‹ Madame de TrèvesChapitre 8 sur 23 · II · texte numérisé non relu

II

frappé là, mais elle n'a fait qu'entamer les chairs... elle a glissé sur la boîte du crâne sans la fracturer, quoique en y laissant sa marque... — Trois millimètres plus bas, le docteur était mort!...

Brigard ne se trompait point.

Lucien ne devait son salut qu'à la tempête qui le contraignait à baisser la tête pour marcher contre le vent.

— Eh bien? — demanda madame d'Harblay en tremblant.

— Eh bien ! madame, rassurez-vous... — La blessure est sans gravité réelle.

— Vous en êtes sûr?...

— Autant que je le suis d'être dévoué corps et âme à votre fils...

— Mais, cet évanouissement?,..

— Causé par la commotion... — Ça n*est rien du tout, un évanouissement. — Le moindre coup sur la tête et, crac, plus personne... mais on ne s'en porte que mieux après... — M. d'Harblay reprendra connaissance d'un moment à l'autre...

— Il faudrait appeler en toute hâte un des confrères de mon fils...

— Où aller le chercher, madame? — à Chantilly?... — Le jour sera venu avant qu'il soit ici... — A six heures du matin je dois me trouver au rapport, au château, chez le garde général... — Je partirai dès le paillon minette et j'enverrai un médecin... — M. Lucien, d'ailleurs, s'en tirerait très bien tout seul...

Le garde Brigard, tout en rassurant de son mieux madame d'Harblay, continuait le pansement avec l'aide de Jacques Hâbert.

Il appliqua sur la plaie de la charpie imbibée de per^ chlorure de fer, la recouvrit de deux compresses doubles, et assujettit le tout par un bandage.

Au moment où il achevait, Lucien fît un mouvement.

— Voyez, madame, — dit Brigard, — je ne m*étais pas trompé... l'évanouissement finit...

Madame d'Harblay s'avança vers le lit.

— Mon enfant, mon enfant bien-aimé, — balbutiat-elle en prenant les deux mains de son fils, — tu me vois?... tu m'entends ?...

Lucien ne voyait pas encore, mais il entendait, et pour le faire comprendre à sa mère il lui serra faiblement les mains.

Ses yeux restaient fermés.

— Regarde-moi, cher fils... Regarde-moi, je t'en supplie... — continua madame d'Harblay.

Le jeune médecin fit un effort pour regarder sa mère.

Cet effort fut douloureux car une sourde plainte s'échappa de ses lèvres.

Cependant les paupières s'entr'ouvrirent.

— Je vous vois... — bégaya Lucien d'une voix à peine distincte.

Sa tête changea de position sur l'oreiller, puis se souleva. — Son regard alla de Jacques Hâbert au garde Brigard.

Il tressaillit et ferma de nouveau les yeux.

Un immense travail se faisait dans son esprit.

Il cherchait à se souvenir, mais ce labeur était audessus de ses forces.

Un nouvel évanouissement se produisit et la tête du blessé retomba sur l'oreiller.

Madame d'Harblay poussa un cri d'angoisse.

— N'ayez point d'inquiétude, madame... — dit Brigard. — Ce n'est rien... — M*est avis qu'il faut laisser durer cette défaillance autant que la nature le voudra etne pas tourmenter le malade... — Vous pouvez veiller auprès de votre fils, mais gardez-vous de vous faire du mauvais sang... — Tout ira bien, j*en réponds.

— Mais comment l'accident est-elle arrivé? — demanda la mère en essuyant les larmes qui baignaient son visage.

— Je ne sais rien, madame, que ce que M. Jacques Hâbert, ici présent, m'a raconté... raconté par écrit, bien entendu, car il est muet.

— Jacques Hâbert... — répéta madame d'Harblay.

— Un serviteur dévoué de la famille de Trêves qui habite le chalet de Lamorlaye.

— Ah!

— Le père nourricier de la jeune baronne...

Le muet approuvait de la tête chacune des paroles de Brigard.

— Mais, — dit la vieille dame, — mon fils devait se trouver au chalet à trois heures, avant de se rendre à Pontarmé où l'un de ses confrères l'attendait pour une opération...

Jacques fit signe qu'il l'ignorait,

Brigard répondit :

— • Il ne peut rien savoir... — A midi il avait quitté Lamorlaye, et c'est en revenant cette nuit qu'il a trouvé M. Lucien étendu sur la troisième chaussée des étangs de Gommelle.

Puis le garde expliqua ce que Jacques avait écrit sur son ardoise.

— Quelle est, selon vous, la cause de la blessure de mon fils? — demanda madame d'Harblay.

— Elle provient d'une arme à feu... — Une balle a labouré le crâne.

— Une arme à feu!... une balle!... On voulait tuer Lucien !

— Ça me paraît impossible à croire... — Quel misérable, dans ce pays, pourrait attenter à la vie d'un homme qui consacre toutes ses heures à faire du bien, et se dévoue aux pauvres comme aux riches ?...

— C'est vrai... — murmura madame d'Harblay, —

Lucien est aimé de tout ceux qui le connaissent, et tout le monde le connaît à dix lieues à la ronde...

— Vous voyez donc, madame, qu'il a dû être victime d'une méprise... — poursuivit Brigard.

— Une méprise?...

— Oui.

— Qu'entendez-vous par là?

— Les villages situés à proximité de la forêt fourmillent de braconniers avec lesquels, nous autres gardes, nous sommes nuit et jour en lutte ouverte...

)) M. d'Harblay apassé dans un chemin que les cerfs, les biches et les chevreuils suivent la nuit pour aller à l'abreuvoir.

» Les braconniers sont, par habitude et par nature, des gens sans foi ni loi, vindicatifs à l'excès, et ne se gênant pas plus pour tirer sur un homme que sur un lapin...

» Quelqu'un de ces lascars devait se trouver en embuscade, soit pour tuer du gibier, soit pour se venger de l'un de nous qui lui aura dressé un procès-verbal ..

» Qui sait si la balle qui a frappé M. Lucien ne m'était pas destinée, à moi?

» Demain, ou plutôt ce matin, le garde général recevra ma déposition et celle de M. Jacques Hâbert... — On fera une enquête... — On examinera les alentours de la troisième chaussée, et il faudra bien qu'on relève les traces du gredin qui a fait le coup.

» Ah I M* Lucien sera vengé , je vous le promets 1... i>

— Agissez donc, monsieur Brigard, mais n'attirez sur mon enfant ni colères, ni haines !...

— Soyez sans inquiétude, madame...

Le blessé venait de faire un mouvement. Madame d'Harblay fixa les yeux sur lui.

— Nous vous laissons, madame... — dit le garde.

— Allez, monsieur Brigard... — Je vous remercie du fond du cœur, ainsi que M. Jacques Hâbert, de ce que vous avez fait pour mon fils... — N'oubliez pas surtout de m'envoyer un médecin de Chantilly à la première heure...

— Pas de danger que j'oublie I...

Les deux hommes se retirèrent, laissant la mère seule avec son fils.

Ils se séparèrent à la porte.

— Je vous attends à six heures du matin, chez le garde général... — dit Brigard au muet en lui serrant la main.

Jacques fit signe qu'il y serait, puis remontant dans la carriole, il poussa la petite jument sur la route de Lamorlaye, tandis que Brigard reprenait le chemin des étangs.

— Que faire ? — se demandait Jacques Hâbert. — Dois-je avertir madame Léonide dès mon arrivée au chalet? — Vaut-il mieux me taire?

Ne sachant auquel de ces deux partis donner la préférence, son embarras était très grand.

Enfin il décida que, dans tous les cas, il ne parlerait point avant d'avoir vu, en compagnie de Brigard, le garde général de Chantilly. .

Deux heures du matin sonnaient au moment oh il ouvrait la grille du chalet.

Il mena la jument à l'écurie et s'occupa vivement à faire disparaître les bottes de paille tachées de sang au sujet desquelles le jardinier aurait sans aucun doute demandé des explications.

Ceci fait, il gagna sa chambre et se jeta tout habillé sur son lit.

Quoique brisé de fatigue il lui fut impossible de fermer l'œil.

Debout à cinq heures, à six heures précises il arrivait à la porte du garde général de la forêt de Chantilly.

Il y trouvait Brigard qui venait d'envoyer un médecin à Coye, et qui racontait l'accident de la nuit à une partie de ses collègues réunis pour le rapport du matin.

En quittant la chambre de son mari, Léonide était rentrée dans son appartement.

Là, quittant enfin le masque qu'elle avait depuis le matin attaché sur sa figure, elle laissa librement couler ses larmes.

— Ainsi, donc c'est bien vrai, — murmurait la jeune femme, — l'argent est le seul roi, le seul maître du monde!.. — Avec de l'argent je viens d'acheter le cœur de ma belle-mère et l'amour de Max... oui, son amour... Je l'ai compris au tremblement de sa voix...

Je l'ai lu dans Texpression de ses regards... S'il ne m'aime pas encore il est prêt à m'aimer!... — A cette heure il ne m'inspire qu'indifférence et que dédain, et c'est le moment qu'il choisit pour amener dans sa maison Lucien d'Harblay, que je voulais chasser de ma pensée et que désormais je verrai sans cesse...

» Ainsi, vainement j'accepte tous les sacrifices, je subis toutes les souffrances ; une autre volonté que la mienne élargit la blessure que j'essayais de cicatriser...

» J'ai peur de l'avenir... peur de Max... peur de moi... peur de tout... — Quelle existence que la mienne I... — C'est à devenir folle !...

Léonide prit dans ses deux mains sa tête brûlante que remplissait la pensée de Lucien d'Harblay et, luttant contre l'évidence, elle balbutia :

— Non ! nonl... je ne l'aime pas !.. je ne veux pas l'aimer...

Puis elle tomba dans une sorte de prostration douloureuse qui n'était ni la veille ni le sommeil.

Un peu après minuit elle ne dormait pas encore.

Il lui sembla vaguement entendre marcher dans le corridor qui desservait son appartement.

Peu lui importait, et pas un instant ce bruit léger ne préoccupa son esprit.

C'était Georges de Nerville qui regagnait sa chambre.

Le meurtrier, en rentrant dans le parc, était allé droit au pavillon de tir, avait replacé son rifle au râtelier d'armes et remis sur la table les cartouches qui lui restaient.

Il était ensuite retourné chez lui.

Sa lampe brûlait à demi-feu.

Il monta la mèche de manière à obtenir une plus TÎve lumière, se laissa tomber sur un siège et essuya son front mouillé de sueur.

Pendant plus de cinq minutes il resta immobile, les yeux fermés.

Au bout de ce temps il fit un mouvement brusque, tira de sa poche l'agenda volé sur le corps de Lucien d'Harblay, et l'ouvrit.

Outre le mince cahier servant à inscrire les visites journalières, le premier compartiment de l'agenda renfermait plusieurs lettres.

Georges les examina successivement.

Elles n'ofi'raient aucun intérêt pour lui.

Ce n'était point ce qu'il cherchait.

Il visita le deuxième compartiment et tressaillit cette fois en voyant, sur l'angle d'une feuille de papier à; lettre pliée en quatre dans le sens de la longueur, les initiales de son cousin, un M et un T, surmontées d'un tortil de baron.

Il prit cette feuille, la déplia avec une précipitation fébrile et lut.

Une expression de stupeur profonde se peignit aussitôt dans son regard.

— Est-ce possible?... — murmura-t-il.

Et il lut pour la seconde fois.

Voilà ce qu'avait écrit son cousin ;

« Atteint d'un mal qui ne pardonne pas, condamné à la

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mort la plus effroyable, je mets fin moi-même à une existence dont les angoisses et les épouvantes qui m'accablent jour et nuit font un supplice, et je signe cette déclaration pour éviter qu'on accuse un innocent.

» Max de Trêves.

Au chalet de Lamorlaye. »

— Voilà donc le secret que je voulais savoir... -— poursuivit Georges — Max doute de sa guérison... — Il tremble que la rage ne se déclare d'un moment à l'autre... — Il veut que le docteur Lucien d'Harblay soit auprès de lui sans cesse, prêt à le tuer au premier symptôme d'hydrophobie, car il aime à présent Léonide et il a peur pour ellq...

)) Les paroles prononcées par lui quand j'étais dans le kiosque, et qui me semblaient énigmatiques, deviennent claires comme le jour... — Eh bien! le docteur ne sera pas là quand viendra l'accès de rage, mais avant qu'il vienne j'aurai décidé ma cousine à une séparation nécessaire... — Lucien d'Harblay ne pourra plaider contre nous... J'y ai mis ordre... — Cette déclaration devient inutile...

Georges allait présenter la feuille à la flamme de la lampe.

Soudain il se ravisa.

— Qui sait? — murmura-t-il. — Cela pourra peutêtre servir un jour... — J'ai ce papier, je le garde.

Il plia la feuille, la replaça dans la poche de l'agenda, ouvrit un meuble et glissa l'agenda lui-même

au fond d'un tiroir dont la clef ne le quittait jamais.

Ceci fait il passa dans son cabinet de toilette, se déshabilla, replaça son costume de chasse à l'endroit où il l'avait pris, se mit au lit et s'endormit d'un profond et calme sommeil qui dura jusqu'au matin... — Le sommeil de l'innocence I

Un peu avant le point du jour Léonide de Trêves avait fini par goûter quelque repos.

Quand elle se réveilla vers huit heures, un peu calmée, elle sonna sa femme de chambre, se fît habiller, se rendit à l'appartement de son mari et frappa.

Pierre Lion vint ouvrir.

— Comment va M. de Trêves ce matin, — lui demanda-t-elle dans l'antichambre.

— Un peu mieux, je crois, madame.

Max avait entendu frapper, il entendait parler.

— Qui est là? — fit-il en se soulevant sur ses oreillers.

— Monsieur le baron, c'est madame qui vient savoir des nouvelles de monsieur.

— Qu'elle entre! — Qu'elle entre vite! — s'écria le jeune homme.

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Léonide franchit le seuil en souriant, et s'avança vers Max qui lui tendit la main.

— Vr^nez, chère femme, — lui dit-il, — et asseyezvous là, près de moi.

Madame de Trêves s'assit au chevet du lit.

— Comment avez-vous passé la nuit? — demandât-elle ensuite.

— Assez bien... — Cette maudite fièvre m'a quitté... Néanmoins, ce matin, je me sens un peu faible...

— Il faut vous reposer jusqu'à ce que le docteur vous ait fait sa visite quotidienne...

— Oui, et je me lèverai aussitôt après. — J'ai besoin de grand air... — Si vous le voulez bien, nous irons ensemble faire un tour dans le parc... — La tempête de vent s'est calmée?

— Complètement, mais l'air est froid... — Nous touchons aux derniers beaux jours de l'automne et je crois qu'il serait prudent de ne point sortir...

— Je resterai donc au logis... Je ne veux plus avoir d'autre volonté que la vôtre...

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