chaise que sa belle-fille venait de quitter.
M. Férouillat, qui se piquait d'être homme du monde, lui adressa quelques paroles courtoises et après les préliminaires relatifs aux noms, prénoms, etc., commença l'interrogatoire en ces termes :
— Vous savez, madame, quelle accusation pèse sur le docteur Lucien d'Harblay?
— Oui, monsieur, je le sais, ou plutôt je crois le savoir, car rien d'absolument positif, rien d'officiel, ne m'a été dit. — J'ai appris l'arrestation du docteur succédant à l'autopsie du corps de mon malheureux fils... J'en ai conclu que cette arrestation était motivée par des soupçons d'une épouvantable gravité...
— Conclusion très logique, madame... — Le doc-
teur d'Harblay est inculpé d'avoir tué par le poison M. le baron deTrèves...
La douairière cacha son visage dans ses mains et s'écria :
— Ce serait si monstrueux que je ne puis le croire...
— Tant que la justice n'a point prononcé, le doute est permis... — Ce doute existe aussi chez moi, et je m'entoure de témoignages pour arriver à une certitude... Soyez persuadée que je serais heureux de trouver le docteur innocent...
— Il doit l'être... — Pourquoi aurait-il tué mon fils ?... — il n'avait rien à gagner à sa mort et beaucoup à perdre...
— Comment cela?...
— Quelques jours avant la catastrophe qui a brisé mon cœur maternel, le baron Max, mon cher fils, offrait au docteur de devenir son médecin particulier et de venir habiter le chalet de Lamorlaye avec sa mère. — Naturellement les honoraires de cette charge auraient été très beaux.
— J'ignorais cette particularité, madame, et je suis enchanté de la connaître... — M. d'Harblay avait-il accepté une offre si flatteuse pour lui, et si lucrative en même temps?
— Après une courte hésitation il l'avait acceptée et, pressé par Max, il devait venir s'installer à bref délai...
— Cependant il n'est pas venu...
— Non.
— Pourquoi?
— Un accident fortuit, une blessure à la tête, l'empêcha de tenir cette promesse...
— Connaissiez-vous le docteur d'Harblay avant l'époque où il a donné des soins au baron de Trêves?
— Non, monsieur... '
— Quand il vint au chalet de Lâmorlaye pour la première fois, quelle impression produisit-il sur vous?... — Je vous prie de me répondre bien franchement...
— Hélas î monsieur, j'étais trop douloureusement frappée, en proie à un trop grand désespoir, pour qu'il me fût possible d'observer le docteur et de me rendre compte de l'impression produite... — Cependant sa conduite me parut étrange...
— En quoi?
— Il m'empêchait de soigner mon fils... Il me consignait à la porte delà chambre de Max... — Je crus devoir mander le médecin attitré de notre famille, le docteur Pédagniel, une célébrité parisienne, qui s'empressa de se rendre à mon appel mais qui fut éconduit presque brutalement par M. d'Harblay...
— Comment avez-vous toléré une telle inconvenance?...
— M. d'Harblay avait pris en quelques heures un incroyable empire sur mon fils... — Il fut soutenu par Max, ce qui me réduisit à la plus complète impuissance et m'empêcha de retenir notre vieil ami Pédagniel.
— De quelle façon le docteur d'Harblay justifiait-il, ou tout au moins expliquait-il ses façons d'agir?
— Il prétendait avoir le droit de continuer seul la cure qu'il avait commencée seul.
— Un médecin animé de bonnes intentions ne peut refuser les conseils et l'assistance d'un confrère dont l'âge et le savoir, l'expérience etla notoriété, fonH pour lui un supérieur.
— C'était l'avis du docteur Pédagniel : L'arrogance de ce médicastre et son absurde confiance en lui-même, — disait-il, — sont le fait d'un ignorant fieffé ou d'un malhonnête homme!
— Ah! le docteur Pédagniel disait cela?...
— Textuellement.
— Lucien d'Harblay vous renseignait-il, jour par jour, sur l'état de votre fils ?
— Il ne le faisait pas lui-même... — Le valet de chambre de Max -était chargé de me remettre le bulletin journalier. . .
— Cet étrange docteur agissait-il de même avec madame votre belle-fille?
— Non pas ! - Il se rendait chez elle et l'entretenait longuement après chacune de ses visites... — Une seule fois il est venu chez moi pour me dire que Max était guéri, la consigne levée, et que je verrais mon fils le lendemain...
— Quand M. de Trêves rentra dans la vie de famille, vous parut-il véritablement guéri?
— Au physique, oui, mais le moral était atteint gravement. — Max ne cessait d'être nerveux, tantôt très agité, tantôt sombre et replié sur lui-même. — Il avait l'air d'un fou, et par moments il me faisait peur.
Le juge d'instruction était un homme habile, variant sans cesse la nature de ses questions et remplaçant dans son interrogatoire l'ordre par l'imprévu, ce qui obligeait soit les témoins, soit les inculpés, à se tenir sans cesse sur leurs gardes.
— Que pensiez-vous des longs entretiens particuliers du docteur avec madame votre belle-fille ? — demanda-t-il.
— Je pensais que Léonide subissait, comme mon fils lui-même, l'influence de cet homme... — Si par hasard on faisait une critique sur le compte de M. d'Harblay, elle était prête à prendre sa défense en termes violents et passionnés.
— Vous n'avez rien remarqué de suspect dans les rapports établis entre madame de Trêves et le docteur?...
— Je comprends mal cette question... — Veuillez préciser...
— M .d'Harblay et votre bru ne vous paraissaient-ils pas avoir l'un pour l'autre une sympathie trop vive?
Jja douairière, après un instant de réflexion, répondit d'un ton mielleusement hypocrite :
— Quand on croit à l'honnêteté absolue des gens avec lesquels on vit ou que les circonstances rapprochent momentanément de vous, on ne songe point • à les épier, et nulle pensée de défiance ne vient à l'esprit ; mais plus tard, lorsque la foi est ébranlée, on commente le passé, on interroge sa mémoire, on se souvient...
— Et vous vous souvenez?...
— Oui...
— Communiquez-moi vos souvenirs...
— Le docteur Lucien semblait gêné, contraint, lorsqu'il voyait mon fils affectueux auprès de ma bru. . . — Il pâlissait si Max, en sa présence, serrait la main de Léonide... — Léonide elle-même, le jour où elle apprit que le docteur venait d'être blessé, poussa un cri et fut au moment de s'évanouir, tant était grande son émotion.
— Saviez-vous que M. d'Harblay était allé la rejoindre en Suisse, à Vevey?...
— Je l'ignorais... — J'ignorais même qu'elle fût à Vevey... — Ne voulant point être accompagnée, elle avait refusé de nous dire où elle allait... — Nous savions cependant qu'elle comptait se remarier...
— Par qui le saviez-vous?...
— Par M. Emile Auguy, son notaire, qui nous avait de sa part, à mon neveu et à moi, enjoint de quitter le chalet dans un délai de huit jours, et de nous retirer dans une maisonnette mise à notre disposition à Chantilly, sa cliente se proposant de convoler en secondes noces dès son retour à Lamorlaye...
La douairière ajouta, avec un redoublement de mielleuse hypocrisie :
— Mon Dieu, cela nous parut naturel... — Nous ne pouvions exiger, n'est-ce pas, que Léonide, à son âge, restât éternellement veuve?... — Elle se montrait d'ailleurs généreuse en nous donnant la maison de Chantilly...
— Pouvez-vous me dire comment était fait le con-
trat de mariage de madame Max de Trêves? — demanda le juge d'instruction.
— Parfaitement...
Et la douairière apprit au magistrat ce que savent déjà nos lecteurs.
— M. d'Harblay connaissait-il les termes de ce contrat?
— Sans le moindre doute.
— Vous en avez la certitude?...
— Absolue, matérielle... — Mon fils l'initiait à toute nos affaires de famille et, le jour où le notaire Auguy vint au chalet nous apporter un acte par lequel Léonide constituait à mon neveu et à moi une rente viagère d'un chiffre important, il assistait à la lecture de cet acte...
— L'idée de constituer en votre faveur cette rente viagère est-elle venue spontanément à madame votre belle-fille, ou lui a-t-elle été suggérée? — demanda le juge d'instruction.
— Elle lui a été suggérée, ceci n'est pas douteux... répliqua la douairière.
— Par qui ?
— Par le docteur d'Harblay.
— Cela devait être en effet... — dit le magistrat après un silence. — La pauvre femme, absolument dominée, subissait en toute chose l'influence de cet homme... — Le docteur d'Harblay agissait dans son intérêt propre en ayant l'air de ne penser qu'au vôtre... — Il comptait sur les libéralités conseillées par lui pour vous fermer la bouche quand il épouserait la veuve de sa victime... — De même s'explique la donation de la propriété de Chantilly... — L'unique but de cette donation, coïncidant avec l'ordre brutal de quitter le chalet, était d'éviter toute révolte de votre part... — Si habile que soit M. d'Harblay, il s'est
trahi par un trop grand luxe de précautions... — Son but est visible.
— Grand Dieu l — s'écria la baronne Germaine en jouant la stupeur. — Une si monstrueuse hypocrisie est-elle possible !...
— Elle est possible, n'en doutez pas, mais grâce au Ciel et à la justice les calculs du scélérat tourneront contre lui ! — L'empoisonneur du baron de Trêves ne récoltera point les fruits de son crime !
L'interrogatoire était terminé.
La douairière signa sa déposition et rejoignit Léonide qui l'attendait dans une sorte de vestibule précédant le cabinet du juge.
M. Férouillat fit appeler Georges de Nerville.
Le cousin de Max entra la tête haute, très froid en apparence, affectant un calme qu'au fond il était loin d'éprouver.
L'interrogatoire commença.
Nous n'en reproduirons point le début, les premières questions du juge différant peu de celles qu'il venait d'adresser à la baronne Germaine.
Georges répondit à tout d'une façon à la fois très simple et très logique.
Il confirma de point en point les déclarations de sa tante, puis le juge d'instruction entra dans un nouvel ordre d'idées et demanda :
— Après la triste mort de votre cousin, vous vous êtes trouvé une ou deux fois en présence de M. d'Harblay ?
— Oui, monsieur.
— Quelle impression a-t-il produite sur vous?
— Je l'ai trouvé très changé... Il m'a paru souffrant. Son apparence était celle d'un homme écrasé sous le fardeau du chagrin ou du remords.
— Êles-vous resté longtemps avec lui?
— Quelques minutes.
— Vous souvenez-vous des paroles échangées entre vous?
— Sinon de toutes, du moins de quelques-unes.
— Répétez-moi celles-là...
— Je témoignais ma surprise à M. d'Harblay de ne l'avoir pas revu au chalet depuis la catastrophe... — Il me répondit presque textuellement, d'un air très sombre : — Qixirais-je y faire? — On doit m y haïr... — Je craindrais trop de m' entendre adresser de justes reproches... — Un peu surpris, je m'écriai : — Ah ! çà, mais, docteur, quelqu'un qui vous écouterait parler ainsi, vous croirait cause de la mort de Max !...
— Quelle fut sa réponse? — demanda vivement le juge d'instruction. ,
— Il n'en fit aucune... — je le vis frissonner de tout son corps... — il me salua et s'éloigna brusquement.
— Quelle conclusion avez-vous tirée de ce frisson, de ce brusque départ ?...
— Que le docteur d'Harblay s'étant pris d'affection pour son malade, se reprochait amèrement de n'avoir pas pu ou de n'avoir pas su le sauver.
— C'est vous qui veilliez auprès de M. de Trêves quand il est mort ?
— Hélas, oui, monsieur... — j'ai assisté, avec une douloureuse épouvante, à son effroyable agonie.
— Qui vous avait prié de passer la nuit?
— Le docteur d'Harblay. — Il ne s'en rapportait qu'à moi, disait-il, pour administrer à mon cousin une potion dont il attendait les meilleurs effets... — lui- môme donna la première cuillerée.
— A quels intervalles deviez-vous donner les autres?
— Au bout d'une heure d'abord, puis toutes les dix minutes.
— Combien en avez-vous donné ?
— Trois... — La crise finale suivit presque immédiatement l'absorption delà dernière...
— C'est le valet de chambre qui veillait habituellement?
— Oui, monsieur.
— Le docteur l'avait autorisé à se reposer cette nuit-là?
— Il lui en avait donné l'ordre...
— Quelque chose vous a-t-il frappé, au cours de la dernière visite, dans l'attitude du docteur?
— M. d'Harblay semblait très agité, très nerveux...
— Il avait les prunelles vacillantes, le regard inquiet.
— c< Je vais faire une tentative hardie, presque téméraire... » — m'a-t-il dit à plusieurs reprises... — Je dois en outre vous signaler un fait qui me parut sans importance au moment où il s'est produit sous mes yeux, mais qu'aujourd'hui j'envisage tout autrement...
— Parlez, monsieur ! — Dans une instruction rien
n'est inutile... — La lumière peut jaillir du moindre incident.
— Je venais de quitter ma tante... j'entrais dans la chambre de mon cousin pour y remplir la tâche que j'avais acceptée... — Je vis le docteur cacher précipitamment un flacon dont il venait de mêler quelques gouttes à la potion destinée à Max.
— Vous êtes certain d'avoir vu cela ?
— Je n'ai pu me tromper... — Le valet de chambre de mon pauvre cousin vous l'affirmera...
— Comment?...
— Au moment en question il entrait par une autre porte, et remarquait de son côté le fait qui me frappait moi-même...
— Vous en a-t-il parlé sur-le-champ?...
— Non, monsieur; il ne m'en a parlé que beaucoup plus tard, après la descente de justice faite au chalet de Lamorlaye et l'exhumation du corps de Max...
— Vous souvenez-vous de la dimension et de la couleur du flacon?
— Je crois qu'il était de petite taille et en verre blanc, avec une étiquette bleue...
— Le reconnaîtriez-vous ?...
— J'en doute beaucoup...
— Regardez ceux-ci...
Le juge d'instruction désigna des fioles et des flacons posés sur une tablette.
Georges les examina, non sans un frisson car il voyait le flacon dans lequel il avait volé la strychnine.
— Il m'est impossible de me prononcer... — dit-il
au bout d'une minute. — Je craindrais trop de commettre une erreur...
M. Férouillat n'insista point et poursuivit :
— Toutes les potions administrées au baron de Trêves venaient-elles de la pharmacie de Chantilly?...
— Non. — Le docteur d'Harblay en a préparé plusieurs chez lui.
— Avez-vous, monsieur, quelques notions de médecine?
— Aucune... — Mon ignorance en ce qui concerne la science médicale est absolue...
— C'est bien, monsieur... — Une dernière question dans un tout autre ordre d'idées : — Supposez-vous que M. d'Harblay pût être épris de madame Léonide de Trêves?
— Je n'oserais ni l'affirmer ni le nier. — Il est certain qu'ils s'entendaient à merveille... — Léonide subissait, comme mon pauvre cousin et plus encore peutêtre, l'influence du docteur.
— Étiez-vous là quand on a parlé devant elle de l'accident arrivé à M. d'Harblay dans la forêt de Chantilly?
— J'étais là.
— Madame de Trêves a-t-elle donné des symptômes de vive émotion ?
— Elle est devenue pâle comme une morte et j'ai cru qu'elle allait s'évanouir.
— Cela ne vous a point étonné ?
— Un peu, mais j'ai mis son trouble sur le compte de la terreur...
— Veuillez signer votre interrogatoire, — après lecture, bien entendu...
M. de Nerville écouta, signa, quitta le cabinet, et on introduisit Pierre Lion.
Le valet de chambre ne put que répéter ce qu'avait dit le cousin de Max relativement au flacon.
— Avez-vous assisté à quelques-unes des conversations de votre maître avec le docteur? — lui demanda le juge.
— Non, monsieur... — Aussitôt le pansement achevé, je me retirais...
— Vous avez veillé M. de Trêves pendant tout le cours de sa maladie ?
— Oui, monsieur, excepté la nuit de sa mort... — Le docteur m'avait donné l'ordre d'aller me reposer.
— C'est vous qui présentiez les potions au malade?
— Oui, monsieur, presque toujours...
— Le docteur n'en a-t-il pas administré lui-môme?
— Cela est arrivé, monsieur, plus d'une fois.
— Le baron de Trêves avait beaucoup de sympathie pour M. d'Harblay?
— Beaucoup... — Il lui témoignait tant d'amitié que quelquefois le docteur semblait en éprouver de l'embarras...
— Vous avez remarqué cela?
— Oui, monsieur... surtout quand mon pauvre maître serrait les mains de M. d'Harblay...
— Il suffit, —je n'ai pas autre chose à vous demander...
A Pierre Lion succéda la femme de chambre de Léonide.
Elle ne savait absolument rien, si ce n'est que la jeune baronne pleurait souvent et qu'elle avait d'assez longs entretiens avec le docteur d'Harblay.
Cet interrogatoire ne dura pas dix minutes.
Le juge d'instruction donnal'ordre d'amener Jacques Hâbert et tout d'abord lui dit :
— Vous êtes muet?
Jacques fit un signe affirmatif.
M. Férouillat reprit :
— Je connais, et mon greffier le connaît également, le langage par signes usité dans les écoles de sourdsmuets... — Je vais donc vous questionner, vous me répondrez et nous comprendrons vos réponses....
— Interrogez-moi... — dit Jacques en employant le langage convenu.
Le magistrat commença :
— Nous savons que M. le baron Max de Trêves a été empoisonné...
— Puisque vous me le dites, c'est que sans doute, vous en avez la preuve, et je vous crois...
— L'auteur présumé du crime est le docteur d'Harblay.
La ligure de Jacques s'empourpra d'indignation, tandis que ses gestes répondaient avec véhémence :
— C'est une odieuse calomnie !
— Tout prouve sa culpabilité — répliqua le juge.
— Preuves menteuses auxquelles je ne crois pas ! — Je suis sûr de l'innocence du docteur.
— Où, quand, dans quelles circonstances, avez-vous connu M. d'Harblay?
Le muet répéta ce que nos lecteurs savent déjà.
— C'est vous qui l'avez relevé blessé par la balle d'un braconnier, et sans connaissance, dans la forêt de Chantilly?
— Oui.
— Qu'a dit madame de Trêves quand vous lui avez appris l'accident?
— Elle ne l'a pas appris par moi.
— Madame de Trêves aimait M. d'Harblay?
— Comme on aime la seule personne qui vous ait soutenu, conseillé, encouragé, qui vous ait témoigné un dévouement sincère... — Madame de Trêves souffrait, et tous ceux qui lui devaient aide et affection se détournaient d'elle, quoiqu'elle leur eût donné la fortune à tou«. — Le docteur seul lui a tendu la main... — Elle l'a aimé, ainsi qu'il l'aimait lui-même, d'une affection sainte et pure...
— A Vevey, c'est vous qui avez écrit au docteur pour l'appeler?
—Oui.
— Vous obéissiez à un ordre de la jeune baronne? — Je ne l'avais point consultée... Elle ignorait
même ma démarche...
— Que disiez-vous à M. d'Harblay dans votre lettre?
— Rien que ces mots : « — Elle se meurt... Venez la saucer! »
— Était-elle véritablement très malade ?
— A moitié morte déjà...
Les répliques de Jacques ne se faisaient point attendre ; elles étaient brèves et claires, et cela par la meilleure de toutes les raisons : — Il ne disait que la vérité.
Le juge l'interrogea au sujet des relations du médecin avec M. de Trêves.
Le muet n'eut rien à répondre.
Vivant loin du baron, il ignorait tout.
— Vous êtes attaché au docteur d'Harblay? — lui demanda M. Férouillat.
— Je donnerais ma vie pour lui !
— A-t-il donc fait pour vous quelque chose ?
— Jamais.
— Alors, pourquoi le chérissez-vous ainsi?
— Parce que je sais qu'il est bon et qu'il est innocent.
Le juge d'instruction se disait tout bas :
— C'est étrange! — Ce Lucien d'Harblay possède au plus haut point le don de fascination... — Jamais criminel aussi dangereux ne put exister!...
Jacques écouta la lecture de sa déposition, la signa et fut congédié.
Les interrogatoires étaient terminés'pour ce jour-là.
— Valin... — dit le magistrat à son greffier.
— Monsieur?
— Vous allez écrire au pharmacien Godelot, à Chantilly, de me communiquer immédiatement son livre de vente sur lequel sont portés les derniers achats du docteur... j'ai une vérification importante à faire...
— Bien, monsieur.
— Nous avons ici le livre des ordonnances préparées dans la pharmacie particulière du docteur d'Rarblay?...
— Oui, monsieur... — ce livre a été apporté avec la pharmacie elle-même...
— Je le consulterai demain... — Aujourd'hui nous avons fini... — Vous êtes libre...
ir. 20
LXÎX
Les auditions de témoins recommencèrent le lendemain.
La plupart des dépositions furent écrasantes.
Le rancunier docteur Pédagniel — (de la meilleure foi du monde et sans aucune arrière-pensée de vengeance), — chargea Lucien de toutes ses forces.
Le notaire Emile Auguy, qui n'était certes point suspect de malveillance, avoua s'être aperçu que le docteur d'Harblay et la jeune baronne s'aimaient.
Il déclara que Léonide n'était pas heureuse dans son intérieur et que son mari lui témoignait une froideur inexpliquable, une dédaigneuse indifférence.
Il ajouta qu'après l'accident terrible arrivé au baron Max il avait conseillé à madame de Trêves de demander une séparation légale, séparation à laquelle Lucien s'était opposé ; — il savait cela de science certaine.
— Croyez-vous que la veuve du baron Max se proposait d'épouser le docteur d'Harblay? — lui demanda le juge d'instruction.
MADAME DE TREVES 35î
Emile Auguy, incapable de mensonge, fut bien obligé de convenir qu'il le croyait.
La culpabilité du prévenu paraissait de plus en plus indiscutable au magistrat.
L'analyse chimique ayant constaté dans le cadavre de Max une effrayante quantité de strychnine r M. Férouillat supposait que Lucien, dès le commencement de la maladie, avait dû administrer le poison par petites doses.
C'est pour en acquérir la certitude qu'il avait fait demander au pharmacien Godelot Je livre de vente sur lequel devaient se trouver inscrites les substances toxiques vendues au docteur.
Le pharmacien se rendit sans retard à Beauvais, muni du livre en question, et se présenta au palais de Justice, au cabinet du juge,' où il fut procédé, après un bref interrogatoire, à l'examen de ses comptes.
Le relevé des médicaments de toute nature soumis à Lucien fut facile à faire.
Parmi les substances toxiques livrées depuis uneannée se trouvaient :
50 grammes de strychnine; 20 grammes d'arsenic; 50 grammes d'émétique; 50 grammes de digitaline.
11 fallait contrôler le livre sur lequel M. d'Harblayinscrivait la composition des médicaments préparés par lui.
Il fallait ensuite déduire du poids total des toxiques.
vendus et livrés, les quantités employées dans les potions.
Si ces quantités, additionnées avec les poids restants, ne reconstituaient pas exactement les totaux, c'est que le docteur s'était servi des poisons sans les inscrire et d'une façon clandestine, par conséquent criminelle.
Les potions fournies avaient absorbé :
15 grammes de strychnine ; 5 grammes d'arsenic;
10 grammes d'émélique; 00 grammes de digitaline.
Le juge d'instruction était muni de petites balances d'une extrême précision, et M. Godelot pesait les toxiques saisis chez Lucien d'Harblay.
Rien d'irrégulier ne fut constaté dans l'emploi de l'émétique et de l'arsenic.
Pour la strychnine et la digitaline, il n'en était pas de même.
Les potions inscrites sur le livre du docteur, n'indiquaient comme sortie que dix grammes de strychnine.
Or, des cinquante grammes vendus par Godelot, il en manquait vingt.
Donc, il était acquis qu3 dix grammes de strychnine (de quoi tuer p)us de dix personnes! ) — avaient été employés d'une manière inavouable, puisque le livre n'en faisait pas mention.
11 manquait la valeur de quatre gouttes dans le flacon de digitaline, et pas une des ordonnances ne signalait l'emploi de ce toxique.
L'évidence s'imposait.
Lucien d'Harblay avait lentement, pendant des semaines, pendant des mois, empoisonné le malheureux qui mettait en lui toute sa confiance et dont il convoitait la femme!!
Les flacons furent ficelés et cachetés. — M. Férouillat congédia le pharmacien de Chantilly, et donna l'ordre d'amener le lendemain le docteur dans son cabinet.
Depuis son arrivée à la prison de Beauvais, depuis l'interrogatoire sommaire et de pure forme qu'il avait subi le lendemain de son arrestation, Lucien avait été mis au secret le plus rigoureux.
Toute tentative faite par lui pour obtenir de communiquer avec qui que ce fut était restée infructueuse.
— Quand donc serai-je admis à me justifier? — demandait-il parfois au gardien qui lui apportait sa nourriture.
Invariablement il obtenait cette réponse :
— Je n'en sais rien... Ce n'est pas mon affaire... M. d'Harblay était tombé dans un chagrin profond.
— Sa santé s'altérait. — Quelques jours avaient suffi pour le rendre méconnaissable.
— Qu'ai-je fait? — se répétait-il sans cesse. — Ou plutôt de quoi m'accuse-t-on, car je sais bien, moi, que ma conscience ne m'adresse aucun reproche... Je sais bien que je suis innocent...
Fort de cette innocence, se croyant victime d'une erreur incompréhensible, il se persuadait qu'un seul
mot suffirait pour le justifier et que la liberté lui serait rendue.
Pourquoi donc refusait-on de lui laisser prononcer ce mot?
Une si monstreuse injustice l'irritait.
L'indignation le mettait hors de lui-même.
A. cette irritation, chaque jour grandissante, se joignait le désespoir d'être séparé de Léonide qui peutêtre, le sachant prisonnier, accusé, doutait de lui et rougissait de l'avoir aimé.
Lucien se sentait devenir fou.
Un jour la porte de sa cellule s'ouvrit à une heure inaccoutumée.
Toute chose imprévue pouvant être une chose heureuse, le prisonnier leva vivement la tête.
Le gardien lui dit :
— Prévenu d'Harblay, à l'instruction!...
Ce mot : prévenu produisit sur le docteur l'impression physique d'un soufflet en plein visage.
Ses lèvres s'entr'ouvrirent pour protester, mais la réflexion l'empêcha de prononcer un seul mot.
— Cet homme fait son métier... — se dit-il. — Pour lui je suis prévenu, puisque je suis en prison...
— A quoi bon m'irriter? — Mieux vaut me réjouir!...
— Enfin, je vais savoir... Je vais me disculper... — Dans une heure je serai libre et je sortirai la tête haute de ce lieu de misère et d'infamie...
Tout en suivant le gendarme qui le conduisait au parquet, Lucien continua :
— Il faut que je sois calme... que je fasse provision
de courage, de sang-froid, de présence d'esprit pour me défendre... — Il ne s'agit pas de me révolter contre l'accusation quelle qu'elle soit, mais de l'anéantir...
Arrivé au cabinet du juge d'instruction le gendarme l'introduisit, lui donna tout bas Tordre de s'asseoir, et se tint debout derrière lui.
D'un seul regard M. Férouillat embrassa toute la personne du médecin et constata les changements survenus en lui.
— Quinze jours de détention ont pâli son visage et brisé son corps, — pensa-t-il, — mais la même lueur diabolique brille dans ses yeux... La volonté de cet homme est d'acier. — Ce sera un rude adversaire !
Il allait parler.
Lucien ne lui en laissa pas le temps.
— Monsieur, — dit-il, — lorsque j'ai comparu devant vous pendant cinq minutes, au lendemain du jour où les gendarmes m'avaient mis la main au collet comme à un malfaiteur, je vous ai demandé la cause de mon emprisonnement... — Vous ne m'avez pas répondu... — Voulez- vous me répondre aujourd'hui?
— Vous n'êtes point ici pour interroger et ce n'est pas à moi de répondre! — répliqua sèchement le magistrat. — N'essayez plus d'intervertir les rôles, vous le fc iez en vain...
M. d'Harblay eut un frémissement de colère, mais il se souvint qu'il s'était promis d'être calme et il se contint.
Le juge d'instruction commença, en jetant les yeux
sur une feuille que son greffier venait de lui remettre :
— Vous vous nommez, m'avez-vous dit, Lucien- Louis d'Harblay, vous avez trente ans, vuus êtes docteur-médecin... Tout cela est-il exact ?
— Oui, monsieur...
— Depuis quand exercez-vous la médecine?
— Depuis cinq ans.
— A quelle époque êtes-vous venu vous fixer à Coye?
— Il y a quatre ans.
— Votre clientèle est nombreuse?
— Très nombreuse.
— Vous touchez alors de beaux honoraires ?...
— Plus que suffisants pour moi et ma mère, qui avons des goûts simples et qui vivons très retirés...
— Vous êtes reçu pharmacien?
— Oui, monsieur. J'ai mon diplôme..
— Ce qui vous donnait le droit d'avoir une pharmacie chez vous et de préparer vous-même des médicaments?
— Oui, monsieur.
— Lorsque vous manipuliez ces médicaments, lorsque vous composiez des potions, les inscriviezvous sur un registre?
— Oui, monsieur.
— Toujours?
— Toujours. Ce registre me servait pour mes comptes, et pour établir les notes de mes clients avec la certitude de ne commettre aucune erreur...
MADAME DE TRÊVES 3j7
— Vous y spécifiiez le genre de substances dont le mélange formait les médicaments et les potions?...
— Sans doute.
— Et vous n'y manquiez jamais?
— Jamais, monsieur... — Le devoir professionnel m'imposait la plus grande exactitude.
— Quand vous n'agissiez point vous-même, à quel pharmacien envoyiez-vous vos ordonnances?
— A M. Godelot, à Chantilly.
— Le sieur Godelot ne vous fournissait-il pas les drogues de toute nature nécessaires à votre propre pharmacie?
— Oui, monsieur.
— Inscriviez-vous, comme lui, les quantités qu'il vous livrait?
— Je les pesais moi-même et je les inscrivais... Le juge d'instruction fit une pause.
Il regardait Lucien placé en pleine lumière et il se disait :
— Etonnant de sang-froid, ce gaillard-là! — Il feint d'ignorer complètement la cause de son arrestation, et quand il sera censé l'apprendre de moi il jouera la comédie de la stupeur et de l'indignation ! ! — Très fort! — Scélérat tout à fait de premier ordre! !
M. d'Harblay se demandait, lui, à quel but tendaient toutes ces questions.
— Dans votre nombreuse clientèle, — reprit brusquement le magistrat, — comptiez-vous plusieurs des grandes familles qui habitent les environs de Chantilly?
— Quelques-unes...
— Lesquelles?
Lucien cita deux ou trois noms aristocratiques, parmi lesquels le nom de Trêves ne se trouvait point.
— Ceci est une maladresse... — pensa le juge, — il est moins fort que je ne le croyais.
Puis, tout haut :
— Mais, si je ne me trompe, vous oubliez un de vos clients... — N'est-ce pas vous qui avez soigné le baron de Trêves lorsqu'il fut mordu par un chien enragé ?
M. d'Harblay devint pourpre.
C'est volontairement qu'il avait passé sous silence la famille de Trêves.
Il lui répugnait de prononcer en un pareil lieu le nom que portait Léonide.
— C'est vrai, — murmura-t-il, — j'oubliais... — J'ai donné des soins à M. de Trêves.
— Ces soins, vous les lui donniez encore quand il a succombé?...
— Hélas! oui, monsieur... — répondit le jeune médecin.
— Pourquoi, hélas?...
— Parce que j'aurais fait tout au monde pour sauver le baron Max, et malgré mes efforts, je n'ai pas réussi...
— De quoi est mort M. de Trêves? — demanda le magistrat d'un ton si singulier que Lucien tressaillit.
— D'une méningite... — répliqua-t-il.
— En êtes-vous sûr?...
— Oui, monsieur... — La méningite est accompagnée de symptômes qui rendent toute erreur impossible...
— Comment traitiez-vous M. de Trêves?
— Comme on traite les gens atteints de cette maladie...
Lucien s'interrompit, et à son tour regarda le juge.
— Mais, monsieur, — reprit-il presque aussitôt, — suis-je donc ici uniquement pour vous parler de M. de Trêves, ainsi que pourraient me le faire supposer vos questions ?...
— Allons, c'est trop d'audace et de cynisme] — s'écria le magistrat se croyant bravé. — Il est temps de cesser une comédie infâme ! — Vous savez aussi bien que moi la cause de votre arrestation...
— Je vous jure...
— Vous êtes ici parce que vous avez empoisonné le baron Max de Trêves !
Lucien bondit.
— Moi ! — s'écria-t-il d'une voix rauque qui s'étranglait en passant dans sa gorge. — Moi, un empoisonneur!...
— Xuus avons des preuves...
— C'e>t fauxî...
— Asseyez-vous, et pas d'insolence! — commanda le gendarme en forçant à se rasseoir M. d'Harblay qui tremblait de tout son corps, et qui balbutia en joignant les mains :
— Mais c'est de la démence!... On m'accuse d'avoir
3bU ■
e"iô^r^deTrèveSl... Ceux ^ ^t cela
sont des fous !... . L'exhumation
Aveugle est celui qui te J» •.•• ^
a eu lieu, Vautops.e a été texte ^ ^ ^
saturé de poison... - ^«us Trêves par la strychnine!
Lucien frissonna et se sentit prêt à défaillir, ainsi qu'un homme qui vient de recevoir sur le crâne un coup de masse.
Il était écrasé, stupéfié, la tête vide, la pensée absente.
— L'anéantissement complet du scélérat qui se voit démasqué ! — pensa le juge d'instruction.
Puis, tout haut, il poursuivit en présentant au docteur une ordonnance qui portait le timbre de la pharmacie Godelot et le numéro 1249 :
— Connaissez-vous ceci?...
Lucien jeta sur l'ordonnance un regard qui voyait à peine.
— Oui, monsieur... — balbutia-t-il.
— C'est bien votre écriture?
— Oui, monsieur...
— Votre signature ?
— Oui, monsieur...
— Pour qui cett^ ordonnance était-elle écrite?...
ii. 21
— Pour le baron de Trêves.,, le dernier jour de sa maladie...
— Le dernier, — fit le magistrat avec une effrayante ironie, — le dernier, nécessairement, cette ordonnance étant son arrêt de mort !...
— Son arrêt de mort... — répéta M. d'Harblay, les yeux égarés.
— Sans doute, puisque deux grammes de strychnine auraient suffi pour tuer deux hommes !
— Deux grammes ! — cria Lucien dont ce nouveau choc raviva l'intelligence momentanément paralysée. — Il n'y a pas, il ne peut pas y avoir deux grammes ! il y a dix décigrammes.
— Il y a ce que vous avez écrit ! — Voyez ! — Et le registre de la pharmacie Godelot reproduit fidèlement votre ordonnance...
— C'est faux, monsieur... C'est faux... Je n'ai point écrit cela...
— Encore une fois, voyez !...
— Du moins je n'ai point voulu l'écrire... C'est une épouvantable erreur...
— Une erreur !... Vous parlez d'une erreur ! !
— Oui, monsieur...
— Un médecin habile, et vous l'êtes, n'en commet pas de semblable! — Que penseriez-vous d'un homme qui, tirant de sa poche un revolver, brûlerait froidement la cervelle de celui dont il convoite la fortune ou la femme, et dirait ensuite : — C'est une erreur !...
— Je proteste...
— Et ce n'est pas tout !... — continua le juge. — Il
MADAME DE TKÈVGS 363
vous fallait dix fois pour une la certitude que votre victime ne vous échapperait pas, car dans la potion déjà mortelle vous avez introduit vous-même un second poison, la digitaline!... — Protestez -vous encore?...
Au moment où M. Férouillat parlait de digitaline un tremblement nerveux s'empara de Lucien ; — ses dents claquèrent; — son visage déjà livide prit une teinte verdâtre ; — Il pensait :
— Ce juge me croit coupable, et qui ne le croirait comme lui?... — Je suis perdu!... — Cependant je lutterai...
Il allait parler...
— Ah ! — dit Férouillat, — ne niez pas !... ce serait inutile ! — Deux témoins dignes de foi vous ont vu verser d'une main ferme les gouttes du poison terrible, et voici le flacon qui les contenait...
M. d'Harblay avait reconquis en quelques secondes le calme relatif dont il allait avoir besoin pour se défendre.
— Je ne nie rien!... — répliqua-t-il, — oui, c'est vrai, j'ai versé quatre gouttes de digitaline.
— Le Codex en défend l'emploi à cette dose !
— Que m'importait le Codex? La situation de M. de Trêves était désespérée... J'ai joué le tout pour le tout et, m'affranchissant des entraves de la routine, j'ai fait une tentative audacieuse qui pouvait réussir... Je croyais au succès.
— Quatre gouttes de digitaline jointes à deux
grammes de strychnine, vous appelez cela une tentative audacieuse qui pouvait réussir !
- Je vous répète que l'ordonnance contient une erreur...
— Dont vous êtes responsable...
— Responsable, soit, je l'admets ; criminel, je le nie ! — Certes, les conséquences d'une distraction incompréhensible ont été fatales, et Dieu sait si je les déplore, mais l'intention seule fait le crime et ma conscience ne me reproche rien... — Le pharmacien, qui a préparé la potion avec mon ordonnance sous les yeux, aurait dû réparer Terreur commise par moi dans un moment de trouble.
— Vaine excuse ! — Vous saviez bien qu'en l'absence de M. Godelot, l'ordonnance serait exécutée par un élève que son état d'ivresse habituelle rendait incapable de réflexion... — Ah! vous aviez tout calculé... — Il était même adroit de rédiger l'ordonnance comme vous l'avez fait et d'envoyer préparer la potion à Chantilly, au lieu delà préparer vous-même... — Vous vous ménagiez ainsi la possibilité de répondre : — C'est une erreur ! ainsi que vous venez de le faire... — et tranquillement, sans inquiétude pour l'avenir, vous acheviez le malade dont vous aviez depuis longtemps préparé la mort !
Lucien n'eut pas la force de conserver son sangfroid :
— Ah ! — dit-il avec désespoir, d'une voix qui sifflait entre ses dents serrées, — ah ! vous êtes un magistrat !... tout vous est permis !... — Moi, je n'ai pas le
droit de vous demander raison de vos calomnies et de vos insultes !...
En parlant ainsi il serrait les poings.
— Taisez-vous ! — commanda le juge. — Dans votre intérêt même, taisez-vous !
— Puis-je me taire, quand vous m'accusez d'avoir longuement préparé la mort de M. de Trêves, que j'aurais voulu sauver au prix de ma vie !...
— Comment expliquez-vous la strychnine trouvée dans le cadavre?...
— Je ne l'explique pas...
— Comment expliquez-vous que dans un flacon de strychnine qui vous a été vendu par Godelotet qui contenait cinquante grammes, il en manque vingt, dont dix seulement ont été employés d'une manière ostensible et avouable?... — Que sont devenus les dix autres ?
— Je ne m'en suis point servi, monsieur... — Il me paraît impossible qu'ils manquent...
— Voilà le flacon... — Pesait-il cinquante grammes quand il vous a été livré ?
— Oui...
— Je vais le peser devant vous... — Regardez... L'opération fut faite.
Vingt grammes manquaient au poids primitif. Lucien, avec un geste plein d'égarement, saisit sa tête dans ses mains et pressa ses tempes brûlantes.
— Mais c'est à devenir fou ! — s'écria-t-il. — Tout ce que j'entends, tout ce que je vois me terrifie !... — Il me semble que je vis dans un cauchemar ! — Il
manque de la strychnine dans ce flacon, c'est clair, et vous me demandez ce qu'elle est devenue... — Je ne peux pas vous le dire, puisque je l'ignore...
— Accusez-vous quelqu'un de l'avoir soustraite? — fit le juge d'instruction.
— Ah ! grand Dieu, personne !...
— Dans quel meuble, chez vous, se trouvaient les poisons?...
— Dans une vitrine de mon cabinet de travail.
— Vitrine fermant à clef? .
— Oui, monsieur...
— Entre quelles mains restait cette clef?
— Entre les miennes...
— Vous en sépariez-vous quelquefois?
— Jamais... — répondit Lucien, oubliant ou ignorant qu'on avait fait usage de la clef quand il était étendu sur son lit, presque sans connaissance, avec une blessure à la tête.
— Ainsi, — reprit le juge d'instruction, — on n'a pu vous soustraire ce dangereux toxique?...
— Non, monsieur.
— Pourquoi donc en manque-t-il dix grammes?...
— Eh! le sais-je?... ou plutôt je le sais trop... — C'est parce que la fatalité s'acharne après moit... Mais malgré tout vous ne pouvez me croire coupable...
— N'est-ce pas, monsieur, vous ne le croyez point?
— Réfléchissez un instant, monsieur, et vous verrez combien l'accusation qui pèse sur moi est absurde...
» J'ai ma mère, une sainte femme, qui n'existe que pour moi, que j'aime de toutes les forces de mon
âme, et qui ne survivrait pas une heure à la pensée que son fils est un misérable...
» J'ai reçu de mon père un nom sans tache et des Drincipes d'honneur auxquels je n'ai jamais failli...
» J'ai embrassé une carrière honorable entre toutes; j'y fais mon chemin entouré de l'estime universelle avec la conscience de me rendre utile et de ne manquer jamais à aucun des devoirs de ma profession!...
» Et j'aurais commis une action monstrueuse !...
» J'aurais lentement, lâchement, préparé la mort de M. de Trêves qui m'accordait sa confiance entière et m'appelait son ami!...
» Ah! monsieur, à une accusation pareille on ne devrait opposer que le mépris!... — Je veux y répondre cependant, et ma réponse sera courte! — Pour me défendre il me suffira de vous demander : — Quel mobile m'aurait fait agir?
— Quel mobile ? — répéta le juge.
— Oui.
— "Vous osez me poser cette question?
— Certes!
— Le plus puissant de tous!... Votre haine pour le mari, résultant de votre amour pour la femme!
Lucien chancela en portant la main à son cœur. Le magistrat poursuivit :
— Vous aimiez madame de Trêves et vous convoitiez sa fortune ! — L'amour et la cupidité vous ont conduit au crime !... — Vous avez tué le baron Max pour épouser sa veuve, et qui sait, peut-être même convoi tiez-vous la femme moins que les millions! — Oserez
vous me demander encore quel mobile vous a l'ait agir? Le docteur d'Harblay ressemblait à un homme changé en statue.
— Ah! monsieur, — dit-il au bout d'un instant d'une voix rauque, — à quoi me sert d'être honnête, d'être loyal, d'être innocent?... — Je n'en suis pas moins perdu! — Votre conviction est faite, tout se réunit pour m'accabler, et les plus fausses apparences se changent contre moi en preuves indiscutables!... — Comment vous convaincre que vous vous trompez et qu'il n'y a que ténèbres où vous croyez voir la lumière?...— Cela semble impossible, et cependant je ne désespérerais pas d'en venir à bout si vous vouliez me venir en aide...
— Vous venir en aide I... — Comment?
— En employant tous les moyens que la loi met à votre disposition pour me faire retrouver un portefeuille perdu par moi sur le bord des étangs de Commelle, la nuit où j'ai été blessé par un braconnier et relevé sans connaissance.
— Que contenait ce portefeuille? — demanda le juge avec un sourire moqueur, car l'invention lui paraissait pauvre.
— Il contenait la preuve de mon innocence...
— En vérité !
— Je vous le jure!...
— Et sous queïïe forme, cette preuve?
— Sous la forme d'un écrit de M. de Trêves...
— De quelle nature était, selon vous, cet écrit? Lucien raconta ce qui s'était passé entre lui et le
baron Max, en se promenant un matin dans l'allée des Platanes du parc de Lamorlaye.
Le magistrat l'écouta avec autant d'attention que d'incrédulité.
Quand le récit fut fini, il sourit de nouveau en se disant tout bas :
— Ce petit conte est indigne d'un homme intelligent ! — Le gaillard voudrait-il simuler la folie?...
M. d'Harblay avait vu le sourire et ne se trompa pointa l'expression du visage.
— Vous ne me croyez pas? — demanda-t-il avec un découragement immense.
Au lieu de répondre, le juge d'instruction dit en riant :
— Yoilà un portefeuille disparu bien mal à propos !...
— Ah ! — repéta Lucien, — vous ne me croyez pas!...
M. Férouillat haussa les épaules.
— Au moins, monsieur, donnerez-vous l'ordre de chercher le portefeuille?...
— C'est mon affaire... — On va vous lire votre interrogatoire...
Lucien laissa tomber sa tête sur sa poitrine et il prêta, ou du moins il parut prêter l'oreille à la lecture monotone du greffier.
— Signez ! —commanda le juge d'instruction après cette lecture.
Le docteur obéit machinalement et fut reconduit dans sa cellule.
M. Férouillat, — il nous semble presque superflu de le répéter, — ne croyait pas le moins du monde à l'existence de ce portefeuille contenant une déclaration du comte de Trêves qui devait être, — (si elle existait) — la preuve la plus éclatante de l'innocence de Lucien.
Néanmoins sa conscience de magistrat lui fit ordonner des recherches.
Il lança des agents dans toutes les directions.
11 manda au parquet le garde général de la forêt de Chantilly et mit en réquisition tous ses sous-ordres, pour explorer non seulement les bords de l'étang, les futaies et les taillis, mais les villages des environs où quelque rôdeur de nuit pourrait avoir porté l'objet en question.
L'enquête s'accomplit sur tous les points avec infiniment de zèle et de conscience.
Nos lecteurs savent déjà qu'elle ne pouvait amener aucun résultat.
Pendant ce temps M. Férouillat se livrait à un supplément d'instruction.
Les témoins furent appelés de nouveau.
Ils ne varièrent point et maintinrent leurs dépositions, dont les unes étaient favorables à Lucien et dont les autres semblaient l'accabler.
L'affaire du Crime de Lamorlaye fut renvoyée par le juge à la chambre des mises en accusation, qui la classa pour les premières assises du département de l'Oise.
Tandis que se passaient ces choses à Beauvais, Léo-
nide de Trêves vivait sombre et désespérée au chalet, dans un isolement complet.
Enfermée au fond de son appartement où elle se faisait servir ses repas, elle n'y voulait admettre absolument personne.
Jacques Hâbert lui-même la voyait rarement et elle lui avait interdit toute allusion au passé.
La jeune femme n'était plus que l'ombre d'ellemême.
Le doute terrible dont nous avons signalé les premières atteintes l'obsédait maintenant sans cesse.
Contre ce doute elle se révoltait, elle tentait de se débattre, mais le plus souvent, hélas ! elle le tentait en vain...
Tout accusait le docteur, ou plutôt tout l'écrasait.
Le passé de Lucien disait : — Non !
L'évidence répliquait : — Oui !
Léonide n'osait trancher la question ; — le mot de l'énigme sombre restait pour elle entouré de ténèbres, et cette incertitude la tuait...
La baronne douairière et M. de Nerville attendaient avec impatience le jour du jugement.
Léonide s'isolait tellement dans sa douleur que c'est à peine si Georges, depuis l'arrestation du docteur d'Harblay, s'était trouvé deux ou trois fois pendant quelques instants en rapport avec elle.
Il avait évité toute tentative pour consoler sa cousine.
Il attendait.
Le moment favorable arriva.
La chambre des mises en accusation venait de rendre son arrêt et Lucien, dans [quinze jours, allait passer en cour d'assises.
— Je ne dois plus tarder... — pensa Georges. — Les circonstances vont me servir... — Il faut saisir l'occasion aux cheveux...
Séance tenant? il se rendit à l'appartement de Léonide.
— Madame ne reçoit pas, — lui dit la femme de chambre.
— Elle me recevra...
— Madame, en me donnant la consigne de défendre sa porte, n'a fait aucune exception...
— Elle en fera cependant une pour pour moi... — Allez la prévenir que je suis là... que j'insiste pour la voir sans retard, et ajoutez qu'il s'agit d'une chose urgente...
— Mais, monsieur...
— Allez vite ! — reprit Georges impérieusement. — Votre maîtresse vous saurait mauvais gré de ne pas m'obéir...
La femme de chambre s'acquitta de la commission.
Léonide, persuadée qu'il devait être question en effet d'une chose urgente, donna l'ordre d'introduire le cousin de Max.
M. de Nerville, très adroit comédien, nous le savons depuis longtemps, avait su donner à son visage une expression de profond chagrin.
Il vint s'asseoir auprès de la jeune femme et lui prit affectueusement les mains, en même temps qu'un véritable effroi s'emparait de lui en la voyant si pâlie, si changée, si abattue.
— Léonide... chère Léonide... — murmura-t-il d'une voix émue, — vous souffrez beaucoup?
— Oui, beaucoup... — répliqua madame de Trêves. — Je souffre au point que je voudrais mourir... et cependant il faut que je vive.
— Vous vivrez I — s'écria Georges. — Vous vivrez, et un jour viendra où vos chagrins ne seront qu'un souvenir...
La jeune veuve secoua la tête avec une incrédulité manifeste, puis elle dit :
— Vous avez insisté pour me voir... — Que me voulez-vous?...
— Je viens vous parler de M. d'Harblay... Un éclair brilla dans les yeux de Léonide.
— A-t-on reconnu son innocence? — demanda-telle impétueusement.
— Non, chère cousine...
La tête de madame de Trêves retomba sur sa poitrine.
Georges poursuivit.
— Dans quinze jours on jugera le docteur, et nous serons obligés d'aller déposer en cour d'assises...
Léonide cacha son visage dans ses mains.
— Oh! le scandale., le scandale... — balbutia-t-elle.
— Chère cousine, écoutez-moi, je vous en supplie, et ne vous laissez pas abattre... — Oui, j'en conviens, le scandale sera grand... le procès aura un formidable retentissemeut... la position sociale de la victime, celle de l'accusé, celle des témoins, les circonstances mystérieuses du drame, feront de cette affaire une véritable cause célèbre... Le Crime de Lamorlaye!... — M. d'Harblay sera condamné...
— Condamné ! !... — répéta madame de Trêves avec un frémissement de tout son corps.
— La condamnation me paraît certaine...
— Croyez-vous Lucien d'Harblay coupable?
— Les apparences l'accusent et son amour pour vous le perd....
— Vous ne m'avez point répondu... — interrompit Léonide. — Le croyez-vous coupable?...
— Eh bien, non, je ne le crois pas.... — Il n'a commis aucun crime, mais une terrible imprudence, et cette imprudence a coûté la vie à notte pauvre Max... — A coup sûr la responsabilité du docteur est engagée» mais les jurés pourraient admettre qu'il n'a jamais eu l'intention de donner la mort, lui tenir compte d'un passé sans tâche, d'une indiscutable honorabilité, et se montrer indulgents... — Il serait sauvé alors, seulement il ne peut l'être que si vous lui venez en aide...
— Lui venir en aide !... Contribuer à son salut! — s'écria la jeune femme, — mais, pour cela, je donnerais ma vie!...
Georges reprit :
— Son amour pour vous le perd, je vous le répète, et celui qu'il vous inspire le perdrait bien plus sûrement encore s'il était prouvé... — Si le crime semblait sans motifs, l'accusation aurait toutes les peines du monde à se soutenir... — Or, l'accusation prétend que Lucien d'Harblay a empoisonné Max parce que, certain d'être aimé de vous, il voulait vous rendre veuve pour vous épouser... — Vous comprenez à merveille que, vrai ou faux, c'est très vraisemblable...
— Hélas!...
— Mais enfin ce n'est pas prouvé, — continua M. de Nerville, — et le ministère public ne s'appuie en somme que sur un échafaudage de suppositions facile à démolir si vous le voulez...
— Et comment?
— Pour sauver la tête du docteur d'Harblay, êtesvous prête à tout?
— Eh! vous le savez bien !...
— Ne reculerez-vous point devant un sacrifice qui peut vous paraître bien dur?...
— Un sacrifice? — répéta Léonide. .
— Oui.
— Lequel?
— Il faut imposer silence à votre cœur... —Il faut oublier que vous aimez Lucien d'Harblay, et vous souvenir que je vous aime...
— Vous ! — s'écria madame de Trêves avec épouvante, — vous m'aimiez autrement qu'un frère n'aime sa sœur!...
— Je vous aime comme aime un amant... je vous adore, et depuis des années! !... Jugez de ce j'ai dû souffrir !... — Eh! bien, consentez à devenir ma femme. — Qu'on sache partout dès aujourd'hui que notre mariage est convenu et que Max lui-même, se sentant mourir, nous l'avait imposé... — En de telles conditions il saute aux yeux que Lucien d'Harblay, à qui l'avenir ne réservait aucune espérance, n'a pu tuer le mari pour épouser la veuve!... — quand le ministère public viendra, dans un style pompeux, étaler devant le jury les prétendus mobiles du crime, l'avocat du docteur répondra : C'est faux ! — Madame veuve de Trêves est la fiancée et sera bientôt la femme de M. Georges de Nerville!! h cela, rien à répondre! — L'accusation tombera d'elle-même et l'acquittement deviendra certain... — Que décidez-vous?
Léonide se leva, pâle et calme.
— Mon cousin, — dit-elle d'une voix redevenue ferme, — pardonnez-moi si je vous afflige; il n'est pas en mon pouvoir de faire autrement... — Non, je ne sauverai pas Lucien en vous épousant, et lui-même, à ce prix, refuserait d'être sauvé... — Je ne veux ni mentira mon cœur, ni renier mon amour!! J'aime If. d'Harblay, je devais être sa femme et je ne lui reprends point, je ne lui reprendrai jamais la parole donnée... — S'il a commis un crime, ce que je refuse de croire, la loi le frappera justement, mais je le pleurerai, moi, sachant bien que l'amour seul, un amour poussé jusqu'à lafolie, l'aura rendu criminel...
— S'il est innocent, comme je le crois, comme j'en suis sûre, j'ai la ferme confiance que justice lui sera rendue et qu'il me reviendra, libre, réhabilité, la tête haute... — Voilà ma réponse, mon cousin... — Attendons l'heure du jugement...
Georges dissimula de son mieux la rage froide qui s'emparait de lui.
— Que votre volonté soit faite... — répliqua~t-il.
— Attendons.
Et il quitta madame de Trêves.
Tout en regagnant son appartement il se disait :
— Si je dois perdre tout espoir, il me restera la vengeance, et du moins je l'aurai complète...
Quinze jours après l'entretien que nous venons de mettre sous les yeux de nos lecteurs, la session de la cour d'assises commençait à Beauvais.
La première affaire appelée fat celle de Lucien d'Harblay : Le Crime de Lamorlaye.
Les débats devaient durer trois jours.
Une foule compacte, avide d'émotions, était venue de tout le département, et même de Paris, pour suivre les péripéties de ce drame dont la place semblait marquée d'avance dans les annales judiciaires.
Plusieurs personnages considérables, des romanciers célèbres, des auteurs dramatiques très en vue, des médecins illustres, avaient sollicité des entrées de faveur et assistaient à toutes les audiences.
L'acte d'accusation était un chef-d'œuvre de méthode et de clarté, et par cela même écrasant.
Il exposait les faits brièvement, ne laissant point de lacune entre eux, les enchaînant les uns aux autres avec une logique merveilleuse.
Après avoir écouté cet acte d'accusation, la culpabilité de Lucien d'Harblay paraissait évidente.
La certitude du crime s'imposait.
L'erreur de chiffres dans l'ordonnance préparée par Jules Cordier à la pharmacie de Chantilly, était une charge de plus.
Le docteur, sachant que l'aide pharmacien s'enivrait presque chaque jour et préparait les médicaments d'une façon toute machinale, par la force de l'habitude, avait commis cette erreur volontaire, afin de pouvoir au besoin mettre sur le compte d'une imprudence un crime longuement mûri et froidement exécuté.
Une telle profondeur de combinaisons rendait ce crime plus effroyable encore.
On passa à l'audition des témoins à charge.
Tous, à l'exception de l'irritable et vindicatif Pédagniel, déposèrent dans des termes extrêmement modérés ; mais a quoi pouvait servir la modération lorsque les faits parlaient d'eux-mêmes?
Léonide de Trêves et Jacques Hâbert, dont un professeur de l'Ecole nationale des Sourds-Muets vint traduire la déposition mimée, affirmèrent avec énergie l'innocence du docteur.
Le témoignage de la jeune veuve produisit sur les jurés et sur une très grande partie de l'auditoire la plus fâcheuse impression.
On la supposait généralement complice de Lucien d'Harblay , pour qui elle éprouvait un scandaleux amour que trahissaient ses regards, son émotion, le tremblement de sa voix, et on s'étonnait qu'elle ne fût point assise à côté de l'empoisonneur sur le banc des accusés.
Cette impression se manifesta par un murmure désapprobateur auquel le président des assises fut obligé d'imposer silence.
La pauvre madame d'Harblay obtint au contraire un succès de larmes.
Elle eut de sublimes élans, des cris partis du cœur.
Mais si ces élans firent plaindre la malheureuse femme, le crime commis par le fils d'une telle mère n'en parut que plus odieux.
Lucien avait répondu à toutes les questions froide.
ment, avec le calme d'un homme dont l'honneur et la vie ne seraient point en péril.
Il avait dit la vérité, la vérité tout entière, mais cette vérité, nous le savons déjà, manquait singulièrement de vraisemblance et ne pouvait convaincre des jurés prévenus et un public dont la conviction était faite
Son avocat, — l'un des plus grands noms du barreau de Paris, — ne se fit aucune illusion sur ce qui se passait dans tous, ou du moins dans presque tous les esprits.
La salle était mauvaise, comme disent les acteurs, certains soirs ^de premières représentations où ils ont la perception très nette d'un courant hostile établi entre la pièce, ses interprètes et les spectateurs.
L'avocat vit la cause, sinon perdue d'avance, du moins bien compromise.
Il n'en résolut pas moins de lutter avec son habituelle énergie, avec la fougue irrésistible à laquelle il avait dû plus d'une victoire imprévue et invraisemblable.
S'il échouait dans sa tâche impossible, — comme c'était hélas ! trop probable, — il tirerait du moins son épingle du jeu et garderait intacts les rayons de son auréole.
Il insista beaucoup sur la déclaration remise par M. de Trêves au docteur, et qui commanderait un acquittement si par malheur elle ne se trouvait point
perdue.
Il lui semblait très admissible que le baron Max, convaincu que la morsure d'un chien enragé amenait fatalement à sa suite une horrible mort dans un laps
de temps plus ou moins long, se fût empoisonné luimême pour échapper à une crise d'hydrophobie.
Malheureusement, l'affaire du portefeuille perdu fit sourire les jurés, qui ne prirent point au sérieux cette partie de la défense.
L'avocat comprit que toute tentative pour obtenir un acquittement devenait inutile.
Il changea ses batteries, plaida l'erreur commise en écrivant la fatale ordonnance n° 1249, accepta pour Lucien la responsabilité de la catastrophe résultant de cette erreur, et demanda que cette question fût posée au jury : — L'accusé est-il coupable d'avoir commis un homicide par imprudence, sans intention de donner la mort?
Le ministère public répliqua brièvement, puis les jurés se retirèrent dans la salle de leur délibérations.
Ils n'y passèrent qu'une demi-heure, tant les questions posées leur semblaient faciles à résoudre.
Après cette courte suspension d'audience, le jury et le tribunal rentrèrent en séance, et le chef du jury apporta un verdict de culpabilité sans circonstances atténuantes.
Il ne restait au tribunal qu'à appliquer le texte de la loi, ce qu'il fit, et le président déclara le docteur Lucien d'Harblay condamné à la peine de mort.
Au moment où il achevait de prononcer la sentence, deux gémissements retentirent dans la salle des assises et deux femmes s'évanouirent.
Ces femmes étaient madame d'Harblay, la mère du condamné, et Léonide de Trêves, la veuve de la victime.
Un mois s'était écoulé depuis la séance de la cour d'assises où Lucien avait été condamné à mort.
Madame d'Harblay succombait sous le fardeau d'un incurable désespoir.
Une seule pensée rendait un peu de calme à la pauvre mère ; — elle se disait :
— Je ne survivrai pas à mon fils... — J'irai rejoindre là-haut l'innocent qui va mourir...
Léonide de Trêves, reprise par le mal étrange auquel nous savons qu'à Vevey elle avait failli succomber, s'éteignait lentement.
Au moment où nous conduisons nos lecteurs auprès d'elle, la jeune femme était étendue sur une chaise longue dans sa chambre à coucher.
Jacques Hâbert, debout en face de cette chaise, avait la tête basse, le regard morne ; — son visage exprimait une tristesse immense.
— Ils ont rejeté le pourvoi, et Lucien refuse de former un recours en grâce qui semblerait l'aveu d'un crime qu'il n'a pas commis... — murmura Léonide
d'une voix faible. — Encore dix jours et la sentence inique sera exécutée, et le martyr montera sur l'échafaud!... — Ah! Dieu nous abandonne!
Le muet fit un signe affirmatif.
Madame de Trêves poursuivit :
— Tu as continué tes recherches, cependant?... Nouvelle affirmation de Jacques Hâbert.
— Ce portefeuille demeure introuvable!... Et cependant cette lettre de Max, cette déclaration qui serait le salut, elle existe, j'en suis sûre!...
La pantomime du muet répondit :
— Moi aussi, j'en suis sûr!...
— La tête de l'innocent va tomber!.. Nous qui l'aimons nous ne pouvons rien pour lui!!...
Jacques fit un geste de violente dénégation.
— Espères-tu donc encore?
Le père nourricier de Léonide mima ces mots :
— Je ne désespère pas complètement.
— Hâte-toi donc, alors, hâte-toil — Le temps s'écoule et tu vois que j'agonise... — Si tu veux me rendre la vie, sauve Lucien !...
Le muet écrivit sur son ardoise :
— « Priez ! »
— Explique-toi...
Il secoua la tête et sortit de la chambre.
Aux séances de la Cour d'assises, Jacques Hâbert avait entendu l'avocat de Lucien parler de cette déclaration de suicide, signée par le baron de Trêves et qui, s'il était possible de la produire, démontrerait l'innocence de l'accusé.
Quoique ce moyen de défense n'eût rencontré dans l'auditoire que des incrédules, Jacques ne mettait point en doute l'existence de la pièce en question et s'était juré de la découvrir.
Mais jusqu'à ce jour toutes ses recherches avaient été infructueuses, aussi bien que celles ordonnées par le juge d'instruction.
Maintenant, pour réussir il ne comptait plus que sur un hasard improbable, et néanmoins, nous le répétons, il ne désespérait pas tout à fait.
Son idée fixe se formulait ainsi :
— La déclaration existe, donc on peut la trouver...
Et il se livrait, sans plus de résultat que par le passé, à des investigations nouvelles.
Le jour fatal approchait.
Le surlendemain la guillotine devait se dresser sur la place de Beauvais, et la tête de Lucien devait rouler dans le panier sinistre.
Depuis quarante-huit heures le muet n'avait point paru au chalet de Lamorlaye.
Cette absence inexplicable désolait madame de Trêves en lui faisant perdre sa dernière lueur d'espérance.
Elle se disait :
— Jacques n'a rien découvert... — Il n'ose revenir et paraître devant moi, dans la crainte de me porter un coup funeste. — Et cependant j'aurais besoin de lui...
j'aurais voulu qu'il m'accompagnât là-bas... là-bas où Lucien va mourir...
Un désir étrange, maladif, irrésistible, obsédait Léonide.
De môme que la reine de Navarre et madame de Saures avaient voulu contempler une dernière fois les têtes chéries de La Mole et de Coconnas, elle voulait assister h l'exécution de Lucien d'Harblay.
— En voyant ce qu'on appelle la justice assassiner ce juste, je mourrai... — pensait la jeune femme. — En même temps que lui je partirai... Nos âmes se rejoindront entre la terre et le ciel, et ce sera la fin de toutes mes souffrances...
Mais Jacques Hâbert ne revenait pas.
Dans la journée Léonide fit demander M. de Nerville.
Le cousin de Max accourut, le cœur gonflé d'espoir.
— Sans doute elle a réfléchi... — se disait-il, — peut-être va-t-elle enfin céder...
Madame de Trêves l'accueillit avec un triste sourire, en lui tendant ses mains amaigries.
Il les pressa dans les siennes, et demanda d'une voix mielleuse :
— Chère cousine, comment allez-vous?...
— Comment je vais? — répéta Léonide avec un nouveau sourire. — Votre question n'est pas sérieuse.. . vous voyez bien que je meurs...
— Mais... — commença Georges.
— Chut ! — interrompit madame de Trêves. — Ne cherchez point à me rassurer, vous l'essaieriez en vain,
et d'ailleurs je ne tiens plus à vivre. — J'ai fait hier mon testament ; dans cet acte vous n'êtes pas oublié.
— Ah! ma cousine... ma chère cousine, que de reconnaissance !
— Il est inutile d'en parler, mais vous pouvez me la prouver.
— Et comment? — Parlez ! — Je suis prêt.
— Vous ferez ce que je vous demanderai de faire, si singulier que vous paraisse mon désir...
— Vous n'en doutez pas, je l'espère... De quoi s'agit-il ?
— Vous irez àBeauvais...
— Aujourd'hui?
— Demain matin.
— C'est entendu... — A Beauvais, que ferai-je?
— Vous louerez à quelque prix que ce soit une chambre dans l'une des maisons de la place... à quelque prix que ce soit, vous m'entendez, pourvu que les fenêtres de cette chambre donnent sur la place où se dressera l'échafaud...
Georges regarda Léonide avec stupeur, mais il se garda bien de hasarder la moindre objection. Madame de Trêves continua :
— Vous reviendrez ici, et demain soir vous me conduirez à Beauvais...
— Vous ! — s'écria M. de Nerville, pris d'un commencement d'effroi. — Vous!... faible comme vous êtes!...
— Qu'importe ma faiblesse?
— Avez-vous donc une impérieuse raison pour aller àBeauvais?...
— J'en ai une...
— Laquelle?
— Je veux voir mourir Lucien...
Georges devint pâle.
— C'est horrible!... — balbutia-t-il.
— Peut-être, mais c'est ma volonté... — Vous avez promis...
— Je tiendrai, chère cousine... — Vous pouvez compter sur moi, je le répète...
— J'y compte...
— Demain matin j'irai à Beauvais louer une chambre... et demain soir je vous conduirai...
— Merci!... — -Maintenant laissez-moi seule... je veux prier...
Georges, que l'étrange désir de madame de Trêves stupéfiait et terrorisait à la fois, alla trouver la douairière en quittant Léonide et lui raconta ce qui se passait, mais il se garda bien de parler du testament.
— Il faut la laisser faire... — dit la baronne Germaine. — D'abord il [serait impossible de l'en empêcher, et puis que nous importent ses extravagances ?. . . — Nous avons de bonnes rentes et la maison de Chantilly, c'e-t le principal... — Peut-être d'ailleurs cette folle pensera-t-elle à nous laisser quelque chose... — Je ne lui connais pas d'héritiers...
— Peut-être, en effet... — Espérons-le, chère tante.,»
— Quand partiras-tu pour Beauvais?
— Demain, de grand matin...
— As-tu donné l'ordre d'atteler pour te conduire à la gare...
— J'y veux aller de mon pied léger... — L'exercice me fait grand bien...
Jacques Hâbert n'avait pas reparu au chalet.
Poursuivant avec obstination son but, il parcourait pour la dixième fois les villages des environs, allant dans chaque maison, questionnant tout le monde à l'aide de son ardoise au sujet du portefeuille, et promettant de payer bien cher le moindre renseignement.
Hélas! démarches vaines et promesses inutiles.
Personne ne savait rien !...
Léonide avait deviné juste.
Le muet n'osait apporter au chalet de Lamoriaye la nouvelle écrasante de son insuccès.
Il avait couché d'abord à Montgrésin, puis à La Ghapelle-en-Serval, puis à Coye.
Cette nuit-là, abattu, désolé, démoralisé, il voulut coucher en pleine forêt.
Le hasard l'avait conduit à la troisième chaussée des Etangs, ou plutôt, guidé par l'instinct du limier, il était revenu pour la vingtième fois sur lieu du crime tenté contre Lucien d'Harblay, — cherchant toujours, quoique après si longtemps il n'eût aucune chance de trouver.
Il gravit le talus au sommet duquel, par une nuit de tempête, s'était placé Georges de Nerville guettant le docteur qu'il voulait assassiner, et il s'étendit
dans l'herbe sous le vieux hêtre qui avait été témoin du crime.
Le muet passa les trois quarts de la nuit à déplorer son impuissance.
Il aimait Léonide plus que tout au monde...
Immédiatement après elle le jeune médecin tenait une place immense dans son affection...
Et il ne pouvait les sauver ni l'un ni l'autre, car la mort de Lucien entraînait celle de madame de Trêves, il ne le savait que trop !...
De grosses larmes coulaient de ses yeux, sans soulager son cœur meurtri.
Un peu avant le point du jour seulement il s'assoupit, et fut réveillé par le soleil se levant radieux et criblant de ses flèches d'or les taillis.
Jacques jeta un long regard plein d'amertume sur la chaussée où il avait relevé le corps du docteur évanoui.
Ses yeux humides se fixèrent ensuite sur les touffes des arbustes qui l'entouraient, puis sur le gazon touffu que son corps venait de fouler.
A l'heure où nous voyons le muet à cette place, Georges de Nerville suivait d'un bon pas, le cigare aux lèvres, la route conduisant de Lamorlaye à Chantilly.
Il allait prendre le train et se rendre à Beauvais, afin d'exécuter les ordres de Léonide.
En débarquant dans le chef-lieu du département de l'Oise, il se renseigna.
L'exécution était bien fixée au lendemain.
Elle devait avoir lieu sur la place, comme de coutume.
Georges gagna cette place où se voyaient les enseignes de plusieurs hôtelleries.
Il se dirigea vers Y Hôtel de l'Oise et fut accueilli par la maîtresse de la maison en personne.
— Qu'y a-t-il pour votre service, monsieur? — lui demanda-t-elle.
— Madame, je désirerais deux chambres...
— Monsieur, j'ai votre affaire au deuxième étage. .„
— Il faudrait que Tune de ces chambres eût des fenêtres donnant sur la rue...
— Ah ! ah ! c'est pour assister à l'exécution?...
— Justement.
— Eh bien, monsieur, les deux chambres ont des fenêtres comme vous les voulez... les dernières qui me restent...
— Parfait !
— Voulez-vous visiter?
— C'est inutile... — Je louerai de confiance... — Combien ces deux chambres pour aujourd'hui et pour demain?...
— En temps ordinaire, monsieur, ce serait vingt francs...
— Mais nous ne sommes pas en temps ordinaire... — fit Georges en souriant.
— Non, monsieur, aussi je vous préviens que ça sera très cher... — D'ici à demain les chambres seraient louées dix fois pour une... — Il y aurait concurrence... — Une belle exécution, ça attire le monde. .*
— On ne voit pas souvent guillotiner un savant, un homme tout à fait comme il faut... — Vous comprenez ça, monsieur...
— Très bien, madame...
— Donc il faut profiter des occasions... Elles sont rares.
— C'est parfaitement juste!... — Enfin, madame, combien les chambres?...
— Je vais vous dire le dernier prix... — Inutile de marchander...
— Soyez tranquille, je ne marchanderai pas...
— Monsieur, ce sera deux cents francs.
— Les voici, madame..
Georges donna dix louis et se fit servir à déjeuner. Lorsque son appétit fut satisfait il dit à l'hôtesse :
— Je reviendrai ce soir prendre possession du logement avec une dame... une parente à moi, très souffrante... — Je vous prierai de faire en sorte que tout soit en ordre... — Ma parente occupera la plus belle des deux chambres.
— Tout sera prêt, monsieur...
M. de Nerville partit, et vers deux heures descendit du chemin de fer, mais cette fois à Coye.
En sortant de la gare il faillit heurter Jacques Hâbert, qui marchait très vite et dont le visage paraissait fort animé.
Le muet le reconnut, fronça le sourcil et voulut continuer sa route.
Georges l'arrêta du geste.
Jacques obéit.
— D'où venez-vous? — lui demanda M. de Nerville.
La main de Jacques désigna la route conduisant au château de la Reine-Blanche.
— Vous venez des Etangs?
— Oui, — fit le muet, dont les yeux étaient rivés sur la chaîne ornée de breloques accrochée au gilet de M. de Nerville.
Georges reprit :
— Et où allez-vous, tout courant?
Le père nourricier de Léonide semblait pétrifié par la surprise. — On eût dit qu'il était en face de la classique tête de Méduse, tant sa figure exprimait d'effarement.
— Vous avez l'air d'un fou ! — reprit Georges en riant. — Est-ce qu'il est arrivé quelque chose au chalet?
Jacques Hâbert secoua la tête négativement.
— Vous savez que madame Léonide part ce soir pour Beauvais ? — continua M. de Nerville.
Le muet fit un geste de stupeur.
— Ça vous étonne, je le comprends, mais c'est comme ça I — Ma cousine a la fantaisie singulière d'aller voir exécuter le docteur... ce qui ne sera pourtant pas drôle. — Enfin, elle le désire et je la conduirai.
Jacques enfonçait ses ongles dans les paumes de ses mains.
Il leva les yeux au ciel. — Georges continua :
— Nous descendrons à Y Hôtel de l'Oise... sur la place... juste en face de la guillotine... deux fenêtres superbes où l'on sera aux premières loges... — Nous accompagnez-vous?...
Pour la seconde fois le muet secoua la tête et ses traits prirent une expression d'horreur indicible.
Sans doute il ne tenait pas à en entendre davantage, car il salua M. de Nerville et se dirigea vers la gare.
— Décidément il est fou! — se dit Georges en haussant les épaules, puis il passa sous le pont du chemin de fer et prit un sentier qui le conduisit directement à Lamorlaye.
Jacques au lieu d'entrer dans la gare, ainsi qu'il paraissait d'abord en avoir l'intention, s'était caché derrière la haie d'épines qui borde la voie.
Lorsqu'il eut la certitude que M. de Nerville ne reviendrait point sur ses pas, il tourna sur luimême, prit sa course, et regagna la forêt d'où il venait de sortir.
Vers deux heures Léonide avait sonné sa femme de chambre et s'était fait habiller.
Sa toilette de grand deuil terminée, elle se sentit si faible qu'il lui lut impossible de rester debout, ne fût-ce qu'une seconde, et qu'elle se laissa tomber sur une chaise longue.
— On croirait que madame va s'évanouir, — dit la femme de chambre inquiète.
— Il est certain que je ne suis pas forte...
— Si madame prenait un cordial...
— Donnez-moi quelques gouttes devin d'Espagne... ' Léonide but un demi-verre de xérès couleur d'ambre.
Elle se sentit aussitôt ranimée... — Ses joues pâles selor coèrent. — Elle appuya sa tête au dossier de la
chaise longue, ferma les yeux et parut s'endormir, mais elle ne dormait pas.
Elle pensait à Lucien qui, le lendemain, allait mourir.
Vers trois heures on frappa doucement à la porte.
— Entrez... — dit la jeune femme.
Georges parut.
— Vous avez trouvé ce que je désirais?... — lui demanda madame de Trêves.
— Oui, ma cousine...
— La voiture qui doit nous conduire est-elle attelée?...
— Elle le sera pour cinq heures... J'ai donné des ordres.
— Eh bien ! nous partirons quand il en sera temps... je suis prête...
— Ne verrez-vous pas ma tante avant notre départ?
— C'est inutile... — Elle est venue me voir ce matin...
M. de Nerville sortit.
A cinq heures la femme de chambre vint prévenir que la voiture attendait madame.
— Je voudrais parler à Jacques Hâbert... — lui dit Léonide...
— Il est absent... — répliqua Georges qui venait d'entrer.
— Vous en êtes sûr?
— Oui. — Je l'ai rencontré à la gare de Coye...
— Qu'y faisait-il ?
— Je ne sais... — Je lui ai dit que j'allais vous conduire à Beauvais... — Il a refusé de nous y suivre...
— Plus d'espoir... il n'a rien découvert... — se dit madame de Trêves.
Et tout haut, s'adressant à la camériste, elle ajouta:
— Quand Jacques Hâbert sera de retour vous lui remettrez l'enveloppe cachetée qui se trouve sur la table de ma chambre à coucher...
— Oui, madame la baronne...
— Allons, mon cousin, venez... — lime semble que nous avons bien juste le temps d'arriver à Chantilly pour l'heure du train...
— Nous y serons, soyez tranquille...
Léonide, soutenue par M. de Nerville, descendit et gagna la voiture.
Jacques Hâbert, caché dans un bouquet d'arbres de l'autre côté de la route, en face de la grille du chalet, vit le coupé filer rapidement dans la direction de Chantilly.
Aussitôt qu'il l'eut perdu de vue il quitta sa cachette, traversa la route, longea la muraille d'enceinte, entra dans le parc par la petite porte placée sous bois, courut au pavillon où se trouvaient les armes de tir et où nous avons vu Georges essayer le rifle américain qui devait servir à tirer sur Lucien d'Harblay.
Il en franchit le seuil, y passa cinq minutes, prit sa course vers le chalet et se rendit tout droit à l'appartement particulier de M. de Nerville.
Au bout d'une demi-heure il quitta cet appartement, descendit l'escalier comme une trombe et s'élança vers les écuries.
Tout en courant il gesticulait, poussait des excla-
mations rauques et gutturales et paraissait absolument frappé de folie.
Arrivé aux communs, il brida et sella rapidement Stop, le cob irlandais que le cousin de Max montait de préférence, jeta une couverture sur la selle et conduisit en main le cheval au fond du parc près du tir.
Là il l'attacha par la bride à un tronc d'arbre, mit la couverture sous son bras, entra dans le pavillon garni de râteliers d'armes, et en ressortit presque aussitôt, portant un objet de forme oblongue enveloppé dans la couverture.
Il détacha Stop, le fit sortir du parc par la petite porte, se mit en selle et partit au galop.
A cent mètres de là, il croisa la voiture qui venait de conduire à la gare madame de Trêves et son cousin et rentrait au pas.
En moins de vingt minutes il atteignit la gare de Chantilly où, donnant son cheval à tenir à un employé qu'il connaissait, il tira son ardoise et écrivit ces deux questions :
1° A quelle heure passera un train pour Beauvais?
2° A quelle heure ce train arrivera-t-il à Beauvais?
Puis il s'avança vers le guichet et y frappa.
Le guichet s'ouvrit et le sous-chef de gare demanda :
— Que voulez-vous ?
Jacques Hâbert lui tendit son ardoise.
Le sous-chef lut les deux questions et répondit :
— Le train de six heures quinze minutes vient de passer... — Le prochain ne passera qu'à neuf dix-sept
ii. 23
minutes... — Eq le prenant vous arriverez à Beauvais à onze heures moins cinq minutes.
Le muet poussa un grognement sourd et tendit la main pour rentrer en possession de son ardoise.
Le guichet se referma.
Jacques regarda l'horloge de la gare.
Le cadran indiquait six heures trente-cinq minutes.
— Il n'y a que neuf lieues d'ici à Beauvais par la route... — se dit-il, — Stop les fera en moins de deux heures...
Sortant aussitôt de la gare il se remit en selle, et rendit la main au cob irlandais qui partit comme un trait.
A huit heures trente minutes Jacques l'arrêtait à Beauvais, à la porte d'une auberge, le conduisant à l'écurie, lui faisait donner sous ses yeux double ration d'avoine, et sortait de l'auberge en emportant l'objet de forme oblongue enveloppé dans une couverture.
A ce moment précis une voiture faisait halte devant la porte.
Une glace s'abaissa.
Une tête de femme parut à la portière.
L'aubergiste se trouvait sur le seuil.
— La prison de Beauvais, monsieur, je vous prie? — lui demanda l'inconnue.
— Sur la Grande Place, madame... au bout de cette rue.
— Merci, monsieur...
— Il n'y a pas de quoi, madame.
La glace remonta dans ses rainures et la voiture partit.
Jacques Hâbert avait écouté machinalement.
En entendant parler de la prison, il tressaillit et essaya de distinguer le visage caché sous une voilette, mais la voilette était trop épaisse, il ne vit rien.
Nous ne suivrons ni le muet, ni l'inconnue, et nous rejoindrons madame de Trêves et M. de Nerville.
Peudant le trajet de Chantilly à Beauvais pas une parole n'avait été échangée entre la jeune femme et son cousin par alliance.
Léonide, appuyant sa tête à l'angle capitonné du wagon, et les yeux clos, semblait dormir.
Elle était bien éveillée cependant, et son âme s'abandonnait à des pensées noires dont il nous paraît superflu d'indiquer la nature.
Le train stoppa en gare.
— Nous sommes arrivés, chère cousine... — lui dit Georges.
Madame de Trêves descendit en chancelant, et M. de Nerville dut la soutenir jusqu'à la sortie où stationnaient plusieurs voitures.
L'une d'elles, — une calèche antique, — s'approcha.
Léonide s'assit sur les coussins poudreux et le cocher reçut l'ordre de toucher à V Hôtel de l'Oise.
Les chambres étaient prêtes.
— Madame et monsieur dîneront sans doute?.., — demanda l'hôtesse.
— Mon cousin dînera... — répondit madame de Trêves. — Je prendrai seulement, moi, un bouillon et un verre de vin de Bordeaux que vous voudrez bien me faire apporter dans ma chambre...
— Madame veut-elle monter tout de suite ?
— Oui.
— Je vais conduire madame.
L'hôtesse aida Léonide à gagner le premier étage et l'introduisit dans l'appartement retenu pour elle.
En en franchissant le seuil madame de Trêves jeta les yeux vers la fenêtre avec une sorte d'épouvante.
La maîtresse de la maison avait suivi la direction de ce regard qu'elle interprétait à sa guise.
— Oh! madame peut être bien tranquille... — ditelle vivement. — Madame verra le mieux du monde et sera contente... — C'est un peu cher, mais du moins les curieux en ont pour leur argent, et c'est le principal... — On dressera l'échafaud juste en face.
Léonide, en entendant ces paroles chancela, ferma les yeux et se sentit prête à défaillir*
Georges courut à elle, la fit asseoir et invita du geste l'hôtelière à se retirer.
La bonne femme obéit, ne comprenant absolument rien à l'effet qu'elle venait de produire.
— Eh bien ! chère cousine, comment vous trouvez, vous? — demanda M. de Nerville au bout d'un instant, en faisant respirer un flacon de sels anglais à la jeune baronne qui répondit d'une voix à peine distincte :
Gela va mieux... — c'était une faiblesse passagère...— je suis tout à fait remise... 7— Maintenant, mon ami, laissez-moi, je vous en prie.
— Yous n'avez besoin de rien?
— De rien absolument.
MADAME DE TRÊVES 40f
— Vous désirez rester seule?
— Oui.
— Cependant...
— Je le désire... je le veux... — interrompit Léonide. — Votre chambre, sans doute, est voisine de celle-ci?
— Les deux pièces se touchent, et voici la porte qui conduit de l'une à l'autre... — Les verrous et la clef sont de votre côté...
— Merci... — Je vous appellerai demain matin...
— A demain, chère cousine; je vous souhaite une bonne nuit...
Madame de Trêves ne répondit pas, mais un sourire d'une expression navrante vint à ses lèvres.
M. de Nerville se retira.
Aussitôt seule Léonide, lentement, s'appuyant aux meubles, se traîna vers la croisée dont elle écarta les rideaux, et appuya contre le vitragejson front brûlant.
Elle ne vit rien.
Des ténèbres opaques envahissaient la place ; — quelques pâles lumières brillaient à d'étroites fenêtres de l'autre côté.
Léonide demeura là, immobile, cramponnée à l'espagnolette, jusqu'au moment où une servante apporta un bouillon, un petit pain, une bouteille de vin de Bordeaux, plaça sur une table le plateau éraillé qui supportait ces diverses choses et demanda les ordres de madame.
— Je n'en ai pas à vous donner... — répondit la jeune femme.
— Faudra-t-il éveiller madame demain matin?...
— Non... — Je n'aurai pas besoin qu'on m'éveille...
— Je souhaite une bonne nuit à madame...
— Merci...
La servante sortit et referma la porte.
Léonide but les trois quarts du bouillon que contenait le bol, se versa la valeur d'un demi-verre de vin de Bordeaux puis, tombant à genoux, enfouit sa tête dans ses mains et se mit à prier pour l'innocent qui le lendemain, au point du jour, allait mourir.
M. de Nerville, nettement congédié par sa cousine, était descendu au rez-de-chaussée.
Les émotions, quelle qu'en fût la violence, n'influaient point sur son estomac, aussi, quoique nerveux, agité, préoccupé sans savoir pourquoi, il avait grand appétit.
— Servez-moi vite à dîner... — dit-il.
— A table d'hôte ? — lui demanda-t-on.
— Non... — A une table à part, mais dans la salle commune...
Georges dévora, et pour chasser ses idées noires il but successivement une bouteille de vieux Saint- Emilion et une de Chambertin.
Ces libations corsées rétablirent l'équilibre dans son esprit; — il prit du café amplement arrosé de kirsch et de kummel, alluma un cigare et sortit pour faire un tour en fumant.
La ville, habituellement si calme, offrait ce soir-là une prodigieuse animation.
Depuis le matin les trains du chemin de fer, les voi-
MADAME DE TBÈVES 403
tures publiques, les carrioles particulières, amenaient de braves gens, curieux de voir couper la tête à un médecin qui avait empoisonné un de ses clients pour épouser sa veuve belle et riche.
Plus d'un de ces braves gens se disait in petto : — Ça n'était vraiment pas bête, seulement il fallait réussir !...
Les auberges et les cafés, bondés de monde, ne devaient pas fermer de toute la nuit.
Dès onze heures et demie du soir, la foule commençait à envahir la place afin de se trouver au premier rang le lendemain matin.
Son cigare fini, Georges regagna l'hôtel et monta dans sa chambre.
Sa fenêtre, comme celle de madame de Trêves, donnait sur la place.
Il l'entr'ouvrit.
On devinait la populace grouillant dans les ténèbres ; des bruits de voix montaient.
M. de Nerville referma la croisée et s'approcha de la porte communiquant avec la chambre à coucher de sa cousine.
Il appliqua son oreille contre cette porte ; il entendit des sanglots étouffés et de sourds gémissements.
— Comme elle l'aimait ! — se dit-il. — Comme elle l'aime!... — Dans l'état d'affaiblissement où elle est,
elle ne survivra pas au supplice de son adoré ! — Elle est perdue pour moi ! — Par bonheur elle a fait son testament et ne m'a point oublié... c'est positif, puisque je le tiens de sa propre bouche... — La fortune me reste et c'est une fiche de consolation ! — Je vais être riche... très riche... je n'aurai pas travaillé pour rien !
M. de Nerville dont le bordeaux, le bourgogne et les alcools avaient complètement dissipé la mélancolie, se frotta les mains, se coucha, et s'endormit séance tenante.
Son sommeil qui dura quelques heures fut interrompu brusquement.
La foule entassée sur la place commençait à trouver le temps long, et manifestait son impatience par un murmure d'instant en instant grandissant.
Une clarté grisâtre, annonçant que le jour allait bientôt paraître, découpait la fenêtre en clair obscur sur les ténèbres intérieures.
Georges regarda sa montre.
Elle indiquait quatre heures du matin.
— Il est temps... — se dit-il.
Sautant aussitôt en bas de son lit il s'habilla rapidement et se mit à la fenêtre.
Des gendarmes à cheval contenaient à grand'peine le flot débordant des curieux.
Au milieu de la place on montait les bois de justice.
On entendait retentir en cadence les coups de marteau sur les chevilles de fer.
On voyait aller et venir les lanternes éclairant lesaides du bourreau.
Georges sentit qu'un frisson passait sur sa chair et le glaçait jusqu'aux moelles.
11 attribua cette sensation à la température extérieure et referma la fenêtre en se disant :
— Brrrr!.... il fait frisquet ce matin ! — Deux minutes de plus et je m'enrhumais ! !
Dans la chambre voisine madame de Trêves, qui pas un instant ne s'était couchée, priait toujours, mais elle avait cessé de pleurer.
Hélas ! — ses yeux n'avaient plus de larmes !
Son doux visage offrait une pâleur de cire. — Ses lèvres elles-mêmes étaient blanches.
On sentait que la vie s'en allait de ce corps exquis...
Au crépuscule douteux succéda l'aube claire, puis le jour parut tout à fait.
Madame de Trêves, agenouillée depuis tant d'heures, se leva péniblement et, réunissant toutes ses forces, réussit à traîner un fauteuil près de la fenêtre qu'elle ouvrit.
Alors elle se pencha sur la place».
Elle vit la multitude houleuse.
Elle entendit les cris, les murmures, les appels.
Ses regards s*arrêtèrent pendant quelques secondes sur le flot mouvant et bruyant, puis ils allèrent plus haut et plus loin.
La pauvre femme aperçut alors, dans la brume matinale, les bras rouges de la guillotine.
Son corps frissonna, ses dents claquèrent.
Trop faible pour rester debout, elle se laissa tomber sur le fauteuil, ses mains cramponnées aux bras du siège, ses yeux attirés par la hideuse machine comme par un aimant irrésistible.
M. de Nerville frappa deux petits coups à la porte.
Léonide ne l'entendit pas.
Il posa la main sur le bouton de la serrure et le mit en mouvement.
La porte s'ouvrit.
Madame de Trêves ayant passé la nuit en prières n'avait, la veille au soir, ni fait tourner la clef, ni poussé les verrous.
Georges s'avança vers elle.
— Ma cousine... — lui dit-il.
Elle tressaillit, comme si la voix qui lui parlait réveillait en sursaut, elle se dressa et, de sa main étendue désignant la place, elle prononça ces mots :
— C'est là qu'il va mourir... — C'est ici que je mourrai... — Dieu me fera la grâce de m'appeler à lui au moment où le bourreau assassinera Lucien innocent!.,.
Puis elle resta debout, appuyée au montant de la fenêtre, et toujours regardant la guillotine. Cinq heures sonnèrent.
Il faisait grand jour.
— Ce devrait-être fini I . . . — pensait Georges. — Pourquoi ce retard? — Qu'est-ce qu'ils attendent?
A cette minute précise, et comme une réponse à la question que M. de Nerville venait de s'adresser, il se produisit sur la place un véritable tumulte.
La foule poussait de grandes clameurs et, au mépris de la consigne, faisait rage pour se rapprocher de l'échafaud...
En même temps retentissait ce cri dix fois répété :
— Garel gare!
Un gendarme, excitant sa monture à coups d'éperon, fendait péniblement la vague humaine pour se rapprocher de l'escalier où se tenaient les aides de l'exécuteur. — Il leur adressa quelques mots, fit pivoter sa monture et repartit au galop , bousculant les curieux malavisés qui ne lui livraient point passage assez vite.
— De quelle mission ce gendarme était-il donc chargé? — se demanda M. de Nerville.
Le condamné ne paraissait pas.
Les clameurs de la foule énervée par l'attente se changeaient en imprécations et en hurlements.
Soudain le cousin de Max devint un peu pâle ; ses sourcils rapprochés creusèrent une ride au milieu de son front.
Les deux bras rouges de la guillotine venaient de disparaître...
On démontait les bois de justice...
Que se passait-il donc?...
Un bruit de pas rapides se fit entendre sur les marches de l'escalier.
La porte s'ouvrit violemment et Jacques Hâbert fit irruption dans la chambre.
L'expression de son visage était si rayonnante, un tel éclair de triomphe brillait dans ses yeux que Léonide,
ne sachant rien, mais devinant un immense bonheur, s'élança vers lui en poussant un cri de joie.
A ce cri répondit une exclamation d'épouvante.
Georges de Nerville reculait, terrifié, à la vue du procureur de la République accompagné du juge d'instruction et suivi de deux gendarmes.
Derrière eux venait une jeune femme élégamment vêtue et marchant à l'aide de béquilles.
Cette jeune femme était Mariette Mutel.
— Gendarmes, — commanda le procureur de la République en désignant M. de Nerville, — au nom de la loi arrêtez cet homme.
— M'arrêter, moi ! — balbutia Georges. — Sous quel prétexte?... — Qu'ai-je fait? — De quoi suis-je accusé?
— D'avoir empoisonné votre cousin le baron de Trêves, et d'avoir tenté d'assassiner le docteur Lucien d'Harblay près de la troisième chaussée des étangs de Commelles ! répliqua le magistrat.
— Mensonges! Calomnies!
— Nous avons les mains pleines de preuves...
— Quelles preuves?...
— Le portefeuille enlevé à votre victime évanouie... Le rifle américain dont vous vous êtes servi... la breloque perdue sur le lieu du crime... la strychnine volée par vous chez le docteur et retrouvée dans un meuble de votre chambre avec le portefeuille... Enfin votre visite nocturne à la pharmacie Godelot où vous avez falsifié les écritures d'un registre.
— Je nie!...
— Et moi j'affirme!! — dit Mariette en s'avançant. — Tu m'as trompé, gredin !... — Tu as voulu envoyer à l'échafaud le docteur d'Harblay pour qui je donnerais ma vie !! — Je lui paye aujourd'hui ma dette de reconnaissance en le sauvant... — Quant aux quatre sous que tu m'as prêtés, non pour me servir, mais pour m'acheter, je les payerai à toi ou à tes héritiers... je n'en ai plus besoin, j'ai fait un héritage...
Georges grinçait des dents et serrait les poings avec fureur. Le sentiment de son impuissance l'affolait, — il se voyait perdu...
— Emmenez cet homme... — dit le procureur de la République aux gendarmes qui ne se firent pas répéter deux fois cet ordre.
— Lucien?... où est Lucien?... — demanda madame de Trêves d'une voix mourante.
— Me voici... — s'écria le docteur en franchissant le seuil et en s'avançant vers Léonide, les bras étendus.
Léonide en le voyant sembla retrouver ses forces.
Elle fit deux pas en avant; — ses mains touchèrent les mains du jeune homme; — elle tomba sur sa poitrine et s'évanouit dans ses bras.
— Monsieur d'Harblay, — fit le magistrat, — je prends sur moi de vous laisser libre pendant la revision de votre procès... — Marchez la tête haute, car l'heure de la réhabilition est proche... — Guérissez madame de Trêves, et soyez heureux...
Un instant après il ne restait dans la chambre que Lucien, Léonide et Jacques Hâbert.
Sur la place, l'échafaud avait disparu.
La foule s'était dispersée.
La petite ville, tumultueuse pendant quelques heures, reprenait son apparence habituelle de calme et d'engourdissement.
Nous touchons au terme de notre tâche^
11 ne nous reste qu'à donner à nos lecteurs une courte explication, — devinée déjà par eux, — au sujet des faits qui venaient de se produire.
Nous avions laissé Jacques Hâbert s'éveillant sous le vieux hêtre où Georges de Nerville s'était mis à l'affût pour assassiner Lucien d'Harblay.
Les yeux du muet , fixés sur le gazon , avaient aperçu le culot de cuivre d'une cartouche brûlée , puis une cartouche intacte dont l'humidité du sol et les intempéries des saisons avaient profondément oxydé la douille du métal.
Frappé de la forme de ces objets, il les examina de plus près et découvrit, frappé en creux, le nom bien connu d'un armurier américain de New-York.
Cette découverte pouvait avoir son importance, car ni gardes, ni braconniers,- ne se servaient d'armes de provenance américaine.
Jacques Hâbert continua ses investigations et tressaillit en voyant accrochée à une branche sèche de la touffe de chêne, une breloque cassée formant cachet et portant un G et un N, gravés sur l'onyx.
G... — N... — Les initiales de Georges de Nerville !
Un doute terrible germa dans le cerveau du muet qui se dirigea vers Lamorlaye par la route de Coye.
Près de la gare il rencontra le cousin du baron Max. Son regard se fixa sur les breloques suspendues à la chaîne de montre.
Le cachet manquait.
— Celui-là est le meurtrier ! — pensa Jacques. — J'en ai des preuves déjà et j'en aurai d'autres encore...
Arrivé à Lamorlaye, il alla droit au pavillon de tir aussitôt après le départ de Léonide et de son cousin, et compara les cartouches restées sur la table avec celles qu'il apportait, — Elles étaient identiques et portaient, comme la première et comme le rifle américain, le nom de l'armurier de New-York.
Jacques se dit aussitôt que M. de Nerville devait avoir volé le portefeuille.
Il courut au chalet, gagna l'appartement du misérable, força les serrures des meubles et trouva, non seulement l'agenda de Lucien mais le paquet de poudre de strychnine volé à Coye dans la vitrine du docteur.
Nous avons vu le muet partir à cheval pour Beauvais, en emportant ces pièces à conviction, y compris le rifle enveloppé dans une couverture.
A Beauvais le juge d'instruction, auquel il alla confier ses découvertes, comprit avec épouvante qu'abusé par de trompeuses apparences il avait fait fausse
route, et malgré l'heure avancée il conduisit Jacques chez le procureur de la République.
Mariette Mutel s'y trouvait déjà.
L'ex-cocotte , appelée en Bourgogne depuis deux mois pour recueillir un petit héritage, avait appris en arrivant à Chantilly ce qui se passait. — Trouvant plus que suspects les agissements de Georges, voulant d'ailleurs payer sa dette à Lucien dont l'innocence lui semblait certaine, elle était venue raconter au magistrat les projets de M. deNerville et sa visite nocturne au registre de la pharmacie Godelot.
Ceci, joint aux révélations de Jacques, mettait en pleine lumière le crime tenté et le crime accompli.
Le procureur de la République n'hésita point. — Il télégraphia au garde des sceaux et reçut, à cinq heures du matin, Tordre de surseoir à l'exécution.
Quelques mois plus tard les bois de justice furent de nouveau dressés au milieu de la place de Beauvais, en face de Y Hôtel de VOise, et cette fois la tête du condamné tomba.
Ce condamné se nommait Georges de Nerville...
— Croyez-vous qu'il le méritait, celui-là ? — se disaient les uns aux autres les témoins de l'exécution. — Des gredins comme ça, voyez-vous, il faudrait pouvoir les guillotiner deux fois !
La baronne Germaine est morte d'une congestion cérébrale très peu de jours après l'exécution de son excellent neveu.
Lucien d'Harblay et Léonide, mariés depuis six mois et fixés à Vevey avec madame d'Harblay la
mère, sont d'autant plus heureux qu'ils ont souffert beaucoup et qu'ils ont longtemps douté du bonheur... — Aussi leur bonheur sera durable comme leur amour...
Jacques Hâbert ne les quittera jamais.
» If IW Yof i,