STRYCHNINE
Une effroyable lueur traversa son esprit.
Il jeta autour de lui un rapide coup d'oeil.
Tout était calme et silencieux dans la maison. — Aucun bruit de pas ne signalait l'approche d'un importun.
Yivement Georges s'approcha du bureau chargé de paperasses, de livres et de brochures.
Il y prit une demi-feuille de papier blanc, s'avança vers la vitrine renfermant les drogues de toute nature et les substances vénéneuses dont le docteur se servait pour composer des potions et des médicaments selon les prescriptions du Codex.
La clef se trouvait à la serrure.
Il ouvrit le vitrage, étendit la main vers le flacon de strychnine, le prit, le déboucha, et versa une petite partie de son contenu sur la feuille de papier blanc.
Ceci fait, il reboucha la fiole, la remit à sa place, referma à clef la porte vitrée, enveloppa soigneusement le poison, et glissa dans une poche de son portefeuille le paquet minuscule.
A cette minute précise un bruit de pas résonna dans l'escalier.
— Il était temps 1 — se dit M. de Nerville en s'éloignant de la vitrine et en allant s'asseoir à l'autre ex-
trémité de la pièce, près d'une fenêtre donnant sur le jardin.
La porte s'ouvrit.
Le médecin de Chantilly parut, ayant à la main une fiole à moitié pleine.
Georges se leva.
Les deux hommes se saluèrent.
— C'est vous, monsieur, — demanda le collègue de Lucien, — c'est vous qui désirez voir M. d'Harblay, de la part du baron de Trêves ?
— Oui, monsieur... — J'étais venu pour cela, mais j'ignorais le terrible accident dont il a été victime...
— Je regrette de vous avoir fait attendre... — Permettez-moi de compléter cette potion, — ajouta le médecin en désignant la fiole qu'il tenait, et je vous conduirai moi-même auprès du blessé...
Georges s'inclina.
Le docteur étranger ouvrit la vitrine, y prit un flacon rempli d'un liquide incolore dont il versa quelques gouttes dans la fiole, puis il agita le mélange.
Après avoir fermé la vitrine, il en retira la clef et dit au visiteur :
— Voulez-vous venir, monsieur... — Je passe le premier pour vous montrer le chemin...
Lucien d'Harblay était assis plutôt que couché sur son lit, les épaules soutenues par une pile d'oreillers.
Son visage offrait une pâleur mortelle. — Des compresses entouraient le haut de sa tête.
Georges de Nerville, en se trouvant face à face avec sa victime, éprouva un moment de trouble involontaire, mais il avait l'habitude de cacher ses impressions.
Il s'avança vers le blessé auquel il tendit la main.
M. d'Harblay souleva lentement la sienne et la plaça dans celle de son meurtrier.
Celui-ci ne sourcilla pas.
— Ah! cher docteur, quel chagrin pour moi... pour tous ceux qui vous connaissent et qui vous aiment !... — fit-il d'un ton hypocrite.
— On vous a raconté... — balbutia Lucien d'une voix à peine distincte.
— Oui... Je sais de quel guet-apens vous avez été victime...
Le jeune homme secoua la tête.
— Victime d'une erreur, — répliqua-t-il. — Ce n'est point à moi qu'on en voulait...
— Le croyez-vous?...
— C'est prouvé, monsieur... — dit le médecin de Chantilly.
— Et comment?
— Le garde général sort d'ici... — Il a fait une enquête ce matin avec ses subordonnés, et de cette enquête résulte pour lui que M. d'Harblay a essuyé le feu d'un braconnier qui croyait tirer sur un garde...
— Le crime n'en est pas moins odieux! — M. d'Harblay va porter plainte, je l'espère... On retrouvera le misérable et on lui infligera le juste châtiment de sa tentative de meurtre...
Lucien secoua de nouveau la tête et murmura :
— Punir? à quoi bon?... Je vis... je lui pardonne...
— Que va dire mon cousin Max, qui s'inquiétait de ne pas vous voir, quand il saura la triste cause de votre absence? — s'écria Georges.
Le médecin de Chantilly prit la parole.
— M. d'Harblay m'a mis au courant de la situation... — fit-il. — Je connais l'état maladif de M. le baron de Trêves... Je sais que toute émotion vive serait pour lui fâcheuse et peut-être fatale... — C'est avec des ménagements infinis qu'il faut lui apprendre le terrible accident de la nuit dernière... — J'aurai l'honneur, monsieur, de vous accompagner au chalet de Lamorlaye, je remplacerai mon confrère pour les soins à donner à M. de Trêves, et j'expliquerai moi-
même ce qui s'est passé, en atténuant beaucoup les faits...
— Je vous en saurai gré, monsieur... Mais que ma présence ne soit point pour vous une gêne... Je me retirerais sur-le-champ.
Le médecin de Chantilly allait répondre ; — en ce moment madame d'Harblay entra dans la chambre.
Ses paupières rougies prouvaient qu'elle avait beaucoup pleuré.
Un salut fut échangé entre elle et M. de Nerville.
— Chère madame, — lui dit le confrère de Lucien, — voici la clef de la vitrine contenant les substances médicales, et voici la potion que j'ai préparée pour votre fils... — Je vous recommande de lui faire prendre une cuillerée de cette potion toutes les heures...
— Docteur, comptez sur moi... — Reviendrez-vous ce soir?
— A quoi bon? — L'état de mon cher confrère n'offre rien de grave... — Aucune complication ne me paraît à craindre... — Je reviendrai demain matin à la première heure.
Les deux hommes s'inclinèrent devant madame d'Harblay, serrèrent la main du blessé et se retirèrent.
— Je suis venu à cheval, — dit le médecin de Chantilly à Georges.
— Moi, aussi...
— Alors, monsieur, veuillez m'accompagner jusqu'à l'auberge où j'ai laissé ma monture... — Ensuite nous ferons route ensemble...
— Volontiers, docteur.
En allant à l'auberge, Georges questionna son compagnon.
— Avez-vous paru rassuré pour éviter toute inquiétude à madame d'Harblay — lui demanda-t-il, — ou la blessure de M. Lucien est-elle véritablement sans gravité?
— Sans gravité, oui monsieur, rien n'est plus vrai...
— Alors il sera bientôt sur pied ?
— Dans huit ou dix jours, au plus tard...
— Aucune complication ne peut survenir?...
— Je n'oserais le garantir, mais je crois le contraire... — Si une complication n'est point impossible, elle est du moins bien improbable...
La conversation se termina là.
Le cheval du médecin de Chantilly fut bridé, et les deux hommes prirent au trot le chemin de Lamorlaye.
Après le départ de Georges de Nerville pour le village deCoye, Max, sa mère etLéonide s'étaient rendus au grand salon où la douairière avait fait allumer du feu, la tempête de vent de la nuit précédente ayant singulièrement rafraîchi l'atmosphère.
A peine installé près du foyer Max, très fatigué, avait appuyé sa tête au dossier de son fauteuil et s'était assoupi.
La baronne Germaine lisait les journaux.
Léonide travaillait à un ouvrage de tapisserie.
De temps à autre ses regards interrogeaient le
cadran de la pendule, puis les fenêtres donnant sur la cour.
A travers les vitrages on voyait la grille par laquelle devaient arriver Georges de Nerville et Lucien d'Harblay.
Les inquiétudes de Max au sujet de ce dernier avaient fini par gagner la jeune femme.
Elle ne savait plus que penser, que croire; — l'absence prolongée du docteur lui paraissait inexplicable et, à mesure que les minutes s'écoulaient, le pressentiment d'un malheur s'emparait de son esprit.
Au moment où la pendule indiquait deux heures, un bruit de pas de chevaux retentit sur la route, un domestique ouvrit la grille et deux cavaliers entrèrent dans la cour.
Léonide courut à la fenêtre.
— Eh bien? — demanda Max, dont le demi-sommeil fut brusquement interrompu.
— C'est Georges... — répondit la jeune femme en pâlissant un peu.
— Avec le docteur?...
— Non... en compagnie d'un inconnu.
— Que veut dire cela?...
— Je ne sais pas... mais nous allons savoir. La porte du salon s'ouvrit.
M. de Nerville parut sur le seuil avec le médecin de Chantilly.
— Vous venez m'apprendre une mauvaise nouvelle, j'en suis sûr... ■— s'écria Max. — Il est arrivé malheur à M. d'Harblay...
il. ' G
— Non, monsieur le baron... — répondit le collègue <le Lucien en s'avançant. — Rassurez-vous... Il ne s'agit point d'un malheur, mais d'un simple accident...
Léonide était debout.
Elle dut s'appuyer au dossier d'un fauteuil pour ne pas tomber.
— Un accident! — répétèrent à la fois le baron et la douairière.
— Sans la moindre gravité, je vous en donne ma parole d'honneur, mais qui le contraindra pendant quelques jours à garder la chambre... — Je suis le docteur Marais, de Chantilly, et M. d'Harblay m'a prié de venir en son absence vous continuer les soins qu'il est heureux de vous rendre...
Max, après s'être soulevé pendant un instant, était retombé sur son siège avec une expression de découragement profond.
Léonide, pâle comme une morte, avait porté la main à son cœur et semblait près de défaillir.
— Enfin, de quel accident M. d'Harblay a-t-il été victime? — demanda la douairière qui seule semblait avoir gardé un peu de sang-froid. — Veuillez nous l'expliquer, monsieur.
Le médecin de Chantilly, en présence du bouleversement causé par la nouvelle qu'il apportait, comprit qu'il ne devait rien cacher car on allait à coup sûr le presser de questions.
Il fallait atténuer, voilà tout.
— Mon jeune confrère, — dit-il, — a été blessé lé-
gèrement, et voici dans quelles circonstances : — Hier soir, ou plutôt cette nuit, il revenait de Pontarmé et se trouvait sur la chaussée du troisième des Étangs de Gommelle, quand il a senti un choc violent... — Une balle venait de le toucher au sommet du crâne.
Léonide, haletante, les mains crispées sur le dossier du fauteuil qui lui servait de point d'appui, rivait ses yeux aux lèvres du docteur Marais, épiant les mots prêts à s'en échapper.
— Une balle... — répéta-t-elle d'une .voix presque éteinte. — On avait fait feu sur M. d'Harblay?...
— Oui, madame...
— Et, quel est le misérable assassin?... — le sait-on ?
— On sait du moins que c'est un braconnier qui croyait tirer sur un garde... — La commotion avait été rude... — Mon confrère perdit connaissance et tomba sur le sol, où quelques instants plus tard son corps fut trouvé par un de vos serviteurs...
En entendant ces mots : un de vos serviteurs, Léonide tressaillit, secouée par un frisson nerveux.
— Quel serviteur ? — demanda vivement Max.
— Un muet...
— Jacques Hâbert ! — s'écria madame Germaine. Georges de Nerville dissimulait de son mieux l'angoisse qui s'emparait de lui.
— On va rechercher l'assassin, n'est-ce pas? — fit le baron d'une voix sombre. — Le scélérat sera arrêté, jugé, condamné...
— L'enquête est commencée, monsieur, — répon-
dit le médecin de Chantilly. — Certainement elle aboutira et justice sera faite quoique M. d'Harblay, par trop grande bonté d'âme, exprime le désir qu'on n'inquiète point son meurtrier...
— Indulgence folle et coupable ! ! — s'écria Max. — Prime d'encouragement donnée au crime ! ! — Et vous nous affirmez, monsieur, — ajouta-t-il, — que cette blessure est légère et qu'elle ne peut avoir de conséquences graves?
— Je l'affirme...
— Est-ce chez vous une certitude absolue?
— Oui, monsieur.
— La convalescence durera-t-elle longtemps?
— Elle sera courte, au contraire. — Dans très peu de jours Lucien d'Harblay, guéri complètement, pourra revenir auprès de vous...
— Ahl monsieur, que Dieu vous entende...
Le baron de Trêves était dans un état d'abattement absolu.
Très égoïste, nous le savons, il songeait beaucoup moins à Lucien qu'à lui-même et se posait cette question : — Qu'adviendrait -il, si pendant V absence de M. d'Harblay mon état s'aggravait?
Le désarroi physique et moral du jeune homme était trop visible pour passer inaperçu.
— Monsieur, — dit le docteur Marais du ton le plus affectueux, — vous ne pouvez avoir en moi, je le comprends bien, la juste confiance que mon confrère vous inspire ; permettez-moi cependant de le suppléer de mon mieux pendant sa courte absence, puisque
lui-même le désire, et de panser votre ble-sure, presque cicatrisée m'a-t-il dit?...
— Je vous remercie, monsieur, — répliqua Max, — et je suis très reconnaissant des soins que vous voulez bien m'offrir... — Passons dans mon appartement, je vous prie... — Georges, donne-moi ton bras...
Et le baron, crispé, nerveux, tremblant de fièvre, s'appuya sur le bras de son cousin et gagna sa chambre où le médecin de Chantilly le suivit.
Léonide, l'œil fixe, les lèvres blanches, semblait littéralement changée en statue. — Sa pensée flottait dans le vague. — Elle croyait voir, en un rêve effroyable, Lucien sanglant, inanimé, étendu sur le bord des étangs de Commelle.
La douairière s'approcha de sa belle-fille dont l'attitude étrange la frappait pour la première fois.
— Assurément, c'est très fâcheux, — lui dit-elle, — mais il faut prendre son parti d'un accident dont les conséquences pouvaient être bien autrement graves...
La voix de madame Germaine rappela Léonide au sentiment de la réalité.
Elle releva la tête.
Ses grands yeux, qu'entourait un cercle de bistre, brillaient d'un singulier éclat.
— Vous avez raison, ma mère... — fit-elle d'une voix saccadée. — IL pouvait être frappé à mort... IL pouvait tomber pour ne plus se relever... — C'est horrible ! !
Et la jeune baronne cacha son visage dans ses mains.
— Heureusement, — reprit madame Germaine, — heureusement le médecin de Chantilly affirme que la blessure est légère, que la convalescence durera peu de temps, et que notre ami le docteur d'Harblay nous sera bientôt rendu...
Cette fois Léonide ne répondit point à sa bellemère.
Elle sentait que ses sanglots allaient éclater sans qu'il lui fût possible de les contenir si elle prononçait un seul mot et, s'élançant vers la porte, elle sortit du salon et monta rapidement chez elle, laissant la douairière stupéfaite.
- Devient-elle folle ? — se demanda madame Germaine au bout d'un instant. — A quel propos cette fugue? — Ma parole, elle semble plus effarée de l'accident du docteur d'Harblay qu'elle ne l'était de celui de mon fils, mille fois plus dangereux cependant! — Ma chère belle-fille est nerveuse aujourd'hui!... Elle a des sensibleries bizarres...
Puis la vieille dame, ne pouvant deviner ce qui se passait dans le cerveau et dans le cœur de Léonide, cessa bien vite d'y penser, mais elle avait été frappée vivement et l'impression produite ne devait pas s'effacer tout à fait.
Léonide, en remontant chez elle , était fiévreuse, agitée.
Son visage livide exprimait autant de colère que de douleur.
Elle sonna violemment sa femme de chambre, lui commanda d'un ton bref d'aller chercher Jacques Hàbert, puis elle se laissa tomber sur un fauteuil, tout entière à la pensée qui mettait son cerveau en ébullition.
Dix minutes s'écoulèrent sans que la jeune baronne parût avoir conscience de la marche du temps.
Au bout de ces dix minutes, la porte de la chambre s'ouvrit et Jacques Hàbert parut.
Madame de Trêves fit un bond vers lui.
— On a voulu assassiner M. d'Harblay, — lui dit-elle en le menaçant du regard et du geste, — et l'assassin, c'est toi !...
Une rauque exclamation de surprise et de terreur s'échappa de la gorge du muet qui pâlit et recula de-
vant l'accusation terrible fondant à l'improviste sur lui.
La jeune femme, se souvenant de cette phrase écrite sur l'ardoise de Jacques : — Je tuerai le docteur Lucien dHarblay! n'avait point hésité à le croire coupable.
Droite, les yeux étincelants dans le marbre de sa figure, le bras tendu comme pour frapper, la respiration haletante, la gorge soulevée par l'indignation, elle ressemblait à la statue de la Vengeance.
L'attitude effarée du muet lui parut un aveu.
— Ainsi, tu m'as désobéi !... — reprit-elle d'une voix sourde. — Je t'avais dit que M. d'Harblay devait être sacré pour toi... Je t'avais laissé comprendre que le frapper serait me frapper moi-même... Je t'avais ordonné de l'aimer!... Et ta haine de brute a été plus forte que tout!... Tu n'as pas eu pitié de moi!... Tu as voulu le tuer!...
Le muet tremblait de tout son corps.
Ses mains secouées par des frissons nerveux ébauchaient des gestes de dénégation.
— Tu as voulu le tuer!... — répéta Léonide... — Tu avais écrit que tu le tuerais!... J'aurais dû me défier de toi!... J'aurai dû garder dans mes mains cette ardoise où s'étalait cyniquement la pensée du crime ! ... — Je m'en servirais aujourd'hui pour te livrer aux juges!...
Les paroles de Léonide s'abattaient sur le vieillard comme autant de coups de massue.
11 essayait de répondre en faisant usage du vocabulaire des sourds-muets.
Madame de Trêves, emportée par l'indignation et la fureur, ne comprenait point sa pantomime.
Jacques étouffait.
11 éclata soudain en sanglots et s'abattit sur ses deux genoux.
De grosses larmes inondaient son visage, tandis qu'il tendait vers la jeune femme- ses bras suppliants.
— Va-t'en ! va-t'en ! Tu me fais horreur et tu m'épouvantes ! — poursuivit la baronne. — Ne m'approche pas!... Ne me touche pas!... Tes mains sont rouges de sang ! — Assassin !... va-t'en! va-t'en !...
Jacques Hâbert se releva, transfiguré.
Son visage empourpré , ses yeux pleins d'éclairs n'exprimaient plus la douleur, mais la révolte, et son geste impérieux commandait le silence à madame de Trêves.
Celle-ci le regarda, stupéfaite du prodigieux changement qui venait de se faire en lui.
— Oserais-tu soutenir que tu n'as pas commis ce crime?... — balbutia-t-elle.
— Oui... — répondirent les yeux du muet.
— Mensonge ! I ! — répliqua Léonide prise d'incrédulité.
Les veines du front de Jacques se gonflèrent, prêtes à se rompre, en même temps que ses prunelles s'injectaient de sang.
Accroché à la muraille de la chambre, dans un cadre de bois sculpté au canif par un artiste du temps de la Renaissance, se voyait un christ d'ivoire sur un fond de velours écarlate.
Le muet s'avança vers ce christ.
Il étendit la main sur lui par un mouvement à la fois simple et solennel.
Ses lèvres remuèrent.
Elles ne laissèrent échapper aucun son, mais Léonide comprit ce qu'elles ne pouvaient dire.
11 lui sembla qu'elle «venait d'entendre distinctement ces mots :
— Je suis innocent... je le jure...
— Tu jures devant Dieu que tu n'as pas voulu tuer M. d'Harblay? — dit la jeune femme.
Les lèvres du muet répétèrent silencieusement :
— Je le jure!...
Léonide se sentait ébranlée; — elle doutait encore cependant.
— Tu le jures sur la tombe de ma mère? — reprit» elle.
— Oui.
— Sur la mémoire de ta sainte femme qui fut mon autre mère?...
— Oui... oui... oui... — répéta Jacques du geste et, le souvenir évoqué remuant toutes les fibres de son cœur, il fondit eu larmes.
— Ah! je te crois... je te crois, mon vieil ami !... — fit madame de Trêves attendrie en lui tendant la main qu'il pressa contre ses lèvres. — Mais qui donc, alors, qui donc a voulu l'assassiner?...
Le muet répondit par un mouvement d'une éloquence terrible.
— Ah ! si je le savais !... — disait ce mouvement.
— Tu ne devines rien?...
Jacques secoua la tête.
— Tu n'as de soupçons sur personne?
Nouvelle dénégation.
— Raconte-moi comment s'est faite la découverte terrible...
Le père nourricier de Léonide tira de sa poche son ardoise qu'il présenta à la jeune femme.
Elle y lut le récit écrit par lui le matin de ce même jour pour répondre au garde général.
— Et, — demanda-t-elle après avoir lu, — on a trouvé trace du passage de ce prétendu braconnier?
— Oui... — mima le vieillard.
— Mais aucun indice qui puisse mettre sur sa piste?
— Aucun...
— Que sais-tu de l'état du docteur?
Jacques baissa la tête.
— Il est plus mal qu'on nous le dit, n'est-ce pas? — continua vivement madame de Trêves. — Il est mort peut-être?...
— Non! — répliqua le muet par un geste énergique.
— Mais en danger du moins?... Ce médecin nous aura trompés pour ne pas affliger, pour ne pas épouvanter mon mari?
Le muet baissa de nouveau la tête et laissa tomber ses bras d'une façon qui signifiait :
— Je ne sais pas.
Léonide eut une crise de douleur muette et profonde atteignant presque le déssspoir.
— Mon Dieu, — murmurait-elle, — vous êtes sans pitié pour moi !... — Qu'ai-je donc fait pour mériter de souffrir ainsi ?
Mais ce n'était pas le moment de se laisser abattre. Madame de Trêves secoua son chagrin et reprit, en s'adressant au muet :
— Je veux avoir des nouvelles positives de M. d'Harblay... — Tu vas aller à Coye.
Jacques fit un signe affirmatif.
— Tu verras ce qui se passe... Tu t'informeras... Devant toi on parlera franchement, et tu viendras me dire, à moi seule, ce que tu auras appris...
Nouvelle affirmation du muet.
— Va, mon vieil ami... — Pars... et reviens vite. Et Léonide conduisit Jacques jusqu'à la porte.
En ce moment la femme de chambre frappait à une autre porte.
— Que voulez-vous ? — lui demanda la jeune baronne.
— Madame, le médecin venu de Chantilly, et M. de Nerville, désirent parler à madame.
— Priez ces messieurs de vouloir bien m' attendre au salon.
Un instant après Léonide rejoignait les deux hommes.
— Vous avez quelque chose à me dire, monsieur le docteur ? — fit-elle.
— Oui, madame la baronne.
— De quoi s'agit-il?
MADAME DE TRÊVES iOO
— De Max, ma chère cousine... — interrompit Georges.
Léonide tressaillit.
— Mon mari serait-il plus mal? — s'écria-t-elle.
— M. de Trêves est en ce moment très souffrant...
— répondit le docteur Marais.
— Très souffrant! — s'écria la jeune femme avec effroi. — Croyez-vous que cette souffrance résulte de l'accident terrible arrivé à mon mari et dont vous avez certainement entendu parler?...
— Non, madame... non... je ne le crois pas... — répondit le médecin de Chantilly avec une hésitation visible. — Les soins de mon confrère, le docteur d'Harblay, ont dû combattre efficacement le virus rabique et en triompher... — Je crains qu'une autre maladie ne se déclare...
— Une autre maladie !.. Laquelle ?
— Je ne saurais vous répondre encore à ce sujet...
— Je constate des symptômes suffisants pour m'alarmer, mais pas assez précis pour me permettre de me prononcer sans témérité...
— Ne vous trompez-vous pas, monsieur ? — murmura Léonide, — M. de Trêves est très impressionnable... — La tentative de meurtre dont a été victime M. d'Harblay qu'il aime beaucoup, a déterminé chez lui un état de surexcitation parfaitement explicable et qui vous abuse peut-être...
— Il est possible que vous ayez raison, madame...
— Je souhaite me tromper... Il était de mon devoir
de vous prévenir et de vous adresser quelques recommandations...
— Elles seront suivies religieusement... —Que doisje faire?
— Distraire M. de Trêves le plus possible...
— Et comment?...
— En évitant de le laisser seul... En l'empêchant de s'absorber dans ses réflexions, ce qui fatigue le cerveau et dispose à l'hypocondrie...
— Bien, monsieur...
— Voici la formule d'une potion que je vous prierai de faire préparer à la pharmacie Godelot, Grande-Rue de Chantilly...
— Je vais envoyer à Chantilly... — Cette potion doit-elle être prise en une seule fois ou à des intervalles réguliers ?...
— En une seule fois, madame ; une heure avant le repas du soir...
Le docteur Marais prit congé de madame de Trêves, qui le reconduisit avec M. de Nerville jusqu'au seuil du chalet.
— Chère cousine, — demanda Georges à Léonide, — voulez- vous m'accorder un instant d'audience ?
— Vous avez à me parler ?...
— Oui.
— Eh bien ! venez dans mon appartement. Georges la suivit.
Son visage exprimait l'embarras.
— Asseyez-vous... — dit madame de Trêves après avoir refermé la porte du petit salon qui précédait sa
chambre. — Et maintenant, qu'y a-t-il ? — ajouta-telle avec inquiétude. — Vous paraissez en proie à un trouble très grand... — Le médecin ne m' a-t-il donc pas dit toute la vérité?...
M. de Nerville, ' saisissant l'occasion de marcher à son but par les chemins tortueux qu'il avait préparés, sut augmenter encore l'expression d'embarras peinte sur sa figure.
— J'en ai peur... — murmura-t-il.
— Max est plus malade qu'on ne le croit?
— Oui.
— De quelle maladie ?...
— Hélas ! chère cousine, pour le docteur Marais aussi bien que pour moi, la maladie de Max est toujours la même...
Léonide frissonna.
-*■ Que dites-vous ï ! — s'écria-t-elle.
— Je dis ce que je pense, et j'ai la certitude d'exprimer en même temps la pensée du docteur Marais... — Sa physionomie parlait pour lui tandis qu'il répondait à vos questions, ou pour mieux dire tandis qu'il n'y répondait pas...
— Vous m'épouvantez ! !
— Mon devoir est de vous apprendre la vérité tout entière, quelle qu'elle soit, et si douloureux qu'il puisse vous [sembler de la connaître... — C'est ainsi que je vous payerai ma dette de connaissance... C'est ainsi que je vous donnerai la preuve irrécusable de ma profonde, de mon ardente affection pour vous...
— Mon cousin... — murmura la jeune femme que l'accent de M. de Nerville étonnait.
— Oh! je vous en prie, — poursuivit Georges, — ne m'interrompez pas... — Laissez mon cœur déborder... C'est à cette tendresse infinie, brûlante et respectueuse à la fois, que vous devrez peut-être le calme de l'avenir, le bonheur et... qui sait ?... la vie...
Léonide regardait avec effroi celui qui lui parlait ainsi.
— Vous avez une entière confiance en M. d'Harblay ? — poursuivit-il.
— Une entière confiance, oui.
— Il ne vous est jamais venu à l'esprit que Lucien d'Harblay s'était abusé de 4a meilleure foi du monde au sujet de Max et que, croyant guérir un mal inguérissable, il n'avait fait que l'enrayer?...
Léonide secoua la tête.
— Gomment cela me serait-il venu à l'esprit ? — reprit-elle. — Je ne doute point du docteur, et le docteur m'a vingt fois affirmé que Max était guéri...
— S'il s'était trompé ?
— C'est impossible...
— Rien n'est impossible, surtout l'erreur... — J'affirme, moi, que le docteur Lucien d'Harblay a commis une erreur!...
Depuis deux jours Léonide entendait les mêmes paroles.
On venait lui parler des mêmes choses, exprimer les mêmes craintes en termes presque identiques.
Son esprit, ébranlé par tant de chocs successifs, perdit sa force de résistance.
Jusqu'à ce moment elle avait ajouté une foi aveugle aux affirmations de Lucien.
Elle se prit à douter.
Sa pâleur soudaine, le tremblement presque imperceptible de ses mains, trahirent, aux yeux observateurs de Georges de Nerville, le sentiment nouveau qui s'emparait d'elle.
Aussi se hâta-t-il de poursuivre avec une conviction apparente :
— Certes, Max n'est point guéri !... — Notre ami le docteur d'Harblay soutient le contraire, mais malheureusement il n'est pas infaillible... — Je suis convaincu, moi, comme le docteur Marais et comme le docteur Pédagniel, dont vous ne pouvez avoir oublié
l'opinion, que le virus rabique se trouve à l'état latent dans l'organisme de mon pauvre cousin, et j'ai grandement peur que son malaise d'aujourd'hui ne soit l'avant-coureur d'une crise d'hydrophobie...
— Non ! oh! non! — s'écria Léonide. — Ce serait horrible...
— Horrible, oui... — répondit Georges. — Horrible pour lui, pour vous, pour nous tous, car nous sommes sans cesse menacés...
Madame de Trêves était devenue livide.
Une sueur froide mouillait la racine de ses cheveux. Georges résolut de mettre à profit son épouvante. Il continua :
— Le mal peut éclater demain, comme il peut ne se manifester que dans quelques jours, dans quelques semaines, dans quelques mois... — Chaque heure pour vous va devenir un supplice, chaque minute écoulée redoublera vos justes terreurs en vous rapprochant du dénouement fatal et inévitable... — Une telle existence ne se peut supporter ! Vous péririez à la tâche ! — Léonide, ma chère cousine, vous savez combien j'aime Max, qui a toujours été pour moi presque un frère... il m'en coûte donc beaucoup de vous parler ainsi que je le fais... — Mon cœur se brise, mais j'accomplis un devoir sacré... — Il faut vous prémunir contre le péril... — Max est condamné sans appel, mais vous devez vivre, vous... je le veux!...
— Mon Dieu... mon Dieu... — balbutia la jeune femme, — que faire?...
— Vous n'avez qu'un parti à prendre...
— Lequel?
— Demander légalement une séparation...
— Une séparation... — reprit Léonide, — M. Auguy me parlait aussi de séparation, lui...
— Il vous donnait le même conseil que moi?
— Oui.
— Vous voyez donc à quel point j'ai raison, puisque je me rencontre avec un homme dont la haute prudence et l'affection pour vous ne peuvent être mises en doute!... — Qu'avez-vous répondu?...
— Que je ne consentirais jamais à me séparer de Max... Que l'abandonner serait lâche...
— Il n'y a point de lâcheté à défendre sa vie !... — La vôtre est menacée...
— Qu'importe ? — La place d'une femme est près de son mari... — Le devoir m'impose de rester...
— Ne vous exagérez pointée devoir!... — Fuir le plus effrayant des périls est votre droit absolu, et si vous le faites personne au monde ne pourra vous blâmer, pas même ma tante à qui vous venez de prouver votre bon cœur... — En l'état des choses, et appuyée comme vous ne pouvez manquer de l'être, la séparation sera prononcée d'urgence... — Vous quitterez Lamorlaye... Vous voyagerez jusqu'au jour où l'inévitable catastrophe vous aura rendue libre... Je vous suivrai partout... prévenant vos moindres désirs... veillant sur vous, vous protégeant... vous aimant...
Déjà Léonide n'écoutait plus.
Elle interrompit brusquement Georges dont la voix devenait de plus en plus insinuante et tendre.
— Non... non... — dit-elle avec exaltation. — C'est impossible, et c'est insensé! De tous ces médecins M. d'Harblay est le seul qui voie juste!... Max est guéri, Max vivra et d'ailleurs, même s'il doit mourir, je resterai près de lui jusqu'à la fin... — Je vous remercie de vos conseils, mon cher Georges, je suis profondément touché de votre tendresse fraternelle, j'attendrai la catastrophe dont on menace mon mari... — Si elle éclate, eh bien, advienne que pourra!... à la garde de Dieu ! — Je ne demanderai pas la séparation, et à vous comme à M. Auguy je réponds : — Quitter mon poste serait lâche ! Je ferai mon devoir... je resterai...
Georges profondément déçu, car pendant quelques minutes il avait cru toucher au but, comprit qu'il serait inutile d'insister davantage.
Il répliqua donc, en simulant une émotion violente :
— Que votre volonté s'accomplisse, ma cousine, mais vous me faites peur!... — Votre dévouement peut vous coûter la vie!... — Ne songez pas seulement à vous dont l'héroïsme est plein d'abnégation... pensez à ceux qui vous entourent... à ceux qui vous aiment...
— M. de Trêves est vivant... — dit la jeune femme d'un ton sévère. — Ceux qui m'entourent et qui m'aiment doivent s'en souvenir et, s'ils sont véritablement mes amis, ils doivent attendre les événements en demandant à Dieu d'épargner à Max une effroyable mort...
Georges baissa la tête-
— J'ai dit ce 4ue ma conscience m'ordonnait de dire... -r- murmura-t-il. — Pardonnez-moi...
— Je n'ai rien à vous pardonner, mon cousin... — Si je ne suis point vos conseils, je sais du moins qu'ils étaient dictés par la plus sincère affection et je vous en remercie...
On frappait à l'une des portes de l'appartement.
M. de Nerville se retira.
Léonide donna l'ordre d'entrer.
C'était Jacques Hâbert, de retour de Coye.
— Eh! bien? — lui demanda vivement la jeune femme. — Il n'est pas mort, n'est-ce pas?... Il n'est que légèrement blessé?... — Réponds-moi... Répondsmoi vite!... Tu as vu le docteur?...
— Non... — répliqua le muet par geste.
— Sa mère?...
Même geste négatif.
— Quelqu'un à son service, enfin?... Tu t'es renseigné?
— Oui.
— Près de qui?
Jacques Hâbert prit son ardoise et écrivit :
— Près (Tune paysanne aidant au ménage. — Elle m'a dit qu'au moment où je me présentais, M. d'Harblay allait très mal et que sa mère venait d'envoyer à Chantilly prier le docteur Marais de revenir en toute hâte.,.
Au fur et à mesure que Jacques écrivit, Léonide lisait par- dessus son épaule.
— Mon Dieu! — balbutia-t-elle avec un déchirement de tout son être, — mon Dieu ! s'il allait mourir sans que j'aie pu le revoir... sans qu'il ait su...
Elle n'acheva pas et plongea son visage dans ses deux mains pour cacher sa rougeur.
Le mot qu'elle allait prononcer lui faisait honte. Au bout d'un instant elle reprit :
— Il me semble cfue je deviens folle... Je parle de devoir... et à chaque instant je suis prête à oublier le mien... Tout cela est au-dessus de mes forces... Je ne peux plus lutter... je suis anéantie î... — Lucien d'Harblay va peut-être mourir, et je suis là, moi, me débattant avec mes horribles craintes... et je ne puis rien... rien pour lui...
Jacques Hâbert s'avança vers Léonide, les mains jointes.
— Toi non plus, tu ne peux rien ! — lui dit-elle d'un ton presque dur. — Messager de mauvaises nouvelles, va-t'en!
Le muet regarda la jeune femme avec un étonnement douloureux, essuya deux grosses larmes et se retira.
Madame de Trêves, restée seule, reprit au bout de quelques secondes :
— Eh bien! qu'il arrive donc ce moment terrible que l'on m'annonce où ma vie sera menacée! — Que Max en mourant m'entraîne avec lui dans la tombe l Au moins ainsi, j'aurai le repos ! — Je ne peux plus espérer... à quoi bon vivre?
Tout à coup le visage de Léonide changea d'expression.
Ses yeux, secs et hagards jusqu'à ce moment, devinrent humides.
— Pourquoi l'ai-je vu, LUI?... — balbutia-t-elle. — Pourquoi lui ai-je donné toute mon âme?... Pourquoi, hélas ! ne peut-on s'empêcher daimer ?... — Je l'aime malgré moi... mais je l'aime... et il va mourir*..
Elle se raidit contre la pensée qui l'obsédait.
— Je ne veux pas penser à cela... — fit la jeune femme éperdue... — Je ne veux pas !!...
Quittant alors sa chambre d'un air égaré, elle se dirigea vers l'appartement de Max.
Pierre Lion, qui vint lui ouvrir la porte, mit un doigt sur ses lèvres.
— Monsieur le baron est endormi... — dit-il d'une voix très basse.
Léonide entra sur la pointe des pieds.
— A-t-on fait préparer la potion commandée?... — demanda-t-elle.
— Pas encore, madame...
— Qu'on attelle et qu'on aille sur-le-champ à Chantilly avec l'ordonnance.
— Bien, madame...
Pierre Lion sortit.
Madame de Trêves s'assit au chevet de son mari et se plongea dans une rêverie profonde.
Le sommeil de Max dura longtemps.
Enfin le jeune baron se réveilla, juste au moment où on revenait de Chantilly en rapportant le médicament préparé à la pharmacie Godelot.
La présence de sa femme parut lui causer une joie
très vive; — il sourit en recevant de sa main la tasse pleine de potion.
— Avez-vous envoyé prendre des nouvelles du docteur d'Harblay? — demanda-t-il ensuite.
Léonide devint pourpre.
— Non, mon ami... — répondit-elle. — Désirezvous que Renvoie?...
— Je vous en prie...
— Ce sera donc fait à l'instant...
La jeune femme quitta son mari, heureuse du désir qu'il venait de témoigner.
Peut-être les nouvelles de Lucien seraient-elles moins mauvaises que celles rapportées par Jacques Hàbert.
Le jardinier fut expédié à Coye.
Quand il revint, Léonide reçut un coup terrible.
M. d'Harblay se trouvait dans un état d'effrayante agitation, et le médecin de Chantilly, installé près de son lit depuis une heure, ne paraissait rien moins que rassuré.
— Il est inutile que Max sache combien est grave l'état de son cher docteur d'Harblay... — fit observer la douairière, — mieux vaut le tranquilliser...
— Vous avez raison, ma mère, — répondit Léonide.
M. de Trêves dans la soirée se sentit un peu mieux ; — il annonça qu'il avait sommeil et qu'il espérait passer une bonne nuit.
Sa mère et sa femme le quittèrent pour regagner leurs appartements respectifs.
Brisée de fatigue et tremblant de fièvre, Léonide se mit au lit avant dix heures du soir.
Sous l'empire d'un malaise général elle s'endormit presque aussitôt, mais d'un sommeil agité que hantaient des cauchemars.
Tout à coup elle se débattit en poussant des cris de détresse qui s'étranglaient dans sa gorge.
Brusquement réveillée, elle ouvrit les yeux et se souleva.
Une veilleuse placée sur la table de nuit répandait dans la chambre sa clarté pâle.
Léonide promena autour d'elle un regard effaré.
On eût dit qu'elle redoutait de voir sortir de l'ombre quelque sinistre apparition.
— Je viens de faire un horrible rêve... — balbutiat-elle en frissonnant, — Lucien pâle et souillé de sang tendait vers moi ses mains, et j'entendais sa voix me dire : — Je vais mourir,., venez... je veux vous voir encore une fois...
La jeune femme fut prise soudain d'une sorte de délire.
— Il m'appelle et je n'irais pas?... — balbutia-t-elle en s'élançant hors du lit. — Je le laisserais mourir ainsi?... Non!... non!...
Madame de Trêves était en ce moment sous l'empire d'une surexcitation passagère, d'un véritable accès de fièvre chaude.
Elle ne raisonnait plus. — La folie envahissait son cerveau.
A la hâte elle se vêtit, alla dans son cabinet de toi-
lette prendre une pelisse dont elle s'enveloppa, un chapeau dont elle rabattit sur son visage la voilette épaisse.
Tout en procédant d'une façon presque inconsciente à cette toilette rapide, elle murmurait des mots entrecoupés parmi lesquels revenaient ceux-ci :
— S'il va mourir, je lui dirai adieu... S'il est mort, j'appuyerai mes lèvres sur son front... le premier... le dernier baiser...
Onze heures du soir allaient sonner.
Madame de Trêves quitta son appartement, sortit du chalet, traversa le parc et se rendit au bâtiment des écuries ou Jacques Hâbert avait sa chambre.
Elle connaissait la situation de cette chamnre et frappa doucement à la porte.
Le muet vint ouvrir aussitôt.
Rentrant à peine d'une longue course nocturne dans les bois, il ne s'était point encore couché. — Une petite lanterne éclairait l'étroite pièce.
— Jacques, — lui dit la baronne d'une voix à peine distincte, — je peux toujours compter sur ton dévouement, n'est-ce pas?
En voyant Léoziide, Jacques avait éprouvé une surprise plus facile à comprendre qu'à décrire. — Pour toute réponse il prit les mains glacées de la jeune femme et les appuya contre son cœur.
Léonide poursuivit :
— Oui, je comprends... ton cœur est à moi... — Alors, il faut m'obéir...
Jacques fit signe qu'il était prêt.
— On peut sortir du parc sans passer par la grille,, n'est-ce pas? — On peut ouvrir la petite porte ?
Le muet répondit par un geste affirmatif. Madame de Trêves continua :
— Ne t'étonne de rien... ne méjuge pas... obéis... — Je veux aller cette nuit à Coye... je veux voir M. d'Harblay qui se meurt... — J'ai besoin de toi pour m'ouvrir la porte que tu connais... j'ai besoin de toi pour me conduire... Feras-tu cela?
— Je le ferai... — répliqua le regard de Jacques.
— Viens donc !
Le vieillard éteignit sa lumière, prit une clef pendue au mur et guida la jeune femme vers la poterne donnant sur les bois.
Il l'ouvrit.
Tous deux sortirent.
XLYIII
Le muet et madame de Trêves suivirent sous bois une sente étroite bordée de buissons dont les épines éraillaient la robe de Léonide.
On parvint à la route.
Elle était, ou du moins elle semblait déserte ; — on n'entendait aucun bruit dans les ténèbres.
Jacques, ne voulant point fatiguer la jeune femme, essayait de donner à sa marche une allure modérée, mais Léonide l'entraînait.
Poussée par un délire fait tout à la fois d'amour et d'angoisse, la pauvre enfant ne marchait pas, elle courait.
Nous allons devancer madame de Trêves et son guide dans la demeure de M. d'Harblay.
Après le départ du docteur Marais une fièvre violente s'était emparée de Lucien, malgré la potion calmante administrée par son confrère.
Effrayée par les hallucinations résultant de cette fièvre madame d'Harblay, nous le savons, avait en-
voyé à Chantilly prier le médecin de revenir au plus vite.
Dans l'après-midi le docteur se rendit à Goye L'état de Lucien lui parut plus inquiétant qu'il ne l'avait supposé d'abord ; — il ne changea rien cependant à ses premières indications, et il prescrivit de donner régulièrement la potion.
— La fièvre cédera, — dit-il, — et l'état général de notre blessé se modifiera d'une façon toute favorable.
Madame d'Harblay, qui ne quittait pas d'une minute le chevet de son fils, se sentit un peu rassurée.
Les pronostics du docteur Marais se réalisèrent.
Vers neuf heures du soir la fièvre diminua graduellement, les hallucinations disparurent et Lucien recouvra toute sa connaissance.
11 jeta un regard autour de son lit et vit sa mère attentive, les yeux fixés sur lui.
— Mère, — dit-il, — tu me veilles...
— Oui, cher enfant... — Gomment te trouves-tu?...
— Mieux, mais bien faible... — Je sors d'un terrible accès de fièvre, n'est-ce pas?
— Oh! oui, terrible...
— J'avais le délire?... Je parlais tout haut?
— Sans doute...
— Qu'ai -je dit?
— Des mots interrompus... des phrases incompréhensibles... — Un nom revenait à chaque instant sur tes lèvres...
— Quel nom?
- Celui de madame de Trêves.
Lucien tressaillit.
— Mon confrère de Chantilly est allé au chalet de Lamorlaye? — demanda-t-il...
— En te quittant. ..
— Est-il revenu ici depuis?
— Oui, vers six heures et demie... — La violence de ta fièvre m'inquiétait... — Je l'ai envoyé chercher... — Il m'a juré que je m'alarmais à tort.
— Comment avait-il trouvé M. de Trêves?...
— Très souffrant... — Il ne m'a point caché que son état lui semblait grave...
— Grave! — répéta Lucien avec un accent de colère, — et je suis là, cloué sur ce lit !...
— Cher fils, je t'en supplie, éloigne de ton esprit toute préoccupation... — dit madame d'Harblay d'une voix caressante. — Songe à toi, en ce moment, et rien qu'à toi... Tu penseras au baron quand tu seras guéri, ce qui ne tardera guère... Ta vie m'est précieuse... je n'ai que toi au monde à aimer... — Ménage-toi donc!... — J'ai écrit un mot à ton ami le médecin de Senlis... — Il viendra très certainement et pourra sans doute, pendant quelques jours, visiter une partie de tes clients... — Tout ira bien... n'aggrave pas ton mal en te forgeant des chimères...
— Tu as raison... — Je serai calme.
— A la bonne heure !
— Est-on venu du chalet de Lamorlaye demander de mes nouvelles ?
— Deux fois...
— Qui?
— D'abord le muet qui t'a ramené ici la nuit dernière...
Un rayon de joie illumina le visage de Lucien. Il se disait que Léonide avait envoyé Jacques. Madame d'Harblay reprit :
— Le jardinier du chalet est venu ensuite... — C'est Madeleine qui lui a parlé... — J'étais auprès de toi et ne voulais point te quitter...
— Venait-il de la part du baron, ou de la part de madame de Trêves?... — demanda le blessé d'unevoix émue.
Madame d'Harblay regarda son fils.
Ce nom, prononcé si souvent dans le délire de la fièvre, Lucien venait de le répéter avec le même accent.
Elle comprit.
— Je ne sais pas, cher enfant... — répondit-elle. Lucien laissa tomber sa tête sur sa poitrine.
— Il faut prendre une cueillerée de potion... — continua la vieille dame.
— Quelle heure est-il, mère?...
— Bientôt onze heures et demie...
— Tu vas aller te reposer...
— Je n'éprouve aucune fatigue... Je compte bien veiller toute la nuit...
— Et moi je te conjure de n'en rien faire... — Je me sens beaucoup mieux... Je n'ai besoin que de sommeil... — La nuit dernière tu ne t'es pas couchée... — Je te défends d'user ainsi tes forces...
— Eh bien ! je t'obéirai, mais un peu plus tard... —
Madeleine achève de ranger en bas... — Quand elle aura fini, j'irai me mettre au lit, mais elle veillera dans ma chambre à portée de ta voix...
— Gomme tu voudras, mère...
En ce moment un coup de marteau retentit à la porte donnant sur la rue.
Lucien et sa mère échangèrent un regard où se lisait leur surprise.
— Qui peut venir à cette heure?... — demanda tout haut madame d'Harblay.
Le jeune médecin avait senti brusquement son cœur battre plus vite, sans motif appréciable. On entendit une porte s'ouvrir.
— Sans doute, — dit la vieille dame, — quelqu'un qui n'est pas au fait de ton accident t'envoie chercher pour un malade...
Lucien prêtait l'oreille.
— Ecoute... — murmura-t-il. — Ecoute...
L'escalier de bois résonnait sous des pas rapides. Madeleine, la paysanne venue pour aider au ménage, entra dans la chambre.
— Qu'y a-t-il ? — demanda madame d'Harblay.
— C'est une dame, madame, qui veut voir absolument le M. docteur, quoique je lui aie répondu que ce n'était pas l'heure des visites et que M. le docteur dormait probablement...
Le jeune médecin ne perdait pas une de ces paroles. Un tremblement nerveux agitait ses mains. La paysanne poursuivit :
— Ça doit être une dame du chalet de Lamorlaye,
car elle est avec le muet qui est déjà venu tantôt. Madame d'Harblay jeta sur son fils un coup d'oeil interrogateur.
— Faites monter, je vous en prie, ma mère... — dit vivement Lucien.
Madeleine tourna sur ses talons et disparut. M. d'Harblay rayonnant, appuyant ses deux mains sur son cœur qui battait à se briser, balbutia :
— C'est elle, ma mère... C'est elle...
Léonide, suivie de Jacques Hâbert, parut dans le cadre de la porte.
En voyant Lucien pâle d'émotion, les yeux brillants d'un feu qu'elle prit pour celui de la fièvre, la tête enveloppée de bandages, elle s'élança vers lui, se mit à sangloter, saisit une des mains qu'il lui tendait et s'écria :
— Ah î mon Dieu !... mon Dieu !...
Madame d'Harblay avait reconnu la baronne de Trêves malgré la voilette baissée qui cachait une partie de sa figure.
Elle s'inclina devant la visiteuse et sortit discrètement, en refermant la porte derrière elle.
Jacques Hâbert resta debout auprès de cette porte, comme s'il avait mission de veiller sur Léonide et sur Lucien.
Des larmes de joie coulaient des yeux du jeune médecin. — 11 pressa contre sa bouche les mains de la baronne et les couvrit de baisers.
Brusquement, au contact des lèvres de Lucien, se dissipa le fiévreux délire qui venait d'entraîner Léo-
nide, à travers les ténèbres et les bois, jusqu'à cette chambre, jusqu'à cette couche.
La jeune femme se redressa, effrayée, tremblante.
— Oh ! qu'ai-je fait ? — balbutia-t-elle en dégageant ses mains pour cacher son visage que la pudeur et la honte empourpraient.
— Vous êtes venue me donner la force et la volonté de vivre... — répondit M. d'Harblay d'une voix presque indistincte. — Vous êtes venue m'apporter un peu de bonheur... Merci...
— Ne me remerciez pas ! — répliqua Léonide... — Oubliez une démarche folle dont je suis coupable, mais non responsable... — J'ai fait un rêve affreux... Je vous savais blessé... Je vous ai vu étendu sur ce lit, la figure tachée de sang... — Il m'a semblé que vous m'appeliez, prêta mourir... je me suis levée... je suis partie... je suis venue... pour vous dire...
Elle s'interrompit.
— Pour me dire ? — répéta Lucien haletant.
— Que si vous m'aimiez il fallait vivre... que je vous ordonnais de vivre...
Ayant ainsi parlé Léonide s'élança vers la porte qu'elle ouvrit, descendit l'escalier, et sortit de la maison sans tourner la tête.
Jacques Hâbert la rejoignit, et tous deux reprirent le chemin de Lamorlaye.
Une heure après cette visite inattendue Lucien dormait d'un calme sommeil.
Jusqu'à ce jour il avait vécu dans des alternatives d'espérance et de doute.
Maintenant il ne doutait plus. — Il était sûr d'être
aimé.
Laissons s'écouler un intervalle de cinq jours.
Lucien d'Harblay allait de mieux en mieux. — La blessure de sa tête se cicatrisait; — il commençait à se lever, à marcher dans sa chambre ; — ses confrères de Senlis et de Chantilly lui donnaient l'assurance qu'à la fin de la semaine il pourrait sortir et se rendre comme d'habitude chez ses clients.
Chaque matin on venait du chalet de Lamorlaye prendre de ses nouvelles et lui donner de celles du baron Max. — Le nom de Léonide n'était pas prononcé, mais le docteur savait bien qu'on venait de sa part.
M. de Trêves continuait à garder la chambre par ordre du médecin de Chantilly qui craignait une rechute.
Léonide et la douairière cherchaient à égayer par leur présence les trop longues journées que Max passait dans le cabinet de travail attenant à sa chambre.
Elles n'y parvenaient pas.
Le baron était devenu sombre, taciturne, hypocondriaque.
Il se plaignait d'une continuelle pesanteur du cerveau.
Parfois, quand son regard s'attachait sur Léonide, un sourire venait à ses lèvres, mais ce sourire s'éteignait presque aussitôt.
Le docteur Marais ne s'expliquait point la lourdeur cérébrale que nous venons de constater.
Il en avait parlé à Lucien qui s'était dit :
— Bientôt je verrai par mes propres yeux et, connaissant à fond cette nature étrange, peut-être découvrirai-je la cause du mal...
Ce mal, le médecin de Chantilly n'hésitait point à l'attribuer à l'accident dont Max avait été victime.
Lucien niait carrément que ce fût possible, et plus que jamais il affirmait que M. de Trêves, absolument guéri par la cautérisation faite en temps utile, ne pourrait subir à aucune époque une crise d'hydrophobie ; il se proposait même de rédiger à ce sujet un mémoire détaillé, de l'envoyer à l'Académie de médecine et de le publier dans les feuilles spéciales.
L'absence du docteur d'Harblay était pour une grande part dans l'état maladif du baron, dans sa taciturnité, dans son hypocondrie.
Il doutait de sa guérison complète, — nous le savons déjà, — il avait peur.
Le retour de Lucien ferait renaître en lui la confiance, et par suite modifierait absolument ses dispositions d'esprit.
Georges de Nerville, gardant son masque d'indifférence, étudiait avec soin les symptômes qui se manifestaient chez son cousin.
— Qu'il succombe à l'hydrophobie, — se disait-il, — ou qu'une complication inattendue me débarrasse de lui, peu importe... — L'essentiel est qu'il meure... Léonide ne sera véritablement facile à vaincre que
lorsqu'elle se trouvera libre et complètement isolée, maîtresse de tous ses droits et n'ayant plus de devoirs à remplir... — Alors, et seulement alors, je pourrai, sans me heurter contre une inflexible résistance, lui imposer mes volontés... — Mon heure arrivera certainement, mais ilfaut attendre... — Eh bien! j'attendrai...
A mesure que s'écoulait le temps, l'agitation de Max augmentait.
Une idée fixe hantait son cerveau.
Le nom de Lucien revenait sans cesse à sa bouche.
— Quand donc reverrons-nous le docteur? — demandait-il dix fois par jour.
— Bientôt... — répondaient Léonide et la douairière.
— Il a promis de venir habiter le chalet...
— Sans doute, mais sa blessure retarde forcément la réalisation de cette promesse...
— Je voudrais le voir...
— Patientez...
Léonide, elle aussi, souhaitait avec ardeur la prompte guérison de Lucien d'Harblay.
Il lui semblait, ne le voyant pas, que quelque chose manquait à sa vie.
Mais, toujours en lutte contre son amour, elle murmurait :
— Pourquoi faut-il que Max ait impérieusement besoin de lui?... — Mieux vaudrait qu'il ne revînt plus... qu'il ne revînt jamais.
Quoiqu'on touchât à la fin de l'automne, l'atmosphère ce jour-là était lourde, chargée d'électricité, -et des signes à.peu près infaillibles annonçaient un orage à courte échéance.
Max, quoique faible encore et fatigué par cette chaleur énervante, avait voulu descendre déjeuner.
— A-t-on des nouvelles de Lucien d'Harblay ? — demanda-t-il.
La baronne Germaine répondit par une question :
— Le docteur Marais ne t'en a-t-il pas donné ce matin?...
— Sans doute... — s'écria M. de Trêves avec impatience,— mais j'en voudrais d'autres... de plus certaines... de plus sérieuses... — Le docteur Marais ne m'inspire aucune confiance. — Je crois qu'il me trompe...
— Dans quel but ?
— Dans le but de me rassurer, pardieu ! !
— Mon ami, — fit Léonide, — Jacques Hâbert est allé àCoye... Il a vu M. d'Harblay dont la convales-
cence fait positivement de grands progrès, et qui viendra dans quelques jours...
— On me dit la même chose depuis une semaine 1 1 — répliqua Max. — Je suis impatient... Le docteur d'Harblay m'est indispensable l... Je veux qu'il vienne...
— Une peut sortir encore...
— Eh bien ! j'irai le trouver, moi...
— Ce serait une grande imprudence !
— 'Pourquoi donc?... — Le soleil est chaud... il n'est même que trop chaud... Le grand air me fera du bien... D'ailleurs je ne suis plus malade et je dois une visite au docteur d'Harblay qui m'a guéri et qui est malade à son tour!... — C'est bien le moins que je la lui rende !... — Je veux me conduire en gentleman, et tous les raisonnements du monde ne m'empêcheront pas d'aller àCoye...' — Il est donc inutile de combattre ma détermination... absolument inutile...
Max s'emportait sans motif.
Une surexcitation singulière s'emparait de lui.
— Je t'accompagnerai si tu veux... — dit Georges de Nerviile.
— Oui, nous irons ensemble...
Léonide hasarda une dernière observation.
— Le ciel est très chargé... — murmura-t-elle timidement. — L'orage peut éclater d'un moment h l'autre...
— Eh bien, — répondit le baron sèchement, — qu'est-ce que ça peut nous faire? Depuis quand, monv cousin et moi, avons-nous peur de la pluie ?...
Puis, s'adressant au valet de chambre qui servait à table, il ajouta :
— Donnez l'ordre d'atteler la Victoria.
Le domestique sortit.
En ce moment le visage de Max était inquiétant. — Les traits contractés, la lèvre inférieure tombante, le pli profond creusé entre les sourcils, le cercle de bistre estompant le contour des paupières, donnaient au jeune homme l'air d'un vieillard.
On vint annoncer que la voiture était prête.
M. de Trêves y monta avec son cousin et dit au cocher :
— A Coye... chez le docteur d'Harblay... Les chevaux partirent rapidement.
A mesure qu'on approchait du but de la course, Max sentait se dissiper son oppression et devenait joyeux.
La Victoria fit halte à la porte de la maison qui nous est connue.
Max sauta lestement à terre et mit le marteau en branle.
La paysanne Madeleine vint ouvrir.
Elle connaissait de vue le visiteur et fit un geste de surprise.
— Monsieur le docteur, — cria-t-elle ensuite, — monsieur le docteur, c'est M. le baron de Trêves...
On ne mentait point en affirmant que la convalescence de Lucien était très avancée ; — il ne sortait pas encore, mais il donnait des consultations chez lui.
En ce moment il se trouvait seul dans son cabinet.
Il entendit la voix de Madeleine et il s'empressa d'accourir au-devant de Max.
— Soyez le bienvenu, monsieur le baron... — lui dit-il en le regardant avec attention. — Je suis heureux de vous voir, mais vous venez d'être souffrant... votre sortie d'aujourd'hui n'est-elle pas une imprudence?...
M. de Trêves répondit en lui serrant les mains :
— Si c'est une imprudence, tant pis ! — Vous ne veniez pas à moi, je viens à vous...
Lucien introduisit les deux cousins dans son cabinet et les fit asseoir.
Georges, ne perdant pas de vue le docteur, semblait épier ses impressions sur son visage.
M. d'Harblay continuait son examen.
L'altération des traits l'étonnait.
— Vous avez souffert... — dit- il. — Vous souffrez encore...
— C'est vrai, — répliqua M. de Trêves, — mais n'allez pas vous abuser, cher docteur, sur la cause de ma souffrance... — Depuis que vous êtes absent du chalet, je ne vis plus... — Il me semble qu'un vide immense s'est fait autour de moi et que tout me manque... — Votre abandon serait ma mort...
Max parlait avec fièvre.
— De grâce, calmez-vous! — fit Lucien en lui prenant les mains à son tour. — Je suis touché, profondément touché de la sympathie, de l'estime que vous voulez bien me témoigner et que je suis fier de vous inspirer ; mais pourquoi vous préoccuper de mon absence invo-
lontaire, au point de vous en rendre malade?..? — Victime d'un accident qui me clouait ici, je pensais à vous et j'avais de vos nouvelles par le docteur Marais.
— Je ne conteste pas le mérite de votre confrère, — interrompit M. de Trêves, — mais il m'inspire peu de confiance...
— Heureusement me voilà hors d'affaire, — continua le jeune médecin, — dès demain vous aurez ma visite...
— Faites cela, cher docteur, et je serai guéri rien que par votre présence... — Quand vous n'êtes pas là> j'ai peur...
— La peur dont vous me parlez n'a point de raison d'être...
— C'est possible, mais je lutte vainement contre elle... Je ne puis la chasser...
— Voulez-vous me permettre de vous adresser quelques questions?
— Des questions médicales ? — demanda Max avec un petit frisson.
— Oui.
— L'état de surexcitation fiévreuse dans lequel vous me voyez vous inquiète, n'est-ce pas ?
— Non, mais il me préoccupe... — Je ne sais que trop d'où il vient... — Toutes mes affirmations n'ont pu arracher de votre esprit le doute qui vous obsède,, l'épouvante qui vous mine... — Vous vous tuez vousmême avec vos terreurs insensées...
— Quand vous êtes là ces terreurs disparaissent.
— Aussi je vous répète que dès demain j'irai au chalet.
— Pour ne plus le quitter, n'est-ce pas?— dit M. de Trêves impétueusement.
— Je tiendrai le plus tôt possible la promesse que je vous ai faite...
— Le plus tôt possible.,. — répéta Max. — C'est trop vague.
— Eh bien ! dans très peu de jours je serai votre commensal.
— A la bonne heure...
— Maintenant, je vous en prie, rentrez... — Vous avez besoin de repos, et le mouvement de la voiture peut vous fatiguer...
— Je crois le contraire... — Le grand air me semble bon... — J'aurais voulu faire un tour en forêt...
— Vous y tenez beaucoup ?
— Oui, beaucoup...
— Eh bien ! je vous le permets, à une condition...
— Laquelle?
— C'est que votre promenade sera courte, car l'orage peut éclater d'un moment à l'autre...
— Fiez-vous à moi, docteur, — dit M. de Nerville. — Je ne laisserai pas mon cousin Max s'attarder...
Max avait quitté son siège.
— Regardez- moi, cher docteur! — s'écria-t-il d'un ton joyeux. — Je suis sûr que vous ne me reconnaissez déjà plus!... — Il me semble que je suis un autre homme... — Je vous ai vu cinq minutes et me voilà
calmé!... — A demain ! Vous en prenez l'engagement solennel?...
— Vous pouvez compter sur moi...
De nouvelles poignées de main furent échangées et ' les jeunes gens, reconduits jusqu'au seuil de la maison par M. d'Harblay, remontèrent dans la voiture qui prit le chemin des Étangs.
Lucien les regarda s'éloigner.
Son visage était devenu sombre. — Une ride profonde se creusait sur son front.
— Il n'est que temps d'agir. .. — se dit-il. — Le malheureux se frappe... — Avant huit jours il serait fou à lier... — Encore une fois, je ferai mon devoir...
La Victoria, menée rapidement par des trotteurs trois quarts de sang, soulevait sur la route des tourbillons de poussière.
— 11 me semble que nous ne marchons pas!... — dit Max brusquement. — Ces chevaux trottent sous eux... — Je voudrais aller vite... C'est si bon, la vitesse...
Georges, surpris de l'accent étrange avec lequel son cousin venait de prononcer ces paroles, le regarda à la dérobée.
M. de Trêves poursuivit en s'adressant au cocher :
— Rendez la main, Richard !... Rendez la main, que diable!... — C'est le train de la malle des Indes que je veux!...
Le cocher obéit.
L'allure des chevaux s'accéléra.
— A la bonne heure ! — cria Max. — C'est un peu
mieux ainsi... — Passez par la forêt... — Je me sens bien... tout à fait bien...
Et les mains crispées sur les coussins, la tête nue penchée en avant, il présentait son front brûlant à l'air rafraîchi par la vitesse des trotteurs, et riait d'un rire nerveux.
— Ma parole d'honneur, — se disait Georges, — il a l'air d'un fou, ce cher baron !...
Max reprit :
— Gagnez la ferme de Commelle... et du train, surtout!... du train !...
L'étonnement de M. de Nerville se changeait en inquiétude ; son cousin lui faisait peur.
— Souviens-toi de la recommandation du docteur, mon cher ami... — dit-il. — Le ciel devient noir comme de l'encre et la chaleur redouble... — Nous allons avoir de l'orage...
— Eh ! bien, tant mieux !... qu'il vienne, l'orage ! ! — Je voudrais entendre gronder le tonnerre et la foudre éclater... — Ça serait drôle! ! — Allons, Richard ! . . . du train ! du train ! . . .
Le cocher, se retournant à demi sur son siège, regarda son maître d'un air singulier.
Il se demandait, lui aussi :
— Est-ce que M. le baron devient fou?... Soudain une rafale, passant sur les cimes des
arbres, fit frissonner et gémir les feuillages.
En même temps une obscurité crépusculaire, remplaçant l'éclat du jour, enveloppa la forêt.
On arrivait par une large avenue aux étangs de Commelle, près de la ferme.
— Prenez la route des Étangs ! — commanda Max. Le cocher fit décrire à son attelage une courbe savante et gagna le chemin indiqué.
Les rafales se succédaient. — Des grondements sourds montaient à l'horizon.
Un immense éclair, — le premier, — déchira les nuages entassés.
M. de Trêves battit des mains pour applaudir, et son rire nerveux redoubla d'intensité.
— Positivement il est fou! — pensait Georges. Les chevaux épouvantés se cabraient.
Un coup de tonnerre retentit, strident, métallique, assourdissant.
L'attelage partit ventre à terre, sans qu'il fût possible au cocher de le retenir.
— Tonnerre du diable ! — dit M. de Nerville à haute voix. — Nous sommes emballés...
— Ça devait finir comme ça... — répliqua philosophiquement le cocher.
— Bravo ! — glapissait Max. — Bravo !... — Ça va bien! du train!... du train!...
iOn était à la hauteur de la troisième chaussée desétangs.
La voiture légère, emportée à une vitesse de dix lieues à l'heure, bondissait et craquait.
Max se leva tout debout.
— La troisième chaussée... — fit-il d'une voix sif-
•fiante. — Nous sommes juste à l'endroit où on a voulu assassiner mon ami Lucien... Ah! ah! ah!
Et de nouveau il se mit à rire.
Les éclairs et les détonations se succédaient.
— Pour le coup nous sommes flambés ! — s'écria le cocher qui s'épuisait à peser sur les guides sans le moindre résultat.
Les chevaux, que rien au monde ne pouvait plus maîtriser désormais, venaient de se jeter sur la chaussée et couraient avec une vitesse de locomotive vers les barrières servant de garde-fous aux étangs.
M. de Trêves restait debout et semblait ivre de joie.
Georges, livide, se cramponnait à la capote rabattue.
Malgré l'imminence du péril, et très convaincu qu'un malheur était inévitable, le cocher ne perdait pas la tête.
— Tenez-vous' bien, messieurs... — dit-il... — La secousse sera terrible...
A cette minute précise les chevaux heurtèrent du poitrail la barrière qui craqua sous le choc, et s'abattirent, empêtrés dans leurs traits.
En même temps retentit un cri terrible.
Max, toujours debout, venait d'être lancé par-dessus la barrière et se débattait dans les eaux profondes de l'étang...
L'orage s'était déchaîné tout à fait.
Les rafales pliaient les arbres, et la pluie torrentielle fouettait les eaux avec un bruit sinistre.
— Il est perdu !... — s'écria Georges de Nerville dont l'affolement semblait complet.
A cette exclamation de découragement le cocher répondit :
— Il faut le sauver...
Et, descendant du siège où il s'était maintenu, il ne prit que le temps d'ôter sa redingote de livrée et sauta dans l'étang.
Très habile nageur, en deux brassées il atteignit le corps de Max qui ne se débattait plus que faiblement, et il le poussa vers la berge.
— Vite, monsieur de Nerville... vite... un coup de main... — fit-il avec un accent d'autorité au moment de toucher le bord.
Ne pas venir en aide au brave garçon qui réclamait son secours était impossible.
Georges descendit au milieu des roseaux, saisit par
les épaules le corps du baron inanimé que le cocher souleva parles pieds, et tous deux le portèrent dans la voiture, où ils retendirent.
Ceci fait, le cocher releva les chevaux qui, blessés gravement au poitrail et couronnés jusqu'aux os des genoux, tremblaient de tous leurs membres ; — il remonta sur son siège, tandis que M. de Nerville s'asseyait à côté de Max inanimé pour le soutenir, et les trotteurs, si ardents naguère, reprirent au pas, en boitant et tête basse, le chemin de Lamorlaye.
Derrière les rideaux de l'une des fenêtres du chalet la baronne Germaine et Léonide guettaient le retour des deux cousins.
— Il est arrivé un malheur! — s'écria la jeune femme en voyant Max étendu sur les coussins de la Victoria désemparée.
Et elle s'élança dans l'escalier, suivie de la douairière qui poussait des gémissements sourds.
Déjà les domestiques entouraient la voiture.
Georges leur ordonna de transporter le baron de Trêves dans sa chambre.
— Chère tante, chère cousine... — dit-il ensuite, — calmez-vous... — La chose est plus grave en apparence qu'en réalité... — Max n'est point blessé... Il ne tardera guère à reprendre connaissance.
Et M. de Nerville raconta brièvement ce qui s'était passé, tout en gagnant avec les deux femmes l'appartement de son cousin.
Dès que M. de Trêves fut dans son lit, chaudement h. 9
couvert, il revint à lui, mais il grelottait de fièvre et il divaguait.
— Un médecin... — commanda Léonide. — Vite un médecin...
— Qu'on aille chercher le docteur d'Harblay... — ajouta la douairière. — Quand il connaîtra l'accident il n'hésitera point à venir, puisqu'il est valide... Qu'on attelle une voiture fermée et qu'on parte à l'instant...
En cinq minutes un coupé fut attelé et Georges,, conduit par Jacques Hâbert, se rendit à Coye.
Lucien était toujours dans son cabinet.
Lorsqu'il aperçut M. de Nerville il pressentit quequelque fait très grave venait de se produire, et il demanda :
— Que se passe-t-il?... — Il y a un malheur, n'estce pas?
— Oui.
Et Georges recommença son récit pour le docteur.
— M. de Trêves était à coup sûr sous l'empire d'un accès de folie ou de fièvre chaude... — murmura Lucien.
— On vous attend au chalet. . . — poursuivit le cousin de Max.
— Je n'hésite pas à m'y rendre, croyez-le bien... — Le temps de prévenir ma mère et je suis à vous.
— Allez, cher docteur...
Lucien sortit.
Quand il eut refermé la porte, Georges se dit tout bas :
— Médecin maudit, tu auras beau faire, cette fois
tu ne le guériras pas!... Je veux que Léonide soit veuve...
Le jeune docteur monta chez sa mère.
— Je sors... — dit-il.
Madame d'Harblay fit un geste d'étonnement.
— Aujourd'hui, et par ce temps orageux!... — murmura-t-elle.
" — Il le faut... — On vient me chercher en voiture pour me conduire au chalet... — Un accident grave est arrivé à M. de Trêves... Ma présence est indispensable...
— Va donc, puisqu'il le faut...
— Mère, donne-moi mon agenda, je te prie...
— Où est-il?
— Il doit se trouver dans la poche de côté du vêtement que je portais la nuit où j'ai été blessé.
Madame d'Harblay secoua la tête.
— Ce vêtement était souillé de poussière et de sang, — répondit-elle. — J'ai visité moi-même les poches avant de l'envoyer au nettoyage... — L'agenda dont tu parles n'y était point...
Lucien pâlit.
— En es-tu sûre, mère? — demanda-t-il.
— Oh ! parfaitement sûre... — Voici, sur cette table, ce que contenaient les poches ; ta petite trousse de campagne, un bistouri et un crayon... — Il n'y avait pas autre chose, je l'affirme...
— Voilà qui me semble étrange...
— Pourquoi?...
— J'ai la certitude que j'étais porteur de mon agenda à Pontarmé...
— Ne peux-tu te tromper?
— Non... — Après l'opération j'ai écrit quelques notes sous la dictée de mon confrère de Senlis...
— L'agenda a pu glisser de ta poche quand tu es tombé sans connaissance sur la chaussée des ELangs.
— C'est possible, en effet... — dit Lucien dont la préoccupation était visible. — Je le ferai chercher... — A bientôt, mère, je pars...
Le jeune homme embrassa madame d'Harblay et descendit rejoindre Georges, qui l'attendait avec impatience.
Tous deux montèrent en voiture et le cheval fila vers Lamorlaye.
L'orage avait été aussi court que violent.
Le ciel était redevenu bleu, le soleil dorait les cimes des bois, et à l'horizon un grand arc-en-ciel étalait les couleurs du prisme.
On arriva.
Lucien, la tête encore enveloppée de bandes, mit pied à terre et gagna d'un pas rapide l'appartement de Max.
Léonide, assise auprès du lit, devint pourpre en le voyant entrer.
Néanmoins elle n'hésita pas à lui tendre la main.
— C'est la fatalité qui nous poursuit, docteur ! — dit-elle en désignant M. de Trêves.
Lucien ne répondit pas.
Il était tout entier a l'examen de son malade.
Cet examen dura plusieurs minutes.
Un silence de mort régnait dans la chambre.
Enfin M. d'Harblay releva la tête.
— Eh! bien? — demanda Léonide.
— J'ai à lutter contre une maladie grave, madame... — répondit Lucien.
— Laquelle ?
— Une fièvre cérébrale...
— Une, fièvre cérébrale ! ! — répéta la douairière. — Grand Dieu !!... Mais c'est très dangereux, cela!!
— Très dangereux, oui, madame la baronne, mais cependant rien n'est désespéré... — Je combattrai le mal de toutes mes forces et j'espère bien le vaincre...
Lucien s'assit au bureau de Max et écrivit son ordonnance.
— Faites préparer immédiatement cela à la pharmacie de Chantilly... — dit-il ensuite. — Que cette potion soit administrée ponctuellement au malade...
— Quelles autres prescriptions ?. . . — reprit la douairière.
— Rien que de bien simple... — Il faut surveiller de près M. de Trêves, mais éviter autour de lui le bruit et le mouvement... — Je désire qu'à part la personne chargée de la surveillance dont je parlais, qui que ce soit, en mon absence, n'entre dans cette chambre...
— On vous obéira sans discuter et sans murmurer, cher docteur... — dit la baronne Germaine. — Notre confiance en vous est absolue, vous le savez bien...
Lucien s'inclina.
— "Veuillez donc, — poursuivit-il, — me laisser seul
avec le valet de chambre de M. le baron... — J'ai quelques recommandations à lui faire.
Tout le monde se retira, sauf Pierre Lion, très pâle et très agité. — 11 aimait son maître, nous croyons l'avoir déjà dit.
— Je crains pour cette nuit un violent accès de délire... — commença Lucien — Donc, mon ami, ne vous couchez pas, et tenez-vous prêt à lutter au besoin contre M. Max.
— Je lutterai respectueusement... Mais est-ce que mon pauvre maître est perdu?
— Je vous répondrai ce que j'ai répondu tout à l'heure à madame la baronne : — J'espère le sauver...
Le jeune médecin jeta un dernier coup d'œil sur le malade et se retira.
Au bas du perron le coupé l'attendait, mais conduit cette fois par le cocher.
Léonide avait chargé Jacques Hâbert d'aller à Chantilly, faire préparer chez le pharmacien Godelot le médicament dont M. d'Harblay avait écrit la formule.
Georges de Nerville riait d'un mauvais rire en regagnant son appartement.
— Ce bon docteur renouvelle sa consigne d'autrefois et interdit à tout le monde la chambre de mon cher cousin... — se disait-il. — Naïf docteur!... J'y saurai bien" entrer, moi, dans cette chambre, sans que personne le sache... — Il faut que Léonide soit veuve !...
Le soir venu, la jeune baronne alla frapper à la porte de l'appartement de son mari.
Pierre Lion vint ouvrir.
— Comment va M. de Trêves? — lui demandât-elle.
— La fièvre est très violente, madame, mais M. le docteur s'y attendait... — Il prévoit même qu'elle redoublera cette nuit...
— Accompagnée de délire, n'est-ce pas?
— Je ne puis cacher à madame que c'est la crainte de M. le docteur...
— Si vous aviez besoin qu'on vous aide, Pierre, appelez-moi, je vous en prie... — Je serai courageuse et calme. . .
— Puisque madame veut bien le permettre, je prendrais la liberté d'aller chercher madame si j'avais besoin de quelqu'un, mais j'espère n'avoir besoin de personne.
Léonide se retira et le valet de chambre regagna sa place au chevet du malade.
La crise prévue par Lucien d'Harblay arriva vers une heure du matin.
Max eut un terrible accès de délire.
Il s'élança hors de son lit et parcourut la chambre comme une bête fauve en cage, cherchant une issue, poussant des cris farouches, et prononçant des paroles inarticulées parmi lesquelles on distinguait vaguement des menaces adressées à quelque ennemi invisible.
Pierre Lion eut besoin de toute sa force, de toute son énergie, pour empêcher son maître d'ouvrir une fenêtre et de se précipiter.
L'accès dura vingt minutes environ.
Au bout de ce temps M. de Trêves, épuisé par la violence même de la crise, se laissa ramener à son lit, tomba comme une masse sur les matelas et s'endormit d'un sommeil profond.
Laissons la maladie du baron Max suivre son cours régulier et prions nos lecteurs de nous accompagner à Chantilly, dans le magasin acheté par Mariette Mutel à madame veuve Pareur.
La ci-devant cocotte devenue commerçante, et point du tout ingambe, avait été obligée de prendre une femme de ménage qui venait le matin et partait le soir, vers neuf heures, après avoir fermé la boutique.
Mariette s'était attaché en outre, comme apprentiemodiste, une gamine du pays âgée d'environ quatorze ans et qui l'aidait beaucoup.
Très adroite de ses mains, n'ayant point oublié le métier de sa première jeunesse, la boiteuse mit en montre une demi-douzaine de chapeaux de sa façon.
Ils avaient bonne apparence et ce chic parisien fort apprécié en province.
Leur succès fut grand et plusieurs clientes arrivèrent à l'Écureuil.
La papeterie et les journaux se vendaient comme du pain.
Les romans, vieux et nouveaux, se louaient à merveille.
Bref, 1g commerce prospérait depuis l'installation de Mariette, et cependant la jeune femme ne fut point satisfaite d'abord.
Pourquoi?
Tout simplement parce qu'elle avait compté plus que de raison sur ses goûts champêtres et sur ses aptitudes commerciales pour empêcher l'ennui de l'atteindre.
En réalité la vie de Paris lui manquait. — Or, la vie de Paris qu'elle avait comprise et pratiquée jusque-là, c'était sinon l'amour du moins la galanterie, avec ses intrigues, ses fourberies, ses chagrins et ses plaisirs.
Mariette, ayant gâché son cœur et traîné ses jupes dans une foule d'endroits mal situés, se croyait blasée.
Elle ne l'était point, et elle s'aperçut bien vite qu'elle ne pouvait voir passer un joli garçon sans se rappeler mal à propos ses conquêtes et ses caprices d'autrefois.
Rarement l'occasion se présentait, à Chantilly, de faire les yeux doux aux jolis garçons.
Il en venait cependant quelques-uns chez elle acheter des journaux ou du papier à lettres, mais c'étaient des gens attachés aux écuries de course, palefreniers, jockeys et grooms que Mariette, habituée à des fréquentations plus aristocratiques, regardait avec une indifférence voisine du dédain.
Assurément elle savait bien que, malgré son joli visage et ses grands yeux provocants, sa difformité lui enlevait le droit de se montrer difficile.
Elle ne rêvait plus de parfaits gentlemen et d'aimables cabotins, ces types si dissemblables que les déclassées aiment d'une tendresse égale, payées par ceux-ci, payant ceux-là...
Un beau jour son choix fut fait.
Elle jeta son dévolu sur un Parisien d'agréable apparence, Jules Cordier, entré comme aide-pharmacien chez son voisin M. Godelot.
Un simple couloir séparait la pharmacie du magasin de Mariette.
Le pharmacien Godelot, obligé de quitter Chantilly pour quelque temps, avait laissé son aide, — très capable de le suppléer d'ailleurs, — seul maître dans la maison.
Jules Cordier, nous l'avons dit, était un garçon fort instruit et très intelligent , mais un viveur de bas étage, à conscience élastique, paresseux, joueur, buveur et libertin.
La vie de province, à laquelle il se résignait pour des raisons qui nous sont connues, ne lui plaisait pas plus qu'elle ne plaisait à Mariette Mutel, et il cherchait tous les moyens possibles de se distraire.
Maître de son temps aussitôt que la pharmacie était close, il passait ses soirées au café, regardant jouer mais sans jouer lui-même, à son grand regret, car sa bourse était maigrement garnie.
Le travail quotidien des manipulations médicales lui laissait aussi beaucoup de loisirs qu'il ne savait à quoi employer.
Bref, il s'ennuyait à miracle.
Un matin, une carriole s'arrêta devant le cabinet de lecture de la veuve Pareur.
Mariette descendit de cette carriole.
Elle venait prendre possession de son magasin,.
Jules Cordierse trouvait sur le seuil de la pharmacie, regardant les passants trop peu nombreux selon lui.
— Voilà une jolie fille! — se dit-il. — Un vrai Grévin!... — C'est dommage qu'elle marche avec des béquilles...
Malgré cette réflexion il s'enquit de ce que sa nouvelle voisine pouvait être.
La province est le pays des potins par excellence.
Madame Duval, l'honorable propriétaire de Y Hôtel de la Cloche d'Or, à Montgrésin, avait quelque joeu bavardé.
L'élève en pharmacie apprit bien vite que Mariette Mutel était une cocotte de Paris, forcée de renoncer à la vie galante par les suites d'un grave accident.
Le bruit public ajoutait qu'elle devait avoir quelque argent.
— Tiens ! tiens l tiens ! — se dit Jules Cordier. — Ça ne serait pas bête, dans ce pays de loup, d'être l'amant de cette petite... — Béquilles à part elle est gentille et, si elle a le sac comme on le prétend, ça deviendrait très chicl...
A partir de ce moment le jeune homme, au lieu d'envoyer acheter son journal par le gamin de la pharmacie, y alla lui-même.
Parisien dans les moelles, il était drôle et blagueur.
Il fit rire Mariette, qui au bout de huit jours raffola de lui et ne demanda qu'à le lui prouver.
Jules Cordier ne fut point cruel.
Mariette cessa de s'ennuyer.
Son amant dîna presque tous les jours avec elle et passa chez elle une partie de ses soirées.
S'il avait des potions à préparer pour le lendemain, il ouvrait la porte du couloir et l'Ecureuil venait le retrouver dans le laboratoire bien clos.
Cette existence plaisait à la déclassée. — Jules Cordier prenait sur elle un empire extraordinaire ; elle ne savait rien lui refuser, le trouvait plus que parfait, et lui reprochait uniquement d'aimer plus que de raison le vin blanc et surtout l'absinthe.
— Bah ! — répondait-il en riant. — Tu L'y feras, ma bichette! — C'est si émoustillant d'avoir un petit plumet coquet... — On voit tout en rose et on trouve son Écureil encore plus joli!...
De temps en temps le jeune homme arrivait la tête basse.
. — Qu'est-ce que tu as? — demandait Mariette.
— J'ai joué, hier soir, au café, en te quittant...
— Tu t'étais grisé...
— Un peu.
— Et tu as perdu?
— Naturellement.
— Combien?
— Vingt francs... — Le pis, c'est que je ne les ai pas... — Le patron est absent, tu sais, et mes appointements courent... — Peux-tu me prêter un louis?
— Le voici...
Et Mariette donnait la pièce d'or.
En somme elle était heureuse, ne trouvait pas le
temps long, et s'étonnait seulement de ne point yqw Lucien d'Harblay qui avait promis de venir.
Quelques jours s'étaient écoulés depuis le dernier accident arrivé au baron de Trêves dont l'état restait alarmant.
Le docteur continuait néanmoins à espérer, mais il ne se prononçait point d'une façon positive.
L'existence au chalet de Lamorlaye était triste et sombre.
Les premiers froids se manifestaient.
Les gelées blanches du matin flétrissaient les fleurs d'automne; — les arbres commençaient à se dépouiller de leurs feuilles.
Max subissait l'influence de ce changement de température.
La fièvre diminuait, mais ne cédait pas complètement.
Lucien guettait une période prévue du mal et se disait :
— Si une méningite ne se déclare point, il sera sauvé. — Dans le cas contraire, j?aurai bien de la peine à continuer la lutte...
Léonide et Lucien évitaient les occasions de tête-àtête et se parlaient peu.
L'un comme l'autre ils souffraient , mais s'étudiaient à renfermer leurs souffrances en eux-mêmes.
Georges de Nerville se trouvait, lui, sur des charbons ardents.
Son amour et sa cupidité grandissaient chaque jour.
Il convoitait à la fois la femme et la fortune, et les voulait à bref délai.
Or, pour les avoir, il fallait avant tout que Léonide fût libre...
Avec son adresse habituelle il se rapprochait de plus en plus de Lucien d'Harblay qui, ne pouvant soupçonner une si noire hypocrisie, le croyait absolument dévoué à Max.
Tous les deux venaient de monter à l'appartement de M. de Trêves.
Pierre Lion, exténué par ses veilles successives de plusieurs nuits, dormait sur un fauteuil près du lit de son maître.
Il n'entendit pas la porte s'ouvrir et se refermer.
Lucien semblait soucieux.
La période décisive approchait.
La méningite pouvait se déclarer d'un instant à l'autre, de même que d'un instant à l'autre elle pouvait n'être plus à craindre.
Le docteur toucha l'épaule du valet de chambre.
Celui-ci se dressa tout confus, en se frottant les yeux.
— Excusez-moi, monsieur d'Harblay, je vous en prie.. . — dit-il. — Je me suis laissé vaincre par le sommeil... ce n'est pas ma faute...
— Vous êtes fatigué, mon ami.
— Ah ! ce n'est point fatigué, qu'il faut dire, c'est éreinté... c'est moulu!... j'ai passé tant de nuits...
— Eh! bien, allez vous reposer...
— Pour cela, non, par exemple!... — Abandonner mon poste, jamais !...
— Je l'exige... — Vous finiriez par tomber malade...
— Mais si je me repose, monsieur le docteur, qui veillera ici à ma place ?...
— Moi... — dit Georges vivement. — Je serai trop heureux de rendre ce service à mon cousin...
— Nous arrangerons cela...
Pierre Lion quitta la chambre pour aller se jeter sur son lit.
Quelques minutes plus tard il ronflait à poings fermés.
Lucien d'Harblay s'approcha du baron et prit une de ses mains qui pendait hors du lit.
Max ouvrit les yeux.
— C'est vous, docteur... — murmura-t-il d'une voix à peine distincte, avec un vague sourire.
— Oui, mon cher malade... — Comment vous trouvez-vous ?
— Bien faible...
— Vous avez encore de la fièvre... Souffrez-vous ?
— J'ai mal à la tête... très mal... voilà tout... Lucien avait tâté le pouls en consultant sa montre. L'artère donnait cent vingt-six pulsations à la mipute.
En entendant la réponse du malade à sa dernière
question, M. d'Harblay lui posa sa main sur le front qu'il trouva brûlant.
Son regard s'assombrit et pendant une ou deux secondes il parut découragé, mais la lueur de ses yeux se raviva bien vite.
— Comment, — se disait-il, — après avoir arraché ce malheureux à la plus effroyable mort, je ne le sauverais pas d'une simple maladie ? — Allons donc! — Je veux qu'il vive !
Il se tourna vers Georges et lui dit :
— Vous avez offert, monsieur de Nerville, de remplacer momentanément Pierre Lion près de votre cousin...
— Oui, cher docteur...
— Eh ! bien, je vais avoir besoin de votre aide...
— Disposez de moi...
— Le valet de chambre est tellement brisé que je ne puis en ce moment compter sur lui... — Rien au monde ne saurait l'empêcher de s'endormir... — Vous veillerez cette nuit à sa place et vous donnerez à M. de Trêves la potion dont je vais écrire la formule et qu'on ira faire préparer à Chantilly... — Du reste jereviendrai.ee soir, j'examinerai la potion et je vous indiquerai le mode d'emploi... — Je vais prier madame de Trêves d'être pendant toute cette journée la garde-malade de son mari; — La nuit venue vous la relèverez de ses fonctions...
— Vous me trouverez à vos ordres...
Max était retombé dans une torpeur lourde qui ne l'empêchait pas de souffrir, car d'instant en instant le?
soubresauts de son corps trahissaient quelque élancement douloureux.
Lucien lui fit prendre une cuillerée de la potion ordonnée la veille.
Les soubresauts diminuèrent.
— Retirons-nous, — dit alors le jeune médecin à M. de Nerville, — nous allons envoyer ici madame de Trêves.
Une fois hors de la chambre Georges arrêta Lucien.
— Est-ce que je me trompe en vous croyant soucieux, cher docteur? — lui demanda-t-il.
— Vous ne vous trompez pas.
— Vous êtes inquiet?
— Beaucoup.
— L'état de Max vous semble-t-il donc désespéré?
— A cela je ne puis répondre... — L'état de votre cousin est grave... très grave. — Je vais faire une tentative hardie, presque téméraire, sur le résultat de laquelle je compte beaucoup... — M. de Trêves ne me semblera perdu sans espoir que si cette tentative échoue...
Lucien et M. de Nerville arrivèrent au salon où les attendaient Léonide et la douairière.
— Eh! bien, docteur? — firent les deux femmes à la fois.
— Rien d'alarmant, madame... — répondit le jeune médecin qui cachait à dessein l'effrayante vérité. — La fièvre lutte toujours, mais nous triompherons de sa résistance...
Puis, s'adressant particulièrement à Léonide, il ajouta :
— Je viens d'envoyer le valet de chambre de M. le baron prendre un peu de repos dont le pauvre garçon avait le plus grand besoin... — Je vous demanderai, madame, de vouloir bien passer la journée auprès de notre malade... M. de Nerville sera le veilleur de nuit. •
— Je suis prête... — répondit madame de Trêves. — Vos instructions ?
— Faire boire d'heure en heure à M. Max une cuillerée de la potion qui se trouve sur sa table de nuit, et lui donner delà tisane aussi souvent qu'il en manifestera le désir.
— J'y vais...
Et Léonide gagna rapidement la chambre de son mari.
Lucien reprit :
— Je vous demande la permission, madame la baronne, d'écrire mon ordonnance...
— Mettez-vous là, docteur... — répliqua la douairière en désignant une table sur laquelle se trouvait tout ce qu'il fallait pour écrire.
M. d'Harblay prit une feuille de papier, une plume, et griffonna l'ordonnance suivante que nous reproduisons textuellement :
Eau distillée 125 grammes.
Strychnine 0 10 cg
. Sp Diacode. 20 y.
i64 MADAME DE TRÊVES
E. de L. cerise 4 g.
F. d. fl, d'oranger 8 ^.
Une cuillerée à bouche toutes les dix minutes,
16 octobre 1881.
Et il signa :
« L. d'Harblay,
Il se leva quand il eut achevé et dit à la douairière :
— Voici la potion qu'il faut faire préparer à Chantilly, madame... — Je désire la trouver ici quand je reviendrai ce soir...
— Vous la trouverez, docteur...
..ucien se retira.
La baronne Germaine avait pris l'ordonnance et la parcourait du regard.
— Ont-il des griffonnages de chats, ces médecins I — s'écria-t-elle en haussant les épaules. — Lettres et chiffres, tout est à peu près illisible!... — On dirait tes pattes de mouche, mon cher Georges... — Quand tu es à Paris et que tu m'écris, je mets une demiheure à déchiffrer tant bien que mal le plus court de tes billets... — Qu'est-ce qu'il a écrit là, le docteur?...
Et la douairière désignait du bout du doigt le deuxième mot de l'ordonnance.
Georges avait suivi le doigt de sa tante.
— Strychnine,., — lut-il à haute voix, — zéro grammes, dix centigrammes.
— Comment, tu comprends ces hiéroglyphes ?
— Très bien...
— C'est merveilleux... — Je vais envoyer faire préparer cette potion...
Georges saisit le papier.
— J'irai moi-même, ma tante... — dit-il.
— Après déjeuner, alors?
— Non, tout de suite... — je déjeunerai à Chantilly.
— Tu feras la route à pied?
— Non pas... — Je vais donner l'ordre de seller Stop...
— Sois ici pour le retour du docteur...
— N'ayez aucune crainte... je serai ici longtemps avant lui...
M. de Nerville fit seller le cob, alluma un cigare et se mit en selle en se disant :
— Je profiterai de l'occasion pour voir l'Écureuil installé dans son magasin... Un rongeur en cage !... Ça sera drôle...
ni
Georges lança d'abord sa monture au grand trot, mais un peu après son entrée en forêt il la remit au pas et s'abîma dans ses réflexions,
Il pensait :
— Ce médecin a dit : — Je vais faire une tentative hardie, presque téméraire, ce sont ses propres expressions... — Il regarde Max comme très dangereusement atteint, mais il espère encore le sauver... et qui sait s'il ne le sauverait pas, s'il ne retarderait pas indéfiniment mon bonbeur et ma fortune?... Heureusement je suis là pour y mettre ordre... — J'ai trop attendu déjà! — Il est temp's que Léonide soit veuve !
Tout en monologuant, M. de Nerville fouilla la poche de côté de son pardessus.
Il en tira l'ordonnance de Lucien d'Harblay, la déplia et la relut.
— Strychnine... — fit-il en s'arrêtant sur ce mot. — Et c'est moi qui, cette nuit, toutes les dix minutes, verserai à Max une cuillerée de cette potion...
Un sourire d'une expression indéfinissable vint aux
lèvres du misérable qui replaça l'ordonnance dans sa poche et lança de nouveau son cheval au grand trot.
Arrivé à Chantilly il alla droit au restaurant à la mode, fit mettre Stop à l'écurie, commanda son déjeuner pour midi et prit le chemin de la pharmacie Godelot.
Jules Gordier, la veille, avait passé la soirée au café, jouant au besigue avec un bonheur soutenu, et absorbant coup sur coup une foule de consommations, petits verres de fine Champagne et de chartreuse, grogs à l'américaine, punch au kirsch, etc., etc.
Rentré chez lui presque complètement ivre, il avait en se réveillant mal aux cheveux, la tête lourde, la bouche pâteuse.
Installé dans le grand fauteuil de cuir, derrière le comptoir de la boutique, il lisait un journal, ou plutôt il croyait le lire et dormait aux trois quarts.
Le bruit de la porte qui s'ouvrait le tira de sa somnolence.
Il quitta son siège pour aller au-devant du visiteur.
Georges le reconnut du premier coup d'oeil.
— Ah 1 — se dit-il, — c'est le bonhomme que j'ai vu au café il y a quelques semaines avec le pharmacien...
— Que désirez-vous, monsieur? — lui demanda Jules Gordier en étouffant un bâillement.
— Une potion à préparer.
— Vous avez l'ordonnance?
— La voici...
L'aide pharmacien y jeta les yeux.
— Du docteur d'Hârblay... — fit-il. — Serait-ce pour M. le baron de Trêves?
— Oui, monsieur.
— Bien malade, à ce qu'il paraît, le baron de Trêves?...
— Oh ! très malade...
— Mais non désespéré cependant, n'est-ce pas, monsieur?...
— Je l'espère bien...
— Veuillez vous asseoir... ce sera prêt dans quelques minutes...
Georges s'assit, et Jules Gordier se mit en devoir de composer la potion.
Tout en se livrant à ce travail, il reprit :
— C'est pour une fièvre cérébrale, sans doute, que le docteur d'Hârblay soigne le baron de Trêves?
— Oui, monsieur...
— Compliquée, je suppose, d'un soupçon de méningite?...
-r- Qu'est-ce que c'est que la méningite?
— Un commencement de paralysie du cerveau...
— A cela je ne saurais répondre... — Le docteur ne veut pas effrayer la famille et ne s'est point expliqué à ce sujet.
— Il emploie les grands moyens... — continua l'aide pharmacien. — Le remède que je prépare est brutal en diable!... Une médecine de cheval, comme on dit...
M. de Nerville garda le silence.
Jules Cordier versa la potion dans une fiole qu'il
boucha, et dont il entoura le goulot d'une feuille de papier vert, fixée par une ficelle rouge qu'il cacheta à la cire.
Il colla ensuite une étiquette sur la fiole et revint au comptoir,
— C'est fini? — demanda Georges en se levant.
— Oui, monsieur, mais j'ai à transcrire l'ordonnance sur le livre de la pharmacie et à inscrire le numéro d'ordre sur l'étiquette de la fiole.
— Êtes-vous donc obligé de copier ainsi chaque ordonnance?
— Toutes, non, monsieur, mais celles qui contiennent une ou plusieurs substances toxiques... — C'est un règlement de police auquel nous sommes tenus d'obéir strictement, sous peine d'une amende plus ou moins forte, ou même de la prison, s'il se produisait quelque accident...
— Dans ce cas un médecin ne pourrait préparer lui-même, chez lui, une potion pareille à celle-ci?
— Pardon, monsieur, il le pourrait très bien, s'il a son diplôme de pharmacien en même temps que celui de docteur, ce qui est fréquent dans les campagnes...— Mais généralement ces messieurs préfèrent nous envoyer leurs ordonnances quand elles sont un peu compliquées... — C'est plus correct.
Jules Cordier écrivait tout en parlant.
— Ah maladroit !... — s'écria-t-il tout à coup. Et il s'arrêta.
— Qu'y a-t-il donc? — fit Georges.
— Il y a qu'on ne devrait jamais causer en écrivant.
ii. 10
Je viens de commettre une erreur sur mon registre... , — Une erreur?...
— Oui... — En face du mot strychnine j'ai placé le chiffre affecté au sirop Diacode, ce qui pourrait laisser supposer que l'ordonnance porte vingt grammes de strychnine... — Il y aurait de quoi tuer vingt personnes...
Georges tressaillit.
L'aide pharmacien continua :
— J'arrangerai cela tout à l'heure... — Je gratterai quand l'encre sera sèche...
Puis il se remit à écrire.
— Numéro 1249... — acheva-t-il en traçant ce chiffre sur l'étiquette. — Voilà, monsieur...
Et il tendit la fiole à Georges.
— M. de Trêves a-t-il un compte à la pharmacie? — fit ce dernier.
— Non, monsieur.
— Alors, combien vous dois-je?
— Quatre francs, monsieur...
— Les voilà...
Jules Cordier inscrivit au registre la somme reçue, et aussitôt après s'écria :
— Décidément, ce matin, je suis un imbécile...
— Qu'y a-t-il encore?...
— Je vous réclame quatre francs et vous ne me devez que quarante sous... — Voici deux francs qui vous reviennent... — je rectifierai sur le registre, car ma balance de caisse se trouverait inexacte... — Dois-je vous rendre l'ordonnance, monsieur?
— S'il vous plaît.
Le suppléant de M. Godelot imprima à l'encre bleue sur l'ordonnance en question le timbre de la pharmacie, au milieu duquel il traça le chiffre 1249, puis il présenta le papier à Georges, qui le mit dans sa poche avec la fiole et sortit.
Losque Jules Cordier ne mangeait pas chez Mariette, il prenait ses repas au café où nous l'avons vu pour la première fois.
Ce matin-là l'Écureuil le boudait à cause de son intempérance de la veille.
— Si l'on me demandait, je suis à côté... — dit-il au gamin chargé de faire les courses.
Et il alla déjeuner.
En sortant de la pharmacie, Georges se rendit au magasin de son ancienne maîtresse.
Mariette était seule, ayant envoyé en courses la femme de ménage et l'apprentie.
Elle poussa un cri de joie en voyant M. de Nerville.
— Ah ! par exemple, ça, c'est gentil 1 — dit-elle en tendant la main à Georges. —Je croyais que tu m'avais oubliée...
— Tu vois le contraire...
— C'est vrai... Je fais amende honorable... As-tu le temps de causer un peu ?...
— Pas trop... — mon déjeuner m'attend...
— Tu peux toujours bien me donner dix minutes ?
— Oui, mais pas plus...
— Assieds-toi donc et mettons les morceaux doubles... — Où en sont tes affaires ?...
— Juste au même point qu'il y a un mois.
— Ah ! çà, tu te croises donc les bras ? Tu ne fais rien ?
— Je n'ai rien à faire qu'à attendre...
— Attendre quoi ?
— Que ma cousine soit veuve...
— Espères-tu qu'elle le sera bientôt?
— Pardieu, oui, je l'espère !... — Mon cousin Max est au plus mal...
— Va-t-il mourir des suites de la morsure ?
— Non, mais d'une fièvre cérébrale... avec commencement de paralysie du cerveau...
— Une fièvre cérébrale... — On en revient.
— Pas quand il y a des complications... — Max est flambé...
— Mes compliments ! — Tu touches au but, mais pendant le veuvage prends bien tes précautions pour que la belle cousine ne t'échappe pas.
— Sois tranquille... — Je suis prudent et avisé...
— Et toi, que fais-tu ?...
— Pas mal d'affaires... — La maison est bonne...
— Alors tu es. contente?..
— Autant qu'on le puisse être..*
— Depuis quand es-tu installée ?
— Depuis quinze jours...
— Tu n'as encore eu le temps de t'ennuyer..
— Je l'aurais eu peut-être, — fit Mariette en riant,
— mais il s'est présenté une distraction...
— Un amoureux, je parie...
— Ne parie pas... tu gagnerais...
— Peste, c'est affaire à toi ! ! il est gentil, cet amoureux?...
— Il me plaît...
— Ça durera-t-il, ton caprice?...
— Eh ! eh ! C'est un caprice qui pourrait bien tourner à la passion sérieuse.
— Bah !... un mariage?...
— Qui sait?... Pourquoi pas?...
— S'agit-il donc d'un homme établi?
— Non, mais d'un homme qui s'établira quand il voudra...
— Enfin, qui est-ce? — Tu peux m'initier, ce me semble, à tes projets d'avenir et à tes espérances...
— Eh ! bien, c'est un garçon charmant, très Parisien, très instruit et très drôle... Toutes les qualités... et un seul défaut... mais un gros...
— Lequel?
— Celui d'aimer trop tutoyer les bocks et les alcools.
— Aïe!... vilain défaut...
— Je l'en corrigerai peut-être...
— Il habite Chantilly?...
— Nous sommes porte à porte.... — C'est l'aide pharmacien de mon voisin Godelot...
— Tiens ! Tiens ! Tiens !
— Tu le connais ? — demanda vivement Mariette.
— De vue, oui...
— Comment le trouves-tu?
— Il n'est pas mal... — Mais, tu sais, on est potinier dans les petites villes... — Ne crains-tu point de faire bavarder sur ton compte et de perdre ta clientèle?
— Oh ! nous sommes circonspects... Jules n'a que le couloir à traverser pour venir causer avec moi... S'il est occupé le soir, c'est moi qui vais à la pharmacie...
» Nous bavardons dans le laboratoire... je l'aide à rouler des pilules... c'est très amusant... — Son patron est riche... Les trois quarts du temps il voyage... — J'ai dans ma folle idée qu'un jour ou l'autre il laissera à Jules, pour quatre sous, la pharmacie qui vaut de l'or... — Je fournirai les quatre sous, et Jules m'épousera...
— Tout est donc pour le mieux, ma chère Mariette, et je te souhaite de tout mon cœur une prospérité sans nuages...
— Tu me quittes déjà ?
— Oui... — Mon déjeuner m'attend... — Au revoir...
— A bientôt, n'est-ce pas?
— Je te le promets...
Georges serra la main de Mariette et gagna le restaurant où son déjeuner l'attendait en effet.
Brusquement il était devenu soucieux ; — il songeait; — il s'efforçait de bâtir un plan dont les combinaisons semblaient difficiles à son esprit fertile en ressources.
Tout à coup il se frappa le front.
— J'ai trouvé... — murmura-t-il.
Il acheva son repas, alluma un cigare et quitta le restaurant en donnant l'ordre de seller Stop, puis il se dirigea de nouveau vers la pharmacie Godelot.
MADAME DE TRÊVES 1 "o
Le gamin seul flânait dans la boutique et lui demanda :
— Vous venez chercher quelque chose, monsieur ?
— Je voudrais voir l'aide pharmacien...
— Il déjeune.
— Où?
— Au café, là, tout à côté... — Si ça presse, je vais l'appeler...
— Ça presse...
— Attendez-moi donc une seconde.
Le gamin sortit et rentra presque aussitôt avec Jules €ordier dont le visage était violemment enluminé.
— Je vous dérange, monsieur... — lui dit Georges.
— Je faisais une partie de jacquet enragée, mais cela importe peu... — Vous avez oublié quelque chose, monsieur?
— J'ai commis une maladresse insigne... — J'ai laissé tomber la fiole que vous veniez de me remettre... Elle s'est cassée et tout est perdu...
— C'est un bien petit malheur, monsieur, et je vais le réparer à l'instant...
— Je vous en prie, car j'ai hâte de regagner Lamorlaye.
Jules Cordier, très pressé de retournera sa partie de jacquet, se hâta de préparer une deuxième potion d'après la formrle donnée par Lucien d'Harblay.
Il la boucha, la ficela, la cacheta comme la» première, colla l'étiquette, et sur cette étiquette transcrivit le numéro d'ordre.
— C'est fait, monsieur, — dit-il en tendant la se-
conde fiole à Georges. — Prenez garde, cette fois, de la briser... — ajouta-t-il en souriant.
— Je tâcherai...
M. de Nerville donna deux francs à l'aide pharmacien qui les mit dans sa poche au lieu de les placer dans la caisse, et courut au café où le jacquet réclamait impérieusement sa présence.
lui
La partie interrompue et reprise fut suivie de plusieurs autres, émaillées d'un nombre incommensurable de bocks et de petits verres.
Jules Cordier fut peu dérangé dans la journée par les soins de la pharmacie, ce qui lui permit de fêter sans entraves deux de ses péchés mignons, le jeu et la dive bouteille.
Bref le soir arriva, et vers onze heures l'élève pharmacien, presque aussi lancé que la veille, se coucha sans avoir rectifié sur le registre l'erreur commise le matin.
Georges de Nerville, après avoir payé son déjeuner et repris son cheval, ne gagna point la route de Lamorlaye qu'il avait suivie pour venir.
Il traversa la pelouse des courses, s'engagea en pleine forêt, puis quitta les grandes voies de communication pour un sentier couvert, fréquenté seulement à de rares intervalles par les bûcherons et les gardes.
Au bout d'un quart d'heure il descendit de cheval,
attacha Stop à un tronc d'arbre et s'assit au bord du sentier.
Tirant alors de sa poche une des deux fioles livrées par Jules Cordier, il la déboucha, jeta l'enveloppe sous bois et plaça la fiole près de lui.
Ceci fait, il se fouilla de nouveau, exhiba son portefeuille et prit dans un des compartiments un papier qu'il déplia.
Ce papier contenait une petite quantité de poudre blanche et brillante.
C'était la poudre de strychnine volée dans le cabinet du docteur Lucien d'Harblay.
Georges étala ce papier sur l'herbe.
— Vingt grammes... — murmura-t-il. — L'aide pharmacien a dit qu'il suffirait de vingt grammes pour tuer vingt hommes... donc il ne faudrait qu'un gramme par homme, et j'en mettrai deux !...
Prenant alors son canif qu'il ouvrit, il en plongea la maîtresse lame dans la poudre blanche, et l'en retira en la tenant bien en équilibre.
Elle supportait à peu près un gramme de poison qu'il introduisit dans la fiole.
Il renouvela une seconde fois cette opération, reboucha le flacon qu'il mit en poche, replia le papier, le réintégra au fond de son portefeuille, détacha Stop et reprit le chemin de Lamorlaye.
Au moment où il arriva au chalet trois heures sonnaient, ï
Léonide veillait toujours auprès de son mari dont le visage était empourpré, la respiration haletante, et
dont la tête allait et venait sur l'oreiller, par saccades. En voyant entrer M. de Nerville, la jeune femme se leva vivement et alla à sa rencontre.
— J'ai peur... — lui dit-elle d'une voix basse et sourde en désignant Max.
— Que craignez-vous, chère cousine?
— Un soalheur... — A chaque aspiration il semble près d'étouffer... — On croirait qu'il va mourir...
— Rassurez-vous... — M. d'Harblay répond demi...
— J'apporte la potion préparée d'après l'ordonnance de ce cher docteur...
Georges posa sur la table de nuit celle des deux fioles qu'il avait laissée intacte et qui, bien ficelée, portait le cachet de la pharmacie.
— Faut-il administrer cette potion dès à présent?
— demanda madame de Trêves.
— Non. — Le docteur a recommandé de l'attendre. En ce moment Max sortit de sa lourde somnolence.
— J'ai soif... — murmura-t-il.
Léonide s'empressa de lui présenter une tasse de tisane qu'il but avidement, puis sa tête retomba sur l'oreiller et ses yeux se refermèrent.
Georges avait tout préparé pour la réussite de son plan monstrueux; il laissa la jeune femme seule avec son mari.
Lucien d'Harblay, rentré chez lui en revenant du chalet, s'était enfermé dans son cabinet de travail en donnant l'ordre de ne le déranger sous aucun prétexte.
Le docteur avait dit à Georges qu'il allait faire une tentative hardie, presque téméraire.
De cette tentative pouvait dépendre l'existence du baron, mais il ne fallait rien livrer au hasard.
M. d'Harblay tira de sa bibliothèque plusieurs volumes, les plaça sur son bureau à côté d'un cahier de papier blanc pour prendre des notes, s'assit et se mit en devoir de feuilleter les ouvrages des maîtres de la science qui s'étaient particulièrement occupés du traitement de la maladie dont M. de Trêves était atteint.
Lucien allait d'un volume à un autre, lisant, compulsant, étudiant, et entassant notes sur notes. — En dernier lieu il consulta le livre, récemment traduit, d'un spécialiste allemand.
Pendant plus de trois heures il s'absorba dans ses investigations.
* Au bout de ce temps il murmura, en appuyant la main sur les ouvrages où il avait chercher la lumière : — Je suis autorisé par ces maîtres... — Si grande que soit la responsabilité qui m'incombera, je l'accepte... — Je vais marcher en dehors des sentiers battus et transgresser les règles du Codex... — Que m'importe? — 11 faut agir vite et énergiquement, disent-ils tons... — Eh bien! j'agirai... — Je dois réussir...
Il s'interrompit pendant quelques secondes puis poursuivit, en prenant son front dans ses mains :
~ Si je ne réussissais pas, cependant, au lieu de prolonger la vie, je hâterais la mort... — et je veux
qu'il vive, cet homme que je hais... — Pour le sauver je donnerais mon sang... — Je réussirai... — A la potion, j'ajouterai moi-même la digitaline, ce que le Codex n'aurait pas permis au pharmacien de faire... j'aurai accompli mon devoir d'honnête homme... Quoi qu'il advienne, ma conscience sera calme...
Lucien s'était levé.
Il s'approcha de la vitrine qui renfermait sa pharmacie particulière, l'ouvrit et y prit une petite fiole à moitié pleine d'un liquide transparent et incolore.
— Ceci doit me donner raison... — ajouta-t-il en mettant le flacon dans une de ses poches. — Je déplacerai le mal et M. de Trêves sera sauvé.
Le jeune médecin réintégra les volumes sur les rayons de sa bibliothèque et regarda la pendule. Elle indiquait six heures.
On frappa doucement à la porte.
— Lucien, — lui cria sa mère, — viens dîner, mon enfant...
Il ouvrit aussitôt et. suivit à la salle à manger madame d'Harblay.
— Tu avais défendu de te déranger, — dit-elle en s'asseyant, — et je n'ai pas osé violer la consigne...
— Quelqu'un est venu pour moi?...
— Oui... — Le garde Brigard... — il tenait à te parler...
— Aurait-il retrouvé mon agenda? — demanda vivement Lucien.
— Non... — Il a cherché et fait chercher de tous côtés et n'a rien découvert, absolument rien...
— C'est bien étrange! — s'écria le jeune homme. — Mon nom était écrit sur la première page de cet agenda... — Comment celui qui Ta ramassé ne m'en a-t-il pas donné avis?...
— Renfermait-il des choses très importantes?...
— Non... non... ma mère... seulement des notes d'un assez grand intérêt pour moi...
En disant ce qui précède Lucien pensait à la déclaration qui lui avait été remise par Max de Trêves, mais il voulait garder le silence à ce sujet.
La mère et le fils restèrent fort peu de temps à table.
M. d'Harblay avait hâte de se rendre à Lamorlaye.
La soirée était fraîche.
Il s'habilla chaudement et partit.
Pierre Lion, après s'être reposé pendant quelques heures, avait offert à madame de Trêves de reprendre son poste auprès du malade, ce à quoi elle s'était formellement refusée.
— "Vous ne recommencerez votre service que demain, mon ami, — lui répondit-elle, — c'est convenu avec le docteur... — Donc, aller dîner et, aussitôt après, couchez-vous.
M. de Nerville avait dîné en tête-en-tête avec la baronne Germaine, et il attendait l'arrivée du docteur pour aller prendre la veille de nuit à la place de Léonide.
Il avait, en conséquence, revêtu un veston de chambre et chaussé des pantoufles fourrées.
A sept heures et demie Lucien d'Harblay arriva, et monta directement à l'appartement de Max.
Au moment de son entrée dans la chambre, Léonider toujours sous l'impression de sa courte visite nocturne au médecin blessé qu'elle croyait mourant, pâlit et rougit tour à tour.
L'émotion de Lucien n'était guère moins violente, mais il sut la cacher.
Après avoir salué respectueusement la jeune baronne, il s'approcha du lit.
— Toujours la fièvre, docteur, — murmura Léonide, — et sa tête s'agite sans cesse...
Lucien prit la lampe pour étudier le visage congestionné de Max.
— Il n'est que temps d'agir... — se dit-il à lui-même. Puis, à haute voix, il ajouta :
— Le moment est venu, madame, où vous devez céder la place à M. de Nerville... — Voulez-vous avoir la bonté de me l'envoyer...
— Oui, docteur... — Vous n'êtes pas inquiet?
— Assurément non, madame, et j'espère obtenir un soulagement rapide par la médication que je vais employer.
Madame de Trêves se retira.
Une des portes de la chambre, porte dissimulée dans la tenture et placée près du lit, s'ouvrit doucement.
Pierre Lion parut.
— Monsieur le docteur, — demanda-t-il, — vous n'avez pas besoin de moi?
— Apportez ici, je vous prie, des couvertures... — La nuit sera froide...
— Bien, monsieur le docteur...
Le valet de chambre sortit.
Lucien prit la fiole placée sur la table de nuit et la déboucha puis, tirant de sa poche le flacon bouché à Témeri apporté de Coye, il fit tomber dans la potion quatre gouttes de son contenu.
A cette minute précise, Pierre Lion entrait d'un côté et Georges de Nerville de l'autre.
Tous deux virent l'action du docteur, qui ne songeait guère à se cacher.
Cette action sembla toute naturelle au valet de chambre, mais Georges fronça le sourcil et se demanda :
— Que diable vient-il de mêler au médicament? Lucien reboucha le flacon et le remit dans sa poche.
— Vous allez prendre votre veille, monsieur?... — dit-il à M. de Nerville en le saluant.
— Oui, cher docteur...
— Mais, monsieur le docteur, — fit observer Pierre Lion, — je suis tout à fait reposé et je pourrais éviter une nuit de fatigue à M. de Nerville.
— Ne changeons rien à ce qui est convenu... — répliqua Lucien. — Je vois votre mine... Vous vous croyez reposé et vous avez la fièvre. — Dormez tranquillement cette nuit... — Si M. Georges avait besoin de vous par hasard, il vous sonnerait... — Vous coucher près d'ici ?
— Au bout du couloir... — à vingt pas de la chambre de M. le baron.
— Étalez ces couvertures sur le lit de manière à ce que le malade ne puisse avoir froid...
Pierre obéit.
— Maintenant, mon ami, vous pouvez vous retirer. Le valet de chambre disparut.
— Accordez-moi toute votre attention, monsieur Georges, — dit Lucien resté seul avec le cousin du baron Max, — je dois vous donner des instructions précises... Il est indispensable de les retenir et ne point vous en écarter...
— Je vous écoute et je n'oublierai rien...
— Je vais administrer une première cuillerée de cette potion à M. de Trêves. — Vous laisserez s'écouler une heure avant de lui en donner une seconde, puis vous en donnerez toutes les dix minutes, jusqu'à ce que vous constatiez la raideur des muscles, surtout de ceux de la mâchoire, et le tremblement du corps... Une fois ce tremblement arrivé, une dernière cuillerée, une seule... — Vous avez compris?
— Parfaitement...
Et Georges répéta mot pour mot ce qu'il venait d'entendre.
— C'est bien cela... — reprit M. d'Harblay. — Ne vous effrayez pas... — Je vous préviens que le malade sera effroyablement agité, qu'il souffrira beaucoup, qu'il se plaindra de vertiges... — Soutenez-lui le moral de votre mieux... — La crise que je provoque doit être le salut pour lui.
— Comptez sur moi... — dit Georges très calme. — Quoi qu'il arrive, je vous promets de ne point me troubler...
— J'y compte...
Max fit un faible mouvement et ouvrit les yeux.
— Vous êtes là, cher docteur... — murmura-t-il d'une voix presque éteinte, — je vous entends parler..«
— Oui, monsieur le baron, je suis là. — Gomment vous trouvez-vous?...
— Je souffre delà tête, horriblement... — Il me semble qu'on me troue le crâne avec des vrilles, que mon cerveau est lourd comme du plomb, et que mes tempes vont éclater...
— Cette douleur cessera bientôt... Je vais vous donner une nouvelle potion...
— Qui me soulagera?
— Oui, j'en réponds...
— Donnez vite...
Lucien souleva le malade sur son bras gauche, et de la main droite tendit la cuillère à Georges en lui disant :
— Versez, je vous prie...
M. de Nerville déboucha la fiole et remplit la cuillère que le docteur approcha des lèvres de Max.
— Buvez... — fit-il.
M. de Trêves obéit.
Le médecin lui replaça la tête sur l'oreiller.
— Maintenant, — reprit-il ens'adressant à Georges, — dans une heure...
MADAME DE TRÈYES 187
— C'est toi qui me veilleras eette nuit, cousin? — demanda le baron en regardant M. Nerville.
— Oui, cousin...
— Merci, mon bon Georges... doune-moi ta main... — Vous me tirerez delà, n'est-ce pas, docteur?
— Ce n'est pas douteux...
Une lueur fauve passa dans les prunelles de M. de Nerville.
of Ifiw York,'
LÏ7
— Tâchez de reposer un peu maintenant... — fit Lucien en prenant la main du baron de Trêves. — Je vous verrai demain matin, et certainement je vous trouverai mieux.
— A demain... — balbutia Max.
Le docteur fit signe à M. de Nerville de le suivre jusqu'à la porte.
— Veillez bien... — lui dit-il à voix basse.
— Comptez sur ma sollicitude...
— Je vais chez madame de Trêves...
Lucien d'Harblay quitta la chambre.
Georges poussa le verrou derrière lui, puis il alla s'assurer que la porte donnant accès dans le couloir qui conduisait au cabinet occupé par Pierre Lion était bien fermée.
Il fit glisser la targette qui l'empêchait d'ouvrir intérieurement.
Ceci fait, il s'approcha du lit.
— Tu dors, Max? — demanda-t-il.
— Non... — répondit le baron d'une voix de plus en plus faible, — je souffre beaucoup...
— Ne parle pas... Essaie de t'assoupir... Je veille.
M. de Trêves continuait à remuer lentement, automatiquement, de droite à gauche et de gauche à droite, sa tête pesante et douloureuse.
Georges s'assit dans un fauteuil, les yeux rivés sur le visage de son cousin.
Il pensait à l'avenir.
— J'irai jusqu'au bout... — se disait-il mentalement. — Il me faut Léonide et la fortune...
Cependant le temps passait.
Les regards de M. de Nerville allaient du visage de Max au cadran de la pendule.
Le moment arriva où il s'en fallut de cinq minutes seulement que l'heure fût écoulée.
Sur la table de nuit était posé un verre.
Georges tira de la poche de son veston la fiole dans laquelle nous l'avons vu introduire deux grammes de strychnine.
Il en versa le contenu dans le verre qui se trouva à moitié rempli, et s'approchant de Max sans trembler, sans pâlir, il lui dit :
— Cousin, voici le moment de prendre ta potion. M. de Trêves essaya de se soulever, mais il ne put
en venir à bout.
Georges passa son bras gauche sous les épaules du malade pour le soutenir, ainsi qu'il l'avait vu faire à Lucien d'Harblay, et delà main droite il approcha le verre de ses lèvres en murmurant :
— Bois... c'est la vie...
Max renversa sa tête en arrière et but avidement.
Cette fois M. de Nerville fut pris d'un tremblement nerveux qu'il lui fut impossible de dominer.
Il laissa retomber lourdement les épaules de son cousin sur les oreillers, et faillit briser le verre en le remettant à sa place.
Pendant quelques secondes il resta debout, immobile, effaré, saisi d'une vague et insurmontable terreur.
Puis le sang-froid lui revint.
— Il faut que toute trace de ce qui vient de se passer disparaisse... — pensa le misérable.
La fiole vide fut glissée dans la poche de son veston.
Il rinça le verre et jeta l'eau qu'il contenait au fond de l'âtre où flambaient des bûches de hêtre.
Ceci fait il versa successivement dans les cendres trois cuillerées de la potion dont le docteur avait fait usage.
Il s'assit ensuite et, croisant ses bras sur sa poitrine,
il attendit.
Lucien d'Harblay, en quittant la chambre de son malade, avait trouvé la douairière et la jeune baronne ensemble au petit salon.
Les deux femmes étaient sombres.
— M. de Nerville veille auprès de son cousin, mesdames... — leur dit-il. — Je lui ai donné des instructions détaillées, et j'ai la certitude qu'il s'y conformera...
— Vous ne craignez rien pour cette nuit, docteur? — demanda madame Germaine.
— Absolument rien... — Si j'appréhendais quelque chose je ne partirais pas... — Je reviendrai demain matin et j'espère trouver M. le baronbeaucoup mieux...
Le docteur se retira.
Malgré les paroles rassurantes qu'elles venaient, d'entendre, la belle'-mère et sa bru ne se sentaient rassurées ni l'une ni l'autre.
Quand onze heures sonnèrent au clocher de Lamorlaye, la douairière ne dormait pas encore... — Il lui semblait deviner qu'un malheur planait sur le chalet, et ses appréhensions la tenaient éveillée.
Léonide, la tête enfoncée dans ses oreillers, pleurait.
Au milieu delà façade morne de l'habitation brillait une seule lumière à la fenêtre de la chambre où M. de Nerville attendait, les yeux fixés sur sa victime.
Soudain des symptômes étranges se déclarèrent.
Max, pris de vertiges, se plaignit avec des cris d'épouvante de voir tout osciller autour de lui et de rouler vivant dans un abîme.
Puis il se mit à bâiller coup sur coup, sans interruption, dix fois, vingt fois, cent fois de suite.
Ses mâchoires s'ouvraient et se refermaient en faisant claquer ses dents, comme obéissant à l'action puissante d'un moteur invincible.
A ces bâillements succédèrent des tremblements pareils à ceux qui secouent les membres d'un homme atteint de delirium tremens.
Peu à peu à peu l'intensité de ces tremblements augmenta et prit de grandes proportions.
— A moi!... à moi!... — cria Max d'une voix rauque. Et il se tordit dans d'effroyables convulsions.
Son corps entier se soulevait en des soubresauts tétaniques.
Soudain, il bondit hors de son lit.
Georges de Nerville eut peur et recula devant son cousin qui marchait vers lui, chancelant, se déchirant la poitrine avec ses ongles.
— Du feu... — bégayait l'infortuné, — du feu... là!... — J'agonise... — A boire... à boire...
Une nouvelle convulsion le prit, plus épouvantable encore que la première.
Il s'abattit sur le tapis et s'y roula comme un serpent coupé qui veut réunir ses tronçons.
— C'est la mort... — pensa Georges. — Il est temps d'appeler...
Il alla tirer la targette qu'il avait poussée et il agita le cordon de sonnette correspondant au cabinet où couchait Pierre Lion.
Au bout d'une minute la porte s'ouvrit, et le valet de chambre à demi vêtu entra précipitamment.
— Pierre, venez à mon aide ! — dit M. de Nerville avec l'apparence de la plus terrible émotion. — Mon cousin se meurt...
Le domestique s'élança vers son maître qui gémissait faiblement et dont le visage contracté était déjà méconnaissable.
— Mon Dieu... — cria-t-il, — mon Dieu, est-ce que :'est la fin...
Les convulsions cessèrent brusquement.
La tête se renversa en arrière, la face cyanosée, les yeux fixes et vitreux ; — le corps se raidit ; les battements du cœur s'arrêtèrent; un long soupir s'échappa des lèvres tordues.
Le baron de Trêves était mort.
Georges cacha sa figure dans ses mains.
— Mon bon Max... mon pauvre cousin... — gémitil d'une voix dolente, en jouant avec un art consommé la comédie de la douleur.
— Oh! mon maître... mon cher maître... — balbutiait Pierre dont les larmes coulaient avec abondance.
M. de Nerville essuya ses yeux secs.
— Du courage, mon ami... — dit-il au valet de chambre. — Mon pauvre cousin souffrait tant, que pour lui la mort est une délivrance...
— Yous avez peut-être raison, monsieur... mais on n'en est pas moins bien affligé...
— C'est trop juste... — Je vais vous aider... — Nous allons remettre sur le lit le corps de mon malheureux cousin.. .
— Monsieur n'avertit pas ces dames?
— Y pensez- vous, Pierre? — Donner un pareil coup à ces pauvres femmes, au milieu de la nuit î ! — Hélas ! elles n'auront que trop à souffrir demain...
— Mais, le docteur?
— A quoi servirait-il maintenant?... — Demain matin on le fera prévenir...
Pierre Lion passa une chemise blanche à son maître puis, aidé par M. de Nerville qui ne frémissait point en touchant le cadavre de cet homme tué par lui, il plaça le baron Max sur le lit, la tête soutenue par les oreillers.
Il alla chercher ensuite un crucifix et une branche de buis bénit qu'il avait dans sa chambre, et les plaça sur la poitrine du mort.
— Je veillerai monsieur... — dit-il après avoir achevé cette pieuse besogne. — Je me permettrai de conseiller à monsieur d'aller prendre un peu de repos...
— Ah! — répliqua Georges avec une intonation déchirante. — Du repos ! — En ce moment il n'en est pas pour moi ! — Je vais m'enfermer pour pleurer...
Il gagna sa chambre.
— Enfin! — murmura-t-il avec une joie farouche dès qu'il se trouva seul. — Enfin, Léonide est libre ! — Le docteur ne reviendra plus dans cette maison... — Avant un an, à moi la femme et les millions !...
Il se mit au lit, mais ne dormit pas. Au point du jour il était debout, sortait du chalet -et se rendait aux écuries où il dit au cocher :
— Attelez à l'instant, allez à Coye, chez M. le docteur d'Harblay, et prévenez-le du décès de M. de Trêves...
— M. le baron est mort!... — s'écria le cocher stupéfait et épouvanté.
— Cette nuit, oui... — Allez. — Vous donnerez à M. d'Harblay cette enveloppe qui contient ses honoraires... Deux billets de mille francs...
Tandis qu'on attelait en toute hâte, Georges gagna l'extrémité du parc et jeta dans la forêt, par-dessus le mur, la fiole dont il avait fait boire le contenu à Max.
Tl entendit cette fiole se briser contre le tronc d'un arbre puis, regagnant aussitôt le chalet, il se rendit à l'appartement de Léonide et frappa doucement.
La jeune femme, levée de bonne heure, achevait sa toilette du matin.
— Qui est là? — demanda-t-elle à travers la porte.
— Moi, ma cousine...
Léonide se mit à trembler et s'écria :
— Mon Dieu ! venez-vous donc m'apporter une mauvaise nouvelle?...
— Hélas!...
— Max est plus mal?...
— Mon pauvre cousin a cessé de souffrir... — Vous êtes veuve...
Georges entendit madame de Trêves pousser une exclamation étouffée.
Sans ajouter un mot il se rendit chez sa tante.
La baronne Germaine était debout et habillée. — Elle reçut son neveu sur-le-champ.
— Toi!... à cette heure! — s'écria-t-elle. — Ta présence m'épouvante...
— Armez-vous de courage, ma tante...
— Que vas-tu m'apprendre?...
— Attendez-vous à tout...
— Max va mourir?...
— Max est mort...
La douairière pâlit et se laissa tomber sur son siège.
Son visage se décomposa, mais ses yeux restèrent fixes.
Pendant quelques minutes un silence profond régna.
Tout à coup madame Germaine releva la tête, prit les mains de Georges et dit :
— C'est un grand malheur... Un très grand malheur!... Pauvre Max!... Pauvre enfant!... Mon fils unique!...
Après une pause elle ajouta :
— Heureusement notre avenir est assuré, sans cela nous nous trouverions dans une position bien critique...— On va nous bannir de cette maison... Nous devons nous y attendre...
— Je crois que vous vous trompez, ma tante...
— Oh! que non pas! — répliqua madame de Trêves... — Max ne rendait pas sa femme extrêmement heureuse... — La voilà libre... — Elle profitera de sa liberté, sois-en certain...
— D'accord, chère tante, mais de quelle manière en profitera-t-elle? voilà ce qui reste à savoir.
— Explique-toi.
— J'ai un projet qui, s'il réusssit, nous éternisera dans une demeure où nous nous trouvons bien...
— Quel est ce projet?
— Tout simplement de ne point laisser la fortune de Léonide s'en aller en d'autres mains que les nôtres.
— Et le moyen?...
^-Elémentaire, le moyen!... —Vous vous souve-
nez que jadis j'avais posé ma candidature à la main de mademoiselle Desfontaines?
— Parfaitement... Madame Desfontaines donna la préférence à Max parce qu'il était titré... — Crois-tu qu'aujourd'hui Léonide veuve consentirait à devenir ta femme?
— Je l'espère beaucoup... — J'ai toujours été charmant pour elle...
— - C'est vrai... tu préparais l'avenir...
— Non, car je ne pouvais prévoir la mort de mon pauvre cousin, mais Léonide m'était sympathique, et comme on l'humiliait pas mal je m'intéressais à elle... — Je n'ai pas besoin de vous dire, chère tante, que si je réussis, si je deviens maître de la femme et de la fortune, vous ne me quitterez jamais et vous serez chez vous au chalet de Lamorlaye...
— Ah ! que cela me fait de bien, mon cher Georges, de t'entendre ainsi parler! ! — s'écria la douairière en serrant affectueusement les mains de son neveu. — Je me sens presque consolée et je compte sur ton amitié...
— Elle ne vous fera jamais défaut.;.
Là se termina l'entretien de l'assassin lâcfye et infâme et de la mère sans entrailles.
Georges sortit pour s'occuper des déclarations légales relatives au baron de Trêves.
La baronne Germaine se rencontra avec Léonide près de la couche mortuaire de Max.
Elle trouva moyen de mêler des larmes à celles de sa belle-fille sincèrement affligée, qui passa la journée
^^^ZZZ**™ et & la nuit
venue, voulut veiller le mort.
Le lendemain tout était fini de
t p Won Max de Trêves reposait dans le ca
UÏS; Desfontaines au cimetière de Lamorlaye.
Lorsque Lucien d'Harblay apprit à l'improviste la mort du baron de Trêves, il lui sembla recevoir en pleine poitrine un coup terrible et il s'enferma dans son cabinet de travail, en proie aux pensées les plus sombres.
— J'ai trop présumé de ma science !... — murmurat-il. — J'ai bâté la fin de celui que je voulais sauver !.. Je suis un meurtrier !... — La loi ne peut m' atteindre mais je me sens coupable, et le châtiment de ma folle confiance en moi-même ne se fait pas attendre... Léonide est libre et me voici séparé d'elle... séparé pour toujours peut-être, car je ne peux remettre les pieds dans cette maison d'où je n'ai pas su écarter la mort I. .. L'aimer comme je l'aime et ne plus la voir, serait-ce vivre?... — Que ne suis-je couché dans la tombe à la place de M. de Trêves...
Lucien plongea son visage dans ses mains et pleura longtemps.
Ses larmes se tarirent tout à coup.
Une angoisse soudaine assiégeait son esprit.
— Libre et maîtresse d'elle-même, que va faire
Léonide ? — se demanda-l-il en pâlissant. — Son cœur est généreux : — Sans doute, oubliant les mauvais jours du passé, elle va garder au chalet la baronne Germaine qui l'a tant fait souffrir... mais M. de Nerville ne va-t-ilpas rester près d'elle aussi, lui, vivre de sa vie, et essayer de se faire aimer?
Le docteur sentit un frisson courir sur sa chair.
1 — Ainsi, je suis jaloux !... — murmura-t-il avec désespoir, — jaloux de cet homme qui pourra la voir à toute heure et sans cesse lui parler de son amour î... — Mais non, c'est insensé ! — ajouta-t-il presque aussitôt, — Léonide refuserait de l'entendre... Léonide ne l'écouterait pas... Elle m'aime... Elle m'en a donné la preuve en venant ici, la nuit, quand elle me croyait mourant... — J'ai vu couler ses larmes... il me semble sentir encore mes lèvres sur ses mains... — Léonide est une de ces femmes qui ne reprennent point leur cœur... qui ne le reprennent jamais... — Elle ne peut en aimer un autre puisqu'elle m'aime... — J'ai confiance... — J'attendrai qu'elle m'appelle...
Quinze jours s'écoulèrent.
La veuve de Max de Trêves n'avait pas fait parvenir de ses nouvelles à Lucien, dont le doute et l'angoisse
envahissaient l'âme de nouveau.
Que n'eût-il pas donné pour savoir ce qui se passait au chalet? — Mais le souci de sa dignité l'empêchait même de formuler une question.
Parfois, le soir, lorsqu'au crépuscule d'automne avait succédé l'obscurité complète, il se dirigeait vers la partie de la forêt touchant au chalet, et pendant des
heures il regardait briller une pâle lumière derrière les rideaux de la jeune femme.
Quand s'éteignait la lumière il s'éloignait, la tête basse et le cœur gonflé.
Un soir il vint comme de coutume.
La fenêtre resta sombre. — Les heures s'écoulèrent. — Aucune lueur ne traversa les rideaux abaissés.
Lucien crut entendre résonner au fond de son âme ce coup de cloche dont parle Balzac, et qui toujours annonce un malheur.
Il regagna Coye.
Sa mère l'attendait.
— Voici, — lui dit-elle, ■— une lettre apportée du chalet de Lamorlaye au moment où tu venais de partir
M. d'Harblay sentit son cœur cesser de battre et ses jambes faiblir sous lui.
Il prit la lettre d'une main tremblante et l'ouvrit.
Elle ne contenait que ces quelques lignes :
« Tout ce qui dépendait de vous, mon ami, vous » l'avez fait pour sauver M. de Trêves. — J'en suis et » j'en serai éternellement reconnaissante.
» Je pars, sachant à peine où je vais ; ignorant w quand je reviendrai.
» J'emporte avec moi mes souvenirs... — lés uns » sont bien amers et les autres bien doux...
» Merci de votre dévouement, merci de votre affec- » tion; — je ne cesserai jamais d'y croire...
» Léonide de Trêves. »
Lucien se laissa tomber sur un siège.
Deux grosses larmes mouillèrent ses joues.
Madame d'Harblay, qui ne l'avait point quitté du regard, l'entoura de ses bras et balbutia, en l'embrassant avec une effusion de tendresse :
— Mon enfant... mon cher enfant...
Les sanglots qui étouffaient le jeune médecin éclatèrent.
— Partie !... Elle est partie ! ! — s'écria-t-il avec une explosion de douleur.
La pauvre mère comprit la souffrance aiguë de son fils.
— Du courage, Lucien ! — lui dit-elle. — Sois homme I sois fort ! — Arrache de ton âme un amour insensé !...
— Pourquoi insensé ? — bégaya le jeune médecin.
— Tu sais, mon enfant bien-aimé, que pour moi tu n'as pas d'égal au monde, mais les conventions sociales existent... Si honorable que soit ta naissance, si grand que soit ton mérite, songe qu'une barrière à peu près infranchissable sépare l'obscur médecin de campagne de la veuve trois ou quatre fois millionnaire du baron de Trêves... — Ce serait folie d'espérer que madame de Trêves, en échange de ton amour, te donne autre chose que son estime et son amitié...
Lucien se leva, essuya ses yeux mouillés, embrassa sa mère et, sans répondre un seul mot, se retira.
Pendant les premiers jours qui suivirent la mort de
Max, Léonide s'était isolée, sinon dans une douleur profonde du moins dans un chagrin réel.
Elle avait pardonné tous les dédains, oublié tous les outrages, et pleuré de vraies larmes sur celui qui, si jeune encore, venait de disparaître du monde des vivants.
. Puis, au chagrin, la réflexion succéda.
Elle se préoccupa de l'avenir et jeta les yeux sur le vide qui l'entourait, vide que la douairière et Georges de Nerville remplissaient d'un façon très insuffisante.
Léonide ne pouvait ni aimer ni estimer la douairière dont elle avait à prix d'or acheté les sympathies.
Quant à Georges, qui ne l'avait jamais attaquéer mais qui jamais non plus n'avait pris sa défense quand on l'attaquait devant lui, elle n'éprouvait à son endroit qu'une sorte d'indifférence bienveillante.
En revanche elle aimait Lucien d'Harblay, elle l'aimait de toute son âme, avec une exaltation ardente et aussi avec une admiration respectueuse.
Lucien lui paraissait si grand, si courageux, si loyal et si fort, qu'il revêtait pour elle des proportions plus qu'humaines.
Un instant elle eut la pensée de courir à lui et de lui crier...
— Je suis libre! Aimons-nous!...
Le sentiment de sa dignité et le culte du devoir l'arrêtèrent.
Elle résolut de respecter la tombe de son mari jusqu'au jour où la loi lui permettrait d'oublier et de remplacer l'homme dont elle avait porté le nom, et en
même temps, craignant sa propre faiblesse, elle décida qu'elle s'éloignerait pour rester digne d'ellemême et digne de celui qu'elle aimait.
Une fois sa résolution prise elle fit appeler Jacques Hâbert.
Le muet l'avait à peine vue depuis quinze jours et la trouva si pâlie, si changée, qu'il ne put retenir ses larmes.
— Il ne faut pas pleurer, mon vieil ami... — lui dit-elle. — Je ne suis point malade et, quand s'effaceront les traces des émotions subies, je reprendrai mon visage d'autrefois... — J'ai besoin de toi...
La figure de Jacques s'illumina.
Son regard brillant répondit clairement :
— Disposez de moi... je suis, à vous... Léonide poursuivit :
— Je vais voyager et je t'emmène... — Tu sais que je possède en Suisse, à Vevey, une propriété où vivent de vieux serviteurs de ma mère qui ne m'ont pas vue depuis des années... Nous y passerons quelques semaines, quelques mois peut-être, dans une solitude absolue...
— Quand partirons-nous? — demanda le muet par gestes.
— Ce soir... — Et personne ne doit connaître le but de mon voyage... — Personne, tu m'entends bien...
Jacques attacha sur Léonide un regard profond, interrogateur.
Elle en comprit le sens et répéta :
— Personne...
Le muet prit son ardoise sur laquelle il écrivit ces deux mots :
« Même lui? »
Puis il la tendit à la jeune veuve.
Madame de Trêves lut et tressaillit.
Les larmes montèrent à ses yeux; elle fit un effort pour les contenir et répondit :
— Oui, même lui, lui moins que personne. Jacques Hâbert reprit l'ardoise et son crayon courut
de nouveau, traçant cette phrase :
« Le chagrin le tuera.., — Écrivez-lui. »
— Je lui écrirai; — balbutia Léonide. — Il saura mon départ, mais ne saura que cela... — Fais tes préparatifs, mon vieil ami... Ce soir nous partirons pour Paris, et de là pour la Suisse.
Jacques s'inclina et sortit.
L'heure du déjeuner approchait.
Madame de Trêves descendit au salon où elle trouva la douairière et M. de Nerville.
— Ma mère, — leur dit-elle, — et vous mon cher cousin, je viens vous faire part d'une résolution que j'ai prise, après avoir mûrement réfléchi.
— Une résolution, chère enfant... — répéta la baronne Germaine d'une voix doucereuse.
— Oui...
— Laquelle?...
— Après une succession d'événements si tristes, j'ai besoin de changer d'air... je vais voyager...
— Et vous avez compté sur nous pour être vos com-
ii. 12
pagnons de voyage?... Sur moi, du moins? — fit vivement M. de Nerville.
Léonide secoua la tête.
— Non... — dit-elle. — Je désire être seule...
La vieille baronne et son neveu échangèrent un rapide coup d'oeil.
— Seule!! — s'écria la douairière. — Eh! chère enfant, y songez-vous?
— Parfaitement...
— Ignorez-vous que tout est danger pour une jeune femme?...
— J'aurai un compagnon, un défenseur...
— Qui donc?
— Jacques Hâbert.
— Le muet!!
— Mon père nourricier... le dévouement incarné...
— Ma cousine a plus de confiance en lui qu'en nous ! ! — murmura M. de Nerville avec une amertume peu dissimulée.
— Georges, ce que vous dites est mal!... — s'écria Léonide. — Vous savez bien que j'ai confiance en vous... — Je vous en ai donné la preuve...
— Eh! bien, alors, ne choisissez pas un dévouement subalterne quand je suis là!! — Ne dédaignez point une affection telle que la mienne... — Permettez-moi de vous accompagner.
Léonide répondit froidement :
— Je refuse...
— Pourquoi?
— Je veux m'isoler...
— Cependant... — commença Georges.
— Oh! ne discutons pas?... — interrompit madame de Trêves. — Ce serait inutile... ma résolution est prise, et rien ne m'empêchera d'agir à ma guise...
M. de Nerville comprit que toute insistance resterait sans résultat.
Il essaya de se rassurer lui-même.
— Caprice de jolie femme... — se dit-il. — Cela durera quinze jours...
Léonide sembla deviner la pensée de son cousin, car elle reprit :
— L'isolement s'accorde bien avec les voiles de veuve, et je dois porter le deuil de mon mari pendant un an...
— Mais vous ne resterez pas absente toute une année, chère cousine ! ! — s'écria Georges avec un véritable talent de comédien. — Ce serait imposera ceux qui vous aiment un supplice sans nom!...
Ces paroles rappelèrent brusquement à Léonide le docteur Lucien d'Harblay.
Elle* sentit un flot de sang monter de son cœur à ses joues, et détourna la tête pour cacher sa rougeur.
— N'est-ce pas, — répéta Georges, — n'est-ce pas que vous ne resterez point absente une année tout entière?
— Peut-être reviendrai -je plus tôt... — balbutia la jeune femme.
— Où allez-vous?
— Je l'ignore moi-même...
— Quoi, vous partez ainsi sans but? à l'aventure?
— Oui...
— Mais c'est insensé!
— C'est ma volonté, cela suffît.
- Vous nous écrirez, du moiDs?
— Sans doute... — Je vous laisse pleins pouvoirs au chalet... — Mon notaire, M. Auguy, a reçu mes instructions à ce sujet. — Vous êtes ici chez vous...
— Dès que je saurai sous quelle tente reposera ma tête pendant quelque temps, je vous en ferai part.
La douairière allait parler.
Un regard de son neveu lui imposa silence.
— Chère cousine, — dit-il, — nous ne combattrons pas une détermination qui nous cause un profond chagrin, mais nous espérons de toute notre âme que bientôt vous nous serez rendue... — Jusqu'à votre retour nous compterons les jours et les heures...
Georges poussa un soupir et ajouta :
— Quand partirez-vous?
— Ce soir.
— Ce soir!! — répéta la douairière avec stupeur.
— C'est aujourd'hui que vous nous quittez ! I
— Oui.
— Au moins vous dînerez avec nous?...
— Sans doute.
— Vos préparatifs de voyage seront-ils terminés?
— Ces préparatifs se borneront à bien peu de chose, je vais donner des ordres à ma femme de chambre.
Et Léonide regagna son appartement.
LYI
Georges et madame Germaine se retrouvèrent seuls.
— Que signifie ce voyage? — demanda la douairière.
— Absolument rien, chère tante...
— Il ne t'inquiète pas?
— Pourquoi m'inquièterait-il? — Léonide veut oublier... — Elle a besoin de changer d'air... ce sont ses propres expressions. — Elle se persuade qu'en se trouvant isolée pendant quelque temps les souvenirs pénibles s'effaceront plus vite... — Elle nous laisse tout pouvoir ici... Au chalet nous sommes chez nous... — C'est nous dire que nous sommes sa seule famille... — Je crois connaître ma cousine... — D'ici à trois mois elle en aura de la solitude par-dessus la tête... elle nous écrira d'aller la rejoindre ou viendra nous retrouver... — Je lui ferai vivement ma cour, et je serai son mari avant une année...
La douairière hocha la tête.
— Vous avez l'air peu convaincue, chère tante... — • reprit Georges.
— Léonide a l'esprit fantasque... — Elle peut rencontrer quelqu'un qui lui plaira.
— D'accord, mais elle a trop le respect d'elle-même pour songera l'amour au début de son veuvage.
— Tu ne te préoccupes pas de savoir où elle va?
— À quoi bon? — C'est elle-même qui nous indiquera bientôt le lieu de sa retraite... — Ne craignez point l'avenir, chère tante, il est à nous...
La malle que Léonide se proposait d'emporter fut bientôt prête.
La jeune femme s'assit ensuite à son bureau et écrivit un billet de quelques lignes qu'elle mit sous enveloppe.
Ceci fait, elle envoya chercher Jacques Hâbert et lui tendit l'enveloppe.
— Remets cette lettre au jardinier, — lui dit-elle, — et donne-lui l'ordre de la porter à Goye, à M. d'Harblay, aussitôt que nous serons partis... — Recommande-lui de ne parler à personne ici de la commission dont tu le charges...
Le muet répondit par un signe affirmatif, et nous savons déjà que les ordres de Léonide furent religieusement exécutés.
Après dîner la jeune baronne dit adieu, sans effusion, à sa belle-mère et à M. de Nerville.
Un coupé la conduisit à la gare de Chantilly où elle prit le train de Paris avec Jacques Hâbert afin de gagner, depuis Paris, une destination inconnue.
Trois mois s'étaient écoulés après le départ de Léonide, et pas une seule lettre de la voyageuse n'avait apporté de ses nouvelles au chalet.
La douairière, maîtresse absolue dans la maison, trouvait cette existence fort acceptable et ne souhaitait aucun changement, mais Georges commençait à s'inquiéter du mutisme de sa cousine par alliance.
Il avait fait le voyage de Paris tout exprès pour questionner M. Auguy avec qui la jeune femme devait être en rapport.
Le* notaire ne savait rien ou ne voulait rien dire.
L'inquiétude de M. de Nerville grandit rapidement, et la jalousie ne tarda pas à venir la corser.
La passion un peu intermittente, mais très réelle, qu'il éprouvait depuis des années pour Léonide, se décupla sous l'influence de cette jalousie, car il admettait fort bien maintenant que madame de Trêves, libre de disposer d'elle-même, pût donner son cœur et promettre sa main à un rival.
Alors tous ses rêves s'écrouleraient, et c'est en vain qu'il aurait par deux fois affronté l'échafaud !...
Il lui faudrait renoncer en même temps à la possession de la femme aimée , et à celle de la grande fortune qu'il avait un moment regardée comme lui appartenant déjà!...
Quel réveil!...
Georges se reprochait amèrement de n'avoir point
suivi, ou tout au moins fait suivre madame de Trêves...
Connaissant le lieu de sa retraite, il aurait pu installer autour d'elle un système d'espionnage et savoir à quoi s'en tenir.
L'ignorance absolue dans laquelle il se trouvait, et les suppositions, les angoisses, résultant de cette ignorance, lui causaient un véritable affolement.
Un jour qu'il se promenait au hasard dans la campagne , s'épuisant en combinaisons inutiles pour trouver la piste de madame de Trêves, il rencontra Lucien d'Harblay et fut frappé du changement qui le rendait presque méconnaissable
Le jeune médecin n'était plus que l'ombre de luimême.
L'obsession d'une pensée unique le minait.
Depuis la soirée précédant la nuit où le baron Max devait mourir, les deux hommes ne s'étaient pas vus.
Georges aborda Lucien.
Celui-ci tressaillit de joie.
Peut-être allait-il par le cousin de Max apprendre quelque chose, trouver un soulagement quelconque à ses intolérables douleurs. — Il tendit la main à Georges dont la première parole fut celle-ci :
— Êtes-vous donc souffrant, mon cher docteur?
— Pourquoi me demandez-vous cela?
— Parce que je vous trouve pâle et maigri.
— Je ne suis pas souffrant, mais très fatigué...
— Vous travaillez trop...
— Jamais trop... jamais assez... le travail c'est la vie...
— Pourquoi ne venez-vous point nous voir au chalet?... — reprit M. de Nerville.
Lucien tressaillit.
— Qu'irais-je faire dans une maison d'où j'avais promis d'écarter la mort? — Je n'ai pas tenu ma promesse... — murmura-t-il d'une voix sombre.
— Vous n'avez à vous adresser aucun reproche... Mon pauvre cousin était condamné...
— J'aurais donné de grand cœur une part de ma vie pour prolonger la sienne.
— Moi aussi, parbleu!... — s'écria Georges cyniquement. — Mais à quoi bon rappeler ces tristes souvenirs?... — Vous avez fait votre devoir, personne n'en doute, et ma tante ne parle de vous qu'avec la plus haute estime...
— Comment se porte madame Léonide de Trêves?... — hasarda Lucien timidement.
— J'espère qu'elle se porte bien, mais je l'ignore...
— Vous l'ignorez! — répéta le le médecin très étonné.
— Oui.
— Gomment est-ce possible?
— Ma cousine nous a quittés quinze jours environ après la mort de ce pauvre Max... — Ne le saviez-vous pas?...
Lucien crut devoir répondre qu'il l'ignorait. Georges poursuivit :
— Elle voulait voyager...
— Seule? — interrompit le médecin.
— Avec son père nourricier, Jacques Hâbert... — Or , depuis son départ elle nous laisse sans nouvelles...
— Vous savez du moins où elle est ?
— Non... — Nous ne le savons pas, ni moi, ni personne... — C&a vous semble étrange, mon cher docteur?
— Un peu étrange, en effet... — répondit Lucien d'un air égaré ; il ajouta en saluant : — Au revoir, monsieur de Nerville...
Puis, sans ajouter un mot, il se remit en marche. Georges le regarda s'éloigner.
— "Voilà un homme que dévore un chagrin secret... — se dit-il. — Ou je me trompe fort, ou il ne lui reste pas longtemps à vivre...
Madame d'Harblay voyait son fils dépérir de plus en plus chaque jour.
Elle connaissait bien la cause du chagrin qui le tuait, mais elle savait aussi qu'aucune consolation n'était possible.
La pauvre mère se taisait en essuyant ses larmes.
Un mois encore s'était écoulé, sans amener de changement dans la situation de nos personnages.
On arrivait à la fin de l'hiver.
Un matin Lucien d'Harblay, dans son cabinet de travail, les pieds sur les chenets de sa cheminée où brûlait un grand feu, grelottait de fièvre.
A la porte de la maison un coup de marteau retentit.
Le jeune médecin releva la tête.
— C'est le facteur... — murmura- t-il. — Depuis quatre mois je l'attends chaque jour avec impatience, en me disant : — Peut-être aujourd'hui m apportera-t-il une lettre d'elle... et depuis quatre mois je l'attends en vain... — Elle ne m'aime pas... elle ne se souvient même plus de mon existence...
Un bruit de pas se fit entendre dans le couloir. La porte s'ouvrit et madame d'Harblay parut, tenant à la main des journaux et des lettres.
— Voici ton courrier, mon enfant... — dit-elle.
— Merci, mère... — Veux- tu poser cela sur cette chaise, auprès de moi...
La vieille dame regarda tristement son fils, et se retira.
Lucien ouvrit machinalement une première lettre, la parcourut des yeux et la laissa tomber sur le parquet.
— Rien... — fit-il d'un air découragé.
Il en ouvrit une autre, non moins insignifiante que la première.
Deux lettres restaient encore.
L'une d'elles était enfermée sous une enveloppe épaisse, portant dans un de ses angles un timbre-poste aux armes helvétiques.
— Une lettre de Suisse I — De qui peut- elle venir? — se demanda Lucien. — Je ne connais personne en Suisse...
L'écriture de la suscription était longue, régulière, mais sans élégance.
Le jeune médecin déchira l'enveloppe et déplia la feuille sur laquelle se trouvaient tracés seulement quelques mots.
Il les lut, poussa un cri sourd et se mit à trembler de tout son corps.
Madame d'Harblay avait entendu le cri de son fils.
Elle accourut inquiète, effarée, entra précipitamment et demanda :
— Mon enfant, qu'y a-t-il?
Lucien tendit la lettre à sa mère, qui la prit et lut à son tour cette phrase et ce nom :
« Elle se meurt... venez la sauver.
» Jacques Habert. »
Au bas se trouvait l'adresse.
— Mon Dieu ! mon Dieu ! — fit la pauvre femme en levant les mains avec un geste de désespoir. — C'est le dernier coup !
— Je la sauverai, ma mère ! — répliqua M. d'Harblay ravivé brusquement. — Je la sauverai !
— Que vas-tu faire ?
— Madame de Trêves est en Suisse... à Vevey... Demain soir je serai près d'elle.
— Tu vas partir I
— Aujourd'hui... dans une heure...
— Faible comme tu l'es ? Malade ?
— Je suis guéri et je suis fort ! — Léonide est mourante... on m'appelle pour la sauver, et j'hésiterais? Allons donc ! Vous ne le croyez pas, ma mère... — Si j'hésitais, vous me mépriseriez !
En face d'une résolution si énergiquement formulée, il n'y avait qu'à courber la tête.
C'est ce que fit madame d'Harblay.
Lucien reprit :
— Ma bonne mère, préparez-moi, je vous en prie, ma valise de voyage... — Je vais à Chantilly prier mon confrère le docteur Marais de me remplacer auprès de mes malades pendant mon absence... — Je reviendrai vous embrasser, puis je partirai pour Paris, et de \h pour la Suisse...
— Que ta volonté s'accomplisse, mon enfant, et que Dieu t'accompagne !
En arrivant dans la villa qui lui venait de sa mère et qui s'élevait, nous le savons, sur les bords du Léman, Léonide y trouva de vieux serviteurs qui ne l'avaient pas vue depuis bien longtemps, et la joie débordante de leur accueil lui fit pour quelques heures oublier ses chagrins.
Elle s'installa dans un appartement dont les fenêtres dominaient le lac. — Pendant un mois elle fut très calme, quoiqu'un peu sombre, fit chaque jour de longues promenades accompagnée de son garde du corps Jacques Hâbert, et malgré sa tristesse ne s'ennuya point.
Mais quand commença l'hiver si rigoureux en Suisse, quand la terrible bise du lac fit moutonner les petites vagues, quand la neige se prit à tomber, rendant imii. 13
possibles les excursions, madame de Trêves changea complètement.
La vie sédentaire lui ramena ses souvenirs et les rendit plus cuisants.
La pensée de cet amour qu'elle voulait momentanément éloigner de son esprit s'imposa sans cesse à elle.
Loin de Lucien elle se sentit languir et mourir, comme une fleur qui s'étiole faute d'air et de soleil.
Vingt fois, se trouvant à bout de forces, elle prit une plume pour lui écrire ; — vingt fois elle rejeta cette plume ou déchira la lettre commencée.
Le respect d'elle-même poussé peut-être jusqu'à l'exagération l'arrêtait.
— Non, — se disait-elle, — il est trop tôt... — Je n'ai pas encore le droit d'aimer et de recevoir des aveux d'amour...
Cette lutte contre la passion l'épuisait.
Ses joues devenaient creuses, un large cercle de bistre entourait ses paupières.
Elle perdit le sommeil et l'appétit. — Elle passa les longues heures des jours interminables les yeux fixés sur les fenêtres closes d'où elle ne voyait plus que le ciel morne, les montagnes blanches et le lac en courroux.
Souvent Jacques Hâbert la trouvait les joues baignées de larmes.
Le moment arriva où madame de Trêves ne put prendre aucune nourriture et ne se soutint tant bien que mal qu'avec des boissons.
Une semaine encore s'écoula.
A la fin de cette semaine, un matin, Léonide voulut se lever comme de coutume , mais sa faiblesse croissante la contraignit à garder le lit.
— Elle va mourir, — se dit le muet désespéré, — et je ne veux pas qu'elle meure !...
11 n'hésita plus alors, et il écrivit à Lucien d'Harblay le billet que nous connaissons.
Après avoir été visiter à Chantilly son confrère le docteur Marais pour le prier de le suppléer en son absence, Lucien consulta un Indicateur des chemins de fer.
Le train express qui devait le conduire à Genève partait de Paris à huit heures du soir et arrivait en Suisse à dix heures du matin.
En prenant le bateau à Genève, M. d'Harblay pourrait être à Vevey vers cinq heures du soir.
Le lendemain, en effet, à quatre heures et demie, il mettait pied à terre sur le quai de Vevey.
Avons-nous besoin de dire que le voyage lui avait paru effroyablement long.
Arriverait-il à temps ?
Quand Jacques Hâbert avait écrit sa lettre, madame de Trêves n'était-elle pas déjà à toute extrémité ?
Ces questions insolubles se présentaient sans cesse à son esprit et le torturaient.
Aussitôt débarqué, il se renseigna.
La demeure de Léonide se trouvait à vingt minutes de la ville.
Il fit le chemin presque en courant et, arrivé à la grille, il saisit la chaînette de la cloche et l'agita violemment :
Une sorte de concierge parut et demanda :
— Que désirez-vous, monsieur?...
— Parler à M. Jacques Hâbert...
— M. Jacques est auprès de madame.
— Prévenez-le sans retard qu'il est attendu... — C'est très pressé et très important...
— Bien, monsieur... — Donnez-vous la peine d'entrer dans le pavillon où je loge... — Vous vous chaufferez pendant que j'irai chercher M. Jacques...
— Faites vite, je vous en prie...
Lucien entra dans le pavillon et s'assit près de la cheminée.
Les paroles qu'il venait d'entendre l'avaient un peu rassuré.
Jacques se trouvait auprès de madame de Trêves, donc madame de Trêves était vivante encore.
La physionomie du concierge n'annonçait point d'ailleurs qu'une catastrophe fût imminente.
Le cœur de M. d'Harblay battait avec une indicible violence.
— Revoir Léonide ! — se disait le jeune homme. — Je vais la revoir, mais bien malade... condamnée peutêtre ! — Ah ! rien ne pourra me séparer d'elle à l'avenir... — Si elle meurt, je la suivrai...
Un bruit de pas retentit sur le sable de la cour.
Le concierge revenait, accompagné de Jacques Hâbert qui poussa une exclamation gutturale, et dont le visage devint rayonnant à la vue du docteur.
Les deux hommes se serrèrent les mains avec effusion, puis le père nourricier de Léonide conduisit Lucien dans une pièce du rez-de-chaussée de la villa, silencieuse et triste comme une tombe.
— Oh ! que je la voie !... que je la voie ! — s'écria M. d'Harblay dont les larmes jaillirent dès qu'il fut seul avec Jacques.
Celui-ci mit un doigt sur ses lèvres, tira de sa poche l'ardoise qui ne le quittait jamais, écrivit quelques lignes et tendit l'ardoise au jeune médecin qui lut:
— « J'ai agi sans lui demander une autorisation qu'elle m'aurait refusée peut-être... — Bile ignore que vous devez venir... — Si vous paraissiez devant elle à l 'improviste, ce serait dangereux pour elle... — Laissez-moi le temps de la préparer à vous voir. »
— Vous avez raison... — dit Lucien en essuyant ses yeux humides. — Mais hâtez-vous !... hâtez-vous !...
Jacques prit le docteur par le bras, le fit monter au premier étage, et l'introduisit dans sa propre chambre voisine de l'appartement de la malade.
Le muet désigna du geste une porte.
Ce geste signifiait :
— Elle est là...
Lucien voulut s'élancer.
Jacques secoua la tête pour le lui défendre. Le jeune homme obéit, mais balbutia :
— Du moins, hâtez-vous, je vous en conjure !... Le muet souleva une portière, ouvrit la porte qu'il
avait désignée et disparut.
M. d'Harblay appuya son oreille contre le panneau et, le cœur serré par une indescriptible émotion, essaya d'entendre.
Léonide très pâle, très amaigrie, mais toujours belle, et plus touchante encore grâce à l'expression douloureuse de son visage, reposait dans un grand lit à colonnes du seizième siècle.
Ses cheveux blonds répandus en désordre sur l'oreiller formaient comme un nimbe d'or à sa tête de jeune martyre.
Elle se tourna du côté de Jacques :
— Qui te demandait, mon ami?... — murmura- t-elle d'une voix très faible.
Le muet tenait à la main son ardoise.
Il écrivit rapidement ces mots :
(( Un voyageur de France. »
Léonide lut, tressaillit et répéta :
— Un voyageur de France...
Jacques Hâbert inclina la tête affirmativement.
— M. Auguy, sans doute ? — poursuivit madame de Trêves.
Le muet fit un signe négatif.
— Qui donc ? — reprit madame de Trêves avec anxiété. — Personne en France ne connaît ma retraite, sauf M. Auguy à qui j'ai écrit que j'étais à Vevey... — Ce n'est pas Georges de Nerville, n'est-ce
pas?... — ajouta-t-elle avec une vague expression d'effroi.
Jacques secoua la tête, puis il écrivit sur son ardoise :
— « N'avez-vous pas laissé en France une affection profonde ?... une âme dévouée qui ne vit que pour vous ?...
Léonide, après avoir lu, prit les mains du muet pour l'attirer plus près d'elle et le regarda fixement.
Elle voulut parler, mais l'émotion arrêta pendant quelques secondes les paroles sur ses lèvres.
Enfin elle balbutia :
— Lucien... Lucien... c'est Lucien...
Si faible qu'eût été la voix de la jeune femme, M. d'Harblay avait entendu prononcer son nom, ou plutôt il l'avait deviné.
Une put se résoudre à attendre plus longtemps, ne fût-ce qu'une seconde.
Sa main fit jouer brusquement le bouton de la porte.
11 entra.
Au bruit de ses pas sur le tapis, Léonide tourna la tête.
Elle vit Lucien pâle et défait, immobile à trois pas du seuil, n'osant avancer et le visage inondé de larmes.
Alors, oubliant tout au monde pour ne se souvenir que de son amour, elle tendit les bras vers lui, se souleva en poussant un cri de joie d'une effrayante intensité, et retomba sans connaissance sur ses oreillers.
— Léonide... Léonide... — bégayait Lucien affolé parla passion débordante, — revenez à vous... me voici... je suis là... le danger n'existe plus... — Vous vivrez, je le jure... vous vivrez pour nTaimer...
L'évanouissement de madame de Trêves n'était point dangereux et ne pouvait être de longue durée.
Au bout d'une ou deux minutes la jeune femme rouvrit les yeux.
Elle se souleva de nouveau, souriante, ravivée, transfigurée, et saisissant les mains de M. d'Harblay, les serrant fiévreusement, elle dit, répondant sans le savoir aux paroles qu'elle n'avait pas entendues :
— Oui, je vivrai... Je veux vivre... car je vous aime...
Au chalet de Lamorlaye, Georges de Nerville avait passé successivement de l'inquiétude vague à l'angoisse, et de l'angoisse à l'épouvante.
Cinq mois sans nouvelles de la femme dont il convoitait à la fois la possession et la fortune, c'était trop...
Vainement il avait multiplié les recherches pour arriver à découvrir la piste de sa cousine par alliance.
Toutes ses investigations étaient demeurées sans résultat.
— Tu n'as qu'un seul parti à prendre... — lui dit la douairière.
— Lequel, chère tante?...
— Retourner chez M. Auguy...
— Je l'ai questionné déjà... — Il m'a répondu ne rien savoir.
— C'est que tu t'y es mal pris... — J'ai la conviction absolue qu'il connaît la retraite de Léonide... — Il ne s'agit que d'être assez adroit pour lui arracher le secret de cette retraite... — Va donc, et interroge de nouveau...
— Peut-être avez-vous raison... — J'irai...
Et M. de Nerville, un beau matin, partit pour Paris.
A dix heures, il arrivait rue des Pyramides.
C'était le jour fixé pour toucher le semestre de la rente viagère consentie à lui et à la douairière par Léonide, dans des circonstances que mes lecteurs n'ont point oubliées.
Le maître clerc l'accueillit en souriant et lui dit :
— Vous désirez voirie patron, monsieur?
— Je suis ici tout exprès pour cela.
— Veuillez alors attendre un instant. — M. Auguy n'a pas encore paru dans son cabinet... — Dès qu'il sera visible, — ce qui ne tardera guère, — j'irai le prévenir que vous êtes là, et je lui porterai en même temps sa correspondance.
En disant ce qui précède le principal désignait de la main une pile de lettres, arrivées par les courriers du matin et posées sur le coin de son bureau.
Georges suivit des yeux le geste du maître clerc et il eut peine à retenir un tressaillement.
La lettre placée sur les autres portait des timbres suisses et il lui semblait reconnaître l'écriture de madame de Trêves.
— Asseyez-vous, monsieur de Nerville, — reprit le principal qui classait des affaires courantes dans des chemises de papier gris, — asseyez-vous, ce ne sera pas long.
— J'ai tout mon temps à moi, — dit le jeune homme en riant.
— Excusez-moi si je vous laisse seul un instant... — Une pièce manque à ce dossier... Je vais la chercher...
— Faites donc, je vous en prie...
Le maître clerc quitta son cabinet.
A peine était-il sortit que Georges s'approcha du bureau et se pencha sur la lettre venue de Suisse. Il lut la suscription et fit un geste de triomphe.
— Je ne m'étais pas trompé ! — murmura-t-il. — Cette lettre est bien de Léonide... Ma cousine est en Suisse... à sa villa de Yevey... — Ma tante et moi nous aurions dû le deviner... — Enfin je sais ou la rejoindre! !
Il se rassit vivement.
Le maître clerc rentrait.
Un coup de sonnette retentit.
— Ceci m'annonce que M. Auguy vient d'arriver par la porte qui donne dans son appartement... — fit le principal — Je vais le prévenir.
Et il sortit de nouveau en emportant les lettres. Au bout de cinq minutes Georges fut introduit. Le notaire était assis dans son bureau. Il salua le visiteur, lui désigna un siège près du foyer. où brûlait un feu de grosses bûches, et lui dit :
— Vous venez, cher monsieur de Nerville, toucher le semestre de votre rente?...
— Oui, monsieur... — répliqua Georges en regardant à la dérobée le paquet de lettres sur lequel ne se trouvait plus l'enveloppe timbrée de Vevey. — Mais ma présence chez vous ce matin a un double but...
— Je connais le premier, apprenez-moi le second...
— Je viens vous demander des nouvelles de madame de Trêves, la veuve de mon cher et regretté cousin Max...
Le notaire joua l'étonnement.
— Eh quoil — s'écria-t-il, — madame la baronne ne répond pas à vos lettres?
— Pour lui écrire il faudrait savoir où elle se trouve et nous ne le savons pas, je vous l'ai dit.. — Ceci est très pénible pour nous et nous met dans une situation fausse... — Ma cousine pourrait être gravement malade à notre insu... — Elle pourrait mourir sans que nous en soyons informés...
— Oh! quant à cela, non... — répliqua le notaire. — Madame la baronne n'est pas seule... — Vous m'avez appris qu'un vieux serviteur dévoué, son père nourricier, l'accompagnait... — S'il se produisait un fait grave, il vous en aviserait certainement.
Georges se mordit les lèvres.
— C'est vrai... — fit-il, — mais je crois que l'intelligence de ce serviteur n'est point à la hauteur de son dévouement... — Bref, ma tante et moi nous sommes fort inquiets, et nous espérons que, plus favorisé, vous avez reçu des nouvelles de ma cousine...
— Je n'en ai pas reçu...
— C'est très singulier !...
— J'en conviens, mais ce n'en est pas moins vrai...
— Ainsi vous ignorez toujours où madame de Trêves a fixé sa résidence?
— Toujours.
Ces réponses démontrèrent à Georges jusqu'à l'évidence que M. Auguy obéissait à une consigne donnée, et qu'il ne se départirait de cette obéissance pour rien au monde, la discrétion absolue faisant partie pour lui du devoir professionnel.
Il cessa donc d'interroger.
— Nous attendrons que ma cousine se décide à nous écrire... — reprit-il en forme de conclusion. — Elle s'empresserait certainement de le faire si elle savait à quel point son silence nous afflige... — Notre affection pour elle est si vive...
M. Auguy s'inclina d'un air pénétré.
— Je vais vous payer le semestre... — dit-il ensuite. — Touchez-vous en môme temps pour madame votre tante?
— Oui, monsieur... — Voilà son reçu...
— C'est en règle...
Le notaire ouvrit la caisse et compta des billets de banque.
Georges les empocha, prit congé et sortit.
— Tant de mystère cache quelque chose... — murmura-t-il en descendant l'escalier. — Je me défie... Demain je saurai à quoi m'en tenir, car je serai demain à Vevey !...
Georges fut de retour, vers une heure, au chalet de Lamorlaye.
La baronne Germaine l'attendait avec impatience.
A l'aspect du visage bouleversé de son neveu elle eut peur.
— Tu as appris une mauvaise nouvelle? — lui demanda-t-elle vivement.
— Une nouvelle au moins inquiétante...
— Explique-toi vite...
M. de Nerville raconta ce qu'il avait vu, de ses yeux vu, rue des Pyramides, chez M. Auguy, et quelles réponses avaient été faites à ses questions.
La douairière fut de son avis.
— A coup sûr, — s'écria-t-elle, — ce mystère cache quelque chose qui n'est point du tout à notre avantage... — Le notaire a reçu les ordres de Léonide et il s'y conforme...
— Cela saute aux yeux. .
— Que vas-tu faire?
— Partir pour la Suisse...
MADAME DE TRÈVRS 23 t
— Prends garde...
— A quoi?
— Une démarche maladroite pourrait indisposer Léonide contre nous... — Il ne faut point paraître l'épier...
— Je ne commettrai nulle imprudence. — Fiezvous à mon tact.
— Quand partiras-tu?
— Ce soir, par l'express de huit heures.
Georges le fit comme il l'avait dit et le lendemain, à quatre heures et demie, il arrivait à Vevey par le bateau du lac.
Il ne voulait point se présenter à la villa sans avoir pris, quelques informations indispensables.
En conséquence il s'installa provisoirement dans un hôtel où il laissa son bagage, puis il sortit en fumant un cigare.
Dans un voyage en Suisse, fait quelques années auparavant, on lui avait montré de loin la villa Desfontaines.
Il se dirigea de ce côté.
— Chemin faisant, — se disait-il, — je trouverai bien quelqu'un qui me renseignera...
A dix minutes des dernières maisons de Vevey il vit une paysanne gardant des chèvres sur le bord de la route.
— Suis-je encore loin de la villa Desfontaines, ma brave femme? — lui demanda-t-il en s'arrêtant.
— A un quart d'heure, tout au plus, mon cher monsieur, en n'allant pas vite... — C'est là-bas, où vous
voyez une terrasse, un petit château et une grande sapinière...
Et de la main elle indiquait l'habitation.
— Georges reprit :
— La villa est habitée en ce moment, n'est-ce pas?
— Oui, monsieur, depuis quatre à cinq mois.
— Par qui?
— Par une Française... une jeune dame veuve, très jolie...
— La baronne de Trêves...
— C'est bien ça... C'est le nom que j'ai entendu dire au jardinier... 11 racontait que la veuve pourrait bien, avant peu, aller rejoindre défunt son mari dans le cimetière.
Georges frissonna de la tête aux pieds. .
— Madame de Trêves est malade? — s'écria-t-il en pâlissant.
— Ah! la pauvre dame a été bien bas... — Il y a quinze jours on désespérait de la sauver...
— Et, maintenant?
— Elle va mieux... — Il est arrivé un médecin qui, paraît-il, a fait des miracles.
— Un médecin?... — répéta M. de Nerville pris d'une angoisse instinctive.
— Un médecin de Paris, oui, monsieur, ou du moins du pays de la jeune dame qu'il connaissait déjà... — Il est venu ici tout exprès pour elle.
Tandis que parlait la chevrière, Georges sentait son angoisse grandir et se changer en épouvante.
Un médecin français! — Un médecin qui connaissait déjà Léonide !...
Quel était ce médecin?
Un nom vint sur les lèvres du cousin de Max, mais il ne le prononça point.
— Savez-vous comment s'appelle ce docteur? — demanda-t-il.
— Ma foi, non, monsieur.
— Et il habite la villa?
— Oui, monsieur. — Il ne quitte la jeune dame non plus que son ombre. — On croirait des amoureux, à ce que dit le jardinier.
Des amoureux!
Ces mots firent passer un nouveau frisson sur la chair de M. de Nerville qui reprit :
— Outre la jeune baronne et le médecin, y a-t-il beaucoup de monde à la villa?
— Il y a un muet amené par la dame... — le jardinier, qu'est veuf, et deux vieux domestiques qui ont été là de tout temps... un homme et une femme...
— Merci de votre complaisance à me répondre...
— Il n'y a pas de quoi, mon cher monsieur... Georges se remit à marcher rapidement.
Il avait le front plissé et les dents serrées.
— Un médecin qui ne la quitte pas plus que son ombre, à ce point qu'on croirait des amoureux!... — murmurait-il avec une sourde colère... — Tonnerre du diable ! Je saurai vite si c'est celui que je pense, si c'est le docteur Lucien d'Harblay !...
M. de Nerville hâta le pas.
Il atteignit un petit bois de jeunes sapins situé à une faible distance de la terrasse de la villa.
Le jour baissait, mais le crépuscule était loin encore.
Georges s'arrêta sur la lisière du bois.
De l'endroit où il se trouvait il dominait la terrasse, bordée d'une double rangée de tilleuls taillés régulièrement, dont le feuillage formait en été une voûte de verdure impénétrable aux rayons du soleil.
Un double escalier, celui de gauche accédant à la cour d'entrée, celui de droite aboutissant au petit parc, se trouvaient aux deux extrémités de la terrasse.
A travers les branchages des tilleuls encore défeuillés M. de Nerville voyait la façade de la villa.
Trois fenêtres étaient ouvertes au premier étage.
— C'est là que doit se trouver son appartement... — se dit Georges. — Il se fait tard... Elle ne sortira pas aujourd'hui... — Gomment savoir ce qui se passe derrière ces murailles?...
Il attendit.
La nuit venait.
Un homme en qui le guetteur reconnut Jacques Hâbert, ferma les fenêtres, mais sans clore les persiennes.
Peu à peu les vitrages s'éclairèrent, et derrière ces vitrages Georges vit passer des ombres.
— Pénétrer tout de suite dans le parc serait imprudent... — pensa-t-il. —Je pourrais y rencontrer quelqu'un...
Il attendit encore.
Au bout d'une heure il quitta le petit bois, suivit la route jusqu'à l'angle du mur fermant le parc de la villa Desfontaines, et longea ce mur dans les terres pendant trois ou quatre minutes.
De grosses tiges de lierre rampaient sur les pierres grises comme des serpents malades. — Les branches des sapins du parc descendaient presque jusqu'au sol, par-dessus la clôture.
Georges saisit une de ces branches et, se servant du lierre ainsi que d'une échelle, il se hissa sur le chaperon du mur d'où il se laissa glisser de l'autre côté.
Alors, étouffant de son mieux le bruit de ses pas sur le sable des allées, il gagna la terrasse.
En face de lui se trouvaient les fenêtres toujours éclairées.
Le ciel était sombre et sans lune.
— Gomment m'y prendre pour voir l'intérieur? — se demanda M. de Nerville.
La réponse à cette question ne se fit point attendre.
Georges heurta dans l'obscurité une échelle double dont les émondeurs se servaient pour tailler avec de grands ciseaux les branchages des tilleuls, et leur donner la forme classique et démodée qui date, croyons-nous, du temps où Lenôtre dessinait les jardins du Roi.
— Voilà mon affaire... — pensa le cousin de Max. Il porta l'échelle double au bord de la terrasse,
gravit jusqu'au sommet et s'assit sur le plus haut échelon.
Dans cette position il se trouvait au niveau du premier étage.
Son regard plongea dans l'appartement dont les rideaux étaient écartés.
Il fit un geste de colère.
— Je ne me trompais pas ! — se dit-il. — C'est bien celui que je croyais ! C'est Lucien d'Harblay !...
Ses mains se crispèrent sur les montants de l'échelle, et ses regards se rivèrent à l'une des fenêtres avec une fixité prodigieuse.
Derrière cette fenêtre une lampe éclairait vivement la chambre, mettant en pleine lumière madame de Trêves, un peu pâle encore, mais revenante la vie, à la santé, étendue à demi sur une chaise longue, ayant dans les yeux une flamme voilée et sur les lèvres un tendre sourire.
Lucien d'Harblay, debout auprès d'elle, lui tenait la main.
Tout, dans l'attitude et dans la physionomie des deux jeunes gens, dénotait l'amour heureux.
Le temps était si calme que, de l'endroit où il se trouvait, Georges distinguait le bruit des voix.
Il prêta l'oreille, espérant pouvoir saisir quelques mots.
Cet espoir fut déçu.
Les lèvres remuaient, mais un murmure vague arrivait seul jusqu'à lui.
— Lucien... cher Lucien, — disait madame de Trêves — vous ne me quitterez plus, n'est-ce pas?
— Jamais?
— Tout ce que je veux, vous le voudrez ?
— Toujours...
— Ainsi, les conditions que je vous ai faites?...
— Vous savez bien que je les accepte.
— Alors nous partirons dans quinze jours... — Je vais écrire à mon notaire, qui est en même temps mon ami, et lui donner mes instructions... — Je rentrerai seule au chalet de Lamorlaye où j'aurai fait en sorte de ne retrouver que des serviteurs dévoués... — Vous retournerez à Coye... — Vous y reprendrez vos travaux... Nous nous verrons chaque jour... et dans quelques mois la baronne de Trêves se nommera madame Lucien d'Harblay.
— Chère Léonide, — murmura le jeune médecin d'une voix que brisait l'émotion, — je me demande si tant de bonheur est possible, et j'ai peur de rêver...
— Soyez tranquille, mon ami, vous ne vous éveillerez pas...
— Qu'ai-je donc fait pour vous mériter?
— Je pourrais répondre: — Vous m'avez sauvé la vie!... — Je préfère vous dire tout simplement : — Vous m'avez aimée...
— Je vous ai aimée... je vous aime... je vous adore! !... — s'écria Lucien qui se pencha pour entourer de ses bras madame de Trêves, et pour appuyer ses lèvres sur son cou.
Léonide le repoussa doucement. -
— Non, — lui dit-elle avec un sourire, — non, mon ami... — N'oubliez pas ce qui est convenu!... — Res pectez un bien qui sera le vôtre!...
— Nous sommes fiancés, chère Léonide... — Ne soyez point inflexible...' — Un baiser... rien qu'un baiser... je serai si heureux...
— Eh bien ! soit.
Et madame de Trêves tendit son front à Lucien.
A cette chaste caresse répondit un cri de rage.
Georges étendit son poing crispé vers cette fenêtre où il venait de voir s'écrouler en une seconde l'édifice de ses espérances d'amour et de fortune.
Il descendit de son échelle en murmurant d'une voix sourde :
— Cette fois, docteur maudit, je ne te manquerai pas! !...
Puis , sortant du parc en escaladant la muraille comme il avait fait pour y entrer, il reprit à grands pas la route de Vevey.
Tout en marchant il fouillait ses souvenirs ; — sa mémoire interrogée lui rappelait bien des choses auxquelles il n'avait point attaché d'importance, et qui lui paraissaient à cette heure étrangement significatives.
— J'étais aveugle et j'étais idiot! — se dit-il. — Je ne savais ni voir, ni comprendre! ! ! — Cela crevait les yeux, cependant ! ! — Depuis le début de la maladie de Max, ils s'aiment, ils sont d'accord !... — Ils faisaient de moi leur dupe et riaient à mes dépens... — Patience ! — Rira bien qui rira le dernier ! ! !
M. de Nerville arriva à l'hôtel où il était descendu, se fit servir à dîner et demanda :
— A quelle heure part le bateau pour Genève demain matin?...
— A six heures... — Faudra-t-il éveiller monsieur?...
— Oui, s'il vous plaît...
Georges alla se jeter sur son lit, mais ses idées de revanche ne lui laissèrent pas un moment de repos. — Il lui fut impossible de fermer l'œil.
A six heures du matin il prit le bateau.
A dix heures quarante -cinq minutes il montait à Genève dans le train partant pour Paris ; — le lendemain, vers dix heures, il arrivait au chalet de Lamorlaye et faisait annoncer son retour à sa tante qui le recevait aussitôt.
Le visage de la douairière exprimait l'inquiétude.
— Déjà!... — s'écria-t-elle, et ce mot unique était gros de sous-entendus.
— Oui, chère tante, déjà ! — répondit Georges.
— Tu n'as rien trouvé là-bas?...
— J'ai trouvé plus que je ne cherchais...
— Quoi?
— La certitude que nous sommes joués...
— Joués !... — répéta la baronne Germaine.
— Dans les grands prix, oui, chère tante... — Nous devons nous attendre à tout... — Soyez sûre qu'avant peu la veuve de votre fils nous mettra carrément à la porte du chalet.
La douairière devint livide.
— Nous mettre à la porte du chalet ! I — fit-elle d'une voix étranglée.
— Parfaitement.
— Que se passe-t-il donc?
-s- Léonide a un amant.
— C'est impossible !
-C'est cependant certain...- Léonide est la
maîtresse du docteur Lucien d'Harblay...
— Encore une fois, c'est impossible !..'. - je refuse de le croire ! — On t'a trompé !
— J'ai vu!...
M. de Nerville raconta son court voyage à Vevey.
— Ainsi, — fît la baronne Germaine après avoir écouté jusqu'au bout, — la tombe de Max est à peine fermée et la misérable créature qui portait le nom de mon fils se jette dans les bras de cet bomme... — C'est hideux !
— A qui le dites-vous, chère tante! — répliqua Georges.
— Un si violent amour n'a pu venir si vite ! — reprit la douairière. — Ces gens devaient s'aimer avant la mort de Max...
— Pour ma part, j'en suis convaincu... — Ils s'entendaient trop bien ensemble...
— Je me souviens de certaines paroles prononcées devant moi, auxquelles je n'avais pas alors attaché d'importance... Je me souviens du désespoir de Léonide, arrivant presque jusqu'à la folie, quand M. d'Harblay a été blessé... — A cette époque ils étaient déjà complices... Ils trompaient Max... — Georges, une horrible pensée qui me vient...
ii. 14
— Quelle pensée, chère tante?...
— Léonide est riche et M. d'Harblay est pauvre... — Qui sait si ce médecin, son amant, ne rêvait pas de posséder à la fois la fortune et la femme ?... Qui sait s'il n'a pas tué mon fils?...
Malgré tout son empire sur lui-même Georges frissonna.
— Taisez-vous!... — balbutia-t-il... — Taisezvous !...
— Mais si le crime a été commis ?...
— Nous en aurons la preuve...
— Qui nous la donnera?
— Je ne sais pas, mais nous l'aurons... —Jusquelà, pas un mot !... — Vous avez confiance en moi ?...
— Tu le sais bien.
— Vous voulez, ainsi que moi, vous venger de ce Lucien d'Harblay qui détruit vos espérances et les miennes...
— Ah ! si je le veux !...
— Alors laissez-moi le temps d'agir, et pas un mot de vos soupçons à qui que soit au monde... — Léonide n'est peut-être pas encore perdue pour moi...
— Mais elle aime cet homme 1...
— Je la guérirai de son amour, j'en réponds...
— Que vas-tu faire ?
— Travailler pour notre vengeance commune et notre fortune à tous deux...
Georges de Nerville, brisé par son voyage et plus encore par l'effroyable déception qu'il venait de subir, avait grand besoin d'un peu de repos.
Il se jeta sur son lit et dormit jusqu'à six heures du soir.
Après dîner il quitta le chalet, traversa la forêt en évitant les chemins fréquentés, et se rendit à pied à Chantilly.
La nuit était profonde lorsqu'il y arriva.
Le gamin employé aux courses fermait la pharmacie Godelot.
La femme de ménage de Mariette Mutel avait posé jes volets de la boutique de librairie, mais la porte restait entr'ouverte.
Georges attendit que la pharmacie fût complètement close.
Il n'attendit pas longtemps.
La lumière s'éteignit à l'intérieur, le gamin, dont la besogne était achevée, sorlit du couloir de la maison et entra chez Y Ecureuil.
Il y resta tout au plus cinq secondes, ressortit, et se dirigea d'un pas rapide vers le haut de la Grande Rue.
Mariette l'avait accompagné jusque sur le seuil et le regardait s'éloigner.
M. de Nerville l'aborda.
Elle lui tendit la main, mais elle avait la figuremaussade.
— Yiens-tu me voir? — lui demanda-t-elle.
— Oui.
— Entrons, alors...
— Tu es seule ?
— Complètement seule...
— Ferme ton magasin... Nous avons à causer.
— De choses sérieuses?
— Très sérieuses.
— Le volet de la porte est mis... — Je n'ai qu'à retirer le bec de cane...
— Et à supprimer la lumière sur le devant... — Nous passerons dans ton arrière-boutique...
— Oh ! oh !... du mystère...
— Fais vite... je suis pressé...
Mariette, tout en boitant, alla fermer la porte de la rue, éteignit le gaz et alluma une bougie.
— Nous voici bien seuls maintenant... — dit-elle, — je te garantis que personne ne peut nous surprendre... Viens...
Elle passa dans la pièce qui lui servait de salle à manger.
Georges la suivit et referma la porte derrière lui.
— Que de précautions ! — fît l'Ecureuil en riant.
— Il est inutile qu'on entende ce que j'ai à te dire.
— On n'entendra rien... — Les murs sont épais... Je sais bien que les plafonds sont légers, mais audessus c'est la chambre de Jules...
— Qu'est-ce que c'est que Jules ?...
— Jules Cordier, tu sais bien, l'aide pharmacien... Ce jeune homme dont je t'ai parlé et qui me plaisait beaucoup...
— Est-il dans sa chambre ?...
— Oui, mais le gamin vient de me dire qu'il avait fait le pari au café de boire un carafon d'absinthe d'un seul trait, et qu'à la suite de ce joli pari il avait fallu le rapporter et le coucher, car il ne tenait plus
sur ses pattes... — Il doit ronfler, à l'heure qu'il est, comme un bourdon de cathédrale...
— Il se grise souvent?
— Hélas ! — presque tous les jours à présent...
— Voilà un vilain défaut...
— Oh ! oui... — Aussi je commence à en avoir de Jules par-dessus la tête... Cependant je ne le déteste pas... S'il a de fichus quarts d'heure, il a de bons moments... — Tout à l'heure je monterai voir comment il va. .. — Quand il est ivre d'acool il me fait peur. . . On croirait qu'il est au moment d'étouffer... Il râle... — Un de ces jours il y restera... Tant pis pour lui...
— Tu parles d'aller le voir... Est-ce que sa chambre communique avec ton logement?
— Non, mais quand il se met dans ces états-là, le gamin me donne les clefs de la pharmacie afin que je puisse aller soigner Jules. — Ce sont ces clefs qu'il m'apportait tout à l'heure... les voilà...
Et Mariette tira de sa poche un trousseau de clefs qu'elle posa sur une table, puis elle reprit :
— Ah! çà, dis donc, j'imagine que tu n'es pas venu me voir pour me parler de Jules... — Causons... — Veux-tu que je t'offre un verre de chartreuse?...
Georges se mit à rire.
— Est-ce que, toi aussi, tu prends le goût des liqueurs? — demanda-t-il.
— Si j'écoutais Jules, je ferais comme lui.
— Offre-moi donc un verre de chartreuse... Mariette ouvrit un placard, en tira une bouteille
presque pleine, contresignée par le père Garnier, et deux verres.
— Eh bien, — fit-elle tout en versant la liqueur verte, chère aux gourmets de tous pays, — ton cousin est mort et enterré depuis près de six mois... — A quand ton mariage avec la veuve ?...
— C'est cela que je viens te demander... — répliqua Georges carrément.
La boiteuse regarda M. de Nerville avec stupeur.
— Tu viens me demander cela ? — répéta-t-elle.
— Oui.
— Tu plaisantes !
— Je n'ai jamais parlé de façon plus sérieuse. Mariette vida son verre, et après avoir bu s'écria :
— Je la trouve forte, par exemple ! — pas la chartreuse, la question ! — Tu as légalement encore quatre mois à attendre...
— Et si un obstacle sur lequel je ne comptais point était survenu sur le coup?
— Les obstacles, on les brise ou on les tourne... — Tu n'as donc pas suivi mes conseils ?
— Je les ai suivis de point en point... — J'ai fait par avance ma cour à la femme de mon cousin, mais elle s'est moquée de moi, feignant de ne point me comprendre et de regarder mes invites à cœur comme des protestations de bonne amitié.
— Il fallait oser tout...
— Mon cousin ne me paraissait pas assez malade pour que je puisse agir sans imprudence, car il est
mort au moment où on s'y attendait le moins... — D'ailleurs à quoi m'aurait servi d'oser?...
— A te faire adorer... — Les filles d'Eve adorent les audacieux... Elles en disent pis que pendre, mais elles les adorent...
— Léonide aimait quelqu'un...
— Ah ! bah ! — s'écria Mariette en avalant coup sur coup un second et troisième verre de chartreuse. — Voyez-vous ça !.. une femme de tant de principes ! ! — Ah! elle aimait...
— Et elle aime encore... Quinzejours après l'enterrement de feu mon cousin, elle a mis en avant des fantaisies de voyage et elle a quitté le chalet...
— Pour aller quelque part retrouver un amant ?
— Oui.
— Très forte, la cousine !... — Bien plus forte que toi qui ne t'es pas assez pressé au début du veuvage...
— Que veux-tu, je croyais au chagrin de Léonide...
— Et à sa vertu ?
— Parfaitement.
— Oh ! naïveté de l'âge d'or ! ! — Enfin, si vertueuse que parût la dame, il fallait t'attacher à ses pas, ne la point quitter d'une semelle...
— Elle le défendait...
— Et tu obéissais, bon jobard ! ! — ah ! ah ! ah ! j'en rirai longtemps !...
Après avoir absorbé un quatrième verre de chartreuse, l'Écureuil reprit :
— Que vas-tu faire ?
— Ce que tu me conseilleras, car c'est un conseil que je viens te demander... Ce conseil tu me Tas promis, à la Cloche d'or, àMontgrésin, en échange d'un service que tu sollicitais de moi. — J'ai tenu ma promesse... à ton tour de tenir la tienne...
— Tu es toujours amoureux de madame de Trêves?...
— Oui.
— D'elle ou de sa fortune?...
— D'elle autant que de ses millions, et plus encore peut-être... — Je la désire follement...
— Alors, la marche à suivre est bien simple... — Commence par supprimer l'amant de la belle veuve, tu la consoleras ensuite... et tu l'auras... si ce n'est pas de bon gré, ça sera de force... — Il est toujours facile de faire tomber une femme dans un piège.
Georges était devenu sombre.
— Supprimer son amant? De quelle façon? — demanda-t-il.
— Quel homme est-ce ? — fit Mariette au lieu de répondre.
— Un homme bien né.
— Que fait-il ?
— C'est un médecin...
Mariette tressaillit.
— Le médecin qui soignait M. de Trêves ? — s'écriat-elle.
— Oui.
— Le docteur d'Harblay, alors ?
Georges se souvint du véritable culte que profes-
sait la jeune femme à l'endroit de Lucien, et répliqua vivement :
— Non... — Le docteur d'Harblay ayant été blessé et contraint de garder longtemps la chambre, on avait fait venir de Paris un médecin...
— C'est juste... — Je me souviens... — On avait tiré sur ce cher docteur en croyant tirer sur un garde, et il n'a pu continuer ses visites au chalet... — Aujourd'hui même encore il est, m'a-t-on dit, très malade, et forcé d'aller demander aux climats chauds une guérison douteuse...
— C'est cela...
— Eh bien! mon cher, il est facile de chercher une querelle d'Allemand à ce médecin de Paris, de le provoquer et de te battre avec lui... Tu es fort au pistolet aussi bien qu'à l'épée... — Ces gens-là ne savent manier que la lancette et le bistouri... Tu le tueras comme un lapin.
— D'accord, mais à une querelle, — (même si c'est une querelle d'Allemand), — il faut un prétexte, bon ou mauvais... \ •
— Tu en auras un magnifique...
— Lequel ?
— Ce médecin aura parlé un peu indiscrètement de son amour pour madame de Trêves et de son bonheur... Tu le souffletteras... — ■ Tu te battras pour l'honneur de ta cousine... — Ce sera chevaleresque et superbe... — Léonide elle-même se trouvera forcée de t'en savoir gré... Hein? qu'en dis-tu? Je crois que c'est assez malin... — J'attends tes compliments...
Mariette parlait avec véhémence, ne s'interrompant de temps à autre que pour boire un verre de chartreuse.
Ses yeux brillaient comme des lucioles.
Sa langue si bien pendue devenait singulièrement pâteuse.
— Tu as beaucoup d'imagination, ma fille, — répliqua froidement Georges, — et je t'en félicite, mais le moyen que tu m'offres est impraticable...
— Pourquoi donc ?
— Parce qu'on ne se bat pas avec un empoisonneur.
La boiteuse regarda M. deNerville d'un air effaré.
— Un empoisonneur... — répéta-t-elle.
— Oui, je suis sûr que ce médecin a empoisonné mon cousin Max, pour rendre veuve Léonide dont il était l'amant, et pour pouvoir l'épouser à l'expiration des délais légaux...
— Tu as les preuves de cela?...
— Je puis les avoir...
— Elles existent donc ?
— Elles existent, et bien près d'ici...
— Où?
— Dans la pharmacie Godelot...
— Tu crois ?
— J'en ai la certitude... — Ce docteur a signé des ordonnances dont les chiffres sont surchargés... — S'il y a une différence entre ces chiffres et ceux portés sur le registre de la pharmacie, la culpabilité sera manifeste.
— Alors le registre renferme la preuve de l'empoisonnement?
— Oui.
— Tu as les numéros des ordonnances?
— Sans doute...
— Donne-les-moi... — Je dirai à Jules de chercher.
— Demain tu auras la preuve...
— Je ne puis attendre jusqu'à demain.
— Gomment faire alors ?
— Les clefs que voilà sur cette table sont celles de la pharmacie... tu me l'as dit tout à l'heure...
— Eh bien?...
— Eh bien ! ouvre la porte et entrons ensemble...
— Le registre est placé sur le bureau, dans la pharmacie... — Nous le consulterons...
Mariette semblait indécise.
— Comment, — lui dit Georges d'un ton de reproche, — tu hésites quand il s'agit de mon avenir!... Quand je peux tout à la fois, si tu t'y prêtes, venger Max et ravir à un misérable la femme que j'aime ! ! — Ai-je hésité, moi, quand tu m'as demandé de te venir en aide, de te sauver?...
— C'est vrai... — murmura l'Écureuil, — tu as été gentil avec moi...
— Prouve-moi ta reconnaissance en me servant à ton tour...
— Viens donc... — Porte cette lumière... Georges prit le flambeau.
La jeune femme saisit le trousseau de clefs et, s'appuyant aux meubles et aux murailles car les trop amples libations de chartreuse verte la faisaient chanceler sur ses jambes inégales, elle se dirigea vers la porte qui conduisait au couloir de la maison, et fit tourner la clef dans la serrure.
Pour traverser le couloir M. de Nerville la soutint.
La pharmacie fut rapidement ouverte.
Tous deux en franchirent le seuil.
— Ferme la porte... — dit Mariette.
Georges obéit, puis il s'approcha du bureau.
— Voici le livre... — fit-il en désignant un volume in-quarto fortement relié, avec le dos et les coins en parchemin.
— Regarde et dépêche-toi.
M. de Nerville ouvrit le registre et chercha le numéro d'ordre de la potion préparée sous ses yeux. Ce numéro était 124 .
Il le trouva bien vite.
— M'y voici... — s'écria-t-il.
— Eh! bien? — demanda Mariette.
— Attends...
Et il lut :
Eau distillée 125 grammes.
Strychnine 20
Aucune indication de grammes ou de décigrammes ne suivait le chiffre 20.
Il continua :
Sp. diacode 20 g.
E. de L. cerise 4 g.
E. de (l. d'oranger 8 g.
Et, en regard, le prix de la potion : quatre francs.
— Les rectifications ne sont pas faites... — pensa Georges. — Tout va bien...
— Dépêche-toi... — répéta Mariette.
— Laisse-moi donc le temps de me rendre compte...
— Que diable !... rien ne nous presse...
En ce moment on entendit pousser un cri étouffé, suivi d'une sorte de râle.
Ce bruit sinistre venait d'une chambre à laquelle on accédait depuis la pharmacie par un escalier de bois.
La jeune femme et Georges prêtèrent l'oreille.
On râla de nouveau.
Mariette pâlit.
— Ça vient de la chambre de Jules ! — s'écria-t-elle
— Jules est certainement très malade...
Sur le bureau se trouvait un bougeoir servant à cacheter les fioles.
M. de Nerville l'alluma.
Le râle devenait plus distinct.
L'Écureuil saisit le flambeau puis, aussi vite que le lui permit sa claudication, gravit l'escalier conduisant au premier étage.
Georges avait déjà pris une plume, la trempait dans l'encre et, en face du mot : strychnine, où se trouvait le chiffre 20, il transformait le zéro en un g, et plaçait une virgule entre le 2 et le g.
— Maintenant cela fait bien deux grammes... — murmura-t-il avec un effrayant sourire.
Ceci fait il tira de son agenda une feuille de papier blanc, la déplia, y imprima le timbre bleu de la pharmacie, la replia et la remit dans sa poche.
Il venait de replacer le timbre humide où il l'avait p*is et de refermer le registre quand un cri d'appel retentit.
— A moi ! à moi ! — disait Mariette,
M. de Nerville escalada l'escalier en quelques élans et se trouva dans la chambre de Jules Cordier.
Celui-ci se tordait en une crise d'atroces souffrances, et faisait pour respirer de violents et inutiles efforts.
Il étouffait littéralement; — ses yeux s'injectaient; — son visage devenait d'un rouge sombre.
— Il se meurt... — balbutia Mariette d'une voix étranglée. — Comment le soulager?
— Je n'en sais rien, je ne suis pas médecin, mais ce garçon me paraît bien malade.
— Je l'ai déjà vu dans cet état deux ou trois fois.
— Raison de plus... Tant va la cruche à l'eau... Georges n'acheva pas.
Un flot de sang s'échappa de la bouche de Jules Cordier. — Une dernière convulsion secoua le corps qui retomba sur le lit et se raidit.
Le râle avait cessé. .
— Le pauvre diable est mort... — dit M. de Nerville en ayant peine à cacher sa joie.
Mariette se mit à sangloter et cacha sa tête dans ses mains.
— Que faire ? — demanda-t-elle au bout d'un instant.
— Pas autre chose que nous en aller bien vite... — Tu vas rentrer chez toi et, comme il est au moins inutile qu'on sache que tu possédais les clefs de la pharmacie, tu auras l'air d'ignorer complètement ce qui s'est passé cette nuit... — Demain matin le gamin viendra chercher les clefs, et c'est lui qui t'apprendra la nouvelle...
— Abandonner ainsi ce malheureux Jules... — soupira la jeune femme.
— Tu ne le ressusciteras point... Entre nous d'ailleurs tu ne dois pas le regretter beaucoup... — Allons, viens...
Et Georges entraîna la boiteuse affolée. Une fois dans son arrière-boutique elle se laissa tomber sur son siège et fondit en larmes.
— Quel malheur! — répétait-elle, — quel malheur!
— Bah! — répliqua le cousin de Max, — pas si grand que ça, le malheur... — Cela devait finir ainsi... — Tu l'avais prévu... tu m'en parlais il y a une demiheure... — Console-toi donc et tâche de faire un meilleur choix... — Au revoir, ma fille.
— Tu me quittes? — demanda Mariette en relevant la tête.
— Il est tard... — je retourne au chalet...
— Tu as vu ce que tu voulais voir?
— Oui.
— Et, cette preuve que tu cherchais... que tu comptais trouver dans le registre ?
— Je ne l'ai pas encore...
Georges donna une poignée de main à son ancienne maîtresse dont les larmes commençaient à se tarir, et prit la route de Lamorlaye.
Il était près de minuit quand il rentra par la petite porte du parc.
Aucune lumière ne brillait sur la façade. — Un silence absolu régnait partout.
M. de Nerville gagna sa chambre.
Depuis la mort du baron Max de Trêves, les persiennes de l'appartement qu'il occupait pendant sa vie restaient closes.
Personne n'avait franchi le seuil de la chambre funèbre.
Les clefs étaient accrochées à un tableau ad hoc, placé dans une petite pièce touchant au vestibule du premier étage.
Georges prit une lumière, entra dans cette pièce, détacha les clefs, ouvrit l'appartement de Max, et y pénétra sans plus d'émotion que s'il n'avait pas empoisonné son malheureux cousin.
La chambre mortuaire était humide et froide.
M. de Nerville crut sentir un manteau de glace peser sur ses épaules.
11 éleva sa lumière et jeta un coup d'oeil autour de lui.
Sur une console se trouvaient les fioles, les bouteilles, la théière, la veilleuse, qui avaient servi pendant la maladie du baron.
Georges s'approcha de cette console et inspecta les fioles.
11 en prit une, — celle qui portait le numéro 1249, — et la mit dans sa poche.
Ensuite il fit glisser dans ses rainures le tiroir de la console.
Dans ce tiroir se trouvaient dix ou douze ordonnances, signées par Lucien d'Harblay sauf deux ou trois émanant du docteur Marais.
M, de Nerville les prit toutes et quitta l'apparteemnt qu'il referma sans bruit.
11 accrocha les clefs au tableau, remonta chez lui, plaça dans un meuble la fiole, les ordonnances et se dit:
— Demain je m'occuperai de cela... — Cette nuitla fatigue m'écrase... — Il faut dormir...
Le lendemain, — ou plutôt le même jour puisqu'il se couchait à minuit passé, — il se leva de bonne heure, s'enferma, tira du meuble les ordonnances et la fiole, et les plaça sur une table.
— Commençons par le médicament; — se dit-il en débouchant la fiole. — Il faut rendre correcte l'inscription faite par Jules Cordier dont le. silence m'est acquis... — La mort de cet homme me fait la partie belle... — Elle arrive bien à point et met tous les atouts dans mes mains... — Allons, mon étoile brille!...
Quatre cuillerées du contenu de la fiole, — on s'en souvient peut-être, — avaient été retirées, l'une par Lucien d'Harblay, pour la donner au malade, les trois autres par Georges lui-même, pour être jetées dans les cendres du foyer, afin qu'il fût bien établi que les prescriptions du médecin étaient exécutées.
M. de Nerville tira du fond d'un meuble un petit papier plié en huit, contenant la poudre de strychnine volée par lui chez Lucien d'Harblay et dont il avait mêlé une partie, dans la forêt de Chantilly, à la deuxième potion préparée par Jules Cordier et absorbée par Max.
— L'ordonnance porte deux grammes, — murmurat-il en ouvrant le paquet, — il faut en déduire les décigrammes mis à la pharmacie, et ce qui est censé, avoir été bu... Soyons malin...
Georges pesa minutieusement avec une petite balance une quantité déterminée de poudre blanche, et l'introduisit dans la fiole qu'il agita après l'avoir rebouchée.
11 replia ensuite le papier contenant encore de la strychnine, le remit où il l'avait pris, revint à la table et examina l'étiquette de la fiole.
— Les chiffres du numéro d'ordre sont assez mal tracés... — fit-il après un moment de sérieuse attention, — il ne me sera pas difficile de les imiter sur l'ordonnance que je dois récrire... — Essayons tout de suite.
Il prit une plume, une feuille de papier, traça le nombre 1249 , puis compara les chiffres à ceux de l'étiquette et se dit :
— Ce n'est pas tout à fait cela... — La boucle de mon 9 est trop étroite et mon 4 trop régulier... — Voyons donc les chiffres de l'autre numéro d'ordre...
11 fouill-a la petite liasse et il en retira la dernière ordonnance, celle qu'il avait fait exécuter lui-même à Chantilly, l'étudia longuement et continua :
— Positivement le 9 est trop fermé et le 4 trop correct... — Recommençons...
Pour la seconde fois il copia les chiffres.
— C'est déjà beaucoup mieux... — fit-il en souriant. — J'arriverai à une exactitude de reproduction photographique... — Du reste, en cas d'enquête, Jules Gordier ne sera pas là pour donner des explications... 11 était souvent ivre... alors sa main tremblait... L'expert le plus habile y perdrait son latin... — L'or-
donnance du docteur d'Harblay me donnera sans aucun doute plus de mal... — Il importe cependant qu'elle soit identique, avec mon chiffre modifié... — Voyons ça...
Le misérable s'absorba dans l'étude des caractères tracés par Lucien, et tout en étudiant il pensait :
— Ce docteur a beaucoup de ma façon d'écrire, ou plutôt de griffonner... — Ses pattes de mouches presque illisibles ressemblent aux miennes... — Je m'en tirerai... — La signature ne m'embarrassera guère.
— Je la réussirai au bout de deux heures de travail... Georges se mit immédiatement à copier l'ordonnance.
Il recommença cette copie dix fois, quinze fois, vingt fois.
Jamais l'imitation n'était, selon lui, assez complète.
— Il fallait mener à bien chaque mot, chaque lettre, chaque accent, chaque virgule. — Il fallait que Lucien d'Harblay lui-même, ayant l'ordonnance sous les yeux, ne pût répondre :
— Ce n'est pas moi qui ai écrit cela...
Enfin M. de Nerville, faisant preuve d'un talent hors ligne de faussaire, atteignit la perfection, non relative mais absolue.
Alors il tira de son agenda la feuille de papier sur laquelle, la veille au soir, il avait apposé le timbre bleu de la pharmacie Godelot, et d'une main ferme il transcrivit l'ordonnance en ayant soin d'y substituer aux chiffres véritables les chiffres que Jules Cordier avait portés par erreur sur le registre.
Il imita magistralement la signature puis, dans l'espace réservé au milieu du timbre pour y inscrire le le numéro d'ordre, il traça le chiure 1249.
C'était fini.
Georges avait aux lèvres un sourire de triomphe.
Ayant sous les yeux en môme temps l'original et la copie, il reconnaissait l'impossibilité de les distinguer l'un de l'autre.
Prenant alors l'original désormais inutile il le jeta au feu, fit disparaître dans un tiroir qu'il ferma soigneusement à clef la fiole et les ordonnances, plaça sur une table une feuille de papier ordinaire et, contrefaisant son écriture, il écrivit d'un style ampoulé à dessein une lettre ainsi conçue :
« Monsieur le Procureur de la République,
» Certains effroyables forfaits demeurent parfois » ignorés.
» De nombreux criminels restent trop souvent im- » punis.
» Si vous ordonniez l'exhumation du corps de M. le » baron Max de Trêves, mort il y a cinq ou six mois » au chalet de Lamorlaye, et si des médecins légistes » opéraient l'autopsie de ce cadavre, peut-être y trou- » verait-on la trace indiscutable d'un crime hideux et » lâche.
» Si l'on suivait à la piste l'empoisonneur, peutêtre arriverait-on bien vite au médecin de qui l'in- » fortunée victime a reçu les derniers soins. » En vous donnant l'éveil, j'ai fait mon devoir.
y> C'est maintenant à la justice que vous représentez » de faire le sien, et de traquer le meurtrier au fond » des ténèbres où il se cache.
» Agréez, monsieur le Procureur de la République, etc.. »
Georges traça une signature illisible, mit sous enveloppe et écrivit cette adresse :