S66 LE CONCERT
cernait. Malgré leur pompe et leur éclat , toutes ces représentations où je courais avec la foule me laissaient triste et désenchanté. J'avais alors un petit camarade , grand amateur de musique , passionné pour les beaux chants et pour les belles voix. Nous allions ensemble aux théâtres lyriques, et nous revenions ensemble, la nuit, le long des quais , bras dessus bras dessous , lui joyeux et plein d'enthousiasme , moi chagrin et le front baissé. Lorsqu'il me demandait pourquoi j'étais ainsi, je répondais par celte moitié de phrase devenue proverbiale entre nous : c Ah ! si tu avais assisté, l'an passé, à un concert pour les pauvres qui s'est donné à Carpentras... i Et lui de m'interrompre et de rire à votre nom , ô ville éternellement chère, où j'entendis pour la première fois chanter cette àme mélodieuse qui n'est restée , sur la terre comme dans vos murs , que le temps de charmer le monde !
Découragé, j'avais pris le parti de m'en tenir au chant de mes souvenirs , et depuis quelques mois je n'accompagnais plus mon petit camarade dans ses excursions. L'hiver arriva; c'était le premier que je subissais à Paris. Un jour , mon petit ami entra dans ma chambre, radieux et triomphant comme Christophe Colomb après la découverte de l'Amérique. Il avait, lui aussi, pas
plus tard que la veille , découvert un nouveau inonde : il avait découvert le Théâtre- Italien. L'enfant m'en raconta des merveilles, et m'assura qu'on pouvait s'y risquer, même après avoir assisté au concert pour les pauvres qui s^est donné à Carpentras. Je branlai la tête d'un air incrédule. Il insista, mais vainement ; je n'avais point goût à de nouvelles expériences ; d'autres soins d'ailleurs m'occupaient; enfin, faut-il le dire? j'étais jaloux pour la voix qui chantait dans mon cœur, jaloux comme un amant pour la beauté de «a maîtresse , et je sentais que je souffrirais si je renconirais sa rivale.
Dès lors, il ne s'écoula guère de jour sans que mon petit dilettante revint à la charge. Tous les soirs de Bouffes, il arrivait, passé minuit, s'asseyait sur le pied de mon lit, et Dieu sait tout ce qu'il me fallait essuyer de pâmoisons et d'enthousiasme. Plus d'une fois je fus tenté d'en agir avec lui comme avec moi mon ami Jacques avait agi à Carpentras. Je dois convenir cependant qu'il avait fini par piquer au vif ma curiosité , et réveiller en moi la fibre musicale. Il me parlait surtout de deux reines du chant qui se partageaient la couronne; je brûlais et je tremblais en même temps de les voir et de les entendre.
Un soir, enfin (je m'en souviendrai toute ma
968 LB CONCBRT
vie), j'avais lu Otello sur TaiBche ; par un de ces brouillards compactes qui parfois enveloppent Paris comme un linceul, j'allai m'ajouter à la file qui assiégeait la porte du Théàtre-lialien. Après une heure d'attente, sous la brume fine et glacée qui me transperçait jusqu'aux os, la file oifdala lentement, comme les anneaux d'un serpent qui s'allonge. Je pénétrai un des derniers dans le sanctuaire ; disons mieux, je n'y pénétrai pas. Je trouvai le temple envahi , et ce ne fut pas sans peine que j'obtins la faveur d'un tabouret dans un couloir. Sur le coup de huit heures, je sentis ua frisson passer sur toutes les âmes. Le rideau se leva , et tel était le religieux silence, que je pus entendre longtemps frémir les derniers accords de l'orchestre, qui s'élevèrent légers comme un nuage, planèrent sur la foule immobile, et se brisèrent à la voûte, comme l'onde émue contre la pierre du bassin qui l'enferme. Je ne voyais rien , mais tous les sons arrivaient jusqu'à moi. J'écoutais dans le ravissement, je croyais écouter aux portes du ciel, et, je l'avoue, ingrat, j'oubliais Carpentras, quand tout d'un coup un mouvement se fit dans la salle, et une triple bordée d'applaudissements salua l'apparition de Desdemona. Je cherchais du regard la jeune Vénitienne, mais un rempart vivant me cachait le théâtre el la
scène. La foule était redevenue muette. Desdemona chanta. Aux premiers accents de cette claire vois , je tressaillis des pieds à la tête. Était-il vrai? Ne me trompais-je pas? N'étais-je pas le jouet d'une illusion ? Était-ce bien la voix de mes rêves? J'essayai de rompre le rempart qui me fermait rentrée de la salle ; mais je ressayai vainement, et je retombai sur mon siège. J'hésitais , je doutais encore ; mais lorsque j'entendis la romance du Saule , je ne doutai plus , c'était elle ! Après la chute du rideau , je me jetai , par un effort désespéré , dans t'orchestre. Bientôt la toile se releva aux acclamations de l'assemblée, qui rappelait Desdemonasur lascène; Desdemona parut. La clarté des lumières vacilla au bruit de longs cris d'enthousiasme , les fleurs pleuvaient , les loges étincelaient de pierreries, les écharpes blanches et roses s'agitaient dans l'air embaumé. Simple et naïve dans son triomphe , je la reconnus bien : c'était elle , c'était l'ange voyageur qui, parfois sur sa route, s'amusait à chanter pour les pauvres.
Le nom qu'avaient crié les loges et le parterre, je ne l'avais pas entendu.
c Monsieur, demandai-je à mon voisin , comment appelez-vous la cantatrice qui vient de chanter le rôle de Desdemona? >
s 10 LE CONCERT POUR LES PAUVRES.
Mon voisin me regarda d'an air curieux , comme si j'arrivais du Congo.
c M"^^ Malibran, > me dit-il.
Hélas ! rien n'a pu attendrir la Mort inexorable, ni tant de génie uni à tant de grâce, ni Tamour du public, ni Téclat de la gloire et de la beauté! C'est que la cruelle, comme l'a dit le vieux poète, s'est bouché les oreilles ; autrement elle n'eût point osé la frapper. Ab ! ne la plaignons pas. Elle a succombé dans la fleur de ses jeunes années ; elle s'est ensevelie dans le luxe de tout son feuillage. Qui pourrait dire ce que la vie lui réservait? Elle n'aura pas, comme tant d'autres, assisté à sa déchéance , ni vu pâlir son étoile et sa couronne s'effeuiller. Elle n'aura connu ni les défeclions du talent, ni l'ingratitude de la foule , ni les trahisons de la célébrité. La mort lui a fait un printemps éternel, et les années qui nous vieilliront ne mettront point une ride à son front. Heureux donc ceux qui meurent ainsi , avant d'avoir suivi le convoi de leur jeunesse ! ils sont les élus du Seigneur.