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Madame de Warens, daprès de nouveaux documents

Il lui manqua, à l'âge où le tempérament se révèle, un éducateur assez éclairé et assez énergique pour corriger sa mobilité et sa hauteur natives. Elle arriva à sa maturité sans s'être fait une conscience.

M""« de la Tour mourut (avril 1700) quand la petite Françoise avait treize mois. On peut presque îépéter avec Rousseau qu'elle perdit sa mère en naissant. Deux sœurs de son père se chargèrent de l'élever. C'étaient deux vieilles filles qui vivaient toute l'année à la campagne, dans un petit domaine qu'elles possédaient dans le territoire des Bassets et qu'on appelait, autrefois, le Basset des demoiselles de la Tour. Albert de Montet a pu voir encore en 1889, à la veille de sa démolition, la maison où elles habitaient. « Elle (Hait, dit-il, vieille et délabrée, composée de deux corps de logis adossés, dont les lignes de faîte se coupaient ;i angle droit. Sur toute la largeur du bâtiment sud, régnait du côté de midi, au rez-de-chaussée comme à l'étage, une galerie en bois ouverte et soutenue par cinq petites colonnes. La galerie supérieure donnait accès à

l'appartement, qui ne comptait qu'un petit nombre de pièces. Dans le bâtiment du nord, un fenil, une écurie, et un cellier. Au devant de la maison une petite esplanade dallée». Cette habitation, fort modeste, était située dans un endroit ravissant. « Au sommet de la colline qui s'élève en pente assez rapide à l'ouest de la baie de Clarens — nous laissons toujours la plume au savant vaudois — s'étend un plateau ondulé, un peu affaissé derrière la crête du mont. Ce plateau, coupé par le chemin qui relie La Tour de Peilz à Chailly et à Baugy, s'élève pareil à une oasis de verdure au milieu des vignes qui l'entourent. Parsemé de riantes campagnes, couvert de vergers plantureux, où foisonnent les arbres de belle venue, il offre d'admirables échappées sur le lac Léman et sur l'immense cirque de montagnes qui entoure sa nappe limpide». Du coin du plateau où était la maison de campagne des demoiselles de la Tour, « le regard plane sur un horizon étendu, embrassant, outre les montagnes, Blonay, Chailly, une notable partie du lac et les collines verdoyantes descendant de gradin en gradin jusqu'à Vevey, dont on n'aperçoit que le clocher de l'église de Saint-Martin ». C'est dans ce site pittoresque que passa ses premières années la future dame de Warens. Son père s'étant retiré lui aussi, après la mort de sa femme, dans la petite propriété qu'il avait au Basset à côté de celle de ses sœurs, l'enfant put grandir sous les yeux de ses tantes, entourée de leurs soins les plus affectueux, retrouvant dans l'aînée surtout la mère la plus empressée et la plus tendre.

A six ans, M. de la Tour s'étant remarié et ayant repris son domicile à Vevey, elle resta seule auprès des deux demoiselles. Celles-ci l'adoraient. Elles n'eurent jamais la force de la laisser rentrer dans sa famille tant qu'elles demeurèrent au Basset. Son éducation leur tenait au cœur et, pendant les mois d'hiver, lorsque la vie de campagne permet de plus longs loisirs, elles s'occupaient aussi de son instruction. Dans une lettre à sa sœur du 8 janvier 1708, M">® Marie de la Tour, née Flavard, la nouvelle mère de leur petite nièce, reconnaissait avec étonnement leur sollicitude et leur patience.

«Nous avons eu le plaisir d'avoir ici mardi dernier les belles soeurs avec Françoise qui grâce à leurs soins fait assez de progrès dans le ménage et autres. Je ne pouri'ois jamais reconnaître les bontés qu'elles ont pour elle, surtout l'aînée qui asseuremont a des talens merveilleux pour l'éducation de la jeunesse. Imagine-toi qu'elle at si bien fixé l'étourderie de Françoise qu'elle a déjà tous lus les livres du Basset... ».

N'allons pas croire, bien entendu, que notre petite enfant de neuf ans, dont on déplore l'étourderie habituelle, ait épuisé, au vrai sens du mot, une bibliothèque entière, consistant principalement en vieux traités de médecine, d'histoire naturelle et de philosophie. Ne reprochons pas, comme on l'a fait, aux demoiselles de la Tour, de n'avoir pas su cultiver U;s heureuses dispositions que leur nièce manifestait pour l'étude, de ne s'être préoccupées nullement, oit par indifférence, soit par manque d'énergie, d^

l'aire un choix pour elle des livres existant clans leur maison et de lui avoir laissé dévorer tous ceux qui lui tombaient sous la main. Ne cherchons pas non plus dans ces lectures d'enfance l'explication de l'intérêt que M"''' de Warens a plus tard témoigné pour les sciences naturelles et médicales. Evidemment, M'"« de la Tour voulait parler de simples exercices d'épellation. Enfant remuante, tapageuse, passionnée pour les jeux, les bruits, les courses au grand air avec les petites paysannes du voisinage, Françoise était sans doute une élève extrêmement indocile. Son orthographe resta toujours des plus grotesques. On criait donc victoire pour l'avoir pliée pendant si longtemps à des exercices de lecture. Encore ce petit miracle n'était-il pas toujours possible. Il arrivait beaucoup plus souvent aux deux bonnes tantes, surtout dans la belle saison, d'être tout absorbées par les soins de leur domaine. M™« de la Tour écrivait à sa sœur le 20 avril de la même année : .

«Jo crains toutefois qu'elle ne se relâche parce que SCS tantes ont moins le temps dô surveiller sa conduite. Or il luy est fort nécessaire d'avoir de semblables directeurs qu'elle craint et aime beaucoup».

Et ceci, qui dès lors n'échappait pas à sa clairvoyance, la nécessité pour sa belle-fille d'un guide particulièrement assidu, une expérience plus directe ne devait que trop le lui confirmer quelques mois après, quand Françoise, à cause de la mort d'une

de ses tantes et du départ de l'autre, dut rentrer dcins la maison paternelle. L'enfant n'a pas plus de dix ans, à l'époque, et il est déjà trop tard pour la redresser. Elevée un peu au hasard, en pleine campagne, souvent abandonnée à elle-même, elle a pris le goût de l'indépendance ; elle s'est habituée, dans la société des petites villageoises, à voir toujours triompher sa volonté sans obstacle. Son caractère est gâté pour toujours. Sa marâtre, devenue veuve à quelque temps de là, dut bientôt céder à d'autres la tâche trop lourde de continuer son éducation. Klle fut mise en pension à Lausanne, et, dès que l'occasion s'en présenta, on s'empressa de la marier.

Mariée à quatorze ans, c'est de son mariage [u'aurait pu dater sa véritable formation intérieure. ibastien-Isaac de Loys, de vingt ans plus âgé que femme, aurait pu être pour elle la volonté plus forte, l'esprit plus éclairé, dont elle avait besoin et [u'elle n'avait pas encore rencontrés.

Sans doute il a exercé sur l'intelligence de sa leune femme une très heureuse influence.

La dame de Warens qu'ont aimée De Gonzié et

Jean-Jacques Rousseau avait l'esprit orné et causait

fort bien littérature. « Les grâces de son parler, dit

>e Conzié, son esprit déjà enrichi de nombreuses lec-

ires, la rendaient extrêmement séduisante et agréable

5t m'attachaient intimement à sa maison où j'allais

|ournellement ». Elle fut pour Jean-Jacques un ca-

larade précieux, quand il voulut se vouer aux « belles

)nnaissances ». Dans un vers du T'er^er des Cliar-

mettes elle n'est rien moins qu'appelée « élève de Minerve».

Qui donc l'avait initiée à la vie intellectuelle? Rousseau dit que son éducation avait été fort mêlée : qu'elle avait appris un peu de sa gouvernante, un peu de son père, un peu de ses maîtres et beaucoup de ses amants, surtout d'un M. de Tavel qui, ayant du goût et des connaissances, en orna la personne qu'il aimait ». Il ajoute qu'« elle avait été élevée dans des sociétés choisies, que plusieurs gens de lettres s'étaient empressés de lui plaire et lui avaient appris à juger des ouvrages d'esprit». Mettons de côté la gouvernante, escorte imaginaire, dont s'était parfaitement passée la petite paysanne qu'était la nièce des demoiselles de la Tour, mais dont ne pouvait pas se passer aux yeux de Jean-Jacques une ancienne demoiselle de la Tour de Pil. Quant à son père, s'il fut pour quelque chose dans l'éducation de son esprit, ce serait uniquement par ses manies médicales et pharmaceutiques ; et même il n'aurait pas transmis directement à sa fille son goût des élixirs, des baumes, et des magistères, non plus que ses secrets et ses recettes; c'est de sa belle mère que Françoise apprit à se fabriquer toute seule des remèdes, à piler des drogues et à manier des alambics. Pour ce qui est de ses maîtres, il est vrai qu'elle en eut, mais toute jeune, lorsqu'elle était à Lausanne en pension chez M'"'- Crespin, à un âge donc où l'on ne pouvait lui enseigner de n'importe quoi que les tout premiers éléments. Restent ses amants. Mais qui n'aperçoit

ici le vieux rêve de la provinciale ambitieuse, rêve qui ne devient réalité que dans ses entretiens avec Jean-Jacques? Lorsqu'elle parle à son protégé de sa vi3 au pays de Vaud, de son heureuse jeunesse, elle se peint telle qu'elle eut voulu être: une grande di.me recherchée, courtisée, toujours entourée de beaux esprits, recevant dans son salon la société la plus distinguée. Hélas ! Je ne sais trop quelles étaient la vie littéraire et la vie de salon à Vevey et à Lausanne à cette époque ! Ce qui est sûr c'est que, à Vevey, la noble baronne ne dédaignait pas de s'occuper de ses vignes et avait fort à cœur de biei vendre son vin.

Rousseau ne mentionne pas, dans cette rapide revue des personnes qui ont influé sur sa maîtresse, la plis importante: le mari. C'est qu'il est ici un simple écho de M"*^ de Warens. Celle-ci n'avait plus pour son mari que de la haine quand Rousseau la connut. Abandonnée, bernée, répudiée par lui, elle l'oubliait volontiers dans les tableaux splendides du passé qu'elle étalait aux yeux de Jean-Jacques. Encore moins était-elle disposée à reconnaître le rôle considérable qu'il avait joué dans le développement de sa pensée et dans la culture de ses talents.

M. de Warens était en mesure de compléter l'instruction très fragmentaire de sa trop jeune épouse. Il nous est parvenu une longue lettre de lui qui nous le laisse imaginer intelligent, beau parleur, grossièrement spirituel. Cette lettre ne manque pas, par endroits, d'une certaine eflîcacité littéraire. Peut-

être ce bon boui'geois se piquait-il de littérature. Les archives de sa iamille ont gardé de lui quelqiis mauvais vers qu'il composa vers la cinquantaine et oi!i il exprimait à une dame de ses amies sa feri[ie intention de n'être plus constant en amour et de m(iurir plutôt que de s'engager de nouveau. Il était, ce me semble, suffisamment cultivé. J'en vois une preuv^e dans l'honneur qu'on lui fit de le nommer gouverneur du jeune prince Lebrecht d'Anhalt-Bernbufg, qu'il accompagna pendant une année dans ses voyages (30 sept. 1729-25 oct. 1730); j'en vois aussi/un témoignage dans le fait que, malgré son avarice, il dépensa 225 florins pour acheter le dictionnaire de Bayle et posséda, paraît-il, une petite bibliothèque. Rousseau dit de M'"'' de Warens: «Elle avait; si je puis dire ainsi, le goût un peu protestant; elle ne parlait que de Bayle et faisait grand cas de feaint- Evremond ». N'est-ce pas là une trace évidenje des préférences littéraires de son mari? l

M. de Warens a sûrement contribué pluS que tout autre à ouvrir et à orner l'esprit qu'admiiieront plus tard Jean-Jacques et De Conzié. Il a sans doute perfectionné la culture à peine ébauchée de sa femme. Mais il n'a rien fait pour sa conscience. Cette solidité de principes et cette noblesse d'aspirations qui manquaient à la jeune écervelée et qui lui étaient si nécessaires, il ne pouvait pas les lui donner. Il ne les possédait pas lui-même.

Car qu'était-ce, moralement, que ce M. de Warens? La déférence qu'on lui témoigne dans les documents

ofïiciels, les charges publiques qu'il Cut appelé à remplir, prouvent que la considération de ses concitoyens l'a toujours entouré. A Vevey il fait partie de presque tous les conseils, du grand et du petit, c'est-à-dire de celui des Cent-vingt et de celui des Douze; il est aussi dans celui des Soixante. A Lausanne on l'élit tour à tour conseiller, maisonneur, haut forestier. Cette estime générale, dont il semble avoir joui constamment, a bien disposé à son égard les critiques. Selon Albert de Montet, M. de Warens était une espèce de M. de Wolmar, il serait même le modèle de ce fameux personnage et Rousseau en aurait tracé la figure d'après des récits de sa maîtresse. Il avait, en effet, comme M. de Wolmar, de l'expérience et de la sagesse, de l'ordre et de l'économie, des manières plus honnêtes qu'empressées, un jugement juste et impartial: comme lui il n'avait qu'à se reprocher une déférence excessive vis-à-vis de sa femme. A ce défaut près, M. et M""^ de Warens étaient bien assortis; leurs caractères, différents, se complétaient l'un l'autre ; la nature froide et positive, l'esprit judicieux de M. de Warens étaient bien propres à corriger avantageusement l'initiative rapide et aventureuse de sa femme. Si celle-ci, gracieuse, insinuante, et qui savait vouloir, n'eût réussi à prendre sur lui trop d'empire, leur vie eût été toujours ce qu'elle dut être tout d'abord, on ne peut plus riante et facile.

Ce tableau d'intérieur doux et paisible n'est pas authentique. M. de Warens n'a aucune ressemblance

avec M. de Wolmar. M'"'' de Warens n'a pu parler à Rousseau de son mari de manière à lui suggérer la conception du mari de Julie, puisqu'elle lui a dit explicitement « que son mariage n'avait pas trop réussi ». L'estime publique n'exclut pas, quelquefois, des dessous honteux et une vie privée misérable. La longue lettre de M. de Warens, dont nous avons parlé tout à l'heure, nous renvoie de lui une image tout autre. A. de Montet, à qui revient le mérite d'avoir découvert ce précieux document, n'en a pas saisi l'hypocrite habileté. «Il est impossible, dit-il, en parcourant ce mémoire qui révèle si bien les pensées intimes de son auteur de n'être pas frappé du ton de vérité qui y règne d'un bout à l'autre ». C'est qu'il croit à tort que cette lettre était uniquement destinée à sa famille, tandis que, en réalité, elle devait servir de base à un manifeste imprimé et était par suite destinée à la publicité la plus vaste. L'homme qu'elle nous révèle est assez vulgaire. C'est un homme tout-à-fait positif, gai et brillant dans ses beaux moments, mais sachant bien faire ses comptes et allant à l'essentiel, à l'argent. Il n'est nullement pédant dans les choses qui ne lèsent pas son égoïsme pratique. Lui-même avoue que sa femme le savait très tolérant en matière de religion. Elle devait le savoir aussi très tolérant en matière de fidélité conjugale, puisqu'il ne prenait jamais la peine de l'accompagner dans ses voyages de plaisir et il se peut que lui-même, et non M. de Tavel, l'ait rendue, par ses cyniques raisonnements, absolument indifférente aux questions

de moralité sexuelle. Peut-être fut-elle persuadée par lui que tout est respecté dans le mariage quand on réussit à ne pas troubler la sécurité du mari. Ce bonhomme ne recule devant rien, quand ses intérêts matériels sont en jeu. Il calcule froidement ses moyens et sait être, suivant l'occasion, hypocrite ou brutal. Voici, par exemple, une expression de lui assez curieuse : « Voilà ce qui me détermina à user de la politique et à ne me servir que de la voie de la douceur, outre que le lieu et les circonstances n'en permettaient aucune autre ». Il chassait de race. C'était par (les menaces que son père, M. de Villardin, légalement contraint de le mettre en possession des biens maternels, l'avait, en son privé, forcé à les lui restituer. Le fils, dont la vie contient des délicatesses du même genre, ne semble seulement pas se douter de leur extrême gravité.

Je dirai moi aussi que les deux époux étaient >ien assortis. Non que leurs caractères, différents, se implétassent l'un l'autre. C'était le même caractère: de Warens avait un peu plus de bon sens et, par mite, de lenteur, voilà tout. Il n'a donc rien créé, ien modifié dans l'âme de sa femme. Seulement, par m exemple et ses entretiens, il en a favorisé et ►mme sanctionné les tendances positives et jouisseuses. Son autorité, du reste, n'a pas duré trop longsmps. Soucieux surtout de sa tranquillité propre, lénué de toute sentimentalité, ayant affaire à une îmme aussi jalouse ([ue lui de sa pleine liberté, il laissa jouir en entier de cette aut(momie dont il

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n'eût pas voulu, lui, être privé. Ce n'était pas de la faiblesse, mais do l'indifïérence et du calcul. La débâcle de 1726 mettra à nu son fonds despotique. Avant que ce coup imprévu déchaînât et mît en conflit leurs égoïsmes, ils vivaient en bons associés, parfaits dans leurs rapports extérieurs et donnant au public l'illusion d'une entente complète, étran^^ers dans le fond l'un à l'autre, prêts à s'oublier et à se haïr.

Rousseau, pour qui M'"*^ de Warens resta toujours, quoiqu'il ait dit lui-même, un mystère, crut avoir trouvé l'énigme de sa destinée et la justification de sa conduite en en faisant la victime d'un dualisme étrange: son cœur était bon, sa raison était mauvaise. Il entendait par cœur ce qu'on appelle proprement le caractère, le fonds inné, personnel. Parce que dans le sentiment, dans la passion, la spontanéité est le plus apparente, il croyait à tort que c'est dans la vie sentimentale que la vraie personnalité se révèle. Le conflit du cœur et de la raison était pour lui le conflit de l'homme naturel et de l'homme social. C'est au moyen de la raison que l'individu communique avec la société et qu'il en absorbe les connaissances, les préjugés, les principes. Nos idées varient au gré des milieux que nous traversons, tandis que nos sentiments sont l'ouvrage de la nature et la vie peut les voiler quelquefois, non pas les altérer ou les détruire. Rousseau a répété dans les Confessions, à propos de sa maîtresse, ce qu'il avait si souvent dit de luimême, ce qu'il avait affirmé de l'homme en général : qu'elle était bien née et que les hommes l'avaient

coiTonipue. La vraie jVr"« de Warens était faite pour une existence délicate et vertueuse; ses penchants naturels étaient honnêtes; son inépuisable bonté pour les malheureux, la gaîté ouverte et franche qu'elle garda au milieu des calamités jusqu'à la fin de sa vie prouveraient la beauté lumineuse de son âme. Mais l'éducation a terni cette sérénité. Des gens ignobles se sont emparés de son esprit et l'ont égaré. Il en sortit Ja femme répugnante qu'il a exposée sans clémence à nos yeux: la chercheuse d'or, se ruinant LU milieu des fourneaux et des drogues, entourée [d'aventuriers et de vendeurs de recettes; la libertine, [capable, dit-il, de coucher tous les jours avec vingt [hommes en repos de conscience.

«Au lieu d'écouter son cœur qui la menait bien, elle îouta sa raison qui la menait mal.... la morale qu'elle s'était faite gâta celle que son cœur lui dictait ».

Et Rousseau nomme esplicitement, à plusieurs [reprises, celui qui aurait inspiré à la pauvre enfant [sa morale dangereuse.

«M. de Tavel, son premier amant, fut son maître de îphilosophie et les principes qu'il lui donna furent ceux idont il avait besoin pour la séduire. La trouvant attachée [à son mari, à ses devoirs, toujours froide, raisonnante et (inattaquable par les sens, il l'attaqua par des sophismes jet parvint à lui montrer ses devoirs, auxquels elle était 'si attachée, comme un bavardage de catéchisme fait unitquement pour amuser les cnfans ; l'union des sexes, comme ^l'acte le plus indifférent en soi; la fidélité conjugale, comme ^une apparence obligatoire dont toute la moralité regardait

l'opinion; le repos des maris, comme la seule règle du devoir des femmes; en sorte que des infidélités ignorées, nulles pour celui qu'elles offensaient, l'étaient aussi pour la conscience: enfin il lui persuada que la chose en ellemême n'était rien, qu'elle ne prenait d'existence que par le scandale, et que toute femme qui paraissait sage par cela seul l'était en effet. C'est ainsi que le malheureux parvint à son but en corrompant la raison d'une enfant

dont il n'avait pu corrompre le cœur Ce même homme

qui la trompa sur un point l'instruisit excellemment sur raille autres....,».

Aussi, si cette page était vraie, ne serait-ce pas du mari, avec qui elle vécut pendant douze ans et sur qui les Confessions gardent le silence, mais de M. de Tavel que M'"" de Warens tiendrait toutes ses idées, tous ses talents, toutes ses faiblesses. Sans lui, elle eût coulé toute sa vie, à Vevey, dans le calme heureux du fo^'^er conjugal. M. de Tavel fut le mauvais génie qui la perdit.

Il est facile d'apercevoir la fragilité de cette psychologie et nous en verrons bientôt les sources probables. Si le caractère de M"'« de Warens avait eu foncièrement la bonté et l'élégance que Rousseau lui attribue, le matérialisme grossier des Warens et des Tavel n'eût pas trouvé un terrain si propice à son développement. Son idéal fut, je crois, non un apport de son ambiance, mais une émanation de ses instincts. L' éducation n' a pas empêché sa vraie nature de s'épanouir librement. Pourquoi M""" de Warens devenait-elle si aisément dupe des charlatans

qui lui promettaient la pierre philosophale ? Parce qu'elle convoitait la richesse. Pourquoi sa raison n'at-ellepas résisté aux sophismes de M. de Tavel? Parce qu'elle convoitait le plaisir.

Notez qu'il n'a pas manqué à M"'^ de Warens un conseiller austère qui lui rappelât ses devoirs et l'avertît des dangers auxquels elle allait succoniber. Des yeux inquiets lisaient dans son cœur. Au moment même où, grisée par sa jeunesse, sa beauté, son mariage brillant, elle rompait toutes entraves et cédait aux tentations du plaisir, une voix à la fois douce et sévère lui prêchait le détachement, l'humilité, les joies purement intérieures. C'était un vieil ami de sa famille, qui la connaissait depuis sa naissance et qui avait été pendant quelque temps son tuteur, je veux parler de François Magny. Eugène Rittera complètement restitué, après plus d'un siècle • l'oubli, cette figure imposante de vieillard vénérable et de chrétien passionné. Gagné par les idées que venaient de répandre en Allemagne quelques esprits enthousiastes désireux de ramener la vie chrétienne à sa ferveur et à son intimité primitives, il influença fortement le mouvement mystique des Inspirés, le propagea dans le pays où vécut M'"« de Warens et fut l'apotre du piétisme romand. Il se donna pour tâche de ranimer dans sa patrie la foi fervente et profonde, de substituer aux formulaires desséchés et à l'observance mécanique des règles la religion véritable, l'amour sincère du Christ. Il ne se borna l>as à traduire en français Lobstein et Tennhard,

les auteurs qui exprimaient de la manière la plus frappante les idées de la nouvelle école. Il devint le chef d'une petite église; il eut des disciples fidèles qu'exaltait sa prédication ardente. Il annonçait la toute-puissance de la révélation intérieure, la présence du Dieu vivant dans les cœurs qui font de la piété l'intérêt suprême de la vie. Il a écrit un jour su-r l'enveloppe d'une lettre où il avait résumé sa doctrine :

«pour nous assurer do la droiture de nos jugements il ne faut pas s'arrêter à ce que notre raison nous montre, qui est très incertaine et trompeuse. Le plus sur est d'entrer bien avant dans nos cœurs et d'examiner bien attentivement s'il n'y a point quelque motif secret de passion et d'amour propre qui nous détermine. Détions-nous... de tous nos jugements, tandis que nous sentons encore en nous le vieil homme et l'amour propre se mouvoir, surtout quand il s'agit des personnes qui nous découvrent notre nudité et nos misères ».

Il croyait donc aux inspirés, aux « éclairs de lumière descendant des cieux sur la nuit des peuples pour découvrir la corruption qui se trouve dans leurs ténèbres », aux sombres prophéties qui disaient la fin du monde imminente.

Sa doctrine n'en reste pas moins un généreux appel à ce qu'il y a de plus noble dans nos âmes. Elle signifie le dégoût des réalités matérielles et voisines et le culte de l'idée pure; la religion, telle qu'il la conçoit, n'a déjà plus d'autre temple que le cœur du croyant; en se libérant des autorités ter-

restres et des éléments transitoires elle se réduit à l'essence même du christianisme, premier acheminement vers la religion naturelle et vers une conception plus large de la fraternité humaine.

Ce noble esprit, en qui M'"® de Warens ellemême reconnaissait un père affectueux, est-il resté sans influence sur elle?

L'étroitesse de leurs rap[)orts est certaine. Il l'avait certainement rencontrée bien des fois toute petite au Basset des demoiselles de la Tour et avait uni ses conseils à ceux de ses parents et de ses tantes ; chargé pendant quelques mois de sa tutelle, en 1713, l'année de son mariage, il l'avait vue souvent chez lui, à sa table, en état désormais, peut-on croire, de suivre une conversation un peu haute. Il est vrai qu'il fut obligé, lorsqu'elle avait à peine quatorze ans, de l'abandonner à de plus longues et plus faciles influences, mais ils se retrouvèrent neuf ans après, en 1722, à Vevey, et l'intimité d'autrefois se rétablit entre eux. Lorsqu'on 1726 M'"® de Warens quitte son pays, c'est lui, paraît-il, son unique correspondant; c'est lui qui, à soixante-seize ans, soutient les fatigues d'un long voyage pour se rendre chez elle.

On voudrait savoir au juste ce qui rapprochait 'otte jeune femme, dans la fleur de sa jeunesse, de -on ami septuagénaire. Etait-ce pour complaire à sa vanité et savourer, elle que tout hommage rendu à -a personne transportait d'aise, la profonde adoration 'lu vieillard? Subissait-elle la fjxscinatioii étrange

qu'il continuait d'exercer sur les âmes par son langage inspiré, par la beauté de son rêve mystique? Des jeunes filles genevoises, entraîuées par un instinct mystérieux, quittaient leur ville et leurs parents pour le suivre et s'embarquaient avec lui sur le lac, au grand étonnement du vulgaire. Recherchait-elle le frisson singulier que donnent les grands problèmes métaphysiques, les idées de Dieu et de la mort? Ou bien son imagination romanesque était-elle attirée par le caractère mystérieux de la secte et le danger même qu'on pouvait courir à fréquenter chez un homme à qui ses idées religieuses avaient valu la persécution et l'exil? Etait-ce, par hasard, pour faire acte d'indépendance à l'égard d'un mari prudent, qui respectait l'autorité et n'aimait pas le piétisme? En effet, dans sa lettre à M. de Middes, M. de Warens ne laisse pas d'insinuer que les idées des piétistes ont bien pu influer sur la conduite de sa femme.

M. Ritter fait de M'"^^ de Warens une élève de Magny. Elle aurait été initiée par lui à tout ce que la religion a de plus pénétrant et de plus profond. « C'est pour cela que plus tard elle se trouva préparée, elle fut à la hauteur d'un rôle qui demandait une âme religieusement cultivée, quand elle fut appelée à consoler le jeune Rousseau, qui était malade et se croyait mourant, quand elle dut lui servir de compagne dans la recherche inquiète de la foi sur laquelle il voulait s'appuyer».

Mais la religion de M'"« de Warens n'a jamais rien eu de profond. En dépit de leur intimité, Magny

ne lui a jamais communiqué ses croyances et ses enthousiasmes. Parce que, un beau jour, elle a quitté la religion protestante pour entrer dans l'église catholique, il ne faut pas croire qu'elle se soit élevée jusqu'à l'idée pure de Dieu et qu'elle ait compris l'égalité intrinsèque des différentes religions. Son changement de religion est loin de montrer chez elle cette grande indifférence pour les questions controversées entre protestants et catholiques et ce mépris des barrières confessionnelles qui sont parmi les traits caractéristiques du piétisme. Elle a confessé à M. de Conzié, à propos de sa conversion :

«Croiriez-vous, mon ami, qu'après mon abjuration jo ne me suis jamais mise au lit, durant deux ans environ, sans y prendre, comme on dit, la peau de poule surtout mon corps, par la perplexité dans laquelle me plongeaient nos réflexions sur ce changement qui m'avait fait secouer les préjugés de mon éducation, de ma religion et abjurer celle de mes pères. Cette longue incertitude était terrible pour moi, qui ai toujours cru à un avenir éternellement heureux ou malheureux. Cette indécision m'a bien longtemps bourreaudée — mais rassurée à présent, mon :'»me et mon cœur sont tranquilles et mes espérances mimées».

Ce qui ne nous prouve pas du tout qu'elle eût du penchant aux réflexions pieuses et que sa conversion fût sincère. Ces cruelles alternatives de confiance et d'effroi, au milieu desquelles elle dit avoir longtemps vécu, nous la f(mt voir uniquement en proie à la peur de l'enfer; elles révèlent une petite

femme superstitieuse et mesquine, assez peu attachée au culte de ses aïeux pour le quitter brusquement si ses intérêts le demandent et assez peu détachée de lui pour se dire, après l'avoir quitté, qu'il pourrait bien être le vrai et qu'elle s'est peut-être damnée pour toujours en le quittant.

Rousseau, le seul qui pût nous renseigner sur cet état d'équilibre où sa bienfaitrice se félicitait d'avoir atteint, nous a tracé de sa religion un portrait curieux qui paraît sujet à caution. Malade, il aurait trouvé en elle toutes les maximes dont il avait besoin pour garantir son âme des terreurs de la mort et de ses suites.

«...Cette âme sans fiel qui ne pouvait imaginer un Dieu vindicatif et toujours courroucé ne voyait que clémence et miséricorde où les dévots ne voient que justice et punition. Elle disait souvent qu'il n'y aurait point de justice en Dieu d'être juste envers nous, parce que ne nous ayant pas donné ce qu'il faut pour l'être ce serait

demander plus qu'il n'a donné Il lui semblait qu'on

expliquait trop littéralement et trop durement l'Ecriture. Tout ce qu'on y lit des tourments éternels lui paraissait

comminatoire et figuré Ce qu'il y avait de bizarre était

que sans croire à l'enfer elle ne laissait pas de croire au purgatoire.... ».

Comment concilier ceci avec les effrois qu'elle peignit à De Conzié, avec la déclaration formelle que celui-ci nous rapporte : « Moi qui ai toujours cru à un avenir éternellement heureux on malheureux »? Si ces paroles ont été réellement prononcées, c'est

au purgatoire que M'"« de Warens ne croyait pas; elle n'aurait admis que l'enfer. Rousseau, probablement, ne nous a exposé ici que ses propres idées ; il s'est surtout proposé de faire son propre éloge. En effet, tout en se donnant l'air de parler au nom de M™« de Warens, il n'a pu s'empêcher d'ajouter, en s'exprimant à la première personne:

«En général les croyants font Dieu comme ils sont eux-mêmes; les bons le font bon, les méchants le font méchant; les dévots, haineux et bilieux, ne voient que l'enfer, parce qu'ils voudraient damner tout le monde; les âmes aimantes et douces n'y croient guère; et l'un des étonnements dont je ne reviens pas est de voir le bon Fénelon en parler dans son Télémaque comme s'il y croyait tout de bon; mais j'espère qu'il mentait alors, car enfin, quelque véridique qu'on soit, il faut bien mentir quelquefois quand on est évêque».

Dans sa courte analyse des idées religieuses de sa maîtresse, Rousseau n'est pas sans s'étonner d'une autre singularité bien plus grave.

« Maman était bonne catholique ou prétendait l'être et il est sur qu'elle le prétendait de très bonne foi fidèle à la religion qu'elle avait embrassée, elle en admettait toute la profession de foi, mais quand on venait à la discussion de chaque article, il se trouvait qu'elle croyait tout autrement que l'Eglise, toujours en s'y soumettant. Elle avait là-dessus uno simplicité de cœur, une franchise plus éloquente que des ergoteries et qui souvent '•nbarrassaient jusqu'à son confesseur, car elle ne lui déguisait rien. Je suis bonne catholique, lui disait-elle, je veux toujours l'être; j'adopte de toutes les puissances do

mon âme les décisions de la sainte mère Eglise. Je ne suis pas maîtresse de ma foi, mais je le suis de ma volonté. Je la soumets sans réserve et je veux tout croire. Que me demandez-vous de plus?».

C'est là sûrement la solution heureuse dont elle entretint De Conzié et où elle lui dit avoir retrouvé la confiance et l'espoir. Solution commune s'il en fut. Il n'est pas besoin d'une grande intelligence pour penser autrement que l'Eglise, et il n'est pas besoin non plus d'un cerveau particulièrement bizarre pour se soumettre quand même à ses décisions. Cette lâcheté est surtout facile lorsqu' il y a quelque avantage matériel à ne pas pousser les raisonnements jusqu'à leurs dernières conséquences et à ne pas mettre d'accord sa pensée et sa vie. Nous verrons bientôt que c'était là le cas, justement, de M"*® de Warens.

Pour aboutir à la conclusi;:n qu'il vaut mieux, en définitive, faire fi des protestations de la raison et, s'en tenant aux prescriptions du prêtre, accomplir avec scrupule ses devoirs de bon pratiquant, il n'était pas nécessaire d'avoir reçu les leçons d'un homme aussi extraordinaire que Magny.

Si M™« de Warens a été «à bonne école», elle n'a pas été, en tout cas, une bonne écolière. La parole grave et pieuse du maître n'a pas réussi à toucher son cœur. La vie mondaine, où elle finit par se jeter, l'assurance avec laquelle elle se lança à la conquête des biens de ce monde, prouvent, elles aussi, que sa jeune âme ne s'ouvrit pas à la bonne semence.

Etrangère, dans le fond, aux doctrines exaltées des piétistes, elle singea en perfection leurs grimaces et s'appropria merveilleusement leur jargon. Elle riait, à part soi, de leur folie et c'est peut-être chez elle que Rousseau a appris à regarder les piétistes comme « des sortes de fous qui avaient la fantaisie d'être Chrétiens et de suivre l'Evangile à la lettre ». Maiîr trompés par l'humilité respectueuse qu'elle ne cessait de leur témoigner, et tout en n'ignorant pas la nature et le but de ses entreprises, les cercles piétistes multipliaient leurs efforts pour l'arracher à son mauvais destin et priaient Dieu fervemment qu'il la tirât de la fausse route où elle s'était engagée. Ils la regardaient comme une brebis momentanément égarée. Magny l'admonestait paternellement. Mais la jeune femme n'avait pas de peine à désarmer son mentor. Voici une réponse dont le bon vieillard n'a certainement pas saisi la suffisance satisfaite et la secrète ironie et qui a dû le convaincre que son ancienne pupille était une pauvre innocente, tout-à-fait fatiguée du plaisir et prête à lui dire adieu pour s'absorber dans la piété:

«J'ai toujours fait trop de cas do ce qui peut venir de votre part, pour que je n'aie pas l'honneur de répondre à la lettre que vous vous êtes donné la peine de m'écrire. J'en ai fait la lecture avec toute l'attention dont je suis capable et qu'elle mérite assurément, puisqu'elle renferme aussi un grand nombre de passages de l'Ecriture que nous ne devons jamais nous lasser de méditer et d'étudier, puisqu'elle seule peut nous soutenir dans les pas glis-

sants et d'une nature propre â nous séduire. Je convins que ma vie paraîtra mondaine à une personne consomnjée dans la piété comme vous l'êtes. Mais, mon cher Monsieur, je vous ai toujours reconnu un si bon cœur et si pofté à juger en bien des personnes que vous n'avez pas mêjnc eu le temps de connaître parfaitement, que j'espère Jue vous voudrez bien avoir la même condescendance à ijion égard. Ce qui m'en flatte d'autant plus ce sont les boiftés que vous avez eues pour moi, m'ayantbien voulu sefvir de père pendant ma jeunesse et m'ayant toujours téitioigné depuis mille marques d'amitié dont je suis pénétrée de reconnaissance et le serai toute ma vie. :

Ayez donc égard, mon cher monsieur, à la situation où je suis dès ma plus tendre jeunesse. Mon mariage m'ayant donné quantité de parents, d'amis et de connaissances qui sont des personnes distinguées par leur naissance et par leur bien, n'est-il pas juste que je me fasse un devoir de faire mes honneurs chez moi, après en avoir reçus et en recevant tous les jours chez eux de plus considérables et qui m'engagent indispensablement au retour ? Je vous avoue que j'ai le cœur placé de manière à être charmée de m'acquitter autant qu'il m'est possible. D'ailleurs si vous connaissiez bien le caractère de ces personnes et la manière dont nous vivons ensemble, je suis persuadée que vous ne me trouveriez pas si criminelle.

Si j'avais cru ma conscience engagée dans ces démarches je ne les aurais pas faites assurément, puisque rien ne doit nous être aussi cher, et que nous devons plutôt tout sacrifier que de la perdre. Mais je vous avoue ingénument que je ne crois pas que la Religion condamne des sociétés aussi innocentes.

Je n'ai jamais souhaité de briller ni de me donner des airs du bien qu'il a plu à Dieu de me dispenser: je sais

au contraire que le moyen de lui être agréable est d'user avec modestie des faveurs qu'il nous a accordées; je sais encore qu'il ne nous donne pas ces biens absolument pour nous et que nous nous devons faire un plaisir d'assister ceux qui peuvent avoir besoin de notre secours en leur faisant part des grâces que nous tenons de sa bonté.

Mais après cela je crois qu'il nous est permis d'en user avec modération et reconnaissance et de goûter même bien des douceurs qu'une situation aisée fournit d'ordinaire.

Il se peut que ma jeunesse sert à m' éblouir et à me faire voir les choses dans un faux jour. Je vous assure cependant que je me sens très peu attachée à ce que je possède: je fais les choses avec une indifférence qui mo surprend quelquefois. C'est une grâce toute particulière que j'ai à rendre à Dieu, puisque suivant le cours ordinaire de la vie nous n'avons, s'il faut ainsi dire, que quelques moments à jouir des objets qui nous attachent et qui nous flattent. Je m'estimerai bienheureuse si je puis être toujours la même à ce regard, afin que quand il faudra la quitter, je puisse m'y résoudre sans peine et rompre facilement les liens qui peuvent encore m'attacher tandis que j'habiterai cette terre que je ne regarde que comme un passage très épineux qui me conduira, s'il plaît au Seigneur, à un état plus heureux et plus permanent et qui me fera goûter les véritables délices que je chercherais inutilement ici puisqu'il est impossible de les y trouver.

Je vous remercie très humblement des exhortations que vous avez eu la bonté de m'adresser, dont je tâcherai do profiter autant qu'il me sera possible et de retrancher insensiblement et peu à peu les inutilités de ma vie.

Je fais bien des vœux pour la conservation de votre ^anté et suis véritablement et avec respect, etc.».

En d'autres termes; «Que voulez-vous? Je suis jeune. J'ai une belle dot. J'ai pour parents tout ce qu'il y a de plus riche et de plus distingué. C'est une nécessité si je m'amuse. Ne croyez pas que je perde la tête. Je m'exécute indolemment».

Un moment vint où M"« de Warens se trouva, à la suite de circonstances fatales et de ses plans ambitieux, provisoirement réléguée dans un couvent. Elle put alors tromper encore une fois ses crédules directeurs et écrire à Magny:

«Je ne doute point que je ne doive ma conversion aux bonnes prières que vous avez faites pour moi, avec bien d'autres bonnes âmes chrétiennes. Dieu me fasse la grâce d'en recueillir les fruits »,

Ainsi tout contribua, dès sa plus tendre enfance, à l'aveugler sur son propre compte et à l'affermir dans ses instincts d'indépendance et de domination. Magny, qui eût pu être son bon génie, ne lui a appris qu'un peu de préciosité dévote.

Ce fut donc, moralement, une âme commune, sans solidité ni distinction. Une imagination déréglée, accompagnée d'une sensibilité pauvre et d'une intelligence médiocre et au service d'un égoïsme un peu vulgaire, voilà en effet toute M™« de Warens. Sous l'extérieur agréable, aucun fonds, aucun sérieux, rien

qu'un orgueil exagéré et qu'une versatilité effrayante. Par l'abondance de son activité et l'audace romanesque de ses rêves, par la variété des décors où s'écoula sa vie, par la qualité et la quantité des personnes à qui son sort fut lié, elle peut donner l'illusion d'une nature très riche et d'une existence très pittoresque. Ne nous y trompons pas. 11 y a là, sous des dehors brillants, un fonds mesquin; sous l'apparence tumultueuse une vie monotone: celle d'une Bovary. Elle peut sembler une Bovary supérieure, plus robuste ou plus heureuse. C'est que pour les « Madame Bovary » de la réalité il n'y a pas de situation sans issue ; elles ne se tuent pas ; elles répètent le même drame sans fin et glissent de déchéance en déchéance jusqu'au bas de la pente.

De sa jeunesse à sa mort, M"*^ de Warens apparaît dominée par un seul sentiment, l'autolâtrie la plus aveugle ; par une seule idée, son propre bonheur. Jamais femme ne fut plus fîère de sa naissance, de sa parenté, de ses richesses, de sa beauté, de son génie.

Louise-Françoise de la Tour, qui fut plus tard M™« de Warens, avait le droit de se vanter de ses aïeux, la noblesse de sa famille remontant déjà à près d'un siècle. Mais elle n'a pas manqué d'exagérer l'éclat de son ascendance. Elle confondit les La Tour, ses ancêtres, originaires de Chailly près Vevey, avec les La Tour de Peilz, maison plus antique et plus fameuse disparue depuis longtemps et c'est comme une demoiselle de la Tour de Fil que Rousseau, son

ao MADAME DE WARENS

porte voix, l'a présentée dans les Confessions. Sous la plume hardie ou naïve de sa fille, Jean-Baptiste de la Tour est parfois devenu un baron d'Empire. Elle se fit appeler jusqu'à sa mort baronne, souvent comtesse de Warens; or Warens, petit village vaudois dont son mari, Sébastien-Isaac de Loys, a été seigneur pendant quelque quinze ans, n'a jamais été une baronnie. Le seul titre qui fût légitime, tant que son mari posséda cette seigneurie, était donc celui de « dame de Warens » et elle eût dû l'abandonner en 1728, quand M. de Warens vendit son domaine.

Mademoiselle de la Tour pouvait, sans mentir, se vanter d'être riche. Elle apporta à son mari une dot de 30.000 livres environ, ce qui ferait aujourd'hui 180.000 francs. C'était, pour le pays et pour l'époque, une dot considérable. Fût-ce manie de tout agrandir, fût-ce tranquille impudence, cette somme finit par se tripler dans sa tête. 11 est une requête d'elle au sénat de Savoie, un acte presque officiel par conséquent, où les 30.000 livres deviennent 30.000 patagons. Un patagon valait trois livres.

Pétrie de vanité, se mirant toujours dans un miroir trop flatteur, l'opinion qu'elle se fit de sa beauté n'était pas moins excessive.

Décidément, M^"« de Warens se croyait irrésistible. D'après son panégyriste, l'antonin Boudet, elle choisit son mari parmi de nombreux prétendants. En réalité, nous savons qu'elle fut mariée à quatorze ans, par ses tuteurs, à un jeune homme qui obéissait

en répousant aux conseils pratiques, presque aux ordres de son père. Elle a insinué à Jean-Jacques que sa beauté avait frappé un roi, Victor-Amédée II et qu'il n'eût tenu qu'à elle de devenir une autre marquise de Spigno. Illusion parfaitement gratuite et qui ajoute à sa légèreté — si l'on pense à l'âge avancé du monarque — quelque chose de ridicule et d'ignoble.

On ne peut pas dire qu'elle fut laide. Nous avons son portrait. Peut-être Rousseau n'exagérait-il pas lorsqu'il écrivait qu'on ne pouvait trouver une plus belle tête, un plus beau sein, de plus belles mains, et de plus beaux bras; lorsqu'il disait qu'elle avait de beaux cheveux blonds, de beaux yeux bleus, un teint éblouissant, une bouche à la mesure de la sienne — et il a eu soin de nous faire savoir, un peu avant, qu'il avait, lui, une bouche mignonne.

Mais Rousseau, tout en l'idéalisant de son mieux, nous dit qu'elle était petite de stature, courte même et ramassée un peu dans sa taille, « quoique sans difformité». Réflexion, évidemment, peu flatteuse. On ne célèbre pas les attraits d'une femme en remarquant qu'elle n'est pas rachitique. C'était un défaut réel que Rousseau constatait et en effet il lui oppose ce qu'elle avait de beau. M. de Conzié, qui entrevit M'"« de Warens lorsqu'elle avait vingt-sept ans et qui fut longtemps son voisin et son ami lorsqu'elle habitait aux Charmettes, en trace lui aussi le portrait dans une notice précieuse où, d'un ton respectueux et presque ému, il rassembla ses vieux

souvenirs sur elle. C'est le même reproche et le même procédé. « Sa taille était moyenne, mais point avantageuse, eu égard qu'elle avait beaucoup et beaucoup d'embonpoint ce qui lui avait arrondi un peu trop les épaules et rendu sa gorge trop volumineuse. Mais elle faisait aisément oublier ces défauts......

Le vrai charme de M'"« de Warens a dû être essentiellement moral. Peu importe que son teint fiit « de lys et de rose», comme dit galamment son admirateur octogénaire, l'aimable François-Joseph de Conzié; peu importe qu'elle sût donner à ses cheveux cendrés d'une beauté peu commune un tour négligé qui la rendait piquante aux yeux de Jean-Jacques et ^jui la faisait croire la simplicité même au bon De Conzié. Si l'on compare entre eux les différents témoignages que nous avons sur elle, c'est surtout dans un autre sens qu'elle fut charmante. Le secret de sa beauté était dans ses manières, dans la mobilité prodigieuse de son âme et de sa figure, dans l'art, qu'elle dut posséder au plus haut point, de trouver toujours, sans effort, l'air qu'exige le moment. Jean-Jacques prépare de loin son idylle et dramatise en artiste sa première rencontre avec M'"® de Warens, lorsqu'il décrit l'impression foudroyante qu'ont produite sur lui son visage pétri de grâces, ses beaux yeux pleins de douceur, son air caressant et tendre, son sourire angélique. Il faut faire la part de l'idéalisation et du mensonge, mais le fond est à croire. Si l'on songe aux sympathies assez nombreuses qu'elle sut inspirer, au crédit dont elle jouit longtemps au-

près de beaucoup, voire même à l'emploi qui lui fut confié, on est forcé d'admettre qu'elle eut souverainement le talent d'enjôler, de séduire; que, surtout, elle a dû être incomparable dans l'art d'éloigner tout soupçon par l'affectation de la bonhomie la plus candide. « Cette pauvre Madame de Warens ! », disaient d'elle entre eux les prêtres d'Annecy.

De la comédienne elle n'eut pas que l'habileté ; elle eut la joie sincère de s'étaler, de jouer un rôle quel qu'il fi\t. Les natures comme la sienne, la conversation, cette forme élémentaire du spectacle, suffit pour les transformer, pour les faire vivre. Elles deviennent heureuses dès qu'elles sentent sur elles les yeux d'un spectateur. De là la qualité qu'on vante surtout chez cette femme qui a eu si rarement des raisons d'être gaie et dont nous connaissons les secrètes tristesses: son enjouement, la vivacité sédui- ;inte de sa conversation. De Conzié reconnaît ce qu'avait d'attirant «sa physionomie de franchise et fie gaîté intéressante » ; il rappelle « son ris charmant»; se yeux vifs, l'énergie peu commune qu'elle -avait donner à tout ce qu'elle disait. Et Rousseau atlirme : « Elle avait de ces beautés qui se conservent parce qu'elles sont plus dans la physionomie que dans les traits ». Ce qui se retrace le plus souvent élevant son souvenir, lorsqu'il écrit les Confessions, ^•'est sa gaîté inaltérable. Vieux, il tressaille au son d'une jolie voix de fille, parce qu'elle lui rappelle le timbre argenté de sa voix.

Cette franchise et cette gaîté qui faisaient d'elle

un t37je si intéressant, si doué pour la vie mondaine, provenaient aussi de la confiance exagérée qu'elle avait en ses talents. Sa culture n'avait rien d'extraordinaire, ses vues étaient courtes et superficielles. Mais convaincue de sa supériorité et de l'infaillibilité de son jugement, habile à exploiter dans sa conversation ses souvenirs et ses lectures, elle avait le sans-gêne heureux, l'allure dégagée qui s'imposent. L'orgueilleux n'est timide que lorsqu'il est intelligent et que, comme tous les esprits vraiment supérieurs, il connaît le tourment de douter de lui-même. Jamais M'"e de Warens ne perdit la foi dans ses « lumières » et la plupart de ses malheurs lui vinrent de cette infatuation. Incapable d'apercevoir les bornes de sa capacité, elle se jeta dans les entreprises les plus ardues et s'y ruina. Mais les déceptions, ni les désastres ne purent lui ouvrir les yeux. Quand vieille, malade, à bout de ressources, elle dut renoncer à la lutte, au lieu d'avouer ses erreurs, elle se regarda comme une victime de la scélératesse humaine.

Son individualité morale n'est, tout entière, que le développement d'un seul principe : le plus parfait égoïsme. Son besoin le plus ardent est de dominer et de jouir. Les modes de domination et de jouissance qu'elle rêve sont ceux, naturellement, que peut ima-

i^iner une jeune femme frivole, dans une petite ville (le province, à une époque de protestantisme rigide et de gouvernements tracassiers. Elle aime à étonner la petite ville endormie au bord du lac par l'éclat de ses réceptions, à faire sonner haut ses titres — c'est elle, parait-il, qui pousse son mari à intenter un procès à M. de Villardin, pour avoir la possession effective de la seigneurie de Warens — elle aime à déployer la plus généreuse bienfaisance, excellent moyen d'éblouir le vulgaire et de frayer à son mari la route aux plus hautes charges municipales. Avide <le primer sur son entourage, de jouer un rôle brillant, on la voit quitter Vevey pour Lausanne, Lausanne pour Vevey, à la recherche d'un lieu favorable à ses desseins ambitieux. Elle se croit au comble du bonheur toutes les fois qu'elle a réussi à faire im- :iression. Ce n'est peut-être pas sans une certaine

:itisfaction qu'elle lit les reproches de son ancien tuteur, fâché de ce qu'elle préfère à la Bible, aux ''antiques, à la méditation solitaire, le bruit des

■tes et les joyeuses compagnies. C'est avec un or- -ueil visible qu'elle rappelle, bien des années plus

ird, par l'intermédiaire de Boudet, ses fêtes d'au- 1 refois: « son retour à Vevey y ramena la joie et les l)laisirs. Car c'était elle qui y faisait l'agrément des meilleures sociétés. Sa douceur, son enjouement, son LToiitetson génie rendaient sa conversation aussi utile qu'agréable».

Il est une phrase, dans la réponse de M'"« de Warens à Magny, qui n'est peut-être pas sans

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importance: «si vous connaissiez bien le caractère de ces personnes et la manière dont nous vivons ensemble, je suis persuadée que vous ne me trouveriez pas si criminelle». Evidemment, on avait rapporté au vieillard des dires peu élogieux au sujet de la jeune femme. On avait jasé de quelque infidélité. Rappelez-vous ce qu'a dit Rousseau. Il est fort probable que dans cette période critique de sa vie, où son imagination exaltée et sa vanité gigantesque la poussaient aux plus folles expériences, elle ait aussi cherché des aventures en dehors du mariage. Telle que Rousseau l'a décrite, elle n'était pas bien difficile sur le nombre et le choix de ses amants. Ce qu'elle fut après, nous aide aussi à comprendre ce qu'elle a pu être avant. De tempérament voluptueux ou non, elle était de ces femmes qui ont besoin qu'on soit tout à elles, pour les admirei- ou pour les plaindre, n'importe, pourvu qu'on s'occupe d'elles. Ses lamentations continuelles sur l'état de sa santé ont la même valeur, comme indice, que sa vivacité tumultueuse. Or, ce n'est pas chez elle, dans son mari, qu'elle pouvait trouver les flatteries, l'empressement, dont son cœur était avide. Elle eut raison, en un certain sens, de dire à Rousseau que son mariage n'avait pas trop réussi. Elle n'eut point d'enfants et cette stérilité n'était certes pas sans l'affliger, puisqu'elle chercha d'y remédier en prenant chez elle sa nièce et filleule Françoise-Marie de la Tour, fille de son cousin Jean -Baptiste. M. de Warens, du reste, paraît avoir eu des fa-

çons plutôt cavalières. Observez le ton fort peu délicat dont il parle d'une visite qu'il a faite à la marquise de Sales. Comme sa femme vient de l'accuser de lui avoir promis, certain jour, devant témoin, qu'il abandonnerait lui aussi la religion protestante et de n'en avoir rien ftiit, il énumère, en ripostant, toutes les personnes avec qui il a parlé ce jour-là.

« J'allai chez la marquise do Sales qui avait envoyé le matin son domestique à mon auberge me faire mes compliments. J'y restai une demi-heure et nous ne par- Limes assurément pas de religion ».

Dans ses entretiens avec Jean-Jacques, la femmelette vaniteuse qu'était M™® de Warens n'a pu s'empêcher de remémorer ses anciens triomphes au pays de Vaud. Ou ne comprendrait pas le rôle extraordinairement important que Rousseau attribue à M. de Tavel dans l'éducation de sa maîtresse, si celle-ci ne lui avait révélé explicitement qu'il avait été son amant. Les recherches de M. de Montet ne démentent pas les Confessions. Le colonel Etienne Sigismond de Tavel fut en effet lié d'amitié avec M. de Warens. M. de Montet chercha à infirmer le récit de Jean-Jacques, en faisant remarquer qu'obligé par son service d'habiter Ja partie allemande du canton de Berne, M. de Tavel ne venait que rarement à Vevey et ce ne fut qu'en 1734, huit ans après la fuite de M'"« de Warens, qu'il y établit sa demeure d'une manière continue. Mais c'est M. de Montet lui-même qui a publié le premier une lettre de M. de Tavel

prouvant défiDitivemeiit ses rapports sympathiques avec la femme de son ami.

Cette lettre a été écrite après vingt ans de séparation et ce je ne sais quoi de tendre qu'on y sent encore pourrait bien être le reste d'une ancienne passion.

«Vous ayant toujours connu, Monsieur, bon parent et arai, en même temps, de Madame de Warens, je vous dirai en confidence que j'ai vu ces jours passés une lettre d'elle écrite de Charabéry, dans laquelle elle dépeint sa situation, qui est des plus tristes, au point qu'elle manque du nécessaire. Je vous avoue qu'elle me fait pitié, et si la personne à qui elle s'est adressée pour faire connaître sa misère était plus opulente je lui aurais remis quelque petit secours pour le lui faire toucher. Mais, crainte que cela ne fût pas bien sur, je m'adresse à vous pour cet effet. Faites-moi donc le plaisir de lui faire remettre, par quelque voie sûre, 50 francs de notre monnaie, soit quatre louis vieux. C'est une bagatelle, j'en suis honteux, mais je no puis faire mieux. Comme il paraît qu'elle a des dettes dans ce pays-là, prenez vos précautions pour les lui faire toucher secrètement que quelque créancier ne mette la main dessus».

M™« de Warens n'a confié à Jean- Jacques que les noms sonores, ceux dont l'éclat pouvait rejaillir sur sa jeunesse. Elle ne lui a rien dit d'autres amours moins relevées. Elle lui a caché, par exemple, que, déjà dans le pays de Vaud, elle avait l'habitude d'être la maîtresse de ses valets. Lorsque, en 1726, elle s'enfuit de Vevey, un neveu de son jardinier,

garçon de vingt ans, s'enfuit aussi pour la suivre; il est au courant des projets de madame, parce qu'il a préparé sa fuite de longue main; il abjure lui aussi le protestantisme et s'installe dans la même ville qu'elle. M'"'' de Warens arrive à Annecy le 8 août 1726; un document du 18 déc. 1726 relatif au jeune prosélyte, le dit « demeurant à Annecy depuis le mois d'août proche passé». Après l'avoir éloigné pendant quelque temps de sa maison, elle l'y accueille sur un pied d'égalité. Il s'agit d'un jeune homme sérieux, réfléchi, à l'air calme mais au cœur ardent. Je veux parler du prédécesseur de Rousseau, le fameux Claude Anet. Est-il possible d'avoir quelque doute?

Pour satisfaire ses goûts de luxe et de grandeur, M"™® de Warens avait besoin d'argent. Son mari, suivant les termes de leur contrat nuptial, ne lui donnait pas plus de cinquante écus par an. Somme insufïisante pour elle qui ambitionnait toutes les voluptés et tous les honneurs, qui aimait la vie large et fastueuse, les vêtements somptueux, la table exquise, la prodigalité princière. Douée d'un caractère actif et audacieux, elle ne se contenta pas de désirer platoniquement la richesse. Elle s'engagea hardiment dans les voies qui conduisent à la fortune. Elle se mit à manier des intérêts et devint industrielle.

En 1725 elle est à la tête d'une manufacture de bas de soie. Elle a réussi à lancer Taflaire, à trouver des associés, à séduire son mari et à lui soutirer de l'argent, à obtenir la protection des autorités veveysannes. La jeune manufacturière ignore absolument le rouage compliqué d'une entreprise industrielle; elle n'a aucun plan précis; ses projets se transforment et s'étendent suivant son caprice. A la fabrication des bas de soie elle ajoute bientôt la fabrication des bas de laine. Incapable de diriger un établissement de ce genre, peu disposée à céder la première place à des spécialistes intelligents et n'en voyant pas, du reste, la nécessité à cause de sa vanité exceptionnelle, elle manque en outre de sérieux, de probité. Comme sa qualité d'industrielle lui permet de emprunter des sommes considérables, aussitôt que cet argent est en caisse, elle se croit arrivée au but désiré. Elle gaspille pour son usage particulier l'argent destiné à la fabrique. Encouragés par son exemple, ses principaux employés s'empressent de l'imiter de leur mieux.

La voilà donc riche et en mesure de complaire à ses instincts de grande dame. Elle voyage. Pendant un séjour à Aix, elle se lie avec madame de Bonnevaux qui est un peu sa parente, son mari étant issu d'une branche de la famille de Loys restée catholique, et l'accompagne à Chambéry, à la cour, où M. de Bonnevaux était officier. Elle y paraît dans le grand monde. Elle s'y mêle un instant à tout ce que son imagination de provinciale peut se figurer

(le plus spleiidide. C'est comme le bal à la Vaubyessai'd pour Madame Bovary. Elle sort de la capitale de la Savoie comme d'un songe. A son passage à Genève elle ne peut s'empêcher de témoignera ses amies combien elle est charmée de la Savoie et dégoûtée de son pays.

Rentrée chez elle, la mort dans l'âme, elle conserve, comme un regret poignant, le souvenir de cette vie dont elle a entrevu Id beauté.

Sur ces entrefaîtes, elle s'aperçoit que la faillite la menace. En vain de nouveaux sacrifices sont imposés à M. de Warens et à la ville.

Que faire? Les deux seuls partis qui fussent raisonnables ne se sont pas présentés à son esprit, ou, s'ils se sont présentés, elle les a immédiatement re- Jetés: avouer franchement toute la situation à son mari et sacrifier sa fortune personnelle pour le payement de ses dettes.

Egoïste et orgueilleuse, insoucieuse des ennuis qu'elle peut laisser derrière elle, elle se décide à tout quitter, à se tirer d'embarras par la fuite.

D'ailleurs, l'insuccès de son entreprise conspirait avec les aspirations les plus vives de son âme pour l'arracher à son milieu natal. Et il est naturel qu'en se déterminant à s'enfuir, elle ait déterminé de s'enfuir dans le pays de ses rêves, dans la grande ville magnifique où commencerait sa vraie vie, la vie plus ample et plus heureuse que demandaient sa naissance, sa beauté, ses talents.

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