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Le muet suivit la jeune femme jusqu'à sa chambre où elle le fit entrer.
Elle referma la porte derrière lui et se laissa tomber sur un siège.
Alors les sanglots contenus quiréLouffaientjaillirent de sa poitrine, en même temps que de grosses larmes ruisselaient sur ses joues.
L'homme poussa un long soupir ; — un pli se creusa entre ses sourcils; — ses narines frissonnèrent.
Il prit entre ses mains l'une des petites mains de Léonide et la pressa contre ses lèvres avec une expression d'immense tendresse et d'infini respect.
Ses yeux étaient humides.
Après une seconde d'effusion il tirade sa poche une ardoise de la grandeur d'une feuille d'agenda, un crayon, et d*une longue écriture très lisible quoiqu'irrégulière il traça les courtes phrases que ses gestes avaient prononcées à défaut de ses lèvres dans le vestibule.
— Vos paupières sont rouges.,. Vous avez encore
pleuré.., — Que se passe-t-il donc et pourquoi vous fait^ on souffrir?
Ensuite il plaça Tardoise sous les yeux de madame de Trêves,
A travers ses sanglots Léonide balbutia :
— J'ai été humiliée, bafouée, ridiculisée, comme toujours...
Le muet serra les poings avec rage.
La jeune femme poursuivit d'une voix brisée :
— On me déteste dans cette maison, on prend à tâche de me le prouver sans cesse... — Tout le monde me dédaigne... LUI aussi, lui surtout, dont les paroles brutales, dont les sarcasmes, dont les moqueries viennent à chaque instant me frapper en plein cœur...
— Oh! ce mariage maudit, pourquoi donc l'avez-vous €xigé, ma mère? — C'était pour moi, selon vous, un grand honneur de devenir baronne de Trêves... — Enfant docile et ne connaissant rien de la vie, j*ai épousé Max par obéissance... Il prétendait m'aimer... il le disait d'une voix douce et tendre... pouvais-je refuser de le croire? — Il mentait cependant, il mentait avec impudence, ce gentilhomme si fier de son nom...
— Ce qu'il aimait, ce n'était pas moi, mais les millions de ma dot... — Une fois ces millions dans ses mains, la femme qui les apportait n'existait plus pour lui...
— Oh! ma mère. Dieu a bien fait de vous rappeler à lui; au moins vous ne voyez pas ma souffrance!..,
Léonide cacha sa figure dans ses mains et ses sanglots éclatèrent de nouveau.
Le muet avait tour à tour tremblé d'émotion et pâli de colère.
Pour la seconde fois il prit les mains de la jeune femme, tandis que son regard de bon chien fidèle lui disait avec éloquence :
— Courage et résignation... — Je suis à vous, moi... Je veillerai sur vous...
Madame de Trêves le comprit et répliqua :
— Oui, tu m'aimes, mon vieil ami... tu m'aimes de toute ton âme, je le sais et j'en suis reconnaissante, mais tu ne peux rien pour moi...
Un hochement de tête fut la seule réponse du muet. Ce hochement de tête signifiait clairement :
— Qui sait?
Léonide poursuivit :
— Maintenant, mon vieux Jacques, laisse-moi. — M. de Trêves m'attend... un retard servirait de prétexte à de nouvelles insultes... — Tu viens avec nous?
Le muet fit un signe affirmatif.
— Eh ! bien, va.
Jacques Hâbert sortit.
La jeune femme s'occupa rapidement des quelques modifications qu'il convenait d'apporter à sa toilette du matin.
Nous devons expliquer brièvement à nos lecteurs l'extrême familiarité et l'attachement tout paternel d'une part, tout filial de l'autre, qui régnaient entre le vieux serviteur et sa jeune maîtresse.
Jacques Hâbert, muet de naissance, était le mari de la nourrice de Léonide.
Lorsque madame Desfontaines, femme du riche banquier de ce nom, mit au monde sa fille unique, l'accouchement fut difficile ; — le médecin défendit à la mère d'allaiter son enfant, et enjoignit de se procurer sans retard une nourrice.
M. Desfontaines possédait des propriétés assez considérables en Franche-Comté, entre autres, aux environs de Vesoul, un château où il passait chaque année quelques semaines à l'époque de la chasse, et où il faisait en petit Télevage des chevaux de sang sous la direction de Jacques Hâbert, fils du premier piqueur de son père et fort expérimenté en matière hippique.
La jeune femme de Jacques venait d'accoucher d'un petit garçon dans la Haute- Saône, au moment où Léonide naissait à Lamorlaye.
Le banquier songea immédiatement à Marianne Hâbert.
Il écrivit à Jacques d'arriver au plus vite avec sa femme qui serait nourrice de la petite fille, tandis que lui-même prendrait la surveillance des écuries.
Jacques aurait mieux aimé rester au château où il avait passé toute sa vie, et où ses occupations lui plaisaient, mais il n'hésita point et partit, avec Marianne pour la propriété où se trouvait madame Desfontaines.
Léonide grandit.
Jacques Hâbert l'aimait comme si elle eût été sa fille, et l'enfant rendait à son père nourricier toute la tendresse qu'il avait pour elle.
M. Desfontaines mourut, laissant une fortune considérable.
Sa veuve, abandonnant l'hôtel de Paris et le chalet de Lamorlaye, se fixa presque entièrement à Meudon où Jacques Hâbert devint une sorte de majordome, s*occupant non seulement des écuries mais de toute la maison, et malgré son infirmité s'acquittant de cette tâche avec un succès complet.
Deux profonds chagrins apportèrent coup sur coup leur amertume dans la vie calme du brave homme.
Marianne mourut et son fils ne lui survécut que quelques mois.
Jacques, écrasé sous ce double choc, crut d'abord qu'il allait perdre la raison en se voyant seul au monde puis, peu à peu, il prit le dessus, concentra toutes ses affections sur Léonide, et littéralement ne vécut plus que pour elle.
Nous savons déjà que cette tendresse ne s'adressait point à une ingrate.
Quand il fut question de marier la jeune fille, Jacques sentit son cœur se serrer.
11 devint sombre et sa tristesse se peignait sur 5on visage.
Léonide voulut savoir la cause de ce changement
— Se passe-t-il donc quelque chose qui f afflige, mon vieil ami? — demanda-t-elleà son père nourricier.
Un geste de Jacques répondit affirmativement. La jeune fille continua :
— D'où vient ton chagrin?
Jacques écrivit sur son ardoise.
— Vous vous mariez... Vous allez vous éloigner d'ici... Je ne vous verrai plus... J'en mourrai..^
Elle pauvre homme se mit à pleurer.
Ce dévouement si naïf et si complet, cette immense -affection, touchèrent profondément Léonide.
— Rassure-toi, mon bon Jacques, — dit-elle, — quoiqu'il arrive nous ne nous quitterons pas...
— Jamais? — écrivit le muet.
— Jamais... Je te le jure !
Un éclair de joie passa dans les prunelles du père nourricier et, pour la première fois depuis la mort de sa femme et de son fils, il se sentit presque heureux.
Léonide tint parole.
Madame veuve Desfontaines, en donnant quatre millions de dot à sa fille dont elle accordait la main au baron Max de Trêves, mit pour condition au mariage que Jacques Hâbert ne quitterait pas la maison des jeunes époux, et cette clause fut insérée au contrat.
L'union accomplie, Jacques suivit Léonide à La Morlaye où il devint une espèce de factotum, indépendant des autres domestiques, faisant à peu près ce qu'il voulait, et néanmoins se rendant utile de cent manières, formant les hommes d'écurie, confirmant le dressage des jeunes chevaux de selle et d'attelage.
Grâce à lui les équipages de Max étaient remarqués pour leur correction irréprochable les jours de course à Chantilly.
Au moment où commence ce récit, Jacques Hâbert
était un homme de cinquante-huit ou cinquante-neuf ans, mais paraissant beaucoup plus âgé.
Ses cheveux gris formaient une couronne monacale autour de son front dégarni.
Les favoris réglementaires encadraient son visage expressif, bronzé comme celui d'un africain et rayé de mille petites rides.
Seuls les yeux restaient jeunes, et le regard ofTrait une incomparable vivacité.
De taille moyenne et taillé en force, Jacques Hâbert avait la tournure d'un vieux soldat.
Il ne portait point la livrée comme les autres domestiques du baron, mais un costume en drap vert sombre, aux boutons armoriés, qui ressemblait à l'uniforme des gardes-chasse.
Jacques possédait une intelligence au-dessus de la moyenne, un sens très droit, et son extrême tendresse pour Léonide le rendait clairvoyant.
Il lui fallut peu de temps pour comprendre que le baron de Trêves avait fait un mariage d'argent et non d'amour, et se considérait comme mésallié.
Il vit, il entendit bien des choses, il en devina d'autres, et de tout cela résulta pour lui la conviction que, dans sa tendresse maternelle aveugle, madame Desfontaines avait fait le malheur de sa fille en voulant lui donner, ou plutôt lui acheter un mari noble et titré.
Ce fut pour Jacques une immense douleur.
— C'est un mauvais gars, ce baron Max!... — pen-
28 MADAME DE TRl^VKS
sait-il. ^— Un peu plus tôt ou un peu plus tard, Léonide versera toutes les larmes de ses yeux...
Ses pressentiments ne le trompaient pas, il en eut bien vite la preuve et partagea les soufi'rances de la jeune femme.
La nouvelle baronne n'avait point de secrets pour son père nourricier.
Questionnée par lui, elle ne put retenir ses larmes et elle lui avoua son martyre.
A cela, que pouvait Jacques Hâbert ?
Rien, sauf engager Léonide à la patience et au courage, ce qu'il fit, mais sans conviction car il aurait voulu la pousser à la révolte et, s'il hésitait à le faire, c'est qu'il sentait bien que, dans la lutte, elle serait vaincue et brisée.
Sa tendresse le rendait capable de tous les dévouements, de tous les sacrifices.
Nous le verrons à l'œuvre.
En quittant la jeune baronne il essuya ses yeux, descendit au rez-de-chaussée, et s'apprêtait à se rendre à la cour des écuries où on attelait.
Max et son cousin fumaient un cigare sur la plus haute marche du perron.
En voyant passer Jacques, Max lui adressa cette question :
— Savez-vous si madame la baronne est prête?... La pantomime du valet signifia :
— Je ne sais pas...
— Toujours en retard! — murmura le baron avec
impcitience. — Ma parole d'honneur, les femmes inexactes sont un fléau !...
Un éclair s'alluma sous les paupières de Jacques.
Il pensait :
— Comme je te tordrais volontiers le cou, à toi, méchant gommeux!...
Mais il se contenta de le penser et il continua son chemin.
En ce moment Léonide parut dans le vestibule dont les deux portes s'ouvraient sur le perron.
Son chapeau d'un bleu pâle allait à merveille à ses cheveux blonds, à son teint d'une blancheur éblouissante, et la rendait encore plus jolie.
— Me voici, mon ami... — dit-elle.
— Nous vous attendons depuis cinq minutes... — répliqua brutalement Max.
— Je n*ai pas perdu un instant... et d'ailleurs suisjeen retard... ? — On achève d'atteler le break.
— Ah! pardieu, je sais bien qu'à vous entendre vous aurez toujours raison... Je ne discuterai donc point avec vous... Ce serait inutile...
Léonide baissa la tête sans répondre.
Le cocher monta sur son siège, ajusta les guides et rendit la main.
Les deux chevaux trois quarts de sang s'encapuchonnèrent coquettement, piaffèrent, prirent un trot relevé; —le break sortit de la cour des écuries, et vint s'arrêter devant le perron après avoir décrit une courbe savante.
30 MADAMK DE tRÈYES
Max de Trêves avait la passion des équipages luxueux et d'un style irréprochable; — les sportsmen, nous l'avons déjà dit, admiraient ses voitures à Chantilly, à l'époque des courses, et à Paris, l'hiver, dans l'allée des Acacias.
Le break de promenade que nous Venons de voir s'arrêter devant le perron mérite les honneurs d'une courte description.
C'était une sorte de mail-coach à ciel ouvert.
Le siège, très élevé, couvrait tout l'avant-train afin que les chevaux, placés sous la coquille, se trouvassent plus complètement dans la main du conducteur.
Depuis les banquettes de l'intérieur la vue s'étendait sans entraves de tous les côlés.
Le siège de derrière, placé haut, permettait aux domestiques de surveiller les chevaux et de sauter h terre si quelque chose se dérangeait dans l'attelage.
Une double mécanique servait à l'enrayage aux descentes»
MADAME DE TRÊVES 3t
Le coffre de derrière renfermait une cave à glace pour les boissons, et celui de devant un aménagement complet pour le service de table; — la table elle-même se dressait, comme par un truc de féerie, au milieu de la voiture.
Ce chef-d'œuvre d'élégance et de confortable était signé : Kellner.
Habituellement Max conduisait lui-même, avec un ami à côté de lui. — Ce jour-là, par exception, il ne se souciait point de prendre les guides.
Georges de Nerville offrit sa main à Léonide pour l'aider à monter en voiture et prit place avec Max en face d'elle.
Jacques Hâbert s'installa sur le siège auprès du cocher.
— Où va madame la baronne? — demanda ce der^ ïiier.
— Au château de la Reine-Blanche, — répondit M. de Trêves.
La voilure partit.
Dix heures sonnaient à l'église de Lamorlaye.
Nous laisserons filer le break vers les étangs de Commelle et nous prierons nos lecteurs de nous accompagner au village de Montgrésin, dans une auberge que sa propriétaire, madame Daval, baptisait du nom pompeux à' hôtel de la Cloche d'Or,
Le village, ou plutôt le hameau de Montgrésin qui ne se compose guère que d'une cinquantaine de feux, occupe le versant d'un plateau, non loin de Commelle et sur la route conduisant à Chantilly.
L'auberge ou hôtel de la Cloche d!Or est fréquenté en tout temps par les carriers, les bûcherons, et les maraîchers qui s'occupent de la culture du cresson et des artichauts.
Les artichauts de Montgrésin font prime aux halles de Paris, comme les asperges d'Argenteuil et les pêches de Montreuil.
L'hiver, c'est le rendez-vous des chasseurs qui battent les petits bois et la plaine.
Les jours de marché et les jours de course l'auberge est une station pour les voitures.
Au moment précis où nous franchissions le seuil du chalet de Lamorlaye, un homme jeune encore, — (tout au plus avait-il trente ans), — pénétrait dans la salle commune occupant le rez-de-chaussée de Yhôlel de la Cloche-d'or,
Ce nouveau venu attirait l'attention dès le premier coup d'œil et la retenait ensuite.
Ses cheveux étaient d'une nuance brune très foncée, et son visage offrait cette blancheur mate particulière au teint des méridionaux.
Ses grands yeux, d'un noir profond, rayonnaient d'intelligence. — Sa moustache soyeuse, rejoignant sa barbe brune et frisée qu'il portait entière, cachait à demi ses lèvres qu'entr'ouvrait un sourire bienveillant.
D'une taille un peu au-dessus de la moyenne, mince et de proportions correctes, ce personnage avait le cachet indiscutable d'un homme bien né et bien élevé.
Son costume se composait d'un pantalon de coutil blanc tombant avec grâce sur des pieds admirable-
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meut chaussés; d'un gilet et d'un veston d'alpaga noir très fin; d'un ruban noir servant de cravate, et d'un petit chapeau de paille brune.
Cette toilette, complétée par des gants de Suède de couleur chamois et par une canne de jonc à pommeau d'écaillé, constituait un ensemble aussi simple qu'élégant.
L'aubergiste, madame Daval, allait et venait, mettant de l'ordre dans la grande salle en ce moment déserte, mais où les clients n'allaient pas tarder à affluer.
En entendant ouvrir la porte elle tourna la tête, fit une belle révérence à l'arrivant qui la saluait de la main en souriant, et lui dit :
— Bonjour, monsieur le docteur... Vous allez bien, monsieur le docteur?
— Merci, madame Daval, et vous?...
— Oh! moi, ça boulotte, je me porte en charme... — Bon pied, bon œil et bon appétit... — Vous venez voir votre malade?...
— Oui, ma chère dame... — répondit le médecin en essuyant son front humide de sueur. — Je suppose qu'elle est éveillée...
— Vous en pouvez jurer hardiment... — Dès le pat?^on -minette elle ouvre les yeux... — On a déjà fait sa chambre... — la clef est sur la porte... vous pourrez entrer...
— Je monte...
Le docteur se dirigea vers un escalier de bois, situé au fond de la salle et conduisant à l'étage.
34 MADAME DE TRÈVi^S
Au moment où il allait mettre le pied sur la première marche, l'aubergiste l'arrêta par cette question :
— Pardon, docteur; — Est-ce que vous venez de Pontarmé?...
— Oui, pourquoi?
— C'est-il vrai, ce qu'on dit?
— Il faudrait d'abord savoir ce qu'on dit, — fit le médecin avec un sourire.
— Que Coco, le chien de Petit, s'est ensauvé de chez son maître en cassant sa corde, qu'il avait été mordu il y a trois semaines, qu'il est enragé, et qu'il a mordu à son tour plusieurs personnes dans le village...
— Il y a du vrai là-dedans, mais beaucoup d'exagération, — répliqua le docteur. — Le chien de Petit est enragé, cela est malheureusement certain ; — il a quitté la maison de son maître ce matin, vers six heures, mais il n'a mordu que des chiens qui ont été abattus aussitôt.
— Allons, tant mieux! — s'écria l'aubergiste en poussant un soupir d'allégement. — La rage, voyezvous, c'est épouvantable!... il n'y a rien qui me fasse frayeur autant que ça! — G'est-il vrai, monsieur le docteur, qu'il n'y a point de guérison possible?...
— Ceci est une erreur... —La guérison est difficile, j'en conviens, mais nullement impossible, si la plaie produite par les dents du chien a été cautérisée en temps utile, et surtout si le blessé ne s'épouvante pas trop... — L'imagination a fait plus de victimes que la rage.
— C'est égal, — murmura madame Daval en frissonnant, — c'est terrible!,,, et que le bon Dieu nous en préserve, vous et moi...
Le docteur, quittant l'aubergiste, gagna le premier étage.
Un couloir se présentait en face de lui.
Il s'y engagea, le parcourut dans toute sa longueur et frappa légèrement à la porte qui se trouvait au fond.
Depuis l'intérieur une voix jeune répondit :
— Entrez !
Le docteur ouvrit la porte et entra.
La chambre dont il venait de franchir le seuil était très grande, éclairée par une large fenêtre donnant sur une basse-cour où les dindons, les oies, les canards, les pintades, les lapins et les poules s'ébattaient au milieu du fumier et des instruments aratoires de toute nature.
Les murs étaient tendus d'un petit papier gris à fleurs bleues, du prix de vingt-cinq centimes le rouleau.
Une commode de noyer, six chaises, un fauteuil, une table de nuit, une table de toilette, un guéridon, et un grand lit sans rideaux, composaient le mobilier singulièrement primitif.
Sur ce lit reposait une jeune femme de vingt-quatre à vingt-cinq ans, point régulièrementjolie, mais surabondamment pourvue de ce qu'on appelle la beauté du diable, qui parfois, assez souvent même, est plus séduisante que la vraie beauté.
3C MADAME DE TRÈY. S
Celte jeune femme avait un teint d'une blancheur laiteuse faiblement rosée, piquée çà et là de taches de rousseur.
Les yeux immenses, d'une nuance indécise, flottant entre le bleu de Prusse et le vert de mer, brillaient d*un éclat singulier et n'affectaient point la modestie.
Le nez, retroussé à la Roxelane, était drôle dans sa forme irrégulière.
La bouche trop grande, aux lèvres couleur de carmin, découvrait des dents éblouissantes.
Une luxuriante chevelure, d'un ton de cuivre rouge, épandue sur l'oreiller en mèches éparses, servait de repoussoir à ce piquant museau de Parisienne de Grévin, et donnait à la pâleur du teint un merveilleux éclat.
Les draps et les couvertures sous lesquels s'étendait le corps se trouvaient relevés par des cerceaux.
Une telle précaution suffisait pour faire comprendre que la jeune femme devait être blessée aux jambes, et qu'on évitait ainsi tout contact avec les parties douloureuses.
La malade était couchée sur le dos.
Trois oreillers soutenaient les épaules et la tête.
Sur la table de nuit, plusieurs fioles et des tasses contenaient diverses substances destinées aux pansements.
Au moment de l'entrée du médecin, un sourire d'une expression charmante vint éclairer le visage un peu triste de labless ..
— G*est vous, docteur... — fit-elle. — Soyez le bien
venu, comme toujours... — vous arrivez de bonne heure aujourd'hui...
— Un DBu plus tôt que de coutume, c'est vrai... — j'ai quelques malades à visiter ce matin à la Chapelleen- Serval, à Orry et à Pontarmé, et je suis sorti de chez moi plus tôt que de coutume... — Gomment allez-vous ce matin?
— C'est à vous de me l'apprendre, docteur; je ne puis juger mon état...
— Pas de fièvre? — demanda le médecin.
Tout en formulant cette question il posait sur une chaise son chapeau et sa canne, se dégantait, venait s'asseoir auprès de la jeune femme et lui prenait la main.
— Non, pas de fièvre... — fit-elle. — Du moins il me semble n'en point avoir...
— L'appétit?
— Ah! l'appétit ne laisse rien à désirer... il est de première classe... J'absorberais six douzaines d'huîtres de Marennes, un potage à la bisque, une terrine de foie gras, un perdreau truflé et un homard à l'américaine...
— Menu très excitant, que je ne vous permettrais certainement pas...
La malade se mit à rire.
— Inutile de me le défendre I — répliqua-t-elle. — Il serait matériellement impossible de se procurer un seul élément de ce menu dans la bicoque où nous voici. .^
-- Tant mieux. — Gela vous évite une tentation à la- I. 3
quelle vous ne résisteriez peut-être pas. L'abstinence est forcée, et c'est ce qu'il faut. — La jambe vous faitelle beaucoup souffrir?
— Des picoteuîents très anodins... quelques élancements... pas autre chose...
— Tout va donc comme il faut... — Je vais visiter la blessure.
— Faites, docteur, et guérissez-moi vite!... — Si la souffrance est tolérable, l'ennui ne l'est point!... C'est lui qui me tue...
Le médecin quitta son siège, releva les couvertures par le pied du lit, écarta les cerceaux et découvrit la jambe gauche de la malade.
Depuis la cheville jusqu'au genou cette jambe était soigneusement ligaturée et prise dans des éclisses.
D'une main rapide et légère le docteur défît les bandes.
La blessure apparut alors, sanguinolente, hideuse, effrayante.
Un plissement des lèvres, un froncement des sourcils trahirent pendant la vingtième partie d'une seconde la pensée intime du médecin, puis son visage reprit son habituelle placidité, mais la jeune femme avait étudié d'un regard perçant la physionomie mobile qui se trouvait sous ses yeux, et la contraction passagère de cette physionomie n'était point passée inaperçue pour elle.
Une légère pâleur envahit ses joues, ses paupières frissonnèrent, sa respiration s'accéléra, mais elle ne prononça pas un seul mot.
Le docteur fit un pansement selon toutes les règles, remit en place les bandes et les éclisses, rajusta les cerceaux, rabaissa les couvertures et alla se laver les mains.
— Eb! bien, docteur? — lui demanda la blessée lorsqu'il revint près du lit.
— Eh I bien, chère madame, les choses sont dans l'état oti je m'attendais à les trouver.
— Et cet état n'a rien de satisfaisant, n'est-ce pas?
— Mais, je vous assure...
- — Oh! pas de circonlocutions, je vous en prie, — interrompit la jeune femme, — dites-moi la vérité., , ia vraie vérité...
— La voici... — Ce que j'avais prévu arrive... — Le péroné a été brisé comme le tibia,., il reste des esquilles dans la chair... il faut qu'elles sortent et leur sortie déterminera certainement de vives douleurs... Ah! votre chute de voiture a été bien malheureuse!
— Docteur, ma vie est-elle en danger?
— Pour cela, non...
-—Vous me l'affirmez?
— Je vous en donne ma parole d'honneur...
La jeune femme, regardant le médecin bien en face, poursuivit :
— Je vous crois, et cependant vous ne me dites pas la vérité tout entière sur ma position...
Ce fut au tour du médecin de regarder la malade avec quelque surprise.
Il allait questionner.
Elle ne lui en laissa pas le temps.
— Tout à l'heure — continua-t-elle — j'ai surpris sur votre visage une contraction passagère qui m'a | paru de mauvais augure... — Docteur, il faut me répondre franchement, froidement, brutalement... — Je veux savoir... j'ai besoin de savoir.
— Savoir quoi? — Je vous ai donné ma parole | d'honneur que votre vie n'était point en danger.. — Je vous la donne de nouveau... Que voulez-vous de plus?
— La vérité!... — Moucher docteur, je vais vous parler à cœur ouvert, et j'espère qu'ensuite vous n'hésiterez pas à suivre mon exemple et à ne me rien cacher... — Soyez d'ailleurs sans inquiétude, je sais que d'autres malades vous réclament et ma confession ne sera pas longue... — Vous êtes trop intelligent pour
n'avoir point compris depuis longtemps que j'appartiens au monde interlope... — J'ai été mal élevée. — Paresseuse, et folle du plaisir sous toutes ses formes, j'ai compté sur ma jeunesse et sur la bêtise des hommes pour m'ouvrir le paradis de mes rêves... — Je suis peu jolie mais je suis drôle, j'ai ce qu'on appelle du montant, bref, je plaisais, et sans souci de l'avenir je menais joyeusement la vie... Le médecin voulut interrompre.
— Laissez-moi continuer — dit vivement la malade — je vais avoir fini. — Je ne me fais aucune illusion; je devais tout à la beauté du diable... — Si je la perds je n'ai plus de raison d'être, et la preuve c'est que, depuis trois semaines que je suis ici, étendue sur ce lit, c'est à qui m'abandonnera et ne se souviendra pas que j'existe... — Les premiers jours, deux ou trois de mes amis sont venus me voir en promettant qu'ils reviendraient... — Ils ne sont point revenus... ils n'ont même pas envoyé prendre de mes nouvelles... — Je m'y attendais, tous lâcheurs!... — Je subis la loi commune... — Je sais ce que me réserve l'avenir, si à la guérison de ma blessure une difformité succède... — J'ai besoin de prendre un parti, et ce parti dépendra de votre réponse... — Parlez donc, j'attends...
Le docteur avait écouté la jeune femme sans surprise, mais avec une involontaire émotion.
Il comprenait bien qu'il allait prononcer un arrêt de mort pour celle qui ne vivait que de sa grâce et de sa beauté.
— Soit, madame — dit-il au bout d'une ou deux se-
condes — vous exigez de moi la franchise, je vous répondrai franchement...
— Merci, docteur... — Je vous en serai reconnaissante, même si votre réponse est un coup d'assommoir...
— La gravité de votre blessure est telle qu'après la guérison complète la jambe gauche se trouvera plus courte que l'autre...
— Plus courte, de beaucoup?
— De plus d'un centimètre.
— Alors, je resterai boiteuse?
— Oui.
— Très boiteuse?
— Oui.
— Estropiée, enfin, difforme?...
Le médecin ne répondit pas...
La jeune femme comprit ce silence.
Elle était devenue pâle.
Un indéfinissable sourire écarta ses lèvres.
— Merci, docteur.... — dit-elle d'une voix basse et tremblante. — Au moins me voilà fixée... — Je sais ce qui m'attend... la misère.
— On peut toujours éviter la misère...
— Et comment?
— Par le travail.
La blessée haussa les épaules et répéta d'un ton plein d'amertume :
— Le travail ! — Quatorze heures de couture ou de broderie, et quarante sous par jour au plus !
— Avec ces quarante sous, on vit...
— Ah! vous appelez cela vivrai Moi j'appelle cela mourir lentement, à petit feu... — Enfin, je verrai...
— Vous aviez des amis,..
— Parbleu! Mais l'amitié de ces messieurs est d'une nature toute spéciale... — Pour eux j'étais un objet d'art... Un petit saxe de la bonne époque... Une potiche de la famille rose... — Intacte, les enchères montaient... — Il y aune cassure au petit saxe... la potiche est fêlée et mal raccommodée... Au rebut, le petit saxe! A la borne la potiche et qu'on n'en parle plus !
— Vos amies?
La blessée se mit à rire et s'écria :
— Mes amies!... ah! cher docteur, que vous êtes naïf! — Elles seront heureuses de ma chute... sans calembour, mes bonnes amies!...
— Vous n'avez pas de famille?
— Non, grâce à Dieu !... — A quoi çà peut-il servir, une famille, dans notre profession à nous autres?
— Enfin, qu'allez- vous faire?
— Est-ce que je sais? — Je vous répète que je verrai... — Combien de temps ai-je encore à rester ici?
— Six semaines ou deux mois, environ...
La malade fronça les sourcils ; son visage prit une expression de profonde angoisse.
— Vous ne m'abandonnerez pas, docteur?... — murmura-t-elle tout à coup.
— J'aurais presque le droit, madame, de m'étonner de cette question... — Un médecin digne de ce titre n'abandonne pas plus son malade que le soldat n'abandonne son poste de combat.
— Même quand le malade, à un moment donné, se trouve trop pauvre pour payer les soins qu'il reçoit...
— Si quelques-uns de mes confrères n'ont d'autre objectif dans leur carrière qu'un misérable intérêt d'argent, je les plains et ne les imite point... — Yeuillez, madame, ne pas vous préoccuper de mes honoraires...
— Docteur, vous êtes un homme excellent et je vous remercie... mais je n'en suis pas encore réduite à la gêne pécuniaire dont je viens de parler... — J'exagérais tout à l'heure en affirmant que je ne puis compter sur personne...
La conversation fut interrompue par deux petits coups frappés discrètement à la porte de la chambre.
— Entrez I — cria la malade.
Madame Daval parut.
Elle tenait une lettre à la main.
— Le facteur vient d'arriver... — dit-elle — Il apporte une lettre adressée à Mademoiselle Mariette Muiel à r Hôtel de la Cloche- d'Or,.. — C'est bien pour vous, n'est-ce pas, madame? C'est bien le nom que vous m'avez dit?..,
— Oui, c'est bien pour moi... — Donnez. L'aubergiste tendit la lettre à la blessée et se retira.
Le médecin avait quitté son siège.
Il alla prendre sur une chaise son chapeau de paille et sa canne et se préparait à sortir.
— Cher docteur — lui dit la jeune femme dont le nom nous est désormais connu — attendez quelques
minutes, je vous en prie... j'ai une dernière question à vous adresser... — Permettez-moi seulement de jeter les yeux sur cette lettre.
— Faites, mademoiselle... j'attendrai...
— Merci, docteur...
Le médecin alla se mettre à la fenêtre tandis que Mariette déchirait vivement l'enveloppe.
Elle en tira une feuille qu'elle déplia et dont elle parcourut ou plutôt dont elle dévora le contenu.
Cette rapide lecture amena sur son visage une expression de tristesse à laquelle succédèrent l'irritation, puis la surprise.
La lettre était courte cependant.
Elle ne renfermait qu'un petit nombre de phrases, mais chacune de ces phrases avait sa valeur.
Mariette Mutel remit le papier dans l'enveloppe.
— Docteur... — fit-elle.
Le médecin quitta la fenêtre et revint vers le lit.
— J'ai fini, — continua la malade, — et voici la question que je voulais vous adresser : — Si je ne me trompe, vous habitez le village de Coye...
— Vous ne vous trompez pas, mademoiselle...
— Coye est voisin de Lamorlaye?
— A deux kilomètres tout au plus.
— Vous avez des clients à Lamorlaye?
— Quelques-uns...
— Monsieur le baron Max de Trêves est-il au nombre de ces clients?
En entendant prononcer le nom de Max de Trêves,
le docteur tressaillit et regarda la jeune femme avec une curiosité manifeste.
— Le baron serait-il un des amis de cette pauvre créature ? — se demanda-t-il.
Puis, tout haut il ajouta :
— Non, mademoiselle. — Je connais de vue M. de Trêves et la baronne Léonide, sa jeune femme, mais je n'ai pas l'honneur d'être leur médecin.
Tandis que le docteur prononçait le nom* de madame de Trêves, sa voix tremblait légèrement. Mariette Mutel ne s'en aperçut pas.
Elle reprit :
— M. de Trêves se trouve-t-il à Lamorlaye en ce moment?
— Il l'hatjite les -trois quarts de l'année...
— Connaissez-vous de vue ou de nom, un de ses cousins, M. Georges de Nerville?
— Oui.
— Se trouve-t-il en ce moment en villégiature chez son parent?
— Depuis plus de trois mois, oui...
— Vous en êtes sûr ?
— Absolument sûr ; — je l'ai rencontré hier encore.
— Merci, docteur... — Y a-t-il une boîte aux lettres dans ce village?
— Oui, à la porte de la mairie.
— A quelle heure une lettre mise à la boîte ici, ce matin, serait-elle distribuée à Lamorlaye?
— Entre deux et trois heures...
— Merci, docteur... —Mes questions vous étonnent, n'est-ce pas?
— Nullement, mademoiselle.
— Elles vous paraîtront toutes simples quand vous saurez que j'ai connu autrefois M. de Nerville...
A cela le docteur n'avait rien à répondre et ne répondit rien.
— A demain, mademoiselle... —dit-il en prenant la main de Mariette et en la serrant.
— A demain, docteur.
Le médecin se retira.
Restée seule, la blessée déplia de nouveau la lettre qu'elle venait de recevoir et la relut à tête reposée. Cette lettre était ainsi conçue :
« Si je ne t'ai pas écrit plus tôt, mon pauvre Ecu- » reuil, c'est que les nouvelles qu'il me faut t'ap- » prendre ne sont point ragaillardissantes.
» Je suis allée trois fois chez le comte et trois fois » j'ai trouvé visage de bois. — Etait-il véritablement » absent, ou lui semblait-il inopportun de me rece- » voir?... — Je n'en sais rien... — Son valet de » chambre, à qui j'ai mis un louis dans la main en » prononçant ton nom, m'a dit gi^and mercil mais la » porte est restée close... Un louis à la mer!... Tu » comprends que je n'y retournerai plus...
» Inutile de t'affirmer, je suppose, que j'ai battu le » rappel de la monnaie chez une demi-douzaine de » tes anciens amis... — Pas de chance I — Gaston est
)) à Dieppe, Lucien à Paramé, Jules à Biarritz, Ernest » à Monaco, et les autres je ne sais où...
» Georges de Nerville a été également introuvable. )) — On m'affirme qu'il est depuis trois mois en villé- )) giature à Lamorlaye, chez son cousin le baron de » Trêves... - — Il serait dans ce cas ton très prohibe )) voisin mais, si tu comptes sur ce gaillard-là, je )) crois que tu comptes sans ton hôte... — D'abord et » avant tout c'est l'ange de l'égoïsme, ensuite il est )) toujours à la côte... — Ecris-lui tout de même un )) mot... — Qu'est-ce que tu risques?
» Autre chose...
» Selon ton désir j'ai parlé à mon homme d'affaires » de la vente de ton mobilier...
» Il veut bien s'en occuper, mais ça n'ira pas tout » seul, m'a-t-il dit, par l'excellente raison que le ta- >) pissier, incomplètement payé, mettra sans le )) moindre doute une opposition sur le prix de la » vente.
» On vendra tout de même, mais au lieu d'une )) trentaine de mille francs, sur lesquels tu comptais, î) ce sera le bout du monde s'il te revient cinq ou six » billets de mille...
» Je ne vais pas te voir, mon pauvre Ecureuil, » parce que ça m'attristerait trop et que, dans notre w état, il faut être gaie ou du moins il faut le paraître, » mais je t'aime tout de même et je t'engage à disposer » de moi... — Je ferai le possible et l'impossible pour » t'obliger.
» Tâche de ne point t' ennuyer, guéris-toi et reviens-
» nous plus jolie et plus brillante que jamais... — Tu » auras bientôt fait de remonter sur l'eau, et je te » donnerai pour cela un fameux coup d'épaule...
)) Ton amie,
» Lucile Magnin. »
Cette seconde lecture achevée, Mariette Mutel, surnommée V Ecureuil à cause de la nuance de sa chevelure, froissa la lettre dans ses mains et laissa retomber sa tête sur l'oreiller avec une expression de découragement immense.
Au bout d'un instant la blessée se souleva sur son coude, tandis qu'un sourire plein d'amertume crispait ses lèvres.
— Malheur aux vaincus I — murmura-t-elle. — Quand le malheur arrive, il fait le vide autour de nous ! — Brillante et triomphante, c'était à qui me courtiserait, Dieu sait avec quelle platitude!... — Un accident me jette sur un grabat d'auberge, la patte cassée... — Plus personne!... — Le comte introuvable!... Les vieux amis, à tous les diables !... — Cinq ou six mille francs à toucher sur un mobilier qui en vaut quarante mille... — Quinze louis tout au plus dans mon porte-monnaie!... C'est coquet!... joli avenir!... — Allons, je vais écrire à Georges... Si Ange de régoïsme qu'il soit, peut-être se souviendra-t-il...
Un cordon de sonnette pendait à la muraille, près du chevet du lit.
Mariette étendit la main et agita le cordon.
Deux ou trois secondes s'écoulèrent, puis une servante entra.
madaml: 1)e trèvls 51
— Madame a sonné? — demanda-t-elle.
— Oui, ma fille...
— Madame a besoin de quelque chose?
— Je voudrais écrire...
— Je vais monter à madame ce qu'il faut pour cela.
La servante descendit et reparut bientôt, apportant un carton, du papier, des enveloppes, des plumes et un encrier.
Elle plaça le carton, le papier, les plumes sur le lit de la malade, et l'encrier sur la table de nuit.
— Revenez dans un quart d'heure, ma fille... — lui dit Mariette.
— Madame aura fini?
— Oui, et je vous donnerai ma lettre pour la porter à la poste...
— Bien, madame...
Restée seule, la jeune femme trempa sa plume dans l'encre et écrivit rapidement les lignes suivantes :
« Un temps si long s'est écoulé, mon cher ami, de- » puis l'échange de notre première poignée de main^ )) que vous avez peut-être oublié celle qui ne vous ou- » blie pas.
» Quoi qu'il en soit, mon nom rafraîchira certaine- » ment votre mémoire et vous rappellera, je l'espère, » quelques jours heureux.
» S'ils vous ont paru tels, j'évoque leur souvenir et » je vous prie de venir causer un instant avec moi.
» Je suis votre très proche voisine.
» De Montgrésin à Lamorlaye, en traversant la fc- » rêt de Chantilly, il faut à peine une heure à pied, » vingt minutes à cheval, et votre cousin Max a des » écuries bien garnies...
» Vous me trouverez dans une chambre de V Hôtel » de la Cloche-d'Or^ le seul, par conséquent le meil- » leur de ce pays auquel les artichauts ont fait une » réputation.
)) C'est ici que feu Barigoule aurait dû naître et )) grandir...
» J'ai beaucoup de choses à vous apprendre...
» Votre amie du bon temps, » Mariette Mutel. »
» Montgrésin, le 28 juillet. »
La blessée relut sa courte lettre et plia la feuille de papier en quatre.
— Viendra- t-il? — se demanda-t-elle.
La réponse à cette question ne se fit point attendre :
— Il sera intrigué... il voudra savoir... il viendra... et alors nous verrons.,.
Mariette glissa la lettre sous enveloppe, et traça cette suscription :
j) M. Georges de Nerville, » chez M. le ba?'on Max de Trêves
» à Lamorlaj/e, près Chantilly. »
Le quart d'heure écoulé, la servante reparut.
— Mettez un timbre sur cette enveloppe, ma fille, — lui dit Mariette — et courez la jeter à la boîte... — C'est pressé...
— J'y vole, madame.
Et mademoiselle Mutel, surnommée \ Ecureuil, entendit la jeune fille descendre Tescalier comme une trombe.
Retournons de vingt minutes en arrière.
En sortant de l'auberge de la Cloche d'Or le docteur regarda sa montre.
— Neuf heures et demie... — murmura-t-il. — J'ai le temps d'aller chez le garde de la Reine-Blanche visiter sa petite fille... — De là je filerai sur Lamorlaye... Je ne serai de retour à Goye qu'à midi... — J'ai eu tort de ne rien prendre ce matin... l'appétit se fait sentir...
Tout en monologuant ainsi, le docteur avait pris la route ombragée passant au-dessous des carrières de Montgrésin, et contournant les étangs de Gommelle pour aboutir au château de la Reine-Blanche, à côté duquel se trouve la maison du garde.
Le médecin marchait d'un bon pas et pensait à Mariette Mutel.
— Singulière créature! — se disait-il. — Bizarre, dévoyée, peu sympathique en somme... — Une drôlesse peut unir un excellent cœur à des vices inconscients, mais Mariette me semble un composé des pires instincts... — Je la crois dangereuse... — M. de
Nerville doit être un de ses anciens amants... — - Elle compte sans doute s'adresser à sa bourse...
Par une transition naturelle la pensée du docteur passa de l'hôte du chalet de Lamorlaye aux maîtres de ce chalet, c'est-à-dire au baron de Trêves et à sa jeune femme.
Absorbé dans sa rêverie il parcourut en vingt minutes la distance qui séparait Montgrésin du but de sa course.
Il ralentit le pas en arrivant à l'extrémité des étangs.
En face de lui se dressait le château de la Reine - Blanche, merveilleuse construction gothique entourée d'arbres plusieurs fois séculaires, commandant des vallons boisés, tapissés de vertes prairies et couronnés à l'horizon par le viaduc du chemin de fer du Nord»
Le château de la Reine-Blanche sert aujourd'hui de rendez -vous de chasse.
Derrière cet adorable manoir coule en murmuraht au milieu des prairies une petite rivière qui traverse les étangs sans y mêler ses eaux et vient, en sortant du dernier, former sous les fenêtres du château une cascatelle écumante au milieu de touffes d'arbustes poussant sur des rocs amoncelés.
A gauche, sous la ramure épaisse de vieux arbre«> énormes, se trouve la maison du garde adossée à une forêt de sapins grimpant sur le flanc du coteau.
Une demi-lune plantée de tilleuls, de platanes et de frênes précède la maison, composée d'un rez-dechaussée seulement.
Sous les arbres de la demi-lune, une débandade de chaises de paille et de petites tables sur lesquelles on sert des tasses de lait, ^les bouteilles de bière ou de vin, voire même des déjeuners solides, car l'administration permet au garde d'abreuver et de restaurer les promeneurs.
Le médecin, arrivé à l'endroit que nous venons de décrire, jeta un coup d' œil distrait sur le château, traversa la chaussée et se dirigea vers la maison du garde*
La porte était ouverte.
Il entra.
La femme du garde se tenait debout en face d'une table de bois blanc, couverte de linge mouillé et roulé.
Elle repassait.
A côté d'elle se voyait un réchaud plein de charboii de bois embrasé, sur lequel étaient placés des fers à repasser et des fers à tuyauter, de différentes tailles.
En apercevant le médecin elle posa sur une sorte de trépied à jour le fer qu'elle tenait à la main.
— Bonjour, monsieur le docteur... — fit-elle d'une voix un peu triste. — Yous êtes bien aimable d'être venu...
— Est-ce que la petite est plus mal?...
— On le dirait... — Elle n'a fait que crier toute la nuit.
— Nous allons voir cela.
Le médecin se dirigea vers une chambre contiguê dont la porte était également ouverte. Près d'un grand lit pour deux personnes s-e trouvait
un berceau que recouvrait une sorte de moustiquaire en grosse mousseline, destiné à empêcher les mouches de se poser sur le visage de l'enfant.
Le docteur souleva la mousseline.
L'enfant dormait.
C'était une petite fille de deux ans.
Le docteur l'examina avec une extrême attention.
Haletante, la femme du garde attendait son arrêt.
— Je ne vois rien d'extraordinaire ni d'inquiétant... — dit-il. — La dernière nuit a été brûlante ; la chaleur se concentre sous ces plafonds bas ; cette chaleur a causé l'insomnie de la petite et déterminé ses cris...
— Ainsi, elle n'est pas plus mal?
— Non, je vous l'affirme...
— Ah ! monsieur le docteur, quel soulagement de vous entendre!...
L'enfant réveillée par le bruit des voix ouvrit les yeux en pleurant.
Sa mère la prit dans ses bras pour la calmer, et le médecin l'examina de nouveau.
— Absolument rien d'inquiétant... — répéta-t-il, — Tout est pour le mieux... — Recouchez la mignonne, elle se rendormira... — Je vais vous donner une ordonnance... — Brigard n'est pas là?
— Non, monsieur le docteur.
— Sans doute il fait sa ronde?
— Il est au carrefour de la Table depuis la première heure... Il surveille les ouvriers qui réparent les sentes...
— Quand il rentrera, vous lui direz de venir à Goye prendre chez moi la potion dont je vais écrire la formule.
— Oui, monsieur le docteur.
Le médecin tira de sa poche un carnet à effeuiller, et sur la première page traça quelques mots qu'il signa et data.
— Voici, — dit-il en détachant la page et en la plaçant sur une table ; ensuite il épongea avec son mouchoir de grosses gouttes de sueur provoquées par sa marche rapide et par la chaleur intense du fourneau brûlant dans la première pièce.
— Vous êtes en nage, monsieur le docteur... — fît la femme du garde. — Ne voulez-vous rien prendre pour vous rafraîchir?
— Je vais vous demander, au contraire, une tasse de lait et un morceau de pain...
— Tout de suite, monsieur le docteur. — Je vous servirai hors de la maison, à l'ombre, sous les arbres ; vous serez mieux qu'ici...
— C'est cela... — Je suis sorti à jeun et j'ai vraiment besoin de me réconforter...
Le médecin alla s'installer sous la ramure épaisse d'un tilleul plus que centenaire, posa son chapeau à côté de lui, mit sa canne sur une chaise, à portée de sa main, et respira à pleine poitrine la brise un peu rafraîchie qui venait d'effleurer les étangs.
Madame Brigard ne se fît pas attendre.
Elle accourut au bout de deux minutes, apportant sur une assiette bien blanche un grand bol de lait, une
cuillère, un couteau et un morceau de pain frais.
— Voici, monsieur le docteur... — dit-elle... — Moi je retourne à mes fers... La besogne presse et, comme vous m'avez rassurée au sujet de la petite, j'aurai du cœur à l'ouvrage...
— Je réponds de l'enfant.
— Je vous crois, et je vous remercie de toute mon âme...
La femme du garde retourna à son repassage et le docteur commença son frugal repas.
Il avait grand appétit. — Chacune de ses bouchées faisait une large brèche dans le morceau de pain frais.
Il s'interrompit brusquement pour écouter.
Le bruit d'une double détonation, venant de la forêt et répercutée par les échos, arrivait à son oreille.
Deux secondes s'écoulèrent, puis un troisième coup de feu se fît entendre, suivi presqu' aussitôt d'un quatrième.
Le docteur se leva.
— Qu'est-ce que cela? — se demanda-t-il à voix haute.
Madame Brigard apparaissait sur le seuil de sa demeure.
Elle entendit la question et répondit :
— C'est quelque garde qui tire un renard en forêt. — Après le second coup, un chien de chasse a donné de la voix.
— Vous croyez?
— J'en suis sûre... Ah! j'ai l'oreille fine...
— Tout s'explique, mais cela m'intriguait... — murmura le docteur en se rasseyant.
Madame Brigard rentra chez elle.
Le médecin avala quelques gorgées de lait, puis soudain il reposa son bol sur l'assiette et tendit de nouveau l'oreille en tressaillant.
ra
Ce n'était plus un coup de feu qui venait d'attirer l'attention du médecin mais des appels sinistres, lugubres.
— Que signifie cela? — pensa-t-il, non sans une sorte de trouble intérieur. — C'est étrange...
En même temps de grandes clameurs retentissaient dans la forêt.
— Il se passe certainement là-bas quelque cbose d'anormal... — poursuivit le docteur.
Comme il venait d'achever son frugal repas, il se leva et il allait se diriger vers le bord des étangs.
Il en fut empêché par l'arrivée d'un break conduit au grand trot de son rapide attelage et qui, lui barrant le chemin, vint s'arrêter en face de la maison du garde.
Le docteur leva les yeux sur cette voiture et fît un mouvement de surprise en reconnaissant le baron et la baronne Max de Trêves et M. de Nerville.
Max et son cousin étaient descendus prestement du
break, et le baron offrait la main à sa femme pour l'en faire descendre à son tour.
Jacques Hâbert se plaça devant les chevaux.
Léonide, à peine à terre, aperçut le médecin qui la salua respectueusement.
Elle rendit le salut en inclinant un peu la tête.
— Georges, dit Max à M. de Nerville, entre chez le garde et demande l'autorisation de visiter.
Le cousin du baron se dirigea vers le seuil où madame Brigard, attirée par le bruit de la voiture, venait d'apparaître.
En ce moment les clameurs entendues un instant auparavant par le médecin, s'élevaient de nouveau, plus rapprochées, mais encore indistinctes.
— Quels sont ces cris? — demanda Max en regardant au loin.
Léonide se trouvait à quelques pas de lui, entre le break et la maison.
Georges de Nerville s'était arrêté en écoutant, et comme tout le monde il regardait du côté où la rumeur inexplicable se faisait entendre.
Madame Brigard elle-même se dirigeait vers le bord des étangs.
Les clameurs grandissaient.
Les curieux, très intrigués, tournaient le dos à la chaussée du rendez-vous de chasse. ,
Tout à coup, à l'extrémité de cette chaussée, parut Coco^ le chien enragé, se dirigeant comme un boulet sur le groupe qu'il ne semblait pas voir.
Avertis par leur instinct, les chevaux poussèrent un hennissement d'épouvante et pointèrent.
Le docteur jeta les yeux sur la chaussée de Tétang et devint pâle comme un mort.
Il venait de reconnaître le chien de Pontarmé.
— Prenez garde à vous!... — cria-t-il d'une voix tonnante, en s'élançant vers la chaise sur laquelle il avait laissé sa canne.
A cet avertissement terrible de : Prenez garde à vous! ^e joignirent les jurons du cocher qui ne maintenait qu'à grand peine, et grâce à l'assistance de Jacques Hâbert, ses chevaux affolés par l'approche du chien. — On se tourna du côté par oti venait Coco.
A l'exception du docteur et de madame Brigard, personne n'avait compris l'effroyable péril.
— Un chien enragé ! Un chien enragé! — hurla la femme du garde en regagnant sa demeure en toute hâte.
Une exclamation d'épouvante s'échappa de toutes les bouches.
Coco venait de s'élancer sur le baron Max, et lui enfonçait ses crocs dans le bras gauche auquel il resta suspendu.
La douleur fut tellement atroce que M. de Trêves perdit connaissance, chancela et tomba sur le sol.
Le sang ruisselait de sa blessure.
Au bout d'uàe seconde le chien enragé desserra le terrible étau de sa mâchoire.
Pâle, la poitrine oppressée, les yeux troublés par la terreur, Léonide le vit venir à elle et se sentit perdue,
car elle n'avait ni la présence d'esprit, ni la force d'essayer de fuir.
Mais entre elle et la bête enragée bondit le docteur, armé d'une épée mince et pointue qu'il venait de retirer de sa canne.
Prompt comme la foudre, il plongea cette épée dans la poitrine de Coco.
Le choc fut si violent que l'acier se brisa, mais le chien, pris des convulsions de l'agonie, se roulait à. terre où il expira presque aussitôt.
Léonide s'était évanouie.
— Vite! — commanda le docteur qui n'avait point perdu son sang-froid. — Portez M. de Trêves dans la maison du garde.
Puis, se penchant lui-même vers la jeune baronne,, et la soulevant dans ses bras avec une vigueur musculaire dont on n'aurait pu le croire doué si amplement, il franchit avec elle le seuil du logis de madame Brigard.
Celle-ci vint au devant de lui.
— Monsieur le docteur, — dit-elle vivement, — mettez cette pauvre dame sur mon lit...
— C'est ce que je vais faire.
Et il étendit avec précaution sur les draps la baronne inanimée, dont la situation d'ailleurs n'offrait rien d'alarmant.
Jacques Hâbert, après avoir relevé M. de Trêves, l'avait apporté dans la première pièce, avec l'aide d© Georges de Nerville blême et frissonnant.
Le médecin vint les y trouver.
De la main il désigna un fauteuil de canne.
— Placez monsieur le baron sur ce siège ! — fitil d'une voix brève et impérieuse.
Le muet et M. de Nerville obéirent.
— Vos fers à tuyauter sont-ils au feu ? — demanda le médecin à madame Brigard éperdue.
— Oui, tous... — balbutia la femme du garde.
— Activez le feu... Donnez-moi des ciseaux... — Du calme, du sang-froid... — Qu'on ne se trouble point... qu'on m'écoute:., qu'on m'obéisse... qu'on me serve!... Le salut est à ce prix...
Georges de Nerville intervint.
— Ah ! ça, monsieur, que voulez-vous faire ? — demanda-t-il avec hauteur.
— Mon devoir, monsieur... — répliqua le jeune homme... — Je suis médecin et je vais entreprendre de sauver le baron de Trêves...
— Mais madame la baronne, elle aussi, a besoin de secours.
— Madame la baronne n'est qu'évanouie et ne court aucun danger... — Donc elle peut attendre... — Ce n'est qu'à force de promptitude, au contraire, que j'ai chance de conjurer le péril mortel qui menace son mari.
— Hâtez-vous donc, monsieur... — murmura Georges... — Hâtez-vous...
Le docteur saisit les ciseaux que lui tendait la femme du garde, fendit la manche du veston de Max, puis là manche de la chemise, et mit à nu le bras ensanglanté où se voyait une blessure effroyable.
Les dents aiguës du chien enragé avaient pénétré dans les chairs à une grande profondeur.
— Des bandes ! — commanda laconiquement le médecin.
En prévision d'accidents de chasse, les gardes sont toujours pourvus d'une boîte à chirurgie avec son outillage au grand complet.
Madame Brigard ouvrit cette boîte, y prit des bandes et les passa au docteur qui s'empressa de ligaturer le bras avec force, au-dessus et au-dessous de la blessure.
On le regardait faire en silence.
Les clameurs poussées sous bois s'étaient rapprochées sans que personne y fît attention.
Les bûcherons sous la conduite du garde étaient arrivés jusqu'au château de la Reine-Blanche, en face duquel gisait le chien enragé.
Le cocher du baron Max leur raconta ce qui venait d'avoir lieu.
Brigard s'élança vers sa demeure et s'arrêta sur le seuil.
Les ouvriers firent halte derrière lui.
Le docteur comprit ce qui se passait plutôt qu'il ne le vit.
— Fermez la porte, Brigard, — dit-il — et venez ici... — Yotre aide me sera très utile...
Le garde, se tournant vers les bûcherons, leur adressa tout bas quelques mots.
Ils s'éloignèrent aussitôt et allèrent entourer le break pour obtenir du cocher de nouveaux détails sur l'accident.
Bri^ard s'approcha du docteur.
Celui-ci ne cherchait point à tirer le baron de Trêves d*un évanouissement qui devait rendre sa tâche plu& facile.
Les ligatures faites au bras refoulaient le sang dans les veines et dans les artères.
La plaie ne saignait plus.
— Prenez de Valcali volatil — ordonna le docteur en s'adressant au garde.
Brigard fouilla la boîte et en tira une fiole étiquetée.
— Versez dans une tasse la moitié du contenu de cette fiole... — continua le médecin.
Le garde obéit.
Le docteur ouvrit alors sa trousse, y prit une pince à pansement, saisit du bout de cette pince un chiffon de toile, le trempa dans l'alcali pur et explora avec le chif fon les méandres de la plaie, les lavant aussi minutieusement que possible.
Le contact de l'alcali avec la chair vive amena chez le blessé une réaction soudaine.
Son corps tout entier tressaillit.
— Tenez solidement les bras, — dit le médecin au garde, — et vous la tête, — ajouta-t-il en s'adressant à Jacques Hâbert, le muet.
Les deux hommes enserraient la tête et les bras du baron dans leurs mains robustes comme des étauxi Max venait d'ouvrir les yeux.
— Ah! que je souffre I — murmura-t-il d'une voix brisée.
— Vous devez souffrir en effet, monsieur, et beaucoup, car je suis en train de laver votre blessure avec de l'alcali volatil... — répondit le médecin.
Ces quelques mots rappelèrent au baron ce qui s*était passé.
Il poussa un cri et balbutia :
— Je suis perdu!...
— Vous n'êtes nullement perdu, — répliqua le docteur qui pressait fortement les chairs meurtries et déchirées pour les faire saigner, — mais il faut me laisser agir...
— Que voulez-vous tenter?
— Ce qu'on tente en pareille occurrence et ce qui amène une guérison infaillible... la cautérisation au/ fer rouge...
— Au fer rouge... — répéta Max, qui, de pâle qu'il était, devint livide.
— Oui, et la réussite est certaine car, par un bienheureux hasard j'ai tfouvéici, sous ma main, tout ce qui m'était nécessaire... — Donc il n'y aura pas une minute de perdue... — Voulez-vous que je vous endorme avant de commencer l'opération?
— Non, monsieur, — répondit le baron, — je la supporterai les yeux ouverts.
— La douleur sera terrible, je vous en préviens.
— Je suis un homme et j'ai du courage... — Faites, monsieur, et hâtez-vous!...
Le médecin prit son scalpel et scarifia les chairs Tives de la blessure en plusieurs endroits. Max verdit affreusement; —il serra les dents; — ses-
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narines se contraclèrent; — un frémissement nerveux agita ses paupières, mais il ne laissa pas échapper une plainte.
— Je vais cautériser, monsieur... — dit le docteur après avoir séché la plaie avec de la charpie.
— J'attends... — répliqua stoïquement le baron. M. de Nerville, un peu pâle, les sourcils contractés,
les yeux fixés sur son cousin, demeurait immobile et muet.
La femme du garde avait activé le feu de charbon de son réchaud.
Le docteur saisit dans le brasier un fer à tuyauter, chauffé à blanc et s'approcha du baron de Trêves.
— Courage, monsieur... — dit-il — courage... Max, fit pour toute réponse, un signe affirmatif. Le fer brûlant toucha la plaie.
On entendit grésillerldi chair.
Une fumée blanche s'éleva.
M. de Trêves poussa un rugissement de douleur et voulut bondir.
Le garde Brigard et Jacques Hâbert s'attendaient à cette crise ; — ils eurent la force de maintenir le blessé dans un état d'immobilité complète.
Le baron laissa tomber sa tête en arrière, le cœur lui manqua, et pour la seconde fois il perdit connaissance.
Le docteur impassible continuait la cautérisation.
Quand elle fut achevée, il opéra un premier pansement et dénoua les ligatures.
— Maintenant, — dit-il ensuite, — je crois pouvoir répondre de sa vie.
— Ah! monsieur, soyez béni pour cette parole!... Quelle reconnaissance je vous dois ! — balbutia tout à coup une voix entrecoupée de sanglots.
Le docteur se retourna vivement.
Léonide de Trêves, tremblante, échevelée, se soutenant à peine, venait de sortir de la chambre voisine et S3 trouvait derrière lui.
Le jeune médecin s'inclina sans répondre.
Léonide fit deux pas en avant et lui tendit la main»
Avant de la prendre, le docteur hésita.
Madame de Trêves fit un pas encore.
Refuser de serrer la main qui s'ofl'rait était impossible, à moins d'être brutal ou sot.
Les doigts frémissants du docteur touchèrent ceux de Léonide et les pressèrent légèrement.
Ce contact rapide amena sur ses joues pâles une rougeur ardente. — Son cœur se mit à battre à coups précipités.
— Maintenant, monsieur, que reste-t-il à' faire? — lui demanda la baronne.
— Reconduire M. de Trêves à Lamorlaye.
— En voiture ?
— Non, madame, sur un brancard... — Les secomsses de la voiture amèneraient une agitation que je veux éviter...
— Une fois le baron au chalet ? — reprit Léonide.
— Le coucher dès son arrivée et lui faire prendre;
«une cuillerée de la potion dont je vais donner la formule...
— Vous êtes médecin, monsieur, je le vois...
— Oui, madame.
— A Paris, sans doute.
— Non, madame, à Coye, village qui se trouve à •deux kilomètres de Chantilly...
— C'est là pour nous, monsieur, une circonstance heureuse... — M. de Trêves n'aura pas besoin d'appeler son médecin de Paris... — Vous avez fait déjà <;e qu'il fallait pour le mettre hors de péril... — Vous ne refuserez point de lui continuer vos bons soins... — Je l'espère... je vous en prie... — Nous pouvons «ompter sur vous, n'est-ce pas ?,..
Le jeune homme s'inclina de nouveau.
— Mon devoir, madame — dit-il — est de vous obéir...
— Permettez-moi de vous demander votre nom... — Lucien d'Harblay...
— Je m'en souviendrai... — Veuillez écrire votre ordonnance...
— Inutile pour cette fois, madame...
— Comment cela ?...
M. d'Harblay répondit en souriant :
— Ainsi que presque tous les médecins de campagne, mes confrères, je possède chez moi une pharmacie à peu près complète... — Je préparerai moi* même la potion, et j'irai la porter au chalet dans i'après-midi... — Je verrai mon malade en même temps.
— Je VOUS attendrai avec impatience.
Brigard avait assisté au commencement de l'entretien du docteur et de la baronne.
Sans attendre la suite, il était sorti de sa demeure.
Il fît signe aux bûcherons qui le guettaient pour le questionner.
Les hommes s*approchèrent.
— Une corvée, mes enfants, — leur dit-il.
— De quoi qu'il s'agit ?... — demandèrent à la fois Richard et Jean-Marie.
— Il faut porter le baron de Trêves sur un brancard jusqu'à Lamorlaye.
— Eh bien, ça sera facile... nous nous relayerons en route...
Brigard tira d'un hangar voisin de sa demeure un brancard couvert, pareil à ceux qui servent à Paris pour le transport des blessés.
Quatre hommes le prirent et se dirigèrent du côté de la maison.
Le garde entra.
— Docteur — fit-il — le brancard que vous avez demandé est là.
— Bien... — Placez-y M. de Trêves doucement, en ayant soin d'éviter toute secousse...
Jacques Hâbert, avec l'aide du garde, exécuta les prescriptions du médecin.
— En route, maintenant... — dit ce dernier.
Les hommes soulevèrent le brancard et prirent la direction de Lamorlaye.
— Nous allons suivre en voiture, n'est-ce pas? — demanda Georges deNervilleà la baronne.
— Oui, — répondit-elle.
Puis, se tournant vers le docteur, elle ajouta :
— A tantôt, monsieur d'Harblay...
— A tantôt, madame...
Léonide monta dans le break.
Les chevaux se mirent en mouvement, et la voiture rejoignit bientôt le triste cortège que Jacques Hâbert accompagnait.
Une idée fixe, obsédante, impossible à chasser, hantait en ce momentle cerveau de M. de Nerville.
Cette idée se formulait ainsi :
— Si mon cousin venait à mourir, Léonide qui est riche et que j'aime serait veuve, par conséquent libre,..
Et il tomba dans une profonde rêverie.
Le docteur Lucien d'Harblay avait gagné la route conduisant au village de Coye, qu'il habitait.
Lui aussi avait le cerveau harcelé par une idée fixe.
Sans presque en avoir conscience, il murmurait à demi-voix :
— Quand j'ai touché sa main, il m'a semblé que mon cœur m'étouffait et que j'allais mourir...
Le brancard* derrière lequel venait le break, suivait une longue avenue bordée de hauts peupliers, que le soleil à son zénith criblait de flèches de feu. I. 5
La sueur coulant à grosses gouttes inondait le front des porteurs silencieux.
Léonide de Trêves, la tête penchée, avait le regard perdu dans le vague.
Georges de Nerville la contemplait à la dérobée^ mais n'osait lui adresser la parole.
Ce fut la jeune femme qui, la première, rompit cft morne silence.
— Eh bien , — murmura-t-elle d'une voix sourde — nierez vous encore que parfois Içs rêves soient des avertissements prophétiques?...
— Pour ma part je n'en ai jamais douté... — répondit le jeune homme hypocritement. — Vous savez, bien, ma chère cousine, que je pense comme vou& sur presque tous les points, et que je suis toujours disposé à vous donner raison...
— En vérité I... — fit Léonide avec une nuance d'ironie.
— Est-ce que vous en doutez ?..,
— Un peu, car il me semble qu'en présence de ma belle-mère, la baronne douairière de Trêves, vous prenez rarement ma défense...
— Si je ne le fais pas, c'est dans votre intérêt... — La baronne, esprit méch^cut, intelligence étroite, érige l'injustice en principe en ce qui vous concerne, et va droit devant elle avec un entêtement c^veiigle... -^ Rien au monde n'aurait le pouvoir de l'arrêter ou de l'éclairer, vous le savez aussi bien que moi... — A quoi bon l'irriter par la contradiction ?... — Elle jalouse votre jeunesse et votre beauté... Elle ne vous
pardonne pas le luxe qu'elle vous doit... — Cette maladie roorale est inguérissable... —Au lieu de chercher à la combattre — (ce que je ferais en vain) — je. hausse les épaules et je me tais...
— Peut être en effet avez-vous raison... — dit Léonide tristement.
— J'ai raison, soyez-en certaine; je prends le seul* parti que la prudence commande et, tout en me tai-' sant, j'admire votre patience et votre courage...
— Du courage... il en faut beaucoup dans cette luttej incessante... Par moments j'en arrive à croire que la force va me manquer.
— Luttez encore, chère cousine... luttez toujours... — Faites appel à toute votre énergie et préparez-vous à subir, au moment de l'arrivée de Max au chalet, une effroyable scène...
Léonide regarda M. de Nerville avec stupeur,
— Une effroyable scène? — répéta4-elle.
— Sans doute.
— A quel propos?
— A propos du terrible accident dont mon cousin vient d'être victime...
— Mais, ce matin, j'ai prié Max de ne pas partir... je l'ai supplié de remettre à demain la promenade qui s'est terminée de si lugubre façon... — J'ai raconté mon rêve et j'ai dit mes pressentiments... — On a raillé le rêve, on a ri des pressentiments!... Me rendre responsable d'une catastrophe qui, sans une intervention presque miraculeuse, allait m'atteindre comme m^n mari, serait de la folie purel
— De la folie pure, j'en conviens, mais ma pauvre tante, dont le cerveau n'est pas bien solide, déraille aussitôt qu'il est question de vous...
Léonide poussa un soupir.
— Vous souffrez, chère cousine, — poursuivit Georges d'une voix caressante, — vous souffrez cruellement...
— M'avez-vous entendue me plaindre?
— Jamais, et par cela même que vous concentrez tout en vous-même, vous souffrez davantage... — Mais, si vous ne vous plaignez pas, quelqu'un vous plaint...
— Qui donc?... — demanda Léonide avec un pâle sourire.
— Moi!... — répondit le jeune homme avec feu. — Moi qui vous apprécie, qui vous admire, qui ressens pour vous la plus tendre et la plus respectueuse affection... — Je souffre autant que vous des brutalités impardonnables auxquelles vous êtes en butte... — Mon âme se révolte en vous voyant traitée comme une inférieure, dans cette maison où vous avez apporté la fortune et 011 vous êtes la première par l'intelligence et par le cœurl
M. de Nerville avait prononcé tout près de l'oreille de Léonide les paroles que nous venons de reproduire, et en les prononçant il avait su donner à sa voix une expression émue et pénétrante.
La jeune femme attacha sur lui ses yeux avec fixité pendant quelques secondes.
Le regard de Georges était empreint de tant de franchise que madame de Trêves s'y laissa presque prendre.
— Vraiment, — murmura-t-elle, — vraiment, dans cette maison où tout paraissait m'être hostile, quelqu'un me comprend, me plaint et ne me déteste pas... — Je suis heureuse de le savoir... Cela soutient et cela console... — Merci, mon cousin... — Je me souviendrai... Mais c'est assez nous occuper de moi...
La voiture s'arrêta.
Les bûcherons venaient de faire halte pour relayer.
Madame de Trêves se pencha vers le hrancard.
— L'évanouissement dure-t-il toujours?... — demanda-t-elle au muet.
Jacques Hâbert répondit par un signe affirmatif, après avoir soulevé une des pentes du coutil rayé qui recouvrait la civière.
Le cortège se remit en marche.
M. de Nerville s'était plongé de nouveau dans sa rêverie et, de même qu'en quittant le château de la Reine-Blanche, il se disait :
— Si Max meurt, elle sera libre... — J'ai prononcé tout à l'heure des paroles qu'elle n'oubliera pas... — L'avenir est peut-être à moi...
Pendant quelques minutes un silence profond régna dans le break.
Pour la seconde fois ce fut Léonide qui le rompit.
— Mon cousin, — demanda-t-elle à Georges, — connaissez-vous ce médecin, M. d'Harblay?...
— J'ignorais son nom et sa profession, mais il m'a semblé que sa figure ne m'était point inconnue... — Je l'aurai sans doute rencontré dans les environs...
,78 MADAMEDE TRÊVES
— C'est probable, puisqu'il demeure non loin de Lamorlaye... — Quelle impression a-t-il produit sur vous?
— Est-ce au sujet du médecin ou de l'homme que vous me questiGîinez?...
— Au sujet de l'un et de l'autre...
— Le médecin m'a paru très adroit, très habile, doué de beaucoup de sang-froid, de force de volonté, et possédant une sûreté de main peu commune... — Il me semble instruit, expérimenté, et en cas de maladie je me confierais à lui volontiers... — Je l'ai vu trop peu pour le juger à un autre point de vue... Je le crois, cependant, bien élevé et gentleman... La distinction de son apparence est indisciïtable et ses manières sont correctes.
— C'est aussi l'effet qu'il a produit sur moi, — murmura madame de Trêves. — Il est heureux que M. d'Harblay se soit trouvé sur notre route... Je lui dois la vie puisqu'il m'a préservée des morsures de cet horrible chien... et j'espère lui devoir aussi la vie de Max...
Georges de Nerville poussa un long soupir et ne répondit pas.
Le break venait de s'engager sur la route de Lamorlaye.
On apercevait la grille dorée delà cour et les masses de verdure entourant le chalet.
Quelques minutes suffirent pour arriver.
Jacques Hâbert avait pris l'avance ; — on trouva la .grille ouverte.
Un sentiment de profonde angoisse étreignait depuis un instant le cœur de Léonide.
Elle pensait à sa belle-mère.
Assurément M. de Nerville ne se trompait point en affirmant que la baronne douairière pousserait la folie absurde et malfaisante jusqu'à vouloir rendre sa bru responsable du malheur arrivé à Max.
D'avance elle courba la tête sous le débordement de paroles injurieuses prêtes à pleuvoir sur elle.
La pauvre femme ne s'habituait point aux offenses, -et pour être quotidiennes les blessures n'en étaient pas moins cuisantes.
Dès que le break eut franchi la grille elle mit pied à terre, et se dirigea vers le brancard qu'on venait de déposer au bas des degrés du perron.
lÀ
Deux ou trois domestiques, attirés parle bruit de la voiture, étaient accourus.
Ils venaient d'apprendre la catastrophe et restaient muets et consternés.
— Ne peut-on porter ce brancard jusqu'à la chambre de monsieur le baron? — demanda Léonide.
— Assurément, madame, on le peut... — répondit un valet.
— Qu'on se hâte donc...
Les porteurs soulevèrent de nouveau leur fardeau lugubre et s'engagèrent sur les marches.
A cette minute précise une fenêtre s'ouvrait au premier étage.
La douairière, s' accoudant à la barre d'appui recouverte de velours rouge, jeta un coup d'oeil dans la cour.
— Que se passe-t-il? — demanda-t-elle d'une voix altérée.
Un silence absolu fut la seule réponse à cette question.
Personne ne voulait parler le premier.
— Georges — poursuivit la douairière dont le regard cherchait en vain son fils et dont la voix devenait de plus en plus tremblante — où est Max?
Ainsi mis en^çmeure, M. de Nerville ne put se dérober.
Il étendit la main vers le brancard et murmura :
— Un accident, matante...
Madame Germaine de Trêves poussa un cri qui ressemblait à un rugissement et disparut de la fenêtre.
Les porteurs, après avoir gravi les degrés du perron, entraient dans le vestibule.
La douairière s'y précipita au moment où ils en franchissaient le seuil.
— Mon fils... mon fils... mon fils... — balbutiaitelle avec des sanglots. — Est-il blessé?... est-il vivant ou mort?... je veux le voir... je veux l'embrasser...
Léonide, suivie de Georges, alla vivement à la rencontre de la douairière.
— Ne vous désolez pas, je vous en prie, ma mère... — lui dit-elle... — Max a été victime d'un accident... d*un accident très grave... mais sa vie n'est point en péril... On le sauvera...
— Ma tante — fit à son tour M. de Nerville — reprenez un peu de calme dont aujourd'hui plus que jamais vous aurez besoin, et laissez exécuter les ordres du docteur...
La douairière éperdue n'écoutait pas, et répétait comme en délire ;
— Mon fils... je veux voir mon fils...
— Vous le verriz dans quelques secondes, matante, — répliqua Georges.
En même temps il faisait signe aux porieurs de gagner l'appartement de son cousin.
Ils obéirent, guidés par un valet.
On ouvrit à deux battants la porte de la chambre h coucher du baron de Trêves, et le brancard fut placé au pied de son lit.
Il devint alors impossible de contenir la baronne Germaine.
Elle s'élança vers la civière, et d'une main frémissante arracha les toiles qui la recouvraient.
Max, toujours évanoui, lui apparut alors livide, les paupières closes.
En voyant ces vêtements déchirés, ce linge macuié de sang, ces bandes tachées de rouge, elle s'abattit sur ses deux genoux en poussant des gémissements et des -cris.
Personne n'osait faire un mouvement.
Les spectateurs de cette scène attendaient, silencieux, autour du brancard.
Léonide s'approcha de madame de Trêves.
— Ma mère, — lui dit-elle très doucement et d'un ton très bas — je vous en prie, laissez les domestiques placer Max sur son lit...
Peut-être la douairière n'entendit-elle pas les paroles, mais elle reconnut la voix.
Elle se releva d'un bond et, fixant sa belle-fille avec une indicible expression de haine et de colère, elle lui jeta au visage ces mots :
— Osez-vous bien parler ici, vous, l'unique cause de la catastrophe ! I
— L'unique cause?... — répéta Léonide. — Moi?
— Oui, vous seule...
— Et, comment?...
— Vous avez porté rfialheur à Max avec vos rêves odieux et vos abominables pressentiments...
— Eh ! madame — répliqua la jeune baronne en se révoltant contre une si monstrueuse injustice — oubliez-vous qu'en raison même de ces rêves et de ces pressentiments^ qui vous semblaient alors absurdes et ridicules, je conjurais Max de renoncer à cette promenade, ou du moins de la remettre à demain et de ne point sortir aujourd'hui?...
— Non, cent fois non, je ne l'oublie pas, — cria la douairière avec rage — et c'est de là qu*est venu tout le mal... — Connaissant le caractère de mon fils, vous saviez bien qu'il n'aurait pas la faiblesse devons céder, et qu'en lui débitant vos sornettes vous ne feriez que l'affermir dans sa résolution I... — Ah! maudit soit le jour 011 vous êtes entrée dans ^cette maison!... Vous êtes notre mauvais génie!
Léonide sentit les larmes prêtes à jaillir de ses yeux.
Elle leur commanda de ne point couler et, haussant les épaules, elle répondit avec une fermeté qu'il semblait difficile d'attendre d'elle :
— En voilà assez, madame!! -^ En voil^ trop ! ! ! -^ Laissez-moi commander ici d'abord, dans cette «chambre... — Nous discuterons ensuite, s'il vous plaît •de discuter, ou plutôt d'insulter...
— Commander ici, vous ! — répéta la douairière insolemment. — Est-ce que je ne suis pas là, moi?
— Vous ignorez ce qu'a prescrit le docteur... Max est mon mari...
— Max est mon fils I — interrompit la vieille baronne. — Quand je suis près de lui vous n'êtes rien... Seule je suis maîtresse...
Littéralement affolée par sa méchanceté naturelle et par sa douleur, madame de Trêves aurait pu continuer longtemps ainsi.
Elle fut interrompue d'une façon brusque.
Un domestique introduisait dans la chambre Lucien d'Harblay.
Depuis le seuil il avait entendu les dernières phrases de la baronne.
Il rougit et pâlit tour à tour comme si ces phrases s'adressaient à lui, mais il domina son émotion et, calme et froid en apparence, il s'avança.
Son regard s'était croisé avec celui de Léon de.
Dans les yeux humides de la jeune femme il avait lu les souffrances qu'elle endurait ; — une immense compassion envahissait son cœur.
La douairière le regardait avec une surprise mêlée de colère.
Il s'inclina devant elle et dit :
— Je ne saurais admettre, madame, les droits trop exclusifs que vous venez d'invoquer... — Ils doivent s'effacer devant les miens... — Dans cette chambre je suis seul maître... j'y dois commander seul...
La parole brève, sèche, impérieuse, de Lucien d'Har-
blay, son maintien grave et fier, plutôt agressif que conciliant, produisirent sur madame Germaine de Trêves une impression qu'elle avait peu l'habitude de ressentir.
Le nouveau venu l'intimida ; — elle ne se trouvait point à son aise en face de lui.
Mais elle réagit contre cette impression anormale et, toisant Lucien avec hauteur, elle lui demanda d'une voix hargneuse et d'un ton cassant :
— Ah ! ça, monsieur, qui êtes-vous?
— Je suis le docteur d'Harblay... — C'est moi qui ai cautérisé la blessure de M. de Trêves, et posé sur celte blessure le premier appareil... — J'ai le droit et le devoir de veiller sur mon malade jusqu'à ce qu'il vous ait plu d'envoyer chercher un autre médecin, et la volonté ferme de faire respecter mes ordonnances.
— Mais enfin, que s'est-il donc passé? — balbutia la douairière, dominée complètement.
— Puisqu'on ne vous l'a point dit encore je vous l'apprendrai, mais seulement après avoir donné à M. de Trêves les soins que réclame son état. — C'est pour cela que je suis venu ici en toute hâte... — Veuillez vous retirer pour un instant, madame...
— Moi, la mère... — commença la vieille baronne.
— C'est indispensable.
— J'obéis donc.
— Et, moi? — demanda Léonide du geste plutôt que de la voix.
— Vous aussi, madame... — Je désire ne garder avec
^6 MADAME DE TRÈVL'S
moi que le valet de chambre de M. le baron et un autre domestique.
Les deux femmes sortirent en échangeant des regards de défi. — Georges de Nerville les accompagna.
— Vite! — commanda le docteur aux domestiques. — Qu'on déshabille M. de Trêves et qu'on l'étende sur son lit.
Le valet de chambre enleva d'une main adroite et rapide les vêtements de son maître puis, avec l'aide d'un valet de pied, il souleva le corps inanimé et le coucha.
— Bien... — fit M. d'Harblay — Maintenant qu'on emporte ce brancard inutile désormais, et que l'un de TOUS seulement reste avec moi.
— Je resterai, monsieur — dit le domestique qui avait déshabillé Max — je suis le valet de chambre de monsieur le baron.
— Comment vous nommez-vous?
— Pierre Lion...
— Bien... restez...
Le valet de pied emporta le brancard.
— Donnez-moi une cuiller à soupe, — commanda le médecin au valet de chambre.
Celui-ci sortit pour aller chercher l'objet demandé.
Pendant son absence M. d'Harblay, s'approchant du lit, appuya deux de ses doigts sur le poignet gauche du malade.
Les pulsations de l'artère étaient d'une faiblesse extrême.
Lucien tira de sa poche une fiole qu'il débou-
chait au moment où le valet de chambre rentra apportant la cuiller.
Le docteur agita la fiole et la tendit à Pierre;
— Tout à l'heure — dit-il — vous verserez... Revenant alors au lit il passa l'un de ses bras sous
la tête du malade pour la soulever, puis il fit signe au domestique d'emplir la cuiller, dont il versa le contenu dans la bouche de M. de Trêves, entre les lèvres à demi ouvertes et les dents écartées.
— Une autre... — dil-il ensuite.
Pierre Lion remplit de nouveau la cuiller dont le blessé absorba inconsciemment le contenu pour la seconde fois, puis M. dUarblay reposa la tête sur l'oreiller avec les plus grandes précautions.
Le valet de chambre avait rebouché la fiole.
Le médecin demeura debout au chevet du malade, les yeux fixés sur ses traits immobiles.
Quelques secondes s'écoulèrent ainsi.
Soudain une contraction de la face se produisit; — un long soupir s'échappa de la poitrine de Max, mais ses paupières ne se soulevèrent point.
Lucien d'Harblay se tourna vers Pierre Lion.
— Dans une demi-heure — lui dit-il — que votre maître soit endormi ou éveillé, agité ou calme, vous ferez ce que vous venez de me voir faire...
— Oui, monsieur le docteur...
— Conduisez -moi maintenant chez la mère de M. de Trêves...
— Venez, monsieur le docteur.
Et le valet de chambre, suivi de Lucien, se dirigea vers l'appartement de la baronne douairière.
Celle-ci, obéis*sant pour la première fois de sa vie à une volonté plus forte que la sienne, avait cédé, nous le savons; mais à peine eut-elle quitté la chambre de son fils qu'une réaction se produisit, et que la vieille dame s'abandonna à un violent accès de fureur mêlée d'angoisse.
L'angoisse résultait de la situation de Max.
La fureur venait de la façon, tout à fait inaccoutumée, dont lui avait parlé sa belle fille.
— Venez avec moi, Georges ! — dit-elle impérieusement à son neveu.
M. de Nerville l'accompagna.
Chemin faisant, la douairière hors d'elle-même ouvrait et fermait les portes avec une telle violence que les cloisons du chalet tremblaient.
Une fois dans le petit salon précédant sa chambre à coucher elle se retourna vers son neveu et, le visage contracté par la colère, les yeux étincelants, elle lui demanda d'une voix qui sifflait entre ses dents serrées :
— Quel est cet insolent docteur qui se prétend le maître ici? — Que s'est-il passé? — De quel accident Max a-t-il été victime?... Parlez! mais parlez donc!... Vous voyez bien que je suis sur des charbons ardents I — Je ne sais rien, moi!... On ne m'a dit rien, àmoil... On me chasse de la chambre de mon fils î...
— Soyez calme, chère tante, je vous en supplie — répliqua M. de Nerville — et attendez sans impatience
quelques instants... — Le docteur va venir et vous racontera tout...
— Ne pouvez-vousdonc mêle raconter vous-même?
— Non.
— Pourquoi?
— Parce que je vous épouvanterais en mettant sous vos yeux le fait brutal, tandis que le docteur accompagnera son récit d'explications rassurantes... — Je ne vous montrerais que le danger... — Il vous fera toucher du doigt les chances de salut...
— Le danger... les chances de salut... — répéta la douairière avec effarement. — Max a donc été blessé d'une façon bien grave!...
— Non, ma tante... il ne s'agit que d'une "simple morsure... — Max a été mordu par un chien... — Le docteur, qui se trouvait par hasard sur le théâtre de l'accident, a cautérisé la plaie au fer rouge...
Madame Germaine de Trêves devint d'une pâleur ivide. — Ses lèvres s'agitaient; ses mains tremblaient.
— Le docteur a cautérisé la plaie au fer rouge... — fit-elle d'une voix à peine distincte. — Le chien était donc enragé?...
— On atout lieu de le craindre... — répondit M. de Nerville en baissant les yeux pour cacher les lueurs 'étranges qui s'allumaient dans ses prunelles.
— Un chien enragé!... — cria la douairière en proie à un affolement complet. — Mon fils est perdu !... Mon fils est mort I...
Elle se laissa tomber, ou plutôt elle s'abattit sur un siège, et cacha son visage dans ses mains.
En ce moment on frappa doucement à la porte.
Georges, enchanté d'une diversion quelle qu'elle fût, s'empressa d'ouvrir.
Le docteur était debout sur le seuil.
La vieille baronne releva la tête, le vit, s'élança vers lui, saisit ses mains et balbutia :
— Mon fils est perdu, n'est-ce pas? Parlez-moi... répondez-moi... ne me cachez rien... — Le chien qui Ta mordu était enragé... il n'y a point de guérison possible...
— Qui dit cela, madame? -^ répliqua Lucien d'Harblay.
— Tout le monde.
— Eh bien ! tout le monde se trompe... — Assurément il y a péril, mais ce péril est infiniment moins grave que vous ne paraissez le croire... Rassurez-vous donc, madame, et ne vous abandonnez point à un désespoir qui n'a aucune raison d'être... — Grâce au ciel j'ai pu combattre avant qu'il fût trop tard, et si on me laisse une liberté d'action complète, je crois pouvoir répondre de la guérison...
— Yous sauverez Max?... Vous le guérirez ?...
— Avec l'aide de Dieu, 6ui, madame, je l'espère bien... — Mais à une condition...
— Laquelle?
— C'est qu'on m'obéira en toutes choses...
— Ah ! je vous le jure I... Que faudra-t-il faire ?...
— D'abord éviter de voir le malade...
— Vous me fermerez la chambre de Max I à moi, sa mère ?...
— Il le faut, madame, dans l'intérêt même du blessé...
— Cette consigne rigoureuse existera-t-elle aussi pour ma belle-fille ?... — demanda la douairière avec inquiétude.
— Pour elle comme pour vous, madame... La con-
signe est générale... — J'en préviendrai madame de Trêves tout à l'heure.
La douairière répliqua, en poussant un soupir de soulagement :
— Que lui importera cette défense? — A coup sûr elle n'en souffrira pas comme moi ! — Qu'est-ce que sa tendresse de femme à côté de mon amour de mère?
— Eh! madame, — dit le docteur d*un ton grave,
— c'est votre amour maternel que je crains surtout, car ses manifestations involontaires seraientfunestes...
— Il faut à mon blessé un calme absolu, un repos complet d'esprit et de corps. — Aucune physionomie exprimant la tristesse ne doit passer devant ses yeux et l'inquiéler... Aucune parole faisant allusion au danger qu'il a couru ne doit être prononcée devant lui. — C'est pour cela que je demande, que j'exige pour lui l'isolement... — Cet isolement sera d'ailleurs de courte durée... Je vous permettrai bientôt de voir votre fils...
— Ainsi les soins que son état réclame lui seront donnés par des étrangers I — s'écria la douairière avec amertume.
— Par son valet de chambre le jour, et la nuit par une garde que je choisirai parmi les plus intelligentes des femmes à votre service.
— C'est bien, monsieur... — Je sais qu'un médecin est maître de son malade... je me soumets donc, mais je proteste... la rigueur me semble excessive...
— Je la juge indispensable.
— J'obéirai... je ne verrai point mon fils... mais vous me promettez que ma belle-fille ne le verra pas plus que moi.
— Je vous le promets... il n'y aura aucune exception...
— A la bonne heure I... — Eloigner la mère et laisser la porte ouverte à la femme eût été trop injuste ! ! — Maintenant, docteur, apprenez-moi comment est arrivé ce terrible accident...
— Monsieur votre neveu ne vous Ta donc pas raconté ?
— Non... — Vous êtes entré au moment où je commençais à le questionner...
Lucien d'Harblay fit un récit rapide des faits que tous nos lecteurs connaissent.
Quand il eut achevé, la douairière s'écria avec fureur :
— Injustice du sorti 1 II a fallu que mon fils soit la seule victime !
— Une autre personne était menacée comme lui... — répliqua le médecin.
— Qui donc?
— Madame la baronne de Trêves...
— Elle est pourtant revenue saine et sauve...
— Oui, — dit Georges de Nerville, — grâce à mon-, sieur le docteur...
— Qu'a-t-il fait ?
— 11 s'est jeté entre le chien enragé et ma cousine, qu'il a sauvée par un miracle d'audace et d'adresse...
La douairière jeta sur le jeune médecin un regard courroucé.
— Après avoir prédit la catastrophe, ma belle-fille a su se soustraire au péril ! — murmura-t-elle d'une voix sourde. — Il y a des femmes fatales ! !
Lucien d'Harblay fronça le sourcil.
— Que dites-vous, madame? — s'écria-t-il. — La baronne de Trêves avait prédit la catastrophe?...
— Elle avait fait un rêve de mauvais augure... — répondit Georges. — Des pressentiments noirs l'assiégeaient... — Elle voulait détourner son mari de cette promenade...
— Cette femme doit avoir la jettatura! — ajouta Germaine de Trêves avec une indicible expression de haine. — Elle porte malheur !
Le docteur sentit le sang lui monter violemment au visage, tandis qu'un sentiment de révolte et de dégoût faisait battre son cœur plus vite.
Mais il ne se reconnaissait pas le droit d'exprimer tout haut cette révolte et ce dégoût, et après un instant de silence il dit :
— Voudriez-vous, madame, me faire conduire à l'appartement de madame de Trêves...
La douairière sonna sa femme de chambre et lui donna l'ordre de mener le médecin chez la jeune baronne.
Lucien d'Harblay s'inclina et suivit la camériste.
Dès que la porte se fut refermée derrière lui, Germaine de Trêves s'adressant à son neveu, s'écria :
— Cet homme m'est odieux ! Je le déteste.
— Parlez-vous du docteur, matante? — demanda W. de Nerville.
— Eh ! de qui parlerais-je?
— Alors, pourquoi le détestez-vous ?
— Tout en sa personne me déplaît... — Il m'inspire une aversion instinctive... — Je me défie de lui... Il me fait peur... — Rien ne me garantit qu'il sauvera Max...
— Il promet de le sauver.
— Les promesses ne coulent rien!... — Qui ra& répond de sa science?
— Personne, j'en conviens, mais il a l'air sûr delui.
— Qu'est-ce que ça prouve? — L'ignorance est souvent présomptueuse... — Si mon fils mourait...
— Ah ! ma tante, vous ne le croyez pas ! — interrompit M. de Nerville.
— Assurément je ne le crois pas, mais il faut tout prévoir... il faut tout craindre... il faut prendre ses précautions...
— Songez-vous à faire venir votre médecin de Paris?...
— J'y songe...
— Prenez garde, ma tante. .4.
■— A quoi?
— Ne risquez-vous pas d'ofTenser celui qui a le premier enrayé le mal, et fait preuve d'un grand dévouement?...
— Peu m'importe de l'offenser... — Pourquoi d'ailleurs un médecin serait-il susceptible outre mesure?...
Pourquoi s'irriterait-il de se voir adjoindre un de ses confrères... — Nous avons notre médecin... un vieil ami de la famille... — N'est-il pas tout naturel de l'appeler à notre aide dans une circonstance aussi terrible?... Qu'en pensez-vous ?
— Absolument rien... — Vous devez savoir, ma tante, ce que vous avez à faire.
— J'ai à sauver Max, dont la mort serait pour moi le désespoir et, pour vous aussi bien que pour moi, la ruine...
M. de Nerville regarda la baronne.
— Je ne comprends pas... — fit-il.
— En vérité! -— Eh! bien, admettons que vous ne compreniez pas en effet... — Je veux voir notre médecin attitré... — Je veux qu'il me dise s'il partage l'opinion de M. d'Harblay, et s'il croit la guérison possible... — Je vais lui écrire... — Je vous prierai d'aller vous-même, vous entendez, vous-même^ jeter ma lettre dans la boîte du village.
— J'irai, ma tante...
La douairière s'installa devant une petite table et écrivit quelques lignes sur du papier parfumé à outrance et armorié.
Elle plia la feuille, la mit sous enveloppe, et traça la suscription :
« Monsieur le docteur Pédagniel » 17, rue du Helder,
» Pa7'is. »
Puis elle tendit l'enveloppe à Georges.
— Voilà.,. — lui dit-elle.
Le jeune homme prit la lettre et sortit.
La douairière restée seule appuya sa tête sur l'unei de ses mains, et murmura d'une voix très basse mais, cependant distincte :
— Oui, si Max mourait ce serait la ruine!... La ruine presque complète, car à sa mort Léonide rentrerait en possession de la fortune apportée par elle... — Que me resterait-il à moi? — A peine de quoi vivre... et je serais obligée, pour ne pas déchoir absolument, de subir l'humiliante aumône de la veuve de mon fils ! . .. — Ah I jamais, cela ! jamais !
Elle s'absorba dans de sombres réflexions,
Lucien d'Harblay avait suivi la femme de chambre.
Léonide habitait l'extrémité opposée du chalet; — un couloir assez long séparait sa chambre de celle de son mari.
Le visage du docteur était pensif et même un peu triste.
D'étranges réflexions traversaient son esprit.
Tout en marchant il sentait grandir son trouble ; — vainement il luttait ; — il ne parvenait point à dominer l'émotion qui s'emparait de lui.
La femme de chambre fît halte en face d'une porte fermée.
Elle frappa.
— Ouvrez... — dit une voix depuis l'intérieur. M. d'Harblay ouvrit et s'arrêta sur le seuil. Léonide en le voyant se leva vivement.
— C'est vous, docteur... — fit-elle avec précipita-
tion, — Soyez le bien venu... — Je vous attendais... je pensais bien que vous ne quitteriez pas le chalet sans m'avoir dit ce que vous pensez de l'état de M. de Trêves... — Entrez... entrez donc...
Le jeune médecin pénétra dans une grande pièce très haute et d'un aspect sévère.
Les vitrages de couleur des fenêtres ne laissaient pénétrer qu'un jour voilé, encore assombri par des pentes de tapisseries anciennes servant de rideaux.
Le lit de forme Louis XIII, les fauteuils en noyer sculpté recouverts en vieux lampas, les boiseries de chêne sombre rehaussées çà et là de filets d'or, formaient un cadre original et surtout inattendu à la beauté blonde de la jeune femme.
— Asseyez-vous, docteur — reprit madame de
Trêves en désignant de la main un siège.
Lucien d'Harblay obéit, après avoir jeté sur la baronne un coup d'œil furtif.
Ses paupières rougies et encore humides lui prouvèrent qu'elle venait de pleurer.
Elle s'assit à son tour et demanda :
— Gomment va mon mari ?
— M. de Trêves n'est plus évanoui... — répondit le médecin d'une voix un peu tremblante. — Je lui ai fait prendre une potion qui dans un délai assez bre^ amènera et prolongera le sommeil, sommeil indispensable, étant donné l'état nerveux du malade, et qui d'ailleurs aura l'avantage de chasser, pour un temps plus ou moins long, le souvenir et la réflexion... — Une somnolence d'une certaine durée, un état presque
comateux, me sont indispensables... — Voilà, madame^ les seules nouvelles qu'il me soit possible en ce moment de vous donner...
— Vous sauverez mon mari, n'est-ce pas, docteur? — s'écria Léonide avec entraînement.
— Je ne négligerai rien pour cela, je vous le jure...
— Considérez-vous le mal comme très grave ?
— La morsure d'un chien enragé est toujours grave; mais la cautérisation ayant eu lieu sans le moindre retard, j'espère...
— Merci, docteur, merci de toute mon âme de Tespoir que vous me donnez... Je vous dois beaucoup... Vous m'avez sauvé la vie...
La jeune femme courba la tête et ajouta comme involontairement, d'un ton très bas :
— Peut-être aurait-il mieux valu que la victime, ce fût moi...
Lucien d'Harblay pâlit.
— Vous, madame !! — s'écria-t-il.
— Oui... moi... — Ah! vous ne savez pas... Vous ne pouvez pas savoir... Mais parlons d'autre chose... Parlons de mon mari...
— Que voulez-vous apprendre encore à son sujet, madame?...
Pendant une ou deux secondes la jeune baronne parut hésiter, puis elle demanda :
— Il y a quelqu'un, n'est-ce pas, auprès de M. de Trêves?...
— Oui, madame, — répondit Lucien d'Harblay.
— Qui donc?
— Son valet de chambre...
— Et sa mère, sans doute?... — ajouta vivement Léonide.
— Non, madame...
— Vous en êtes sûr?
— Absolument sûr.
— Dans ce cas je vais le rejoindre... Je ne m'en rapporterai qu'à moi pour veiller sur lui...
Madame de Trêves s'apprêtait à quitter sa chambre. Le docteur l'arrêta du geste.
— Permettez-moi, madame, — dit-il, — de vous apprendre ce que j'ai décidé en cette circonstance.
Léonide regarda son interlocuteur avec quelque surprise.
madame: bl'] TRÈVKS 101
— Ce que vous avez décidé?... — répéla-t-elle.
— Oui, madame, et j*ai le droit d'avoir une volonté, car dans la maison du malade auquel il donne ses soins le médecin est maître après Dieu, comme le capitaine à bord de son navire... — Donc j'ai décidé que, jusqu'à nouvel ordre, ni la femme du blessé, ni sa mère, ni son cousin, ne seront admis auprès de lui...
— Cet isolement vous paraît utile?...
— Plus qu*utile... indispensable...
— Et vous avez appris votre décision à ma bellemère, qui l'accepte?
— Oui, madame? ,
— J'obéirai donc ; mais je vous préviens, docteur, que je cesserai de respecter cette consigne quand la baronne douairière de Trêves ne s'y soumettra plus elle-même.
— Croyez-vous, madame, qu'elle tentera de la violer?...
— J*en ai la conviction... pour ne pas dire la certitude...
— Et moi, j'en doute, je l'avoue... — Votre bellemère aime son fils... Elle a compris qu'en ne tenant aucun compte de mes prescriptions elle retarderait, elle compromettrait peut-être la guérison... — La tendresse maternelle la rendra docile... A madame de Trêves comme à vous je donnerai chaque jour des nouvelles... — Je crois en outre pouvoir vous promettre que l'isolement de M. le baron ne sera point
de longue durée.
— Que Dieu vous entende, docteur !
— Me sera-t-il permis maintenant de m'occuperde vous, madame?
— De moi !... — murmura Léonide.
Oui... Vous devez être mal remise de la double
secousse que vous avez subie...
— Il me reste une sensation de froid général et un petit tremblement nerveux.
— Je l'avais prévu et j'ai préparé pour vous une potion calmante.
En disant ce qui précède, Lucien d'Harblay présentait à madame de Trêves une fiole de verre transparent.
Léonide posa cette fiole sur un meuble...
— Vous pensez à tout, docteur... — dit-elle avec un demi-sourire.
Un médecin doit non seulement combattre le
mal, mais le prévenir quand il le peut... — répliqua le jeune bomme, — puis il ajouta : — Voici la formule de la potion que j'ai fait prendre à M. de Trêves, et voici celle de la vôtre... — J'ai inscrit ces ordonnances sur mon registre, ainsi qu'il nous est imposé de le faire, à nous autres humbles guérisseurs de campagne, moitié médecins, moitié pharmaciens... — Veuillez les conserver...
La baronne plaça les deux papiers dans un tiroir.
Lucien poursuivit :
— Vous voudrez bien prendre une cuillerée de potion tout à l'heure, et une autre ce soir avant de vous mettre au lit...
— J'obéirai religieusement.
M. d'Harblay s'inclina et s'apprêtait à se diriger vers la porte.
— Docteur, sauvez M. de Trêves... — reprit Léonide d'une voix suppliante, — Vous ne savez pas, vous ne pouvez pas savoir combien je tiens à sa guérison... Si mon mari venait à mourir, ce serait pour moi un horrible malheur... — Vous avez préservé ma vie au péril de la vôtre et j'en suis reconnaissante, mais combien plus je vous bénirai si vous sauvez M. de Trêves...
— Mon mérite ne sera pas bien grand, madame, car, je vous le répète, je ne crois guère au danger.
— Dieu veuille que vous ne vous trompiez point !
— Vous aviez, ce matin, paraît-il, le pressentiment d'une catastrophe.
— On vous a dit cela?...
— O'ui, madame.;.
— Et on me reproche ce pressentiment comme un crime!... On m'accuse déporter malheur, quand j'ai fait tout ce qui dépendait de moi pour empêcher mon mari de sortir aujourd'hui!... C'est bien injuste et c'est bien cruel...
Madame de Trêves cacha son visage entre ses mains et se mit à sangloter.
En voyant cette douleur poignante, Lucien d'Harblay pâlit de nouveau.
Il fit un mouvement pour se rapprocher de la jeune femme, mais il s'arrêta; — ses lèvres s'agitèrent; — aucun son perceptible ne s'en échappa.
Au bout d'un instant Léonide releva la tête et reprit :
— Personne au monde ne pourrait croire cela, mais je sais bien, moi, qu'on me rendrait responsable de la mort de Max... — Sauvez-le donc... sauvez-le!... Seule au monde, sans famille, sans amis, que deviendrais-je?... — Vous le sauverez, n'est-ce pas?...
En prononçant ces mots elle tendit la main au docteur.
Lucien prit cette petite main entre les siennes, la pressa doucement et, pour la seconde fois depuis le matin il sentit son cœur cesser de battre, tandis qu'un frisson courait sur sa chair.
— Comptez sur moi, madame... — fit-il.
— Vous reviendrez ce soir ?
— Sans aucun doute...
— A ce soir donc...
Lucien d^Harblay salua et sortit.
Son visage exprimait une préoccupation douloureuse tandis qu'il traversait la cour du chalet. Il franchit la grille et gagna la route de Goye.
— Elle est malheureuse dans cette maison... — se* disait-il tout en marchant — Elle souffre... — Sa bellemère la déteste... son mari ne l'aime pas... — Le devoir seul et le dévouement attachent à lui la pauvre femme... — Ni famille... ni affection! quel avenir à vingt-deux ans!... — Et il y a des gens convaincus qu'il suffit d'être riche pour être heureux ! !
Afin d'arriver chez lui plus vite le docteur, quittant la route départementale de Lamorlaye, avait pris un sentier coupant un coin de la forêt de Chantilly et
conduisant de façon directe à la porte de son jardin.
Ce jardin était contigu à la forêt qu'il séparait de la maison dont l'entrée principale se trouvait à l'extrémité de l'unique rue du village.
Tout au plus Lucien avait-il fait cinquante pas dans la sente, quand il vit en face de lui un homme d'un certain âge, portant un costume de drap vert à peu près pareil à l'uniforme des gardes-chasse.
Cet homme ôta sa casquette de cuir verni entourée d'un large galon d'or, et s'arrêta au beau milieu du chemin.
M. d'Harblay, après l'avoir regardé, s'écria :
— Je vous reconnais... Vous êtes un des serviteurs du baron de Trêves.
Jacques Hâbert, — que nos lecteurs ont deviné déjà,. — fit un signe affirmatif et indiqua par gestes qu'il entendait mais qu'il ne pouvait répondre.
— Tous êtes muet, mais non sourd... — reprit Lucien.
Le père nourricier de Léonide inclina la tête.
— Eh! bien, — continua le docteur, — tâchez de me faire comprendre ce que vous voulez de moi... '
Le muet tira de sa poche son ardoise, son crayon, et traça vivement ces mots :
— « Le baron est-il en danger "i "-Le sauverez-vous ? » Puis il présenta l'ardoise au médecin.
Celui-ci lut les deux questions, attacha sur Jacques Hâbert un regard interrogateur, et lui dit :
— Il paraît que cela vous intéresse...
— Oui... — répondit un mouvement affîrmatil.
— Yous êtes très attaché au baron Max, sans doute? Jacques secoua négativement la tête.
— A madame la baronne douairière, alors ? — reprit Lucien.
Une lueur fauve s'alluma dans les prunelles du muet, et les signes négatifs s'accentuèrent.
— C'est donc à la jeune baronne que vous êtes dévoué? — demanda le médecin dont la curiosité s'éveillait.
Le visage bronzé du muet s'éclaira d'une expression de tendresse infinie, deux larmes coulèrent sur ses joues, et son geste répondit trois fois de suite :
— Oui ! oui ! oui !
— Je vois, — continua M. d'Harblay, — que vous aimez profondément madame Léonide de Trêves.
Jacques Hâbert appuya ses mains sur son cœur, puis il reprit l'ardoise du médecin et il écrivit :
— « Ma femme était sa nourrice... C'est ma fille f.., »
— Je comprends... — murmurale docteur. — Vous êtes un brave homme et je vous estime...
Puis, baissant la voix comme si quelque oreille indiscrète avait pu l'écouter, il ajouta :
— Madame Léonide de Trêves est malheureuse, n'est-ce pas ?
Jacques poussa un long soupir en levant les yeux vers le ciel.
Lucien poursuivit :
— Sa belle-mère la déteste?
Un geste d'une éloquence terrible répondit ;
— Ouil
— Son mari l'aime, cependant?
Le muet crispa ses lèvres en serrant les poings, tandis qu'un nouvel éclair jaillissait de ses yeux.
— Je lis dans votre cœur 1... — dit Lucien. — Vous avez en ce moment une mauvaise pensée... — Votre tendresse de père nourricier, votre affection sans bornes pour la jeune comtesse, vous font souhaiter la mort de son mari...
Jacques baissa la tête avec un trouble manifeste et ses paupières devinrent humides.
Le docteur dissimula l'émotion que lui causait ce dévouement farouche, et poursuivit d'un ton ùe reproche:
— Si madame Léonide connaissait vos sentiments secrets, elle ne pourrait que vous blâmer car elle vaut mieux que vous. — Tout à l'heure elle me demandait à mains jointes de sauver son mari. — Je ferai ce qui dépendra de moi pour lui donner satisfaction, et j'es père bien y parvenir.
Le muet, dont le visage avait subitement changé d'expression, se laissa tomber sur un tertre de gazon au bord du chemin, baissa la tête et se mit à pleurer comme un enfant.
Lucien le regarda avec une pitié sympathique et continua sa route.
— Pauvre homme... — murmura-t-il. — Pourvoir madame de Trêves heureuse, il voudrait lavoir libre... Il aiderait volontiers, j'en suis sûr, à la mort du baronl... La jeune femme, au contraire, esclave du
devoir, demande que son mari vive!... — N'est-ce pas la vertu la plus pure, la plus sublime I...
Et il continua sa route...
Bientôt il atteignit une petite porte rustique trouant une palissade haute et solide.
Il ouvrit cette porte avec une clef qu'il tira de sa poche et se trouva dans l'enclos précédant la maison.
C'élaitun joli carré de terrain, d'un demi-hectare environ, moitié potager, moitié jardin d'agrément, et fort bien entretenu.
Des corbeilles de fleurs égayaient de leurs couleurs et de leur parfum les alentours de l'habitation, qu'ombrageaient de grands arbres.
Sous ces arbres une femme de cinquante-cinq ans environ, assise dans un fauteuil rustique, se livrait à un travail de couture.
En entendant la porte s'ouvrir, cette femme leva les yeux et fit un mouvement pour quitter son siège.
La voix du docteur Tarrêta.
— Reste assise, mère, je t'en prie... — lui cria Lucien. — Tu as été souffrante... tu es encore faible !... ne bouge pas... je vais te rejoindre...
Madame d'Harblay obéit en souriant.
En quelques secondes le docteur traversa le jardin, embrassa le front de sa mère que couronnait une épaisse chevelure grise, s'assit et se mit en devoir d'essuyer son visage inondé de sueur.
— Tu es fatigué, cher enfant... — lui dit la bonne dame.
— Un peu, mère...
— Tu abuses de tes forces... tu te tueras à la peine.
— Pas de danger!... — La fatigue du corps est une excellente chose... — A la vérité, depuis quelques jours j'ai un surcroît de besogne, maiscel^. ne durera pas toujours ainsi...
— As-tu mangé, du moins?...
— Oui, j'ai pris une tasse de lait et un morceau de pain chez le garde du château de la Reine-Blanche...
^iO MADAME DE TRÊVES
Madame d'Harblay continua :
— Pourquoi ne veux-tu point m'écouter? Pourquoi n'achètes-tu pas un cheval et une voiture?
— Cela me rendrait paresseux... — répondit Lucien, en souriant. — Puis, l'acquisition d'un cheval et d'une voiture coûte fort cher, sans compter l'entretien... Il faudrait prendre un domestique et je ne suis point assez riche pour faire face à ce surcroît de dépenses...
La bonne dame secoua la tête d'un air peu convaincu.
— Restons donc comme nous sommes... — murmura-t-elle avec résignation.
— C'est ce qui vaudra le mieux... D'ailleurs, je le répète, l'activité, le mouvement au grand air, me donnent de la force.
— Tu viens du chalet de Lamorlaye?
— Directement, et par le plus court.
— Espères-tu?... {
— Oui, beaucoup...
— Voilà une cure qui te fera grand honneur.
Le jeune médecin ne répondit pas et soupira sans «n avoir conscience,
— Pourquoi ce soupir? — demanda madame d'Harblay inquiète. — As-tu quelque chagrin?
— Non...
— Bien vrai?
— Je te l'affirme... Seulement certaines idées qui n'ont rien de gai me traversent l'esprit.
— Quelles sont ces idées ?
— Je songe qu'il eût mieux valu peut-être que je ne sois pas ce matin à la maison du garde quand la catastrophe s'est produite.
— Que dis-tu là ! — En ton absence le baron Max de Trêves n'aurait pas reçu les premiers soins qui seront la cause de sa guérison, et le chien enragé aurait mordu la jeune baronne.
— Je sais tout cela, et néanmoins je répète que peutêtre il eût mieux valu que je ne sois point là ce matin.
— Je ne te comprends pas.
— Et je ne puis m'expliquer... Donc, je t'en prie, ne parlons plus de cela.
Madame d'Harblay regarda son fils avec attention et lui trouva la physionomie plus sombre que de coutume, mais il venait de la prier de changer d'entretien et elle ne voulut pas le contrarier en insistant.
— Est-ce que tu vas ressortir? — demanda-t-elle.
— J'irai tout à l'heure dans le village visiter deux malades...
— Seras-tu longtemps dehors ?
— Non... — Je te prierai de nous faire dîner ce soir
un peu plus tôt que de coutume... à six heures moins un quart, par exemple... — Je retournerai à Lamorlaye après dîner...
— Tout sera prêt... — Ah! j'oubliais... Le maire de Coye te demande de passer chez lui pour la rédaction du procès-verbal de l'accident...
— Je vais rédiger en quelques lignes ce procès-verbal, et je le porterai au maire en allant voir mes malades. *
Le jeune docteur entra dans son cabinet situé au rez-de-chaussée et contigu à un salon d'attente.
Une salle à manger et une cuisine se trouvaient de Tautre côté d'un couloir séparant la maison en deux parties égales.
Deux fenêtres éclairaient ce cabinet.
L'une donnait sur le jardin, l'autre sur la cour qu'un mur d'appui surmonté d'un grillage et percé d'une porte séparait de la rue.
Du milieu du couloir partait un escalier conduisant au premier étage et aux combles mansardés. »
Le cabinet de travail offrait un aspect sévère.
Une grande table placée au milieu de la pièce était chargée de livres, de papiers, de brochures.
Deux corps de bibliothèque en poirier noirci se dressaient à la droite et à la gauche d'une cheminée dont la garniture de marbre noir et de bronze poli était d'un fort bon style.
En face de la cheminée un canapé recouvert en velours brun.
Dans un angle de la pièce, une petite armoire vitrée renfermait la pharmacie du docteur.
Deux fauteuils et quatre chaises complétaient l'ameublement.
Lucien s'assit en face de son bureau, rédigea le procès-verbal demandé par le maire de la commune puis, ayant achevé ce court travail, prit un registre qui se trouvait à côté de lui et Fouvrit.
— J'étais pressé... — murmura-t-il. — J'ai oublié de transcrire ici la formule de la potion préparée pour le baron de Trêves...
Il traça sur le registre le numéro de série inscrit sur l'ordonnance qu'il avait portée au chalet de Lamorlaye, ensuite il reproduisit cette ordonnance et il indiqua le prix du médicament.
Cette besogne achevée, il referma le registre, mit dans sa poche le procès-verbal et sortit.
Nous le quitterons un instant pour suivre Georges de Nerville allant jeter à la boîte de Lamorlaye la lettre écrite par la baronne douairière, sa tante, au docteur Pédagniel, rue du Helder, à Paris.
Cette boîte n'était pas éloignée du chalet.
Il l'atteignit en moins de cinq minutes, glissa la lettre dans l'ouverture et tourna sur ses talons.
Assailli par des réflexions dont il ne nous semble pas difficile de deviner la nature, Georges revenait lentement lorsque le facteur, qui marchait dans le même sens de l'autre côté de la rue, traversa la chaussée et vint à lui en le saluant.
— Vous avez quelque chose pour moi? — lui demanda le cousin de Max.
— Oui, monsieur, et puisque je vous rencontre cela m'évitera d'aller au chalet.
En disant ce qui précède il tendait à M. de Nerville une lettre prise dans sa boîte, puis, après un nouveau salut, il s'éloignait d'un autre côté.
Georges fit halte, les yeux fixés sur l'enveloppe, cherchant à reconnaître l'écriture.
Celte écriture était médiocre.
— Ou je me trompe fort — murmura-t-il — ou ces pattes de mouche ne me sont pas tout à fait inconnues, mais que le diable m'emporte si je me souviens qui griffonne ainsi... — Évidemment ça vient d'une bellepetite, et presque toutes les écritures de ces demoiselles se ressemblent... — Voyons un peu...
Il déchira l'enveloppe, déplia la lettre, alla droit à la signature, et la plus absolue surprise se peignit sur son visage.
— Mariette Mutel I — fit-il presque à voix haute. — Ah! par exemple, voilà ce que jamais je n'aurais deviné ! — Depuis deux ans je n'ai pas vu Mariette, et nous avions rompu depuis longtemps déjà... — Que peut-elle me vouloir?
Pour répondre à cette question, le [plus simple était de lire la lettre.
Georges la parcourut rapidement.
— L'Écureuil à Montgrésin ! — fit-il après sa lecture. — L'Ecureuil à V Hôtel de la Cloche d'Or et me deman-
dant une visite. . . — Pourquoi ? — Dans quel but? — Parole d'honneur, voilà qui m'intrigue... — Mariette voudrait-elle souffler sur des charbons éteints et renouer une liaison rompue?... — Ça serait fou, mais ce n'est pas possible I — Mariette est trop intelligente pour songer à pareilles sottises I... — Nous nous sommes quittés bons amis, c'est vrai, mais parfaitement désillusionnés sur le compte l'un de l'autre, par l'excellente raison que nous en savions trop long Tun sur l'autre... Elle doit avoir quelque chose à m'apprendre ou à me demander... — Quoi? — Voilà l'énigme... — J'en aurai le: mot en allant la voir... — J'avoue que la curiosité m'aiguillonne... — Quelle heure est-il?
Georges tira sa montre et regarda le cadran.
— Trois heures... — murmura-t-il ensuite. — Je serai à Montgrésin en cinquante minutes... Je puis être de retour pour le dîner... c'est tout ce qu'il faut... — j'y vais...
Cette décision arrêtée dans son esprit, M. de Nerville rebroussa chemin pour aller prendre la route qui menait aux étangs, route que le matin il avait suivie derrière le brancard oti reposait Max de Trêves.
En trois quarts d'heure il franchit la distance qui le séparait de Montgrésin, et il arriva à l'auberge de la Cloche d'Or en se demandant plus que jamais quel motif avait eu Mariette Mutel pour s'installer dans cette bicoque.
Il entra.
Bon nombre de consommateurs garnissafent les tables de la grande salle.
Madame Daval trônait à son comptoir avec une majesté sereine.
Elle se leva en voyant le nouveau venu.
— Monsieur cherche quelqu'un ou désire quelque chose ? — fit- elle avec une belle révérence.
— Madame, — répondit Georges, — je désire voir une personne qui habite en ce moment votre maison...
— Mademoiselle Mutel, sans doute?...
>— C'est parfaitement cela... — Est-elle dans sa chambre ?
— Si elle est dans sa chambre! — s*écria l'hôtelière. Eh ! monsieur, la pauvre jeune dame n*est pas près de la quitter I...
— Serait-elle malade ?
— Monsieur ne sait donc rien?
— Absolument rien, sauf qu'elle m'a écrit pour me prier de venir la voir...
— Elle a une jambe cassée...
— Une jambe cassée! — Diable!! — A la suite de quel accident?
— Mademoiselle Mutel racontera ça elle-même à monsieur.
Madame Daval appela sa servante et lui donna Tordre de conduire le visiteur chez la blessée.
La grosse fille guida Georges au premier étage, jusqu'à la porte située au fond du couloir, et lui dit :
— Monsieur n'a plus qu'à frapper...
Le cousin de Max obéit à cette recommandation.
— Entrez 1 — cria Mariette de son lit. Georges fit tourner le bouton et franchit le seuil.
La jeune femme, en le voyant, poussa une exclamation de joie et lui tendit les mains.
M. de Nerville les prit et dit en les serrant :
— Comment, c'est donc vrai!... — Je ne voulais pas croire à la mauvaise nouvelle qu'on vient de m'apprendre en bas...
— Hélas I mon pauvre ami, ce n'est que trop vraiî... Cependant, dans mon malheur j'ai une consolation... C'est de voir l'empressement que vous avez mis à venir. — Je pensais bien pouvoir compter sur vous, mais je ne vous espérais pas avant demain, au plus tôt.
— Je me suis mis en route tout de suite après avoir reçu votre [lettre... — J'avoue que ma curiosité était grande...
— Votre curiosité seulement?
— Un galant mensonge serait peut-être en situation, ma chère Mariette, mais je préfère la franchise... — Nous sommes restés sans communications directes l'un avec l'autre depuis deux ans, et je tâchais de deviner quelle fantaisie imprévue vous poussait à m'écrire et à me donner rendez-vous ici.
— Nous avons à causer...
— Je le pense bien, mais à causer de quoi?
— Un peu de patience... — Asseyez-vous d'abord auprès de mon lit...
Georges fit ce que demandait l'Écureuil, qui poursuivit :
— Ainsi, mon hôtesse vous a dit que j'avais la jambe cassée?
— Hélas î oui...
— Cassée en deux endroits, mon cher. — Ceci ne serait rien ; on raccommode les jambes, et sept fois sur dix il n'y paraît pas; mais mes fractures à moi sont si compliquées qu'après la guérison je resterai boiteuse, difiorme, écloppée... ridicule enfin...
— Ah! mon pauvre Écureuil!!. — s'écria Georges avec une compassion sincère.
— A la bonne heure!... Au moins vous me plaignez, vous...
— Qui ne vous plaindrait pas?
— ,Les gens qui se moqueront de moi, parbleu! et qui m'appeleront banban...
— Comment cet accident terrible est-il arrivé?
— Mon Dieu, c'est bien simple... — Avez-vous entendu dire que j'étais la maîtresse du comte de Bernay?...
— Oui, et j'en ai été charmé pour vous.- — Bernay est un homme très chic...
— Chic, oui, mais encore plus ennuyeux que chic, oh! la pluie qui tombe, et jaloux!... jaloux de son ombre... — Bref! il y a cinq semaines, je vins passer une journée à Chantilly pour me remonter le moral.
— Avec Bernay?
— Ahl non, par exemple... — Avec le petit Spinder,
de la Renaissance Vous savez bien, Spinder, qui
imite si bien Capoul au théâtre et à la ville... — Il est drôle, Spinder, je m'en étais toquée, mais j'ai eu tout de même une fichue idée ce jour-là !I — Après déjeuner, la fantaisie me vint de louer une voiture pour promener Spinder dans la forêt... — Je trouvai un m-
nier très propre, attelé d'un vieux reste de pur sang qui avait gagné autrefois des courses et qui faisait encore, nous dit-on, ses cinq lieues à l'heure, très proprement... — Nous voilà partis... — Spinder conduisait... — Le cheval paraissait aussi doux qu'un mouton et filait comme une balle, mais voici qu'à une croisée
de chemins Spinder désire tourner à gauche le
cheval veut tourner à droite... — Spinder s'entête; le cheval aussi... — Jusque-là il n'y avait pas grand mal, mais voilà que mon Spinder, croyant avoir gain de cause en employant les grands moyens, brandit son bon fouet de Tolède et tape à bras raccourcis sur la bête, comme un simple canasson de la Compagnie généjrale des Petites-Voitures de Paris...
OF If iw York,
XIIÎ
. — Vous devinez la suite de Tanecdote ? — continua Mariette.
— Très bien, — répondit M. de Nerville. — Le vieux reste de cheval de course, humilié dans son amourpropre, s'emballa.
— ///îco, mon cber Georges... — Fallait voir çal... — Le train de la malle des Indes!... — Le panier bondissait comme une balle élastique, et la maudite bête se dirigeait vers la forêt où, selon toute vraisemblance, elle devait nous briser contre les arbres... — Je pris peur, — il y avait de quoi — et je sautai, mais de façon si maladroite que ma jupe s'accrocha dans le marchepied et qu'une des roues me passa sur la jambe, la brisant en deux endroits... — Naturellement je restai sur place, en poussant des cris de pintade tandis que Spinder qui, lui malin, n'avait pas lâché les guides et ne sautait point, filait toujours en appelant à l'aide... — A cinq kilomètres de là, le cheval fut arrêté par des bûcherons... — Spinder en était quitte pour la peur, et c'est moi qui payais la casse... — Au
bout d'une heure, qui me parut bigrement longue, on vint à mon secours.
— Il était impossible de vous transporter à Paris ?...
— Ohl impossible I... — On m'amena dans cette auberge voisine du lieu de la culbute; on alla chercher un médecin, et depuis cinq semaines je suis ici, m'ennuyant à périr I
— Vous recevez des visites, je suppose...
— Vous supposez mal, montrés bon...
— Bernay ne vient pas vous voir?
— Et pourquoi fichtre viendrait- il?... — Soyons justes !... — S'il prenait le moindre intérêt à l'accident qui m'est arrivé en lui faisant des traits avec un cabotin, il serait vraiment trop bête!... — Je n'ai plus entendu parler de lui.
— Et Spinder ? — demanda Georges.
Mariette eut aux lèvres un sourire dédaigneux et répondit :
— Point de nouvelles de Spinder... — Ce joli garçon est trop occupé à la ville et au théâtre pour se souvenir d'une infirme.
— Et les anciens amis?
— J'ai prié Lucile de passer chez quelques-uns... — Ils sont absents de Paris ou ne veulent pas se déranger... — Les notes de médecin à payer, ça attire médiocrement ces messieurs... — Bref, j'en suis réduite à mes propres ressources, qui sont terriblement anémiques... — Or, j'ai mon loyer qui court à Paris, et ici une chambre d'auberge et un docteur sur les bras... — C'est peu drôle...
— Quel est le médecin qui vous soigne?...
— Un homme charmant et très habile...
— ïl habite Montgrésin?
— Non, mais un village voisin...
— Qui s'appelle?
— Goye.
— Alors — reprit M. de Nerville — votre médecin se nomme le docteur d'Harblay...
— Précisément. — Vous le connaissez?
— Je le connais...
— Depuis longtemps ?
— Depuis ce matin.
— Quelqu'un serait-il malade au chalet de Lamorlaye?
— Mon cousiE le baron de Trêves.
— Gravement?
— J'en ai peur...
Mariette Mutel regarda Georges en souriant.
— Eh ! bien, mais, mon cher ami — dit-elle ensuite — si vous êtes toujours dans certaines idées que j'ai connues, et si votre cousin venait à mourir, rien ne
.vous empêcherait de réaliser les rêves dont vous me parliez il y a deux ans avec une confiance qui me rendait fière, et que d'ailleurs je méritais... M. de Nerville feignit l'étonnement.
— A quels rêves faites-vous allusion? — demanda-
t il.
— Ta-ra-ta-ta I... Ne jouez donc pas la naïveté, mon très boni... — Vous savez aussi bien que moi de quels rêves il s'agit!... et pour le, mal que je vous veux je
MADAME DE TRÊVES i23
souhaite qu'ils se réalisent... — La baronne Léonide de Trêves est toujours aussi jolie ?..-
— Plus encore.
— Et vous en êtes toujours amoureux?
Georges fit un geste de dénégation...
— Allez-vous donc mentir avec moi ? — reprit vivement Mariette — Ça n'aurait pas le sens commun !! — Vous savez combien j'aimais à vous entendre me raconter vos plans, vos espoirs, quand nous n'étions plus toqués l'un de l'autre et que vous veniez me voir de temps en temps en ami, par habitude... — Vous ne me cachiez rien... Je connaissais la haine profonde que vous ressentiez pour votre cousin, et je resterais incrédule si vous m'affirmiez qu'une sympathie vive remplace aujourd'hui cette haine...
— Ce n'est pas de la haine que j'éprouve... — répliqua Georges d'une voix sourde.
— C'est de l'envie alors?
— Non.
— Delà jalousie?
— Eh bien ! oui, de la jalousie ! — Et ce n'est pas d'hier que date ce sentiment!... — Max de Trêves, depuis notre enfance à tous deux, m'a sans cesse écrasé de sa supériorité maudite ! — Il était pour moi un porte-malheur 1 — Au collège où nous avons fait nos études ensemble il me primait toujours, et les professeurs me le donnaient comme un exemple à suivre, comme un modèle à imiter!... — Chaque année il revenait au logis chargé de prix... — On me marchandaàtyà moi, même les accessits... et cependant je mé-
ritais des couronnes autant que Max!... — Plus tard, devenu jeune homme, je n'avais point de fortune... — L'amour-propre de mon cousin ne lui permit pas de laisser un proche parent traîner dans la débine sur le pavé de Paris... — Il me fit une pension, et cette pension, maigre, insuffisante, n'était littéralement qu'une aumône, une bouchée de pain... — Impossible de la refuser, mais Dieu sait avec quelle amertume je l'acceptai ! — Quand son père mourut, Max était aux trois quarts ruiné lui-même, et je subis le contre-coup de la gêne qu'il éprouvait. — La pension qui me permettait de vivre tant bien que mal, ou du moins de ne pas mourir de faim, fut encore réduite ! — Ce n'est pas tout... — A cette époque une occasion se présentait de me relever, d'arriver à une position sociale digne du nom que je porte, en un mot de devenir riche et d'être heureux... — Je m'étais épris d'une enfant charmante, fille unique d'un banquier millionnaire... — J'allais déclarer mon amour et demander la main de Léonide Desfontaines... — On me l'aurait accordée sans doute, car la famille rêvait une alliance aristocratique...— J'arrivai trop tard... — Mon cousin Max avait jeté les yeux sur Léonide et daignait l'appeler à l'honneur de redorer son blason... Il parla... il fut agréé... il épousa celle que j'aimais... il s'enrichit des millions qui auraient dû m*appartenir... — Tout à lui, tout pour lui ! l — Àh! tu as raison, Mariette, ce n'est pas seulement de la jalousie qu'il m'inspire, c'est de la haine !
Georges avait parlé d'une voix basse mais vibrante.
Ses regards étaient effrayants.
— Eh bieni si ton cousin meurt, — répliqua l'Écureuil, — tu resteras en face de la veuve et de la fortune.
— Oui, de toute la fortune!... — Max ayant la réputation d'un prodigue, mademoiselle Desfontaines a été mariée sous le régime dotal; elle rentrerait donc en possession pleine et entière de ses millions, à la charge de servir à îa baronne douairière une rente de quelques milliers de francs stipulée au contrat.
— De sorte que si tu épousais la veuve de ton cousin, tu te trouverais à la tête du fort magot dont il jouit aujourd'hui?
— Quel est le chiffre de ce magot?
— Plus de deux cent mille livres de rentes..,
— Fichtre, voilà un joli denier!
— Je m'en contenterais... — fit Georges en souriant.
— Madame de Trêves aime-t-elle son mari ? — reprit Mariette.
— Elle l'a aimé au début de leur mariage, quand elle pouvait encore supposer qu'il éprouvait quelque amour à son endroit...
— Et, aujourd'hui?
— Aujourd'hui, elle ne Taime plus... — Max n'a pas pris longtemps la peine de lui cacher qu'il ne l'avait épousée que pour son argent... — A force de mauvais procédés, de mots blessants, d'épigrammes sanglantes, d'humiliations et même d'injures, il a tué la tendresse
dont le cœur de Léonide débordait... — Le devoir seul l'attaclie à son mari désormais...
— La baronne douairièrej sans doute, déteste sa belle-fille?...
— De toutes ses forces, et elle ne perd aucune occasion de le lui prouver...
— Alors, la jeune femme est malheureuse?
— Autant qu'il soit possible de l'être...
' — Il y a là une situation que naturellement tu exploites à ton profit... — Tu joues le rôle de consolateur?...
Georges secoua la tête.
— Pas comme tu l'entends... — fit-il. — Ma cousine ne trompera jamais son mari.
— Un mari dont elle a tant à se plaindre ! — Allons donc !
' — C'est comme ça... — Je te le disais tout à Theure, le devoir remplace l'amour...
— Alors, la petite baronne est une perle introuvable?
— Introuvable, oui.
— As-tu du moins sondé son cœur?
— J'ai essayé, mais sans résultat.
— Tu ne sais pas si elle pourra t'aimer?
— Elle m'aimera si elle devient veuve, je le crois... je l'espère... mais je me garderai bien de le lui demander trop tôt; il suffirait d'un mot imprudent pour la mettre en pleine révolte... — En dehors de toute question d'argent j'éprouve pour Léonie une passion
violente, et rien au monde ne me déciderait à le lui avouer... Elle ne me le pardonnerait pas. Mariette haussa les épaules.
— On affirme que l'amour rend bête, — dit-elle avec un éclat de rire — et, ma parole d'honneur, je commence à le croire...
— Pourquoi me dis-tu cela ? — demanda M. de Nerville un peu froissé.
— Parce que, selon moi, tu te conduis comme un écolier avec ta cousine...
— A ma place, que ferais-tu donc?
— Je serais son amant, parbleu, en attendant que — (le veuvage l'ayant rendue libre) — je devienne son mari...
— Et sais-tu le moyen d'arriver à un tel résultat?
— Ce moyen, on peut le trouver... — Nous y penserons tout à l'heure; occupons-nous d'abord de ce que je comptais te dire si tu répondais à ma lettre en venant ici... Car, en l'écrivant, j'avais un but?
— Lequel?
— Un peu de patience, donc ! ! I — Tu es arrivé sans perdre une minute, ce qui me fait plaisir et me démontre que tu gardais un bon souvenir de moi. — De mon côté, j'éprouve pour toi le plus vif intérêt, et je constate avec regret que tu n'as pas encore rencontré la fortune.
— Je possède tout juste ce que je possédais autre* fois...
— Une pension de douze mille francs ?
— Oui.
— Plus la table et le logement chez ton cousin le baron de Trêves...
— Ici, mais non à Paris où je vis chez moi.
^= — C'est médiocre, je le sais bien, mais enfin tu dois te trouver heureux si tu te compares à moi, étendue sur ce lit, la jambe brisée... sans ressources pour le présent, sans espérances pour l'avenir... — J'ai demandé au médecin qui me soigne d'être franc et même brutal... Il me l'a promis, et il a tenu parole en m'affirmant qu'après ma guérison je resterais boiteuse et difforme...
— Impossible ! — s'écria Georges.
— Possible et certain, mon cher... — Ma vie galante est finie, tu le comprends... — Il ne me reste qu'à prendre mes invalides, mais sans pension, sans rentes, sans un sou... — C'est peu drôle...
— Tu n'as donc rien mis de côté ?
— Pas un radis !... — Je n'ai jamais eu beaucoup d'argent, tu le sais bien, n'étant qu'une petite cocotte de dix-huitième grandeur et, si j'avais eu quatre sous, je ne les aurais pas conservés... — Je suis gâcheuse... Les louis me filent entre les doigts sans que je sache où ils ont passé... — D'ailleurs je ne prévoyais pas la casse.,, — On va vendre mon mobilier mais, comme il est incomplètement payé, le tapissier formera opposition sur le prix de la vente, et c'est tout au plus si je toucherai trois ou quatre mille francs...
— Tu en es là, mon pauvre Écureuil! !
— J'en suis là... — C'est la misère noire... sans pain, sans asile... avec un boisseau de charbon en pers-
pective et la Morgue pour horizon... à moins que... Mariette s'interrompit.
— A moins que? — répéta Georges — Voyons, tu as une idée...
— Oui, et c'est afin de te la confier que je t'ai prié de venir...
— Parle donc...
— Pour vivre, il faut de l'argent... Pour avoir de l'argent, il faut en gagner par le travail... ou par le plaisir... — A cette heure il ne me reste que le travail : or, je ne sais rien faire... — Cependant, dans le ciel si noir j'entrevois une percée un tantinet moins sombre... — Avec fort peu d'argent je pourrais entreprendre un petit commerce quelconque.
— Toi ! — s'écria M. de Nerville.
— Pourquoi donc pas? — C'est une fin comme une autre pour une cocotte invalide, une boutique de mercerie, de papeterie, un cabinet de lecture, cane donne pas grand mal à tenir, ça permet de manger du pain en faisant un pied de nez à l'hôpital et à la Morgue, — et qui sait?... on peut trouver quelque jour un bon dadais qui vous épouse... ,
— Très bien, — dit M. de Nerville, — mais pour te procurer cette existence calme et cet avenir plein de sécurité, il faut de l'argent pas mal...
— Ehl non! — répliqua Mariette, — Avec une douzaine de mille francs je pourrais planter ma tente dans un coin obscur de Paris, et vivre tranquille...
— Douze mille francs, c'est une somme!...
— Ce qui me restera de la vente de mon mobilier en fera presque la moitié, et pour le reste...
Mariette s'interrompit.
— Pour le reste? — répéta Georges :
— J'ai pensé à toi...
— A moi que tu sais sans fortune ! — s'écria le jeune homme fort ennuyé de la tournure que prenait l'entretien.
— Parfaitement... — Je connais ta position modeste, mais je n'ignore pas que depuis que nous ne sommes plus ensemble tu te ranges, tu deviens rat, tu vis le plus possible aux crochets de ton cousin Max... — Bref tu dois avoir des économies... — Ne dis nas
nonl... — Tu en as certainement... — Eh bien 1 toi qu'on prétend égoïste et sans cœur, viens-moi généreusement en aide... — Evite-moi de crever de misère au coin d'une jDorne... tu ne t'en repentiras pas...
M. de Nerville, en écoutant son ex-maîtresse, avait baissé la tête.
Il la releva quand elle eût achevé.
— Je devine... — dit-il. — Tu réclames d'avance le prix de ta réponse à la question que je t'adressais tout à l'heure, relativement à la femme de mon cousin Max... Est-ce cela?
— Peut-être...
— Et tu estimes cette réponse six mille francs ! — reprit Georges avec un rire ironique.
— Est-ce trop cher, selon toi?
— Dame!... il me semble...
— Tu me sais intelligente... — interrompit Mariette.
— Oh! pour cela, oui I...
— Me crois-tu de force à te donner un bon conseil ?
— A coup sûr tu as l'esprit ingénieux... — Tu es capable d'inventer des combinaisons très adroites... pour ne pas dire plus...
— Je suis sans scrupules, j'en conviens, et tous les moyens me semblent bons pour atteindre le but... — Aide-moi, je t'aiderai... — Tu me devras peut-être ton bonheur... — Faisons un pacte... Je te propose une association... — Que désires-tu? —Posséder madame de Trêves...
Les yeux de Georges étincelèrent.
Mariette continua :
— La femme d'abord. . . la fortune ensuite. . . — Amant de la baronne tant que vivra M. de Trêves, et son mari quand ton cousin sera mort... — Cela t'irait, hein, mon vieil ami ? — Eh bien ! veux-tu me confier la direction de tes affaires?... — Je lis ta réponse sur tes lèvres, et cette réponse la voici : — « Clouée au lit, tune peux rien! » — Tu te trompes... C'est ici, dans la solitude et le silence, que je sonderai l'insondable, que je chercherai la solution du problème et, avec la patience, je trouverai!... — Promets-moi que lorsque je pourrai quitter cette chambre tu me viendras en aide et, à partir de tout de suite, je me consacrerai corps et âme à cette tâche: penser pour toi... agir pour toi,
M. de Nerville venait de prendre brusquement 'un parti.
— C'est entendu, — dit-il à Mariette en lui tendant la main. — Tu peux compter sur moi... — Je ferai ce que tu désires...
Le visage de la blessée devint rayonnant.
— Vrai ? — s'écria-t-elle.
i— Je t'en donne ma parole d'honneur.
— Voici qui va hâter ma guérison ! — Maintenant, vite à l'œuvre... Revenons à ton cousin... — Il est malade, m'as-tu dit?
— Très malade?
— Je le regarde comme perdu, quoique le docteur d'Harblay affirme le contraire.
— Mais enfin, qu'a-t-il donc?
— Il a été mordu ce matin par un chien enragé... effroyablement mordu...
Mariette frissonna de la tête aux pieds.
— Tu as raison, — fit-elle, — et le docteur se trompe, ou plutôt il fait semblant de garder quelque espérance pour rassurer le malade et la famille, mais il est bien connu que la rage ne pardonne pas ! — Dans neuf jours ou dans quarante jours on expédiera les billets de faire part du décès de Max... — Léonide veuve, tu auras presque un an devant toi pour t*emparer d'elle et pour épouser ses millions. — Laissons arriver la mort, et nous verrons ensuite quelle marche tu devras suivre... — D'ici là j'aurai un plan à te proposer... — Pour le quart d'heure, enguirlande ta cousine par tous les moyens possibles... Attendris-toi sur ses chagrins, vas-y carrément de ta larme, et remplace à toi seul les affections qui lui manquent au logis... — Il te sera facile, avec un peu d'adresse, de devenir son confident très intime, en attendant mieux, et tu me tiendras au courant des moindres détails...
— C'est convenu...
— Tu viendras causer avec moi le soir....
— Ne crains-tu pas qu'on s'étonne de ces visites si fréquentes et qu'on fasse des commentaires à leur sujet?...
— Non... — Je demanderai à madame Daval, qui est une bonne femme, de garder le silence au sujet de nos entrevues... — Pas un mot de moi au docteur
d'Harblay... — Je regrette même de lui avoir parlé de toi...
— Tu lui as parlé de moi ! — s'écria Georges surpris.
— Oh ! simplement pour savoir si tu étais au chalet de ton cousin... — Gela est de minime importance... — Il a déjà sans doute oublié ma question...
— G'est probable.
— Si le baron meurt, crois-tu que sa veuve quittera le chalet ?
— Je suis à peu près sûr du contraire. — Elle n'aime pas le monde et rien ne l'attire à Paris.
— Alors il me vient une idée. — J'ai besoin, pour agir, de me trouver près du champ de bataille. — Ne pourrais-tu me dénicher une petite maison de commerce à Lamorlaye, à Ghantilly ou dans les environs?...
« Pourvu que je vive en repos, je ne tiens pas à Paris qui me rappellerait trop de souvenirs, et me forcerait à comparer trop le passé avec le présent. — Qu'en penses-tu?
— Je pense que tu as raison, et je vais chercher... m'informer...
— Avec prudence...
rr Bien entendu.
~ Rien ne presse beaucoup, d'ailleurs... — J'en ai encore pour près d'un mois, prétend M. d'Harblay, mais, je te le répète, j'espère bien que la joie hâtera quelque ppu ma guérison.
— Tu n'as plus rien à me dire?
— Je n'ai qu'une recommandation à te faire...
— Laquelle...
— Ne me laisse rien ignorer, absolument rien, de ce qui se passera au chalet de Lamorlaye...
— Tu sauras tout, et par le menu...
— C'est ce qu'il faut... — A bientôt, alors...
— A bientôt... — As-tu besoin d'un peu d'argent?
— Non, merci... — Il me reste encore quelques louis...
M. de Nerville serra la main de Mariette et sortit. Une fois seule, la blessée poussa un soupir d'allégement.
— Allons, — murmura-t-elle, — voilà de la bonne besogne! — L'avenir est assuré... — Je connais Georges, il tiendra sa promesse... J'aurai barre sur lui d'ailleurs et je le forcerai bien à faire ce qu'il doit, et même un peu plus, ce qui sera juste car je le servirai bien... — Il prétend aimer sa cousine, mais c'est la fortune au moins autant que la femme qu'il convoite... — Il faut qu'il épouse la veuve du baron Max, et si elle ne se prêtait point de son plein gré à ce mariage, je me chargerais de lui tendre un joli traquenard qui rendrait indispensable le conjungo.
Deux petits coups frappés à la porte interrompirent ce monologue.
— Entrez !... — dit Mariette. La servante apportait le dîner.
L'Écureuil mangea de bon appétit.
136 MADAMli: DE TRÊVES
Le docteur revint le soir au chalet de Lamorlaye ainsi qu'il l'avait annoncé.
Max se trouvait dans un état de complète prostration, résultant du breuvage ordonné par Lucien d'Harblay à qui cette prostration semblait nécessaire, nos lecteurs doivent se le rappeler.
Après sa visite, il rendit compte de l'état du blessé à la jeune baronne de Trêves.
La douairière refusa de le recevoir, sous prétexte qu'elle était souffrante et qu'elle aurait des nouvelles par le valet de chambre.
Lucien s'étonna que la mère du malade mît aussi peu d'empressement à l'écouter; mais il supposa qu'il l'avait froissée en lui défendant de franchir le seul de la chambre de son fils, et qu'elle en gardait rancune.
Peu lui importait d'ailleurs.
— Je reviendrai demain matin... — dit-il en partant.
Georges de Nerville, de retour au chalet pour l'heure du dîner, se présenta chez sa tante.
Il trouva la baronne sombre et silencieuse.
Elle se contenta de lui demander s'il avait bien mis à la poste la lettre dont il s'était chargé.
La réponse fut affirmative et le neveu conduisit la douairière à la salle à manger.
On attendait Léonide pour se mettre à table.
Elle se fit excuser.
Brisée par les poignantes émotions qu'elle avait subies depuis le matin elle ne se sentait pas la force de descendre. — Il lui fallait, avant tout, un peu de repos.
— Elle a eu raison de nous délivrer aujourd'hui de son odieuse présence... — murmura la baronne Germaine.
Tout bas elle ajouta :
— Si le ciel était juste, c'est cette femme qui aurait été mordue î... — C'est elle qui serait en danger!...
Le repas fut triste et ne se prolongea guère.
Avant huit heures et demie la tante et le neveu regagnaient leurs appartements respectifs.
Le lendemain matin, de bonne heure, un employé du télégraphe sonna vigoureusement à la grille du chalet et remit aux mains d'un domestique une dépêche adressée à madame la baronne Germaine de Trêves.
Une femme de chambre porta le télégramme à sa maîtresse, éveillée déjà mais encore couchée.
La douairière déchira l'enveloppe et lut.
La dépêche était ainsi conçue :
« Prendrai train à Paris à 9 heures. — Serai gare de
Coye à 9 heures quarante-cinq. — Prière envoyer cher^
cher,
» Pédagniel. »
— Ce bon docteur ! — s*écria la baronne avec une explosion de joie, — En celui-là, j'aurai confiance I
Elle ajouta, s'adressant à la femme de chambre :
— Allez chez M. de Nerville et priez-le de vouloir bien venir me trouver sans retard.
« Si par hasard il était sorti, vous m'enverriez le cocher...
— Oui, madame.
La camériste quitta la chambre.
Georges n'était point sorti et se rendit à l'instant même à l'appel de sa tante.
Il ouvrait la bouche pour demander comment elle avait passé la nuit.
La vieille dame ne lui laissa pas le temps de formuler sa question.
— Mon digne ami le docteur Pédagniel sera à la gare de Goye à neuf heures quarante-cinq, — lui ditelle, — fais vite atteler et sois assez aimable pour aller toi-même chercher cet excellent homme.
— J'y vais, ma tante.
— Dépêche-toi... — Je n'admets point que ce cher docteur attende...
— 11 n'attendra pas...
M. de Nerville descendit aux écuries et donna des ordres.
Un quart d'heure plus tard il partait pour la gar& de Goye, plus rapprochée de Lamorlaye que celle de Chantilly.
A neuf heures quarante-cinq le train venant de Paris stoppait en gare, et parmi les rares voyageurs qui descendaient à cette station parut un petit homme pou-
pin, rasé de frais, à figure rose, à cheveux blancs, à lèvres lippues.
Yêtu de noir et cravaté de blanc comme un médecin de l'ancien jeu, — qu'il était d'ailleurs, ~ il portait à la boutonnière un ruban rouge énormément large.
Malgré le sourire perpétuel errant sur les lèvres, la physionomie de ce petit homme si rond, si rose, si bien rasé et si amplement décoré, n'était ni sympathique, ni rassurante.
Le front très bas disait la sottise et l'entêtement.
Les yeux d'un gris pâle, aux paupières molles, n'exprimaient point du tout la bonté, mais le contentement de soi-même, l'arrogance et la vanité sotte.
Le docteur s'appuyait sur une haute canne de jonc à pomme d'ivoire, — la véritable canne des médecins de Molière.
Georges, qui se promenait sur le quai d'arrivée en l'attendant, se dirigea rapidement vers lui.
Pédagniel lui tendit la main et lui dit d'une voix qui, dans les notes basses, ressemblait à celle du légendaire Prud'homme :
— Je suis heureux, cher monsieur de Nerville, quevous ayez bien voulu prendre la peine et me faire l'honneur et le plaisir de venir à ma rencontre vousmême... — J'y trouverai joie et profit... — Tout en gagnant Lamorlaye, vous me mettrez au courant de ce qui se passe.
— Parfaitement, docteur.
Les deux hommes sortirent de la gare.
Une Victoria attelée d'un seul cheval stationnait devant la porte de sortie.
Georges et le docteur y prirent place.
La voiture s'ébranla et descendit au pas la côte rapide qui, du chemin de fer, conduit à l'entrée du village.
— Enfin, que se passe-t-il au chalet ? — demanda Pédagniel. — La lettre de madame Germaine était conciâe comme un télégramme et n'entrait par conséquent dans aucun détail... — La jeune baronne estelle souffrante?...
— Ce n*est pas ma cousine qui est malade, docteur, — répondit Georges — c'est son mari...
— Et qu'est-ce qu'il a, ce cher baron ? — Une indisposition sans gravité, j'espère.
— Il a été mordu, hier, par un chien enragé...
— Ah I mon Dieu ! — s*écria le vieux médecin en joignant les mains. — Mais alors, votre malheureux cousin est perdu...
— Le docteur qui a failles premiers pansements affirme le contraire... — répliqua M. de Nerville.
— Ce docteur est un âne... passez-moi le mot! Quelque charlatan de campagne, quelqu'empirique, à coup sûr ! ! — Il n'est pas permis d'ignorer que la rage est incurable ?... — Mesdames de Trêves doivent être au désespoir...
— Votre confrère ayant promis de guérir Max, elles ajoutent foi à ses promesses.
— N'appelez pas un tel cuistre mon confrère^ je vous en prie, vous m'offenseriez ! ! — Ses promesses sont illusoires, et il le sait bien... — Il ne les prodigue que dans le but de multiplier d'inutiles visites payées chèrement... — Tous ainsi, ces oracles de village... — Des ignorants, officiers de santé tout au plus, gagnant leur vie, tant bien que mal, chez les paysans qu'ils étourdissent avec de grands mots et de belles phrases ! I — L'accident est arrivé hier?
— Oui, dans la matinée.
— Qu'a fait le médecin de campagne ?
— Il a cautérisé au fer rouge.
— Parbleu I C'est le pont aux ânes, cela !... — Un maréchal ferrant l'aurait fait aussi bien que lui, si ce n'est mieux !
— Et ensuite ?
— Il a ordonné une potion.
— Une potion 1 — Quelle potion ?
— Mon cher docteur, je n'en sais absolument rien.
— Quelque médicament ridicule ! — Enfin, nous verrons cela au chalet... — Une potion I... Il doit
avoir une pharmacie chez lui, ce pauvre diable, ainsi que tous ses pareils... et plus il ordonne de potions, comme c'est lui qui les fabrique, plus il gagne... — Joli métier, plein de dignité !...
Le cheval avait marché grand train tandis que s'échangeaient les paroles précédentes, et la Victoria faisait halte dans la cour du chalet dont on avait eu soin de laisser la grille ouverte pour éviter toute perte de temps.
Georges et le docteur descendirent.
— Je vais vous conduire chez ma tante... — dit le jeune homme à Pédagniel. — Vous comprenez qu'elle vous attend avec une fiévreuse impatience..
Tous deux montèrent ;\ l'appartement de la douairière.
La femme de chambre les guettait sur le seuil.
— Madame la baronne est au petit salon... — leur dit-elle.
— Venez, docteur.
Et Georges introduisit Pédagniel.
La douairière alla vivement au devant de lui et s'écria en lui serrant les mains avec effusion :
— Merci, mon vieil ami !... Merci de votre empressement dont je ne doutais pas !... — 11 nous est arrivé un grand malheur...
— Je sais tout, chère madame... — M. de Nerville m'a raconté la catastrophe.
— C'est effroyable, n'est-ce pas ?
— Effroyable, oui, c'est le mot L.. Ah, la fatalité \ous frappe bien cruellement I
— Sans compter, — reprit la baronne en essuyant ses yeux, — que les conséquences du coup qui nous atteint peuvent être aussi terribles que le coup luimême.
— Que voulez-vous dire?
— Docteur, asseyez-vous là, je vous en prie... — Avant devons conduire auprès de mon fils j'ai à vous parler...
— Je suis à vos ordres, chère madame... Georges fît un mouvement pour se retirer.
— Non... non... reste, — lui dit la baronne, — ce que je veux demander au docteur t'intéresse autant que moi...
M. de Nerville ne tenait pas le moins du monde à s'éloigner — au contraire ; — il prit un siège à côté de sa tante.
Celle-ci semblait hors d'elle-même ; — une violente agitation se lisait sur son visage.
— Cher docteur — commença-t-elle — depuis trente ans vous êtes l'ami, le médecin de notre maison... Nous n'avons point de secrets pour vous... Vous connaissez nos revers de fortune et la raison du mariage contracté par mon fils, car l'impérieuse nécessité seule explique et justifie une pareille mésalliance... — L'union de Max avec mademoiselle Desfontaines nous rendait les millions perdus par mon mari dans des spéculations insensées... — La veuve du banquier Desfontaines vivait encore à cette époque, et vous savez aussi bien que moi, puisque vous en avez été témoin, avec quelle opiniâtreté elle a tenu aux clauses rigoureuses du
contrat dressé par son notaire et que le nôtre n'a pu modifier.
— Oui, je me souviens à merveille... — Le régime dotal a été imposé ; le baron Max est investi de l'administration du revenu, mais sans pouvoir toucher au capital et, s'il venait à mourir, vous en seriez réduite à recevoir de sa veuve une pension viagère de six mille livres...
— Qui, jointe au peu qui me reste, porterait mes revenus au chiffre mesquin de dix mille francs... la misère pour moi.
— En admettant que la veuve de votre fils voulût s'en tenir rigoureusement aux termes du contrat...
— Elle s*y tiendrait, gardez-vous d'en douter, car elle m'exècre... — Max mort, elle me chasserait de cette maison qui est à elle... — Elle n'aime pas mon fils, elle ne l'a jamais aimé... — En l'épousant elle voulait être baronne, voilà tout!... — Elle laissera s'écouler le délai légal imposé à une veuve, et elle se remariera... — Ma bru n'a ni coeur, ni âme ; l'hypocrisie, la duplicité, sont le fond de sa nature... mais je déteste la médisance et je ne veuxm'occuper de cette femme que pour modifier, si c'est possible, l'avenir qui m'est réservé et qui m'épouvante...— Or, je ne suis pas seule menacée... — Max sert à son cousin Georges de Nerville une pension sur ses revenus... — Cette pension s'éteindrait avec lui, et mon neveu resterait sans ressources... — Vous voyez, cher docteur, qu'en sauvant mon fils vous remplirez un double devoir, puisque vous sauverez en même
MADAME DE TRÈMES 145
temps de la misère votre vieille amie et le plus proche parent du baron.
Pédagniel, fort embarrassé, murmura :
— Certes, je voudrais... je serais heureux... mais le cas est grave... très grave... excessivement grave...
— Voulez-vous dire que la guérison de Max est impossible ?... — s*écria la douairière devenue fort pâle.
— La morsure d'un chien enragé est mortelle... tout le monde sait cela...
— Le médecin qui a donné les premiers soins à mon fils affirme le contraire... Il soutient que le baron vivra...
— Affirmation d'ignorant ou mensonge intéressé d'exploiteur... — Vous pouvez choisir...
-«Mais alors, Max est perdu?
— A moins d'un miracle, j'en ai peur...
— Eh bien ! il faut faire ce miracle I — Il faut guérir mon fils... il faut qu'il vive assez du moins pour avoir le temps de sauver sa mère...
— Et comment vous sauverait-il ? — demanda Pédagniel fort intrigué.
— En faisant ce que jusqu'à ce jour il a refusé de faire... — La veuve du banquier n'est plus là pour empêcher ma bru de céder aux sollicitations de son mari. — Aux termes de son contrat de mariage elle doit, en cas de mort de mon fils, me servir une rente... — Max obtiendra facilement qu'elle quintuple le chiffre de cette rente.
— Chère madame, — fît observer le docteur, — on ne peut modifier un contrat de mariage...
— Je le sais mais une femme , maîtresse de ses biens, peut disposer à son gré de tout ou de partie, et prendre des engagements...
Georges de Nerville écoutait sa tante sans mot dire» En entendant ces derniers mots il fit une grimace
dont la signification était claire.
L'idée émise par la douairière n'était pas de son
goût et nous pouvons traduire sa pensée par ces
mots :
— Mais, sapristi ! ce serait amoindrir la fortune de Léonide, et je veux cette fortune entière...
Madame de Trêves ne s'aperçut point de ce jeu de physionomie et continua :
— Vous m'avez comprise, docteur... ~ Il faut appeler à votre aide toutes les ressources de la science et guérir mon fils, ou du moins prolonger sa vie... — Ce médecin, ce Lucien d'Harblay, affirme qu'on peut tirer Max de ce mauvais pas, et il paraît de bonne foi, mais c'est en vous seul que j'ai confiance... — Vous seul devez soigner et sauver le baron... Vous seul devez commander ici... Votre premier soin sera sans doute de lever la consigne imposée par M. d'Harblay et qui me rend si malheureuse...
— De quelle consigne s'agit-il?
— On m'interdit d'entrer dans la chambre de mon enfant... de le voir... de lui parler...
—r Absurde I — s'écria Pédagniel en se levant. — Absurde et odieux...
— Personne, sauf le valet de chambre de Max et une
garde désignée par M. d'Harblay, ne doit approcher du blessé...
— Nous mettrons ordre à tout cela, chère madame I...~ — Je vais voir M. le baron...
— Vous permettez que je vous accompagne ?
— Certes !... et M. de Nerville, et madame Léonide de Trêves...
— Inutile d'avertir ma belle-fille... — fit vivement la douairière...
— Comme il vous plaira... — Venez, madame.
La baronne Germaine, avec une vivacité qui n'était plus de son âge, passa la première pour indiquer le chemin à Pédagniel et le conduire à Tappartement de Max.
Tandis que Georges de Nerville revepait de la gare de Coye avec le vieux médecin, Lucien d'Harblay arrivait au chalet et montait droit à la chambre de son malade.
A cette heure matinale il n'avait pas cru devoir se présenter d'abord chez madame de Trêves et, l'état du blessé le préoccupant beaucoup, il voulait le voir sans retard.
Il frappa doucement à la porte qui lui fut ouverte par le valet de chambre Pierre Lion.
Celui-ci avait couché sur un matelas posé à terre près du lit de son maître.
— Eh bien ? — lui demanda le docteur.
— M. le baron s'est éveillé au point du jour... — Je lui ai fait prendre une cuillerée de la potion... — Depuis ce moment il sommeille de nouveau...
— Y a-t-il eu de Tagitation cette nuit ?
— Un peu...
— Comment s'est-elle traduite?
— Par des mouvements brusques, par des plaintes...
— Vous avez administré la potion toutes les heures?
— Oui, monsieur le docteur, ainsi que vous l'aviez ordonné...
— Bien... — Tout est-il préparé pour un pansement?
— Tout est là, monsieur le docteur...
Et Pierre désignait des compresses, de la charpie, des bandes, placées sur une petite table. Lucien d'Harblay reprit :
— Procurez-moi, je vous prie, de Teau très fraîche... — Je vais éveiller le malade...
Le valet de chambre sortit.
Le docteur s'approcha du lit et contempla Max dont la belle tête pâle et fatiguée reposait sur l'oreiller en désordre.
— Voilà l'homme sans cœur qui fait souffrir cette adorable femme !... — pensait-il. — Avant peu de jours il aura repris la force et la santé !... Il vivra !... et sans moi la moH, à cette heure, coulerait dans ses veines avec son sang !... Rien au monde ne pourrait le sauver désormais I... Madame de Trêves serait bientôt veuve... libre... heureuse !... Quelle délivrance I — Il vivra, grâce à moi, car je le guérirai... — Oh! le devoir... le devoir!...
Lucien avança le bras, prit la main du malade et la trouva brûlante.
— La fièvre... — murmura-t-il en appuyant deux doigts sur l'artère. — Je m'y attendais ; je croyais même la trouver beaucoup plus forte...
Max venait de faire un léger mouvement.
Le docteur se pencha sur lui.
Le malade ouvrit les yeux et regarda Lucien.
— C'est moi, votre médecin, — dit ce dernier. — Me reconnaissez-vous ?
— Je vous reconnais... oui... parfaitement, — balbutia Max d'une voix très basse.
— Je vais faire le pansement de votre blessure.
— Faites, docteur.
— Gomment vous trouvez-vous, ce matin ?
— Bien faible... J'ai cependant longtemps dormi...
— Éprouvez-vous des douleurs de tête?...
— La tête est lourde, mais non douloureuse.
— Des frissons nerveux?
— Non.
— Des sueurs froides?
— Pas davantage.
— Tout est donc pour le mieux.
Le valet de chambre venait de rentrer.
Il apportait une grande aiguière d'argent ciselé remplie d'eau fraîche.
Lucien plaça cette aiguière, ainsi qu'une cuvette du même métal, près des compresses et de la charpie et, découvrant le bras de M. de Trêves, il se mit en devoir de défaire les bandes qui cachaient la blessure.
Le visage de Max était devenu sombre.
M. d'Harblay s'en aperçut aussitôt.
— Il se passe quelque chose d'anormal dans votre esprit, — dit-il. — Quelle est cette chose? J'ai besoin de savoir ce qui vous préoccupe.
— Je me demande si vous ne tentez pas l'impossible... — répondit M. de Trêves d'une voix sourde.
— C'est-à-dire que votre esprit est frappé, et qu'A l'instar de beaucoup de gens, parmi lesquels, j'ai le regret de compter quelques-uns de mes collègues, vous croyez que votre accident doit forcément aboutir à une catastrophe ?
Au lieu de répondre, Max interrogea.
— Le chien qui m'a mordu était-il véritablement «nragé ? — fit-il.
— Oui, monsieur le baron.
— Aucun doute à cet égard n'est possible ?
— Aucun.
M. de Trêves frissonna de la tête aux pieds.
— Alors, — balbutia-t-il, — - je suis perdu...
MADAME DE ÏRKYES 151
— J'affirme le contraire...
— Yous voulez me rassurer; vous l'essayez en vain...
— Je dis la vérité... rien que la vérité I... — Croyezvous à la science médicale?
— Sans doute, mais cette science- n'est pas infaillible...
— J'en conviens, seulement il est des faits si précis, tellement prouvés par l'expérience, qu'à leur sujet aucune erreur n'est possible... — Je me suis livré à des études spéciales sur le cas qui nous préoccupe aujourd'hui, vous comme malade, moi comme médecin, et je vous donne ma parole d'honneur, — (vous entendez, monsieur le baron, ma parole d'honneur I) — que votre guérison est certaine si vous me secondez.
— Je ne demande pas mieux. Dieu le sait, mais comment pourrais-je le faire ?
— En dégageant votre esprit de toute inquiétude... En évitant toute émotion... En m'accordant enfin une confiance absolue, sans réserve...
— J'éloignerai toute inquiétude, j'éviterai toute émotion, et je ne vous marchanderai pas ma confiance...
— Vous vous y engagez formellement ?
— Oui.
— Alors, ma tâche sera facile... — Je dois vous prévenir de certaines mesures que j'ai cru devoir prendre, les jugeant indispensables... — J'ai décidé que jusqu'à nouvel ordre personne n'entrerait dans cette pièce...
152 MADAME DE TRÈVKS
— Personne?... — répéta Max en regardant le docteur avec un étonnement manifeste.
— A l'exception de votre valet de chambre et d'une garde...
— Mais, ma mère?
— Ni madame votre mère, ni madame Léonide de Trêves.
— Pourquoi ?
— Par l'excellente raison que les émotions de famille sont particulièrement à redouter dans votre état. — Les larmes que vous verriez couler, les angoisses sans fondements mais trop réelles de femmes qui vous aiment, détermineraient chez vous une surexcitation nerveuse qu'à tout prix je veux éviter... — Il vous faut un calme absolu pour que je puisse répondre de votre vie... — Ah I la consigne est sévère, je le sais, et mesdames de Trêves pourront la trouver excessive, mais il me suffira que vous m'approuviez.
— Je vous approuve, docteur, et je me mets avec pleine confiance en vos mains... — Commandez et on vous obéira... — Vous êtes le maître dans cette demeure.
— Merci, monsieur le baron...
Lucien d'Harblay avait enlevé le premier appareil posé sur la blessure.
La plaie était enflammée et très douloureuse, les dents du chien d'abord, le scalpel et le fer rouge ensuite, ayant profondément entamé les chairs, mais le jeune médecin possédait une légèreté de main prodigieuse et une adresse incomparable.
Le pansement fat fait en un clin d'oeil.
— Vous administrerez la potion à intervalles plus éloignés... — dit le docteur au valet de chambre. — Une cuillerée de deux heures en deux heures... — Cela suffira pour soutenir monsieur le baron, car je prescris une diète absolue... — J'espère que demain il n'y aura plus de fièvre... j'aviserai alors... — Je reviendrai ce soir...
M. de Trêves tendit la main à Lucien d'Harblay qui la prit et la serra sans hésitation mais sans effusion.
— Merci de votre dévouement... — lui dit Max, — je crois en vous...
— Je veux que vous viviez, monsieur... — répliqua le médecin. — Je le veux et cela sera...
A cette minute précise on frappa doucement à la porte de la chambre à coucher.
Max tourna les yeux vers cette porte.
— Il y a là quelqu'un, monsieur le baron... -— dit le valet de chambre.
— Personne ne doit entrer... vous le savez bien... — Voyez qui frappe et éloignez l'importun.
Pierre Lion courut à la porte et l'ouvrit.
La baronne Germaine, le docteur Pédagniel et Georges de Nerville étaient sur le seuil.
En voyant la douairière à laquelle il avait l'habitude de religieusement obéir, Pierre Lion hésitant fit un pas en arrière.
Germaine de Trêves profita de ce mouvement de recul pour avancer, mais elle n'alla pas loin.
Lucien d'Harblay lui barrait le passage.
— Yous avez oublié sans doute, madame, — dit-il en s'inclinant devant elle avec un froid respect, — que je vous ai prié de ne point pénétrer dans la chambre 4e M. de Trêves.
— Je n'ai rien oublié, monsieur, — répliqua la douairière d'un ton sec, — absolument rien !... C'est donc avec une entière connaissance de cause que je désobéis... — J'amène à mon fils le médecin de notre maison, arrivant de Paris à l'instant même, et c'est lui qui lève l'inqualifiable consigne que vous avez donnée...
M. d'Harblay s'était promis de conserver son sangfroid, mais il pâlit sous l'insulte. — Néanmoins il répondit avec un calme apparent :
— Si mon honorable confrère parisien vient ici à titre d'ami, je lui refuse, quoiqu'à regret, l'entrée de cette chambre... -— Si, au contraire, il se présente comme médecin, je vais me retirer à l'instant pour le laisser seul maître de la vie de M. le baron, car je déclinerai toute responsabilité si l'on cesse de se soumettre à mes prescriptions...
— Qui donc a le droit de commander ici? — s'écria la baronne avec fureur.
— Moi, madame !... — répliqua vivement Léonide qui venait d'apparaître derrière le groupe formé par sa belle-mère et les deux hommes. — J'ai ce droit, et j'en use pour affirmer que ce que M. d'Harblay fait est bien fait I
— Et moi, — fit Max à son tour d'une voix faible, — j'ai donné pleins pouvoirs au docteur d'Harblay... —
MADAME DE TIIÈVKS 155
Respectez-donc ses ordres!... telle est ma volonté ! En entendant le blessé parler ainsi, Germaine de Trêves verdit de colère et Pédagniel fit une moue de désappointement.
— Mon cher confrère, — dit Lucien en s'adressant à lui, — dans quelques minutes j'aurai le plaisir d'aller causer avec vous.
Il ferma la porte, poussa le verrou et revint auprès du lit.
Une violente agitation nerveuse venait de s'emparer du malade.
— Ces gens-là me le tueront! — pensa le jeune médecin.
Puis, à haute voix, il ajouta :
— Je vous en prie, monsieur, calmez-vous... — Je vous remercie de m'avoir soutenu tout à l'heure, et je vous promets que ce qui vient de se passer ne se renouvellera pas.
Pour toute réponse Max serra de nouveau la main •du docteur.
— Donnez une cuillerée de potion, — commanda Lucien au valet de chambre, puis, après avoir vu exécuter cet ordre, il prit congé du malade en lui disant :
— A ce soir...
Et il sortit.
Rejoignons la baronne douairière au moment oii .elle voyait la porte de la chambre se fermer devant elle, après avoir entendu Max approuver Léonide et •donner raison au docteur d'Harblay.
— Ah ! — balbutia- t-elle les dents serrées, en regar-
danl sa belle-fille avec une expression d'implacable haine, — c'est indigne!... et c'est vous, madame, qui nous attirez un pareil outrage I
— De quel outrage parlez-vous? — répondit la jeune baronne. — La consigne existe pour moi, ce me semble, aussi bien que pour vous I... — La porte de la chambre de Max est close pour moi comme pour vous, mais je veux que mon mari vive et j'ai soutenu le docteur qui me promet de le sauver... La vie de votre fils est dans les mains de M. d'Harblay, vous auriez dû vous en souvenir...
— La vie de mon fils dans les mains d'un tel médicastre, voilà ce que je nie de toutes mes forces !... — répliqua la douairière aigrement en haussant les épaules. — Je n'ai pas la moindre confiance en cet inconnu et j'ai fait appeler un des princes de la science contemporaine, un médecin célèbre qui est en même temps l'ami de notre famille depuis de longues années... — G*est pour lui et non pour moi que je déplore l'affront qui vient de nous être infligé à tous deux par ce Lucien d'Harblay...
— M. Lucien d'Harblay a dit à M. Pédagniel qu'il irait s'entretenir avec lui dans quelques minutes, et soyez certain qu'il aura, non des excuses à lui présenter, mais de bonnes raisons à lui donner...
— Des raisons I de bonnes raisons ! — répéta Pédagniel en ricanant. — Lesquelles, madame la baronne, s'il vous plaît? — Ce qui vient de se passer est la négation absolue de toutes les convenances... — Je suis le médecin attitré de M. de Trêves... Je viens ici,
appelé par sa mère... J'ai le droit imprescriptible de me présenter au chevet du malade, même si ce malade a déjà reçu les soins d'un ou de plusieurs de mes collègues... — Cela ne supporte pas la discussion I... Cela est élémentaire !...
— Du calme, cher docteur, du sang-froid... — fît la baronne Germaine en entraînant le vieux médecin. — Oui, certes, vous avez des droits, et nous les ferons valoir, je vous le promets...
Elle le conduisit dans le petit salon où les accompagna Georges de Nerville qui s'était bien gardé d'intervenir, ne fût-ce que par un mot, dans la scène précédente.
Léonide les y suivit.
Au bout de deux ou trois minutes un domestique vint annoncer que M. d'Harblay sollicitait la faveur d*un entretien avec son collègue.
— Faites entrer... — dit la douairière. Lucien franchit le seuil.
Il semblait calme, mais un observateur attentif aurait deviné que ce calme apparent cachait une émotion vive.
Le silence glacial qui Taccueillit ne le déconcerta point.
Evidemment il se trouvait en présence de gens hostiles.
Léonide seule lui adressa un regard affectueux. La jeune femme était très émue, elle aussi, et ne le dissimulait point. — Il lui semblait que quelque chose d'extraordinaire allait se passer.
— Mon cher collègue, — dit Lucien en s'avançant vers Pédagniel, — je désire vous expliquer ma conduite qui a dû vous sembler étrange, excessive, mais que vous comprendrez puisque vous êtes médecin.
Pédagniel interrompit avec dignité :
— Je suis curieux de savoir comment vous essayerez de pallier l'outrage infligé par vous à un membre de la Faculté, à un collègue, dont vous pouvez contester le mérite, mais dont vous auriez dû respecter du moins les cheveux blancs et le ruban rouge I...
— Je n'ai rien à pallier... — répondit le jeune docteur. — Il n*y a pas eu d'outrage... — Il y a eu le maintien d'une consigne antérieurement donnée... l'exécution d'une ordonnance régulière...
— Cette consigne ne devait point exister pour moi; — j'avais le droit de m'adj oindre à vous.
— Vous aviez le droit de me remplacer, — (et j'ai offert de vous.céder la place), — mais nullement celui de devenir mon collaborateur malgré moi.
Le ton de Lucien, conciliant d'abord, était devenu sec et cassant.
Le jeune homme jetait un regard autour de lui, cherchant un siège qu'on ne lui avait point offert.
Tout le monde étant assis, il restait debout comme un coupable devant ses juges.
Léonide comprit.
Elle devint très rouge, se leva vivement et, avançant un fauteuil, elle dit :
— Asseyez-vous, monsieur d'Harblay, je vous en prie.
MADAME DE TRÊVES ioO
Lucien la remercia d'un coup d'oeil et prit le siège.
— Quoi, — s*écria Pédagniel, — vous refuseriez l'assistance d'un collègue pour soigner M. de Trêves I
— Absolument.
— C'est de l'outrecuidance !...
— En aucune façon... C'est tout simplement de la prudence. — D'ailleurs à quoi bon discuter? — M. de Trêves ne veut auprès de lui que moi, vous l'avez entendu se prononcer à cet égard, donc la question est résolue !... — Je crois cependant, monsieur, devoir à vous mon aîné, à vous l'ami de la famille, rendre compte de ce que j'ai fait, de ce que je ferai, de ce que j'espère...
— Vous espérez la guérison? — demanda Pédagniel avec ironie. — Vous la croyez possible?
— Oui, monsieur.
— Vous savez que bon nombre de nos confrères, et des plus autorisés, sont d'un avis contraire...
— Je sais cela à merveille, et je persiste à soutenir qu'un homme mordu par un chien enragé et soigné en temps ^tile peut parfaitement ne pas succomber aux suites de ses blessures. — Les médecins américains et anglais, spécialistes distingués, l'affirment et le prouvent. —J'ai vu moi-même traiter avec un plein succès, dans de semblables conditions, un sujet dont Torganisation et le tempérament étaient les mêmes que ceux du baron Max.
» Le hasard m'a servi... Témoin de l'accident j'ai pu, séance tenante, cautériser la plaie au fer rouge et ligaturer le bras. Une heure après, et à la suite d'un
premier pansement, j'ai mis M. de Trêves, grâce à une potion narcotique, dans un état de somnolence qui l'empêchait de se souvenir et par conséquent de s'inquiéter.
» L'imagination fait de plus nombreuses victimes que la rage... Je veux éviter au blessé toute émotion capable d'aggraver son état.
» Voilà pourquoi j'ai résolu de rester seul avec lui, ou de me retirer en vous cédant la place.