‹ Madame de TrèvesChapitre 7 sur 23 · II · texte numérisé non relu

II

prise I... — Si vous n'acceptez pas, je vais regagner ma chambre et me faire sauter la cervelle, je vous en donne ma parole d'honneur...

Lucien devint de plus en plus pâle.

— En de telles conditions, — dit-il, — un refus est impossible... — Je cède donc, contraint et forcé... — Je cède à la violence morale, mais je proteste...

— Peu m'importe que vous protestiez, cher docteur, pourvu que vous cédiez... — Vous ne vous séparerez point de cette déclaration ?

— Je vous le promets.

— Vous la garderez sans cesse dans votre portefeuille?...

-;- Sans cesse... •

— Et, si la catastrophe prévue devenait imminente, vous agiriez ?

— Je puis sans crainte en prendre l'engagement, puisque la catastrophe est inadmissible.

Le pli profond creusé sur le front de Max s'effaça. Un rayon de joie brilla dans ses yeux.

— Cher docteur, — dit-il en prenant le bras de Lucien d'Harblay, — vous venez de me donner une existence nouvelle. — Regagnons le chalet et faites votre pansement...

Puis il l'entraîna.

Georges de Nerville les regarda s'éloigner.

— Quel est donc, — murmurait-il, — quel est donc ce papier qu'on doit garder si précieusement?... — U faudra bien que je le sache 1

Aussitôt dans la chambre à coucher de M. de Trêves, Lucien défit les bandes qui enveloppaient le bras du blessé et mit à nu la plaie fermée plus qu'aux trois quarts.

— 11 me semble que cela va bien, docteur?... — fit Max d'un ton interrogatif.

— Sans doute, mais il suffirait de deux ou trois nuits d'insomnie comme la dernière pour échauffer le sang et retarder la cicatrisation complète... — Je suis aujourd'hui moins satisfait qu'hier et je vais vous mettre au régime : — Diète sévère jusqu'à demain... — Vous prendrez seulement un bouillon léger ce soir... — Buvez une cuillerée de potion, couchez-vous et dormez... vous en avez besoin... — Je reviendrai vers trois heures et j*espère vous trouver sans fièvre,..

— Tout cela est bien ennuyeux mais, puisque vous le jugez indispensable, j'obéis...

Lucien termina son pansement, fit avaler à Max une cuillerée de potion et ne le quitta qu'après l'avoir très confortablement installé sur ses oreillers.

Dans l'escalier, il se trouva face à face avec la douairière et la jeune baronne.

— Bonjour, cher docteur... — dit madame Germaine de Trêves en ébauchant son plus gracieux sourire. — Nous allons voir mon fils.

M. d'Harblay, après avoir salué respectueusement , les deux femmes, répliqua :

— Permettez-moi de vous prier de n'en rien faire ce matin.

La douairière changea de visage.

Léonide regarda Lucien avec une surprise manifeste.

— Serait-il plus malade?... — l)albutia la vieille dame.

— Un peu de fièvre résultant d'une émotion intempestive, voilà tout...

— Rien de grave ? — demanda Léonide.

— Non! grâce au Ciel... — M. le baron repose, et ce soir la fièvre aura disparu...

— Ne déjeunera-t-il pas?...

Lucien secoua la tête.

— Ni déjeuner, ni dîner... — fît-il. — J'ai prescrit la diète.

— Mon fils restera-t-il couché tout le jour? — reprit la baronne.

— Non, madame... — Je dois revenir vers trois heures... — Je rengagerai à se lever et je lui conseillerai un peu d'exercice...

— Trois heures ; — répéta Léonide, — l'heure à laquelle vous savez que je compte sur vous...

— Oui, madame...

— Merci, docteur.

Lucien salua de nouveau les deux femmes et quitta le chalet.

— Vous comptez sur M. d'Harblay à trois heures?... — demanda la douairière à sa belle-fille.

— Oui, ma mère... — Je désire qu'il soit témoin d'une surprise que je ménage à Max.

— Une surprise ?

— Qui le satisfera, j'espère... et vous aussi, ma mère...

^ Ne puis-je savoir?

— Oh I impossible!... Si vous saviez, ce ne serait plus une surprise... — dit Léonide en souriant.

En ce moment M. de Nerville vint rejoindre sa cousine et sa tante.

L'heure du déjeuner sonnait,

— Est-ce que Max ne descendra pas ce matin ?.., — demanda Georges.

— Non, mon neveu,,, — répondit madame Germaine.

— Pourquoi donc?

— Il est un peu fatigué et le docteur lui conseille le repos.

— Mais, — dit vivement Léonide, — il doit se lever à trois heures, et votre présence, mon cher cousin, me sera nécessaire à ce moment... — Ne sortez donc pas, je vous en prie...

— Je vous le promets...

Georges remarqua le visage animé de la [jeune baronne,

— Yous me semblez gaie ce matin, cousine... — . reprit-il. — Permettez-moi de vous en féliciter...

— J'espère à l'avenir être toujours ainsi... — répliqua madame de Trêves.

Quand, après le déjeuner, Léonide fut remontée chez elle, la douai'rière dit à son neveu :

— Qu'a-t-elle donc?

— Je l'ignore absolument.

— Quelle peut-être cette surprise dont elle parle ?

— Je ne m'en doute pas... — Nous verrons à trois heures...

Dans l'antichambre de son appartement la jeune femme trouva Jacques Hâbert.

Le muet l'attendait.

— Que me veux-tu? — lui demanda-t-elle. Jacques présenta son ardoise sur laquelle il avait

écrit quelques mots.

— Tu désires la permission d'aller à Morfontaine... — dit Léonide après avoir lu. — La sœur de ma pauvre nourrice est malade...

Le muet fit un signe affîrmatif ettira de sa poche une lettre qu'il présenta toute ouverte à madame de Trêves.

Celle-ci la parcourut du regard et reprit :

— Peut-être est-ce sans gravité... — Ton beau-frère ne s'explique pas... Je te donne toute liberté, mon ami... Prends la petite jument et la carriole du jardinier, tu iras plus vite... — Tu remettras ceci de ma part aux enfants de Madeleine en leur disant que je ne les oublie pas...

Et Léonide tendit dix louis au muet qui les prit en baisant la main de la jeune femme.

Il se rendit ensuite aux écuries et se mit en devoir d*atteler la petite jument à la carriole du jardinier.

Ce dernier lui demanda :

— Pas«^erez-vous par la forêt?

Un geste répondit :

— Oui.

— Alors, prenez la clef des poteaux. — Je vais vous la chercher.

Le jardinier s'éloigna et revint au bout d'une minute apportant une grosse clef, indispensable pour ouvrir les barrières qui ferment certaines avenues.

Jacques Hâbert remercia d'un signe de tête et partit pour Morfontaine.

Retournons au chalet.

Il était trois heures moins un quart.

Léonide quitta son appartement, descendit dans le parc et s'assit sur un banc rustique.

De l'endroit où elle se trouvait placée, elle apercevait la grille et, au delà de cette grille, la route, la forêt, puis, à l'horizon, le viaduc du chemin de fer dominant les étangs de Commelle.

Elle attendit.

La baronne Germaine et Georges de Nerville attendaient de leur côté, très intriguas et très impatients.

A trois heures moins cinq minutes Lucien d'Harblay parut à la grille et entra.

Léonide fit quelques pas au-devant de luL

— Vous le voyez, madame, — lui dit-il avec émo- ,tion, — je vous ai obéi...

— Je vous en remercie, docteur... — répliqua la jeune femme d'une voix tremblante. — Vous montez chez M. de Trêves...

— Oui, madame.

— Aurez-vous la bonté de vous rendre avec lui aa salon, quand je le ferai demander?

— Nous ne vous ferons point attendre...

Lucien trouva Max parfaitement remis, calme, souriant, sans fièvre, et se disposant à faire sa toilette avec l'aide de son valet de chambre.

Léonide avait repris sa place sur le banc rustique.

Au moment où sonnaient trois heures, une voiture s'arrêta devant la grille et le notaire Emile Auguy mit pied à terre.

Madame de Trêves alla rapidement à sa rencontre.

— Exact, mon vieil ami I — s'écria-t-elle en lui tendant la main.

— Comme un notaire... — répondit-il en riant. -^ Tout est prêt?

— Tout.

— Venez...

Et passant son bras sous le bras de M. Auguy, elle lui fit traverser la cour et gravir les marches du perron.

En entendant le bruit d'une voiture, la douairière s'était rapprochée d'une fenêtre.

Elle vit le notaire, le reconnut et fronça le sourcil.

— Que vient faire ici ce personnage? — se demandât-elle. — C'est grâce à lui que l'odieux entêtement de madame Desfontaines a triomphé lors du contrat de mariage de sa fille I — Cet oiseau de mauvais présage a-t-il donc un rôle dans la surprise que Léonide nous promet?...

Après ce court monologue la vieille dame s'installa dans un fauteuil et prit un journal pour se donner une contenance.

Presqu'en même temps, la jeune baronne franchit le seuil avec M. Auguy.

Celui s'approcha de madame Germaine et, en échange de son salut profond, ne reçut qu'un mouvement de tête sec, sommaire, à peine poli, qu'accompagnait un regard chargé de dédain et de rancune.

Il ne parut du reste en prendre aucun souci.

Léonide frappa sur un timbre et dit au domestique qui se présenta :

— Allez prévenir M. le baron que je le prie de vouloir bien venir me rejoindre. — Vous avertirez ensuite M. de Nerville que je l'attends^ ici.

— Oui, madame.

Max achevait sa toilette au moment où le valet de chambre s'acquitta de sa mission.

— Léonide me demande... — dit-il joyeusement à M. d'Harblay. — C'est d'un heureux augure pour un mari qui devient amoureux de safemme... — Descendons vite...

Deuï minutes plus lard il entrait au salon avec le docteur, en même temps que Georges de Nerville, un peu plus pâle que de coutume, qui salua M. Auguy comme s'il le connaissait à peine et ne l'avait pas visité la veille.

A la vue du notaire, Max tressaillit de tout son corps.

Une pensée absurde, mais qui n'en était pas moins terrible, lui traversait l'esprit.

11 se souvenait de ce qu'il avait entendu la nuit précédente ; il se demanda si le notaire n'arrivait point au chaletcomme fondé de pouvoirs, comme représentant de Léonide ; le mot de séparation vint à ses lèvres

blêmes ; une sensation de froid mortel envahit tout son être.

Cette première impression, si douloureuse et si peu fondée, ne dura d'ailleurs qu'un instant.

La jeune baronne de Trêves vint à lui, lui prit les deux mains et lui dit en souriant ;

— Le docteur nous a fermé votre porte ce matin, mon ami... — Je suis heureuse de voir que vous allez complètement bien... — Asseyez-vous là, près de moi, je vous en prie... — Nous avons à causer, non pas longuement ce qui vous fatiguerait, mais sérieusement.

M. de Trêves prit le fauteuil que lui présentait sa femme et se contenta de jeter un coup d'oeil autour de lui.

— Asseyez-vous, docteur, — ajouta Léonide en s'adressant à Lucien. — Vous êtes l'ami delà maison, et à ce titre je désire que vous assistiez à ce qui va se passerici...

Le jeune médecin s'inclina silencieusement et s'assit.

— Mon cher Max, — dit madame de Trêves après un instant de silence, — vous avez compris déjà que cette réunion préparée par moi secrètement a un but sérieux, et quand vous connaîtrez ce but vous me pardonnerez, j'espère, d'avoir agi sans vous consulter...

— Vous êtes pardonnée d'avance... — répliqua le: baron souriant, car ces paroles, et surtout l'accent de sa femme, dissipaient ses premières appréhensions.

Léonide reprit :

— Depuis le fatal accident qui aurait pu vous coûter la vie si la providentielle intervention de notre ami le

docteur Lucien d'Harblay ne vous avait sauvé, j'ai songé à beaucoup de choses graves, intéressant au plus, haut point deux personnes qui vous touchent de près, votre mère et votre cousin...

— Moi ! — s'écria la douairière avec une expression de profonde surprise.

— Moi ! — répéta Georges du même ton.

— Sans doute... — poursuivit madame de Trêves . — Admettons un instant que l'existence de Max eût été brisée parla mort...

— Léonide... Léonide... — interrompit la vieille dame.

— Laissez-moi continuer, ma mère... — Max est guéri... Le docteur m'a répondu de sa vie, et j'ai en M. d'Harblay une confiance illimitée... je puis donc parler librement sans éveiller de mauvais souvenirs... — Admettons que j'aie eu la douleur de porter le deuil de mon mari, madame la baronne de Trêves aurait pu se trouver réduite à la pension dérisoire que lui assure ■mon contrat de mariage...

— Je ne me suis jamais plainte de cela, ma fille... s'écria madame Germaine en devenant pourpre.

— Je le sais, ma mère, — répondit Léonide avec une conviction apparente que démentait un involontaire froncement des sourcils, — mais moi j'y ai pensé souvent, non seulement pour vous, mais .encore pour mon cher cousin de Nerville...

Georges devint très rouge.

Il allait parler.

La jeune femme ne lui en laissa pas le temps.

:— J'ai résolu, — reprit-elle avec vivacité, — j*ai résolu de réparer une faute inconsciente de ma mère qu'aveuglait sa trop grande tendresse pour moi... — J'ai résolu de vous prouver, à vous ma seule famille aujourd'hui, que l'intérêt n'est rien pour moi et que le devoir est tout... — Mon vieil ami, M. Auguy, voudra bien se charger d'exprimer, mieux que je ne pourrais le faire, le reste de ma pensée...

Le notaire prit la parole.

— Vous savez, monsieur de Trêves, dit-il, — que madame veuve Desfontaines a fait insérer dans le contrat de mariage de sa fille une clause qui permet à madame la baronne de disposer sans votre autorisation, de toutes les sommes qui lui arriveront par voie d'héritage.

— Je sais cela, monsieur, — répliqua Max.

— Or, madame de Trêves a recueilli, à la mort de sa mère, une somme restée entre mes mains et qui, grâce à l'accumulation des intérêts, atteint presque maintenant le chiffre d'un million... — A partir d'aujourd'hui, par la volonté de madame de Trêves, cette somme est divisée en deux parts, l'une affectée par acte authentique à servir une rente viagère de trente mille francs à madame la baronne, votre mère...

— A moi ! I — balbutia la vieille dame avec une stupeur parfaitement sincère cette fois et qui allait jusqu'à l'affolement. — Mais je n'avais rien demandé, moi ! ! — Oh! ma fille... ma fille... mon cœur à vous tout entier... à vous toute mareconnaissance...

Et de ses bras tremblants elle entourait Léonide.

— Laissez achever M. Auguy, ma mère, je vous en prie, — fit celle-ci.

Le notaire continua en expliquant que Tautre part servirait à constituer une rente viagère de seize raille francs à M. de Nerville.

— Vous êtes un grand cœur, chère cousine ! !. — dit Georges en prenant la main de Léonide et en la portant à ses lèvres. — J'accepte...

Max avait les yeux pleins de larmes.

— Chère Léonide, — s'écria-t-il à son tour, — vous êtes la meilleure des femmes ? — Je ne me pardonnerai jamais de vous avoir si longtemps méconnue ! — J'étais aveugle et j'étais insensé... Mais la folie se dissipe aujourd'hui... Le voile tombe de mes yeux... Je vous vois telle que vous êtes... je vous apprécie... je vous admire... je vous adore...

Lucien d'Harblay frissonna de la tête aux pieds.

— Comme il va l'aimer !... — se dit-il. — Mes conseils ont porté leurs fruits... — Il ne me reste plus qu'à souffrir en silence... — J'ai fait mon devoir d'honnête homme.

M. de Trêves s'était levé.

Il voulut prendre sa femme dans ses bras et la presser contre son cœur.

Elle le repoussa doucement.

— M. Auguy n'a pas terminé, — fit-elle d'un toa froid.

Tout bas elle pensait :

— Oh! puissance de l'argent!... —Max m'aime à.

présent, ou du moins croit m' aimer I — Trop tard ! . . . — Moi, je ne Taime plus...

Max éprouva une sensation pénible et, le cœur serré, retourna s'asseoir.

— Yoici les deux actes, — reprit le notaire, — et voici le premier semestre, payable d'avance, dont madame la baronne Germaine et M. de Nerville voudront bien me donner reçu.

— Chère... chère fille... — dit la douairière en sfr jetant au cou de la jeune femme et en l'embrassant avec une véritable furie de passion, — que de bonheur vous méritez !

— Il ne manquera rien à ce bonheur si je vous vois heureuse, — répliqua Léonide en riant, — et si mon vieil ami, monsieur Auguy, nous fait le vif plaisir de dîner avec nous.

— Je le voudrais, vous n'en doutez pas, — répondit le notaire, — mais...

— Oh ! point d'objections !

— Une seule... — Je dois être de retour à Paris à dix heures.

— Rien de plus facile... — Nous dînerons à six heures et vous partirez d'ici à huit heures précises.

— J'accepte donc...

— Monsieur le docteur, vous serez aussi des nôtres^ j'y compte absolument.

Max coupa la parole à Lucien qui se disposait k parler.

— Avant de répondre à la baronne, cher docteur^

— dit-il, VOUS me devez, à moi, une réponse... je l'attends...

M. d'Harblay devint un peu pâle.

— J*ai réclamé le temps de réfléchir... — murmura-t-il.

— Vos réflexions doivent être faites..; — Répondez tout de suite, je vous en prie...

— De quoi s*agit41 donc ? — demanda Léonide.

— D'une chose à laquelle je tiens beaucoup, pour toutes sortes de raisons... — Le docteur m'a sauvé la vie... Je n'aide confiance qu'en lui... Quand il est près de moi je me porte mieux... — Je l'ai engagé à devenir mon médecin particulier et à venir habiter le chalet.

Léonide crut qu'elle allait défaillir en entendant ces mots.

— Habiter le chalet... — balbutia-t-elle.

— Avec madame d'Harblay, sa mère... — Ai-je eu tort?

Léonide ne répondait pas.

— Vous avez eu cent fois raison I — s'écria la douairière avec un enthousiasme de commande. — C'est une heureuse pensée et j 'y applaudis de toutes mes forces.. .

— Ici î — se disait Georges de Nerville. — Ah I jamais, par exemple ! — Il m'empêcherait d'agir...

— Est-ce que vous me désapprouvez, chère amie? — demanda tout bas Max à sa femme.

La jeune baronne fît appel à toute sa force, à tout son courage, et répondit à haute voix :

— Je vous approuve, mon cher Max, de mettre vo-

tre confiance entière en M. d'Harblay qui la mérite... Mais, ce que vous attendez de lui, peut-il vous raccorder?...

— Pourquoi non ?

— Songez donc qu'en Timmobilisant près de vous, vous arrêterez l'essor d'un savant à qui l'avenir est ouvert, et qui d'un coup d'aile sans doute atteindra les sommets... — Je sais que le docteur pousse l'abnégation et le dévouement jusqu'à Théroïsme... — C'est à lui de juger s'il est prêt à faire tous les sacrifices imposés par la charge que vous voudriez lui voir accepter...

L'intonation de Léonide avait souligné en quelque sorte ces derniers mots.

— C'est à lui déjuger s'il est prêt à faire tous les sacrifices imposés par la charge que vous voudriez lui voir accepter,,,

Lucien avait compris.

Pour lui cette phrase signifiait clairement :

— Aurez-vous le courage de vivre auprès de moi et de forcer votre amour au silence.

— Eh ! bien oui, — se dit-il, — j'aurai ce courage...

— La voir sans cesse et veiller sur elle, ce sera du bonheur encore...

Puis, tout haut :

— Que votre volonté soit faite, monsieur le baron... Vous pouvez compter sur moi...

— Merci, cher docteur ! merci cent fois ! — dit Max

— ah I vous me rendez bien heureux ! — Il me semble

que je viens de signer avec la vie un bail de quatrevingt-dix-neuf ans !...

Léonide appuya l'une de ses mains sur son cœur dont les battements l'étouffaient.

Le notaire avait l'habitude de regarder de près les petits mystères de la vie parisienne oii la galanterie sous toutes ses formes tient une grande place.

Par profession et par goût il était observateur ; aussi, voyant Léonide trembler, pâlir et rougir tour à tour, il se dit :

— L'amour est là...

— Quand vous installerez-vous, cher docteur? — reprit Max en se frottant les mains.

— A la fin de la semaine...

, — Bravo !. .. — Et vous dînez aujourd'hui avec nous...

— Je dois, hélas I accueillir cette gracieuse invitation par un refus... J'allais le dire à madame la baronne tout à l'heure...

— Un refus I... — Pourquoi?

— J'ai trouvé tantôt, en rentrant chez moi, une lettre d'un de mes confrères de Senlis qui me prie de l'assister, ce soir, dans une opération qu'il doit faire à Pontarmé... Or, entre médecins, un service de cette nature ne se refuse pas.

— A quelle heure l'opération?

— Notre rendez-vous est pour six heures... le moment précis où vous vous mettrez à table...

— Alors, vous allez partir?

— Dans cinq minutes... — Je m'arrêterai un instant

MADAMIi DE TRÊVES 1^

à Montgrésin où j*ai quelqu^un à joir, et de là je gagnerai Pontarmé...

— A pied?

— Oui.

— Mais c'est très loin I

— Je suis bon marcheur et j'ai l'habitude des longues courses.

— Et, pour revenir ?

— A pied, comme pour aller.,

— En pleins bois?...

— Je connais les chemins comme le premier gard& venu.

— La nuit?...

— Qu'ai-je à craindre de la nuit? — Je n'ai pas d'ennemis, et le porte-monnaie d'un médecin de campagne ne tente point les voleurs...

— Ehl ne plaisantons pas I... Vous êtes mon bien... Vous êtes ma chose... Vous m'appartenez ! !... N'allez pas vous faire envoyer une balle par un braconnier que vous dérangeriez dans sa chasse clandestine I...

— Soyez sans crainte...

Léonide intervint.

— Je ne suis guère plus rassurée que Max... — ditelle. — Ce que vous voulez faire est fort imprudent... — Je vais donner l'ordre d'atteler pour vous conduire.

— Gardez-vous en bien, madame... c'est absolument inutile.

— Qu'on envoie au moins une voiture vous prendre à Pontarmé... — ajouta la baronne Germaine...

— A quoi bon? — Sais-jeà quelle heure je serai libre... — A minuit peut-être.

— Raison de plus... — La voiture vous attendra.

— Je vous remercie mille fois, mais je préfère revenir à pied.

— En présence d'une résolution si carrément prise, je n'ose insister... — dit Max. — Agissez donc à votre fantaisie, cher docteur, et souvenez-vous que je vous attends dans la matinée de demain.

— Je ne me ferai point attendre...

Lucien serra la main du baron, s'inclina profondément devant Léonide et devant la douairière, salua Georges et le notaire et sortit.

M. de Nerville alla s'habiller pour le dîner et s'enferma dans sa chambre.

— Voilà donc l'avenir assuré 1 — murmura-t-il en tirant de sa poche l'acte en bonne forme qui lui avait été remis par Emile Auguy. — Voilà ce lambeau de fortune que je voulais posséder avant d'agir...

)) En voyant arriver le notaire àl'improviste, j'ai eu peur un instant qu'il ne vînt poser les préliminaires d'une séparation de corps, avant d'avoir pris soin de nous garer, ma tante et moi, contre les éventualités fâcheuses... — Heureusement il n'en était rien... — Maintenant, .vienne la séparation, elle ne peut plus rien entraver; seulement mon cousin Max, qui commence à aimer sa femme, luttera de toutes ses forces et sera soutenu par ce médecin maudit que je voudrais voir à tous les diables et qui compte s'installer ici... — Tonnerre ! il ne manquerait plus que celai... — J'y

mettrai ordre 1... — Quel est donc ce papier mystérieux que Max lui a remis ce matin? — J'ai beau chercher, je ne devine pas, mais j'ai intérêt à le savoir et je le saurai I...

» Vous êtes l'ennemi, monsieur le docteur Lucien d'Harblay !... — Eh! bien, tant pis pour vous!... — Demain, je ne vous craindrai plus !...

M. de Nerville mit sous clef le titre qui lui constituait une rente viagère, et l'argent qu'il venait de recevoir, puis il entra dans son cabinet de toilette.

Le cousin de Max n'avait point au chalet de domestique particulier, et vivait chez son parent comme un simple invité. — Une fois la nuit venue et son lit découvert, personne ne s'occupait de lui.

Il ouvrit une grande armoire servant de garderobe. — Un costume de chasse en velours à côtes de couleur feuille morte s'y trouvait accroché à un porte-manteau. — Il disposa pour le compléter une paire de souliers à fortes semelles, des guêtres, un chapeau de feutre mou à larges bords, une chemise de flanelle brune et un foulard pouvant servir de cravate.

Ceci fait, il s'habilla correctement pour le dîner, referma l'armoire et descendit.

L'horloge du chalet allait sonner cinq heures.

M. de Nerville gagna le parc et suivit un chemin

ombragé conduisant à la muraille de clôture du côté du nord.

Là se trouvait un tir au pistolet et à la carabine fort bien organisé.

Le petit pavillon situé en tête de ce tir n'était meublé que de quelques chaises, et d'une table supportant des cartouches à balle de différents calibres.

Un râtelier d'armes fixé à la muraille contenait des pistolets, des revolvers, des fusils, des carabines, de modèles variés et sortant des meilleures fabriques de France et de l'étranger.

Georges s'approcha du râtelier et mit la main sur un rifle américain de petit calibre.

Il en fit jouer la batterie à plusieurs reprises,

— Arme excellente ! — murmura-t-il. — Et ça ne fait guère plus de bruit qu'une carabine de salon...

Parmi les cartouches répandues sur la table, Georges en choisit une, chargea le rifle, l'appuya au mur, prit un morceau de craie "blanche dans une sébile, se dirigea vers la plaque de tir dont le point central était à peine visible, l!élargit avec sa craie, revint au pavillon et, muni du rifle, se plaça juste à cent mètres du but, éleva son arme, épaula, visa pendant deux secondes et pressa la détente.

Une détonation grêle retentit.

Georges abaissa son rifle et regarda la plaque.

Une tache grisâtre se voyait sur le noir, à dix centimètres environ du point central.

Le jeune homme fit une grimace très prononcée.

— Ai-je perdu mon coup d'oeil ? — se demanda-t-il,

— OU l'agitation de mes nerfs est-elle cause de ma maladresse?...

Il rechargea vivement et reprit sa place de tir.

Une nouvelle détonation se fit entendre.

Cette fois le coup d'oeil était redevenu juste, ou les nerfs s'étaient calmés.

La balle avait fait mouche, en plein centre.

— Parfait ! — murmura-t-il avec un sourire. En même temps une voix disait derrière lui :

— Jolimenttiré, cousin!... Mes compliments!

Georges se retourna, contrarié d'être surpris, quoiqu'on somme le fait de s'exercer au tir fût la chose du monde la plus naturelle.

— Tu étais là, Max... — fit-il.

— Oui, avec ces dames et M. Auguy, depuis un instant... — Nous te regardions sans rien dire..,

— Et nous admirions votre adresse, — ajouta Léonide. — Mon cousin, chargez-moi ce rifle, je vous prie... — Je veux voir si je me souviens encore des leçons de Max...

— Le rifle sera trop lourd... — répliqua M. de Nerville.

— Eh I bien, ma carabine Flobert...

— Et le rifle pour moi... — dit Max.

' — Êtes-vous bon tireur, monsieur le baron ? — demanda le notaire.

— Tireur passable habituellement, mais aujourd'hui, n'ayant qu'un bras disponible, je serai sans le moindre doute d'une maladresse effroyable...

Georges apporta le rifle et la carabine.

Léonide épaula, visa et fit feu.

La balle atteignit la plaque, mais avec un écart de près de cinquante centimètres.

— Je serais un adversaire peu redoutable dans un duel I — s'écria-t-elle en riant.

Max, tirant d'une seule main, logea sa balle à quatre centimètres tout au plus du point central.

Georges, décidément très fort, fit mouche trois fois de suite, couvrant ses coups.

M. Auguy voulut tirer aussi, mais son inexpérience était absolue et le hasard le servit mal ; — ses balles n'atteignirent point la plaque.

Bref, chacun fit 'parler la poudre jusqu*au moment oii la cloche du chalet annonça le dîner.

On se mita table.

Le notaire devait partir à huit heures.

Max essaya vainement de le retenir. — Le devoir professionnel nécessitait son retour à Paris, et à l'heure dite il monta dans la voiture qui devait le reconduire à la gare.

Le ciel était devenu très sombre.

Des rafales incessantes, précurseurs d'un violent orage, tordaient les cimes des arbres et passaient dans les branchages avec des sifflements lugubres.

La température, assez chaude tout le jour, avait baissé de plusieurs degrés.

— J'ai vraiment froid... — murmura Max en rentrant après avoir reconduit M. Auguyjusqu'au perron. — Il a déjà plu quelque part, et les cataractes du ciel s'écrouleront cette nuit sur la forêt de Chantilly... — n. 2

J\fon pauvre docteur sera trempé jusqu'aux moelles... — Il me manque, ce cher Lucien d'Harblay...

— Tu ne te trouves pas souffrant? — demanda la douairière.

— Non, mais glacé, et très fatigué...

— 11 faut aller prendre du repos, cher enfant... — Le docteur te l'ordonnerait s'il était ici.

— Et je vais le faire comme s'il me Tordonnait... — Je me sens oppressé... — Je suis inquiet sans savoir pourquoi... — Léonide, mon amie, voulez-vous m'accompagner jusqu'à ma chambre...

— De tout mon cœur...

IMax embrassa sa mère, serra la main de M. de Nerville, et sortit en s'appuyant au bras de la jeune baronne.

— Serait-il devenu vraiment amoureux de sa femme? — demanda la douairière à son neveu quand elle se trouva seule avec lui.

— On le croirait, ma tante...

— Eh J bien, tant mieux, après tout... — Léonide s'est bien conduite avec nous, et si Max se décide à la rendre heureuse il aura raison... — Est-ce ton avis?

— Oui, ma tante,.. — répondit Georges d'un ton vaguement railleur.

— Bonsoir, mon neveu...

— Bonne nuit, ma tante...

Puis la douairière et M. de Nerville se séparèrent pour gagner leurs appartements respectifs, tandis que Léonide assistait au coucher de Max qu'agitait un frisson avant-coureur de la fièvre.

Aussitôt remonté chez lui, Georges alluma une lampe, passa dans son cabinet de toilette, se déshabilla rapidement et revêtit le costume de chasse que nous l'avons vu préparer avant le dîner.

Il boucla les guêtres sur les gros souliers, noua le foulard autour de son cou, enfonça le chapeau de feutre mou sur sa tête et retourna dans sa chambre.

Là, il plaça la lampe sur la table de nuit, au chevet de son lit, baissa la mèche de manière à ménager la clarté, accrocha à l'une des boutonnières de son gilet sa chaîne de montre soutenant quelques breloques d*une certaine valeur artistique.

Le cadran de la pendule indiquait huit heures et demie.

M. de Nerville, rendu à peu près méconnaissable par son changement de costume, mit une clef dans sa poche et se dirigea vers la porte aboutissant au couloir que nous l'avons vu suivre la veille, quand il conduis sait le notaire chez Léonide de Trêves.

Il longea ce couloir, descendit par un escalier de service et ouvrit une petite porte donnant sur le parc.

A peine dehors il dut porter vivement sa main à sa tête pour retenir le chapeau qu'une rafale de vent menaçait d'enlever.

Il le maintint en l'enfonçant presque jusqu'aux yeux.

La bourrasque continuait avec frénésie, entrechoquant les arbres, brisant les rameaux, secouant les cheminées du chalet, faisant claquer les volets mal assujettis des maisons de Lamorlaye.

Le ciel était noir comme de l'encre.

Pas une goutte de pluie ne tombait cependant.

L'atmosphère devenait de plus en plus froide.

— Inutile d'assourdir le bruit de sa marche I... — murmura Georges. — Par un pareil sabbat, on n'entendrait pas Dieu tonner !...

Il traversa le parc, se dirigea vers le pavillon du tir, y pénétra, fit craquer une allumette-bougie, prit le rifle qu'il mit en bandoulière, plusieurs cartouches qu'il glissa dans l'une des poches de son pantalon, sortit et gagna la porte, connue de nos lecteurs, qui du parc conduisait en pleine forêt.

Il ouvrit cette porte avec la clef dont il s'était muni, la referma et se trouva sous bois.

Georges, aussi bien que Lucien d'Harblay et que les gardes, connaissait toutes les allées, tous les routins, toutes les sentes, tous les layons du bois.

Sans une seconde d'hésitation, malgré l'épaisseur des ténèbres, il marcha d'un pas rapide et se trouva bientôt au bord de la route de Chantilly, route qu'il fallait traverser pour gagner les étangs et le bois de Gommelle, but de sa course nocturne.

Courbé sous le taillis comme un braconnier à l'aJOTût, immobile et l'oreille au guet au bord du fossé, il attendit quelques instants afin de s'assurer qu'aucun piéton, aucune voiture, ne suivaient la route, et qu'il ne pourrait faire aucune rencontre compromettante.

Solitude absolue. — Point d'autre bruit que celui du vent.

M. de Nerville, rassuré, se redressa et franchit le fossé.

Eq quelques secondes il fut dans la prairie bordée de saules qui s'étend de la route au viaduc.

Il ne marchait pas, il courait.

Le vent du nord le cinglant en plein visage rougissait ses joues et remplissait ses oreilles de mugissements de grandes eaux.

Par instants les rafales le contraignaient à reculer.

Enfin il atteignit le viaduc, puis le bord des étangs.

Le plus court était de passer devant la maison du garde Brigard, mais un des chiens aurait pu donner l'éveil.

Georges préféra faire un détour et gagna la rive opposée des étangs, rive boisée, s*adossant à des escarpements couverts de fourrés.

Il suivit cette rive jusqu'à la chaussée qui sépare le premier étang du deuxième.

Au bout de cette chaussée il fit halte.

— Voilà le chemin que le docteur prendra certainement pour retourner à Coye... — se dit-il ; — c'est le plus direct et le plus facile... — Ce n'est pas ici que je l'attendrai, mais c'est d'ici que je partirai, afin d'être bien sûr qu'il ne m'échappera point...

Ceci fait il se remit en marche, longeant cette fois la rive droite des étangs.

Les étangs de Commelle se divisent en quatre parties, séparées par trois grandes chaussées garnies, de chaque côté, de barrières en bois peint.

Arrivé à la troisième, Georges fit halte de nouveau.

En face de la chaussée, à droite, se trouvait une

longue allée montueuse, fermée par une barrière et bordée d'arbres séculaires.

— Il pourrait aussi prendre ce chemin-là... — se dit le guetteur nocturne. — Voici le point précis où je dois Tattendre... — Il passera ici, c'est certain, soit en suivant la rive, soit en débouchant de cette chaussée^ soit en voulant gagner la route de la gare d'Orry...

M. d3 Nerville passa entre les barrières, monta la' route, gravit le talus gazonné de droite et' se trouva dans une petite clairière sur une élévation permettant à sa vue de planer, jusqu'à une distance de cent pas au moins, sur les trois points qu'il venait d'indiquer.

— Je serai bien ici... — reprit-il. — Si l'eau vient à tomber pendant que je suis en faction, voilà un hêtre de forte taille qui me servira de parapluie. — Mettonsnous en mesure...

Fouillant alors sa poche il y prit une cartouche et chargea son rifle, sans s'apercevoir qu'une seconde cartouche tombait sur le gazon.

En ce moment une rafale lui apportait les tintements de l'horloge d'un village voisin.

Il compta dix coups.

— Je suis en avance... — murmura Georges — ce médecin a dit que peut-être il ne serait pas libre avant minuit. . . — Je vais me morfondre en l'attendant. Il est à Pontarmé pour une opération... — Si je savais en quelle maison, j'irais guetter sa sortie, je suivrais sa piste jusqu'au sentier qui des carrières de Montgrésin vient ici par une ligne droite... — Certain de ne point laisser échapper mon gibier je prendrais cette

MADAME DE TREVES 3f

sente,, afin de le précéder ici de cinq minutes... — Oui, c'est cela... l'attente me semblera moins longue... je vais épier du côté de Pontarmé. — Si le médecin quitte le village avant que j'y arrive, je le rencontrerai sur la route, j'entendrai ses pas et je n'aurai qu'à rebrousser chemin et avenir reprendre mon poste...

Georges se disposait à partir.

Soudain il tressaillit.

Un bruit venait de retentir sur le chemin des étangs^ juste au-dessous de lui.

M. de Nerville saisit son rifle et Tarma lentement.

Ses yeux tentaient de percer les ténèbres.

Ses oreilles tendues épiaient, au milieu du fracas de la tempête, les moindres sons révélant l'approche d'un être vivant.

Il entendit tout à coup une respiration ou plutôt une aspiration bruyante, puis une sorte de bramement entrecoupé.

— Que diable est-ce là? — se demanda-t-il.

Le sol caillouteux de la route retentit sous des pas rapides, mais ce n'étaient point des pas d'hommes.

A trente mètres du guetteur les étangs, dont les eaux moutonnaient sous les rafales, formaient une bande claire entre le ciel noir et la terre brune.

Sur cette ligne se profilèrent deux silhouettes, et Georges reconnut un cerf et une biche d»e grande taille qui venaient boire aux étangs.

— Le beau dix-cors ! — murmura-t-il en ajustant par un mouvement instinctif de chasseur, mais sans la moindre intention de tirer.

Au bout d'une seconde il abaissa son rifle en ajoutant :

— Je ne pourrais viser ainsi dans les ténèbres... je ne vois pas le guidon de mon arme... — Il faut obvier à cela...

Georges tira de l'une de ses poches un carré de papier blanc.

Il se servit de son canif pour y découper un petit disque de la largeur d'un pain à cacheter, et il plaça ce disque au bout de son rifle, le faisant entrer dans le guidon de cuivre, très saillant comme celui de presque toutes les armes de fabrication américaine.

Ensuite il ajusta de nouveau, non plus le cerf qui venait de disparaître avec sa compagne, mais une tige d'arbre qui se dessinait sur la ligne claire.

— Voilà qui est bien... — se dit-il. — Par bonheur j'y ai pensé en temps utile... Maintenant ce bon docteur sera servi à son souhait...

Pour aller directement au centre du village de Pontarmé, il suffisait à Georges de s'engager sur la chaussée du troisième étang et de suivre la route directe qui, faisant face à son point de départ, aboutissait au Carrefour de la Table,

Depuis le carrefour une route pavée, toujours en plein bois, aboutissait au village.

Georges traversa la chaussée et fit halte en se disant :

— Ce cher docteur a parlé de passer par Montgrésin... c'était donc sa route directe... — Il reviendra en coupant au court par le plateau... — La logique

me crie de prendre à gauche... — Que ma bonne étoile me conduise!...

Le guetteur nocturne suivit en effet la rive gauche du quatrième étang et marcha jusqu'à l'entrée des carrières de Commelle dont les abords sont fort dangereux pour qui ne les connaît pas, mais il les connaissait bien.

Il gravit un sentier conduisant au plateau des carrières et arriva en vue du hameau de Montgrésin.

Le vent continuait à souffler en foudre ; le ciel était cependant un peu plus clair car, en balayant les nuages comme une bande de cavaliers en déroute, Touragan empêchait la pluie de tomber.

A Montgrésin les maisons étaient closes et les lumières éteintes.

Une seule fenêtre dans le hameau restait éclairée.

C'était celle de la chambre de Mariette Mutel à l'Hôtel de la Cloche-d'Or.

En voyant cette fenêtre d'où s'échappait une lueur pâle, Georges sourit.

— ]/Écureuil ne se doute guère que je suis là, — se dit-il, — et que je vais au-devant de son cher Lucien d'Harblay...

Après cette réflexion il traversa la route et prit le chemin de traverse aboutissant au bas de Pontarmé.

Onze'neures sonnaient au loin.

M. de Nerville marchait vite.

Brusquement il fît halte et prêta l'oreille.

Le vent qui le frappait en pleine figure lui apportait un bruit de pas.

Il se jeta dans le fourré bordant la route et il écouta de nouveau, mais n'entendant plus rien il poursuivit son chemin et fut bientôt à Pontarmé, gros village construit sur deux lignes qui bordent la route de Sentis.

Un murmure de voix arriva jusqu'à lui.

Deux hommes, rasant les maisons pour éviter le mieux possible les bourrasques, venaient de son côté.

— C'est égal, — disait Tun de ces homme's, — les médecins ont eu beau faire l'opération, notre pauvre cousin n'en reviendra pas... — C'est trop dur, une jambe coupée en haut de la cuisse...

— Qu'est-ce que tu veux... — Il serait peut-être plus heureux au cimetière, bien tranquille, qu'avec une jambe de bois !... — Ça ne serait guère commode, sais-tu, une jambe de bois, pour aller bûcheronner €n forêt...

— Ah! mais non!! — Bonsoir, cousin...

— Bonne nuit, cousin...

Les deux hommes se séparèrent après un échange de poignées de main, et gagnèrent des ruelles latérales où se trouvaient leurs demeures respectives.

Georges n'avait pas perdu un mot du dialogue que nous venons de reproduire.

— Ils viennent de chez l'opéré, — se dit-il, — et ils sortaient de l'une de ces maisons...

Cinquante pas plus loin M. de Nerville vit des ■rayons lumineux filtrer entre des volets mal joints, — €n même temps il entendit des sanglots, puis une voix suppliante.

— Mes braves docteurs, ne l'abandonnez pas encore... — criait cette voix. — Restez, je vous en prie... Peut-être que vous le sauverez...

— Ne vous désolez pas, ma chère dame... — répondit-on. — Rien n'est désespéré, je vous assure... l'opération a parfaitement réussi.

— Ce n'est point l'organe de M. d'Harblay... — pensa Georges, ce doit être le collègue de Senlis...

Il ne se trompait pas.

Le médecin poursuivit:

— Les premiers, résultats sont satisfaisants et notre présence chez vous cette nuit serait absolument inutile... — Nous reviendrons demain, mon confrère et lïioi, et nous confirmerons l'espoir que nous vous donnons aujourd'hui.

— Que le bon Dieu vous entende et qu'il vous exauce 1 1 — sanglota la paysanne.

— Courage et confiance, ma chère madame Petit... — fit une autre voix.

— Cette fois c'est Lucien d'Harblay qui a parlé... tpensa Georges.

— Au revoir... à demain... — reprit à l'intérieur le médecin de Senhs.

— Ils vont partir, — se dit le cousin de Max.

Et, après avoir jeté autour de lui un coup d'oeil rapide, il s'éloigna de quelques pas et se blottit dans un enfoncement, entre deux maisons.

La porte de la demeure où l'opération venait d'avoir lieu s'ouvrit pour laisser sortir les docteurs, et se referma derrière eux.

— Nous nous retrouverons ici demain matin à dix heures, n'est-ce pas, mon cher d'Harblay? — fit le médecin de Senlis.

— C'est entendu...

— M'accompagnez-vous jusqu'à l'auberge ou j*ai laissé ma voiture?

— Oui... — Je prendrai la route de la Table pour retourner à Goye... — C'est peut-être un peu plus long, mais nous sommes menacés d'un déluge et le chemin est plus facile...

Les deux hommes remontèrent en causant la grande rue du village.

Georges avait entendu.

— Parla route delà Table... — murmura-t-il. — Donc il prendra la troisième chaussée des étangs pour gagner la gare d'Orry... — Je serai là-bas avant lui...

Dès qu'il n'entendit plus les pas des médecins, il s'élança sur la route qu'il avait suivie pour venir à Pontarmé.

Nous laisserons le misérable retourner à l'endroit où nous l'avons vu mettre en joue le cerf dix-cors, et nous rejoindrons Lucien d'Harblay.

Le jeune docteur, en quittant le chalet de Laraorlaye, sentait son cerveau vide comme celui d'un homme qui sort d'une longue maladie.

Tout ce qu'il venait de voir et d'entendre produisait sur lui une telle impression qu'il avait à peine la force de rassembler ses idées confuses.

Le soleil était encore assez haut à l'horizon, il gagna un chemin couvert pour se rendre à Montgrésin. II. 3

Le grand air, la solitude absolue, la saine odeur des bois le calmèrent peu à peu et le remirent en possession de son sang-froid.

Sous l'influence de la fièvre qui fouettait son sang dans ses veines il marchait vite à son insu, et tout en marchant il balbutiait :

— Cette jeune femme est héroïque... — Elle m'aime, je l'ai bien vu, et elle sait que je Tadore, mais elle a compris qu'elle n'avait rien à craindre de moi, que je la respecterais... — Elle a suivi mes conseils... Elle s'est fait des amis de ces gens qui la détestaient... Elle retrouvera le calme... la paix de l'intérieur... l'amour du mari dont je vais devenir l'inséparable... de l'homme auquel j'ai dit; — Votre devoir est d'aimer ^madame de Trêves... Il l'aime !... Cet amour qui sans moi n'existerait pas me brise le cœur... et cependant j'ai consenti à vivre dans cette maison où chaque jour, chaque heure, chaque minute, me réservent une souffrance!... J'ai consenti à veiller sur un homme pour qui je n'ai que haine et mépris, mais que j'ai vu prêt à se tuer si je refusais... —-Le laisser mourir, c'était rendre la liberté à madame de Trêves, mais le forcer à vivre, c'était mon devoir... — Je l'ai fait... — Je le ferai... — Le devoir avant tout!...

Lucien d'Harblay porta la main à ses yeux mouillés de larmes; au bout d'un instant il ajouta:

— Heureusement elle ne l'aime pas... Elle ne l'aimera jamaisl... — Elle ne peut pas Taimer, puisqu'elle m'aime...

Ensuite il ne parla plus ; — augmentant encore la vitesse de sa marche il se dirigea vers Montgrésin, atteignit le hameau et entra dans la salle basse de V Hôtel de la Cloche-d'or,

— Comment, c'est vous, monsieur le docteur? — s'écria madame Daval.

— Oui, ma chère dame. . . — Je dois être à six heures à Pontarmé... — Servez-moi, je vous prie, ce que vous aurez de prêt... — Un morceau de viande froide, une omelette, n'importe quoi... — Je monte chez mademoiselle Mutel... — Faites-moi prévenir quand mon couvert sera mis...

— Dans cinq minutes alors.

Lucien gravit l'escalier du premier étage et frappa doucement à la porte de l'Ecureuil.

— Entrez I — cria Mariette.

11 ouvrit.

Assise auprès d'une table, la jeune femme écrivait.

En voyant M. d'Harblay elle quitta sa chaise et fit quelques pas à sa rencontre en boitant tout bas.

Lucien lui prit la main pour la soutenir.

— Cher docteur, comme c'est gentil à vous d'être venu !... — dit-elle. — Gela me fait grand plaisir, pour deux raisons.

— Lesquelles?

— D'abord votre bonne visite me dispense d'achever a lettre que je vous écrivais, un monument de gratitude... et de fautes d'orthographe...

— Et ensuite?

— Elle m'évite le crève-cœur de quitter la Cloched'or sans vous serrer la main...

— Vous quittez la Cloche d'or?,., — répéta Lucien.

— Demain, pour aller prendre possession de ma librairie, à Chantilly...

— C'est juste... — Je n'y pensais plus...

— Aviez-vous de même oublié vos honoraires ?

— Quels honoraires?

— Ceux que je vous dois pour tous vos bons soins... — La lettre qu'on aurait portée chez vous dans la soirée vous priait de fixer le chiffre de ma dette... — Fixez-le tout de suite...

— Ma chère enfant, — fit le docteur, — vous avez eu assez de confiance en moi pour me dire quel avenir vous était réservé si personne ne vous venait en aide... — Un ami est venu... — Vous avez désormais un abri certain, une existence assurée, mais peu d'argent.., c'est de vous-même que je tiens ce détail...

— Pas beaucoup d'argent... c'est vrai... pas le moindre million en or vierge..,

— Donc la plus simple prudence exige que vous gardiez par devers vous un capital modeste, au moment où vous pouvez en avoir besoin pour faire face aux éventualités du commerce...

Mariette Mutel regarda Lucien.

— C'est-à-dire que vous me faites crédit?... — lui dit-elle avec émotion. — Vous m'accordez le temps nécessaire pour vous payer?...

— Ce n*est pas cela du tout. ..

— Qu'est-ce donc?

— Je veux être pour une petite part dans votre prospérité à venir, que personne ne souhaite plus sincèrement que moi, je l'affirme... Vous ne me devez rien...

Mariette remua les lèvres sans pouvoir prononcer un mot.

La pauvre fille sentait vibrer toutes les fibres de son cœur qu'elle croyait mort.

Ainsi cet homme qui Tavait soignée, qui l'avait sauvée, qui avait veillé près d'elle, qui lui avait fourni des médicaments pendant trois mois, qui avait acheté pour elle, à Paris, ces béquilles qu'elle appelait des Jambes de rechange, cet homme s'intéressait à elle plus qu'un vieil ami ; il lui venait généreusement en aide ; il ne voulait rien accepter.

Pendant quelques secondes Mariette resta sans voix. — Une émotion violente lui serrait la gorge.

Enfin elle saisit une des mains du docteur, et sur cette main appuya ses lèvres en pleurant,

— Ah! vous êtes bon, vous... — balbutia-t-elle ensuite.— Je serai reconnaissante, allez!... toute ma vie... toute ma vie...

— Ne parlons pas de cela, mon enfant, et soyez heureuse...

— C'est vous qui le serez, docteur... c'est vous qui méritez de l'être...

Lucien poussa un long soupir.

Mariette, étonnée, le regarda.

Elle allait le questionner peut-être, mais la servante cria à travers la porte ;

— Votre dîner est prêt, monsieur le docteur...

— Bien, j'y vais.

— Vous dînez ici? — demanda Henriette.

— Oui, en toute hâte... — Je dois être à Pontarmé à six heures... — Au revoir, chère enfant...

— Au revoir, docteur... — Vous me promettez, d'entrer dans mon magasin la première fois que vous viendrez à Chantilly ?...

— Je vous le promets... — à bientôt...

— A bientôt, et merci encore...

Lucien serra la main de Mariette et se retira.

Le couvert était mis dans la salle basse.

Lucien d'Harblay dîna rapidement et prit ensuite le chemin de Pontarmé.

A six heures précises il arrivait à l'auberge où son confrère de Senlis lui avait donné rendez-vous.

De l'auberge ils se rendirent tous deux chez Petit, un bûcheron à qui la chute malencontreuse d'un arbre ■qu'il abattait avait broyé la jambe.

Ce Petit était le propriétaire du chien que nous avons vu mordre Max de Trêves au début de ce récit.

Le malheureux souffrait le martyre et geignait, étendu sur son lit, entouré de sa femme et de ses enfants pleurant à chaudes larmes.

Les médecins le réconfortèrent de leur mieux par de bonnes paroles, et commencèrent l'opération longue et douloureuse à laquelle nous nous garderons bien de faire assister nos lecteurs.

Nous savons que cette opération, quoique pratiquée dans les circonstances les plus graves, avait pleinement réussi ; nous avons vu les médecins se séparer,

et Georges de Nerville rebrousser chemin pour aller se mettre à l'afifût.

La tourmente nocturne n'avait point diminué.

Le vent soufflait toujours en foudre, mais maintenant il fouettait les épaules du cousin de Max au lieu de lui cingler le visage.

De gros nuages, lancés au galop comme des escadrons de cavalerie, voilaient parfois pendant plusieurs secondes le disque échancré de la lune. — Les alter-, natives de nuit profonde et de clarté pâle, se succédant, donnaient à la forêt un aspect quasi fantastique.

En de certains endroits abrités par quelque monticule, les coups de vent se faisaient peu sentir. — En d'autres, au contraire, les vieux arbres géants craquaient, prêts à se rompre.

Georges arriva aux étangs.

Le lieu lui parut plus sinistre que lorsqu'il s'en était éloigné.

La lune, quand elle se montrait entre les nuages, pareille à un navire échoué sur des écueils, argentait la crête de petites lames courtes et serrées et en faisait jaillir des lueurs phosphorescentes.

Puis, tout à coup, le ciel, la terre et les eaux redevenaient noirs. — Les ajoncs semblaient gémir en se courbant ; — on eût dit que du fond des eaux sortaient des plaintes et des sanglots.

M. de Nerville avait peine à se défendre d'un sentiment de vague effroi.

Il marcha plus vite et il atteignit l'allée montueuse

qui de la troisième chaussée conduisait à la gare de Chantilly.

Là il s'arrêta, s'adossa au gigantesque tronc du hêtre entrecroisant au-dessus de sa tête ses rameaux luxuriants et il attendit, les yeux fixés sur la chaussée de l'étang, tantôt éclairée, tantôt dans l'ombre.

La poitrine du misérable était oppressée, sa respiration sifflante ; — cependant il ne tremblait point ; — l'action infâme qu'il allait commettre ne lui faisait pas peur.

Dix ou douze minutes s'écoulèrent.

Dégagée momentanément de tout nuage, la lune étendait un glacis blanc sur les bords de l'étang et sur la chaussée.

Georges entendit un pas rapide frappant le sol.

Il aperçut une forme humaine à deux cents pas de lui.

— C'est l'homme... — murmura-t-il sans la moindre émotion.

Et il épaula son rifle, laissant le voyageur nocturne arriver à bonne distance.

M. de Nerville ne se trompait point.

C'était bien en effet le docteur Lucien d'Harblay qui retournait à Coye en luttant de son mieux contre le vent.

Dans l'endroit découvert où il se trouvait les rafales gênaient sa marche et le faisaient chanceler.

C'est à peine si, tenant le milieu de la chaussée, il pouvait c'onserver son équilibre,

Marchant un peu courbé, il arriva à cent pas environ du guetteur.

Un éclair illumina les fourrés ; — une détonation sèche retentit.

Lucien d'Harblay s'arrêta court, porta ses deux mains à sa tête, tourna sur lui-même et s'abattit lourdement.

Au loin un dernier écho répéta la détonation du rifle, puis on n'entendit plus rien que le fracas de la tempête.

Georges n'avait fait aucun mouvement.

Une fumée légère sortait encore du canon de son arme.

Les yeux tournés vers le bord de l'étang il regargardait et il écoutait à la fois.

— Plus rien... — murmura-t-il tout bas au bout de quelques secondes. — Il ne bouge pas... — J'ai touché lebut...

Il attendit encore un peu cependant, puis il s'élança sur la route.

Un instant il fut arrêté par une branche flexible qui s'était prise dans les breloques de sa chaîne de montre, mais il se dégagea du fragile obstacle et se dirigea vers la berge.

Au milieu de la chaussée le corps était étendu et ne donnait aucun signe de vie.

Georges s'en approcha avec précaution.

A trois pas il fît halte.

Lucien d'Harblay paraissait bien mort.

L'assassin marcha jusqu'à lui, posa son rifle à terre,

MADAME DE THÈYES 47

s'agenouilla presque et fouilla de la main les vêtements du docteur, cherchant la poche de côté.

Il la trouva, y glissa les doigts ets*empara du portefeuille qu'elle renfermait.

Alors il se releva et, reprenant son rifle, s'élança sur l'autre rive de l'étang qu'il suivit en courant dans la direction du viaduc delà Reine-Blanche.

Jacques Hâbert était parti le matin pour Mortfonxaine, afin d'aller voir la sœur de sa femme qu'une lettre de son beau-frère lui disait malade.

Vers deux heures de l'après-midi, Jacques arrivait.

Au lieu de visages en pleurs il trouva des figures souriantes.

La malade, — une brave paysanne d'une cinquantaine d'années, — avait été gravement atteinte en effet, mais une amélioration sensible était survenue depuis la veille; le matin même le médecin avait déclaré que le péril ne pouvait plus renaître et que la ■convalescence commençait.

Jacques Hâbert, enchanté de cet heureux dénouement, partagea de grand appétit le dîner plantureux qu'on se hâta de préparer en son honneur.

Le muet était très aimé delà famille de sa femme et on fêtait d'autant plus sa visite que, malgré le peu de distance qui sépare Lamorlaye de Mortfontaine, -on le voyait rarement.

Cinq heures allaient sonner quand on sortit de table.

48 MADAMK DE TRÊVES

Jacques voulait atteler tout de suite la petite jument à la carriole et repartir, mais il comptait sans les parents.

— Tu ne nous quitteras que ce soir après souper...

— lui dit son beau-frère. ^ — Nous allons aller faire visite aux amis que tu n'as pas vus depuis deux ans au moins... Tu boiras un verre de vin à droite et à gauche, histoire de trinquer avec des camarades et, pendant *ce temps-là, Sylvie coupera le cou à deux poulets que nous mangerons en fricassée aux petits oignons...

— C'est entendu, hein? Pas vrai, mon vieux Jacques?...

Refuser était impossible.

Pourquoi chagriner ces braves gens que sa présence rendait heureux?...

Le muet fit un signe d'adhésion.

Le village de Mortfontaine n'est pas bien grand.

Il le fut assez cependant pour que Jacques Hâbert, son beau-frère et le fils de ce dernier, ne rentrassent à la maison qu'à huit heures du soir après avoir visité une dizaine d'amis.

Très sobre d'habitude, Jacques Hâbert avait dû se résigner à de copieuses libations de petit blanc.

Ses yeux plus brillants que de coutume et sa pantomime expressive, qui suppléait presque à la parole absente et que tout le monde comprenait, prouvaient qu'il était un peu lancé.

On se mit à table ; — les poulets, décapités, plumés et fricassés par Sylvie, obtinrent un succès d'enthousiasme. — On but sec à la santé de la convalescente, et

ce ne fut qu'à près de dix heures et demie qu*on songea à atteler la jument pour le départ du muet.

A onze heures, Jacques se mettait en route.

La carriole était munie d'une lanterne que l'on avait prudemment allumée, précaution d'autant plus utile que cette nuit-là le père nourricier de Léonide voyait un peu trouble.

Arrivé sans encombre à la Ghapelle-en-Serval, il prit la route conduisant à Orry-la- Ville et d'Orry à la gare de Chantilly.

La ligne jusque-là était directe mais, une fois sorti d'Orry, Jacques s'allongeait d'une demi-heure s'il allait jusqu'à la gare pour atteindre le chemin de Goye.

— Pas si bête 1 — pensa-t-il. — Je vais passer par le bois... — J'ai la clef des barrières; — je gagnerai les étangs et Lamorlaye; — sous bois j'aurai moins de vent, et puis j'irai me coucher plus vite... — J'ai la tête lourde... on a trop bu.

Arrêtant sa jument en face d'une large allée, le muet descendit, ouvrit la serrure de la barrière qu'il laissa glisser, prit la jument par la bride, la fit passer sous bois et referma la barrière derrière lui.

Ceci terminé il remonta en voiture et la vieille bête pacifique repartit au petit trot.

A peine avait-il parcouru cent cinquante mètres sous la voûte des arbres agités par le vent qu'il tressaillit et que la jument se mit à hennir.

Un coup de feu grêle résonnait dans la forêt.

— Bon ! — pensa Jacques Hâbert. — Voilà un bra« connier qui fait des siennes ! — Pour sûr il vient d'à-

battre un cerf, une biche ou un chevreuil, qu'on verra demain à la halle... -— Ils ont du toupet tout de même, ces vermines-là! t

Et, après cette réflexion, il fouetta la jument.

En dix minutes il arriva près des étangs, en face d'une autre barrière qu'il fallait ouvrir comme la première.

A sa grande surprise la jument aspira l'air avec bruit, pointa les oreilles et se mit à hennir à plusieurs reprises.

— Est-ce que le braconnier serait par ici? — se demanda Jacques. — L'agitation de Cocotte me le ferait croire. — C'est de la canaille, les braconniers, mais ils peuvent travailler de leur état tant qu'ils voudront... — Ce n'est pas moi qui les dérangerai...

Pais, sautant sur le sol, il se mit en devoir d'ouvrir la seconde barrière comme il avait fait de la première.

Cocotte commença à hennir et gratta la terre du sabot, comme un pur sang.

— Ah I çà, mais qu'est-ce qu'elle peut avoir, cette bête? — poursuivit Jacques. — Est-ce que par hasard elle sent un loup?... — Il y en a quelquefois de ces côtés, mais pas souvent...

La barrière ouverte, il prit Cocotte par la bride et voulut la faire avancer.

La bête secoua la tête, regimba, et définitivement recula.

Jacques essaya de vaincre cette résistance...

Cocotte, parfaitement résolue à ne point céder, recula de plus belle.

Tout à coup le muet tressaillit, s'immobilisa et prêta l'oreille.

Il venait de percevoir un bruit qui ressemblait à une plainte.

La jument grattait la terre avec un redoublement d'énergie.

Le muet écoulait toujours.

Une nouvelle plainte arriva plus distinctement jusqu'à lui.

— Ou je me trompe beaucoup, — se dit-il, — ce qui m'étonnerait car j*ai l'oreille fine, ou il y a, pas loin d'ici, quelqu'un qui se plaint... — Et voilà que ça recommence... On jurerait un appel au secours... Ça vient de la chaussée !...

Jacques attacha solidement à un tronc d'arbre la bride de Cocotte, et détachant la lanterne de la carriole il s'avança vers l'endroit d'où semblaient partir les plaintes et les appels.

Il marchait avec lenteur, courbé sous le vent formidable, tenant sa lanterne basse afin d'éclairer la chaussée.

Un gémissement plus rapproché lui parvint.

Il hâta sa marche, puis s'arrêta brusquement, stupéfié, les yeux hagards.

Devant lui il voyait un homme se débattant sur le sol et tâchant vainement de se relever.

Cet homme entendit un bruit de pas, entrevit une lueur.

52 MADAME DK TREVES

— A moi... — balbutia-t-il. — Sauvez-moi...

La voix qui venait de parler, quoique à peine distincte, fît passer un frisson sur Tépiderme de Jacques Hâbert.

Il courut au blessé dont il mit en pleine lumière le visage tout sanglant.

Sa main qui tenait la lanterne se prit alors à trembler; — un son rauque et guttural s'échappa de sa gorge.

Le blessé se souleva par un effort suprême.

— Jacques Hâbert... — fit-il d'une voix éteinte et il retomba en arrière.

— Le docteur d'Harblay... — pensa le muet en levant les bras au ciel. — Le docteur d'Harblay frappé... frappé à mort peut-être!... — Que signifie cela?... — Que s'est-il passé? — Est-ce un accident? Est-ce un assassinat?...

Ce n'était pas le moment de se poser des questions insolubles.

Jacques se pencha sur le corps de Lucien. Ce dernier entr'ouvrit les yeux.

Ses lèvres murmurèrent :

— Chez moi... à Coye...

Puis les yeux se fermèrent.

Les lèvres ne laissèrent plus échapper aucun son.

Le corps tout entier s'abandonna.

Lucien d'Harblay venait de perdre connaissance.

Jacques Hâbert avait entendu et compris les quelques mots prononcés ou "plutôt balbutiés par le docteur.

Il regagna la carriole, remit la lanterne en place, détacha la jument et Tamena par la bride jusqu'auprès du corps ou du cadavre de Lucien.

Dans la petite voiture se trouvaient deux bottes de paille.

Le muet les disposa de façon à ce que la première servît de matelas et l'autre d'oreiller, puis il se pencha vers M. d'Harblay, le souleva avec une force peu commune et rétendit sur les bottes de paille dont l'une soutint sa tête.

Cette besogne achevée Jacques remonta sur le siège de la carriole, sans penser à refermer la dernière barrière qu'il avait ouverte, et prit au pas la route de Coye.

Le muet était dégrisé complètement.

Il songeait à la singulière et terrible découverte qu'il venait de faire; il pensait à la vieille mère du docteur

que Tarrivée de son fils mort ou mourant frapperait d'an coup effroyable ; — il pensait surtout à madame de Trêves dont il avait deviné l'amour pour Lucien d'Harblay.

Bref, le désordre le plus complet régnait dans son cerveau.

La jument suivait à petits pas le chemin couvert des étangs.

La carriole allait atteindre la maison du garde Brigard, maison placée nous le savons sur le bord de la route, près du château de la Reine-Blanche.

Tout à coup de furieux aboiements éclatèrent dans le chenil du garde.

Les chiens, inquiétés par un bruit insolite au milieu de la nuit, témoignaient ainsi de leur vigilance.

— Diable ! — pensa le muet, — Brigard aura le sommeil dur s'il ne se réveille pas!...

Les aboiements des chiens continuaient, ou plutôt ils se changeaient en hurlements.

Dix pas tout au plus séparaient la carriole de la maison.

Un des volets du rez-de-chaussée s'ouvrit brusquement.

Brigard en manches de chemise parut dans le cadre de sa fenêtre.

— Qui va là? — demanda-t-il d'une voix rude, avec une intonation de vieux troupier.

La carriole avançait toujours.

— Qui va là? — répéta le garde. — Ce n'est pas une route, ici... Gomment se fait-il que vous y passiez?...

MADAME DE TREVES o5r

A cette question aucune réponse ne fut faite, et pour cause, mais la voiture s'arrêta et Jacques, descendant vivement de son siège, s'avança vers Brigard.

Ce dernier le reconnut.

— Monsieur Jacques! — s'écria-t-il, ~ ah! c'est vous ! — On peut dire que vous rentrez tard à Lamorlaye et par un fichu temps ! — Toutes les cinq minutes je me figure que le toit de la maison va nous tomber sur la tête...

Le muet, dont le visage exprimait la désolation, essayait de suppléer à l'absence de langage par des gestes multipliés.

Brigard voyait ces gestes mais ne les comprenait pas.

— Qu'y a-t-il donc?-^demanda-t-il à haute voix en se parlant à lui-même.

Jacques Hâbert continua sa pantomime avec un redoublement de vivacité.

L'une des mains étendues indiquait la carriole.

— Il y a quelque chose dans votre voiture? — fit le garde.

— Oui... oui... — répondirent les gestes du muet.

— Quoi?

Le père nourricier de Léonide essaya de mimer une réponse qui pût se traduire ainsi :

— Un homme assassiné!...

Brigard secoua la tête.

Il continuait à ne point comprendre.

— Vous feriez le télégraphe avec vos bras toute la nuit que je n'en serais pas plus avancé... — murmura-

t-il. — Le mieux est d'aller voir... — Attendez un moment...

Le muet ne demandait que cela.

Le garde passa rapidement un pantalon, mit des espadrilles à ses pieds nus et, sans se donner la peine d'ouvrir la porte, sauta par la fenêtre.

Pour la seconde fois le muet avait décroché la lanterne.

Au moment ou Brigard arrivait près de lui, il mit en pleine lumière le visage pâle et sanglant de Lucien que le nouveau venu reconnut du premier coup d'oeil.

— Tonnerre du diable !... — s'écria-t-il. — Le docteur d'Harblay... Mort!. ..Assassiné!... — Lui,unsibon cœur!... Lui, qui a sauvé ma petite fille et qui n'a rien voulu accepter pour sa peine !... Lui, la providence de tous les pauvres du pays!... — Assassiné!... Ce n'est pas Dieu possible !

Et de nouveau il regarda la figure de Lucien.

— Sacrebleu ! ce n'est que trop lui ! — poursuivitil. — Mais quels sont les misérables, les scélérats, les brigands qui l'ont mis dans cetélat-làl...

Jacques fit signe qu'il n'en savait rien. Brigard continua :

— Où l'avez-vous trouvé?

Le muet tendit au garde sa lanterne qui l'embarrassait puis, tirant de sa poche l'ardoise qui ne le quittait jamais, il traça brièvement le récit de ce qu'il avait vu et entendu.

Le garde suivait des yeux les mouvements de sa main et lisait en même temps que Jacques écrivait.

— A la troisième chaussée des étangs... près de l'abreuvoir... — murmura-t-il. — Pour sûr c'est un braconnier qui aura fait çà!...

Jacques interrogea du regard.

— Pourquoi? — reprit Brigard. — Vous demandez pourquoi? — Ah! parbleu c'est tout simple !... — Il aura pris ce brave docteur pour un des gardes... — C'est peut-être bien à moi qu'était destiné son coup de fusil... — Vite... vite, monsieur Jacques, il faut conduire le pauvre jeune homme à sa maison de Goye... — Je vais vous accompagner... — C'est sa mère qui va être dans un état, la chère dame I — Rien que d'y penser, ça me donne le frisson...

» Allez au pas, monsieur Jacques, et surtout point de secousses... — Nous n'avons pas la preuve qu'il soit mort... — Je m'habille en deux temps et trois mouvements et je vous rejoindrai...

Puis Brigard rentra chez lui, de même qu'il en était sorti, -- par la fenêtre.

Jacques Hâbert poursuivit sa route.

Avant que dix minutes fussent écoulées le garde le rejoignait au pas gymnastique.

Il était plus de minuit lorsque la carriole s'arrêta devant la maison du médecin, située, nous le savons, à l'extrémité du village.

L'une des fenêtres ,du premier étage était éclairée.

— C'est la chambre de madame d'Harblay... — dit Brigard. -— La pauvre dame attend son fils... — Nous le lui ramenons dans un bel état!...

Le muet fit un geste qui signifiait clairement :

— Il faut frapper.

Le garde souleva le marteau de la porte et le laissa retomber à deux ou trois reprises.

La fenêtre du premier étage s'ouvrit.'

Madame d'Harblay parut à cette fenêtre et demanda :

— Qui frappe?

— C'est moi, madame...

— Qui vous ?

— Brigard... le garde des étangs... près de la Reine- Blanche...

— Ah! c'est vous, mon ami... — H y a quelqu'un de malade chez vous, et ça presse puisque vous venez si tard?... — C'est que, malheureusement, mon fils n'est pas encore rentré...

— Je sais cela, madame... mais voulez-vous avoir la bonté de descendre...

— Descendre ? — répéta la vieille dame étonnée...

— Oui.

— Pourquoi ?

Le brave garde était dans un embarras cruel et facile à comprendre.

11 ne savait comment s'expliquer, dans la crainte de frapper trop cruellement la malheureuse mère.

Cependant il fallait répondre.

— C'est que, voyez-vous, — balbutia-t-il, — c'est qu'il est arrivé un petit accident à M. le docteur...

Madame d'Harblay sentit un tremblement convulsif secouer ses membres.

— Un accident... — répéta-t-elle d'une voix étranglée. — Un accident...

Se penchant alors tout à fait elle vit la carriole à laquelle, jusqu'à ce moment, elle n'avait accordé aucune attention.

Un cri d'angoisse s'échappa de ses lèvres.

— Ahl mon fils... mon fils... évanoui... mort peutêtre... — bégaya-t-elle affolée.

Elle disparut de la fenêtre et le bruit de ses pas rapides retentit bientôt près de la porte qui s'ouvrit.

— Mon fils... mon fils... — sanglotait la pauvrefemme en s'élançant près delà voiture.

Brigard la retint doucement par le bras.

— Du calme, au nom du ciel, madame !... — lui ditil. — Du calme... du courage...

— Il est mort... n'est-ce pas? — Il est mort?

— Mais non, madame... blessé seulement.

— Et sa blessure ne sera point mortelle ?

— Je l'espère bien... — Allons, soyez forte!... — - En ce moment il ne s'agit point de causer et de se désoler, mais d'agir... — Il faut nous seconder, madame, et sans perdre une minute... — Préparez le lit de M. Lucien, s'il vous plaît.

Madame d'Harblay restait sans voix, pareille à une statue de la Douleur, en face du corps inanimé de son fils.

— Allez, madame... allez donc!... — continua Brigard. — Le temps presse!...

En entendant ces mots, la mère recouvra la parôle.

— Oui... oui... — dit-elle, — point de faiblesse... Vous avez raison !... je monte... Apportez-le...

Et elle s'élança dans la maison.

Madame d'Harblay possédait, comme son fils, une nature énergique et courageuse.

Elle venait d'être fortement touchée.

La violence du coup avait produit chez elle un ébranlement de quelques minutes, mais elle reprit vite le dessus.

Tandis qu'elle allumait des lumières et préparait le lit dans la chambre de Lucien, Jacques Hâbert et Brigard prenaient le corps dans leurs bras et montaient au premier étage.

Au moment où ils franchirent le seuil, les sanglots de madame d'Harblay éclatèrent de nouveau à la vue de ces yeux fermés et de ce visage sanglant.

— Mon fils... criait-elle. — Oh! mon fils... mon pauvre enfant !...

Et elle se tordait les mains.

Les deux hommes avaient étendu le corps sur le lit.

Les oreillers soutenaient la tête livide que couvrait à demi une sorte de masque de sang coagulé.

Le garde appuya la main sur la poitrine du docteur, àa côté gauche.

- — Il est vivant, madame... — dit-il au bout d'une seconde. — Le cœur bat! — Ce n*est qu'une blessure sans gravité peut-être, qu'il faut visiter, qu'il faut panser...

Pour la seconde fois la mère reprit sa force morale,

— Il est vivant I — répéta-t-elle avec une explosion

de joie succédant à une crise de désespoir. — Alors, agissons... agissons vite...

Brigard reprit :

— Il faut le déshabiller d'abord... — Les blessures, voyez- vous, ça me connaît... Un garde-chasse a l'habitude... — Tous les jours il arrive quelque chose à un camarade, et il s'agit de le soigner en attendant l'arrivée du médecin... — Préparez de l'eau, des compresses, et donnez-moi, s'il vous plaît, du perchlorure de fer pour arrêter le sang qui coule encore un peu... — Faites vite, madame, je vous en prie... mais, avant tout, des draps pour placer sous la tête...

Madame d'Harblay donna des draps et s'empressa de préparer et d'apporter ce que lui demandait Brigard.

Les deux hommes avaient fort adroitement déshabillé le blessé.

Ils entassèrent ensuite sur le corps des couvertures et des édredons afin de ranimer la chaleur vitale.

Pendant ce temps la mère éplorée préparait une cuvette, des hnges, des éponges, des compresses.

— Nous allons savoir où se trouve la blessure... — dit le garde.

Avec l'habileté d'un praticien émérite il lava le visage de Lucien d'Harblay, décolla les cheveux raidis par le sang, et découvrit au côté gauche de la tête une plaie longue de dix centimètres environ.

— Tonnerre du diable I — murmura-t-il mentalement après avoir examiné cette plaie pour se rendre compte de sa nature. — C'est bien une balle qui a

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