Madame de Vandeuil
Il y a quelques années » un jeune médecin^ allemand , Franck Nebelstein , un peu baron , comme tous les Allemands qui voyagent (nul n'est prophète en son pays) , vient débarquer à Paris pour y étudier ou pour y faire fortune. Quoique Allemand, c'était un beau garçon, ne manquant ni de grâce ni de laisser aller.
En outre , il avait de Tesprit , ni trop ni trop peu , ee qu'il en faut pour faire son chemin. Il était un peu volage et un peu insouciant. Vous devinez sans peine qu'un médecin de cette nature , n'ayant pas vingt-sept ans , devait faire quelque chose, mais non pas fortune.
C'était , d'ailleurs , un médecin d'un nouveau
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genre; il affichait la prélention de guérir le corp8 en consultant le cœur : il devait faire fureur à Paris parmi les femmes, vous savez lesquelles? Pour cette méthode, qui ne vaut guère moins qu*une autre (j*en excepte celle du docteur Sangrado), il avait surtout recours au magnétisme. Au bout d'un an de séjour à Paris, il était surnommé le beau magnétiseur dans un certain monde , ou plutôt dans un monde incertain , dans le monde des femmes libres , libres par le veuvage naturel , par le veuvage forcé , par Témancipation et autres accessoires. Il avait débarqué au beau milieu dé la rue Laffitte , et comme, en sa qualité de baron allemand, il n*avait ni baronnie ni revenus , il fut bientôt au bout de ses ressources : comment se faire payer de ces femmes charmantes qui se laissaient magnétiser de si bon cœur ? Cependant , il fallut qu^il se résignât à déloger un beau matin sans armes ni bagages. Il alla , tout désenchanté , se réfugier avec ses dernières espérances à Thôtel Corneille , qui est presque encore la Chaussée* d'Ântin dans le pays Latin. 11 trouva là bon nombre d'étudiants riches ou faisant des dettes , ce qui revient au même : tous devinrent ses amis et ses agents d'affaires; ils le prônèrent partout comme le phénix du magnétisme, et en
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même temps comme le vrai disciple de Gall et de Lavater. Ils firent si bien son compte , que , peu de mois après, il était plus florissant et plus baron que jamais : en revanche, il n*y avait plus un seul malade en l'hôtel Corneille , grâce au magnétisme. Mais son ami le plus dévoué était là un étudiant en droit , un peu poète, qui voyait le beau monde : M. Léon Durand s'était pris d'une belle et bonne amitié pour notre Allemand, qu'il trouvait original. 11 le conduisait partout , même à la Chaumière , même chez ses maîtresses. Franck n'abusait pas de cette confiance , quoiqu'il fût un peu amoureux de toutes les jolies femmes qu'il rencontrait sur son chemin. Jusque-là, pourtant, il n'avait aimé qu'en passant ; il lui vint enfin une passion plus durable. C'est l'histoire de cet amour sérieux que je vais vous raconter ici le plus simplement du monde. Bâtir sur l'amour , c'est bâtir sur le sable , dit le proverbe. Cette histoire vous dira comme le proverbe.
 la porte du Luxembourg, Franck, qui rêvait souvent par là , vit un matin un groupe de promeneurs autour d'un industriel assez curieux : c'était un homme de mauvaise mine , qui vendait aux passants , pour moins que rien , pour deux sous, la liberté de quelques pauvres oiseaux qu'il avait attrapés. Les tristes esclaves redemandaient le ciel, leur patrie, par des cris gémissants.; mais la foule insensible , qui avait un sou pour toutes choses, pour passer le pont des Arts, pour acheter un bouquet, pour donner au joueur de vielle , regardait insoucieusement les oiseaux encagés sans songer à leur délivrance. Une marchande de bouquets traversa la foule , en
secouant un enivrant parfum de violettes et de roses de mai. Il y avait là des femmes avec leurs amants et avec leurs maris. Les maris et le»
amants s'empressèrent d'offrir des bouquets à leurs belles ; Tune d'elles dit à Tun d'eux qui lui offrait des roses de mai : c J'aimerais mieux voir s'envoler une hirondelle. » L'amant ou le mari s'empressa de donner deux sous à l'oiseleur , et l'oiseleur ouvrit la porte de la cage : une mésange, qui guettait l'instant propice, prit son vol et disparut dans le ciel. Franck regarda avec reconnaissance la plus humaine de toutes les femmes qui étaient là ; un long voile noir empêchait de voir sa figure.
L*oiseleur , qui avait refermé la cage , répéta son refrain: « Messieurs et mesdames , mesdames et messieurs, un peu d'humanité , s'il vous plait. Voyez comme ces pauvres oiseaux souffrent dans celte prison , tandis qu'ils seraient si bien dehors. Voyez-les battre piteusement des ailes en demandant la liberté que je ne vends que deux sous. Deux suus , messieurs , deux sous , mesdames , et les prisonniers s'envoleront au ciel en chantant vos louanges. Ayez pitié d'eux ! Les rochers verseraient des larmes en les voyant si malheureux dans celte cage , en entendant leurs plaintes qui me déchirent les entrailles. Que les riches sont
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heureux de secourir les affligés ! Ah ! je voudrais être riehe ! Hélas ! si j'avais seulement du pain à donner à mes pauvres enfants et à ces pauvres oiseaux! Admirez leur beau plumage et leurs pattes mignonnes ! Plaignez-les et secourez-les î B
ff Cet oiseleur, pensait Franck, dont les yeux demeuraien t attachés sur le voile de la jeune femme compatissante, cet oiseleur ressemble singulièrement aux riches philanthropes qui se sont d'abord emparés des biens des faibles et qui finissent par prêcher en leur faveur. > La jeune femme supplia encore du regard pour les pauvres captifs celui qui raccompagnait. Franck vit ce regard à travers le voile , il pensa que celle qui priait pour la liberté des oiseaux traînait alors les chaînes d'une esclave. Pour la consoler , il s'approcha de l'oiseleur et offrit de lui payer la liberté de tous les oiseaux. La marchande de bouquets qui l'écoutait voulut avoir sa part dans la gloire de cette délivrance : elle ouvrit la cage pour son argent , elle glissa sa main rouge vers l'un des coins , elle saisit un moineau ébouriffé qui gémissait là depuis deux jours et qui semblait résigné à la mort. Tout le monde la regardait avec intérêt ; le marchand lui-même , qui tendait la main à ses deux sous, était touché de cette bonne œuvre.
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Elle baisa les plumes grisâtres du captif et le jeia au-dessus de la foule en lui criant : c Bon voyage ! > Franck fut jaloux du regard qui tomba sur elle des yeux de la femme voilée. Il s'empressa de rouvrir la prison , et ce fut un charmant tableau que la vue des prisonniers s'échappant en foule et se dispersant dans le ciel. Franck en était si charmé qu'il ne vit pas disparaître le voile noir ; il prit toutes les roses de mai de la marchande de bouquets, et lui demanda d'un air distrait où était passée celle qui les avait refusées, c Celui qui était avec elle Ta emmenée rapidement par là , répondit la marchande de bouquets en se tournant en face de TOdéon ; il semblait jaloux de votre bonne œuvre et de votre bonne mine , > poursuivit-elle avec complaisance.
Franck suivit la trace de la femme voilée jusque sous Tarcade, où il s'arrêta soudainement : c La suivre, quelle folie! > murmura-t-il avec un soupir.
£n levant le regard , il vit encore quelques oiseaux dans le chemin du ciel.
c Chantez pour elle , leur dit-il ; ce n'est pas moi qui -vous ai délivrés, c'est son regard. Au fond des bonnes œuvres , il y a toujours quelque chose d'étranger aux bonnes œuvres. mes chers oiseaux ! je ne vous ai pas délivrés pour vous , mais pour elle. »
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Au déclin de rautomiie , Franck traversait rapidement les Champs-Elysées, dans Tespérance d'échapper à une somhre tristesse qui le dévorait depuis quelques jours. Le soir répandait ses teintes brunes dans le lointain ; le vent secouait les grands arbres, dont les feuilles rougies fuyaient bruyamment; le ciel était gris partout; à peine y devinait-on le soleil sur la rive occidentale. Franck devint plus triste encore ; il semblait que son âme se couvrit de nuages comme le ciel , et que son soleil se fût caché pour longtemps. Il contempla avec amertume sa vie passée : il n'y trouva pas à cet instant le moindre souvenir de joie qui lui servît de refuge contre sa tristesse ;
il plongea vainemenl dans les abîmes de son âme : au lieu d'un rayon qu'il cherchait , il vit des nuées lugubres flottant dans la nuit.
Il s'arrêta tout à coup devant une jeune femme vêtue d'une longue robe noire.
Elle était pâle et désolée ; elle suivait des yeux les feuilles que le vent balayait , mais elle ne voyait sans doute qu'avec les yeui de l'âme.
Perdue dans sa vaporeuse rêverie , Franck s'imagina voir l'image de sa vie : mais un bruit de pas la réveilla soudain ; elle frémit et marcha plus vite pour échapper à un homme qui la suivait ; elle fuyait cet homme comme Franck fuyait sa tristesse.
Elle dépassa Franck , qui fit involontairement quelques pas vers elle , violemment ému par ce spectacle bizarre. L'homme qui suivait lui jeta un regard terrible , et se drapa dans son manteau , sans doute pour avoir l'air plus superbe. Franck, qui ne s'effrayait pas de si peu , ne s'arrêta point ; il parut oublier la présence de cet homme , il se rapprocha de la jeune femme, qui releva la tète pour mieux distinguer le bruissement des pieds dans les feuilles sèches. Tous les trois marchèrent ainsi pendant quelques minutes ; mais , à son tour, l'homme en manteau dépassa Franck, en l'effleurant. Franck, froissé, fit
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sifQer sa badine à diverses reprises , en Tagitant aux oreilles de Thomme au manteau. La nuit tombait , et avec la nuit quelques gouttes glaciales. La jeune femme leva son parapluie , elle le laissa bientôt tomber sans Touvrir, dans la crainte que le bruit de Teau sur la soie ne Tempêchât d*entendre le bruit des pas de Franck et de l'homme au manteau ; mais malgré Tinsouciance qu'elle essaya alors de déployer, cet homme devina son motif, et lui cria d'une voix colère : c II pleut, madame, i Ces trois mots firent trembler la jeune femme, et passèrent dans le cœur de Franck comme une note discordante. Égaré par la colère, il oublia que la jeune femme n'était pas une fille d'Opéra ; il s'en fut droit à elle et l'arrêta tout à coup.
< Madame , lui dit-il d'une voix étouffée , permette^moi de vous offrir mon parapluie. >
Et comme il n'avait pas de parapluie , il saisit vivement celui de la femme, qui n'eut point la force de lui résister.
L'homme au manteau repoussa dédaigneusement Franck.
€ Vous insultez ma femme , > lui dit-il.
Franck fut atterré par ces paroles ; mais il se ranima au même instant , et répondit d'une voix amère :
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€ Je ne voulais insulter que vous , monsieur. >
La jeune femme chancelait. Franck , qui vit la pâleur de ses lèvres et Pégarement de ses yeux, tendit un bras pour la soutenir ; mais, toute suppliante, elle lui fit signe de s'éloigner.
c Mais, madame...
— Monsieur, de grâce ! »
11 s'éloigna. Il voulut au moins la suivre de vue , mais à vingt pas de là elle s'était perdue parmi les promeneurs.
c Adieu donc ! > dit-il tristement.
Bientôt il se souvint confusément que cette femme en deuil était celle qu'il avait vue , à la grille du Luxembourg, implorant pour la liberté des oiseaux.
Pendant ses promenades à travers Paris, il attachait son regard sur toutes les élégantes vêtues de robes noires et coiffées de chapeaux blancs. Franck effleurait au passage ces élégantes ; mais son regard avide le désenchantait bientôt. Parmi toutes ces reines de la mode, c^est en vain qu'il chercha la reine de son cœur.
Pendant Taulomne , pendant Thiver, il courut partout et ne la revit pas ; quand revint le printemps , le désespoir le saisit avec autant de violence que Tamour ; et quand il se fut beaucoup désespéré, son amante anonyme disparnt de Tautel d'or qu'il lui avait élevé, la tète reprit son empire. 11 se prit à douter des saintes aspirations
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de son âme, il retourna à ses folâtres amours. Mais le cœur ne tarda guère à être vengé de la tète.
Franck se promenait solitairement un matin sous les grands marronniers des Tuileries ; tout à coup il se sentit violemment ému à la vued^une femme qui s'asseyait à quelques pas de lui.
Devant cette femme , un homme lisait un grand journal avec une gravité bouffonne.
i Voilà rhomme et voilà la femme! > dit Franck avec agitation.
Un rayon de soleil , glissant par un œil du feuillage, tremblait sur Fépaule de la jeune femme , qui penchait tristement la tête pour échapper au soleil. Ce fut en vain que Franck la regarda d'un œil ardent, il passa sans qu'elle relevât la tête. Il revint bientôt sur ses pas , et cette fois, en repassant devant la jeune femme, il devina qu'elle Tavait vu, car sa main fit trembler la vieille chaise qui lui servait d'appui ; Thomme secoua dédaigneusement la tête , en jetant son journal sur la chaise.
Seulement alors Franck pensa aux sottes bravades de cet homme. Il s'arrêta et voulut aller à lui; mais un regard adorablç cloua ses pieds sur le sol , et le plongea dans un ineffable ravissement. L'homme, poursuivi d'une ambitieuse pensée , ne prit pas garde à Franck, qui demeu-
rait en contemplation devant la jeune femme , dont le regard suivait les feuilles rougies. Elle leva ses paupières, et Franck vit briller deux larmes. Ce fut une pure et sainte rosée qui ranima son âme. Si jamais une joie du ciel Ta ravi , ce fut à cet instant suprême ; mais au travers de nos plus grandes joies, nous voyons toujours passer quelque chose de lugubre comme un fantôme durant nos songes d'or. Dans son extase, Franck n'oublia pas qu'il était sur la terre. Cette femme venait de le ravir pa^ deux larmes venues du cœur; mais n'était-ce point quelque peine secrète qui mouillait ses yeux? Ses pleurs n'étaient-ils pas des confidents d'une profonde douleur?
Franck se sentit trop agité pour demeurer là plus longtemps; il pensa qu'au bout de l'allée, il saisirait mieux les nuances de sa joie et de sa tristesse; d'ailleurs, un regard tremblant de la jeune femme, un regard qui semblait le supplier de partir, vint soudainement détacher ses pieds du sable. Il marcha jusqu'à la sortie du jardin sans pouvoir vaincre la crainte enfantine de retourner la tète. Il revint encore sur ses pas; mais, à son retour, l'homme et la femme avaient déjà disparu. Il plongea son regard autour de lui , il courut au hasard sous les grands arbres ; ce fut en vain : il avait reperdu son amour.
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Ce jour même , par contre-coup , il reçut de bonnes nouvelles d'Allemagne. Il avait un vieux cousin fort riche et fortentêié, qui mettait beaucoup de mauvaise volonté à mourir : ce vieux cousin venait enfin de mourir, léguant à Franck un petit majorât. Cet héritage arrivait fort à propos. Franck quilla Thôtel Corneille , et recommença un train de vie digne d'un baronnet; il prit un logis dans la rue de Tournon, et, résolu de vivre en homme sage , quoique amoureux, il arrangea sa vie d'après ses revenus, ne comptant pas trop sur le magnétisme.
 quelques jours de là , Franck trouva Léon Durand plus joyeux que de coutume.
c D\)ù vous vient aujourd'hui cette gaieté si folle ? lui dit-il en l'abordant.
— C'est que , plus que jamais, me voilà perdu dans l'étude du droit; en outre, je suis amoureux de la plus belle marquise du monde , un ange qui a perdu ses ailes dans le ciel ; dans un an je serai notaire , j'épouserai ma princesse et je n'aurai plus d'amis. Vive la joie !
— Une marquise ? murmurait Franck émerveillé de la métamorphose de Léon Durand.
— Oui , une marquise qui vaut mieux que toutes les Muses présenlcs et passées , ce qui est
la même chose ; une belle fille de mon pays que j'ai rencontrée par miracle chez un M. de Vandeuil , dont Taieul était cousin à je ne sais quel degré de ma grand'mère. J'ai dit hier adieu aux Muses et aux folles amours ; adieu , messieurs , adieu , mesdames ; voilà bien assez d'élégies comme cela : les testaments et les contrats de mariage sont des choses bien plus amusantes... Par-devant maître Durand... Veux-tu que je fasse ton testament ? Mais il ne s'agit pas de testaments aujourd'hui ; tu as dans les yeux une fascination qui fait pâlir toutes les femmes atteintes de ton regard , j'ai dit partout que tu étais le plus puissant magnétiseur. La femme de mondil sieur de Vandeuil , qui est veuve pour quinze jours , et qui en est malade de joie , demande avec instance un médecin qui puisse la magnétiser ; c'est une bonne fortune pour ta tristesse , car M^^ de Vandeuil est la plus belle femme du monde , après M"® de Sancy. Mais ne va point l'aviser d'en devenir amoureux , car son mari est un Othello qui se venge plus soudainement que vous , monsieur le médecin ; ne t'avise pas non plus de t'éprendre de mon adorable marquise , ni de la fasciner de ton regard.
— Quel est donc ce M. de Vandeuil ?
— Un noble de la vieille roche, ayant peu de
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fortune et vivant à Paris dans la plus austère solitude. 11 adore sa femme , mais son amour jaloux est pour elle un martyre plutôt qu'une joie; il Temprisonne dans sa jalousie; sa demeure est un couvent d'où la pauvre femme ne sort presque jamais. Je suis le seul profane admis dans ce lieu, car TOthello me fait Tinjure d'avoir confiance en moi ; son œil jaloux a lu dans mon Ame la première fois que j'ai vu M"® de Vandeuil, et il a deviné qu'il serait superflu d'avoir des craintes à mon égard ; un aulre profane admis en cette retraite , c'est la jeune marquise de Sancy , que M"^« de Vandeuil a connue au couvent, i
Franck suivit Léon chez M. de Vandeuil avec le plaisir d'une jeune fille qui va lire un roman : c'était au voisinage , et en passant sous la grande porte , il se souvint d'avoir souvent admiré les fantaisies grotesques de l'architecture. Â peine en eut -il franchi le seuil , qu'il échappa tout d'un coup au voile flottant de ses songes, un sentiment îneflable remplit son âme. .
c Et cette femme est malade ? dit-il à Léon.
— Son'veuvage l'eff'raye tant, qu'elle en mourra, répondit Léon avec un sourire moqueur.
— Son veuvage ?
— Son mari est parti hier pour Toulouse\ où l'appelle sa famille ; or, depuis ce malin ^ elle est
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élrangement agitée par Tidée d'être seale : e8t-ce une idée noire , est-ce une idée rose ? est-ce la peine, est-ce la joie ? Je ne sais. Si tu parviens à la magnétiser , essaye de découvrir les mystères de son cœur, qui doit être un abtme étrange, car cette femme n*a jamais rien confié. J'oubliais de te dire que tu viens ici le plus mystérieusement du monde; une seule parole indiscrète la perdrait à jamais. Ne t avise pas d'être galant avec elle ; car , outre qu'elle semble morte à l'amour , elle est surveillée par la mère de son mari, une chaîne mortelle qu'elle est condamnée à traîner partout* Ainsi , souviens-toi de toutes ces choses-là : tu es médecin ; tu demeures à Tautre bout de Paris ; tu fus mon ami autrefois, quand j'avais des amis. »
Franck et Léon arrivaient devant la porte.
< Et tu magnétiseras avec une candeur évangélique , reprit Léon après avoir sonné.
— Plus qu'évangélique , » répondit Franck , qui était retombé dans ses rêves.
Une femme de chambre ouvrit, c Ah ! M. Léon ! dit-elle en souriant. Passez dans le salon; madame a toujours des crises violentes , des éblouissements, des spasmes ; j'y perds mon latin, i
A rentrée de Franck dans le salon, il y régnait un profond silence ; un feu clair flambant dans
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l'âtre jetait ses tremblants reflets sur trois femmes , la jeune marquise de Sancy , la maîtresse du logis, et la yieille W^^ de Vandeuil. La maltresse du logis était plongée dans une bergère de forme antique. Quand s*ouvrit la porte du salon , elle tourna lentement la tête, et à Tappariiion de Franck elle s'évanouit.
( Encore ces maudites vapeurs ! » s'écria la vieille dame.
La jeune marquise s'élança vers son amie et la souleva dans ses bras. A cet instant, Franck pàlii et chancela : cette femme évanouie quMl venait d'entrevoir était la femme qu'il aimait.
En rouvrant les yeux , elle sembla lui dire dans un regard effaré : < Oh ! mon Dieu ! c'est vous ! I II lui répondit par un pareil regard, et lui tendit aveuglément la main.
< J'ai une fièvre ardente ; voyez , monsieur, > dit-elle en regardant la vieille dame.
Franck se souvint qu'il n'était là que comme un médecin ; il parvint à calmer l'émotion qui l'égarait , et dit en s'inclinant :
( Oui, madame, une fièvre violente.
— Quel fatal contre-temps ! et mon fils qui est parti ! i
Franck se tourna vers la vieille dame et lui fit un profond salut. Elle fut très-flattée de cet
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hommage ; un sourire plus jeune que ses lèvres ranima sa boiiclie.
c Oh ! monsieur, dit-elle à Franck , chassez bien vite ces vilaines vapeurs, ces horribles attaques qui tourmentent ma chère fille ; vous allez la magnétiser , c'est moi qui Tai voulu. La pauvre enfant est toujours souffrante, et nous ne pouvons découvrir son mal. i
Et s'approchant de Toreille de Franck :
c Dans son sommeil factice peut-être vous le dira-t-elle.
— Pour endormir madame, je voudrais qu'elle fût plus calme, dit Franck, en se retournant vers la jeune femme.
— Eh bien donc ! reprit-elle en riant , il faut en attendant endormir M"® de Sancy.
La jeune marquise, qui écoutait Léon, repartit aussitôt :
c Cest vous , madame , qu'il faut magnétiser.
— A mon âge, hélas ! on défie toutes les puissances humaines. »
Franck s'empressa de dire que le magnétisme était de tous les âges. La vieille dame, qui croyait rire , lui dit qu'elle serait curieuse qu'on lui fit voir cela. Franck , prenant la chose au sérieux , traîna un fauteuil devant elle , et se mit à l'œuvre en riant sous cape. La vieille dame essaya de
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lutter : les deux yeux du magnétiseur rayonnaient sur les siens comme deux soleils. Elle pencha d^abord la tête et voulut se débattre ; dans ses efforts , elle se renversa sur le dossier de la dormeuse; bientôt ses lèvres devinrent blanches comme ses cheveux , un ion verdàtre se répandît sur ses joues , ses paupières s'abaissèrent sous les signes monotones de Franck : en quelques secondes elle fut ensevelie dans le plus profond sommeil.
c Elle dortf i dit Franck en se retournant vers Ifme ^Q Vandeuil , comme pour lui apprendre que Targus était aveugle.
Hlme de Vandeuil sembla sortir d'un rêve ; elle tressaillit, et son regard, perdu dans les flammes de Pâtre, s'éleva tout effaré sur Franck.
< Elle dort, monsieur?
— Oui, madame, reprit Franck qui tremblait de bonheur ; et si mes signes ne vous effrayent point, j'essayerai...
— Oh ! non, monsieur, je suis si faible, que je mourrais sous vos regards; un autre jour... demain peut-être ; mais à cette heure. Oh I non. D'ailleurs, puisque vous avez endormi...
*— Oui ! oui ! s'écria Camille de Sancy : à
M"« de Vandeuil les honneurs de la soirée ! >
 cet instant , la porte s'ouvrit, et la femme
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de chambre vint avertir Léon qu'un ami de M. de Vandeuil l'attendait dans la cour. Léon allait envoyer promener cet importun, quand M"*« de Vandeuil, qui n'était pas fâchée du contre-temps, lui dit avec empressement :
( Au revoir, M. Léon ; à demain , surtout. »
Il fit une prodigieuse grimace , et se consola bientôt en pensant qu'il était impossible de mettre les gens à la porte avec plus de galanterie.
Il cherchait son chapeau où il n'était pas , dans l'espérance de trouver un moyen de rester; mais Franck fit mine d'avoir pitié de ses recherches, et lui dit en ami dévoué :
c Voilà ton chapeau, mon cher ; adieu >
Léon jeta un regard furieux à Franck, qui s'en moqua par un sourire. Dans la crainte d'être ridicule, Léon sourit aussi , et , se penchant à Koreille de Franck, il le félicita d'être aux prises avec une centenaire.
i Tu vas t'amiiser beaucoup , lui dit-il en se dandinant ; celte femme va te confier sans doute ses amours trépassées : si chaque ride de ses joaes accuse une aventure galante , son histoire sera longue. Bonsoir ! i
Léon, qui se crut assez vengé, s'inclina trèshumblement devant les deux amies , et disparut aussitôt. La vieille dame s'agita alors : Franck
Tapaûa par quelques signes , et lui demanda si elle dormait; un son confus s'échappa de sa gorge, et sa tête retomba en avant.
c Dormez-vous ? > reprit Franck en élevant la voie.
Il se fit un silence de quelques secondes.
c Dormez-vous ? dit encore Franck, mais d'une voix presque impérieuse.
— Oui, répondit-elle enfin.
— Que ressentez-vous ?
— Des choses étranges.
— Que voyez-vous?
— Des voiles blancs, des nuages, de la fumée. Je redeviens jeune et légère comme au temps passé. La vieillesse est un terrible fardeau. Quand on est jeune, on s appuie sur Tamour; mais quand on est vieille, il faut marcher toute seule. »
Elle secoua la tête. Le mot amour u'avail passé qu'en tremblant sur ses lèvres.
c Que voyez- vous? > redemanda Franck.
Camille s'était penchée au-dessus de la somnambule.
fl Je vois les grands yeux de W^^ de Sancy.
— A quoi pense donc M"« de Sancy ? »
Franck regarda la jeune marquise d'un air
sournois : elle était plongée dans une nuageuse rêverie , ou plutôt elle ne pensait à rien ; aussi
la demande de Franck ne Teffaroacha guère.
i Elle pense à tout , et ne pense à rien , répondit la vieille dame.
— C'est indiscret, monsieur, i murmura M*"*^ de Yandeuil.
Franck se tourna vers elle , et , n'oubliant pas Fesprit de son rôle, il lui dit en souriant :
« Nous autres médecins du corps , et même quelquefois de Tàme , nous sommes des tombes où s'ensevelissent mille secrets en un jour ; nous en savons beaucoup plus que les confesseurs , sans doute parce que nous sommes beaucoup moins curieux.
— Il n'y parait guère, dit M"« de Sancy.
— Parce que je me suis avisé de demander votre pensée d'un instant ; et si je m'avisais de demander à la somnambule votre dernière confession ? >
La jeune marquise rougit.
< Rien ne serait plus charmant ; cela ne vous a£Qigerait point, car un beau corps renferme toujours une belle âme, et je suis sûr que le plus grand de vos crimes est une petite coquetterie. »
^mt ^Q Yandeuil , qui aimait tout autant que Franck s'entretint avec la somnambule qu'avec M''* de Sancy, fit un signe d'impatience.
9g VADAMB DE VANDEUIL.
Franck la regarda avec inquîétade.
€ Les médecins sont ainsi , dit-elle en baissant les yeux ; ils sont plutôt capables de tourmenter leurs malades que de les sauver, i
Franck se rapprocha avec sollicitude de H"^ de Vandeuil.
€ Ce n'est pas pour moi que je me plains , monsieur, c'est pour la pauvre somnambule que le sommeil fatigue , sans doute , et que vous délaissez impitoyablement. En effet, le tableau pour vous est peu attrayant ; ab ! si Camille était la somnambule, ce serait un autre roman ! i
Franck regardait M"*® de Vandeuil avec tant d'inei&bles délices , qu'elle crut voir son âme dans ce regard.
c Oh ! oh ! dit tout à coup la somnambule , qui semblait écouter des bouches invisibles, M. de Valmy se souvient toujours de moi.
— Qu'est-ce que M. de Valmy? demanda Franck en chassant encore du magnétisme vers elle.
— C'est le rival de M. de Vandeuil. > M"« de Sancy éclata de rire,
< Oui, c'est lui. Il raconte... Où suis-je donc?
— D'abord, où est votre M. de Valmy ?
-^ Dans mon pays, à Marseille, où il fut autrefois capitaine de gendarmes. 11 raconte ses
80 MADAMB DE YANDEUIL.
aventures à un vieux notaire de ses amis... Mon Dieu ! il parle de ce jour horrible.. . i
La somnambule se cacha la face dans ses bras ; le magnétiseur et les deux femmes pâlirent à la vue de cette pauvre femme si violemment émue par un souvenir.
( La jalousie est une chose terrible , reprit la somnambule qui tremblait de tous ses membres ; c'est un tyran qui torture les hommes et les femmes , qui déchire les cœurs avec ses ongles de fer.
— Vous étiez jalouse , madame? dit Franck , qui magnétisait toujours.
— Non ; c'était M. de Yandeuil... Sa jalousie me fait encore peur. >
La voix de la pauvre vieille avait quelque chose de douloureux et de lugubre.
c 11 était jaloux comme nul ne le fut jamais , jaloux de toutes les voix, jaloux de tous les yeux ; je crois qu'il était jaloux du'soleil !
— Mais quel fut donc ce jour horrible dont votre amant parlait au vieux notaire ?
— Le surlendemain de mes noces , nos convives nous donnaient une fête le soir. Quand je me fus revêtue de ma robe de bal, quand je me fus parée avec la magnificence d'une reine , M. de Yandeuil vint à moi et me dit : t Vous n'irez
pas à cette fête , madame ! » J'entends encore sa Voix sourde qui me fit trembler, c Pourquoi n'irais* je pas?luidemandai-je. — Parce que je suis jaloux, reprit-il. — Quel mal ferai-je danscetie fête? Est-ce donc un crime de danser ? — C'est un crime à mes yeux , madame ; et je vous le dis encore , vous nuirez point à cette fête. » À cet instant, il survint quelques convives surpris de notre retard. Mon mari n'osant plus rien dire, nous partîmes. Dans les joies bruyantes de la fête , j'oubliai bien vite cette scène ridicule qui m'avait effrayée; je m'abandonnais avec insouciance à l'ivresse de la valse, quand M. de Vandeuil me saisit tout à coup par la robe, et me dit d'une voix sèche, en m'arrêtant dans mon élan : < Je pars à Tinstant , madame. > Mon valseur était M. de Valmy ; il me retint d'un bras, et de l'autre essaya de repousser M. de Vandeuil. ( À coup sûr, dit-il en souriant , il y a des maris plus galants que vous, mais il n'y en a pas qui le soient moins. En dépit des lois de l'hymen, madame est à moi jusqu'à la fin de la valse. » M. de Vandeuil pâlit de colère. Je chancelai ; un voile tomba sur mes yeux , et pendant quelques minutes je sentis à peine que j'étais appuyée sur le cœur palpitant de M. de Valmy, qui s'était remis à valser.
Abx derniers sons de la musique je me réveil-
9t MADAMB DE YANOBUII..
lai ; le jour du jugement , le dernier écho de la trompette céleste m'épouvantera moins » car Dico çst plein de miséricorde , et M. de Vandenil était inexorable. Je reparus à ses yeux pâle comme une yictime ; M. de Valmy releva sa moustache dès qu'il le revit , et le railla sur sa mine lugubre. Mon mari ne répondit rien , et m'entratna vers la porte en me pressant la main avec une violence aveugle; il me jeia dans son carrosse, et je ne sus jamais ce qui avint jusqu'à notre retour. Quand je repris mes sens, j'étais dans ma chambre; M. de Vandeuil se promenait devant moi et me regardait par intervalle avec des frémissements de rage. Aux tremblantes clartés d'une lampe, je vis tout à coup une brisure à mon bracelet , et comme je levais mon bras sous mes yeux, je vis du sang à mes manchettes et à ma robe. Dans mon effroi , je me mis à crier : mon mari voulut m'imposer silence ; mais la vue de mon sang m'avait exaltée ; je courus à lui, j'agitai mon bras qui saignait encore, et je lui reprochai sa lâcheté. Sa colère , qui s'était calmée, se ranima tout d'un coup : < M. de Valmy ! M. de Valmy ! i s'écria-t-il; et , s'élançant sur moi comme un tigre furieux, il arracha mes parures , il déchira ma robe , et foula tout du pied avec une joie farouche, i M"^ de Vandeuil poussa un cri sanglotant qui
MABAVE DE YANDECIL. S5
glaça Franck. La jeune marquise se jeta aux pieds de son amie et lui prit les mains.
c C'est ton histoire aussi , dit-elle imprudemment. 1
Cette révélation frappa violemment Franck.
fl Son histoire ! murmura-t-il. >
A cet instant on frappa à la porte de la cour. Involoniairement il demanda à la vieille qui frappait ainsi.
c Mon fils ! mon fils ! i répondit-elle avec une soudaine inquiétude.
vu
M"« de Vandeuil se leva.
c Mon mari ! i s'écria-t-elle.
Franck , troublé , demanda encore à la som* nambule qui frappait à la porte.
c Mon fils , mon fils, je vous Tai déjà dit. i
M"* de Vandeuil retomba évanouie.
€ Oh ! monsieur , partez à Tinstant ! dit avec terreur M^® de Sancy ; si M. de Vandeuil voit un homme ici, tout est perdu !
— Ne tremblez pas ainsi, madame, dit Franck, qui essayait de ranimer M"*® de Vandeiiil ; un médecin n'est pas un homme aux yeux d'un mari. D'ailleurs, M. de Vandeuil serait une montagne , que je ne le craindrais ni pour vous ni pour moi.
— Mais H. de Yandeoil n*a jamais souffert an médecin ici ! Je vous en supplie pour sa femme, sortez, monsieur ! >
La jeune marquise, qui venait de tomber agenouillée , se tordait les mains avec angoisses.
Franck ne put résister à cette charmante enfant dont il voyait la douleur et Teffroi ; il jeta un regard d*amour sur la figure inanimée de Urne JQ Yandeuil, et s'élança vers la porte du salon ; mais il se souvint tout à coup de la somnambule , et , craignant les ravages du magnétisme, il revint à elle.
c Éveillez-vous! i lui dit-il d'une voix sonore.
La somnambule fit un eff'ort pour secouer le sommeil magnétique, pendant que Franck lui passait les mains sur les yeux.
€ Éveillez- vous, répéta-t-il.
— Quel songe ! » murmura-t-elle en regardant le magnétiseur qui perdait la tète.
M"* de Sancy, toujours agenouillée devant ^mt ^Q Yandeuil, regardait Franck d'un œil hagard, et son âme priait Dieu de secourir Urne ^Q Yandeuil. Enfin Franck s'élança une seconde fois vers la porte ; mais il s'arrêta tout d'un coup au bruit des pas rapides de M. de Yandeuil.
56 MADAME DE TANDBUIL.
c Le TOilà ! s'écria W^ de Sancy.
— Qui Tient donc? demanda la vieille dame.
— M. de Vandeuil ! Noos sommes perdues !
— Mon lils ! que vais-je lui dire ! i
Une pensée terrible la frappa ; elle courut à Franck :
€ Jetez-vous dans cette chambre, car mon fils... •
On frappa à la petite porte du salon ; Franck, immobile, leva fièrement la tête en regardant la porte. La vieille ressaisit toutes ses forces passées; et, s'attachant au corps du magnétiseur avec une singulière vigueur, elle Tentraiiia vers une chambre voisine. Il se laissa aller comme un enfant au bras de sa mère. 11 semblait qu'il eûl donné toutes ses forces à la vieille dame en la magnétisant ; d'ailleurs , il était abattu par Tagi* tation depuis deux heures. M. de Vandeuil refrappa ; la vieille poussa Franck dans la chambre, et, après avoir fermé la porte par un tour de clef, elle alla ouvrir à son fils.
M. de Vandeuil entra tout d'un coup , et son regard dévora le salon. Vainement sa mère lui tendit les bras pour Tembrasser : il fut aveugle à cet élan ; il fut sourd à sa voix ; il faillit même la renverser.
€ Est-ce donc ici le sabbat ? dii-il en regar-
■ADAHB DE YANDEUIL. 3T
dant de tontes parts ; on ne peut y aborder, les portes en sont verrouillées.
— Les femmes ont peur seules...
— Seules ! seules ! Vous n'êtes pas seules.
— Je ne sais ce qui t'aveugle.
— C'est vous qui êles aveuglée. Où est M. Léon, votre protégé?
— Il est parti.
— El l'autre ? >
La pauvre mère chancela, c Quel autre ?
— Celui qui était avec M. Léon. >
M. de Vandeuil ouvrait ses mains avec fureur.
€ Je sais que M. Léon est ressorti seul, puisque c'est moi qui l'ai fait appeler ; mais il n'était pas venu seul ici.
— Tu es fou, mon pauvre enfant; aie donc pitié de ta femme. »
^me ^Q Vandeuil était revenue à elle, mais ellç n^osait ouvrir les yeux devant la colère de son mari. Elle demeurait dans l'attitude qu'elle avait prise en s'évanouissant, la tête renversée, les bras pendants, les pieds étendus devant l'âtre. M"' de Sancy priait toujours. La voix de M. de Vandeuil roulait dans sa tête comme un écho du tonnerre ; la maison se fût renversée sans l'effrayer davaatage. Franck trépignait dans sa pri-
■AD^IB DE VAUDP.UIL.
SS KADAMB DE VAIfDBtJIL.
80D : il avait en vain essayé d'en sortir pour apparaître paisiblement aux yeux du jaloux ; il voulait crier ou frapper du pied pour que M. de Vandeuil vînt à lui ; mais quelque chose d'invincible , un souvenir , une espérance, arrêtait son pied et sa voix.
M« de Vandeuil avait fait quelques pas vers sa femme ; tout à coup, à la vue d'un grand rideau qu'un souffle agitait légèrement , il courut à la fenêtre, les yeux animés d'un rire farouche , et saisissant le damas avec violence, il l'arracha du coup.
Sa mère essaya de rire.
c Ce rideau t'offusquait, n'est-ce pas ? Tu en étais jaloux.
— Je l'avais vu trembler, muriqura M. de Vandeuil tout confus.
— Ce n'est pas étonnant : tu fais tout trembler; regarde-moi plutôt. Mais , mon cher enfant , tu ne vois donc par Caroline évanouie, et sans autre secours que les prières de cette pauvre' Camille, qui est épouvantée de tes cris insensés? i
M. de Vandeuil oubliait que sa femme fût là : il l'aimait pourtant; mais, dans son âme, l'amour était l'esclave de la jalousie , qui y régnait en souveraine. Chez la plupart des hommes, la jalousie n'estqu'un accessoire; d'ailleurs, un grand
MADAME DE YANDEUIL. 89
et noble amour n'est jamais jaloux , car la jalousie est presque toujours enfantée par la faiblesse, qui est craintive et vaniteuse. On rencontre çà et là des hommes qui sont jaloux plus qu'amoureux : ce sont des tyrans qu'il faudrait enfermer, car ils brisent impitoyablement les pauvres femmes qui ont le malheur de les aimer. L'un des plus grands poètes du monde, Molière, a dit que l'amour des jaloux était fait comme la haine. C'est un axiome qu'il eût trouvé à cot^ sûr en vopnt le cœur de M. de Vandeuil.
Gomme tant d'autres, M. de Vandeuil avait puisé sa jalousie dans sa vanité plutôt que dans son amour; c'était un orage violent qui grondait sans cesse en lui, un spectre horrible qui passait toujours dans sa pensée ; sa femme n'était pas sa compagne, mais sa victime ; il éprouvait de la joie à la torturer; il lui arrachait les pensées du cœiir avec ses ongles. Jaloux du passé , il eût donné sa fortune pour que sa femme perdit toute souvenance ; jaloux de l'avenir, il eût immolé sa femme , s'il n'eût pas été jaloux de la mort.
Malgré le malheur de sa femme, il n'en était pas plus heureux; une crainte infinie le tourmentait; de^puis un an surtout , il n'avait pas été calme un seul instant.
cMais se vois-tu donc pas Caroline évanouie?»
40 MADAME I>G TAHDISUtL.
lai dit encore sa mère en lai saisissant la main* li s^avança en soarcillant vers sa femme , qai
ne put arrêter un frémissement. M*** de Sancy
se leva à son approche ; il s'inclina.
c il y a donc bien de la folie dans une tête
humaine ! i dit-il avec dépit.
La jeune marquise , croyant qu'il allait vers
sa femme , recula contre la cheminée ; mais il
se jeta dans la dormeuse.
€ Enfin , reprit-il , la jalousie est on sentiment
naturel; et pourtant, je ne devrais pas être
jaloux. I
Et , se relevant tout à coup :
c Mais Léon n'est pas venu seul ici?
— Tu es fou, mon cher enfant ! T'ai-je jamais fait un mensonge ?
— Non , mais vous ne voyez pas clair. >
M. de Vandeuil prit les mains de M^^** de Sancy, et, la regardant d'un œil enflammé :
c J'aurai confiance en vos paroles, mademoi* selle, Léon est-il venu seul ici? >
La jeune marquise rougit.
c Je ne vous dirai rien, monsieur, car je craindrais d'offenser votre mère , qui est si digne de votre confiance. , Qu'ai-je à dire quand votre mère a parlé ? i . M. de Vandeuil laissa tomber les mains de
MADAME DE TANDEUIL; 41
M"* de Sancy et lui tourna le dos. Sa mère applaudit à la réponse de la jeune fille , et la pria, à dessein, dé se retirer dans sa chambre. C'était dans sa chambre qu'elle avait poussé Franck.
l^a pudeur, qui s'effarouchait, arrêta d'abord la jeune marquise ; elle se défendit du sommeil , et ne voulut point abandonner son amie ; mais M"* de Vandeuil entr'ouvrit sa paupière brunie par la frayeur, pour la prier d'obéir à sa mère. W^ de Sancy revint sur ses paroles en songeant au danger de la découverte de Franck. Elle refoula la pudeur au fond de son âme , et s'en alla vers sa chambre. Elle ouvrait la porte, quand le jaloux marcha vers elle. La vieille dame leva les yeux , comme pour suivre au ciel sa dernière espérance qui s'envolait.
c Bonsoir, mademoiselle, dit M. de Vandeuil en baisant la main de la jeune fille, ne m'en veuillez pas, j'ai la tête perdue, i
Et, après avoir suivi dans la chambre le reflet de la bougie que M"* de Sancy portait de l'autre main :
c 11 m'a semblé , se dit-il en s'éloignant un peu, que la clef de cette porte en avait été détachée; les autres jours Camille n'est pas si défiante. >
M. de Vandeuil serfrappa le front.
4« MADAME DE TANDEUIL.
c Encore un fantôme de mon imagination ; ma femme n'aurait pas la sottise de cacher son amant dans la chambre d*une aussi charmante enfant ; et , d'ailleurs , ma femme n'a pas d'amant, i
Et, bien sûr que sa femme n'avait pas d'amant, il s'avança vers elle, de plus en plus colère et furieux.
Vllf
M"* de Sancy entra toute confase dans sa chambre, dont elle referma la porte d'une main tremblante. En déposant sa bougie sur un guéridon, elle leva un regard timide sur Franck, qui s'était jeté sur un fauteuil , et qui s'y attachait des deux mains pour ne pas en sortir. Elle alla s'asseoir dans un coin de la chambre, et se mit à pleurer en contemplant la flamme vacillante de la bougie. Franck, toujours dévoré par l'agitation la plus violente , demeurait plongé dans le fauteuil sans prendre garde à elle; mais, à la vue de ses larmes, il parut sortir d'un rêve pénible, et s'en alla tristement s'asseoir devant elle, en la remerciant du regard de compatir aux peines de
44 MADAUE DE TANDEUIL.
son amie. 11 y avait tant de tristesse dans ses yeux , qu'elle perdit toute crainte d'être seule avec un homme ; son regard effarouché reprit sa candeur charmante. Le silence du salon ne semblait troublé que par les pas rapides de M. de Vandeuii, toujours agile par la jalousie , le noir démon qui se débattait dans son âme comme dans un enfer.
La rêverie de Franck s^était parée de. couleurs moins sombres depuis qu'il voyait la jeune marquise ; il souriait même à quelques fantaisies de son imagination : il songeait même à la bizarrerie de l'aventure qui l'avait conduit dans la chambre d'une jeune fille inconnue ; il songeait que celte jeune fille était belle, et que i^ul encore, peut-être, n'avait cueilli les fleurs de son âme, hormis peut-être Léon Durand ; il songeait qu'il était seul avec elle ; il songeait à toutes ces choses; mais soudain la voii de l'amOur traversail le frêle édifice de ses rêves , et tout en voyant M^^" de Sancy, il ne voyait que W^ de Vandeuil.
Camille tendit la main vers un livre , et l'ouvrit d'un air distrait : c'était un roman de miss Anne Hadcliffe , la reine des fantômes. W^^ de Sancy, bientôt perdue dans quelque vieux manoir, au milieu d'une armée de spectres, oubliait
SA^AHB BE TAHBEDIL. 45
la ytriti pour le mensonge, le drame qui se passait près d*elle pour le drame qui se passait dans le roman, quand un cri aigu de M"'" de Vandeuil la fit ressouvenir du présent.
Le livre lui tomba des mains, elle redevint, pâle comme une morte.
Au cri de M"« de Vandeuil, Franck ressentit une violente secousse ; il se leva avec angoisses, et voulut s'élancer vers la porte : il pouvait rouvrir, puisqu'elle n'était plus fermée au dehors. Camille tressaillit, et se jetant au-devant de lui pour le retenir.
c Si vous avez pitié d'elle, restez ici, monsieur.
— Mais il a frappé sa femme.
— Mais s'il vous voit, il la tuera !
— mon Dieu I i s'écria Franck, en agitant ses bras.
Dans son égarement il repoussa Camille.
c Vous passerez sur moi, > lui dit-elle en tombant une seconde fois agenouillée devant lui.
Cet héroïsme arrêta Franck, qui s'arrachait les cheveux de désespoir. Un autre cri vint à son cœur, et presque au même instant on frappa à la porte de la chambre. Camille regarda Franck avec terreur.
c N'ouvrez pas ! n'ouvrez pas ! murmura-t-elle e» penchant son oreille vers la porte.
— Camille ! s^écria M.'*^^ de Vandeull d'une voix altérée.
— C'est elle, > dit Franck en s'élançant pardessus la jeune marquise.
Mais, plus alerte qu'une biche, Camille fut à. la porte avant lui.
c II va vous voir, > lui dit-elle.
Franck recula comme s'il eût obéi à une voix suprême ; la jeune fille ouvrit, et, tout éperdue, ]|||me ^Q Vandeuil se jeta dans la chambre.
— Au moins il me reste un refuge, dil-elle en tombant dans les bras de M''^ de Sancy.
Franck fit un pas vers elle ; la pauvre femme chancela, et faillit tomber à la renverse.
c mon Dieu! dit-elle, il a tout entendu; il était là... »
La mort fût alors passée, que M™^ de Vandeail Feût prise pour refuge, tant elle avait honle devant Franck de la lâcheté de son mari.
La mort eût fait alors une bonne œuvre en prenant W^^ de Vandeuil.
Dès que Camille eut refermé la porte, elle embrassa son amie avec un vif épanchement de cœur. Franck , qui souffrait autant de sa colère comprimée que de la peine qui noyait son âme, saisit la main de M™» de Vandeuil et la pressa à plusieurs reprises : c'élait une main brisée par
MADAUE DE TÀNÏ>EUIL. 41
reffroi, une main endormie qui n'opposait aucune résistanee. Cependant la voix de M. de Vandeuil se fit entendre, et cette main se réveilla et s'échappa de celle de Franck comni^e un oiseau de son nid au cri de Tépervier. M"*® de Vandeuil en fui confuse, car c'était presque donner une preuve d'amour. Pour cacher sa rougeur, elle appuya son front sur l'épaule de Camille, et demeura ainsi pendant une minute. M'^^de Sancy l'entraîna sur un divan, en face d'une belle glace de Venise, qui jetait un désaccord dans la simple harmonie de Tameublement. Selon sa coutume de femme. M™" de Vandeuil releva la tête pour se voir dans cette glace ; mais, avant de se voir, elle vit Franck. Le diable ou Tamour avait conduit son regard de travers, et malgré toutes ses peines, elle regarda Franck pendant une seconde au moins ; une seconde ce fut une heure pour elle. Pendant cette seconde, elle pensa à trois choses : à l'amour de Franck , au trouble de son âme, et à cette sombre jalousie qu'elle voyait passer comme un orage sur Franck et sur elle. Ce fut en frissonnant qu'elle détourna la télé ; mais elle n'en vit pas moins Franck , car il y avait aussi dans son âme un miroir magique, une onde pure, qui le réfléchissait depuis longtemps déjà.
M'^* de Vandeuil aimait Franck. Son amour
48 MADAME DE VAKDEUIL.
avait le calme et la mélancolie d'une soirée d'antomne ; rien d'orageux, rien d'enivrant ; un horizon pur, de chastes parfums, un chant plus triste que joyeux. Son amour était la voix consolante dans le malheur, un rêve dans son insomnie, une espérance qui Taveuglait sur l'avenir. Avant de voir Franck, la pauvre femme n'avait jamais aimé ; isolée jusqu'à vingt ans dans un petit village de Normandie, elle n'en était sortie que pour devenir l'épouse de M. de Vandeuil. Elle l'eût aimé sans la jalousie tyrannique dont il l'avait accablée. Son âme ardente s'était glacée pour un homme qui avait presque été lâche , dès qu'elle s'était à jamais liée à lui. Hormis ses crises de jalousie, M. de Vandeuil était un homme assez raisonnable ; mais une fois retombé dans sa maladie, la fièvre, le délire, la fureur, le jetaient dans un terrible égarement , et alors il lui fallait une victime. Qui sait s'il n'était pas à plaindre ? Qui sait si le tyran n'était pas aussi digne de pitié que la victime ? Mais nulle âme compatissante ne condamnera la haine de la victime pour le tyran ; nulle âme charitable ne condamnera l'amour de Caroline pour Franck.
Pendant que M'^*^ de Vandeuil, à demi appuyée sur la jeune marquise , se souvenait vaguemeni de la rencontre de Franck dans les Gliaoïps-Ély-
HADÀME DE YANDEDIL. 4§
sées , Franck voyait encore dans ses souvenirs celle larme qu'il avait recueillie pour ranimer son amour.
c Hélas ! pensait-il , je Tavais deviné : celte larme était la confidente d'une profonde douleur. Ily a six mois, il y a plus longtemps peut-être, que cet ange adorable est la victime d'un fou. »
Franck s'approcha vivement de M"* de Vandeuil, qui tressaillit et laissa retomber sa tête.
€ Madame , lui dit-il, vous ne pouvez rester à la merci d'un pareil homme. >
La jeune femme releva la tête avec dignité.
€ C'est mon mari , monsieur , répondit-elle d'une voix calme.
— Je le sais, madame, i reprit Franck intimidé.
Ces mots forent couverts par la voix de M. de Vandeuil. Trois coups frappés à la porte avec une singulière violence retentirent sourdement dans la chambre ; un silence affreux suivit. M"^* de Vandeuil et M^^^ de Sancy se regardaient en frissonnant. Franck demeurait devant elles, pâle, immobile , l'œil enflammé ; un coup plus sec fit trembler la porte. Camille regarda autour d'elle en cherchant une issue pour Franck.
Il devina sa pensée, et lui dit en s'élançant vers elle:
« 11 y a deux sorties, la porte et la fenêtre, i
Ces mots résonnaient encore dans Foreilie de M^*® de Sancy que déjà Franck était à la porte. Il rouvrit. M. de Vandeuil voulut s'élancer dans la chambre ; mais il le retint et le repoussa dans le salon. La jeune marquise les suivit tout éperdue.
c Que faites-vous ici ? i dit d'une voix étouffée M. de Vandeuil à Franck.
Camille se jeta devant le jaloux :
c C'est moi qui suis coupable, monsieur. >
11 y avait dans cette confession un si grand caractère de vérité que M. de Vandeuil regarda la jeune marquise d'un air surpris.
< C'est vous qui êtes coupable? C'est donc votre amant ? > dil-il avec mépris.
c Elle est sauvée, i pensa W^^ de Sancy.
« Votre amant! reprit dédaigneusement M. de Vandeuil.
— Qu'importe ? s'écria Franck en saisissant Camille. Si cela vous déplaît , monsieur...
— Cela me plaît beaucoup, au contraire, i dit avec empressement M, de Vandeuil, dont la jalousie s'apaisait.
Cependant, il lui restait quelques doutes; et pour mieux s'assurer, il reprit en regardant M^^* de Sancy :
c Seulement , je vous prie de sortir tous les deux , et d'oublier que vous êtes venus ici.
HABAMB DE YANDEUIL. 81
— Oh! monsieur, s'écria Camille, ayez piiié de moi ; mon oncle vient me chercher demain.
N'allez pas me perdre à ses yeux, i
M. de Vandeuil ranima sa colère ; il fit signe à la jeune marquise de retourner dans la chambre. Il dit à Franck, en ouvrant la porte du salon :
f Voici , monsieur. >
Puis , se tournant vers la croisée , dont il avait arraché le rideau :
c 11 y a bien un autre chemin , si le premier vous déplait... >
Franck interrompit M. de Vandeuil :
c II ne vous sied pas de fanfaronner, monsieur; je vais sortir, parce qu'il est temps de m'en aller , et surtout parce que vous n'êtes pas amusant. »
M. de Vandeuil vit sortir Franck , sans rien trouver à lui répondre. Après, avoir refermé la porte du salon , il pensa qu'il y avait dans tout cela un mystère étrange ; ses doutes le frappèrent encore ; sa jalousie se réveilla peu à peu , et bientôt , plus colère que jamais , il rentra dans la chambre de M"® de Sancy
I Madame , dit-il d'une voix sombre à M°^ de Vandeuil , jurez-moi que cet homme n'èlait pas ici pour vous.»
Franck erra comme un fou dans Paris; il croyait se réveiller après un songe bizarre.
Quelques jours se passèrent sans apaiser son cœur.
Après diverses promenades aux alentours de Paris , à Versailles , à Chauiilly , à Enghien , où le pauvre amoureux essayait d'échapper à son amour, il se remit à chercher M'"" de VandeuiL Mais il dépensa vainement son temps. Il ignorait les suites de la jalousie de M. de VandeuiL Léon s'était présenté chez le jaloux le lendemain du drame , ou plutôt du mélodrame ; mais on lui avait fermé la porte au nez : depuis ce jour M. de
HADAMB DE VANDEUIL. &S
Yandeyi! avait changé de demeure. Voilà tout ce que Léon avait appris à Franck.
M"« de Sancy était une jolie orpheline vivant sous la protection d'une vieil oncle , le marquis de Sancy , un noble d'assez mauvaise roche et de maigre fortune. Il habitait la Picardie, sur les bords de la Somme. Il aimait sa nièce, et lui voulait du bien; mais comme il vivait tout juste du produit de son petit domaine , il ne devait lui rien donner, sinon dans son testament. Léon Durand , qui avait de quoi se faire notaire, ne demandait rien autre chose que la beauté et Tamourde Camille, ne poussant pas, d'ailleurs, la grandeur d'âme jusqu'à ne pas compter sur la fortune du marquis. Il aimait Camille , qui ne demandait qu'à aimer et à être aimée. Il l'avait vue chez M. de Vandcuil durant toute la saison ; j^me jg Vandeuil elle-même s'était plu à cultiver ce noble amour ; M"« de Sancy n'avait pas tardé à répondre à Léon. Le lendemain de la scène de magnétisme , et surtout de jalousie, le vieux marquis, qu'elle attendait, comme elle l'avait dit à M. de Vandeuil, vint pour l'emmener en Picardie. Elle partit sans revoir Léon, laissant tous ses adieux à sa triste amie. Mais M"* de Vandeuil ne put revoir Léon. Le pauvre amoureux s'ennuya bientôt mortellement : il décida son
54 HADAME DE YANDEUIL.
père à lui acheter une étude dans les environs d'Âbbeville, au petit bourg d'Ormoy, à quelques lieux du château du vieux M. de Sancy ; après passablement d'obstacles , Léon en arriva à ses fins. 11 dit adieu à son ami Franck, le priant bien de venir le voir, notaire et mari, i Qui sait , ajouta-t-il, si nous n'aurons pas là-bas des nouvelles de la pauvre M°*® de Yandeuil. — J'irai peut-être, > dit Franck.
Ils s'embrassèrent en fi:ancs amis qui se sont ouvert leurs cœurs.
Franck rêvait un soir en regardant la flamme blanche de sa bougie, quand une musique ravissante lui vint aux oreilles. Jamais musique ne Tagita avec tant de violence. Il se souleva et tendit la tête vers la chambre voisine, dont il n'était séparé que par une boiserie tendue d'un damas bleu à grands ramages. La musique n'était rien aalre chose qu'une voix chantante de femme unie aux sons du piano. Ce concert, d'abord ardent, s'alanguit bientôt, et devint d'une tristesse déchirante. Franck , pâle , l'œil enflammé , le cœur palpitant, écoutait avec une singulière avidité. La voix se tut. La main de celle qui chantait retomba sur les touches du piano, et pendant
56 MADAME DE YANDEUIL.
quelques secondes encore un son sourd remplît la chambre ; le silence succéda à ce dernier soupir de la musique. Franck, Irompé par son imagination en délire, pensa que la voix chantait toujours; il croyait toujours Tentendre, plus faible , presque mourante , tant cette voix avait d'écho dans son cœur.
Il ne s'aperçut que la voix avait cessé de chanter que quand elle reprit un autre chant. C'était la Romanesca, ce vieil air de danse qui, selon une femme d'esprit de nos jours, va plus au cœur des danseurs qu'à leurs jambes. Or la chanteuse, sans doute trop attristée, n'acheva point, et vainement pendant plus d'une heure Franck écouta encore.
Il se coucha en proie à mille rêves confus : la nuit fut pour lui d'une morne lenteur ; le sommeil lui vint par intervalles ; mais à peine dormail-il, qu'un songe ardent réveillait tout à coup.
Le lendemain , la musique de la veille lui revint à l'oreille, ou plutôt au cœur ; mais les bruits du dehors altéraient cette musique, et quoiqu'il se tint contre la boiserie, il ne put rien distinguer, il ne saisit que des sons confus. Il retomba dans ses rêves, dans les abîmes de son âme ; il demeura longtemps en contemplation devant les fleurs épanouies sur la boiserie; ses yeux ne voyaient que des formes immobiles, mais son
imagination s'emplissait de formes agitées : c'était ^me (le Yandeuil qui passait tristement dans les vapeurs du fond; c'était la vieille mère endormie; c'était la jeune marquise se jetant à ses pieds ; enfin c'était la chanteuse, dont un sanglot brisait la voix. Poursuivi par toutes ces apparitions , il se laissait aller sans résistance au cours de ses flottantes rêveries. Après avoir longtemps rêvé, il se mit à réfléchir, et remarqua qu'avant ses courses aux alentours de Paris il n'avait jamais entendu de musique dans la chambre voisine.
Son domestique lui apprit qu'en son absence un homme et trois femmes étaient venus s'installer presque mystérieusement dans l'appartement voisin, qui avait des sorties dans les deux escaliers de la maison. Gomme Franck, impatient, faisait mille demandes, le domestique lui dit en souriant avec fatuité qu'il en saurait davantage dans quelques jours : < Car, ajouta-t-il, la femme de chambre ne me déplaît pas trop. »
Hormis Franck, tout le monde se fût douté que sa voisine était M°^® de Yandeuil ; mais l'amour n'est pas aveugle pour rien.
Un soir, en rentrant, il fut très-surpris de voir son domestique et la femme de chambre de l|me ^Q Yandeuil roucouler tendrement eu face l'un de l'autre.
68 HADAHE DE YANDEUrL.
c Nous ne vous attendions pas sitôt, dit le domestique presque tremblant ; mais je voulais savoir... >
Franck renvoya cet homme, et demanda à la femme de chambre en la magnétisant, non de son regard, mais avec sa bourse, où était son maître. La femme de chambre lui apprit que M. de Vandeuil était à Marseille, et que, depuis son départ, M'^^ de Vandeuil restait emprisonnée dans Tapparlement voisin , ayant pour garde la vieille mère, qui la veillait de très-près, c M. de Vandeuil, ajouta-t-elle, espère que sa femme sera cachée à tous les regards étrangers dans cette nouvelle demeure que ses amis ignorent. >
Le pauvre jaloux ne se doutait guère qu'il avait conduit sa femme sous le toit de Franck.
La femme de chambre, séduite par les promesses argentées de Franck, lui fit espérer que le soir même, aussitôt la vieille mère endormie, elle viendrait lui ouvrir la porte ; mais ce soir-là Franck attendit vainement. Dans son désir de voir M*"® de Vandeuil, il aurait volontiers brisé la porte qui le séparait d'elle. Le lendemain, son cœur se consuma encore dans Tattente; il ne sortit pas, il demeura en son logis, tressaillant au moindre bruit lui venant de son voisinage. Enfin, dans la soirée, la femme de chambre vint
MADAIIfi DE YANBEUIL. 59
Tavertir que la vieille mère dormait, il suivit cette fille vers la chambre où se tenait toujours jl^me ^e Yandeuil. La soubrette lui recommanda le silence sur son stratagème.
c Madame, dit-elle d'une voix faible en se détournant pour que Franck passât, monsieur a forcé la consigne, i
l^me ^g Yandeuil pâlit et pencha la tête sans pouvoir parler ; la femme de chambre sortit aussitôt , et Franck , après avoir entrevu la figure endormie de la vieille mère, se jeta aux genoux de Caroline, et lui toucha la main du bout de ses lèvres.
€ Qui vous amène, monsieur? > dit-elle avec contrainte.
Franck leva les yeux et lui dévoila son âme dans un regard ; puis, d'une voix qui venait du cœur, il lui dit :
€ Je vous aime, madame, i
Caroline sembla lui confier, dans un sourire amer, que ce n'était pas un secret.
c Hélas! murmura-t-elle avec toute sa candeur, je vous aime aussi ; mais Dieu nous a séparés dans la vie, et nous ne pouvons nous voir sans être coupables. Laissez-moi seule, monsieur; gardezvous de revenir, car je serais perdue : mon esclavage est adouci par voire souvenir, qui est le
(iO MADAME DE TANDEOIL.
soleil pour le pauvre prisonnier. Laissez le prisonnier dans les fers, il ne craint pas les reproches sanglants du inonde ; il n*est tourmenté que par son geôlier; laissez-moi seule avec ma douleur, avec votre pensée pour consolation. Il y a des douleurs qui consolent de tant de choses. »
Franck, touché de ces aveux sortis d'une âme pure, demeurait silencieusement agenouillé devant M"*" de Vandeuil, tout rayonnant d'un céleste amour.
Cette entrevue dura à peine une heure : Caroline pria d'abord , et finit par supplier Franck de partir.
c Madame , lui dit-il en lui ressaisissant la main , avant de vous quitter sans espérance de vous revoir, je vais vous demander une grâce que vous pouvez m*accorder sans trahir vos devoirs.
— Je vous accorde cette grâce , dit avec empressement M"^" de Vandeuil , qui voulut donner à Franck une preuve de sa confiance en lui.
— Eh bien , madame , voici ce que je vous demande. Je demeure en votre voisinage; ma chambre n'est séparée de la vôtre que par une porte condamnée qui ne m'empêche pas de vous entendre. Tous les jours, depuis votre arrivée en cette maison , j'ai la joie de vous entendre chanter
MADAME DE TANDEUIL. 61
^ans ks après-midi : promettez-moi de chanter toujours.
— Toujours , monsieur I dit Caroline en souriant ; vous ne savez pas comme ce mot est long.
— Madame, je passerais à vous écouter ma vie en ce monde et dans Tautre. Mais enfin , promettez-moi de chanter longtemps vos hymnes de tristesse : au moins pendant une heure des jours qui me semblent si longs , je pourrai m^imaginer que je ne serai pas seul.
— Vous avez ma promesse , dit M"® de Vandeuil en ouvrant la porte. Adieu, i
Franck sortit en lui laissant son âme dans un regard.
M™® de Vandeuil chanta les jours suivants , comme elle avait chanté les jours passés. Franck récoutait tantôt avec d'ineffables ravissements , tantôt avec de sombres tristesses. Les chants étaient toujours des hymnes de douleur; s'il lui arrivait d'essayer une note plus gaie, un sanglot l'arrêtait soudain. Cette heure de chant était douce pour tous deux , tous deux l'attendaient avec ardeur, ou s'en souvenaient avec délices ; car c'était une heure toute pleine d'amour : alors ils se voyaient , et leurs âmes, réunies dans la même extase ou dans la même ivresse , s'élevaient ensemble au ciel.
Mais un jour Theure d'amour passa , et M™® de Vandeuil ne chanta pas. Franck en eut une douleur infinie ; il attendit le lendemain avec angoisses , et M™® de Vandeuil ne chanta pas plus que la veille. Dans son chagrin , dans son ennui , Franck, depuis longtemps atteint d'un feu de pœtrine , tomba malade ; il fit transporter son lit contre la porte magique , et se laissa indolemment abattre par la maladie sans essayer d'y résister. C'était en ce temps fatal où le suicide couvrait Paris de sa robe noire ; un mauvais ange secouait dans l'air mille idées lugubres; la France, désolée, tendait les bras à la mort. Franck avait repoussé le suicide ; mais il voyait venir la mort avec iine joie farouche. 11 était d'ailleurs trop dégoûté de la médecine pour avoir recours au médecin.
Un jour, s'imaginant qu'il n'avait que peu de jours à vivre, il brisa le silence qu'il avait promis de respecter ; il écrivit à M°»* de Vandeuil qu'il allait mourir, et qu'à l'heure de la mort , son âme inapaisée serait à jamais ravie d'entendre encore sa voix. Il priait la femme la plus aimée de son cœur de chanter une dernière fois.
Sa garde parvint à remettre la lettre entre les mains de la femme de chambre. Franck n'entendit point chanter ; mais, à la tombée de la nuit.
64 HAI>AHE DE TAI9DCUIL.
son regard éteint suivait mille lugubres images dans le fond bruni de sa chambre^ quand M°^® de Yandeuil apparut devant son Ut , conduite par la garde, qui alluma la lampe et sortit.
Franck tendit silencieusement la main à W^^ de Vandeuil.
c Vous êtes malade, monsieur ! murmura-t-elle en s'asseyant sur un fauteuil.
— Oli ! madame , soyez bénie ! dit Franck accablé sous sa joie ; soyez bénie , vous qui venez répandre un parfum de votre vie à mon lit de mort.
— Vous êtes un fou, monsieur ! on ne meurl pas à votre âge , quand on veut vivre.
— Pourquoi vivre, madame? Âb! si c^était pour vous aimer ! i
j^me Je Vandeuil pencba la tête sur son seÎD, c Ne parlons pas d'aimer, monsieur, dit-elle lentement. Je ne devais pas vous revoir, mais votre maladie m'a détournée de mon cbemin. Je voulais, d'ailleurs, vous dire pourquoi je ne chantais plus mes chansons lamentables. La mère de M. de Vandeuil me surveille avec tant de zèle et me poursuit avec tant d'acharnement que, depuis quelques jours, je n'ai pu me trouver seule une minute ; et chanter devant elle quand je me crois devant vous, ce serait un supplice horrible. »
MADAME DE VAUDEUIL. 65
La Toix de Caroline s'était singulièrement affaiblie à ces derniers mots.
Le malade essuya deux larmes.
c Je ne puis rester qu'un instant , monsieur ; la mère de M. de Yandeuil me croit enfermée dans ma chambre. Tous les soirs nous avons coutume d'attendre la nuit close pour allumer les bougies ; la mère de M. de Yandeuil passe cette heure voilée à se ressouvenir de son vieux temps. Je n'ai que cette heure de liberté, monsieur ; j'ai tenté de la passer à mon piano , mais j'ai trop de tristesse quand vient le soir, i
Ifnie ^e Yandeuil se leva , et , tendant la main à Franck :
c Yivez , monsieur, lui dit-elle.
— Yivre, et ne pas vous voir, madame! >
||me ^Q Yandeuil regarda Franck et sourit d^un sourire d'ange ; puis elle sortit en murmurant :
c A demain. »
Le lendemain, M"** de Yandeuil chanta ; Franck se sentit renaître à la voix aimée.
Et le soir, quand elle revint dans sa chambre, il triomphait déjà de la maladie.
Les tristes amants se confiaient leurs peines adoucies, leurs regrets et leurs amertumes, quand tout à coup une voix bruyante retentit au voisinage : c'était la voix de M. de Yandeuil qui arri-
06 MADAME DE VAlSDEUlL.
vait de Toulouse , et qui demandait sa femme. M™" de Yandeuil se cacha la tète dans ses mains, et bientôt , laissant tomber ses bras avec désespoir, elle s'écria :
€ mon Dieu ! vous me punissez ; suis-je donc coupable? »
Franck , qui s'était péniblement soulevé , se pencha vers elle , comme s'il craignait que M. de Yandeuil ne vint lui ravir ce trésor d'amour.
M"® de Yandeuil voulut soriir pour aller se jeter aux pieds du jaloux ; mais il la retint de toutes ses faibles forces , il l'enchaîna dans ses bras , il l'attacha sur son cœur, et sembla défier du regard M. de Yandeuil dont la voix bruyante retentissait toujours. Dans sa fureur, M. de Yandeuil outrageait sa mère et torturait sa servante. Une seconde fois la femme de chambre se laissa séduire par une bourse, et peut-être aussi par le désir de faire le mal en ayant l'air de faire le bien. Grâce donc à ce mauvais désir et surtout à sa bourse , M. de Yandeuil sut que sa femme était chez Franck. Il s'empressa d'y aller, arriva devant la porte à l'instant même où le domestique garde revenait d'une course ; il le suivit et se précipita avec la fureur d'un tigre dans la chambre du malade. Â la vue de Franck, dont les bras formaient un collier d'amour à sa femme , et dont
HABAHE DE VANDEUIL. 07
les regards soudainement ranimés lui jetaient un froid mépris , il s'arrêta tout à coup en poussant un cri de rage.
€ Ne craignez pas que je vous l'enlève, dit^il à Franck en riant comme un démon ; elle est à vous , je le sais ! i
Franck voulut parler ; M"* de Yandeuil , à demi morte d'épouvante , lui dit à voix faible : c Franck , on ne défend que les coupables ; ne me défendez pas.
— Je n'ai qu'un mot à vous dire , reprit M. de Yandeuil en regardant Franck , un seul mot : à demain !
— A demain ! > répéta Franck d'une voix sonore.
M. de Yandeuil sortit avec dignité.
c Yous ne vous battrez pas , monsieur , dit à Franck lA^^ de Yandeuil; je vous le défends... D'ailleurs , vous êtes malade.
— Je ne serai point malade pour vous défendre , madame ; la vue d'une épée me guérira.
— Faut-il que je tombe à vos genoux? Jurezmoi de ne pas vous battre avec M. de Yandeuil.
— Et mon honneur , madame.
— Il faut m'en faire le sacrifice, i
Franck pencha silencieusement la tète ; M"*® de Yandeuil lui prit les mains et les pressa.
6 8 MABAIIE DE TANDfiUIL.
c Jurez-moi , sur votre amour , que vous oe vous bâtirez pas ? >
Franck ne jurait pas.
I Qu'est-ce donc que Tamour? reprit Caroline d'un air désenchanté.
— Oh ! madame , demandez-moi n^a vie »
demandez*moi toute autre chose que Thonneur.
— L'honneur ! Thonneur ! ne Tai-je poini perdu pour vous? Franck, ayez pkié d& moi ;^ aecordez-moi la grâce que je vous demande. >
]^me ^Q Vandeuil pressait plus tendrement les mains de Franck ; Franck pencha la tête ver& elle , et lui baisa les cheveux avec ardeur.
El comme Caroline le repoussait , il lui dit i
1 N'éies-vous pas à moi ?
— A vous? murmura avec amertume M"»« de Vaadeuil.
— Oui, madame , à moi par Tamour, comme vous êtes par Thymen à M. de Vandeuil.
— Écoutez , monsieur , reprit M"** de Vandeuil avec plu» de calme , je ne suis pas à vous , mais je ne serai plus à M. de Vandeuil : prometlez-moi de ne pas vous battre avec lui , de vous éloigner à jamais de cette maison , et , de mon côié , je vous ferai le serment de quitter M. de Vandeuil si je puis étouffer la voix du devoir; si je ne puis , je mourrai... Il y a longtemps que
VADAHE DE VANBEUIL. 69
je pense à ces terribles choses : le devoir , la révolte, la mort. Je vous demande encore quelque temps pour y penser ; mais par pitié pour moi ne demeurez pas ici; n'avez-vous pas un pays où vous puissiez m'altendre et me regretter? Vous m^avez parlé hier de ce village de Picardie où nous avons tous deux les mêmes amis , Léon et Camille; allez là, monsieur , j'irai peut-être, i
Le lendemain, quand Franck s^éveîlla, sa garde lui remit un billet. M*^ de Yandeuil avait tracé ces quelques mots au crayon , d'une main tremblante :
€ Je vais au couvent de Sainle-C*'*; le jour de ma fête , qui sera la fête de la douleur , j'en sortirai pour M. de Yandeuil , qui me pardonnera, pour la mort, ou pour vous. Par pitié, ne vous battez pas; tous tueriez M. de Yandeuil. On vous attend à Ormoy : allez-y, de grâce ; si j'en ai la force , moi , j'irai le 21 novembre. En attendant, ce sera presque une consolation pour mon pauvre cœur de penser que vous serez là , avec nos amis ; à Dieu ! >
MADAME DE YANDEUIL. 7t
Ce fut avec une douleur infinie que Franck lut ce billet. Pour lui, à cet instant, c'était presque un billet de mort. Le dernier mot, Yadieu, avait un â, un grand Z>, et trois traits à peine visibles. Le grand D fit trembler Franck^ qui crul y voir un pressentiment funèbre.
c Hélas ! dit-il avec désespoir, elle ira à Dieu. Si elle meurt , je mourrai aussi , > reprit-il en levant les yeux comme pour envoyer ce serment au ciel.
Franck ferma sa porte à M. de Yandeuil , et , soumis au dernier vœu de Caroline , il refusa de se batlre.
Ayant mis un peu d'ordre à ses affaires , il parlit bientôt pour aller retrouver , en Picardie , son ami Léon , résolu d'altendre le jour de la fête de Caroline , résolu de mourir s'il ne la revoyait pas. Vous verrez comment il tint ce serment.
Avant son départ , il se présenta au couvent où s'était réfugiée M"'^ de Yandeuil ; mais il l'appela en vain pour lui redire adieu.
Il partit, emportant dans son cœur le plus triste des amours, et sur ses lèvres ardentes l'éternel souvenir du seul baiser qu'il eût ravi à Caroline.
A Ormoy, Franck trouva Léon, notaire, maire
71 MADAME DB YANDEUtL.
du viHage , marié et presque père de famille. Le vieux notaire venait de mourir, Léon avait acheté $on étude et sa maison ; mais la veuve inconso^ lable s'était réservé le droit d'y passer le reste de la saison.
4 Je ne sais où te loger , dit Léon à Franck.
— Un grenier, une belle vue et un bon air, voilà ce qu'il me faul , dit Franck.
— Oui ; mais pour y arriver , il faudrait passer trop près de la chambre de W^^ Coupe^ vent, la veuve du notaire.
— Que diable fait-elle là-haut?
— La belle demande ? elle se console.
— Est-ce qu'elle a encore le droit d'être consolée ?
— Passionnément! Vingt-cinq ans et vingtcinq mille livres de revenu. Mais je n'ai pas le temps de faire son portrait ; du reste, tu dîneras avec elle.
— Je m'y tiens pas , dit Franck en soupirant.
— Bah ! tu y tiendras peut-être trop un jour ; mais je vais à Hupy pour une vente mobilière. Ma femme est allée chez son oncle ; elle va revenir dans une heure. En attendant mieux, installetoi dans ce salon ; il y a un lit dans ce divan ; adieu. I
MADAME DE YANDEUIL. . 77
lait toujours de lui , maÎ8 on y pensait moins. Il y eut celte année-là une belle fin d'automne ; Franck et Camille se promenèrent beaucoup :
c'était « disaient-ils , promener leur douleur. Chaque promenade réveillait en leurs cœurs je ne sais quelle poésie vivante qui agitait la jeune veuve jusque dans son sommeil ; après avoir longtemps parlé de Léon , ils parlaient un peu de M"« de Yandeuil. Franck était noble et beau dans sa passion ; il aimait avec la poésie des Allemands et la grâce des Français : au seul nom de Urne ^^ Vandeuil , Tâme lui venait sur les lèvres et dans les yeux. II confiait son amour à Camille avec la candeur d'un enfant qui se confesse; il Teût confié avec joie vingt fois par jour : c'était Tavare las de porter son trésor , qui trouve un champ solitaire où il le peut enfouir. L'avare aime à revoir le champ qui renferme son trésor ; ainsi Franck aimait souvent à revoir Camille. Or Camille déroba le trésor.
Toutes les paroles d'amour envolées du cœur de Franck comme de blanches colombes allaient au cœur de Camille , qui parfois s'aveuglait , pareille au confesseur qui écoute en frémissant la confession d'une femme. Franck s'aveuglait aussi. Ils étaient heureux de se voir , de se parler , de s^entendre , de marcher sur la même herbe , sous
78 MADAME MT YANDBUIL.
Te même rayon de soleil ; mais ils croyaient tout simplement se consoler.
Un soir, au fond du petit parc , ils parlèrent deux heures durant , à Theure où Toiseau chante son dernier refrain , sans dire une seule fois le nom de Léon. Camille fut effrayée de cet oubli ; mais , le lendemain , il ne fut pas dit un mot de |[me de Yandeuil, et Camille en ressentit une joie infinie. La jalousie Tavertit qu'elle aimait Franck comme on n^aime pas un frère.
€ J'ai beau me cacher cela à moi-même , dit Franck , j'aime toujours M"*® de Vandeuil ; mais, hélas! j'aime aussi Camille, i
Et il cherchait encore à s'aveugler en songeant qu'il aimait surtout la veuve de Léon comme une femme qu'on protège, c Elle est seule, sans for* tune, presque sans famille, comment ne pas l'aimer? I Mais il ne disait pas: c Elle est belle, elle est tendre, elle m'aime, pourquoi ne pas l'adorer? »
Franck et Camille s'aimèrent donc , Camille s'éleva sur l'autel et renversa M™ de Vandeuil; l'image de Léon se confondit peu à peu dans celle de Franck. Pourtant le souvenir désolé de M"^ de Vandeuil agitait toajours Franck ; la pauvre amante se relevait quelquefois jusqu'à l'autel , et lombre de Léon venait çà et là glacer le coour de Camille.
Ce$i ainsi que, flottant entre deux amours , Franck vil arriver le jour de la fête de la pauvre M"*® de Yandeuil ; ce jour-là, cependant, Tanoien amour reprit toute sa force et toute sa poésie, Franck, redevenu romanesque comme aux plus beaux jours de sa jeunesse, passa ce jour-là, du matin au soir, sur le bord de la rivière, à deux pas du cbemin Vert, aboutissant à la grande route de Paris. Mais il vit le soleil se coucher dans un funèbre lit de nuages avant qu'une seule voyageuse passât sur le chemin.
Il attendit encore; le dirai-je , il se mit à pleurer comme un enfant, sans bien savoir pourquoi. La lune se leva au-dessus du bois du Pin-
80 IIADAHB DE TAIlDEaiL.
Noir ; le vent de novembre s'acharnait après les dernières feuilles des ormes : un cri d'oiseau de proie relentissait çà et là dans la vallée. La scène, comme on voit, était digne du personnage. Enfin il rentra au château, soupa tant bien que mal, et se coucha pour rêver sans dormir. La nuit fut triste ; elle passa lentement ; il ne s'eudormit guère qu'au point du jour, au chant du coq.
Quelques jours après , Camille vint à lui, une lettre à la main.
€ Une lettre! s'écria-t-il avec effroi.
— Oui , dit Camille qui cachait à peine sa joie, la lettre d'une femme sage. »
Franck saisit la lettre et la dévora d'un regard.
. c Ah I ma pauvre amie ! que j'étais folle de chercher l'amour où le bonheur n'était pas. Quel vertige et quel égarement ! Dieu m'a touché le cœur et ouvert les yeux ; je suis retournée à M. de Vandeuil , qui m'a accueillie comme une sœur, comme une sœur qui se repent. Tout est pardonné , tout est donc fini. Le plus beau côté de l'amour, c'est le sacrifice ; je vais m'y réfugier de tout mon cœur. Adieu ! que tout soit oublié.
c C. DE Vandeuil. > € Vous voyez , monsieur , dit Camille, qu'on
Revenons un peu à M™® de VandeuîU Au couvent , elle avail prié Dieu : à force de prier Dieu, elle avait presque éteint dans son cœnr les passions profanes ; elle avait pardonné à M. de Yandeuil ses colères et sa jalousie; elle était retournée à lui, résignée à tous les sacrifices pour Fexpiation de ses égarements. Cependant Franck était toujours dans son cœur ; mais elle enchat-* Dait son cœur dans le devoir. L'hiver se passa ainsi ; hélas ! avec le printemps Tamour rebelle refleurit dans son àme : elle eut beau prier et pleurer ! Elle commença à vivre plus solitaire ; elle se plaignit à M. de Yandeuil d'un mal imaginaire ; comme elle gardait pour lui parler un
84 HADAME DE VANDEUIL.
doux sourire, qu'il prenait pour de Tamour, mais qui n'était que de la résignation, il respecta ses désirs de solitude. Dès qu'elle se vit plus libre , elle s'abandonna au premier rêve venu ; peu à peu, elle feuilleta en tremblant le doux et triste roman du passé , elle redevint l'esclave de son cœur. Un soir qu'elle était seule devant son piano, elle regarda autour d'elle comme un coupable qui va commettre une mauvaise action ; elle hasarda toute pâle et tout effarée ses doigts sur les touches ; elle écouta avec la joie du délire : elle jouait la Romanesca, qu'elle n'avait osé jouer depuis un an. Je vous dirais mal avec quelle douloureuse impression elle joua ce vieil air ; elle s'était étrangement animée dès le début, son cœur battait avec violence , ses yeux versaient des larmes : c Franck! où es-tu? où es-tu? > s'écria- tr elle en laissant tomber ses bras et en levant les yeux au ciel.
M. de Yandeuil entra à cet instant dans la chambre de sa femme.
€ Qu'as- tu donc ? J'ai entendu des sanglots.
— J'ai, monsieur, que je suis indigne de vous. Chassez-moi de cette maison, car mon cœur n'y est pas. I
Il n'en fallait pas tant pour exaspérer M. de Yandeuil. Il saisit la main de sa femme, et
Tentralna violemment en criant comme un fou :
c Allez, allez, madame, allez, ou je vous tue !
— Tuez-moi, » dit M"« de Vandeuil qui ne savait où aller.
Elle quitta pour la dernière fois le toit conjugal, appelant la mon de toute son âme. Elle alla, accompagnée de sa femme de chambre , passer la nuit chez la mère de M. de Vandeuil. Grâce au dévouement aveugle de sa femme de chambre, elle parvint le lendemain à réunir assez d'opium pour s'empoisonner.
€ Encore , si Franck était là ! c dit-elle en regardant Topium.
Par pressentiment. M"* de Vandeuil le croyait toujours à Ormoy. La femme de chambre alla à Tancienne maison de Franck pour savoir sa nouvelle demeure. On répondit qu'on n'en savait rien ; il aVait cédé ses meubles à un créancier, mais on pensait qu'il était encore en Normandie.
M"** de Vandeuil partit pour la Normandie.
Un jour que Franck se promenait dans un petit bois dont il avait fait un parc, le garde champêtre vint à lui avec mystère, el lui remit un billet. Il pâlit et chancela comme s'il allait mourir, i C'est de M™« de Vandeuil, i pensa>t-il, et il lut d'un œil égaré :
c Adieu donc ! je vais mourir ; je suis déjà morte à demi. Je voulais vous cacher ma mort; mais pardonnez-moi cette dernière faiblesse. Je suis venue mourir près de vous , mais , hélas ! loin de votre cœur. Je ne dois pas me plaindre ; je suis punie par où j'ai péché. Adieu donc !... Mais non, j'ai été seule en ce monde, je serai seule au ciel I i
MADAME DB TANDEUIL. 97
i Où est cette femme? demanda Franck tout bouleversé.
— A l'auberge de la Croix rouge, là-bas, sur la roule de Caen, dit le garde champêtre.
— Ne dites pas un mot, > reprit Franck en payant le message.
Il retourna à la maison , sella lui-même sou cheval , et courut à Tauberge de la Croix rouge. A son arrivée, il y régnait un grand désordre. Il n'osa interroger, personne ; il entra dans une arrière-salle, à la suite d'un médecin qui venait d'arriver aussi ; il alla tomber sur le lit, sans rien voir et sans rien entendre : i Ah 1 mou Dieu ! > s'écria-t-il.
Il ne dit pas un mot de plus ; il prit la main de la morte, il la baisa mille fois.
c Cette femme est empoisonnée , dit le médecin.
— Ma foi, dit l'aubergiste, je n'en ai rien compris. Elle est descendue hier ici au passage de la diligence ; le soir, elle a été jusqu'à Ormoy ; elle en est bientôt revenue en pleurant ; elle a pleuré toute la nuit, mais je n'y pouvais rien.
— Vous n'avez pas surpris quelque fiole? Elle ne vous a pas demandé d'arsenic ?
— Ne cherchez pas tant , dit Franck tout égaré par la douleur, c'est moi qui l'ai tuée ! >
88 MADAME DE YANDBUIL.
I|me ^Q Vandeuil fut enterrée dans le petit cimetière de Sancy, non loin du château , près de la haie , à Fombre d'un saule à demi brisé. Dans la belle saison, Camille, suivie de ses deux jolis enfants, va de temps en temps, sur le soir, rêver à sa pauvre amie, tout en cueillant Therbe funèbre qui couvre sa cendre.
Franck va aussi rêver sur cette fosse ; mais il y va la nuit, au retour de la chasse et de la promenade ; il y va en silence et en mystère, car il ne rêve pas seulement, lui, il pleure. Le dirai-je? aujourd'hui qu'il est un peu fatigué de la vie pastorale, aujourd'hui qu'il ne sait plus que bâtir ni que planter, il rouvre son cœur au souvenir, il repasse avec une joie douloureuse dans le printemps de sa vie ; et, croyez-le bien, la plus aimée de ces deux femmes qu'il a adorées, c'est à cette heure M"" de Vandeuil. La mort a une poésie magique. En un mot, Franck aime la veuve de Léon avec un sourire, M"*' de Vandeuil avec une larme.
Eléonore et Létltia.
Parmi les peintres et les musiciens, j'ai décou* vert plus (le francs poêles que parmi les poètes qui font des vers. Greuze est un poêle , moins la rime et le fracas , le poêle de la grâce mondaine, de la candeur et du sentiment, le poêle du coin du feu. Quand il vint au monde , du moins quand il s'arma du pinceau, il y avait bien assez de Vierges et d'Amours , de saintes et de profanes ; la Madeleine avait trop pleuré , Vénus avait trop souri. Loin du ciel , loin de TOlympe, Greuze chercha quelque figure charmante à mettre en scène : il n'eut qu'à jeter les yeux autour de lui. Pourquoi ne pas peindre cetle jolie
93 ÉLÉONORE ET LÉTITU.
blonde au blanc corset , les cheveux au vent , qui arrose des marjolaines sur sa fenêtre ? Sopbie qui effeuille une marguerite à Tombre du sentier mystérieux ? Jeannette qui s'en vn à la fontaine , toute rêveuse et toute languissante, comme si c'était la fontaine d'amour? Pourquoi chercher bien loin la poésie qui chante à nos pieds ? Le temps du poème est passé , le temps du roman est venu pour les peintres comme pour les poètes; et, disant cela , Greuze , le premier , fit des romans sur la toile. 11 ne perdit pas des heures précieuses à étudier les Romains sur des médailles, les sylvains et les dryades d'après Boucher ; il étudia, avec la poésie de la couleur et du sentiment, la première scène venue : il fit toujours un joli chef-d'œuvre , grâce à la poésie ; car , il ne faut pas s'aveugler , un peintre qui ne voit que par les yeux du corps fera toujours un tableau vulgaire en copiant la première scène venue^ à moins pourtant que ce peintre ne s'appelle Wilkie.
Ainsi, Greuze a eu des disciples sans nombre, qui se sont perdus sur ses traces; pourtant ils dédaignaient comme lui la ligne et le style, ils avaient aussi la science ou plutôt l'habitude de la couleur; mais ils ne pouvaient, comme le maître, aller chercher , pour animer toutes ces figures sentimentales jetées à tort et à travers, celte
ÉLÉONORE ET LÉTITIA. 95
divine laoïière qui est le rayonnement de Tàme : ceci est Tœuvre du poêle.
Greuze a vécu quatre-vingts ans, comme quelques hommes célèbres de son siècle. Les âmes fortes tiennent bon ; loin de tuer le corps , elles le raniment sans cesse. N'en croyez pas le proverbe qui dit que le génie empêche de vivre : presque tous les grands hommes sont moris de leur belle mort. Greuze a traversé les passions , la misère, le chagrin, sans y succomber ; il s'était résigné de bonne heure à toutes les infortunes humaines , il a vécu sans fatigue et sans plainte, se reposant à tout rayon de soleil , à tout sourire d'amour. Le secret de sa bonne volonté, c'est le travail ^ c'est la peinture , c'est le génie (il y a génie et génie). Depuis son enfance jusqu'à ses derniers jours , on Ta vu à l'œuvre dès le matin ; mais il n'a pas dit le nombre des nuits qu'il a passées, dans un temps, pour avoir des manchettes , dans un autre temps, pour acheter une robe à sa fdie.
La famille de Greuze était originaire deBussy, sur les bords de la Saône ; on trouve parmi ses ancêtres, un seigneur de La Guiche près Icilly , procureur de la prévôté royale. Son père était architecte à Tournus , dans le même pays. G'est là que naquit en août 1725 Jeaur Baptise Greuze.
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Dés qu'il sut tenir une plume , ce fut pour faire le portrait de son maître d'école ; à six ans , il dessinait des anges qui iravaient pas trop Tair de démons ; à sept ans , ayant découvert un grand nombre de dessins de Rembrandt, il s'écria comme le Corrège: cMoi aussi, je suis peintre.» Et il noircit le mur de sa chambre de vieilles figures fantastiques. Le père, qui ne rêvait que Fart de Perrault, Fart des festons et des astragales, augura bien d'abord pour l'arcbi lecture des préliminaires de son fils ; il lui fit dessiner des fenêtres , des temples et des colonnes doriques; mais vous devinez que Greuze mettait toujours quelqu'un à la fenêtre, sa mère, sa sœur ou sa cousine. Le père, qui ne comprenait rien de bon à Raphaël ni à Van Dyck , finit par lui interdire toute espèce de figure. Greuze avait huit ans ; il fit semblant d'obéir, mais il n'en dessina pas moins dès qu'il se trouvait seul. Le père irrité le veilla de près ; à chaque surprise le pauvre Jean- Baptise était un peu rudoyé ; il mit de la colère dans sa rébellion , et celte colère anima son talent enfantin. L'idée lui vint de se venger de son père par quelque petit chef-d'œuvre. 11 veilla la plus belle moitié des nuits , sans en rien dire même à sa sœur. On s étonna de sa pâleur et de sou abattement , on consulta un médecin , qui ne
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manqua pas d'ordonner une médecine ; Greuze demanda irois jours de répit. Arrive la Saint- Jacques, la fête de son père; au point du jour, Greuze descend moitié triste, moitié joyeux, portant d'une main un bouquet cueilli la veille , de Tautre une image de saint Jacques. Le père respire le bouquet, regarde le saint Jacques. « D'où te vient celte gravure ? — Mon père , c'est encore moi qui en suis coupable. — Allons donc! c'est une gravure. > Tout en regardant, le père découvrit enfin ça et là le trait de plume. Il ne put s'empêcher d'admirer la grâce et la délicatesse de ce petit chef-d'œuvre ; mais il en revint bientôt a ses premières idées, c Je te pardonne encore celle-là , mais que ce soit la dernière. — Je n'en ferai pas d'autres, > dit Greuze révolté. Il retourna à sa chambre et il se remit à l'œuvre. Durant quelques années, ce fut un combat infini entre le peintre et l'architecte; heureusement que la mère de notre artiste était toujours entre les combattants , apaisant l'un et consolant Tautre. Greuze avait pris goût à la vie pastorale, il aimait les verts paysages , les promenades agrestes, le silence harmonieux des bocages, les scènes naïves de la campagne. Il allait rêver et dessiner sur les bords de la Saône , en vue des moissonneurs et des mariniers ; il se mêlait aux
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fêtes du village voisin , il dansait sans façon à la noce du hameau. Ainsi , son âme réfléchissait quelques-uns de ces tableaux charmants qu'il a dispersés en France , en Angleterre , en Russie, partout, jusqu'en Chine; ainsi il amassait de précieux souvenirs qui ont répandu de la fraîcheur sur toutes ses œuvres.
Il avait treize ans , la guerre durait toujours. Un soir un mauvais peintre , Gromdon , passant par Tournus , s'arrêta au logis de l'architecte avec une pacotille de tableaux.
c Voulez-vous des tableaux , M. Greuze? J'en ai de tous les prix, de tous les genres et de toutes les religions.
— Des tableaux ! s'écrie l'architecte ; voulezvous un peintre? Je vous le donne pour rien. >
Quoique peintre, Gromdon ne fut pas trop mal reçu chez l'architecte. Après souper, il y fut témoin d'une scène fort pittoresque entre le père et le fils. Greuze ayant quitté la table avant les autres, s'était avisé de tracer au charbon, sur la dalle, les deux figures , un peu animées par le vin , de son père et de Gromdon. Le père, s'étant reconnu, voulut tirer les oreilles du fils ; Gromdon l'apaisa en déclarant qu'il emmenait à sa fabrique l'enfant rebelle. Gromdon avait une vraie fabrique de tableaux , d'enseignes et de portraits : c'était
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le peintre du chàte«iu et du cabaret , de Téglise et du mauvais lieu, li avait sous ses ordres une demi-douzaine de petits barbouilleurs qui fabriquaient un tableau par semaine ; Greuze en fabriqua bientôt un par jour pour braver ses condisciples. Ce labeur surhumain eût épuisé un talent commun , mais Greuze fabriquait, comme il le disait lui-même, par-dessous la jambe. Ce n'était qu'un jeu pour sa main prodigue. Il préparait, dans son imagination, des œuvres plus sérieuses; bientôt Fouvrier devait s'effacer devant l'artiste. Mais avant celle transformation il passa par l'amour. Vous croyez peut-être qu'il se laissa séduire de face ou de profil par quelque jolie adolescente, de celles qu'il peignait si bien? Point du tout; il s éprit follement de la femme de son maUre : elle était belle, elle était tendre , pardonnez-lui , pardonnez à tous les deux. Greuze lui-même vous racontera les enchantements de ce premier amour.
A vingt ans il fit un vrai tableau. Il avait assisté , dans ses promenades , à une lecture de la Bible par un vieux fermier de vénérable figure, entouré de sa famille : cette scène toute patriarcale l'avait séduit; il peignit de souvenir, au hasard , sans modèle et sans guide. Son maître fut étonné de ce tableau.
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c Va-t^en, dit-îl à Grenze, tu es un grand peintre, tu n'as plus rien à faire ici. >
Il faut dire qu'alors Gromdon était jaloux.
Greuze partit pour Paris sans un sou vaillant , mais dans le brillant cortège des espérances : il fit des portraits pour vivre durant tout le chemin. Ce fut le voyage aventureux que nous avons tous fait à vingt ans, le seul charmant voyage de la vie : on part , on va droit devant soi , arrivera-t-on? Qu'importe ; on a le pied si léger et le cœur si chantant! Greuze arrive à Paris; Paris vu de loin , c'est le paradis du monde. A cette heure , ce n'est plus pour Greuze qu'une bruyante solitude. Où aller? le désert est partout. Il prit pied dans un piteux hôtel de la rue Richelieu , ne sachant trop comment il payerait son gîte. Dès le lendemain , il alla à TacadèiDie de peinture , où il ne vit que Cupidon et son attirail. C'était au beau temps de l'école de Boucher ; la Mythologie était pour beaucoup dans la science de la peinture. Greuze n*y comprit rien ; il prit les Amours pour des anges.
Il ne voulut être d'aucune école , il ne reconnut aucun maître ; il peignit seul en toute liberté : de là son originalité. Les peintres à la mode se moquèrent d'abord de cet orgueilleux de vingt ans qui ne savait rien et qui ne voulait pas de
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lenr science; mais bientôt le monde fut d'nn autre avis sur le compte de Greuze : il se trouva des ^ens d'esprit fatigués de leur clinquant , qui ne craignirent pas de sourire aux ravissantes ligures du jeune orgueilleux, c Celait, disait Diderot , un peintre original qui venait donner un coup de pied dans le cul à tous les Gupidons de Boucher. >
Dès que Greuze eut gagné quelque argent , il voulut faire, comme tougles peintres bien inspirés , le voyage d'Italie. Ce fut à peu près le voyage pittoresque de Grétry. Il ne sHnspira guère des chefs-d'œuvre des grands maîtres ; il ne prit guère le temps d'étudier le génie de Raphaël : il admirait les Vierges adorables de ce roi des peintres, mais il admirait bien plus une belle Romaine, qui était un chef-d'œuvre de la création divine. 11 avait emporté en Italie des lettres de recommandation qui étaient bien loin de valoir ses rêves ardents de gloire et de génie ; une de ces lettres cependant lui fut bonne à quelque chose ; si ce ne fut pas pour la renom-
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mée, ce fut pour Tamour; et tout peintre et poète qu'il était, il aimait mieux une douce parole venue du cœur qu'une orgueilleuse couronne de laurier. Donc , après les fêtes que Fragonard et ses autres amis de Facadémie lui firent à son arrivée , il s'en alla droit au palais du due de! Orr... Le duc Taccueillit avec beaueoup de grâce , en grand seigneur qui pressent nn homme de génie. Greuze arrivait à propos.
Notre grand seigneur avait une fille adorable , qui jusque-là ne rêvait que peinture : il fallait un maître à cette belle fille ; autant Greuze qu'un autre. En voyant pour la première fois Létitia , qui était bien le chef-d'œuvre de la nature, Greuze se demanda si cette leçon ne serait pas pour lui-même. La leçon fut bonne pour tous les deux. Le lendemain, nouvelle leçon, c Le génie vient du cœur, i se dit Greuze. Déjà à diverses rencontres Greuze avait dit cela , mais jamais il n'avait parlé avec tant de vérité. Il aimait Lélitia comme on aime un ange, comme on aime une femme ; elle avait tant de candeur céleste et tant de beauté corporelle ! tant de grâce divine et hivnaineî.II n'aimait pas seul : les deux âmes du maitre et de Técolière s'étaient épanouies en même temps , comme deux roses printanières , au même rayon du soleil. Ce n'était pas encore
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de rameur , c'était de la tendresse ; c'était ce sentiment ineffable qui s'élève tous les jours de ce monde comme un encens vers la Divinité.
Greuze fut heureux de son amour, mais plus heureux encore de Famour de Létitia. Hélas ! ce bonheur passa vite , comme tous les bonheurs ; ce ne fut qu'un regard , un sourire , une larme , rien de plus; mais tout cela, n'est-ce pas le bonheur? Greuze pressentit que cet amour ne devait être qu'une illusion d'un instant : il venait de naitre sans raison ; comme tous les amours , il allait mourir sous le coup de la raison ; et , en effet, en ce temps où les grands seigneurs n'avaient pas encore perdu la magie de leurs titres , un pauvre diable de peintre , fût-il un grand seigneur par le génie , devait perdre son temps à adorer la princesse Létitia. Heureusement que l'amour ne perd jamais son temps. Or les rois n'épousant plus les bergères , Greuze pensa qu'il n'avait qu'un sage parti à prendre , celui de s'en aller du palais del Orr..., dérobant ainsi à Létitia son amour, ses regrets et ses larmes. 11 confia tout à Fragonard, qui le surnomma Chérubin amoureux, et qui se moqua beaucoup de ses beaux sentiments. Fragonard avait été à d'autres écoles ; il avait peint le nez retroussé de W^^ Guimard , l'œil en coulisse de M'*" Dubois, la bouche
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en cœur de M"*^ La Prairie. Les sentimenu de Fragonard ne s'élevaient pas au delà de Talcôve : vous devinez toutes les épigrammes que Greuze eut à subir d*un pareil compagnon d'aventures. Il se réfugia dans la solitude , il prit la mélancolie pour compagne , il voulut fuir Timage adorable de Létitia ; mais cette image était partout souriante sous ses regards comme une enchanteresse. Prenait-il sa palette on ses pinceaux , au premier trait, vite Létitia se dessinait comme par magie sur la toile ; se promenait-il dans le silence , le souvenir ramenait près de lui la belle princesse. Souvent même , comme il errait aux alentours du palais, il voyait apparaître à quelque fenêtre lointaine la pensive figure de son amante.
Un jour qu'il prenait le croquis d'une tête de Vierge dans l'église de Saint-Pierre, peut-être pour s'aveugler sur la charmante figure de Létitia, le ducdel Orr... vint à lui :
c Comment, Greuze , vous ne revenez plus an palais? Ma galerie est déserte, ma fille a mis ses pinceaux de côté en perdant son mailre. Revenez donc, revenez donc. En votre absence j'ai enrichi ma galerie de deux têtes du Titien ; mon vieil oncle en voudrait une copie par Létitia , venez donc la guider encore. »
Le lendemain , Greuze retourna au palais,
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pâle et irembiaiit à la seule idée de revoir son amante ; mais , ce jour-là , il ne la revit pas. Depuis la veille , la belle Létitia était malade , malade de ne plus revoir Greuze. Il commença seul [a copie du Titien. Le lendemain, comme il rêvait tristement devant Tœuvre du grand maître, la suivante de Lélitia vint à lui d'un air mysté-* rieux. c Suivez-moi , > lui dit-elle.
Greuze regarda cette fille avec surprise comme s'il n'eût pas entendu. « Suivez- moi, ^lui dit-elle encore.
. Greuze obéit comme un enfant. Il arriva bientôt dans une chambre un peu assombrie par de grands rideaux de taffetas : du premier regard , il vit Lélitia dans l'ombre ; elle était languissammenl couchée dans un fauteuil. Quoique pâle comme une morte , elle rougit soudainement à l'arrivée de Greuze ; elle lui tendit sa main en silence ; il tomba agenouillé pour baiser cette blancht main. I^ pauvre princesse rayonna de joie amoureuse ; elle souleva la tête , et répandit sur Greuze le plus doux regard tombé des plus beaux yeux.
c M. Greuze, je vous aime. N'allez pas me condamner comme une extravagante; je vous aime , mais... >
Elle pencha la tête , et sembla attendre une réponse du peintre. Greuze ne savait que dire ;
ÂLiONORE ET LÉTITIÀ. fOS
il se coBtenta de baiser uire seconde fois la main deLéiitia.
f Oui, M. Greuze, 'pourquoi ne pas vous le dire ? Je voas aime 1 Mais vous ? i
Grèuze gardait toujours le silence , perdu qu'il était dans Tineffable ravissement. Létitia augura mal de ce silence ; elle retira sa main, et se mit à pleurer en détournant la tète.
Greuze sortit enfin du songe.
c Si je vous aime! s'écria-t-il en pleurant aussi. Ah! Lélitia î Mais voyez ^ moi , je suis fou depuis que je vous ai vue.
^— Vous m'aimez ! i dit-elle avec un éclat de joie.
Elle tomba dans ses bras tout éperdue; durant quelques secondes , il n'y eut plus là qu'un seul cœur, qu'un seul soupir, une seule àme. Greuze le premier chassa l'enchantement.
I Hélas ! dit-il , nous ne sommes que des enfants, songez-y bien , Létitia. Vous m'aimez ? mais vous êtes la fille du duc del Orr... Je vous adore , mioi ; mais je ne suis qu'un pauvre peintre sans gloire et sans fortune. L'amour se joue cruellement de moi.
— Vous ne savez pas ce que vous dites , murmura Létitia qui était toujours sous le charme ; je vous aime et je vous épouse , c'est tout simple.
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— Y songez- VOUS, mon cher ange? Voire père...
— Mon père , mon père. Je sais bien qaHI rêve pour moi un vieux mari, fort laid, son élernel Gaza..., ou, à défaut de celui-ci, cet imbécile de comte Palleri , que je n'ai jamais vu , Dieu merci ! Je suis riche par l'héritage de ma mère : je vous donne mon bien, mon cœur, ma vie, enfin tout ce que j'ai, pour un regard de vous, méchant. Nous allons partir pour la France ; là, le plus modeste asile sera pour nous un palais. Greuze deviendra un Titien, moi, je deviendrai sa femme ; je serai là pour reposer son front, je serai là pour Taimer, je serai là dans son cœur. Mais vous ne dites plus rien ? Pourquoi donc cet air triste et pensif ? Est-ce ainsi que vous m'aimez ? i
Greuze se laissa entraîner aux séductions de l'amour ; il oublia les titres de noblesse , il bâtit avec Létiiia les plus beaux châteaux en Espagne ; mais , se reprenant bientôt :
c Hélas! dit -il , pourquoi ne suis -je pas un grand-duc?
— Quel enfi\nt vous faites ! dit Létitia ; à quoi bon tous ces titres bruyants? En voulez-vous , des titres? I
Et , disant cela , la belle Italienne se pencha
ÉLÉONORE ET LÉTITIA. 107
comme une gracieuse fée vers son amant , lui prit 8a blonde chevelure dans ses petites mains, et lui mit sur le front un baiser si doux qu'il eût éveillé Alain Ghartier.
« Eh bien ! lui dit-elle avec un charmant sourire , est-ce que ce titre - là n en vaut pas un autre? >
Le baiser de Létitia fut le plus doux que ressentit Greuze ; ce fut une extase , une pure ivresse , une tendre volupté qui n'est guère faite pour les hommes.
Il fallut se quitter pourtant. Greuze s*en alla ravi , heureux, enchanté, promettant de revenir le lendemain.
c Demain, dit Létitia, demain , tu ne partiras pas seul. »
Hors du palais , le peintre sentit qu'il sortait de son Éden. Adieu l'ivresse , adieu le ravissement : Greuze redevint raisonnable ; il n'osa s'abandonner à toute la poésie de son aventure. ( Non , dit-il , non , je n'irai pas jeter la désolation chez ce noble et digne duc del Orr... Létitia est aveugle ; mon devoir est de l'éclairer. »
Il repoussa au loin ses illusions et ses espérances , son amour seul lui resta.
Le lendemain , quand il revit Létitia , il était pâle et désolé : la victoire qu'il avait remportée
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sar son cœur lai avait coulé bien des larmes.
f Quoi ! triste? lui dit Létitia en se jetant à son cou. Est-ce pour me faire peur?
-^Oui, triste, Létitia, parce que je vous aime trop, parce que je renonce à vous, qui seriez ma joie la plus sainte et ma gloire la plus pure.
— Voyons ! est-ee que vous avez perdu la tête ? C'est bien mal de vous jouer ainsi de ma tendresse. Revenez donc à la raison : Lier vous étiez charmant.
— Hier j'étais fou, hier je n'écoutais que mon cœur, aujourd'hui...
— Est-ce que vous parlez sérieusement? s'écria Létitia presqu'en colère. Vous ne m'aimez donc pas? Si vous avez feint de m'aimer , c'était donc pour me déchirer le cœur? C'est de la barbarie ! Allez ! allez ! poursuivit-elle en tombant dans son fauteuil ; vous m'avez frappée mortellement, mais je veux souffrir seule; je ne veux plus vous revoir, i
Et , d'une main agitée , elle indiqua la porte à Greuze. Comme la veille, Greuze n'eut pas la force de résister à tant d'amour. 11 se jeta aux pieds de Létitia , il essuya de ses lèvres les beaux yeux de l'Italienne , il lui jura mille fois d'obéir en esclave.
itiOlfORB ET LBTITU. 10»
c Eh bien ! dil-elle a^ec résolaUon , partons donc à rinstant. Ludia nous accompagne ; mon père est à deux lieues de Rome , chez le comte Palleri ; quand il reviendra , nous serons loin ; descendons par le jardin , nous trouverons à la porte le carrosse qui nous attend ; car j'ai pensé à tout , moi , je n'ai pas eu peur comme vous; je n'ai pas regretté le sacriBce un seul instant, i
Elle avait entraîné Greuze jusqu'à la porte de sa chambre.
c Je n'oublie rien ? > dit-elle en se retournant.
Elle pâlit soudain ; Greuze la vit chanceler.
c Létilia, qu'avez-vous ? dit>il en lui prenant les mains.
— Voyez , répondit-elle plus pâle encore , voyez ! »
Elle regardait d'un œil ^ré le portrait de son père appendu au milieu de sa chambre. Ce portrait était de Greuze ; comme dans toutes les tètes de Greuze , il y avait dans celle-ci un si beau sentiment , une si grande douceur , qu'on se sentait attendri à la première vue. Il y avait, en outre , dans cette noble figure je ne sais quoi de mélancolique allant droit au cœur : le duc semblait reprocher tristement à sa fille de l'abandonner ainsi. Ce doux regard qu'il donnait à sa fille à chaque heure du jour, ce regard qu'elle
MADAME DR TAHDIUIl. 10
110 ÉLÉOMORE ET LÉTITIA.
demandait après son réveil comme avant de s*eDdormir, avait pris tout d'un coup une expression douloureuse qu'elle n'avait pas vue jusque-là.
c Mon père! » dit-elle.
Et dans son cœur , qui battait avec violence , son père lutta avec son amant. Greuze n'osait plus rien dire.
c Je n'ai plus la force d'avancer , lui dit-elle , soutenez-moi et emmenez-moi.
— Je n'ai pas de force non plus ; arrêtons-nous là , Létitia ; un dernier baiser , toujours sous les yeux de votre père , et adieu pour toujours, i
Létitia ne répondait rien.
f S'il y a un sacrifice à faire , reprit Greuze , que ce soit pour votre père. D'ailleurs , songez-y bien , l'amour n'est beau qu'à son aurore : cette aurore s'est levée sur nous ; n'allons pas plus loin. I
Elle se mil à pleurer ; elle tendit ses mains à Greuze, et lui dit d'une voix étouffée. : c Je vous remercie. >
Greuze partit , bien décidé à ne plus revenir au palais. La femme de chambre, qui le conduisait , lui dit sur le perron : i À revoir , M. Greuze ; vous êtes , ma foi ! un bien triste amoureux. — Après tout , cette fille a peut-être raison , i dit Greuze en s'éloignant.
ÉLÉONORfi ET LÉTITIÀ. ill
Cinq semaines après , Greoze vit entrer le duc del Orr... dans son atelier, i Mon cher Greuze , ma fille veut à toute force son portrait peint par vous. Pouvez-vous venir demain ? — J'irai , > dit Greuze. Le lendemain le pauvre peintre trouva au palais del Orr... le comte Palleri nonchalamment étendu à côté de Létitia. A la vue de Greuze, elle rougit et soupira, i Ma fille est mariée ; ai-je oublié de vous l'apprendre ? » dit le duc, qui conduisait Greuze. Le peintre s'inclina sans mot dire.
Pendant que Greuze fit le portrait , Lélitia se trouva deux fois seule avec lui : la première fois , il obtintd'elle une boucle de cheveux; la seconde, il demanda un dernier baiser , mais on ne lui accorda qu'une larme.
Le portrait fini, Greuze remporta à son atelier pour donner, disaii-il, un dernier coup aux draperies et aux accessoires ; mais le lendemain il quitta Rome, emportant avec lui ce chef-d'œuvre d'art et d'amour.
En arrivant en France , il se hâta de faire un pendant à ce portrait. Létiiia n'avait pu chasser Timage d'Éléonore, la noble femme de Gromdon. Greuze avait toujours devant les yeux ces traits enchanteurs qu'il avait adorés à vingt ans. Il peignit donc Éléonore de souvenir; ce
lit ÉLéONORE ET LÉTITIA.
portrait fut aussi fidèle que Tautre. Plus tard, comme il montrait ces deux charmantes têtes au grand-duc et à la grande-duchesse de Russie, les illustres voyageurs lui en offrirent vingt mille livres, c Vous me donneriez toutes les richesses de votre empire sans payer ces deux tableaux , > dit-il en pâlissant.
Greuze ne put s^empêcher de reproduire souvent rimage de ses deux amantes. Dans VEmbarras d^une couronne , la jeune fille , c'est Létitia : elle est appuyée sur un autel consacré à TÂmour , où des colombes se becquètent sur un lit de fleurs; elle tient dans une de ses mains une couronne de roses et de myrtes qu'elle semble désirer et craindre de donner.
Huit ans après son retour en France, Greuze reçut une lettre de Létitia, dont M"»« de Valori a imprimé un fragment.
c Oui, mon cher Greuze, votre ancienne élève est maintenant une bonne mère de famille ; j'ai cinq enfants charmants que j'adore. Ma première fille serait digne d'offrir un modèle à vos heureux crayons; elle est belle comme un ange ; demandez-le au prince d'Est... Mon ménage est le plus heureux du monde ; mon mari me ferait presque croire que je suis toujours jeune et jolie , tant il
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continue de m^aimer. Comme je vous Tai dît , ce bonhear, c'est votre ouvrage ; ce respect qui m'entoure, je vous le dois. Aussi , chaque jour de ma vie, je me rappelle, avec un sourire pour vous, que c'est votre générosité qui m'a empêchée de déchirer le cœur de mon père. Ce bon père vous aime toujours ; lorsque voire nom nous est revenu ici tout couvert de gloire , mon père a été enchanté d'aise , et moi j'ai remercié le ciel , et j'ai eu un mouvement d'orgueil en songeant que j'étais peutêtre pour quelque chose dans votre gloire.
< Létitia. I
Il est temps de vous apprendre Tliistoire du premier amour, que Greuze n'a confiée que deux fois , à Grétry et à Florian. La confidence faite au poète a plus de charme et d'à-propos : je vais donc la reproduire sur les indications de Florian. Greuze était allé joindre le jeune capitaine de dragons au château d'Ânet, pour copier un vieux portrait de Diane de Poitiers. Nous sommes donc au château d'Ânet, un des chefs-d'œuvre de Philibert Delorme , à moins que ce ne soit un chef-d'œuvre de TÂmour, comme a dit un poète :
L^Amoor en ordonna la soperbe stroctore ; Par ses perfides mains avec art enlacés , Les chiffres de Diane y sont encor tracés.
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Or ici TÀoiour, c'est tout simplement Henri 11.
Greuze fut enchanté de ce château.
f En vérité, dit-il à Florian, vous vous croyez poète à Anet, on le deviendrait à moins. Voyez donc ce beau portique dont Farcbivolte nous offre , au milieu des festons , des chiens et des sangliers, une belle figure de Diane, non pas Tamoureuse , mais la chasseresse.
— L'horloge qui domine ces quatre colonnels doriques est des plus ingénieuses, dit Florian. Douze fois par jour les chiens courent et aboient après un cerf qui, de son pied, frappe les heures. Mais entrons dans les salles du rez-de-chaussée. Voyez ce salon qui semble destiné à des hommes d*un autre âge. Quelle splendeur et quelle majesté I Partout revêtu de ce magnifique marbre du Languedoc! Comme ces beaux enfants portent bien ces trophées !
— Il est bien heureux , dit Greuze , que ce plafond soit peint par Âudran. Mais voilà des Amours sans nombre qui ne disent rien qui vaille ; et puis toujours Cupidon : Gupidon par-ci, Cupidon par-là. A tout prendre, j'ajme encore mieux Vénus.
— Passons dans la salle des gardes. Ici le plafond vous offre des armes ; c'est un peu moins fade ; il est vrai que ce sont les armes de Henri
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et de Diane. Ce portrait que tous regardez un peu de travers , mon cher peintre , c'est celui da duc de Vendôme , célèbre par ses victoires à la guerre et à Tamour. Ces quatre tableaux représentent les hauts faits du duc, les sièges de Barcelonne et de Brihu^a, les batailles de Lazan et ^e Villa-Viciosa.
— Passons outre , dit Greuze ; je n'aime ni la poudre, ni le bruit, ni le sang. »
Greuze , plus sensible que tout autre à la magie de la peinture , détourna le nez et les yeux tout en se bouchant les oreilles.
« Si vous voulez prier le bon Dieu, allons à la chapelle , dit Florian : c'est une chapelle un peu profane ; il y a des statues de toutes les divinités. Allons plutôt à la fontaine de Diane. Voyez comme la façade sur le jardin est embellie par tous ces bustes de marbre blanc ; mais voyez sur* tout ce jardin , c'est à la fois le chef-d'œuvre de l'art et de la nature. Le jardin de Versailles aurait le défaut d'entrer dans celui d'Ânet ; en outre , la rivière d'Eure vient nous baigner à loisir. C'est un vrai jardin chinois : nous avons des chutes d'eau, des prairies, des chaumières, que sais- je? Une lie délicieuse, l'Ile d'Amour, où le duc de Vendôme enfermait ses maîtresses rebelles. Mais arrivons à la fontaine.
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Tout le portique est d'architecture rustique ; Diane , en marbre blanc , est nonchalamment couchée sur un piédestal que vient baigner une magnifique gerbe. —Nous reviendrons souvent à cette fontaine , i dit Greuze.
Ils allèrent de là dans la chapelle des tombeaux. Du premier regard, Greuze vit la pâle lumière d'une lampe d'argent qui jusque-là avait toujours brûlé. Dans le chœur, sous cette lampe, il vit quatre sphinx de marbre blanc soutenant un sarcophage , où Diane de Poitiers est représentée à genoux , les mains jointes , devant un prie-Dieu. Sur ce prie-Dieu un livre était ouvert ; savez-vous quel livre, quel livre proflane dans ce sanctuaire ? C'était Brantôme, c Vous pouvez lire sans crsrinte , i dit Florian à Greuze. Le peintre lut à haute voix ce passage de l'historien des Dames galantes : c Je la vis six mois avant sa mort , si belle encore , que je ne sache cœur de rocher qui ne s'en fût ému. C'est dommage que la terre couvre un si beau corps. Elle était fort débonnaire , charitable et aumônière. Il faut que le peuple de France prie Dieu qu'il ne vienne jamais favorite du roi plus mauvaise que celle-là, ni plus malfaisante, i
c Eh bien I poursuivit Greuze , voilà une oraison funèbre d'un nouveau genre. Une pareille
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oraison venant de la bouehe de Brantôme , qui n'était pas un courtisan , vaut bien une oraison de Bourdaloue , dont c'était le métier.
— Ce livre , dit Florian , a été ouvert ici par le duc de Vendôme , à Pavénement de H""® de Pompadour; ainsi, c'était plutôt une satire qu'une oraison, i
Nos deux poètes allèrent déjeuner en se racontant ce qu'ils savaient de l'histoire de Diane de Poitiers.
Durant quelques jours, Greuze, de plus en plus ravi par ce séjour, ne trouva pas une heare pour peindre, c Ah ! disait-il au poète , que vous êtes heureux de peindre un tableau en vous promenant! i
Un soir qu'ils venaient tous deux de s'arrêter dans un des bosquets de la fontaine de Diane : * Reposons-nous là , dit Greuze ; je viens de retrouver, par hasard, un des plus charmants souvenirs de ma jeunesse; c'est un coup qui m'a frappé au cœur, me voila tout chancelant. Ah ! la jeunesse, l'amour, les romans de la vie ! »
Greuze venait de s'asseoir sur un banc de gazon, c i% puis bien vous confier cela, monsieur le chevalier ; tout capitaine de dragons que vous êtes, vous vous entendez un peu aux saintes amours, car on n'est pas en vain un tendre
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poète. J'avais vingt ans , j'étais dans toute la floraison de ma vie ; je m'épanouissais au soleil , je peignais avec délices des saintes et des profanes ; et puis, j'aimais à la folie. Hélas! qui aimais-je ainsi? La femme de mon maître. C'était une belle créature qu'il avait épousée près de la fontaine de Vaucluse , dans le pays de l'amour et de la beauté. La première fois que je la vis venir dans l'atelier, le pinceau me tomba des mains ; la seconde fois, mon cœur bondit violemment; enfin , cet amour fatal me surprit tout d'un coup. Je n'étais guère alors qu'un peintre d'enseignes; par elle, la grâce et l'harmonie me furent révélées comme par enchantement. Quelques semaines se passèrent sans que mon cœur osftt parler même dans mes regards : sans une pantoufle violette , peut-être n'aurais-je jamais rien dit. Or donc , un matin je peignais un petit Savoyard pour le triste musée du marquis de Hautbois , lorsqu'elle vint à l'atelier : elle était dans le plus simple et le plus aimable déshabillé blanc que j'aie jamais vu ; sa magnifique chevelure d'ébène s'échappait du peigne en touffes rebelles ; son corsage , à peine dessiné , n'en était que plus attrayant. Elle traînait d'un pied paresseux de jolies pantoufles violettes trois fois trop grandes. Tout en peignant mon Savoyard , je la regardais
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du coin de Toeil , mais de toute mon âme. Elle vint 86 pencher au-dessus de moi :
c — Le joli Savoyard ! > dit-elle y après avoir jeté un coup d'oeil distrait.
c J'étais dans le feu, mais non pas dans le feu des damnés. Son épaule touchait mon épaule , son souffle agitait mes cheveux. J'allais perdre la tête, quand la voix de mon maître se fit entendre. Éléonore s'envola comme un oiseau , mais sa pantoufle resta en chemin. Je me jetai comme un fou sur cette pantoufle qui était un scapulaire d'amour, je la baisa avec l'ardeur d'une lèvre agitée ; j'étais si aveuglé par la passion , que je ne vis pas venir à moi la petite Jeannette, cette même Jeannette qui est à cette heure la femme de Grétry. L'enfant, surprise de me voir baiser avec tant de feu la pantoufle de sa mère, s'enfuit à toutes jambes pour aller conter cela à son père ; ainsi elle apprit mon amour à Éléonore.
c — C'est un enfant, dit-elle tout effrayée.
c — Il n'y a plus d'enfant , > dit Gromdon en souriant pour cacher sa jalousie.
c Le déjeuner fut silencieux. Dans l'aprèsmidi, la petite Jeannette, sur la prière de sa mère , vint me demander la pantoufle violette. Je répondis que je n'avais pas vu <Je pantoufle.
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Le lendemain, craignant une visite domieiliaire, je pris la pantoufle en allant porter mon petit Savoyard à la galerie du marquis de Hautbois. Paliai au fond du jardin où j'avais le privilège de rêver tout à mon aise : je cachai ma chère pantoufle dans le feuillage d'un bosquet touffu (celui où nous sommes me Fa rappelé tout à l'heure).
< Pendant plus d'un mois, je retournai tous les soirs dans le bosquet ; le marquis était aux eaux de Spa ; je n'étais distrait , dans mes promenades amoureuses et solitaires , que par un vieux bonhomme de jardinier qui voulait me prouver un peu trop souvent que les roses qu'il cultivait valaient bien celles que je peignais. Bienheureux temps ! les jours passaient comme des heures, les heures passaient comme des songes d'or ! Bienheureux amour ! mon cœur ne recherchait qu'un peu de silence, un peu d'ombre, une pantoufle violette ! Qu'en dites-vous , mon cher poète des bergères ? Némorin est un petit Fronsac auprès du Greuze d'autrefois. Cependant la pantoufle perdue inquiétait Éléonore; une fois, à l'atelier, pendant que Gromdon reconduisait un visiteur à la porte , elle me dit d'un ton presque sévère :
« — Mais ma pantoufle, Greuze, où est-elle donc?
il9 ÉLÉONORE ET LÉTITIA.
« — Dans le jardin du marquis , dis-je en tremblant : venez la chercher là.
€ — Vous êtes fou, Greuze. >
€ Et comme Gromdon fermait la porte , elle chanta d'une voii adorable : Enlendez-vous la cornemuse?
c Quelques jours après , Gromdon partit pour le Puy, où il devait restaurer une sainte Marie Madeleine. 11 songea à m'emmener avec lui, mais le voyage coûtait quelque douzaine d'écus. f Plus que tu ne vaux, » m'avait-il dit. La jaloDsie lui coûtait un peu moins , tout compte fait. Il partit donc seul ; moi, je me promenai de plus belle dans mon paradis terrestre. Eve manquait toujours; mais j'avais déjà sa pantoufle.
< Éléonore descendait de notre première mère en ligne droite ; elle était curieuse comme toutes les femmes : elle vint aussi à son tour vers Tarbre défendu.
< Un soir, un beau soir comme aujourd'hui , à peine un nuage par-ci par-là , un doux soleil couchant, des oiseaux qui chantaient, des abeilles qui s'enivraient dans le calice des muguets : je soupirais de joie et d'amour dans mon cher bosquet , quand j'entendis tout à coup la voix perçante de la petite Jeannette. Je regardai par un œil du feuillage, je vis dans l'allée des grenadier»
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M^ Gromdon 6t $a fille; la fille bondissant comme un faon, la mère triste et pensive comme une femme qui se recueille dans son cœur. Ah ! qu'elle était belle , dans cette lumière pâlie du soir ! Que de grâce dans sa nonchalance ! Que de douceur angélique dans sa figure rêveuse !
c Elle venait de mon côté , mais comme une femme qui ne sait où elle va. Le jardinier, en passant près d'elle, lui dit que j'étais dans le bosquet , croyant sans doute qu'elle me cherchait. Elle avança toujours sans trop lui répondre. Le bonhomme s'était arrêté avec Jeannette ; il lui cueillit quelques grenades d'un air paternel ; Jeannette, ravie d'avoir des pomme» rouges entr'ouvertes, laissa aller sa mère et suivit le vieux jardinier. Moi , j'étais toujours caché dans le bosquet comme le serpent ; chaque pas d'Éléo- Dore me frappait au cœur. Elle venait sans détours, elle allait arriver ; je saisis la pantoufle et la baisai avec une nouvelle ardeur. Il y avait peut-être un peu de charlatanisme dans ce mou'vement, car Ëléonore pouvait déjà me voir :
l'amour le plus noble n'est-il pas toujours un peu charlatan? M™® Gromdon me surprit les lèvres sur sa pantoufle ; elle voulut rire et se moquer, mais, touchée au cœur de ce culte silencieux et romanesque, elle sourit tristement.
t94 ÉLÉONORG ET LÉTITIA.
« — Madame, dis-je en me jetant à ses pieds, voilà votre pantoufle, i
c Elle soupira.
c — Allons , mon pauvre enfant , murmurat-elle, relevez-vous et n'en parlons plus.
c Et, tout en parlant ainsi, elle ne puts^empécher de glisser ses jolis doigts dans les blondes touffes de ma chevelure : j'avais à vingt ans la plus belle chevelure du monde. Je me relevai tout en lui baisant la main ; elle sentit des larmes brûlantes y tomber avec le baiser ; vous le dirai-je? entraînée par mon amour, elle pencha sa belle tête sur mon épaule :
I — 6reuze , dit-elle d'une voix étouffée , ne m'aimez plus , de grâce , car tout serait perda. Je ne vous aime pas ; non, non, je ne vous aime pas : le cœur est rebelle.
c — Hélas ! oui, madame, le cœur est rebelle, je n'y puis rien. Mais pourquoi chercher à éteindre mon amour ? C'est mon seul bien ; cela ne fait de mal à personne, pas même à vous, madame. >
< Éléonorc secoua la tête en soupirant. Nous gardâmes le silence durant quelques secondes. Nous écoutâmes le vent dans le feuillage, le bourdonnement de l'abeille , la note attendrie de laverdière, mais surtout les battements de notre cœur. Je suis vieux , mais je donnerais bien des
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jours encore pour des secondes de ce moment béni du ciel. Éléonore était toute palpitante ; je ]a dominais par mon amour, mais j'osais à peine toucher ses cheveux de mes lèvres égarées. Elle releva enfin la. tète , elle me regarda avec une douceur ineffable ; elle voulut me parler, mais ma bouche étouffa sa parole. C'était trop et trop peu ; ce fut tout.
c Elle voulut se détacher de mes bras, je la retins.
c — Pourquoi ne pas vous aimer? lui dis-je avec passion, i
c A cet instant sa fille , qui venait à nous, jeta son petit cri perçant. Sa mère se tourna vers elle.
c — Pourquoi ne pas m'aimer ? dit-elle , pourquoi? Voilà une réponse que Dieu m'envoie, i
c Et elle indiqua Jeannette du doigt.
< Elle sortit du bosquet pour aller vers sa fille. X peine dehors , le soleil , qui allait disparaître dans les nuages de l'horizon , lui jeta sur le front un rayon magique dont je fus ébloui , une sainte auréole qui me rappela soudainement les vierges de Raphaël. Le ciel était venu à notre secours ; l'amour maternel triomphait. Jusque-là j'avais aimé avec des espérances coupables, j'avais senti que la bouche cherche encore sur la terre quand
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rame est déjà dans le ciel; mais, depuis ce charmant tableau, ma bouche se ferma sans murmurer, mon âme s'éleva jusqu'à Tadoration. Éiéonore ne fut plus une femme pour moi , ce fut rimage céleste que Dieu laisse entrevoir au poêle, le divin modèle que le grand peintre d'en haut montre quelquefois au pauvre peintre d'icibas.
c J'ai souvent tenté de reproduire ce tableau, ce tableau qui est encore tout animé dans mon âme, mais j'ai toujours échoué, ma main tremblait, mon cœur troublait ma vue, je ne faisais rien qui vaille. Il n'y a qu'un poêle qui parvienne à saisir dans son œuvre toute la poésie de cette scène. »
Florian s'inclina.
c Votre histoire m'a touché ; c'est une belle et noble histoire.
— Je vous l'abandonne , dit Greuze.
— C'est un legs précieux qui restera dans mon cœur en attendant mieux. Mais , pour vous payer en petite monnaie, voilà tout à propos Agnès qui vient à la fontaine : ce serait une mauvaise idylle pour moi ; pourquoi ne serait-ce pas un tableau pour vous ? Voyons , Greuze , à l'œuvre ! Agnès est jolie , le paysage est doux , la fontaine...
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— Mais votre Agnès ne va pas à la fort laine , diiGreuze.
— Où diable va-l-elle ainsi? se demanda Florian ; la voilà qui laisse sa cruche sur la pelouse ei qui prend le seniier du parc. 11 y a quelque aroouretle là-dessous , je le devine. M. de Pen* thièvre a appelé au château un jeune sculpteur sur bois qui sera de vos amis , mais qui en attendant est fort tendre pour Agnès. Il est quatre heures; à ce moment il a coutume de se promener dans le parc ; Agnès veut passer par là. Que Dieu la conduise.
— D'où vient donc cette gentille Agnès?
— Cest la fille du jardinier d'Anet.
— Sur ma foi, c'est la plus fraîche rose du jardin.
— L'an dernier, M. le duc s'est avisé de lui dire qu'elle était jolie ; cette bonne grâce d'un grand seigneur austère a tourné la tête à cette petite fille. Si son père n'y veille pas d'un peu près, elle ira un peu trop loin.
— Le chemin n'est pas rude pour les jolies filles, iaais il est glissant.
— La voyez-vous là-bas qui revient toute pensive et toute surprise ?
— Oui. Le diable de sculpteur a pris certain iiement quelque doux baiser pour son dessert.
It8 ÉLÉONORB ET LÉTITIA.
— Il n'y a rien à dire , ils sont jeunes tous les deux ; Tamour à dix-sept ans , c'est une bénédiction du ciel.
— Elle a repris sa cruche, elle vient avec une aimable indolence. Que ne puis-je la peindre , ainsi !
— Il manquerait quelque chose au tableau.
— Quoi donc , s'il vous plaît ?
— Le baiser pris dans le parc.
— La peinture a aussi ses ressources : je puis sans peine indiquer le baiser; je n'ai qu'à peindre à la main d'Agnès une cruche cassée.
— Par là vous en direz trop ; mais c^est une idée ingénieuse. Â Tœuvre donc ; votre tableau sera îa Cruche ctusée.
— El pendant que je peindrai ce tableau, vous écrirez l'histoire que je vous ai racontée ; cette histoire aura pour titre la Pantoufle violette. Mais qu'ai-je dit! ceci n'est pas une histoire, c'est une confession. Gardez-vous bien de la profaner dans un livre. >
Vous savez tous que Greuze fit la Cruche cassée; vous avez tous vu cette charmante figure qui unit le sourire de la candeur au regard de la volupté. Florian ne fit pas une nouvelle à sa façon
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de la Panioufle violette : il disait souvent qu'aussitôt Greuze mort , il aurait une belle histoire à raconter ; mais Florian mourut le premier.
Pour son malheur, Greuze se maria; un mariage bourgeois qui semblait promettre des jours paisibles, des joies sereines, enfin le petit bonheur du coin du feu. Ce petit bonheur dura bien six semaines ; M"*® Greuze n'était pas si bourgeoise qu'elle en avait Tair : elle aimait fort la comédie, le menuet et le petit souper. Elle commença par ruiner Greuze ; elle avait des caprices de grande dame ; elle jetait Pargent par la fenêtre pour se donner les airs d'une petite marquise. Enfin Greuze devint tout simplement le jouet de cette femme. Il tenu de la ramener dans le bon chemin ; il fit pour cela deux dessins ingénieux, qu'il appela les Barques du bonheur et du mal^
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heur. Voici Tallégorie : Dans la première barque, qui glisse légèrement au gré d^une brise amoureuse , sur un lac pur et calme, on voit deux futurs époux, allègres et souriants ; ils rament tour à tour, pour atteindre une ile semée de roses et de myrtes, où on entrevoit le temple du Bonheur. Au milieu de la barque, deux enfants passent sous les yeux ravis des époux , que ce spectacle repose. Pour atteindre Tlle fortunée , il faut éviter un précipice (vous devinez lequel?). La traversée est périlleuse ; mais, grâce à l'accord des deux rameurs , le danger est bientôt vaincu. Une fois hors de péril, TÂmour apparaît auHlessus de la proue, anime les époux et sourit à leur bonheur. Dans la seconde barque , c'est une autre histoire ; n'y cherchez pas l'image du bonheur, car le bonheur est bien loin de là. Au lieu d'un ciel pur et d'un lac paisible, c'est une tempête sur la mer ; c'est le même lac et le même ciel pourtant. Le vent siffle, les flots sont soulevés, l'éclair brille, et la foudre éclate sur le temple du Bonheur, dont on ne voit plus que les ruines. Les vagues en furie poussent la malheureuse barque vers le précipice ; le pauvre époux seul s'épuise en vains efforts pour éviter l'abîme ; ses mains affaiblies soulèvent à peine les rames ; le gouvernait est brisé ; il n'y a plus de salut pour
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lui. L'épouse est assise nonchalamment sur un banc opposé ; elle penche la tète et sourit à quelque souvenir coupable qui lui cache le danger ou plutôt qui la console du danger. Sous ses yeux, ses deux enfants en guenilles se disputent un morceau de pain noir : elle ne les voit pas ; son cœur est ailleurs, ou plutôt ellejn'a pas de cœur. KÂmour, dont le flambeau est éteint, s'envoie tristement loin de cette barque qui va s'engloutir.
W^^ Greuze ne fut pas édifiée par ces deux dessins, c Tu es bien innocent dans ton allégorie, (lit-elle au peintre ; ton temple du Bonheur est mal placé : s'il se trouvait au beau milieu d'une fête de W^^ du Barry, à la bonne heure ; mais là, dans cette ile déserte , ce n'est qu'un château en Espagne. Qu'entends-tu par le précipiee ?
— J'entends que tu ne t'aviseras pas d'y j^eter mon honneur. >
M""« Greuze éclata de rire : t En vérité , tu es un homme de l'âge d'or ! Au reste, monsieur, soyez paisible, ramez sans inquiétude, le gouvernail n'ira pas de travers. >
Diderot , un franc ami de Greuze , était par contre-coup trop ami de M'^^ Greuze. Je ne veux pas dire par là qu il ait poussé l'amitié trop loin ; d'autres l'ont écrit pourtant. Écoutez Diderot lui-même, qui dit sans façon quelque part :
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c Greuze est amoureux de 8a femme, il a raison ; je Tai bien aimée , moi qui vous parle , quand j'éiâis jeune et qu'elle s^appelaii M^'® Babui, dans sa pelile boutique de librairie du quai des Augustins; poupine, blanche et droite comme le lis, vermeille comme la rose. J'entrais avec cet air vif, ardent et fou , que j'avais alors : < Mademoiselle, les Conieê de La Fontaine ; un Pétrone, s'il vous plaît. — Monsieur, les voilà. Est-ce tout ce qu'il vous faut? • (Je passe quatre lignes de Diderot, qu'il aurait bien dû passer lui-même.) Quand je retournais sur le quai, elle souriait, et moi aussi. Quel joli sourire! Greuze est donc amo^ireux de sa femme ; en la peignant tous les ans, il a l'air de dire non-seulement : i Voyez comme elle est belle ; > mais encore : c Voyez ses appas. — Je les vois, M. Greuze. > Quand il écrivait ceci, Diderot élait brouillé avec Greuze. Aussi il disait M. Greuze ou feu mon ami Greuze. Dans tout cela , cherchez à vous convaincre si vous voulez.
Le pauvre Greuze ne fut pas aveugle, hélas !
il lut Molière pour se consoler ; il finit par prendre son parti en brave : il se vengea à tort et à travers des erreurs de sa femme ; il devint un homme à bonnes fortunes. 11 alla dans le beau monde avec tout l'attirail d'un petit-maitre ; les
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plu8 fines dentelles vinrent orner sa jabotière et ses manchettes ; des pierreries précieuses brillèrent à ses doigts. Il porta cavalièrement une épée magnifique; il fut galant outre mesure, disait Grimm ; il eut de Tesprit à tout propos. Il fut bientôt recherché partout ; c'était à qui verrait cette figure à la fois noble et naïve, où se combattaient Tesprit et le sentiment. La duchesse de Bourbon Fappela à ses fêtes : < Je n'ose pas vous protéger, lui dit-elle ; vous êtes un duc à votre façon , venez donc ici comme un duc. > Greuze n'oubliait pas pour cela d'aller étudier les passions du peuple. Parfois, au lieu d'aller faire le joli homme dans quelque hôtel célèbre où on disait M. de Greuze, il courait les petits théâtres, les boulevards et les guinguettes ; il poussait de temps en temps son pèlerinage d'artiste jusque dans les campagnes, avec Lemière ou tout autre. Lemière se gardait bien de voir autre chose que ses scènes de tragédie ou ses tableaux de poème ; pendant qu'il cherchait la rime, Greuze trouvait le sentiment. Greuze allait partout, jusque dans l'étable, quand la paysanne pressait le pis de la vache. Dans ses tableaux villageois , comme tout rappelle bien la chaumière? Il y a du pain sur une planche dans VÂceordée de village ; ce pain qui vient d'être cuit vous donne tout de
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suite un appétit champêtre. Daos une partie de campagne, Lemière lui dit un jour : c Je viens de trouver un vers. Quel vers ! Le trident de Neptune est W sceptre du monde. N'est-ce pas là un vers sublime ? C'est le vers du siècle.
— Cela n'est pas trop mal rimé, dit Greuze en souriant ; mais ce vers sublime t'a empèclié de voir faire l'aumônejà-bas sur le seuil de cette maisonnette ; cela rime encore mieux à mes yeux, t
Greuze avait la nature volage des poètes ; son cœur s'enflammait à tous les vents, son âme s'envolait à toutes les poésies ; il eut des amours et des amitiés sans nombre, donnant aux uns et aux autres tout ce qu'il pouvait donner. Il fut prodigue tonte sa vie des richesses de son cœur. Grétry tenait son cœur à deux mains , Greuze aimait le premier venu , et quelquefois la première venue , se consolant d'une amitié trompeuse dans un amour infidèle. Les jours passaient vite pour un tel homme ; il les voyait passer avec sa précieuse insouciance, s'imaginant que le soleil serait rayonnant le lendemain comme il rétait la veille. Il avait la naïveté charmante des enfants et la vanité des petites filles. C'était souvent un souvenir de La Fontaine. Il marchait droit devant lui, dédaignant les détours. En
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homme de bonne foi, il parlait de lui-même avec enthousiasme. « N'y trouvons pas à redire, écrivait d'Aîemberl, car si Greuze s'écrie : < Quelle belle chose je vais faire ! > soyez sûr que c'est le génie qui parle; le génie tient parole. > Diderot disait de sa vanité : c C'est celle d'un enfant , c'est l'ivresse de l'inspiration ; ôtez-lui cette naïveté qui lui fait dire de sa Belle pleureuse ou de son Accordée de village : < Voyez-moi cela , c*est cela qui est beau ! i vous lui ôterez sa verve, vous éteindrez le feu, le génie s'éclipsera. » La fausse modestie est la pire des vertus dans les arts ; c'est la femme galante qui met un voile pour attirer les regards. Greuze était de bonne foi avec les autres cpmme avec lui-même; il défendit toujours les belles choses de ses amis et de ses ennemis : ainsi, quand parut le Déluge de Girodel, il y eut toutes sortes de pauvres critiques autour de cette œuvre, c C'est tout au plus, disait un journaliste, le tour de force d'an écolier.— Dites donc d'un maître! » s'écria Greuze avec colère. Il fut le premier à prédire le génie de Prudhon. i Celui-ci ira plus loin que moi, disait-il souvent; il enfourchera ces deux siècles avec des bottes de sept lieues, i Quoiqu'il jouât l'ignorance à merveille , il savait beaucoup : an esprit d'élite fait toujours du chemin'; il peut
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ignorer ce que tont le monde sait mal , comme le grec ; mais soyez sûr que cet esprit a gagné en bonne philosophie humaine ce qu'il a perdu en mauvaise science, en langue vivante, ce qu'il a perdu en langue morte. Greuze, qui rappelait La Fontaine par certains côtés, comme je viens de le dire, a imaginé presque toutes les fables qu'a mises en vers le duc de Nivernais; il a même écrit un roman philosophique : ce roman est demeuré en manuscrit ; il a pour titre : Bazite $t Thibaud. On a dit dans le monde, après lecture faite par Greuze, que c'était le dernier chapitre de \ Emile ; mais ce n'est là qu'un jugement du monde. Avec les hommes, Greuze était un peu silencieux, soit qu'il dédaignât les paradoxes, soit qu^il fût mal armé pour la réplique ; mais, avec les femmes, il parlait beaucoup, enjolivant son babil de toutes les fleurs de la galanterie et de la louange. Le madrigal avait dans sa bouche une grâce nouvelle, une originalité piquante. La duchesse de Bourbon écrivait : c Une femme est un être sacré pour Greuze ; sa galanterie délicate et poétique nous rappelle le beau siècle de François I®'. Par malheur, il est un peu trop amateur de la beauté, il la recherche partout, du haut en bas. Il a dû se rencontrer quelquefois avec Duclos ; mais c'est la faute de nos belles.
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dames, qui ne posent guère que pour la figure. » Quoique mal marié , Greuze criait contre les célibataires : t Ce sont, disait-il, des braconniers sur le mariage. » Il avait à se plaindre d'eux, sans doute. Cependant sa fille le consolait de sa femme, quand il avait le temps de chercher des consolations. Ce qui semble étrange, c'est que Greuze, le plus volage des amoureux, en revenait toujours à aimer sa femme. < Voyons, profane, disait-il en lui |)ressant la main , tu as eu le diable au corps, mais mon amour t'a exorcisée. > Le diable s'éloignait pendant huit jours, mais il revenait de plus belle. L'impératrice de Russie appelant Greuze à sa cour, il aurait pu se délivrer de sa femme, il aurait pu éviter la misère qui s'approchait déjà ; mais il prit en pitié l'indigne épouse, il voulut la protéger jusqu'à la fin , malgré ses égarements.
Par sa bonne foi, par sa noble fierté, Greuze perdit bien des faveurs. En i765, non-seulement son pays n'avait rien fait pour lui, mais l'Académie de peinture n'avait pas encore songé qu'il existât. Au salon de 1765 , il exposa la Jeune fille pleurant son oiseau, et la Petite fille qui tient un capucin de bois. Vernet se promenait dans la galerie avec le marquis de Marigny, qui était un critique redouté , quoique marquis. Les
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deux promeneurs trouvèrent un homme en admiration devant la Belle pleureuse de Greuze ; cet homme , devinez qui ? C'était Greuze lui-même. Jusque-là le marquis avait beaucoup critiqué et dédaigné ; ce tableau le surprit : < Cela est beau ! > dit-il avec entraînement.
Greuze se retourna : < Je le sais bien, monsieur le marquis ; mais, avec tout cela, je n'en suis pas plus riche.
— Mon ami Greuze, lui dit Vernet, c'est que vous avez une nuée d'ennemis , et parmi ces ennemis, il en est un qui parait vous aimer à la folie, et qui vous perdra.
— Qui donc ?
— C*est vous. Oui , mon ami , vous avez des torts impardonnables envers votre fortune : vous vous imaginez qu'il ne s'agit que d'avoir du génie , une âme fière et sensible pour faire fortune , tandis qu'il faut des jarrets souples pour se faire pardonner son génie ; avec ces jarrets-là, vous auriez un logement au Louvre comme les princes de la peinture , des pensions à divers titres, et peut-être le cordon de Saint-Michel. Croyez-moi, cessez d'être un grand peintre, et vite l'Académie chantera vos louanges.
— Que voulez-vous? dit Greuze en tendant la main à Vernet ; il m'est si naturel d'avoir du
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génie, et si difficile de ployer le jarrel ! Je sais un homme d'autrefois, je ne m'incline que devant les femmes.
— Alors priez donc les femmes de faire voire fortune. »
Diderot survint ; avant de saluer les deux peintres et le marquis, il salua le tableau de Greuze. € La jolie élégie ! le charmant poème I La belle idylle que Gessner ferait ici ! Je vous salue , jeune fille pleine de grâce... » Et se tournant : c Je vous salue , messieurs ; de quoi est-il question?
— Greuze se plaint de la fortune , dit Vernet,
— Greuze , reprit Diderot , ne sera jamais qu'un gueux comme moi (il y a gueux et gueux) ; mais qu'importe ! ses tableaux ne font-ils pas fortune? >
Quatre ans après , Greuze fut admis à TAcadémie : il voulut siéger parmi les peintres d'histoire ; il fit dans ce dessein un grand tableau assez mauvais , VEmpereur Sévère reprochant à son fils Caracalla d'avoir voulu Vassastiner. Greuze manquait de style et de grandeur pour un tel sujet : il échoua ou à peu près. Greuze , piqué, se retira de l'Académie ; il fit contre elle des épigrammes à la façon de celles de Piron contre l'autre Académie , moins la rime. Il ne voulut
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plus exposer au Louvre , il fit salon chez lui : f II n'y a que des enluminures à leur exposition, c'est dans mon atelier qu*on trouve des tableaux, i En France, on n'est jamais du parti de TAcadémie ; on s'amusa des quolibets de Greuze , tout le monde vint à lui. Princes , gens de lettres , grandes dames, c'était à qui le vengerait de l'Académie. Enfin , en dépit de l'Académie , il fut nommé peintre du roi.
L'Académie avait raison cependant ; Greuze n'était pas un peintre d'histoire. Il n'entendait rien aux Grecs ni aux Romains ; il ne comprenait ni les rois, ni les héros; il n'avait ni le grand style, ni le coloris solide, ni les accessoires magnifiques ; mais il savait trouver merveilleusement la physionomie des passions bourgeoises, le sentiment et la fraîcheur de la famille. Le drame de Diderot et l'idylle de Gessner, voilà son domaine : c'est là qu'il est tout à son aise un peintre de génie. Son Accordée de village est à part : c'est plus qu'un drame et une idylle , c'est une page de la Bible ; il y a dans cette scène une gravité religieuse qui rappelle les premiers âges du monde.
La Sainte Marie égyptienne est l'œuvre la plus sévère de Greuze ; c'est plus qu'un tableau, c'est sainte Marie elle-même dans la splendeur corpor
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relie , dans la beauté divine et humaine qui a fait imaginer. les anges , dirait Voltaire. La pénitente, réfugiée dans la solitude agreste d'un rocher, est vêtue de sa longue chevelure, mais surtout de sa pudeur et de son repentir. Greuzen*a pu s'empêcher de répandre sur la bouche et dans les yeux une teinte de volupté qui est le souvenir du monde et de ses passions. C'est une figure magique; on y revient sans cesse, comme à une amante qui pleure , comme à une amante qu'on a perdue à jamais. Le peintre avait pris deux modèles pour celte figure : Éléonore et Létitia ; voilà d'où vient le charme divinement amoureux de ce chef-d'œuvre. Greuze disait lui-même :
Tavais trempé mon pinceau dans mon conir.
Comme contraste à ce tableau , on peut prendre le Père dénaturé, i Cela est d'une effrayante beauté , > disait Diderot. Quand la duchesse de Bourbon vit ce tableau, elle tomba presque évanouie dans les bras de M. d'Ârgental.
Je ne puis faire ici la description de toutes les œuvres de Greuze. En comptant les tableaux et les dessins, on arriverait bien à mille. Ses œuvres sont dispersées dans tous les pays, rien n'est plus commun. Dans toutes les toiles de Greuze il faut reconnaître et admirer la magie de la couleur , qui ne pèche guère çà et là que par trop de blanc
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et de rose , Tag^Dceinent pittoresque des figures, mais surtout le sentiment qui domine tout. Le peintre a presque toujours trempé son pinceau dansson cœur. Il faut en même temps condamner la négligence du dessin, ces méplats un peu uniformes qui donnent à quelques toiles Tair d'ébauches de sculpture , raffectation théâtrale de quelques scènes , la pauvreté des draperies. Mais, après tout, sans être un grand peintre, Greuze est mieux placé dans Tesprit du monde que beaucoup de grands peintres ; la raison, c'est qu'il a été un peintre original. L'originalité doit être la pierre de touche de tous les francs artistes. Que de peintres qui étudient Raphaël toute leur vie sans trouver l'âme de la peinture , cette âme que Greuze avait trouvée un beau matin en adorant Ëléonore !
Au milieu du xvni® siècle , la peinture française , comme la poésie , s'abandonnait follement à tout le charme et à toutes les extravagances de la fantaisie, pour se délasser un peu de ses grands airs sévères ; elle se faisait jolie , coquette , agaçante; c'était une petite marquise se déguisant en bergère pour danser à la cour. Watteau, Lancret, Boucher, Fragonard, Baudoin, jouaient un peu trop avec elle; ils efilaçaienl avec un peu de rouge et quelques mouches sa grandeur et sa
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dignité. Je suis loin de nier le chafme capricieux, la grâce un peu mondaine et un peu débraillée , Tesprit trop petii-maltre de leurs fblâtreries et de leurs mascarades. Mais tous ces jolis dévergondages de Fart duraient depuis trop longtemps. ËnBn Greuze survint, dirait Boileau : Greuze balaya du bout de son pinceau tout ce clinquant vieilli qui déshonorait la peinture ; il lui rendit une parure plus digne et plus noble , la parure des larmes. Girodet, Prudhon, Géricault, sont allés plus haut chercher le sentiment ; mais Greuze les a mis sur le chemin. Greuze a été un petit anneau de cette chaîne d'or qui unit Lesueur à GéricauU.
Greuze, Wiikie et Léopold Robert, ont à peu près représenté tout un domaine de la peinture. Dans ce domaine , Wiikie peint la nature telle qu'elle est, sans souci de la scène ni du sentiment; c'est un peintre pur et simple, un copiste , mais un merveilleux copiste , qui a tous les secrets du créateur. Greuze , un peu gâté par Diderot , ne peut s'empêcher de faire du drame et de la philosophie , parfois même du mélodrame : il voit bien la nature ; mais, n'y trouvant pas tout à son gré , il la cultive , il cherche l'agencement et la mise en scène ; aussi les personnages de Greuze sont des acteurs ; ils ont beau prendre des airs
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naturels, ils posent toujours un peu; chaque scène de ce peintre pourrait être transportée au théâtre. Léopold Robert a vu sous un plus beau ciel la nature en poète : au lieu de peindre en prose , il a peint en vers , comme il Ta dit luimême.
MADAMR DR VATIDIUIL.
Le croirez-you8 ? Ce peintre charmant qui vit s'asseoir sur un escabeau de son atelier le grandduc de Russie et la grande-duchesse , le roi de France Louis XVI, le général Bonaparte, un roi de Suède , un empereur d'Allemagne , je ne sais combien de seigneurs de tous les pays ; Greuze qui, le dernier, a gardé sur son pinceau le sourire perdu de son siècle, ce peintre tout Français, dont les œuvres feraient aujourd'hui encore la fortune de dix peintres , il est mort pauvre et seul , au beau temps des gloires de la France. David, qui l'avait fait oublier, l'avait oublié luimême. Après 1789 , le xvin<^ siècle n'avait plus rien à dire ni rien à faire ; la France venait de
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se réveiller dans un nouveau monde ; il 8*agi8saifr bien de cruche cassée ou d'accordée de village ; OR ne se mariait plus , on ne cassait plus de cruches à la fontaine. Les trois grandes images alors» c'étaient la guerre, la tribune, la guillotine, f Cela n'est plus de mon domaine, » disait Greuze avec e&oi. Le pauvre peintre aurait dû prendre son parti , mourir de dépit ou de peur comme son ami Florian ; mais Greuze avait une fille : elle semblait ne vivre que pour lui , il voulut vivre pour elle. Il traversa donc avec résigna-* tion tous les drames bruyants de la révolution , se reposant du bruit dans le travail, et se moquant bien un peu des gloires de la tribune, t Le citoyen Homère et le citoyen Raphaël, disait-il, vivront bien aussi longtemps que les citoyens célèbres dont je ne sais pas le nom. » Et tout en parlant ainsi , il dessinait avec amour quelque figure du poète : Homère sauvé par le Temps des ruines du monde.
11 habitait, grâce à je ne sais qui, mais non pas grâce à lui-même, un coin du Louvre; ce voisinage des Tuileries lui faisait dire tous les matins : f Ma fille , qui est-ce qui est donc roi aujourd'hui ? • 11 conservait toujours sa gaieté mélancolique; la tristesse lui venait seulement â Fldé^ de laisser sa fille sans fortune et eans protection^
vGoodiil
1M ÊLé0NORB fiT LÊTITIA.
Sentant la mort 8*approcher, il ressaiflit son pinceau , il eut un dernier éclair de génie, i Non , non, disait-il , je ne veax pas mourir sans laisser quelque chose à ma pauvre Caroline. » 11 passa ses derniers jours à faire son portrait et le portrait de sa fille. Son porirait fut le meilleur du salon de 1805. On s'étonna de la vigueur d'un peintre de quatre-vingts ans ; cela est franc et ▼rai comme une tête de Rembrandt; en même temps il s'y trouve le sentiment qui anime toutes les tètes de Greu2e< Or savez-vous ce que fit Caroline de ce portrait , le seul héritage de son père? € Tu vendras cela cent louis, i avait-il dit. Caroline garda le portrait de son père et vendit ^ sien. Ce beau trait n'a rien qui surprenne ; mais il doit consoler les pères qui n'ont rien que l'honneur à léguer à leurs enfants.
Cependant Greuze gardait le lit depuis quelques Jours; c'en éiait fait de lui, il n'avait plus la force de lutter. Barthélémy seul alla lui dire adieu.
c Eh bien! Greuze?
—'Eh bien! mon ami, j'apprends la mort.
Si jamais tu t'avises de peindre la Mort, figure-toi une mauvaise mère qui endort ses enfants pour se délivrer d'eux. Je commence à ne plus savoir ce que je dis ; mais patience , bientôt je ne dirai plus rien du tout.
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-^Allons, allons , da courage; do ne meuri pas le premier jour du printemps.
-^Eh! ibonDieu! depuis 1^ sans-culottes , je n'entends plus rien aux Saisons. Sommes-nous en ventôse ou en germinal ? Est-ce aujourd'hui saint Pissenlit ou sainte Asperge ?
'^Qu'importe? Voyez comme le soleil est beau!
— > J'en suis bien aise pour mon voyage. Adieu, Barthélémy , je t'attends à mon enterrement ; tu seras tout seul, va, comme le chien du ptiuvre. Adieu ; va-t'en , car je n'ai plus que le temps de prier le bon Dieu pour ma fille. Il est vrai que j'aurai le temps de le prier lâchant, t
Greuze mourut sur le soir, après avoir un peu divagué; pourtant, son dernier mot fut une prière pour sa fille. La pauvre Caroline , après avoir passé la nuit à le veiller encore , alla tout en larmes trouver les amis de son père. € Oti l'enterre demain, i dit^Ue partout : mais le lendemain on ne vit au convoi que Dumon et Barthélémy ; Barthélémy, le chien du pauvre, comntie avait dit le défunt ; ce mot vaut un boh tableau pour Barthélémy. Le lendemain , les autres anlis de Greuze avaient bien autre chose à faire : l'un déjeunait chez son voisin , l'autre peignait sa
voisine ; celui-ci se reposait , celui-là sollicitait
is.
iSû ÉLÉONaRfi ET hitltlA.
une faveur. Greuze fut vengé de ses lâches amis; il fut vengé par une femme qui vint , durant la messe ^ déposer un bouquet d'immortelles sur le modeste cercueil, c II était bien juste, dit le Journal de V Empire , qu'une femme , au nom de toutes, offrit ce tribut d'admiration sur la tombe de l'artiste célèbre qui leur avait presque toujours consacré son génie, i
La mort de Greuze fut une surprise dans tout Paris; on le croyait mort depuis longtemps, f Quoi ! Greuze n'était pas mort ? — 11 vient de mourir très-pauvre et très-délaissé. — Que ne le disait-il? murmura l'empereur, je lui eusse donné le fruit d'une victoire. — Je lui eusse donné le prix d'un de mes tableaux, » dit David. C'est toujours ainsi ; quand il n'est plus temps de faire une bonne œuvre , notre coeur s'ouvre à deux battants. Avec toute leur bonne volonté, David et Napoléon oublièrent bientôt que la fille de Greuze était sans ressources. Cette noble fille prit tout à la fois l'aiguille et le pinceau ; elle vécut seule sans autre secours, avec l'amitié de M"' de Valori. Toute pauvre qu'elle était, elle sacrifia encore à la mémoire de son père. Depuis le 21 mars jusqu'aux premières gelées de l'automne , la tombe du peintre était un gracieux jardin égayé par les roses, i Tant que
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je vivrai, disait-elle, les roses refleuriront. > Je suis allé à cette tombe que j'ai découverte à gramd'peine : il n^y a plus de rosiers ni de couronnes ; c*est la mort sans le souvenir de la vie. Un peu d'herbe amère , un amas de feuilles sèches , Tombre des cyprès voisins , voilà ce qu^ f ai vv- — Oii étes-vous , noble fille de Grenue t
Le dnc de Penthlèvre.
L'histoire a, comme la poésie , des noms qui , pour n'être pas redits bruyamment par la gloire^ éteilient toutefois dans les cœurs simples et honnêtes des sympathies que n*y rencontrent pas toujours les renommées plus retentissantes : noms modestes et chastement voilés qu'on ne saurait entourer de trop d'amour et de respect. Tel est, à coup sûr, le nom que nous venons d'écrire en tète de cet article. Il est difficile, en effet, de ne pas se laisser prendre au charme de cette figure qui, sous son attitude à la fois tendre, sévère et mélancolique, contraste d'une manière étrange et imprévue avec la société du xviu* siècle, au milieu de laquelle elle nous apparaît. Mous dirons