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Madame de Trèves

Le mois de juillet touchait à sa fin et la chaleur était accablante, quoiqu'il ne fût que dix heures et demie du matin.

Les gardes du domaine princier de Chantilly gui- .daient sous bois les bûcherons chargés d'émonder les pousses trop luxuriantes gênant l'accès des sentes mystérieuses, des routins verdoyants, si nombreux dans la vieille forêt chère aux artistes, et non moins riche en sujets d'études que les forêts de Gompiègne et de Fontainebleau.

Une dizaine de travailleurs occupaient le Carrefour de la Table,

Les uns comblaient des ornières, nivelaient et battaient le sol.

D'autres, le croissant en mains, la serpe passée dans la ceinture, coupaient, taillaient, régularisaient les branchages.

Le carnier au dos, le fusil double en bandoulière, le garde Brigard, assis sur l'herbe, fumait sa pipe en silence à quelques pas des ouvriers qui, selon le précepte du sage, se hâtaient lentement.

Un joli chien basset, étendu près de lui, le museau sur ses pattes, dormait d'un paisible sommeil.

Bon nombre des petites allées qui viennent aboutir au carrefour de la Table se greffent sur la grande route pavée conduisant de la Ghapelle-en-Serval à Chantilly.

Sauf les jours de marché et les jours de courses à Chantilly cette route est peu fréquentée, et c'est à peine si, de loin en loin, on y rencontre quelque voiture.

Le jour où notre récit commence était un mardi.

Ni courses, ni marché, aussi la route était-elle déserte aussi loin que le regard pouvait s'étendre.

Le pavé brasillait sous les rayons d'un soleil torride, et dégageait une chaleur de fournaise dans l'atmosphère déjà brûlante.

Ni un nuage, ni un flocon blanc dans Tazur implacable du ciel.

Pas un souffle d'air.

Les feuillages les plus légers ne frissonnaient point.

Les fils de la vierge restaient immobiles aux pointes des brins d'herbe.

Tout à coup, sortant du bois qui traverse la route de Senlis, à droite de celle de la Chapelle-en- Serval, apparut un chien de mauvaise mine.

C'était un grand chien de berger à poils longs d'un noir tirant sur le roux, les oreilles pointues, le cou tendu et raidi, maigre, efflanqué, la queue basse, la langue

pendante, la gueule baveuse, les yeux rouges et brillants.

Il franchit d'un bond le fossé peu profond qui bordait le bois, et se trouva sur le pavé chauffé à blanc.

Pendant une ou deux secondes il fit halte, leva la tête, poussa une sorte de cri rauque et strident, qui ressemblait moins à un aboiement qu'au râle sinistre d'une bête étranglée, puis il prit sa course et s'engagea dans un sentier traversant les fourrés à gauche.

Dans ce sentier, à cinq cents pas environ de son point de soudure à la route de Senlis, travaillaient deux émondeurs.

L'un de ces hommes interrompit brusquement sa besogne et s'appuya sur le manche du croissant qu'il tenait à la main.

Il venait d'apercevoir le chien de mine suspecte venant à toute vitesse de son côté.

— Qu'est-ce que c'est que ça, Jean-Marie ? -- demanda-t-il à son compagnon — Ça a l'air d'un loup.

L'ouvrier ainsi interpellé regarda à son tour.

— G'est-il un loup? — reprit le questionneur. L'animal se rapprochait rapidement.

— Gare à toi ! gare à toi, Ricard ! — répliqua Jean- Marie en se rangeant sur le bord du sentier et en se mettant en défense — C'est bien pis qu'un loup, c'est un chien enragé !

— Un chien enragé ! — répéta Ricard pâle d'épouvante. — En es-tu sûr ?

— Pardi, si j'en suis sûr ?... que trop ! Je le reconnais... c'est Coco, le chien à Petit, le bûcheron de Pont-

armé. — Il était malade depuis huit jours, Coco.,, J'avais dit à Petit de se méfier et le tenir à l'attache... Attention, s'il passe à portée coupons-lui les pattes avec nos croissants...

Le chien avançait toujours.

Dix pas à peine, maintenant, le séparaient des travailleurs.

Il les vit et s'arrêta net, chancelant sur ses quatre pattes raidies.

Allait-il attaquer?

Non, car après avoir poussé de nouveau un hurlement rauque, il quitta brusquement la sente, fila sous bois, disparut entre les arbres puis, cinquante pas plus loin, reparut dans le chemin.

— Ah ! la vermine ! a-t-il du vice ! — murmura Jean- Marie.

Ensuite, de toute la force de ses poumons, il cria en se tournant du côté oîi, plus loin, derrière un coude du sentier, se trouvaient d'autres travailleurs :

— Eh I là-bas!... Gare à vousl... — Au chien enragé!... Tue!... Tue!...

Ricard, se faisant un porte-voix de ses mains unies, répéta d'une voix perçante :

— Au chien enragé I... Tue !... Tue !...

Et tous deux prirent leur course derrière la bête qui, malgré la raideur en quelque sorte automatique de ses mouvements, ne ralentissait point son allure.

En entendant les cris d'alarme de Ricard et de Jean-Marie, les travailleurs du carrefour de la Table s'étaient arrêtés, tremblants, secoués par l'épouvante.

Le garde Brigard se dressa sur ses longues jambes arma son fusil et se tint prêt à épauler.

Ravaud, le joli basset que nous avons vu dormir à

côlc de son maître, aspira l'air à plusieurs reprises ;

il poussa un long aboiement et le poil de son échine se hérissa.

Jean-Marie et Ricard répétaient sans relâche :

— Au chien enragé I au chien enragé !

Coco venait de tourner le coude formé par la sente.

Tout le monde le vît à la fois.

Les pelles, les pioches, les croissants, se levèrent prêts à retomber comme des masses sur le sinistre animal pour l'assommer.

— Rangez-vous, et laissez-moi tirer ! — dit le garde. — Une balle dans la tête vaudra mieux pour en finir que tous vos engins...

Ravaud poussait de sourds grognements.

Le chien de Pontarmé, de même qu'il avait évité les croissants de Ricard et de Jean-Marie, évita la bande des travailleurs et, au lieu de continuer droit sur le carrefour de la Table, il fila de nouveau sous bois.

Deux coups de fusil éclatèrent l'un après Tautre, mais Brigard, tirant au jugé, avait moins bien réussi que de coutume.

— 11 en tient!... — cria cependant l'un des ouvriers.

Le basset, en entendant les coups de feu, se mit à aboyer à pleine gorge et s'élança sur les traces de Coco.

Le garde comprit le danger.

— Tonnerre du diable, ici, Ravaud I... — commandat-il. — Ici, maudite bête!...

Emporté par son ardeur, le basset n'obéit pas.

Il venait d'atteindre le chien enragé et, lui sautant à la gorge, il le mordait.

Coco, deux fois plus haut sur pattes que son agresseur, se dégagea en poussant un grognement sourd, et se ruant à son tour sur Ravaud lui enfonça ses crocs dans les reins.

Le basset hurla de douleur et revint à la charge.

Les deux chiens roulèrent l'un sur l'autre.

— Tirez ! mais tirez donc! — crièrent les bûcherons au garde qui venait de recharger son fusil Lefaucheux.

Brigard fit feu d'un seul coup.

Malheureusement ses cartouches ne contenaient que du petit plomb. — Le chien enragé se releva saigna \t, prit la fuite, franchit le fossé et se perdit sous bois. \

Ravaud léchait ses blessures en gémissant.

— La sale bête a troué la peau de mon chien ! — dit le garde avec colère. — Quel dommage... une si brave bête... pauvre Ravaud...

Du revers de sa main gauche il essuya deux larmes qui coulaient sur ses joues bronzées.

— Allons, — murmura-t-il tristement, — il le faut!.. Vilaine besogne...

Et, s'approchant du basset qui tournait vers lui ses deux grands yeux doux et tendres, il lui déchargea à bout portant son second coup de fusil dans l'oreille.

Ravaud tomba raide mort.

— Adieu, mon vieux camarade... — fît le garde tout haut en détournant la tête. — Adieu I...

Les bûcherons s'étaient mis à la poursuite du chien enragé en poussant de longues clameurs.

Brigard les suivit.

— Il va descendre par les étangs, — leur cria-t-il. — Prenez la Groix-Nivert...

Les ouvriers gagnèrent la route indiquée qui les conduisait de façon directe à la chaussée des Étangs. Quelques minutes s'écoulèrent.

— Le voilà... le voilà... — dirent plusieurs voix. En effet Coco, sortant d'un sentier couvert, venait

d'apparaître sur le chemin, à deux cents pas environ du groupe qui le poursuivait, et fîlait vers les étangs.

A un tournant, il disparut.

Hideux, haletant, couvert de sang et de boue, écumant, tremblant de tout son corps, il allait comme une machine mise en mouvement par des rouages invisibles.

Soudain il s'arrêta, humant l'air de ses narines dilatées et saignantes; il sentait l'eau.

Les étangs se trouvaient à dix pas de lui.

Reprenant sa marche raide et rapide, il s'élança sur la berge au milieu des joncs.

L'eau, peu profonde au bord, clapotait sur ses pattes .

Il baissa la tête, plongea dans l'eau sa langue tuméfîée, et il essaya de boire.

A peine âvait-il lappé deux fois, qu'un frisson convulsif secoua sa maigre carcasse; — il dressa la tête

en poussant un hurlement rauque, — (ce hurlement qu'il suffit d'entendre une seule fois pour ne l'oublier jamais), — puis, bondissant hors des roseaux, il reprit sa course en remontant l'allée qui contourne les étangs et conduit à la Reine-Blanche.

Derrière lui des voix essoufflées crièrent:

— Par ici... par ici...

Et l'on entendit sous bois les pas d'une troupe d'hommes qui couraient.

Un peu plus d'une heure avant les faits que nous venons de raconter, quatre personnes se trouvaient réunies dans le petit salon d'une élégante habitation en forme de chalet, au village de Lamorlaye, à deux kilomètres de Chantilly.

Ces quatre personnes étaient le baron Max de Trêves, la baronne Germaine, sa mère, Léonide de Trêves, sa femme, et Georges de Nerville, son cousin.

Le baron de Trêves avait trente-deux ou trente-trois ans.

Difficilement on aurait pu rencontrer un gentleman plus beau et plus distingué; mais, malgré ses formes charmantes, rien en lui n'attirait la sympathie.

Ses cheveux étaient d'un brun presque noir, son teint très blanc, ses lèvres bien dessinées quoiqu'un peu trop minces.

Ses grands yeux fendus en amandes et d'un vert

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changeant, avaient un regard indéfinissable, toujours arrogant, parfois dédaigneux, souvent cruel.

Une moustache fine et soyeuse encadrait sa bouche et descendait jusqu'à son menton.

Il ressemblait beaucoup à sa mère, la baronne Germaine, femme de soixante ans environ, gardant les traces d'une grande beauté sous ses cheveux presque blancs ; l'air hautain et agressif, la parole brève et les yeux durs.

Léonide de Trêves, dans la gloire de ses vingt-deux ans, offrait un visage d'une blancheur faiblement rosée que couronnait une merveilleuse chevelure d'un blond d'épi mûr.

Elle était non seulement belle, mais gracieuse et charmante. — La bonté, la tendresse rayonnaient dans le regard presque toujours mélancolique de ses grands yeux aux prunelles de saphir.

Un pli léger se creusait sur son front pur, entre des sourcils fins comme ceux d'une chinoise.

Le sourire habituel, machinal en quelque sorte, qui soulevait sa lèvre en découvrant des dents exquises dans leur écrin de corail rose, offrait une expression de profonde mélancolie.

Il semblait que cette jolie bouche allait murmurer, sans en avoir conscience, ces deux mots ;

— Je souffre...

Georges de Nerville avait, comme son cousin, l'apparence d'un parfait gentilhomme.

Agé de trente-cinq ans environ, il paraissait en avoir tout près de quarante. — Ses traits réguliers,

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mais fatigués, offraient cette trace indélébile laissée par les luttes quotidiennes, et l'abus des plaisirs de la vie à outrance.

M. de Nerville portait toute sa barbe; — il avait le front bas, des yeux roux singulièrement expressifs ; — bref — malgré le commencement de flétrissure signalé par nous, — il était très séduisant.

Un silence absolu régnait dans le petit salon du chalet de Lamorlaye, au moment où nous en franchissons le seuil.

Max de Trêves, un agenda à la main, faisait des chiffres au crayon.

La douairière brodait au petit point, sur un carré de canevas, l'écusson de la famille de Trêves surmonté du tortil de baron.

Léonide, renversée à demi sur une chaise longue et les yeux tournés vers le plafond, avait aux lèvres ce vague sourire empreint d'amertume dont nous avons parlé.

Georges regardait tour à tour Max de Trêves et sa mère, puis de madame Germaine son regard revenait à Léonide, et prenait une expression singulière en se fixant sur elle.

Brusquement il rompit le silence et dit avec un éclat de rire :

— Je me figure un curieux écoutant aux portes pour

entendre notre conversation!... Croyez-vous qu'il serait volé, celui-là?

— C'est voire faute, mon cher ami... — répliqua la douairière.

— Ma faute! — ahl par exemple! — Et commenî, cela, belle tante?

— Vous nous avez rendus tous sombres comme un jour de pluie avec vos histoires de l'autre monde...

— Je vous ai raconté un rêve, chère tante, un simple rêve de mon grand-père, — reprit M. de Nerville. — Certes, il n'y a point là matière à s'absorber en des pensées lugubres... — Ça ne signifie rien, un rêve.

Léonide de Tièves tourna ses grands yeux d'azur vers le cousin de son mari.

— Ça ne signifie rien, un rêve! — répéta-t-elle timidement, non sans une hésitation manifeste. — Vous ne pouvez nier cependant, j'imagine, que certains songes soient des avertissements de la Providence...

— Je le nie carrément, au contraire... — répliqua Georges.

Max se mit à ricaner en haussant les épaules.

— Vous ne croyez pas aux rêves, mon ami? — lui demanda la jeune femme d'une voix très douce qui semblait implorer.

— Ah î certes non ! — répondit-il. — Et j'ajoute que se mettre martel en tête à propos d'un rêve est une indiscutable preuve de sottise ou d'insanité...

— Admettons, si cela vous plaît, que je sois sotte

OU folle, mais j'ai eu plus d'une fois la preuve que les rêves étaient des présages...

Max haussa de nouveau les épaules et ne se donna pas la peine de répondre.

— Ma chère Léonide, — dit la douairière d'un ton moqueur en regardant sa belle-flUe de haut en bas, — défaites-vous donc de ces turlutaines de mauvais goût qui vous rendent parfaitement ridicule et témoignent d'une éducation déplorable... — Croire aux rêves et en convenir, cela ne se fait pas !... — C'est peuple!... C'est petites gens!... Renoncez donc une fois pour toutes à ces niaiseries, et tâchez de vous souvenir que vous êtes baronne de Trêves !...

Léonide devint un peu pâle, baissa la tête et garda le silence.

Georges de Nerville, qui l'observait, eut aux lèvres un sourire indéfinissable qu'il dissimula de son mieux en mordant sa moustache.

Max quitta son siège.

— Vous savez, ma mère, — fit-il, — que nous ne déjeunerons point avec vous... à moins qu'il ne vous convienne de nous accompagner.

— Tu as des projets? — demanda la douairière.

— Oui, j'ai donné des ordres... — Nous irons faire un tour aux étangs de Gommelle et visiter le château de la Reine-Blanche qu'on vient de restaurer... — J^Jous ferons un repas champêtre chez le garde de la ferme, et nous pousserons ensuite jusqu'à la Chapelle-en-Serval où j'ai besoin de m'entendre avec le

maire au sujet de la location du bois du Chêne-Vert pour la prochaine saison de chasse.

Léonide releva vivement la tête.

— Ne pourriez-vous remettre cette partie à demain ou à un autre jour, mon ami? — murmura-t-elle.

— Pourquoi la remettrais-je? — répliqua le baron d'un ton sec.

— Parce que je souhaiterais ne point vous voir sortir aujourd'hui...

— Que signifie cet étonnant caprice? — Faudra-t-il à l'avenir, avant de décider quelque chose, solliciter votre acquiescement?...

— Max, vous savez bien le contraire...

— Je demande alors le mot de Ténigmel... — Pour me prier de rester au logis, vous avez une raison...

— J'en ai une...

— Laquelle ?

— Je ne puis vous le dire... — Ne sortez pas, voilà tout... Je vous en prie... Je vous en conjure...

— Décidément vous devenez folle ! — Avez-vous pu croire que je céderais à une fantaisie que vous refusez même de motiver? — Vous vous moqueriez de moi, ma chère!... —S'il vous déplaît de venir avec nous, restez, je n'y mets nul obstacle... — Nous nous passerons de vous à merveille.

— Vous êtes injuste, mon ami... — répondit tristement la jeune femme. — Ai-je jamais affiché la prétention d'être maîtresse ici et d'avoir sur vous quelque influence ? — Je sais trop bien à quoi m'en tenir à

cet égard... — Vos volontés sont les miennes, et vos désirs sont des ordres pour moi.

— Tout cela, ce sont des phrases.., — interrompit brusquement Max. — Oui ou non, serez-vous des nôtres?

— Oui, si vous Vous obstinez à sortir, mais encore une fois je vous supplie de n'en rien faire...

' — Et moi j'exige une explication ! — s'écria le jeune homme en frappant du pied. — Je veux connaître le motif, ou du moins le prétexte de cette agaçante obstination !...

— Je n'en ai pas d'autre qu*un pressentiment, — balbutia Léonide d'une voix très basse.

— Un pressentiment!...^*- répéta la douairière avec un rire moqueur> — J'en étais sûre! Gela devait être...

— Oui, madame, — reprit Léonide — un pressentiment qui me serre le cœur et qui m'épouvante... — Voyez, je tremble... j'ai la fièvre... Oh! raillez-moi... moquez-vous de moi, peu m'importe, mais écoutezmoi !... — Max, faut-il vous le demander à genoux?,.. Ne sortez pas aujourd'hui... N'allez pas ce matin aux étangs de Gommelle...

— Allons, — répliqua Max avec impatience, — je ne me trompais point tout à l'heure en vous croyant absolument folle!... Vous déraillez, ma chère!... A vous entendre on aurait aposlé des assassins sur mon. passage.

— Ce n'est pas d'un danger de ce genre que je parle, vous le savez bien... — murmura Léonide.

iQ MADAME DE TRÊVES

La douairière haussa les épaules et s'écria d'un Ion méprisant :

— Votre femme aura rêvé chevaux emportés, voiture brisée... car il s'agit d'un rêve... j'en ferais la gageure. — Est-ce que je me trompe?...

— Non, madame, — répondit Léonide en relevant la tête et en regardant sa belle-mère en face — vous ne vous trompez pas... il s'agit d'un rêve en effet... d'un rêve horrible.

Max et Germaine de Trêves accueillirent cet aveu par un éclat de rire.

Georges de Nerville restait muet, — ce qui lui arrivait d'ailleurs chaque fois que sa tante et son cousin prenaient à tâche d'humilier et de blesser la jeune femme, — et Dieu sait que ces occasions de silence étaient fréquentes.

Léonide poursuivit avec feu :

— Riez, madame... Riez à votre aise! Peut-être pleurerez-vous bientôt ! — La vie de votre fils est en périll... Le rêve qui m'épouvante m'a montré Max pâle et sanglant étendu sur la terre, et ce rêve était un avertissement, j'en suis sûre... vous n'en aurez que trop tôt la preuve...

Assez, ma chère ! — interrompit le baron impérieusement.— Faites-nous grâce de vos lubies... Vous voyez bien que nous les trouvons ridicules...

— Max, ne sortez pas...

— Gomment, encore 1

— Encore et toujours, oui...

La baronne douairière se leva :

— En vérité — • dit-elle — j'admire la patience de votre mari ! — Je n'oserais pas, moi, sa mère, le contrecarrer comme vous le faites, et combattre sa volonté avec une insistance d'un goût si douteux...

-a Ce sont, je le répète, des habitudes fâcheuses qui témoignent d'une origine vulgaire et d'une éducation négligée... Vous êtes bourgeoise jusqu'aux moelles, ma chère, et, qui plus est, petite bourgeoise, sans tact, sans esprit, sans intelligence... — J'aurais voulu modifier tout cela, dans l'intérêt démon fils et dans la mesure du possible... — Je l'ai tenté vainement... La matière est rebelle... vous êtes incorrigible...

— Oh! tout à fait incorrigible... — appuya Max en frappant sur un timbre.

Léonide détourna la tête pour cacher deux grosses larmes qui coulaient sur ses joues.

Un domestique parut et demanda :

— Monsieur a sonné?...

— Oui... — Qu'on prépare le break de promenade... — Nous partirons dans vingt minutes.

— Quel attelage ?

— Les chevaux neufs... — Jacques Hâbert nous accompagnera...

— Bien, monsieur.

Le domestique sortit.

— Yiendrez-vous, ma mère? —demanda le baron.

— Décidément non — répondit la douairière — je préfère ne pas sortir ce matin.

— Nous n'avons que juste le temps de nous apprêter...— reprit Max.

— Je suis prêt... — répondit M. de Nerville.

— Et je serai prête dans cinq minutes, — fit la jeune femme en quittant son siège.

— Vous pouvez rester au chalet, ma chère, — répliqua M. de Trêves avec une moue dédaigneuse — si vous avez à nous offrir un visage maussade et à nous fatiguer les oreilles par des divagations saugrenues.

Léonide appela sur ses lèvres un sourire.

— C'est fini... — murmura-t-elle — J'avais tort... je ne recommencerai pas... — Je vais prendre un chapeau, une ombrelle, et je vous rejoins.

La jeune baronne sortit vivement.

Max, de son côté, quitta le salon.

La douairière et M. de Nerville restèrent seuls.

— Que penses-tu de ce qui vient de se passer? — demanda madame de Trêves à son neveu en hochant la tête.

Georges parut hésiter.

— Mon Dieu, chère tante -- répondit-il enfin — vous n'ignorez pas que j'ai pour principe de ne me mêler jamais des discussions fréquentes... trop fréquentes... hélas 1... qui rendent singulièrement houleuses les relations du jeune ménage. — Vous savez le proverbe : Entre V arbre et Vécorce,,, — Donc je me garde d'intervenir, mais je dois avouer qu'un tel état de choses me semble très pénible...

— Pénible I... odieux 1... intolérable !.,. — appuya la douairière. — En voyant cette pécore si sotte, si ridicule, si vulgaire, et en pensant qu'elle se nomme, tout comme moi, baronne de Trêves, je meurs de honte !..

— Eh ! eh ! chère tante — fit le jeune homme avec un sourire un peu moqueur — la honte en question est de celles dont on vit longtemps, et fort bien, avant d'en mourir... — Si votre bru s'appelle la baronne de Trêves, Max ne lui a point donné ce nom et ce titre... il les lui a bel et bien vendus très cher... — Le mariage était un marché...

— Marché que je regrette parfois d'avoir laissé conclure... — interrompit madame Germaine. — Les millions apportés en dot par mademoiselle Léonide Desfontaines me causent une humiliation profonde...

— Ne dites pas de mal de ces millions, chère tante... — Ils ont servi à redorer le blason de Max et vous permettent de vivre dans le milieu de luxe que vous aimez...

— Ah ! je sais bien qu'il le fallait... — dit la douairière avec un soupir. — Mon mari venait de mourir après nous avoir ruinés aux trois quarts en jeux de Bourse...

— Et du dernier quart il ne restait pas grand'chose... — fit observer Georges... — Oh! la lessive était proprement faite... Mon oncle avait la main malheureuse!...

— C'est vrai... Le lendemain nous allions nous trouver à peu près sans ressources, et Max n'avait point d'état...

— Vous pourriez ajouter, chère tante, que l'amour du travail lui manquait... Entre les millions de mademoiselle Desfontaines et la misère il fallait choisir... Vous avez choisi les millions... tout le monde en aurait fait autant...

— Oui, — murmura madame de Trêves — nous avons une excuse...

— Parbleu !... et la meilleure de toutes...

En ce moment Max reparut, ganté, le chapeau sur la tête.

— A tantôt, ma mère, — dit-il en embrassant la baronne qui lui rendit son baiser avec effusion.

— Au revoir, ma tante, — fit Georges à son tour. Puis les deux jeunes gens quittèrent la douairière. En sortant du petit salon Léonide avait traversé le

vestibule, pour gagner l'escalier conduisant au premier étage où se trouvait son appartement.

Sur une banquette du vestibule, un homme attendait.

Lorsqu'il vit paraître la jeune femme, il se leva.

Léonide lui sourit et ralentit le pas.

L'homme s'approcha d'elle, l'enveloppa d'un long regard, et son visage prit une expression douloureuse.

Ses lèvres s'agitèrent, mais au lieu de paroles il ne s'en échappa qu'un son rauque et guttural.

Il leva les deux mains, et ses gestes rapides traduisirent la pensée .que ne pouvait exprimer sa bouche.

Ces gestes signifiaient :

— Vos paupières sontrouges... Vous avez pleuré... — Que se passe-t-il donc et pourquoi vous fait-on souffrir ?

Léonide, habituée à ce langage ou plutôt à cette mimique, répondit au muet ce seul mot ;

— Viens !

Ensuite elle s'élança dans l'escalier.

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