Madame de Verrue
Un malin du mois de janvier 1685, les gens de riiôlel de Luyncs apprêtaient un grand carrosse de voyage, dont les chevaux étaient commandés pour le coup de neuf heures. Hors les valets , qui remettaient de Tordre dans les ^ salles basses où Ton voyait les débris d'une rf' noce qui avait eu lieu la veille, tout le monde dormait encore dans l'hôtel. La première
l'eiiêlre qui s'ouvrit lut celle de la grand' chambre où parut sur le balcon la mâle ligure de M. de Luynes. Les traits de l'honorable duc exprimaient d'ordinaire celle sévérité mélangée de douceur que donnent les habitudes d'une vie pieuse ; mais celle fois une profonde tristesse se lisait sur son visage et dans toute sa persoime. 11 suivit des yeux , pendant un quart d'heure, les préparatifs de voyage, et lorsqu'il donna quelques avis à ses gens du haut de la fenêtre, on s'aperçut, au son altéré de sa voix, du irouble où était son noble cœur. Aussitôt que ecllc voix cul résonné dans la cour, le reste de la maison s'éveilla, et un grand mouvement régna partout. Neuf heures allaient sonner quand le duc descendit en robe de chambre sur les marches du perron et demanda si l'on avait averti son gendre que les chevaux étaient attelés. A ce moment une jeune personne de quinze ans au plus, et d'une beauté remarquable, vint se placer à côté de M. de Luynes
et lui |)rit la main sans pouvoir parler. C'était sa fille, qui avait épousé, la veille, le comte de Verrue et qui allait partir pour la Savoie.
— Vous voilà, Jeanne? dit le duc sans oser regarder son enfant. Vous êtes en retard ; il faut toujours faire ce dont on est convenu. Neuf heures soimenl , montez en voiture. Où donc est M. de Verrue?
La jeune femme ne répondit rien et continua de presser la main de son père.
— Vous aurez beau temps aujourd'hui i)our voyager, reprit le duc avec une émotion croissante. Vons pouvez faire quinze lieues et coucher ce soir à Étampes.
Madame de Verrue gardant encore le silence, M. de Luynes se tourna vers elle à demi, et , lui voyant les joues inondées de larmes ,
il la saisit impétueusement dans ses grands bras.
— Je voulais éviter cela, dit-il en pressant sa fille à Télouffer. Ces adieux ne font que nous déchirer le cœur et ne servent à rien. Vous aimez votre mari, vous allez être riche , heureuse et considérée à la cour de Turin. Ces pleurs ne sont pas raisonnables. Allons , c'est assez. Je vous défends de pleurer davantage.
M. de Luynes pleurait lui-même de tout son cœur ; mais , par un ell'orl prodigieux do la volonté, le pauvre père dompta son chagrin et reprit ses airs de sévérité en ajoutant :
— Ma fille , sachons accepter notre destin comme Dieu nous le fait. Nous ne serons pas toujours séparés. Votre mari vous amènera quelquefois en France ; j'irai vous voir en Savoie, je respère. Faites on sorte que l'on
vous aime là-bas et que j'entende toujours bien parler de vous.
Il y a dans les caractères énergiques un ascendant qui communique la force et enseigne aux autres à se dominer eux-mêmes. Madame de Verrue essuya ses yeux et répondit avec calme :
— Ne craignez rien, mon père, je n'oublierai jamais que je suis une de Luynes, et que Thonneur de votre nom est attaché à ma conduite.
Ils étaient remis de leur trouble au moment où le jeune mari descendit de son appartement. Le duc embrassa son gendre.
— Je vous épargne, lui dit-il, les éternels sermons que font les pères. Adieu, mon ami. Je vous ai donné ce que j'avais de plus cher
au monde , mais je ne le regrcUe pas. Aimez ma fille le plus que vous pourrez.
Le gendre s'écria, selon l'usage, qu'il était le plus heureux des hommes , et les jeunes gens montèrent en carrosse. Lorqu'ils furent sortis de rhôlel , M. de Luynes soupira en levant les yeux aux ciel et gagna son oratoire en murmurant tout bas :
— Cela est dur, bien dur à mon âge ; mais elle, avec ses quinze ans, je gage qu'elle rit déjà et se console. Ces chers enfants! Ils sont tous deux beaux comme le jour !
Le comte de Verrue, qui portail un des grands noms du royaume de Savoie , était en effet l'un dos plus beaux oavali(M's de ce tempslà. Sa fortune était considérable , et ses emplois à la cour de Turin , \c& |)roniiors et les plus honorables. Sa mère avait la charge de
(lame d'honneur auprès de la duchesse de Savoie. Il avait du crédit, devant lui un avenir aussi assuré que brillant. M. de Vernon, ambassadeur de Turin à Paris, l'avail emmené avec lui, pour visiter la France, et le jeune comte s'était tout de suite épris de mademoiselle de Luynes aux bals de Versailles , où elle venait de débuter avec éclat , comme toutes les beautés dans leur fleur. Jeanne, qui était du second lit de M. de Luynes , ne possédait presque rien. Son père ne l'eût jamais mise au couvent contre son gré , mais elle courait le risque d'être longtemps à mari(;r ; aussi , quand M. de Verrue demanda sa main , on l'accueillit avec joie et reconnaissance. Le comte avait vingt ans, des manières du meilleur ton , l'esprit un peu épais , mais un caractère doux et facile à vivre . IjC duc de Savoie avait donné son consentement au mariage dans les termes les plus flatteurs pour M. de Luynes , en promettant quelques faveurs nouvelles aux époux à leur
arrivée dans Turin. Le plus habile devin eût donc été bien embarrassé de prédire par quel côté une union formée sous de tels auspices pouvait engendrer des orages et des malheurs , surtout en considérant Tamour tendre des jeunes gens Tun pour l'autre , les excellents principes de la comtesse , sa vertu et sa raison. Cependant on verra bientôt comme elle fut menée à mal , pour ainsi dire de force et malgré elle ; tant il est vrai que le sort sait parl'ois creuser devant nous de ces précipices où le pied le plus prudent et le plus sûr doit fmir infailliblement par tomber.
Jeanne de Luynes était une jolie et fraîche personne , avec des yeux noirs , de belles dents , une physionomie tour à tour sérieuse ou enjouée , selon ce qui se passait dans ses idées, (jui étaient fort mobiles. Elle avait l'imagination vive et facile à frapper, mais soutenue par assez de bon sens. Lorsijue l'ennui la ve-
— n — nait chercher, elle le supportait mal comme toutes les femmes. Avec de bons procédés et de la douceur on en faisait ce qu'on voulait ; mais l'injustice ou la tyrannie la pouvaient jeter dans les plus terribles écarts , une fois qu'elles avaient dépassé la dose de patience que le ciel lui avait donnée. On comprenait aisément que, si elle eût été mal mariée, sa tête aurait pu l.i mener loin ; mais en la voyant unie à un mari jeune , complaisant et à son goût, il ne semblait plus possible qu'elle dût jamais faillir.
M. de Verrue et sa femme mirent amoureusement un grand mois à faire le voyage à petites journées. Ils étaient fort impatiemment attendus à Turin par les amis et la famille du comte. Madame la comtesse douairière de Verrue caressa beaucoup sa bru. Elle se mit sur le pied de l'embrasser six fois par jour et l'accabla de soins jusqu'à l'importuner. Cette douairière était une grosse femme chargée de graisse et
fort colorée par la coupe-rose. La galanterie l'avait tenue jusqu'à cinquante ans , et de sa jeunesse , un peu trop riche en chapitres de roman, elle avait gardé une morale commode et des oreilles qui ne s'effarouchaient pas pour des riens. A travers tous ces frais de tendresse, la jeune bru, qui avait de Tintelligence, démêla dans les mines de la douairière quelque chose de sec et d'impérieux qui ne pronioltait rien de bon ; c'est pourquoi elle se tint sur la réserve avec sa belle-mère, et ménagea de son mieux une affection qu'il fallait tâcher d'entretenir longtemps pour vivre paciliqucment. Le reste de la famille se composait d'une dizaine de sots , d'ignorants et d'âmes basses , qui formait à Turin ce qu'on pourrait appeler la populace de la cour.
Le jeune duc Victor-Amcdée vivait alors retiré dans son palais , et n'aimait , en fait de délassements , que la musique ; aussi avail-il
la meilleure symphonie qui fût en Europe. 11 ne recevait qu'un fois la semaine , et personne, hors ses chambellans , ne le voyait dans son particulier. Sous les apparences d'une grande froideur qui existait dans son maintien , ce prince avait de la chaleur d'âme, et son regard ferme annonçait qu'il avait au service de ses passions deux qualités redoutables , la résolution et la persévérance.
Madame de Verrue ne reçut pas du roi de Piémont l'accueil que les lettres avaient fait espérer. Soit que le prince fût distrait par ses projets politiques, car il en avait de fort grands, soit que les airs à la française ne fussent pas à son goût, il ne montra pas la bonne grâce qu'on attendait de lui. A l'instant de la présentation , il lixa sur la jeune dame un regard long et impassible , dont elle perdit contenance ; il murmura ensuite quelques mots de bienveillance , et une fois qu'il eut détourné les
yeux, il ne les dirigea plus , de loul le reste du jour, sur la nouvelle arrivée. Comme la seconde visite au château se passa de la même façon, la douairière et tous les Verrue en curent de Tinquiétude, et répétèrent dix fois avec chagrin (|uc la jeune bru n'avait pas le bonheur de plaire à Son Altesse. Au bout d'un mois, voyant que les manières du prince ne changeaient point, les Verrue s'agitèrent en disant qu'il fallait pourtant que cela eût une fin. Après le second mois, ils tournèrent leur dépit contre leur bru, et lui commandèrent de faire en sorte de gagner les bonnes grâces du prince ; mais le troisième mois s'étant écoulé sans aucun amendement, on déclara que la petite avait un mauvais caractère , une indifférence coupable pour les désirs de sa famille, et (pi'on verrait à trouver quelcpie moyen de la mettre à la raison. Le comte , qui aimait sa femme , était seul ;i parler pour elle contre les autres ; mais n'ayant aucune élocpionce, il se laissait battre, et la
langue formidable de la douairière lui coupait la parole au premier mot , en sorte que Jeanne de Luynes en vint bien vile à mener une vie fort maussade et à soupirer en pensant à la maison paternelle. Avec son inexpérience de quinze ans, la pauvre petite ne comprenait rien à cette froideur extrême du prince. Un soir elle prit son grand courage et se mit dans l'esprit de triompher des injustes préventions du duc de Savoie et do briser la glace en l'obligeant à s'expliquer. Elle choisit le moment où Son Altesse parlait à une dame assise devant le feu, etvint poser un pied sur les chenels à Tautre coin de la cheminée. Quand le duc eut fini sa conversation , il se trouva , en changeant de posture, tout auprès de la comtesse , et voyant qu'il ne pouvait éviter de lui adresser la parole , il en parut contrarié , ce qui jeta madame de Verrue dans un trouble criiel. La symphonie jouait dans cet instant des airs de la cour de France.
— Reconnaissez-vous cette musique? demanda le prince à la comtesse.
— Sans doute, répondit madame de Verrue, et les souvenirs qu'elle me remet à Tesprii m'inspirent de la tristesse.
— Je comprends : vous regrettez votre pays. Vous n'aimez point les habitants du l*iémont.
— Ce sont eux qui ne m'aiment point , cl il est impossible , à mou âge , dêlre heurcusemeut au milieu de gens à qui l'on déplaît.
— Je pensais plutôt , reprit le duc, que vous aviez de l'ennui , et (pie noire cour ne vous semblait pas digne de vous ï
— Votre Altesse plaisante : je ne demandais , en venant ici , (lu'à jue voir l'aire aussi
bon visage qu'aux autres pour m'y trouver à l'aise.
Madame de Verrue, qui avait enfin surmonté son trouble , leva les yeux pour voir comment ses reproches seraient accueillis du prince. Elle s'aperçut alors avec étonnement que Son Altesse avait les mains tremblantes et que le rouge lui montait aux joues.
— Vousvoustrompez,ditM. de Savoie, si vous croyez qu'on ne vous aime point ici; ce que vous avez pris pour de l'aversion, c'était de la crainte.
La douairière de Verrue se réjouissait de loin , en voyant le duc en conférence avec sa bru ; mais elle fut saisie d'effroi lorsque M. de Savoie quitta brusquement la comtesse et dit à la symphonie :
— Jouez-nous d'autres morceaux, mes-
sieurs ; votre imisique française n'amuse point madame de Verrue.
Jeanne de Luynes rentra chez elle fort rêveuse. Elle se laissa gronder par les Verrue sans prendre garde à leur colère , et dans l'instant où la famille entière décidait que jamais celte petite orgueilleuse ne saurait faire sa cour, elle comprenait inlrricuremenl que lo duc de Savoie était amoureux d'elle ; et, en effet, la comtesse n'eût pas été une femme si elle eût tardé plus longtemps à s'en apercevoir.
Avec le jour du lendemain arriva une grande nouvelle.Dcpuis plus decinqanson n'avait point dansé au château, et le prince venait de dire, à son lever , qu'il voulait donner des fêles. Les dévots , qui sont toujours des gens extrêmes , s'en effrayèrent comme d'une idée infernale et virent déjà leur règne détruit par le luxe de Versailles et le récimc des favoris et des mai-
tresses. Ils prirent des airs plus aflligés que s'il se fût agi d'une guerre ; mais la jeunesse et les femmes commandèrent gaiement leurs habits de danse et se préparèrent aux amusements.
Les Verrue furent distraits de celte nouvelle par une autre qui leur vint en même temps et qui les touchait davantage. Le comte lui appelé dans le cabinet du prince cl on lui donna une mission secrète auprès du roi d'Espagne. Cette grande faveur aurait dû étonner toute la f;unille, car M. de Verrue, avec son esprit borné, ne semblait guère propre à remplir des fonctions politiques ; cependant , excepté la comtesse , les Verrue regardèrent la chose comme fort naturelle. L'envoyé secret , charmé du personnage important qu'il allait cire, prit SOS instructions ol pouvoirs, cl partit fort content , après avoir embrassé sa femme, en lui disant de se bien divertir dans les bals'.
et de tâcher de se mettre mieux avec Son Altesse.
On commença les fêtes par un carrousel où M. de Savoie commandait le quadrille des Turcs , et l'on trouva que l'habit ottoman lui allait à ravir. Le prince de Vaudemont conduisait les Arabes. Tous deux firent merveille aux jeux de toutes sortes : l'un gagna le prix à la bague , et l'autre l'emporta dans les courses. M. de Savoie se distingua surtout au jeu des j)orliques , où il fallait enlever au galop des têtes de carton avec une lance. Les dames goûtèrent vivement ces beaux speciacles dont elles étaient fort sevrées , et les vainqueurs furent assez applaudis pour prendre goût à ces plaisirs. La douairière de Verrue, surchargée de fard cl dccoUicrs, était au premier rang sur l'amphithéâtre et tenait à son ombre la jeune bru, qui fut la seule à comprendre , par les regards de Son Altesse, que la fête se donnait pour elle.
Le second jour i'ut employé à courir le cerf, les lionimes à cheval et les femmes en voilures couvertes. Cet exercice se prolongea jusqu'à la nuit. Le gibier avait mené la cour à dix lieues de Turin , et il arriva qu'on fut obligé de coucher dans ime maison de plaisance de Son Altesse. Des chariots avaient apporté le nécessaire pour les repas, en sorte qu'on ne man(iua de rien. Le château était assez grand pour contenir tout le monde , et comme on s'élaii beaucoup fatigué , on se mit au lit en quittant la table. Madame de Verrue trouva qu'on l'avait logée dans une |>ièce fort retirée à roxtrémité des bâtiments ; mais le maréchal des logis ayant écrit son nom sur la porte , elle n'osa point demander un autre appartement. D'ailleurs , en examinant celte chambre, elle vit partout de bons verrons cl no s'cllVaya plus de l'iso- Icment.
La comtesse , après avoir achevé sa loilcllo
de nuit , renvoya ses femmes et s'enferma prudemment. Elle s'agenouilla ensuite sur un prie- Dieu où elle récita dévotement ses prières à demi-voix. L'idée lui vint d'y ajouter quelques mots sur les dangers qu'elle avait entrevus dans l'avenir; mais elle s'arrêta comme si elle n'eût point jugé qu'il fallût encore parler à Dieu et aux saints de choses aussi incertaines. Dans ce moment, une porte cachée s'ouvrit dans les boiseries , et M. de Savoie se trouva debout en face d'elle.
— Au nom du ciel ! madame , s'écria le prince, n'ayez aucune crainte. Ce ne sont pas de mauvais dessins qui m'amènent. Je vous aime , il est vrai , mais je ne vous respecte pas moins , et vous le comprendrez tout à l'heure.
— Vous employez un étrange moyen pour me prouver votre respect , répondit la comtesse avec fierté. Si vous voulez que je vous
croie , il faut que Voire Altesse se retire à rinstant.
— Laissez-moi le loisir de m'expliquer , madame , reprit le duc , cl vous allez reconnaîlrc qu'il y a dans ma conduite plus de délicatesse que vous ne pensez. Les princes ont le malheur de ne rien pouvoir faire sans que raille regards examinent leurs actions. Si je vous avais recherchée puldiquemenl , la médisance n'eût pas manqué de s'exercer à vos dépens , car le vulgaire s'imagine sottement que nos désirs n'ont point d'obstacles. J'ai fait à voire réputation le sacrifice de trois mois de silence et de tourments cruels ; mais il fallait bien finir par vous apprendre ma passion : c'est pour amener cette entrevue que j'ai donné des fêtes et conduit ici ma cour. Ne voyez donc dans ma présence à celle heure qu'un moyen naturel de vous entretenir sans témoin et sans danger pour votre honneur.
— Mais si une pareille démarche était connue , monseigneur, je serais perdue sans ressource !
— Aussi ai-je pris toutes les précautions nécessaires pour qu'elle demeure secrète. Je n'ai point voulu employer l'entremise des tiers et des messages. Personne au monde n'a reçu mes confidences ; c'est à vous seule que j'ai voulu parler. N'est-ce pas agir mieux que les princes ne font d'ordinaire, et n'aurez-vous pas quelques égards pour tant de ménagements ?
— Eh bien ! monseigneur, je reconnaîtrai ce que vous appelez des ménagements par une réponse franche. Je suis d'une famille où l'on se conduit honnêtement. Lorsque j'ai quitté M. dcLuyncs, mon père, j'ai promis de faire en sorte qu'on parlât bien de moi , et je vous le déclare, je mourrais de confusion s'il pou-
vait un jour fixer sur sa lille sou terrible regard en (lisant : « Jeanne, vous avez manqué à vos promesses et mis une souillure sur mon nom . » Outre que vous auriez à combattre une verlu orp;ueillcuse, monseigneur, vous vous adresse/ à un cœur indiiïércnl pour vous , car j'aime mon mari , et |i(}ur lui demeurer fidèle je n'ai à surmonler nulle séduction. L'idée de jouer le rôle honteux de maîtresse avouée d'un prince me fait horreur. Croyez-moi , n'attendez point, pour vaincre cet amour, (pi'il soit deveim plus Tort , et renoncez à vos projets : ils ne peuvent engendrer que des malheurs. Que cette conversation soit la dernière entre nous sur ce sujet, cl si ma reconnaissance a quelque prix aux yeux de Votre Altesse , elle sera aussi grande que le sacrifice l'aura mérité.
— Je voudrais vous salislaire, madame , répondit le du* ; mais dé|icnil-il de moi de ne l)oint v(Uis aimer , cl du iiiiniiciit (|iii' je \oii.-<
aime , pourrai-je in'empêcher de vous le dire et de vous en donner des preuves?
— Et moi, monseigneur, je fermerai Toreillc à vos discours , et je n'aurai point de regards pour ces preuves d'un amour auquel je ne puis répondre.
La figure du prince devint fort sombre , et des lueurs sortaient de ses yeux , tandis qu'il répétait plusieurs fois en marchant avec agitalion :
— Elle me mettra au désespoir 1
Mais ces signes de mauvais augure inspirèrent plus d'impatience que de frayeur à la comtesse.
— Monseigneur , dit-elle d'une voix tremblante , craignez d'en venir à des violences
contre ma personne. Je ne survivrais pas d'un jour à mon déshonneur.
— Grand Dieu ! s'écria le duc , de quoi donc me supposez-vous capable? Je ne suis point un scélérat , madame , et c'est contre moi-même que ma douleur se tournera.
Jeanne de Luynes sentit qu'elle venait d'offenser injustement M. de Savoie :
— Hélas! reprit-elle avec douceur, je suis aussi affligée de vos peines que des embarras où va me jeter ce funeste amour. Je vous en conjure , monseigneur , renoncez à moi ; chercbez ailleurs les plaisirs auxquels votre niérite et vos belles qualités vous donnent tous les droits du monde, et ne vous obsiiiiez pas à vouloir une personne qui ne peut vous appartenir , lorsque cent autres beautés sont prêtes à vous offrir ce que vous souhaitez.
— Eh bien ! dit le prince tristement , j'essayerai de vous obéir ; mais jamais une autre n'occupera la place que vous avez dans mon cœur.
— Que je suis aise de voir Votre Altesse aussi raisonnable ! Je prierai le ciel qu'il soutienne votre courage.
— Adieu, madame! ne vous y trompez point, je vais être le plus malheureux des hommes.
Malgré la honte qu'il y a toujours , dans la passe galante où s'était mis le prince , à faire retraite devant une femme sans avoir gain de cause , M. de Savoie sortit comme il était venu , par la porte dérobée ; mais ses idées ne prirent point le tour qu'il avait promis de leur donner, et quand le soleil parut, il était encore debout, songeant de toutes ses forces à quel-
que moyen de loucher ce cœur inabordable auquel il avait plus envie de plaire qu'auparavant. De son côlé , Jeanne de Luynes, troublée par celle aventure et prévoyant qu'elle n'était point au bout de ses dangers, passa la nuit à demander secours à Dieu , et jura dise défendre avec autant de fermeté que le duc avait résolu d'employer de persévérance dans ses attaques.
Le lendemain , qui était le dernier jour des fêles et le plus beau, la comtesse, de retour à Turin , prétexta une douleur de tête et resta enfermée. Elle eut le courage de renoncer aux danses et ne soupira qu'à peine deux ou trois fois en regardant ses robes de bal , puis elle se mit au lit dans l'iuslanl où les plaisirs commcnçaienl. I.a douairière de Verrue était furieuse de ce contre-liMups , car elle avait employé une semaine à donner à sa bru de bons avis pour faire; la ((iii(|iièli' du prince.
Elle comptait sur cette belle occasion , et lorsqu'il lui fallut paraître seule à la cour , elle en prit un r.ir si maussade que M. de Savoie devina de loin ce qui arrivait.
— Je vois que nous n'aurons pas madame de Verrue, dit le prince.
— Elle supplie Votre Altesse de l'excuser, répondit la douairière ; une indisposition...
— Nous connaissons ces maladies-là : c'est une continuation de ce mépris dont la comtesse l'ait profession pour nous.
— Du mépris ! s'écria la vieille dame. Sainte Vierge ! si je le croyais , je la renierais pour ma bru et je la renverrais en France. Et où aurait-elle pris cela , ce n'esU pas parmi les Verrue, qui sont des 8(uvileurs éprouvés de Votre Altesse.
— Ne vous effrayez point ; nous permettons à la comtesse de trouver nos fêles sans agrément auprès de celles de Versailles. Nous serons plus favorisés peut-être une autre fois.
Le prince laissa la douairière fort rouge el fort essoufflée de ces apostrophes sanglantes. Elle en murmura entre ses dents toute la nuit. M. de Savoie n'était guère plus content qu'elle. En dépit de son pouvoir sur lui-même et du masque dont il savait couvrir ses passions , on vil bien qu'il avait des épines dans l'imagination , mais on était à cent lieues d'en savoir la cause. Les danses n'étaient pas terminées , quand la douairière rentra chez elle el courut au lit de sa bru pour lui conter ses peines et la (|U(M'ollor fort aigrement. Elle lui en fit tant de Itruil pondant (rois heures, qu'elle lui procura véritablement un feu de tête abominable.
Comme le prince ne manquait jamais à
envoyer chez les clames qui étaient malades , il choisit pour messager auprès de la comtesse un gentilhomme du pays de Bavière , qui remplissait ponctuellement ses commissions et qui n'eût voulu pour rien au monde ajouter ou supprimer un mot au discours qu'il avait à porter.
— Monseigneur , dit-il à madame de Verrue, a beaucoup regretté que votre tête fût assez mal disposée pour le priver du plaisir qu'il se promettait à vous voir. Le désir qu'il avait de vous être agréable lui semblait mériter plus de succès et une meilleure récompense.
— Vous l'entendez! ma bru, s'écria la douairière ; peut-on dire les choses plus obligeamment? Et vous osez croire que Son Altesse est mal disposée pour vous ! Allez , vous êtes une imprudente et une ingrate.
A quelque temps de là il y eut encore des