‹ Madame de VerrueChapitre 2 sur 3 · PAUL DE MUSSET · texte numérisé non relu

PAUL DE MUSSET

(l;iiiscsaii cliiileaii, et celle fois M. de Savoie pril ses mesures pour que la comlessc n'y manquai point, en la priant de fii^urcr dans un quadrille de costumes. C'élail une faveur qu'elle no devait pas songer à refuser , sous peine de convertir sa maison en enfer et tous les Verrue en autant de diables acharnés contre elle. Les bergeries élaienl fort de mise alors. Le cbapeau de fleurs et la robe relevée allaient admirablement à la comtesse , c'est pourquoi elle se consola un peu de la violence qu'on lui faisait par le grand efiet que produisit sa beauté. Son entrée de ballet fut un triomphe. La crainte où elle était que le succès ne vînt à augmenter Tamour du prince, répandait encore sur elle ce charme inexprimable et particulier que donnent la pudeur et la modestie. Les hommes parlèrent dans le phébus du jour de leurs cœurs transpercés d'outre en outre et des traits de Cupidon. Les rimeurs s'exercèrent au madrigal, et, pendant toute cette nuit joyeuse.

les yeux noirs de Jeanne de Luynes lurent comparés à des étoiles ; son regard fut plus doux, que le velours ; son front eut la blancheur de l'albàlre ; ses lèvres Téclat du corail ; ses dents furent des perles fines, et ses doigts de Tivoire tourné par les mains des dieux. M. de Savoie était le seul qui ne dît mot ; mais dans un instant où la comtesse le regardait avec un air d'inquiétude que sa bonté d'ànie faisait ressembler à de la tendresse , on vit le prince pâlir et chanceler comme un homme blessé par une arme invisible. On l'emporta à demi évanoui, et cette indisposition fut attribuée à la chaleur qui régnait dans les appartements.

Lorsqu'elle rentra chez elle, madame de Verrue comprit devant son miroir qu'elle avait dû en clîct porter au comble l'incendie qui dévorait le cœur de Son Altesse; elle se plaignit intérieurement du malheur de ne pouvoir pas être belle sans que cela fit des ravages ,

puis elle se mit au lit où elle rêva des quadrilles et de son chapeau de fleurs.

Pendant ce temps-là le prince , plongé dans une sombre tristesse , laissait aux portes ses gentilshommes et ses chambellans. On ouvrit enfin aux grandes entrées , et le coucher se passa fort silencieusement ; mais tout à coup Son Altesse jela ses cheveux (i) avec colère à Tautre bout de la chambre , et s'écria :

— Il faut que cela ait une fin !

Et les courtisans, ne sachant à quoi attribuer cette brusquerie, pensèrent que le royaume de Savoie allait rompre Talliance avec Louis XIV et se tourner du parti de l'Espai^ne.

(1) On ne se servait pas du mot de perruque du toiiips de M. de Savoie.

En parlant ainsi , le jeune roi de Piémont faisait selon la mode des princes habitués à voir tout céder à leurs désirs ; mais il oubliait qu'il n'est pas de monarque assez puissant pour disposer d'une vertu qui ne veut pas se rendre. L'amour est comme la grâce céleste : c'est un dieu qui le fait descendre dans les cœurs , et tant qu'il n'y est point venu, le bouleverse-

menl d'un empire serait encore sans el!'el ; le prince devait l'apprendre à ses dépens.

Pour une fois qu'elle était allée aux l'êtes , madame de Verrue avait fait sagement de se divertir et d'être aussi jolie qu'elle pouvait , car le lendemain elle s'éveilla avant à son chevei tout le corlége imposant de la prudence , de la raison et des scrupules, qui lui prouvèrenl, pendant trois heures qu'elle mit à réfléchir , l.i nécessité de ne plus s'exposer aux dangers des plaisirs. Quoiqu'il dût lui en coûter beaucoup à son âge de garder le logis au bruit des violons , elle résista obstinément aux invitations et aux prières. Les carrousels, les jeux et les ballets se succédèrent sans qu'elle y vouhlt paraître. Le prince eut beau envoyer des parlementaires et les Verrue gronder jusqu'à la rage , elle lit la malade et ne bougea de sa chambre. Cependant, comme la privation d'air et d'exercice aurait pu nuire à sa santé , la

comtesse demanda la permission de se rendre a la campagne , dans Tun de ses châteaux. La douairière , devinant aussitôt qu'il y avait une mauvaise volonté cachée , entra en fureur.

— Vous n'irez point à la campagne, disaiielle à sa bru ; vous fuyez la cour par méchanceté pure , pour nous brouiller avec Son Altesse et faire tort à votre mari. Celte conduite n'est point d'une personne honnête, et nous saurons vous contraindre à l'obéissance.

— Je vois bien , répondit la comtesse , que le moment est venu de vous tout dire. Apprenez , madame , que le prince est amoureux de moi , qu'il me l'a déclaré depuis longtemps , et que je fuis le chàieau pour me dérober à ses poursuites.

La douairière eût désiré ardemment que M. de Savoie aimât sa bru pour tirer un adnu-

rable parti de la passion du prince; mais ce surcroît de bonheur l'eût tant réjouie qu'elle n'osa point l'espérer.

— Voilàencore de vos extravagances! s'écriat-elle ; vous vous mettez cela en tête pour faire l'importante. Monseigneur ne songe point à vous.

— Je vous assure, madame, que c'est la vérité. Je vous répéterai toutes les paroles de Son Altesse, cl vous verrez que ma conduite n'est que prudence et honnêteté.

Jeanne de Luynes raconta tout ce qui s'était passé entre elle et le prince ; mais la douairière feignit de n'en rien croire, et répéta que c'étaient des chansons.

— Le grand dommage, disait-elle, quand Son Allesse vous ferait la cour! Vous avez donc

bien peu de venu, si vous ne pouvez entendre quatre mots de galanterie sans trembler? Mais cela n'a pas de vraisemblance , et je croirais plutôt que vous voulez attirer l'attention de monseigneur.

Ces paroles injurieuses ouvrirent encore la source des larmes, qui coulèrent à grands flots sur les belles joues de la comtesse. La guerre ne se met point ainsi dans une famille sans qu'il en transpire quelque chose au dehors. Les valets en causèrent entre eux ; le bruit gagna les maisons du voisinage ; il s'en alla jusqu'aux basses-cours du château , d'où il monta peu à peu dans les galeries et s'en vint tomber un matin dans Toreille du prince. La nouvelle méritait qu'on y prit garde, car tous les moyens sont bons pour un amant d'arriver à ses fms.

— Ce que mes respects et ma constance

n'oiil pu gagner, pensa M. «le Savoie, c'est la souisc des V^errue qui me le donnera.

Depuis ce moment, le prince ne songea plus qu'à bien alimcnler le l'eu des querelles el pousser la douai^ière à tourmenter sabru. Quand la vieille dame ai rivait toute seule au château, il lui demandait en plaisantant si son fds était marié, conuncnt étaient les dames de France, ou si M. de l^uyncs avait délendu à sa fille de voir la mauvaise compagnie ; ces malices mettaient la douairière au désespoir et lui donnaient des rougeurs dont on riait encore pour augmenter son dépit. Bienlot il ne se passa plus un jour sans qu'il y eût des pleurs et des crises de nerfs chez les Verrue.

l.a comtesse avait écrit secrèiement à son mari pour se ménager un ap[>ui contre les tyrannies de la famille. Elle lui exposa tout ce (|ui arrivait, sans pourtant ineiilioiiner l'entre-

vue nocturne avec le prince, parce que ce sont là des choses que la plus honnête femme ne (lit point à un mari. Elle lâcha de lui faire biou entendre que c'était pour son honneur qu'elle bataillait ainsi, et qu'il la devait soutenir ; elle s'y prit adroitement' pour garder le milieu entre le danger de trop eflrayer le comte et celui de ne le pas loucher assez au vif; mais M. de Verrue n'avait pas toujours son intelligence à ses ordres. Il lut tout cela sans en voir le but , et s'imagina seulement qu'on se querellait chez lui pour de petites galanteries sans conséquence. Il répondit légèrement qu'il se fiait à la vertu de sa femme; qu'il la priait •l'aller au château et de faire bon visage à Son Altesse ; que si le prince était vraiment amoureux, il ne convenait point d'en avoir l'air trop fâché , pourvu que le monde n'en parlât pas d'un ton à endommager la réputation de la comtesse. La douairière écrivit de son côté à son fils , et lui remontra qu'il la devait aider.

L'ordre arriva de Madrid , en bonnes formes, d'obéir aux volontés de la belle-mère, et Jeanne de l.iiyncs comprit alors qu'il n'y aurait plus de tranquillité pour elle si le ciel ne venait à son aide en lui inspirant quelque résolution extrême. 11 y vint en effet, mais de la plus triste façon du monde. La comtesse , accablée par les soucis cl l'inquiétude , fut prise d'une fièvre ardente. Comme le médecin qu'elle fit appeler lui donna des soins fort longtemps, cet homme , qui avait du mérite et du savoir, gagna insensiblement sa confiance. Elle l'instruisit de tout ce qui avait amené son mal , et lui demanda secours contre ses oppresseurs. Le médecin fut touché du malheur et des dangers de cette aimable personne , et lui promit de la servir autant qu'il le pourrait.

Quand la comtesse fut mise en état de convalescence , M, de Savoie , pensant à profiter de l'ennui où clic devait être , eut soin d'en-

voyer auprès d'elle une certaine dame qui se chargeait des messages amoureux du prince , et qui faisait à son service un fort vilain métier. Cette femme représenta maintes fois à madame de Verrue tout ce qu'elle gagnerait à rompre avec une famille dont il n'yavait pas d'apparence que la sottise et la méchanceté pussent jamais s'amender. Elle lui démontra que sa position ne ferait qu'empirer avec le temps; qu'elle serait condamnée à vivre parmi des gens grossiers, incapables de l'aimer et de la connaître ; qu'elle y mourrait bientôt de consomption , ce qui était un sujet de tristesse et de pitié pour le duc. A côté de ces peintures menaçantes on en glissaitd'autres plus agréables. On parlait à la comtesse d'une vie libre et heureuse au milieu de la puissance et des plaisirs. On lui vantait le bonheur de se venger de sa famille par des faveurs et du mépris ; l'avantage de donner des ordres au lieu d'en recevoir , et de gouverner un État , car le prince

— iG — lui voulait soumcitie toutes les affaires de son royaume. Si Ton pense que Jeanne de Luynes avait nalurellcnienl Tiniaginaiion vive ; qu'elle avait à peine seize ans ; que l'ennui , à cet âge, est difficile à endurer ; que les Verrue ne lui laissaient pas de relâche, même pendant sa maladie, et que l'esprit se ressent toujours de la faiblesse du corps ; on comprendra sans peine que ces discours leniaieurs devaient porter un grand trouble dans cette jeune âme. La comtesse était perdue si le médecin qui l'assistait ne Tertt sauvée par ses conseils et sa protection. Il assembla la famille et déclara que , si la malade n'allait point sur-le-champ prendre les eaux minérales de Bourbonnc , elle n'échapperait point à la mort. Il fallut céder à l'ordonnance. La douairière avait un frère chanoine au chapitre de Cliambéry , qui avait des rhumatismes ; on lui écrivit pour lui proposer de mener sa nièce , et comme il accepta , .lenniu' de Luynes partit avec joie pour

la France , en remerciant de tout son cœur le médecin qui la sauvait d'une catastrophe. Quoiqu'il eût bien senti d'où partait le coup , M. de Savoie n'avait point osé refuser la permission . Il donna congé pour trois mois , et la comtesse eut lanlde plaisir à faire ce voyage, qu'elle était àdemi guérie avant d'arriverà Bourbonne, en compagnie de son oncle, l'abbé Scalix ; c'est ainsi qu'on nommait le frère de la douairière.

M, de Luynes , qui ne savait rien encore <les chagrins de madame de Verrue, apprit à la fois sa maladie , son rétablissement et son arrivée à Bourbonne. 11 demanda au roi la permission de quitter Versailles pour deux semaines , et s'en vint rejoindre la comtesse. Le vénérable duc reconnut, à la manière dont sa fille pleurait en l'embrassant, qu'elle avait le coeur fort accablé.

— Je vois , lui dit-il , que mou enfant a

bien des confidences à me faire , mais j'espère qu'elle n'a rien sur la conscience dont je doive m'inquiéler.

— Rien assurément , répondit madame de Verrue , votre honneur et le mien sont encore saufs , mais je ne puis vous taire qu'ils ont couru de grands risques.

La comtesse fit alors un récit complet de tous les maux qu'elle avait endurés , des iniportunilés de M. de Savoie et des persécutions de sa famille. Elle alla même jusqu'à direavec sincérité les tentations quelle avait eues et le précipice où elle serait tombée tout récemment si le médecin ne l'eût préservée en commandant ce voyage à Bourbonne. M. de Lujnes changea plusieurs fois de couleur en écoutant ce long enchaincment de dangers et de tribulations. 11 entra d'abord dans une terrible colère et répéta plusieurs fois :

— Je leur ôterai ma fille ! je la reprendrai de gré ou de force ! Ces misérables me la jetteraient dans le désordre !

Puis , sa grande sagesse triomphant bientôt de la passion, il sentit qu'une rupture ferait un scandale fâcheux , et qu'il fallait aviser à des moyens doux et secrets de mettre sa fdle à l'abri des séductions. Il réfléchit longtemps , pesa le pour et le contre de chaque chose et s'arrêta enfin à la détermination suivante : Écrire des lettres à la douairière et au mari pour leur reprocher leur imprudence sans trop d'aigreur, mais avec la sévérité nécessaire; gagner l'abbé Scalix et lui faire assez entendre la raison pour qu'il piît le parti de sa nièce contre le reste de la famille ; et si tout cela demeurait sans effet, enlever la comtesse et la ramener en France jusqu'à ce que M. de Savoie eût de l'amour pour quelque autre femme.

Ces projets éiaienl fort sensés , mais les meilleures choses renconlrenl ici-bas de tels obstacles qu'on ne saurait Irop s'étonner lorsqu'on voit les desseins d'un homme réussir sans que mille combinaisons s'en viennent à rencontre. M. de Luynesavaitun caractère des plus nobles , une volonté ferme , de l'éloquence et de la logique, et ce furent précisément ces qualités qui le firent échouer, car les Verrue étant tous dos sols ou de méchantes âmes , il eût fallu leur parler le langage de la sottise , sans quoi on ne pouvait que les irriter. Dans sa lettre à la douairière , l'honorable duc reprochait avec modération à la vieille dame de n'avoir point voulu comprendre les scrupules de la comtesse et d'avoir pris pour de l'esprit de contradiction l'envie très-louable de bien garder l'honneur de M. de Verrue. Il assurait qu'il avait écoulé sans prévention aucune les récils de sa fille, et qu'il avait reconnu dans les poursuites du prince toutes les apparences

d'une passion d'autant plus dangereuse qu'elle se cachait avec plus de profondeur. Après avoir engagé la douairière à examiner celte affaire , el dit un mot d'éloges sur la prudence dont il croyait qu'elle ferait preuve à l'avenir, il ajoutait d'un ton qui annonçait une résolution inébranlable , que si, contrairement à ses espérances , on ne montrait pas plus d'égards pour les scrupules de la comtesse , rien au monde, ni les liens du mariage, ni la puissance d'un prince , ni la crainte d'un éclat , ni les prières, ni l'opposition même de la force , ne l'empêcheraient de retirer sa fdle d'une maison qui devait se croire honorée de tenir à un homme de son nom et de sa qualité.

Au lieu d'être saisie de respect et de remords en lisant cette lettre , la douairière chiffonna le papier en s'écriant que M. de Luynes était un impertinent. Toutes les chairs de son gros visage tremblèrent des grimaces

qu'elle fil dans sa fureur, cl le passage suivant de sa réponse vint apprendre clairement à riionorable duc à quelles gens il avait affaire.

« Je sais assez, disait la vieille dame, comme il faut mener une jeune femme pour ne tenir compte des avis de personne. M. le duc n'a point songé que je suis la mère de M. de Verrue , et qu'il serait plaisant de me vouloir enseigner à garder l'honneur de mon fils. Nous ne désirons point un éclat; mais, s'il fallait en venir à celle oxlréuiilé, l'on veirait que la famille à laqucUeM. le duc est allié ne le cède ou rien à la sienne , ni pour le nom , ni pour la qualité, encore moins pour le crédit et la puissance. »

Nous ne parlerons point de la réponse que M. de Verrue fit aux nobles remonirances de M. de Luyncs. La faiblesse et le défaut d'inlelligcncc y éclalaient si grossièrement, que le digne seigneur en soupira en disant loul bas :

— Voilà donc ce bélître qui est l'époux de ma fille !

Mais il cacha son mécontentement à la comtesse , et lui laissa croire qu'il était plus satisfait de M. de Verrue que des autres. Désespérant de rendre le bon sens aux parents de son gendre , M. de Luynes voulut au moins tirer quelque parti de l'abbé Scalix. Il fit amitié avec lui pendant son séjour à Bourbonne , lui témoigna une confiance dont le chanoine se montra fort honoré ; il plaida le plus doucement qu'il put la cause de sa fille , sans mal parler de la douairière , et , quand l'abbé eut assuré qu'il serait désormais le champion de sa nièce , le duc ajouta aux discours bienveillants un petit avertissement capable de frapper une imagination de chanoine italien.

— M. l'abbé , dit-il avec des yeux flam-

boyanls , depuis vingt ans que je suis vieux , je n'ai point porté au tribunal de la confession un seul péché mortel; je n'ai employé mon courage et mes forces qu'à éteindre le reste de mes passions. Mais si mon honneur et celui de ma fille recevaient un oulrai;e, il n'y aurait pas de jeune homme plus ardent à la vengeance , plus implacable ni plus cruel que moi. J'ai !;ois lils qui ressemblent à leur père, M. l'abbé; il nous faudrait à chacun la vie d'un membre de votre famille , et je vous jure que , si vous man<iuez à vos promesses , votre sang lavera mes insultes.

En voyant une personne de cet âge et de ce caractère parler de la sorte et s'animer à ce point , l'abbé comprit que la menace ne serait pas vaine; il répondit en tremblant qu'il veillerait de son mieuxsurla jeune comtesse, non point par crainte, mais par allecliou pure et par intérêt pour elle.

Le duc ne chercha plus à intimider M. Scalix pendant le reste de son séjour à Bourbonne , et quand ses devoirs le rappelèrent auprès du roi , il embrassa cordialement le chanoine , en lui disant qu'il lui aurait une reconnaissance éternelle de ce qu'il avait promis de faire , et qu'il s'en rapportait à son amitié. Il partit ensuite pour Versailles , le cœur un peu rassuré; mais il n'avait point soupçonné que l'oncle n'était au fond qu'un hypocrite et un débauché. M. deLuynes venait de jeter, comme on dit, la colombe dans les serres du vautour.

Le chanoine Scalix était de ces faux dévots comme on en voyait beaucoup alors. Il avait été fort libertin dans sa jeunesse , et il feignait d'être rentré dans les bonnes voies en remplissant exactement les pratiques de la religion ; mais ce n'était qu'un masque dont il couvrait une vie aussi dissolue que le permettaient son

tig,cei la grande peur qu'il avait de mourir. Il ne mcltail ses soins qu'à bien déguiser sa perversité. Malgré ses cinquante ans, et les petites infirmités que lui donnaient les excès de table, il avait bon visage, des passions et i>oinl de scrupules. Il (iiUait toute la sottise des Verrue, qui connaissaient Tbistoire de sa jeunesse , pour qu'on eût confié la comtesse à un pareil personnage. Dè.s le premier jour qu'il avait vu ,sa nièce, M. Scalix en était devenu amoureux et n'avait plus songé qu'aux moyens de faire cette belle conquête.

Avec une patience de dévot, notre bonime n'avait visé d'abord qu'à gagner l'amitié de madame de Verrue. Ce n'était point difficile , parce qu'elle avait le cœur bon , l'humeur douce et toutes les grâces de la petite jeunesse. De plus , elle le voulait avoir pour appui et défenseur , en sorte qu'elle répondait à ses caresses avec l'abandon d'un enfant. Le rba-

noine tint sou jeu caché jusqu'au moment de retourner en Savoie , comptant sur les accidents de la route pour arriver à son but. On ne voyageait pas alors avec les commodités d'à présent. On ne faisait que peu de chemin dans un jour. M. Scalix , jugeant des autres par lui-même , s'imagina que les longueurs et les ennuis du voyage , joints à l'abstinence et aux feux de la jeunesse et du sang, rendraient les tentations plus fortes ; mais ces choses-là n'ont pas un grand empire sur une imagination innocente. Pendant "a première journée de marche, le chanoine ayant risqué des discours à double entente, sa nièce n'y prit pas garde et ne s'aperçut aucunement des équivoques. Il voulut alors parler plus clairement ; mais il vit un étonnement si profond sur le visage de la comtesse, qu'il se mit à balbutier et à changer de langage. Ce mauvais succès lui apprit qu'il avait affaire à une vertu de bon aloi, et il tourna ses batteries d'autre manière en formant

le dessein de prendre la citadelle par quelque trahison nocturne.

Vers le soir du sixième jour, nos voyageurs ayant passé la frontière de Savoie, madame de Verrue devint fort triste en pensant aux nouveaux tourments qui Tattendaient dans la famille de son mari.

— Ma chère nièce, dit le chanoine, je gage que j'ai deviné ce qui vous chagrine et vous rend rêveuse : vous quittez la France avec des regrets et vous croyez que Ton va vous persécuter encore à Turin ; mais vous ne songez point que je suis là pour vous défendre. Ne craignez donc rien et prenez confiance dans nia tendresse pour vous. Je ne retournerai point à mon chapitre que je ne vous aie raccommodée avec madame la douairière, et que Ton n'ait bien promis de ne plus vous importuner.

Ces paroles et d'autres non moins paternelles amollirent peu à peu le cœur de la comtesse. Elle versa des larmes de reconnaissance et embrassa l'oncle sur la joue afin de le mieux remercier. On était alors au pont de Beauvoisin , et l'on s'y arrêta pour coucher dans une méchante auberge où Ton se fit servir à souper. M. Scalix, qui avait des provisions, tira du carrosse des pièces de gibier, du vin de plusieurs sortes et des fiiandises, car il voulait, disait-d, que sa nièce fit bonne chère avec lui pour chasser les sombres pensées de tout à l'heure.

Madame de Verrue, prenant la belle humeur où était son oncle pour Teuvie de lui complaire et de l'arracher à ses craintes , y voulut répondre de son mieux en montrant aussi quelque gaieté. Le froid et les fatigues du chemin se dissipèrent devant un grand feu qu'on alluma, et son appétit de quinze ans se joignant

à cette lieureuse disposition, elle voulut tenir tête au chanoine en faisant honneur au souper. De son côté, M. Scalix se mit en frais d'esprit, conta des histoires et emplit souvent les verres. Il versa traîtreusement du vin dans lequel étaient mêlées des liqueurs fortes, si Lieu que madame de Verrue était troublée par les fumées du repas. Elle le dit à son oncle, qui se mit à rire et Texcila davantage en portant les santés de MM. de Luynes les uns après les autres.

A travers le désordre de ses idées , la comtesse conçut des soupçons sur les intentions du chanoine, en voyant qu'il ordonnait à ses valets de s'aller coucher et de le laisser avec elle. Des mots impriidcnts qui échappèrent à M. Scalix, et un certain éclat qui brillait dans ses yeux , achevèrent d'éclairer madame de Verrue. Elle prit sur la table un couteau iprelle oaclia dans sa robe , et se relira dans

la chambre (luon lui avait préparée. L'action du vin sur les sens de la comtesse ne tourna point selon les désirs du chanoine. Au lieu de s'effrayer de Tisolement où elle était et de l'impossibilité d'appeler du secours en cas d'attaque, elle compta sur elle-même, et, posant son couteau à portée de son bras, elle s'assit dans un fauteuil et attendit résolument. Les portes étaientmal jointes et les serrures ne tenaient à rien. M. Scalix n'eut pas grand'peine à s'introduire par force dans l'appartement de la comtesse ; mais au lieu de trouver sa nièce au lit , plongée dans le sommeil ou afl'aiblie et malade , le chanoine fut bien surpris de la voir debout au milieu de la chambre , tenant son arme dans la main.

— Voilà donc enfin voire masque arraché, lâche suborneur ! s'écria madame de Verrue avec indignation ; mais c'est la mort que vous allez trouver ici.

M. Scalix , pris à son propre piège , mit les deux genoux en terre et voulut déclarer son amour en personnage de roman ; mais on réussit mal à toucher le cœur d'une lenuue quand on est vieux et chanoine. 11 n alla point au bout de sa première phrase.

— As-tu perdu le sens, interrompit la comtesse, de croire que je puisse te regarder seulement lorsque je repousse les hommages d'un jeune et beau prince ? Ah ! vous me le ferez aimer par vos sottises et votre corruption.

— Oui, je suis un insensé , dit M. Scalix en pleurant. Je sais bien que vous ne pouvez aimer un pauvre l'on (jui n'a pour vous j)laire que sa folie et son amour. Je sais bien que je suis un monstre à vos yeux , un traître (pii abuse de votre confiance et de celle de voire père ; vous ne pouvez me rien dire que je n'aie

pensé cent fois. Tuez-moi donc , la mort me sera douce de votre main.

— Je le ferai assurément, répondit la comtesse avec ce regard inflexible qu'elle tenait de M. de Luynes. Je vais te tuer si tu approches d'un pas. N'espère point que je faiblisse. Je percerai ton lâche cœur et je jetterai ton cadavre par cette fenêtre.

— Bon Dieu ! s'écria le chanoine effrayé , quelle femme vous êtes ! N'avez-vous aucune pitié pour le mal que vous causez ? N'est-ce point une chose assez triste que de voir un homme se damner pour vous com me je le fais?

— Tu n'es qu'un imposteur, reprit la comtesse, une âme basse et corrompue. De la pitié ! je n'en ai point pour un misérable comme loi. Tu ne m'inspires que du dégoût. Sors de ma

présence , car je te jure sur ma vie que tout ceci va finir mal pour toi.

Cette fois, M. Scalix, en voyant sa nièce s'avancer vers lui l'arme haute , fut saisi de terreur et gagna lestement les escaliers.

Après avoir montré ce grand courage et fait ainsi violence à son naturel, madame de Verrue sentit le cœur lui manquer une fois que le danger fut passé. Elle se jeta épuisée sur son lit, et pleura chaudement en priant le ciel de la retirer d'un monde où elle n'avait plus que des ennemis. Si le chanoine fiU revenu à l'assaut dans cet instant, il l'eût trouvée hors d'état de se défendre ; mais le pauvre homme était lui-même en proie au désespoir. Nous savons hien qu'il n'est personne de moins intéressant qu'un vieux chanoine libertin , et s'il eût réussi dans ses abominables desseins, c'eiU clé grand dommage ; cependant quiconque eût

pu voir le lendemain la confusion de M. Scalix, lorsqu'il remonta en carrosse auprès de sa nièce, eût éprouvé quelque pitié. Nos voyageurs achevèrent leur roule dans une situation fort pénible. La comtesse tint sa tète à la porlière le plus longtemps qu'elle put, et ses regards ne se tournèrent pas une fois sur son oncle. On alla ainsi jusqu'à Turin , et malgré les ennuis qui l'attendaient, madame de Verrue sentit presque de la joie en rentrant dans celte maison qu'elle redoutait si fort en quittant la France.

Les lettres de M. de Luynes n'avaient pas donné à la douairière d'autres sentiments ; mais la vieille dame imagina de changer entièrement ses manières d'être à l'égard de sa bru. Elle ne lui parla plus , la traita comme une étrangère , et, sans la contrarier en rien, elle fit en sorte que la comtesse trouvât dans son silence des reproches aussi fâcheux que tous les

discours du monde. Les autres Verrue Cormèrcnt une ligue avec elle. On ne disait mot à Jeanne de Luynes , à moins qu'on n'y fût contraint , et c'était avec une politesse au travers de laquelle on voyait bien la colère et l'aversion. La comtesse ne s'en embarrassa guère dans les premiers jours. Elle crut d'abord qu'elle pourrait aisément demeurer indifférente aux airs glacés de gens qu'elle n'aimait point ; mais c'est une chose qui finit à la longue par devenirinsupportable que d'avoirsans cesse autour de soi des visages contraints et boudeurs.

Pour rendre justice à chacun selon son mérite , nous devons dire que M. Scalix se conduisit généreusement en cette occasion. 11 aurait pu conserver de son mauvais succès une haine implacable et le désir de la vengeance ; mais, une fois qu'il eut renoncé à faire agréer son amour , il voulut réparer ses torts autant

qu'il se pouvait. Il se rangea du parti de sa nièce , intercéda pour elle auprès des Verrue , et leur fit honte de leurs méchants procédés. S'il ne gagna rien sur cette odieuse famille, ce ne fut pas du moins sans avoir fait de son mieux , et comme les crimes de l'amour trouvent grâce plus vite que d'autres auprès des femmes , le chanoine obtint son pardon , mais tacitement , car la comtesse n'eût risqué pour rien au monde do rallumer le feu. Par malheur, ce ne furent que de bonnes intentions sans résultat, parce que les Verrue n'étaient pas gens à s'adoucir , et que d'ailleurs M. Scalix fut obligé de retourner à son chapitre de Chambéry.

Les fêtes avaient continué sans interruption à Turin. On ne priait plus madame de Verrue d'y paraître ; mais à chaque fois qu'on avait dansé à la cour , la douairière commandait à la famille entière de prendre ses mines les plus

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sombres. On ne parlait à Tlieure des repas qu'en italien et le moins qu'on pouvait. Si l'un des Verrue , oubliant ses instructions , adressait la parole à la comtesse , la douairière l'interrompait aussitôt par un geste ou un regard. Après deux mois passés ainsi, Jeanne de Luynes sentit que sa patience était à bout , et se déclara formellement à elle-même que c'était assez. On verra au suivant chapitre que ses ennuis étaient près de finir , mais non pas de la manière qu'elle l'espérait pour sa vertu et sa réputation.

Si madame de Verrue était à plaindre , le duc de Savoie , de son côté , menait de tristes jours. L'amour lui tenait au cœur plus fortement que jamais , et Tobstination de la comtesse lui donnait plus de soucis que les princes ne sont habitues à en supporter ; ses espions le tenaient au courant de la vie de sa maîtresse. Soit qu'il fût ému de compassion pour les maux qu'elle endurait , soit que les difficultés

fussent plus grandes qu'il ne l'avait prévu , il voulut (lu moins , en renonçant à être heureux, toucher le cœur de sou ingrate par un sacrifice éclatant.

Un matin, la douairière et sa bru étaient au salon , travaillant à Taiguille sans se parler , lorsqu'un laquais entra précipitamment annoncer que 5on Altesse traversait les vestibules avec sa suite. Elles coururent au plus vite vers le prince , et n'arrivèrent qu'au milieu des degrés pour le recevoir ; la douairière avait la tête perdue, on sorte que ce fut la comtesse qui prononça les phrases d'usage , non sans émotion, car elle comprit bien que le duc venait pour elle. M. de Savoie était accompagné d'une douzaine de ses courtisans qui se rangèrent derrière lui lorscju'il eut pris i)lace dans le l'auteuil qu'on lui donna au milieu du lapis.

— Mesdames, dit Son Altesse avec beau-

coup de gravité, la discorde est dans voire maison à cause de moi, et je viens faire en sorte qu'elle en soit bannie. Pour vous montrer que je suis bien informé, je- vous dirai en quel état sont les choses : Ton a dit que j'étais amoureux de vous, madame la comtesse ; vous avez cessé de venir à la cour pour celte raison ; madame la douairière de Verrue l'a trouvé mauvais et vous en a fait des querelles. On vous maltraite dans votre famille , et tout cela ne finira point si je n'y mets ordre. Ne vous alarmez donc pas , si je déclare hautement la vérité ; ce sera d'une façon qui mettra votre honneur à couvert et vous rendra en même temps la paix que vous souhaitez. Sachez tous que j'aimais madame de Verrue et que je Taime encore , que je lui en ai fait moi-même la déclaration. Je n'ai point eu le bonheur de lui plaire. Ne voulant pas me donner d'espérances, elle a donc agi avec autant de sagesse que de cruauté , en refusant de venir aux fêtes

que je donnais pour Tattirer au château. Les querelles de madame la douairière étaient injustes et tjranniques ; je la prie, si elle veut m'être agréable, de bien vivre à l'avenir avec la comtesse. Je pourrais me donner une apparence de grandeur d'âme, en disant que je suis guéri de mon fol amour, mais j'avouerai avec humilité qu'il n'en est rien encore. Les fêtes et les danses sont interrompues; je quitterai Turin ce soir, et j'irai m'enfermer dans mon château de Rivoli, où j'espère retrouver bientôt le calme et la raison.

Le duc Viclor-Amédée avait , dans ses airs et sa personne, quelque chose de royal et de solennel qui rehaussait singulièrement ses paroles. IMadame de Verrue avait eu cent occasions de le remarquer, mais elle n'en fut hien frappée que dans ce moment où les discours de Son Altesse s'adressaient à elle. M. de Savoie se leva et , repoussant son fauteuil en

arrière , il ajouta en fixant sur la comtesse un regard plein de mélancolie et de dignité :

— Vous devez me connaître assez, madame , pour savoir que je n'ai pas coutume de dire mes sentiments au public ; si donc je ne fais plus mystère de ma passion pour vous , c'est une preuve que je renonce à vous plaire. Il n'y a point de mal à inspirer de l'amour ni à en ressentir, quand on a le courage de le surmonter. Soyez heureuse à présent , c'est à moi qu'il appartient de souffrir.

Son Altesse fit un signe à ses gentilshommes, et sortit, laissant la douairière fort étourdie de ce qu'elle venait d'entendre. Quant à la comtesse , nous ne savons point d'où partit la flamme qui entra dans son cœur; mais, tandis que M. de Savoie prononçait les derniers mots qu'on vient de lire , elle crut voir en lui tout à coup le plus grand prince qui fût sous le

ciel , et le plus digne d'être aimé. Ainsi celte ànie si fière , qui avait repoussé jusqu'alors toutes les séductions , déposa les armes aussitôt que celui qui Tassiégeait se fut décide à la retraite. A peine eut-elle reconnu ce qui se passait en elle , que les scrupules furent appelés à son conseil ; ils lui donnèrent avis que l'amour qu'elle éprouvait devait être un motif de plus pour écrire à M. de Luynes de la venir enlever. Elle en (îomcura d'accord , mais elle n'en fit rien, et plus elle délibéra, plus l'amour prit de croissance , au point qu'en moins d'une heure , il chassa bien loin tout le reste , et fut seul maître de la place. Lorsqu'elle apprit que M. de Savoie était parti pour Rivoh , la comtesse versa des larmes d'alteudrisscmenl qui ne furent point sans douceur. En songeant aux jours passés, elle ne retrouva plus les belles raisons cpii l'avaient soutenue dans sa résistance ; clic maudissait ses cruautés , mais clic avait encore la pudeur d'une femme qui dé-

bute ; elle se promit donc , de la meilleure foi du monde , de ne point aller au-devant du prince , et de l'aimer tout bas , sans lui faire connaître sa faiblesse , comme si ces choses-là pouvaient demeurer secrètes.

La douairière et les autres Verrue montrèrent la bassesse de leurs cœurs jusque dans le repentir qu'ils témoignèrent de leurs sottises. Ils tournèrent brusquement de la tyrannie à la plus extrême complaisance pour tous les désirs de la comtesse , et descendirent sans vergogne jusqu'à la ftatterie. Madame de Verrue savait bien qu'ils ne l'aimaient point , et leurs caresses lui inspiraient autant de dégoût que leur méchanceté ; le cœur lui manquait à l'idée de vivre et vieillir au milieu de ces êtres lâches et détestables.

Huit jours étaient à peine écoulés depuis que M. de Savoie était à Rivoli, lorsque les Verrue

imaginèrent d'employer à leur profit le crédit de leur bru sur Son Altesse, ils avaient un petit-neveu sans fortune auquel il fallait donner pension , et pour se défaire de cette dépense , ils le voulaient placer dans la maison du prince. On écrivit une demande au nom de la famille entière , «t on pria la comtesse d\ joindre une lettre de sa main, c Son Allesse, disait la douairière, ne saurait rien refuser à une personne qu'elle avait aimée lendremenl . » Madame de Verrue tomba de son haut à cette proposition inouïe; elle s'efforça de faire entendre qu'après avoir rejeté les lionnnages du prince, il serait imprudent et malséant de lui demander une faveur a\ant ([u'il fût guéri de son amour, que c'était mellre vilainement à contribution sa générosité. Les Verrue, incapables d'aucuns sentiments délicats , prirent ceux delà comtesse pour de la mauvaise grâce, et crièrent par-dessus les toits (|u'elle leur gardait rancune. Lorsqu'elle donnait pour nui-

tif de sa répugnance que M. de Savoie n'oserait pas refuser de peur qu'on ne lui supposât l'envie de se venger, la douairière ne voyait en cela qu'une plus grande certitude d'obtenir ce qu'elle souhaitait. Les querelles recommencèrent donc encore avec aigreur, et Jeanne de Luynes , n'étant plus secourue par une vertu inflexible , sentit qu'elle n'avait plus de forces contre ces nouvelles tribulations.

C'est une chose à la fois douce et rare que de triompher d'une position malheureuse en satisfaisant du même coup ses passions. Quelques minutes sufGrent à la comtesse pour délibérer avec les scrupules de conscience ; l'amour la tirant à lui d'une part , et de l'autre l'ennui la poussant, il fut bien vite arrêté dans sa tête qu'elle sortirait sur l'heure de la fange des Verrue.

— Vous le voulez , dit-elle à la douairière

au plus fort des disputes ; votre neveu sera chambellan de Son Altesse , je vous en donne ma parole.

Et sans discourir davantage , elle demanda ses chevaux, et partit pour le château de Rivoli. On pourrait croire que dans ce moment qui allait décider du reste de sa vie , madame de Verrue , jeune et presque enfant comme elle était, devait troniblcr étrangemonl et reculer avant de franchir rahime ouvert devant elle ; mais elle avait dans ses volontés quelque chose d'irrévocable (pii ne lui permettait plus ni craintes ni regrets aussitôt qu'elle avait pris un parti violent, ('/était la première fois qu'elle se livrait aux fougues de son imagination, et il lui avait fallu , pour amener cette crise , les terribles nécessités qu'on vient de lire; on verra plus Uird comment celle énergie de caractère , en se développant avec l'Age , en fit un des plus fameux esprits forts du xviu' siècle.

sans pourtant lui rien ôter des grâces de son sexe.

Rivoli n'était qu'à deux heures de marche de la ville. Les chevaux coururent grand train, et quand le carrosse s'arrêta devant les degrés du château , Jeanne de Luynes descendit d'un pied leste. Les amours du prince et leur mauvais succès n'étaient plus un mystère pour personne ; toutes les portes s'ouvrirent , jusqu'au cabinet de travail , où M. de Savoie était seul. Le duc n'avait pas la fermeté d'âme de madame de Verrue , car en la voyant paraître , il voulut courir à elle, et ses genoux fléchirent :

— M'aimez-vous encore ? demanda la comtesse d'un voix ferme.

— Plus que jamais , répondit M. de Savoie.

— Eh bien ! je suis à vous.

La force de tête ayant achevé son rôle , le cœur parla quelque peu à son tour, et madame de Verrue se jeta dans les bras du prince. Comme l'excès de la joie est chose plus aisée à supporter que celui de la douleur, Son Altesse retrouva ses esprits et s'accoutuma bien vite à l'idée d'être Ihomme le plus heureux du monde. De son côté, la comtesse avait fait à l'avance tous les sacrifices; ils n'avaient donc plus rien à se demander ni à se refuser l'tm à l'autre. Ils devinrent amants sans balancer davantage.

Le premier instant d'ivresse passé , Jeanne de Luynes , qui était sincère en tout, avoua naturellement au duc de Savoie qu'il devait la lin de ses scrupules à la sottise de sa famille , mais que sa défaite datait de plus loin. Elle assura que , si elle eût trouvé le cœur de M. de Savoie refroidi, elle eùl pris sur-lcchamp le chemin de la France.

— Quant à M. de Luynes , mon père, ditelle , je sais que ma faute va le mettre au désespoir ; je vous prie donc de faire en sorte qu'il ne me revoie jamais.

Madame de Verrue allait ajouter encore que le jour où elle perdrait la tendresse du prince serait le dernier de sa vie , et que ce dessein était solidement ancré dans sa tête , comme celui qui venait de Taraener à Rivoli ; mais elle pensa que c'étaient là de ces choses qu'on exécute et dont on ne parle point , attendu que de les dire ne prolonge pas d'une minute la durée de l'amour. Elle eût été bien étonnée , si dans le moment où elle faisait si résolument le compte de l'avenir, on lui eût appris qu'elle changerait la première , mais c'est le jour de sa mort seulement qu'une femme sait au juste combien de fois son cœur peut être le jouet de lui-même.

Jamais la chute d'une femme n'eut un éclat

plus grand que celle de madame de Verrue.

La douairière et le reste de la famille , qui

avaient amené cette catastrophe , jetèrent feu

et flamme du scandale dont ils étaient cause.

Ils emplirent le royaume de leurs cris; mais

on reconnut bientôt que c'était une façon de

viser à se faire acheter leur silence. Le comte

— 8G — s'en revint de Madrid, et importuna si bien M. de Savoie , qu'on fut obligé de lui ôler ses emplois. La douairière se démil de sa charge de dame d'honneur ; les autres Verrue se conduisirent plus soliemcnt en allant jusqu'aux menaces. Les uns se firent exiler de la cour, les autres se couvrirent de ridicule et de honte, parce (ju'on devina l'ambition qu'ils déguisaient sous leur feinte colère. Le retentissement de celte affaire fut considérable à Versailles , où madame de Verrue avait neuf frères et sœurs, tous placés hautement , et jaloux de riionncur de leur nom. Comme ils n'eussent point voulu qu'une des leurs fût la favorite du roi de France lui-même, à jdus forte raison n'élaientils pas contents de voir une femme deleur sang maîtresse avouée d'un petit prince ; cependant, le mal étant fait et sans remède , leur indignalion se réduisit à du bruit el des clameurs.

Si M. (leLuvnes avait ou dix ans de moins,

il eût commandé à l'un de ses enfants d'aller à Turin, et d'en ramener sa fille morte ou vive ; mais rhonorable duc devenait vieux, sa piété était extrême, et il travaillait alors à un ouvrage de dévotion dans son château de Vaumurier. Il offrit ses chagrins à Dieu, et prit en patience le malheur qui le frappait. On ne sut toute l'amertume de sa douleur que dans l'occasion où. le roi Louis XIV lui adressa des condoléances à ce sujet.

— Je supplie Votre Majesté, dit-il, d'effacer de sa mémoire le nom de Jeanne de Luynes comme il est effacé de mon cœur. Le ciel me laisse huit enfants, honnêtes gens et fidèles à leurs devoirs ; le neuvième est mort.

Malgré sa résignation chrétienne, M. de Luynes sentit encore son outrage assez vivement pour que ses derniers jours en fussent empoisonnés : ce coup terrible le mena lente-

niCMl au tombeau. Monsieur, dont Victor- Aniédce avait épousé la fille il y avait cinq ans, voulait que le roi son frère envoyât faire des remontrances au duc de Savoie ; mais Louis XIV avait un trop juste sentiment des convenances pour risquer une telle démarche ; et d'ailleurs, ses amours publiques avec mesdames de La Vallièrc, de JMontospan et de Fontanges, auraient donné trop beau jeu à M. de Savoie pour lui répondre. En E^spagne on se réjouissait d'une liaison criminelle qui devait irriter la France, dont les vrais intérêts du Piémont éloignaient chaque jour davantage Victor-Amédée.

Tandis qu'on s'occupait diversement de madame de Verrue dans les cours de l'Europe, elle vivait le plus doucement du monde avec celui qu'elle aimait. Afin de donner plus de lemps à sa maîtresse, le prince avait repris .son goût pour la solitude, et ne sortait presque

plus du château de Rivoli, où la comtesse se tenait enfermée. Aux charmes de la première jeunesse, Jeanne de Luyncs réunissait les qualités solides d'un autre âge ; elle avait une aptitude remanjuable à tout comprendre, et une certaine ardeur d'imagination qui demandait à s'employer ; les plus graves questions de la politique n'offi'aient rien de trop aride pour elle. La comtesse était surtout femme de bon conseil, et avait naturellement l'amour <les belles choses. M. de Savoie ne faisait rien sans la consulter. C'était pour tous deux une grande source de jouissances (pie de régler ensemble les affaires de l'État, pour se délasser ensuite de leurs travaux par des plaisirs qu'ils partageaient encore. Tout servait ainsi d'aliment à leur passion, sans (ju'il fût besoin de ces repos et de ces heures de séparation dont la crainte de la satiété fait d'ordinaire aux amants une triste obligation. Le prince, qui avait un esprit calme et raisonnable, goûtait

son bonlieur sans cmporteuioiit, et scnlaltsoii amour croître chaque jour davantage. Il semblait que celui de la comtesse fit de même ; ils le croyaient du moins tous les deux. M. de Savoie disait qu'ayant trouvé son meilleur conseiller et son plus sûr ami dans sa maîtresse, il n'avait plus rien à souhaiter, et qu'il était fixé pour la vie.

Cependant la prudence n'est jamais de trop ; il est 1)011 de Técouter en toute circonstance. Le prince rêvait souvent aux moyens d\Milretenir la tendresse de madame de Verrue et de lui faire trouver sa position aussi délicieuse qu'il était j)ossihle. Il craignait autant de reconnaître les signes d'un refroidissement dans son propre cœur que dans celui de sa maîtresse, cl comme on a toujours dit que le bonheur trouve sa fin dans son excès même, il voulut donner quelque variété à la vie qu'il menait, et (pii menaçait d'être monotone. Sa politiciue

Tobligeait à conférer secrètement avec des envoyés de Madrid et de Vienne. Il leur donna secrètement rendez-vous à Venise, où il alla durant le carnaval, pensant que la comtesse y prendrait une distraction agréable. Il faut que Tamour soit une bien douce chose pour qu'on tremble ainsi de voir le feu s'éteindre, et qu'on se donne tant de peines pour le nourrir sans cesse. Les amants ont d'ailleurs bien raison de rechercher ensemble les plaisirs de toutes sortes, car l'amour en augmente fort la vivacité.

Nous ne dirons point toutes les délices que goûtèrent M. de Savoie et la comtesse de Verrue pendant ce carnaval. Si le lecteur s'en veut faire une idée, qu'il songe aux heureux jours passés en compagnie de la maîtresse qu'il a le plus aimée. On était alors en 1087, et ce fut pendant son séjour à Venise que le prince entra dans la ligue d'Augsbourg. La comtesse eut bien quelques

regrets de voir son amant prendre liaison avec les ennemis de la France ; mais la Savoie était son pays d'adoption, et comme il semblait que les intérêts de cet État fussent de s'unir à l'Espagne, elle n'essaya pas de s'y opposer. Le sort des armes ne favorisa point Victor - Amédée. Le maréchal de Catinat s'empara do la moitié du Piémont ; mais si le prince n'eut pas les hasards pour lui, du moins il se comporta vaillamniciU. La comtesse eut fort à soudrir durant cette guerre, car son amants'y exposa beaucoup et reçut des blessures. Les troupes du roi de France pénétrèrent jusqu'à Turin, et le château de Uivoli fut brûlé. Enfin la bataille de laMarsaillc, où les forces de l'Espagne et du Piémont furent anéanties, acheva d'épuiser les ressources de Victor-Amédée. Le traité de Casai vint à temps pour sauver la Savoie d'une ruine totale, et la jtai.v (pie le prince n'eût jamais dû ronijtre rendit le calme à son rovaume.

Au milieu de ces événements d'importance, et qui durèrent plusieurs années , la comtesse eut un fils et une fille qui tous deux furent reconnus. M. de Savoie les combla de biens dès le berceau. Il donna beaucoup aussi à la mère , et Ton disait que jamais favorite d'un grand roi n'avait été plus riche que madame de Verrue en pierreries, en meubles et en joyaux de toutes sortes. Quant à son crédit, il était arrivé à un tel point qu'il ne pouvait plus s'augmenter. La comtesse disposait de toutes les grâces et faveurs du prince. Elle dominait la cour, et quoiqu'elle vécût très-retirée, on trouve dans les lettres de ce temps une phrase remarquable où il est écrit que , dans le petit nombre d'occasions où les deux amants se montrèrent en public, le souverain delà Savoie était aux pieds de sa maîtresse, avec des respects infinis , comme devant une déesse. Qui eût osé jamais soupçonner que cette union fortifiée par les bienfaits , la reconnaissance ,

et parles gages que le ciel y avait ajoutés, fiU tout près de finir sans qu'on put donner aucune raison d'un changement? Cependant il en devait être ainsi.

Madame de Verrue se leva un beau jour avec un front soucieux. Rien n'avait varié autour d'elle. Le prince était aussi tendre et aussi empressé à lui complaire; la cour et les ministres étaient aussi humbles devant elle, sa puissance était au comble ; la l'ortune, la santé, toutes les douceurs de la vie l'attendaient à son réveil comme de coutume, et pourtant elle voyait ces choses sous d'autres couleurs. L'ennui lui était venu. D'abord elle n'y prit pas garde , et pensa que ce fâcheux état de son esprit allait passer; mais le mal, au lieu de diminuer, s'accrut bientôt davantage. Elle ignorait elle-même que l'amour s'était enfui loin d'elle. Rien q«ic riiabilude n'eût pas un grand pouvoir sur les idées de la comtesse ,

elle lui déguisait encore le changement survenu dans son cœur. M. de Savoie , toujours épris et inquiet comme un amant de la veille, s'aperçut , à des signes imperceptibles, à des mots où perçait un peu d'aigreur et de moquerie, du refroidissement de sa maîtresse. Il n'y chercha pas de remède, pensant que cela finirait de soi-même , et tous deux allaient les yeux fermés vers le précipice où devait s'abîmer leur bonheur.

Jeanne de Luynes s'ennuya de M. de Savoie, de ses grandeurs , de ses richesses et de son bonheur même, parce qu'une femme doit finir par se lasser de tout ce qui ne varie point comme elle. S'il fallait trouver un motif à ces changements , on pourrait dire que les malheurs et les défaites du |)rince , les chagrins qu'il avait donnés à sa maîtresse par ses blessures , les inquiétudes qu'elle avait eues pour sa vie, avaient épuisé ce cœur délicat; mais

ce ne seraient que de vagues suppositions : s'il n'eût tenu à cela , c'eût été à quelque autre chose. Avec les femmes, il faut avoir la philosophie (lu Turc et dire : L'amour de madame de Verrue s'éteignit parce qu'il en devait être ainsi. Restait encore l'amitié , la reconnaissance et le partage de la tendresse qu'ils avaient tous deux pour leurs enfants ; mais quand on n'a plus d'autre bagage que ces scntimenls-là, on ne va i)as loin.

Un accident bizarre vint porter le dernier coup aux liens qui retenaient encore la comtesse. Peut-être avait-elle donné de l'ombrage à quelque ministre , ou bien la duchesse de Savoie s'éiail-cUe prise d'un accès de jalousie et de colère. Madame de Verrue, qui ne mangeait d'ordinaire qu'avec le prince, soupa un soir toute seule dans son appartement , et ses gens, (jui étaient sans doute gagnés de longue main, lui donnèrent du poison. Elle fut saisie,

en quittant la table , des symptômes les plus violents. C'était fait d'elle si M. de Savoie n'eût été dans le palais , car on négligeait à dessein de la secourir. Par un rare bonheur, le prince avait étudié les moyens de se guérir des empoisonnements , et possédait les recettes de plusieurs contre-poisons. Il en prépara de sa main, qui se trouvèrent efficaces. M. de Savoie demeura nuit et jour au chevet de la comtesse, jusqu'à ce qu'il l'eût mise hors de danger. Il la veilla comme une garde , et l'on peut dire qu'il l'arracha lui tout seul à la mort , qu'elle venait de voir de fort près.

Certes la comtesse avait un beau sujet de se rattacher à son amant en même temps qu'à la vie. La passion de M. de Savoie pour elle venait de se montrer avec éclat ; le prince avait donné cent preuves incontestables du désespoir où elle l'eût laissé en mourant; cependant ce l'ut tout le contraire qui arriva. Jeanne de

Lu^ues ne pardonna pas au prince le mal qu'elle venait de soufl'rir à cause de lui. On dit souvent, et c'est une grande erreur, que Tamour des femmes se fortifie par les embanas et les souffrances qu'il leur procure. 11 n'est pas moins faux de dire que celui des hommes s'excite par les grandes difficultés qu'on lui oppose. Ce sont de ces préceptes en crédit qui sont absolument le rebours de la vérité. Quoi qu'il en soit , madame de Verrue, en recouvrant la santé , s'aperçut enfin , de manière à n'en pouvoir doulcr, qu'il ne restait plus dans son cœur vestige de sa tendresse pour le duc de Savoie.

Bien d'autres à sa place auraient joué Tamour pour en conserver les précieux accompagnements ; mais sa loyauté naturelle et le respect qu'elle avait d'elle -même lui nion- Irèronl celle position comme une chose basse cl humiliante. Elle appela aussitôt à son aide

ses résolutions énergiques et sou irrévocable volonté. D'abord elle eut l'idée d'instruire le prince de son changement, de pleurer avec lui ce qu'elle ne sentait plus , et de se retirer honorablement, comme une reine qui abdique. Un reste d'affection et de pitié la fit reculer devant les scènes déchirantes que cette façon d'ag r allait amener. Une rêverie de quelques minutes seulement lui suggéra un autre parti, aussi sûr et plus prompt que le premier, mais qui manqua son but ; car il ne fut pas moins amer pour M. de Savoie. C'est ce qu'on verra au suivant chapitre.

La comtesse était décidée à ne point imiter ces femmes qui n'osent pas avouer leur inconstance , et qui conservent longtemps par faiblesse Tamant qu'elles n'aiment plus. Elle avait passé Tàgc où le caractère est encore indécis , et l'habitude du pouvoir souverain avait fortifié son goût pour les partis extrêmes. Elle résolut donc de trancher dans le vif et de

— 10-2 — s'enfuir clandestineinenl sans faire d'adieux à M. de Savoie. Le chevalier de Luynes, sou plus jeune frère , l'un des meilleurs officiers de la marine française, était la seule personne de son nom qui lui eût gardé de l'amitié malgré ses fautes. Ce fut à lui qu'elle eut recours. On voit par une lettre qu'elle écrivit au chevalier, qui était alors à Toulon, quelle terrible volonté avait madame de Verrue :

« Vous m'allez sans doute blâmer , mon cher fière , et je me maudis moi-même de toute mon âme. Je n'ai pas besoin de vous remettre en mémoire les sacrifices que j'ai faits à l'amour qui m'a jetée dans les bras du duc de Savoie. Vous savez qu'il m'en a coûté jusqu'à l'amitié do tous mes proches , excepté vous seul. En lue donnant à Son Altesse , j'ai brûlé mes vaisseaux et rompu avec le monde. Vous savez aussi les avantages et les plaisirs (jue j'ai trouvés en échange de mon honneur.

En abandonnaut les biens dont je jouis à présent, les autres ne me seront pas rendus, et Je perdrai ma fortune et ma réputation tout ensemble. Il me faut pourtant les abandonner. Apprenez que je n'aime plus Son Altesse. Les regrets et la pensée de mon ingratitude ne sauraient me retenir dans une condition qui m'est insupportable. Je mourrais plutôt que de m'abaisser à faire le semblant d'une tendresse que je n'ai plus. Le prince m'aime avec trop d'ardeur pour que je songe à n'être que son amie. Venez donc promptement à mon aide. Si je tardais à partir , il m'arriverait assurément, à la première caresse que M. de Savoie me viendrait donner, de lui dire en face que je ne suis plus pour lui ce qu'il imagine. Le 15 octobre, il doit être à Chambéry ; venez à Turin ce jour-là et me conduisez jusqu'aux frontières, d'où je gagnerai Paris toute seule. Ne cherchez point à me détourner d'une envie qui est plus forte que moi. Si vous n'êtes pas

— lOi — arrivé ici au jour indiqué, je partirai sans vous àravenlure, dussé-je périr en chemin. Je vous envoie un papier de change de 20,000 livres sur un comptoir de Marseille ; achetez avec cela un carrosse neuf qui n'aille pas rompre sur la roule, cl quatre chevaux excellents.

« Votre affectionnée sœur et amie « Je\.nnf. de Lu\nes , comtesse de Verrue.

« De Turin, le trentième de septembre 1699. "

Victor-Âmédée étail obligé d'aller ouvrir les états à Chambéry le 15 octobre, et, pour la première fois depuis bien des années , la comtesse refusa de l'accompagner on prétextant des douleurs que le poison lui avait laissées. Les amants ont de ces instincts profonds et secrets qui les avorlissont vaguement des maux que l'avenir prépare. Sans reconnaître encore ce qui était survenu dans l'Ame de sa maîtresse, M. de Savoie étail frappé de mille

petits changements aux manières, aux paroles de madame de Verrue , et jusque dans le son de la voix, car il s'opère comme une transformation générale dans une personne d'où l'amour se retire, aussi bien que dans celle dont il devient le maître. Le prince partit seul pour Chambéry, le cœur fort oppressé, avec Tidée qu'il ne reverrait peut-être jamais Jeanne de Luynes. Cependant la comtesse lui avait paru si calme à l'instant de la séparation , qu'il ne voulut point croire à des frayeurs qu'elle ne partageait pas , et il s'efforça de chasser ses sombres pressentiments.

Au jour désigné, le chevalier de Luynes arriva de grand matin au palais , et se fit introduire dans l'appartement de sa sœur. Il la trouva vêtue de ses babils de voyage et achevant ses préparatifs.

— Vous êtes de parole, lui dit la comtesse Paul de musset. 10

après l'avoir embrassé ; ne perdons point de temps. J'ai envoyé mes femmes à Téglise. Dans une heure il faut que nous soyons en carrosse.

— Avez-vous une grosse somme d'argent?

demanda le chevalier.

— J'ai trois mille livres en or pour mon voyage.

— Et comment vivrez- vous à Paris?

— J'y ai pensé. J'emporte le moins que je puis de tout ce que Son Altesse m'a donné. Ce coffret contient (luclques pierreries, que je vendrai ; leur prix suffira pour me faire admettre dans un couvent.

— Quoi î vous préférez la vie maussade d'un couvent aux grandeurs d'une favorite. En vérité , vous êtes une tête folle.

— Aimez-vous mieux , dit la comtesse avec des yeux étincelants , que je demeure encore trois mois ici pour m'aller après cela jeter dans la rivière?

— Par ma foi! Jeanne, je ne vous comprends pas. Je serais volontiers Tamant d'une reine qui ne me plairait que médiocrement.

Jeanne de Luynes haussa les épaules.

— Laissez-vous , au moins , une lettre pour M. de Savoie? dit le chevalier.

Le rouge monta aux joues de la comtesse , car il y a quelque chose de honteux dans l'inj,'ralitude.

— J'ai dix fois pris la plume pour lui écrire, répondit-elle. Je sens encore pour lui une amitié extrême , je vous le jure ; mais le cou-

— i08 — rage me manque à Tidée que je vais lui déchirer le cœur.

— Ainsi , par excès de tendresse , vous lui allez porter ce coup mortel avec i)Ius de barbarie, sans rien tenter pour l'adoucir? C'est une cbose horrible , Jeanne. Allons , soyez pitoyable : écrivez un billet.

Madamedc Verrue se mit devant une table, et trempa une plumedansrécritoirc.Ellen'eulpas tracé la première ligne, qu'elle fondit en larmes.

— Impossible! dit-elle en se levant. Je ne partirais pas si je voulais lui apprendre ce qu'il m'en coûte de l'allliger.

— Eh ! le grand malheur quand vous resteriez! dit M. de Luynes.

— Si mon sacrifice pouvait durer, je n'hé-

siierais pas à le faire , reprit la comtesse ; mais je vous l'ai dit : dans trois mois je serais morte. Chevalier, donnez-moi votre bras et partons.

Madame de Verrue entraîna son frère. Un carrosse les attendait au dehors du château , et , au bout de quelques minutes , Jeanne de Luynes sortait de Turin.

Il n'y avait alors qu'une route praticable pour gagner la France : c'était celle par où M. de Savoie était allé aux états. Nos voyageurs ne pouvaient faire autrement que de la suivre jusqu'à Aix , pour se diriger ensuite sur le canton de Genève par le chemin d'Annecy, et de là se rendre à Lyon. Or, le prince, tourmenté par ses craintes , avait dit un peu vite ses discours d'ouverture , et avait mis fin aux aflaircs trois jours plus tôt que de coutume. 11

laissa ses minislrcs à Chambéry, et remonla

— HO — en carrosse avec une faible suite pour retourner en moins de temps à Turin. L'amour et l'impatience , perçant à travers ses paroles , donnaient des ailes à ses équipages.

La comtesse et son frère traversaient le bourg d'Aix-en-Savoie, quand tout à coup leurs postillons furent arrêtés par un courrier de Son Altesse. Madame de Verrue entendit crier ces mots :

— Faites place à monseigneur le duc de Savoie !

— Nous sommes pris ! s'écria le chevalier de Luynes : voici le prince !

— Ne vous troublez point , dit la comtesse en se baissant au fond de la voiture sous les pieds de sou frère. M. de Savoie ne vous connaît pas.

Le prince avait la tête à la portière ; soit qu'il y eût un air de mystère et de crainte sur la figure du chevalier, soit que la ressemblance de M. de Luynes avec sa sœur eût frappé M. de Savoie , il prit le cordon de son carrosse et fit arrêter, sans trop savoir ce qu'il voulait. Le premier écuyer et le capitaine des gardes se précipitèrent à cheval pour recevoir les ordres ; mais Son Altesse , après un moment d'indécision , commanda qu'on se remît en route et qu'on fît diligence.

En reprenant sa place à côté de son frère, Madame de Verrue aperçut les derniers nuages de poussière qu'avaient soulevés les chevaux de l'escorte.

— GrâceàDieu!dit-elle,ilapa8sésan8mevoir.

— Vous avez un cœur de fer ! s'écria le chevalier.

Quatre heures après , la comtesse avait franchi la frontière de la Savoie pour n'y jamais

Depuis deux mois environ , madame de Verrue vivait obscure et fori rolirée aux Feuillantines de la rue Saint-Jacques, où personne des Luynes ni des Chevrcuse ne venait la voir, lorsqu'un malin M. de Vernon , ambassadeur du roi de Piémont près la cour de France , demanda la comtesse au parloir du couvent, et

lui donna comniunicalion de la lettre suivante :

< Mon cher Vernon,

< C'est à vous que je m'adresse au sujet de mes tristes amours , car madame la comtesse de Verrue a jugé à propos de s'enfuir sans me laisser aucun écrit pour m'inslruire de ses résolutions. Elle voulait sans doute me rendre son abandon plus cruel, et vous lui pouvez dire qu'elle y a bien réussi.

€ Au reçu des présentes missives , vous chercherez la comtesse dans Paris jusqu'à ce que vous l'ayez trouvée. Quand vous saurez le lieu de sa retraite , vous lui ferez une visite et vous lui porterez le reste de ses bijoux qu'elle a négligé de prendre par un étrange scrupule, qui m'afllige pour elle comme pour moi. Je vous enverrai dans peu la somme de huit millions de livres sur des banques de Paris. Vous

les donnerez à madame de Verrue. C'est l'équivalent des biens qu'elle avait daigné accepter quand elle m'aimait, et que j'ai fait vendre. Il ne me convient ni de les reprendre , ni de la savoir en danger de souffrir de la gêne ; encore moins de donner à une autre ce qu'elle tenait de moi, puisque je n'aurai jamais d'autre maîtresse.

(I S'il faut que vous parliez en mon nom à cette infidèle, vous lui direz que, si elle m'eût appris son dessein de me quitter, je ne l'aurais point retenue par force. Vous ajouterez que je lui pardonne le mal qu'elle m'a fait , et que je lui souhaite de n'avoir jamais la conscience tourmentée par la pensée de son ingratitude.

< Sur ce , mon cher Vernon , je i)ric Dieu qu'il vous conserve.

Victok-Amédée h. I

De Turin, le... dtcenibre Iflifî).

— ne —

M. de Vernon était un homme d'une exactitude extrême en tontes choses, et qui avait une dignité fort propre au rôle d'ambassadeur.

— Madame , dit-il quand la lecture fut achevée, je vous ai fait voir cette lettre, afin que vous sachiez bien les sommes que vous avez à recevoir de Son Altesse le duc de Savoie.

M. de Vernon se couvrit ensuite pour parler au nom du ])rince, et il reprit d'un ton solennel :

— Madame , si vous eussiez appris au roi mon maître votre dessein de le quitter, il ne vous eût point retenue par force. H vous pardonne le mal que vous lui avez fait , et vous souhaite de n'avoir jamais la conscience tourmonlée par la. pensée de votre ingratitude.

Cola dit, l'ainbassadour salua et sortit sans

rien vouloir ajouter aux paroles de Victor- Amédée. ,

Selon nous, madame de Verrue avait eu raison de se séparer du prince de Savoie dès rinstant qu'elle ne Faimait plus; nous lui aurions su gré pourtant de n'appartenir à personne après lui. 11 y a de ces souvenirs auxquels on doit le reste de sa vie. Si Ton examine la conduite de la comtesse, il semble qu'elle était de ces femmes qui ne donnent jamais leur cœur tout entier et le retiennent par un coin, afin de le retirer quand elles jugent que l'amour leur a coûté assez cher. En cela elle fit l'opposé de la duchesse de La Vallière ; maison ne voit point deux La Vallière dans tout un siècle, et avec ses imperfections madame de Verrue fut encore une fort aimable personne. Nous devons dire aussi que son intention avait été d'abord de passer ses jours au couvent, et que, sans

doute, elle n'y eût pas manqué sans l'exlraor-

dinaire générosité de M. de Savoie. De bonne foi , elle ne pouvait plus demeurer dans une cellule, ayant une fortune de huit millions de livres. Elle en sortit, et elle fil bien.

Le moyen d'avoir des amis , c'est d'être riche et de tenir table ouverte. Toute bannie du monde qu'elle était, madame de Verrue ne voulait point recevoir ces gens de mauvaise réputation qui sont toujours prêts à former un cercle chez ceux qui ne peuvent avoir la bonne compagnie. Avec du temps, de la patience et des dépenses considérables , la comtesse triompha peu à peu de toutes les difliculiés. Elle eut des appartements si magnifiques , qu'on voulut les voir par curiosité. Elle se composa un cabinet de tableaux estimés qui devint bientôt fort remanpiable, car elle consacrait à cette dépense la sonuue énorme de cent mille livres par an (i). Les (Ihevreusi?

(l) Ce cliilTri- osl exact.

retournèrent chez elle des premiers; ils y amenèrent leurs amis, et la cour entière y revint à leur suite. La régence, qui commença sur ces entrefaites, ayant relâché les mœurs, on fit plus que d'oublier la jeunesse de madame de Verrue , on en parla comme d'une chose fort en son honneur. La comtesse eut l'amitié du cardinal Dubois , et Ton a dit qu'elle avait pris quelque part au gouvernement durant son ministère et celui de Fleury ; mais cela n'est pas certain. On voit plutôt par les mémoires de ce temps qu'elle songeait uniquement aux plaisirs, et qu'elle ne voulait pas avoir un seul instant de souci. Elle inventait chaque matin de nouveaux divertissements pour elle et ses intimes, et ce tourbillon ne s'arrêta pas un instant jusqu'à sa mort. Quoiqu'elle n'eût point le temps de lire au milieu de celte frairie continuelle, sa bibliothèque, toute composée de romans et de pièces de théâtre, ne s'élevait pas à moins de quarante mille volumes ; c'était.

— 1-20 — disait-elle, pour faire vivre les libraires. D'abord elle recul plus d'épicuriens et de gourmands que de beaux esprits ; cependant elle finit par épurer son monde et donna dans ses dernières années des soupers aux poêles et aux philosophes, qu'elle aima et protégea comme une souveraine. Elle fut sous ce rapport, non la rivale, mais l'émule de madame de Tencin, et si elle n'eut pas le même esprit, elle l'emporta en générosité à cause de sa grande fortune. On a dit qu'elle avait eu pour amant M. de Lafaye, à qui Voltaire a fait l'honneur de donner fort à la légère le nom d'Horace français. Nous n'avons pas cherché à éclaircir ce point, afin de ne pas déconsidérer une femme qui avait de fort belles et grandes qualités, et à qui nous ne voudrions pas trouver d'autre tort que ses injustes sentiments pour le duc de Savoie.

Cette vie turbulente par où madame de

Verrue a fini sa carrière semblera peut-être former des disparates avec sa jeunesse et son caractère. Si cela n'eût duré que peu de temps, ou si la cour de la régence lui eût tenu rigueur, on pourrait dire que c'était une façon de s'étourdir pour oublier le mauvais pied où elle était dans le monde. Mais il n'en fut rien. Si elle eût montré quelque regret de son ingratitude pour M. de Savoie , on pourrait penser qu'elle déguisait, sous une gaieté turbulente, des remords et une tristesse importune : mais lorsque les bruits de la renommée lui apprirent l'éclat et les grandeurs du règne de Victor- Amédée, on ne la vit jamais pousser un soupir. La comtesse n'ignora pas que son amant était demeuré inconsolable. Elle sut que la fille qu'elle lui avait laissée avait épousé le prince deCarignan, et que cette enfant serait devenue reine de Piémont , par ce beau mariage , si M. de Savoie eût perdu son fils. L'abdication singulière de ce grand prince et sa retraite

^ 122 — dont il n'a pas dit les niolifs furent attribuées aux peines de cœur. Tout cela fut rapporté à madame de Verrue, et cependant elle resta dans son inexorable indifférence et n'écouta ce» nouvelles qu'avec une oreille distraite.

La comtesse n'avait pas donné beaucoup aux dissipations dans sa jeunesse. On l'avait mariée presque enfant. Les ennuis lui étaient mauvais ot malsains , et on l'en avait abreuvée. Pendant ses amours avec M. de Savoie, elle avait vécu relirée. Elle consacra la lin de sa vie aux plaisirs. Elle s'y voua uniquement et y mit la même ardeur qu'à sa passion pour le prince , car elle l'avait aimé de tout son cœur.

Avant l'abdication de Victor-Amédéc, madame de Verrue s'interrompit au milieu de son tumulte pour s'informer comment vivaient ses enfants à Turin. Elle pria l'ambassadeur de Piémont de lui eu donner des nouvelles. On

lui répondit que, si elle avait pour eux le cœur d'une mère , on ne voulait pas la priver du plaisir de les embrasser. Ils vinrent à Paris en effet , et la comtesse sut que le prince leur avait commandé d'avoir pour elle un grand respect. Madame de Carignan surtout caressa beaucoup sa mère, et lui parla longuement des bontés et des vertus de M. de Savoie. N'ayant pas trouvé une seule fois en défaut la générosité romanesque de son amant , Jeanne de Luynes aiu'ait eu le droit d'en avoir le cœur louché ; mais, si cela lui est arrivé, ce furent des nuages qu'elle s'efforça de chasser de son esprit, de peur d'un moment de mélancolie. L'habitude des dissipations devint une seconde nature, et la comtesse ne songea qu'aux jouissances d'un luxe effréné. Elle fit tant qu'on l'accabla de compliments et de madrigaux, et qu'on lui donna le surnon de dame de voluple.

Son épilaphe , qu'elle composa elle-même ,

montre où clic poussait son ctrangc fureur île vouloir passer pour insensible et philosophe :

Ci-»;it dans une paix profonde Cette dame de volupté, Qui, pour plus grande siireli', Fil son paradis en ce monde.

Jeanne de Luyncs, conUcssc de Verrue, niourui le 18 de novembre 173G et peu chrétiennement. Son inortl'dulilé, q>ii ne fut pas un semblant ni une bravade , prouve que , si les femmes sont inconslanles dans leurs sentiments, elles savent aussi poursuivre une idée jusqu'au tombeau une fois qu'elles l'ont bien solidement mise dans leur tcte.

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