‹ Madame de Warens, daprès de nouveaux documentsChapitre 2 sur 18 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

lia nouvelle convei^tie.

A l'époque où se sont passés les événements que nous sommes en train de narrer, la maison de Savoie continuait de considérer la ville de Genève et le pays de Vaud comme une partie de ses états. Pas plus que ses prédécesseurs, Victor-Amédée II ne sut se résigner au fait accompli. Genève continua d'être l'objet de sa secrète convoitise. Ce n'est pas seulement pour sauvegarder extérieurement la dignité de sa maison, c'est aussi pour maintenir une autorité qu'il croyait légitime, qu'il s'obstina, dans ses rapports officiels avec les Genevois, à les traiter plutôt comme des sujets rebelles que comme des étrangers. Il s'alarma vivement, en 1729, lorsqu'on lui donna avis que le marquis de Bonac, ambassadeur de France en Suisse et chargé de travailler au renouvellement de l'alliance de la France avec le corps helvétique, avait reçu des instructions pour engager les Cantons catholiques à prendre le pays de Vaud et la ville de Genève sous leur protection. Il ordonna aussitôt au comte Maffei, son ambassadeur à Paris, de prendre

les informations et de faire les démarches nécessaires au maintien des droits de la maison de Savoie sur le pays de Vaud et sur Genève. Le président Caissotti et un certain Milleret rédigèrent à cette occasion un long mémoire pour établir l'ancienneté et le bien-fondé de ces droits. Charles-Emmanuel III suivit en cela la politique paternelle. Pour ne citer qu'un exemple, le 15 mars 1749 le premier secrétaire du bureau des affaires internes écrivait au commandeur de Sinsan à Chambéry:

fc« Quant à la réponse de Votre Excellence à la lettre u'elle a reçue de Messieurs les Sindics et Conseil de enève par leur député, l'essentiel est d'y prescinder des îrmes de bon voisinage, dont ils se servent et de tous autres termes qui pourraient faire sentir leur prétendue indépendance».

Malgré cette continuation nominale de l'ancienne souveraineté, les rois de Sardaigne ne se cachaient pas que Genève était perdue, et, probablement, pour toujours. Mais ils cherchaient, pratiquement, à enrayer le mal, et empêcher la citadelle calviniste d'élargir sa sphère d'influence et d'afficher d'une manière trop hautaine son mépris des anciens maîtres.

De là une défiance systématique et un continuel espionnage. Le premier septembre 1724 un certain Delaunay écrit de Saint- Jullien à la Cour pour avoir des éclaircissements sur une question délicate, à savoir, si l'on doit permettre aux bourgeois de Genève d'acheter des domaines sur la frontière dans les terres de S. Victor et Chapitre, soit ailleurs, et il propose

la nomination (run notaire habile, parce que: <^ ce serait encore un second moyen de découvrir ce qui se passe parmi ces peuples ». Des espions de ce genre n'ont pas dii être rares, le roi ayant vraiment fort à cœur d'être renseigné minutieusement sur les moindres rapports de ses sujets avec la ville rebelle. Une note du 10 aoiit 1724, datée d'Evian, nous apprend quels étaient les points sur lesquels on voulait être informé :

« comment est-ce que les sujets du roi sont reçus

et traités dans la dite ville et pour quel temps ils peuvent rester, soit pour occasion de commerce, soit pour raison des autres affaires; à quelle gabelle ils sont tenus pour leurs marchandises...; si les vivres qu'on y porte de quelle sorte que ce soit leur est fixé le prix ou s'il y at la liberté de les vendre et s'il y a de la différence pour ceux qui y sont porté des endroits du district propre de la dite ville à ceux qui y sont portés par ceux des villages de Savoie, de sorte che l'on puisse comprendre qu'il y ait de la différence entre les uns et les autres ; comment on traite ceux qui vont dans cette ville soit pour

rester à condition, soit pour exercer une profession ;

pour les enfants ou filles en condition si on tâche d'influer sur leurs idées religieuses; quel débit y ont les monnayes de Savoye; comment est-ce que les messieurs de la dite ville se comportent à leurs maisons de campagne situées dans les confins et voisinage des états de Savoye et s'ils se contentent de rester dans leurs bornes sans s'avancer à occuper les biens des voisins au préjudice du tiers et de la juridiction souveraine; s'il naît des inconvénients de ce qu'il y a dans les mêmes écoles des ca-

tlioliqiics et des calvinistes et s'il y a dos endroits où cela arrive; comment on traite les sujets du roi qui recourent ;i la justice... ».

Victor-Amédée II comprenait lui aussi que l'indépendance de la petite république était une conséquence de son autonomie religieuse et que Genève ■^•'rait libre tant qu'elle resterait calviniste. C'est pourquoi il s'appliqua de toutes ses forces à circonscrire et à extirper l'hérésie. L'exemple de Genève contribua, avec la toute-puissance de Louis XIV et avec sa propre piété, à le confirmer dans le principe funeste que l'unité de religion est nécessaire à l'unité de l'état et à le pousser, par conséquent, à ses persécutions fameuses contre les protestants des Vallées.

Ttes, l'édit d'expulsion du 31 janvier 1686 n'est «lu'un écho de la révocation de l'édit de Nantes et les carnages qui ont ensanglanté les vallées de Saint- Martin, de Pérouse, de Luserne, font pendant aux dragonnades; mais V Instruction au Sénat du Pié- -nrmt du 20 juin 1730 est un acte de politique per-

•nnelle. La principale préoccupation du monarque l)araît ici très nettement. Il veut, par cette Instruction draconienne, isoler complètement les hérétiques, les enfermer comme des pestiférés dans des limites [)récises et infranchissables, leur ôter tous contacts avec les catholiques et avec les religionnaires étran- -ors, avec Genève surtout, le foyer môme de l'hé-

■sie. On lit au chap. 18 :

«Il est défendu aux étrauf^ers liérétiques de s'établir t d'habiter dans les Vallées sans notre permission, sous

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peine, pour les pays qui les accueilleront de mille écus, et, pour les dits étrangers, de la confiscation des biens ou autre peine arbitraire et même de la mort».

Et au chap. 7 de la partie relative aux habitants du Pragelas :

«Les habitans du Pragelas ne pouvant plus communiquer avec les vaudois en fait de religion et étant obligés de faire baptiser leurs enfants dans les Eglises catholiques il ne leur reste plus d'autre fomentation d'hérésie que la communication qu'ils ont fréquemment avec la ville de Genève et avec les Cantons protestants de Suisse où ils vont souvent et envoient aussi leurs enfants étudier ou servir. Comme c'est notre intention d'ôter aussi cet abus, vous ferez publier par le Préfet un ordre au conseil ordinaire des lieux défendant aux habitants du Pragelas de sortir du pays pour plus de dix jours, sans permission écrite du dit Préfet, lequel ne devra l'accorder sans notre avis, sous peine de 10 écus d'or, à défaut de la corporelle».

Ces dispositions tyranniques de Victor-Amédée II semblent des preuves de clémence si on les compare aux menaces que publia, dans le même but, son successeur. Au mois de septembre 1735 Charles-Emmanuel III fit répandre dans ses états ce placard :

«Charles Emanuel par la grâce de Dieu Roy de Sardaigne, de Chypre et de Jérusalem, duc de Savoie, de Montferrat et prince de Piémont, ayant été informé que plusieurs sujets catholiques de nos états de Savoie en contravention à notre règlement vont servir chez des religionnaires avec un péril évident d'apostasier, parce qu'étant ou enfans de famille ou gens qui ne possèdent aucuns

biens ils ne craignent pas la peine de la confiscation et voulant y pourvoir nous avons étably comme par les présentes, de notre certaine science et authorité Royalle, eu sur ce l'avis de notre Conseil, nous établissons la peine de deux ans de galère contre les enfans de famille ou autres qui ne possèdent point de biens lesquels contre la défense de notre Règlement sont ou seront en service chez ceux qui professent la Religion prétendue réformée, soit dans la ville de Genève soit dans tout autre lieu que ce soit, nul excepté».

On voit, par la quantité de ces règlements et leur exceptionnelle sévérité, que la ville de Calvin ne cessa pas si tôt de préoccuper la cour de Sardaigne et que celle-ci en surveillait en vain les progrès, le iravail d'expansion. Des catholiques continuèrent de franchir les confins de la Savoie. Le 6 mars 1742, Arnaud, aumônier de la Résidence de France à Genève, écrit une lettre au marquis d'Orméa en lui demandant des secours pour les sujets de Sa Majesté tombant malades à Genève; le 20 du même mois, il envoie la même demande au premier secrétaire des affaires internes. On lui répond, naturellement, qu'on ne saurait secourir des gens qui contreviennent aux défenses expresses du roi et qu'il faudrait même leur infliger des punitions très sévères.

Les mesures que nous venons de rappeler étaient purement défensives. Utiles pour soustraire les catholiques au pouvoir d'irradiation de Genève, elles iKi servaient pas au but principal qui était de recouvrer ce qu'avait conquis l'hérésie. Le roi Victor n'eût

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pas (lédaig'iié les moyens violents. En attendant, il appuyait de son auguste protection la propagande catholique, convaincu que les œuvres, que créait la piété des fidèles pour la conversion des hérétiques, pouvaient servir de rempart à la fois contre la Genève calviniste et contre la Genève républicaine.

Il protégea l'Hospice des Catéchumènes de Turin.

Fondé dès l'an 1653, grâce à la libéralité du cardinal Ceva, pour accueillir et instruire dans la religion romaine tous ceux qui paraissaient journellement devant le Saint-Office pour abjurer Fhérésie, cet hospice était donc destiné, dans l'intention du fondateur, aux hérétiques de tous les pays. Depuis 1758 on s'y occupe tout particulièrement de la conversion des Juifs. Mais tout d'abord il eut un caractère anti-vaudois et sembla un moyen puissant pour la conquête religieuse des Vallées. Une rente spéciale de soixante écus d'or par an était distribuée aux filles de la vallée de Luserne converties à la foi catholique; les rentes de la mense épiscopaie étaient employées de même à doter les nouvelles converties de cette vallée de dix doubles d'or d'Espagne chacune.

Le roi Victor prit aussi sous sa protection l'œuvre d'Annecy, qui devait être pour Genève ce qu'était l'œuvre de Turin pour les vallées piémontaises. On peut même le considérer, matériellement, comme le fondateur de cette pieuse institution; car ce fut lui qui, pendant l'automne de 1715, en posa la première base pécuniaire, en constituant une rente annuelle

et perpétuelle de 1200 florins, monnaie de Savoie, à paj'er chaque année par la ville d'Annecy « sur les mandats de l'évêque de Genève pour être employée au soulagement de ceux qui se convertiront en notre sainte religion». S'il ne fut pas le vrai créateur de l'oHivre, il devint par là le principal allié de celui qui la conçut et qui en fit la préoccupation constante de sa vie, je veux dire l'évêque de Genève- Annecy, Michel-Gabriel de Bernex.

Michel-Gabriel de Bernex, évêque d'un diocèse glorieux qui, dans ses beaux jours, avait eu pour siège Genève, fut hanté toute sa vie par le même rêve qui avait hanté ses prédécesseurs : reconquérir l'ancien siège et faire redevenir une réalité le titre purement nominal d'évêque de Genève qu'ils aimaient encore à porter. On raconte que l'évêque Jean d'Arenthon ne pouvait voir de loin les tours de Saint- Pierre sans que le cœur lui battît. Il en était de même, sans doute, pour monseigneur de Bernex ; car lui aussi, une piété sincère s' ajoutant à ses vues ambitieuses, donna pour but suprême à sa vie la conversion de Genève. Il fit pour cela des prodiges d'activité. Par la douceur et la solidité de sa polémique il essaya de fléchir les intelligences les plus éclairées, tandis que, par le placement de ses meilleurs prêtres tout autour de Genève, il tâcha d'organiser la lutte contre les préjugés du vulgaire. Rousseau rappelle les caresses que les curés des environs de Genève faisaient volontiers aux enfants de la ville et témoigne par sa démarche auprès du curé de Con-

fignoii de la popularité dont le prosélytisme de celuici Jouissait parmi la jeunesse genevoise. Mais c'est pour l'œuvre dont nous avons parlé tout à l'heure que révéque de Genève déploya son zèle le plus ardent. Son dessein était assez vaste. Il ne s'agissait pas seulement de se procurer momentanément des secours pour les nouveaux convertis. Comme une partie de son diocèsQ appartenait à la France et l'autre au duché de Savoie, il espérait pouvoir associer les deux puissances à un projet plus important. A GVex, il se proposait de reprendre, grâce aux générosités de la cour de Versailles, l'initiative de Jean d'Arenthon et d'ajouter à la maison pour femmes et filles converties, qu'avait fondée son prédécesseur, une maison pour hommes et pour garçons. A Annecy, il voulait créer, grâce aux générosités de la cour de Turin, un établissement complet «propre à recevoir les personnes de l'un et de l'autre sexe qui sortaient de Genève pour abjurer l'hérésie». Le Cardinal de Fleury objecta, dans sa réponse du 25 avril 1728, que les affaires du roi ne lui permettaient pas, pour le moment, une dépense aussi considérable. Que si, en attendant, il arrivait des conversions sincères et qui pussent mériter des attentions, le roi pourrait y pourvoir par des grâces et des charités particulières. Le roi de Sardaigne répondit seul à l'appel. Mais la petite rente dont il avait doté l'œuvre ne permettait pas à l'évêque de réaliser son programme. Il n'y avait rien à espérer de la cour de Rome. Celle-ci ne fit pas même bon accueil au projet que lui soumit

l'évèque, en 1727, de réunir les bénéfices simples à la mense épiscopale pour en secourir les nouveaux convertis. Ce ne fut qu'en 1732, après bien des sollicitations, que Sa Sainteté se laissa attendrir et lui fit compter 600 écus romains. Suivant son biographe Boudet, Monseigneur de Bornex n'aurait pas manqué de mettre à contribution, pour la Cause, ses amitiés privées et sa famille ; il y aurait consacré une partie de sa propre fortune.

Ce dessein tant caressé n'a jamais pu être exécuté, et l'œuvre d'Annecy n'a jamais possédé un hospice régulier. C'est ce qui fait qu'elle est restée plus vivante, plus intime, plus maternelle. La routine bureaucratique y eût sans doute rendu la charité plus mécanique et superficielle. L'hospice turinois devint bientôt une espèce d'asile de nuit, ouvert à tous les gueux qui avaient besoin d'être nourris et abrités pendant quelques jours. On y rencontrait, dit Rousseau, « des gens qui passaient leur vie à courir l'Espagne et l'Italie embrassant le Christianisme et se faisant baptiser partout où le produit en valait la peine ». C'étaient probablement des aventuriers de même espèce que les deux londinois qu'il fallut renvoyer, le 6 février 1728, parce qu'on ne trouva pas de prêtre en état de les comprendre et de les instruire. Bien des nouveaux convertis, une fois sortis de l'hospice, disparaissaient immédiatement sans plus donner signe de vie.

IA Annecy, la bienfaisance de Monseigneur de Bernex était plus circonspecte et, par suite, plus

utile. En 1732, chargé de distribuer aux nouveaux convertis de son diocèse les élargitions du pape Clément XII, il put marquer sur Y Etat de la distribution ce qu'étaient devenues ces nouvelles brebis, où elles étaient, ce qu'elles faisaient, quels étaient leurs besoins et leurs mérites. Tout témoigne de son ardeur pour la tâche qu'il s'était imposée. A sa mort il fit héritiers d'une part de ses biens, celle qu'avaient constituée les épargnes de ses revenus ecclésiastiques, «tant les pauvres du diocèse que les pauvres nouveaux convertis ».

Monseigneur de Bernex mourut le 23 avril 1734, âgé de soixante-dix-sept ans environ. A regarder les dates de ses différentes tentatives, on s'étonne de la confiance inébranlable avec laquelle il lutta, presque jusqu'au dernier jour, pour la réalisation de son rêve.

Pieux et débonnaire, le bon évêque dut sans doute se regarder comme un fin politique, pour avoir toujours conservé à son entreprise la protection du monarque. Tous les étés, pendant le séjour que celui-ci faisait aux bains d'Evian, il lui apprêtait le même spectacle: une poignée d'hérétiques touchés par la grâce. Et le roi, que toute conversion flattait parce qu'il y voyait, non une victoire de la religion catholique, mais un acte de soumission à sa couronne, ne manquait jamais de témoigner son édification par quelque largesse.

C'était là, paraît-il, le principal amusement de la cour en vacances. Voici, en effet, ce qu'écrivait, le G août 1762, à son Altesse Royale, le secrétaire

Lanfranchi, pour lui résumer le séjour de la cour à Evian :

«...au sixième jour Sa Majesté s'est déterminée de quitter les bains, comme Elle disait se sentir quelque apparence de podagre. Elle s'est déterminée de partir d'ici après demain pour se rendre à Chambéry en quatre jours, paraissant d'ailleurs jouir d'une bonne santé. Pendant ce séjour il y a eu beaucoup de conversions soit de genevois, soit d'habitants du pays de Vaud, et entre autres Madame de Voyran de famille distinguée et un professeur de Philosophie; la première de Vevey, et celui-ci de Genève et ils vont tous s'acheminer partie vers Turin et partie vers Annecy où ils doivent abjurer

C'était le roi lui-même qui prenait la peine de distribuer ses nouveaux sujets, de manière à ne pas surcharger la même œuvre. Quant à ceux qui se sont acheminés vers Turin, François Coppier, confesseur du roi, écrivait quelques jours après:

«La femme et la fille que vous m'avez adressées d'ordre de sa Majesté arrivèrent ici le 10 de ce mois et dès le lendemain, je les consignai au Recteur de l'Hospice du Saint-Esprit, où elles ont été reçues avec distinction et où elles reçoivent toutes les instructions nécessaires pour être bien en état de faire leur abjuration. J'aurai soin de les aller instruire moi-même et dès qu'elles seront hors de l'hospice et après leur abjuration je pourvoirai à leurs petits besoins selon les pieuses intentions de Sa Majesté ».

Le re^^istre de l'hospice note^ à la date du 16 août — il y a là probablement une petite erreur — l'entrée de « Ducler Antonia» de Lausanne de 25 ans. et d'«Elisabet Gramon» de Vaud, de 46 ans.

Au nombre des Suisses qui, eu 1726, profitèrent de la présence à Evian du roi de Sardaigne pour se laisser convertir, il y avait donc aussi M'"" de Voyran.

Elle avait bien préparé son plan et l'exécutait à merveille.

Vu que la fuite pouvait seule la sauver de ses créanciers, vu que pour vivre en Piémont, où des amis lui promettaient une existence nouvelle, il fallait être catholique, M"™*^ de Warens chercha à exploiter de son mieux la manie apostolique de Monseigneur de Bernex et la bienveillance habituelle du roi Victor envers tous les nouveaux convertis.

Le prix d'une conversion était, ordinairement, très peu de chose. Ce n'était une ressource que pour les désespérés acculés aux pires expédients. Même quand les nouveaux convertis étaient d'une condition sociale plus relevée, la conversion ne leur assurait point un avenir brillant. En 1722, en distribuant l'aumône pontificale dont nous avons déjà parlé. Monseigneur de Bernex fit la charité de dix écus à une « demoiselle de qualité, distinguée par son mérite aussi bien que par sa naissance et sept aux personnes qui étoient venues de Lausanne en sa compagnie».

Mais les autres n'avaient pas son habileté et son audace. Forte de sa beauté, de sa jeunesse, de son faste, forte aussi de la vulgarité ordinaire des autres

prosélytes, elle était sûre de trouver dans le roi et dans l'évèque des protecteurs utiles et d'obtenir d'eux les faveurs qu'elle souhaitait, parce qu'elle leur inspirerait, non seulement de la sympathie, mais de l'enthousiasme. Le bon prélat, simple et crédule, devait être gagné le premier. Il ne serait pas difficile de lui donner à entendre qu'on s'était convertie pour avoir été touchée par son éloquence et de se faire passer pour une dame illustre et opulente, renonçant aux biens de la fortune et aux délices de la patrie pour suivre sa parole et son exemple. Heureux de ce triomphe, l'évoque agirait tout seul auprès du monarque pour dédommager l'héroïque prosélyte des grandes richesses qu'elle perdait en embrassant la vraie religion. Elle se contenterait d'une place à la cour et d'une pension ou traitement qui lui permettrait d'y figurer dignement. Avec cela, et avec une rente qui lui arriverait du pays de Vaud, nous verrons pourquoi, sa vie ne serait pas trop dure.

On a parfois exprimé le regret que M'"« de Warens ne nous ait pas raconté elle-même cet épisode décisif de sa vie. Elle nous l'a raconté, indirectement. En 1742 il y eut comme une reprise de la comédie jouée en 1726. Les antonins, anciens confrères de Monseigneur de Bernex, recueillaient les pièces qui pouvaient servir à sa béatification, et l'un d'eux, Boudet, se rendit exprès, comme il le dit lui-même, chez M""® de Warens, pour apprendre d'elle les détails de sa conversion, un des miracles qui faisaient le plus d'honneur à l'évèque. En ftiisant alors,

devant Boudet et Jean- Jacques Rousseau, un récit circonstancié de l'événement, elle reprit, naturellement, l'ancien rôle, se redonna les sentiments qu'elle a^ait alors simulés; et comme ses paroles allaient devenir publiques, elle prit devant la postérité la pose qu'elle avait prise devant ses convertisseurs.

Rousseau et Boudet nous ont transmis tous deux les confidences de la baronne.

Rousseau, artiste plus franc et logicien plus habile, a dégagé l'essentiel et a fait nettement ressortir le caractère miraculeux du changement. Aucun doute, à lire le mémoire qu'il remit à Boudet le 19 avril 1742, que la conversion de Madame la baronne de Warens de la Tour n'ait été exclusivement l'ouvrage de l'illustre prélat.

«Au mois de juillet de l'année 1726, le roi de Sardaigne étant à Evian, plusieurs personnes de distinction du pays de Vaud s'y rendirent pour voir la cour. Madame de Warens fut du nombre; et cette dame, qu'un pur motif de curiosité avait amenée, fut retenue par des motifs d'un genre supérieur, et qui n'en furent pas moins efficaces pour avoir été moins prévus. Ayant assisté par hasard à un des discours que ce prélat prononçait avec ce zèle et cette onction qui portaient dans les cœurs le feu de sa charité. Madame de Warens en fut émue au point, qu'on peut regarder cet instant comme l'époque de sa conversion. La chose cependant devait paraître d'autant plus difficile, que cette dame, étant très éclairée se tenait en garde contre les séductions de l'éloquence, et n'était pas disposée à céder sans être pleinement convaincue. Mais quand on a l'esprit juste et le cœur droit,

que pout-il manquer pour goùtor la vérité, que le secours de la grâce et M. de Bernex ii'était-il pas accoutumé à le porter dans les cœurs les plus endurcis? Madame de Warens vit le prélat; ses préjugés furent détruits; ses doutes furert dissipés; et pénétrée des grandes vérités qui lui étaient annoncées, elle se détermina à rendre à la foi, par un sacritice éclatant, le prix des lumières dont elle venai: de l'éclairer ».

Boudet, qui eut ces lignes sous les yeux lorsqu'il rédigea la partie de son livre relative à M'"« de Warene, n'a pas goûté la simplification adroite que Rousseiu avait fait subir au récit. Il crut agrandir le mincie en l'étendant à toute la vie de son héroïne et on lirait que c'est elle qu'il veut faire béatifler, bien plutôt que l'évêque. Les anecdotes qu'il raconte sont trop plaisamment fantastiques pour ne pas p/ovenir elles aussi du cerveau de M™« de Warens. On nous fait savoir que la jeune demoiselle de la Tour était une théologienne consommée. Douée d'un esprit vif et pénétrant, avec un cœur bon et naturellenent vertueux, ne trouvant pas beaucoup de goût dans les amusements ordinaires du sexe, elle se livra dès ses plus jeunes ans aux lectures les plus solides Sa prédilection était, s'entend, pour les ouvrages de religion. Elle eut bientôt appris presque toute lEcriture par cœur. Ayant ensuite étudié l'origine (t les principes des différents cultes, elle n'eut pas de peine à soupçonner la fausseté de la religion protestinte dans laquelle elle était née et à entrevoir que le ;alut ne pouvait être que dans la communion

de l'Eglise romaine. Ces premières impressions, restées gravées au fond de son cœur malgré les distractions d'une vie brillante, n'attendaient, pour se réveiller, que l'occasion favorable. Ce ûit d'abord dans une visite qu'elle fit par hasard, en passant par Annecy, aux reliques de S* François Vie Sales : l'apôtre du Chablais lui fit sentir l'effet d\ la grâce et lui inspira dès lors le dessein d'abjurei ses erreurs. Ce fut ensuite lorsqu'elle entendit à tvian — fortuitement aussi — un sermon de l'évêqul de Genève. Ce fut enfin, et définitivement, lorsqu'elle eut parlé avec celui-ci pendant quelques heures! Dans cet entretien mémorable, le saint évêque étail placé sous un tableau représentant la Madone : c'es pourquoi ses paroles allèrent droit au cœur de la lame. Rousseau et Boudet sont d'accord pour fare de la conversion de M™« de Warens une déniarche improvisée et absolument désintéressée, s'explquant uniquement par l'attraction de la religion cath)lique et le pouvoir surnaturel de l'évoque. Avant a rencontre avec Monseigneur de Bernex, M™® d( Warens est «une jeune dame d'une naissance imstre, favorisée des grâces de la nature et enrichie de biens de la fortune », vivant « au sein de rabondapce et des plaisirs » ; après cette rencontre elle est unt chrétienne pieuse, qui « a déposé au pied de la cjoix du Christ l'éclat et les voluptés du monde et y a renoncé pour jamais».

«Elle ne parle de M. do Bernex, dit Boudel qu'en des termes qui expriment la reconnaissance ellle res-

pcct qu'elle conserve pour sa mémoire. Elle se rappelle les vertus qu'elle a admirées autrefois dans ce grand Evêque et elle tâche de l'imiter dans son zèle pour la religion, dans son détachement du monde et dans sa charité envers les pauvres».

Dans le Mémoire de Rousseau, où l'influence de M'"« de Warens est plus directe, le ton est aussi plus tranché et l'hypocrisie plus audacieuse:

« ... cette dame s'est toujours efforcée de suivre, d'aussi près qu'il lui a été possible, les saints exemples de ce prélat, soit dans son détachement des choses mondaines, soit dans son extrême charité envers les pauvres; deux vertus qui définissent parfaitement le caractère de Madame de Warens Après la mort de ce prélat elle s'est entièrement consacrée à la solitude et à la retraite, disant qu'après avoir perdu son père rien ne l'attachait plus au monde ».

La narration de 1742, arrivée jusqu'à nous dans les deux versions dont nous venons de parler, n'a évidemment pas la moindre valeur au point de vue de l'exactitude matérielle; elle est d'une vérité profonde comme document psychologique, comme preuve indirecte de ce qui a dû se passer seize ans auparavant. M™« de Warens se conformait forcément à une idée d'elle qui était déjà répandue en un certain monde; ce qu'elle dit à Boudet était sans doute, à quelques détails près, ce que celui-ci s'attendait, non pas à apprendre, mais à entendre répéter par elle.

S'il faut en croire M. de Conzié qui se trouvait alors parmi les gentilshommes attachés à la personne

(lu roi Victor, quand s'ébruita dans la petite ville d'Evian, le 4 avril 1726, la nouvelle que M™« de Wcirens avait donné sa parole à l'évêque, les opinions se partagèrent.

«Les uns disaient que c'était une scène d'une Magdeleine véritablement repentante, d'autres et surtout les Suisses qui étaient venus à Evian partie pour boire les eaux, partie pour y voir le roi, soutenaient que ce repentir n'était que simulé et que le vrai motif de la fuite de cette baronne était le dérangement qu'elle avait rais dans les affaires d'intérêt de son mari par une prodigalité inconsidérée ».

Et M. de Conzié n'est pas loin d'accepter cette dernière version, puisqu'il ajoute :

«Exemple qui n'est pas le premier à citer déjeunes et aimables femmes qui moyennant leur esprit et figure, savent captiver leurs maris au point de les maîtriser».

Mais on ne laissa pas aux curieux le temps de creuser le problème, trois jours après la scène dont on parle ici, les prosélytes étant partis d'Evian pour leurs destinations respectives. Quelles que fussent les insinuations des gens avisés, le roi et l'évoque étaient parmi les dupes.

La préméditation est indubitable. Dans l'hiver de 1725 à 1726, raconte M. de Warens dans sa lettre à M. de Middes, elle dit en propres termes à son oncle de Vullierens qu'il entendrait parler l'été suivant d'un événement extraordinaire au sujet d'une dame du pays. Claude Anet, qui était vraisemblablement d'intellio-ence avec elle, se fît délivrer un extrait

de sou acte de baptême le 25 mars 172G, ce qui prouve qu'il avait dès lors rintentioii de s'expatrier. C'est à peu près à la même époque qu'elle fit venir de Morges le médecin Viridet pour se faire conseiller une cure à Evian, aux eaux d'Araphion. La cour arriva à Evian le 13 juillet; M'"« deWarens s'y rendit le lendemain.

Avant de se hasarder dans un pays étranger, où les grâces qu'elle se promettait. pourraient tarder à pleuvoir, M™« de Warens ne négligea pas de se prémunir contre les difficultés éventuelles des débuts. D'autant que pour exécuter son plan, pour préparer le coup de théâtre final d'où dépendait sa fortune, il lui fallait d'abord s'imposer à l'attention de la petite ville comme une aristocrate raffinée, répandue dans la société élégante et habituée aux plaisirs. Elle ne marchanda pas les moyens. Son mari nous renseigne là-dessus copieusement dans sa lettre précieuse. Elle commença par vider la caisse de l'établissement, les magasins même, en emportant tout l'argent et une bonne partie des marchandises. Elle s'empara aussi de toute l'argenterie, de toute la vaisselle d'étain, de tout le plus beau linge, tant de lit que de table. Ajoutez plusieurs toilettes, un lit, c'est-àdire matelas, coussin, deux couvertures et un couvrepied garni de duvet de cygne, divers objets d'or et d'argent, des bibelots, des services de porcelaine, deux pièces d'étoffe entières et, naturellement, tous ses effets, tous ses bijoux. Passons la plume à M. de Warens, témoin oculaire:

«Comme elle prenait toujours avec elle beaucoup de bagage pour le moindre petit voyage et que celuy-cy devait être de quelques semaines, les personnes qui n'étoicnt pas du complot ne s'avisèrent pas de faire attention que elle s'en chargeoit plus qu'à l'ordinaire. Outre que pour luy aider à faire ses paquets elle ne se servit que d'une prosélite, qui la suivit en Savoye quelques semaines après

son évasion Obligé d'accompagner Sa Grandeur il

m'étoit impossible de m'apercevoir de cette intrigue

Je soupai ce soir avec Sa Grandeur... Ma déserteuse prit cet intervalle pour faire transporter les coffres et bagages au bateau, soit brigantin, car c'en étoit un A mon

retour, je trouvai qu'elle s' étoit enfermée dans sa chambre sous prétexte de dormir quoyque ce fut, suivant les apparences, le tems qu'elle prit pour achever ses paquets, c'est-à-dire serrer l'argent qu'elle emporta et ses joyaux. Comme je n'y entendis point de bruit, quoyqu'il y eût de la lumière, qu'elle tenait toujours dans sa chambre depuis sa dernière maladie, je fus me coucher, avec ordre aux domestiques de m' avertir dès qu'elle serait éveillée. Ce qu'elle empêcha qu'on me fît jusqu'au moment de son départ. Sur les deux heures du matin, elle vint me dire adieu. Elle ne vouloit absolument point que je me levasse. Je le fis cependant, jettant seulement ma robe de chambre sur moy. Je la sentois trembloter en la conduisant au bateau, tant elle craignait apparemment d'être découverte. Mais nous étions tous si aveuglés sur son compte, qu'à peine en aurions nous cru nos propres yeux. Elle avoit même poussé la dissimulation si loin que dans le tems même qu'elle tramoit ce beau coup, elle

me témoignoit une cordialité toute particulière Ce fut

en sortant de la maison pour aller s'embarquer qu'elle donna à porter au pauvre Pierre, sous le nom de toilette.

une cussete qu'elle n'avoit pas voulu envoyer au bateau avant elle. Il est vray qu'elle luy avoit servi à cet usage. Mais, pour cette fois-ci, elle y avoit mis l'argent qu'elle eraportoit et ses joyaux. Pierre l'accompagna jusqu'à Evian. 11 m'a dit depuis qu'il avoit trouvé cette cassote bien pesante »

Le hasard favorisa la fugitive. Le 5 juillet un débordement de la Veveyse avait fait des dégâts considérables à la ville et aux environs. Tout occupé pendant plus d'un mois par les travaux de réparation qu'exigeaient ses propriétés, M. de Warens n'eut d'abord pas le temps de s'apercevoir que sa femme avait pillé la maison.

M'"*' de Warens put donc avancer sans obstacles sur la route qu'elle s'était tracée. Il n'est pas douteux qu'elle n'ait écouté quelque discours de l'évéque. C'était là, évidemment, une des données fondamentales de la pièce qu'elle avait à jouer. De Conzié a eu le bonheur d'assister à l'épisode le plus dramatique et il s'en souvint lorsqu'il écrivait sa notice :

«Ce prince (le roi Victor) allait à la messe de l'église paroissiale accompagné simplement de quelques seigneurs de sa cour, du nombre desquels était feu Monsieur de Bernex, évoque d'Annecy. A peine le roi était-il entré dans l'Eglise que Madame de Warens arrêta le prélat par sa soutane, se jeta à ses genoux en lui disant les larmes aux yeux — in manus tuas, domine, commendo spiritum ?neuni. — Cet évéque s'arrêta en la relevant, et il parla ('\n({ a six miniites avec cette jeune pénitente, qui de là reinlit directement au logis de ce prélat, lequel, la

62 madamp: de warens

raosso linie, alla la joindre et, après une conversation assez longue avec elle, revint à la cour, sans doute pour en rendre compte au roi ».

Tout prouve que le vieux prélat se laissa entortiller docilement par la fine écolière de Magny. Il crut au miracle. Six ans plus tard, il écrit encore, dans son état des nouveaux convertis auxquels il a distribué la charité de Clément XII : « Madame Louise- Françoise de la Tour, baronne de Warens, qui pour pratiquer l'évangile a quitté sa famille, ses amples possessions et tout ce qu'elle avait de plus cher au monde pour embrasser notre sainte religion, à l'édification de tout le diocèse et particulièrement de notre roi ». Et dans son testament, par lequel il lui légua une petite rente viagère, la raison qu'il donna de sa nouvelle générosité fut toujours que « sa conversion à la foy catholique avait été édifiante». Il fut orgueilleux de cette conversion comme d'un de ses plus nobles travaux et, la convertie étant de surcroît jeune et belle, il en fut flatté comme d'une véritable conquête. Il fit faire son portrait. Il reçut les compliments des collègues. M. Lagros, chapelain du résident de France à Genève, le félicita avec onction :

«Je bénis le Seigneur de la grâce inestimable qu'il nous fait de soutenir et de conserver Votre Grandeur dans les pénibles et continuels travaux auxquels elle se livre pour le bien de son diocèse et de la consolation dont il vient de les adoucir par la conversion édifiante à laquelle Votre Grandeur a conduit cette pieuse dame suisse ».

L'évêque en fut heureux surtout pour la Cause. Des conversions comme celle-là n' arrivaient pas tous les jours. Elle ferait éclat et entraînerait sans doute d'autres personnes du même rang. Son œuvre en recevrait donc une impulsion vigoureuse. C'est pourquoi il s'empressa d'assurerun grand retentissement à l'événement en rendant la cérémonie de l'abjuration aussi solennelle que possible. M"'« de Warens eut pour marraine la princesse Eléonore de Hesse-Reinfels, sœur de la princesse de Piémont. L'évêque de Genève présida lui-même à la cérémonie et fit, disent Rousseau et Boudet, un discours très touchant et très pathétique à la nombreuse assemblée.

« Les dames qui étaient présentes ne purent retenir leurs larmes, au récit détaillé que fit (le) Prélat des cir- • onstances singulières qui avaient accompagné cette conversion et elles applaudirent aux justes éloges du courage héroïque avec lequel Madame de Warens avoit répondu aux inspirations de la grâce ».

De crainte que son passage au catholicisme ne f'mblât à l'évêque une désertion forcée, M'"« de Warens dut insister, dans son tête-à-tête avec lui, non seulement sur le rang brillant et sur les grands biens qu'elle abandonnait en se convertissant, mais lussi sur l'adoration qui l'entourait dans son pays,

sur le deuil <i:énéral, la fureur mênie, qu'y produirait la nouvelle de sa conversion. C'est elle, à coup sûr, qui fit naître le bruit ridicule — bruit qui finit par prendre, dit De Conzié, quelque crédit à la cour — que les Veveysans étaient capables des actes les plus désespérés, contre Evian, contre la cour même, pour l'arracher à ses séducteurs. Nous savons déjà que Monseigneur de Bernex, après son entrevue avec sa jeune pénitente, se rendit aussitôt chez le roi lui notifier sa conquête. Cet empressement était naturel. Pour écarter de la jeune dame le danger qui la menaçait, l'évoque avait besoin du bras séculier. M. de Warens, qui fut ce jour-là même à Evian avec des amis faire visite à sa femme, vit, en sortant de chez elle, quelques gardes du roi autour de la maison. Comme le mauvais temps les surprit lorsqu'ils étaient déjà sur le lac et les obligea de rester en vue des côtes de Savoie pendant une b(mne partie de la nuit, ils entendirent rouler tout le temps des patrouilles. Quand M*"*^ de Warens dut sortir de la ville, le roi la fit partir avant le jour dans sa propre litière et quatre gardes du corps l'escortèrent jusqu'à Annecy. Je dis quatre, parce que De Conzié dit ainsi et que De Conzié a probablement raison. S'il fallait croire Boudet, c'est-à-dire M"^« de Warens, j'aurais dit quarante, non quatre. M. de Warens dit dans son mémoire :

« L'on m'a assuré que, comme Sa Majesté entroit dans Evian, ma déserteuse, qui logeoit dans une maison du S^' Bugnet, qui est fort près de la porte, s' alla jeter à ses

pieds pour luy domaiulor sa protection et du pain. A quoy le roi doit avoir répondu: — Je vous accorde l'une et j'aurai soin que vous ne manquiés pas de l'autre. Ce qu'il y a de certain, c'est que dès ce môme soir, elle changea de logement et vint chés M'^^de Bonnevaux, où l'on eut soin de la divertir et de la garder à vue, comme si l'on avait craint qu'on ne la vînt enlever».

Quoiqu'il en soit, Victor-Aniédée II dut recevoir personnellement l'hommage de sa nouvelle sujette et la trouver digne de l'intérêt qu'avait conçu pour elle l'évèque, puisqu'il songea, tout d'abord, à lui donner une place à Turin, au service de la reine. Ce que disent Rousseau et Boudet à cet égard n'est pas, comme on l'a cru, une illusion de panégyristes. Le roi ayant déterminé de partir le 8 pour Chambéry, comme nous l'apprend le billet de Lantranchi, on expédia les prosélytes la veille. Rien d'étonnant à ce que M"'« de Varens ait été conduite à Annecy. Monseigneur de Bernex, qui y résidait, ne pouvait pas laisser à d'autres l'honneur de terminer son œuvre glorieuse et tenait à recevoir lui-même son abjuration solennelle. On a beaucoup cru, d'après les Confessions, que le roi Victor avait éloigné M'"<^ de Warens parce qu'on l'on croyait sCmoureux ; beaucoup ont soutenu, au contraire, que ce départ avait pour but de la dérober plus sûrement aux poursuites de sa famille et de ses compatriotes. Ces deux versions sont également fausses. Après son abjuration, M'"" de Warens devait continuer son voyage jusqu'à la capitale. JEn Jvue de cela, Corvésy^l'in-

tendant d'Annecy, avait, longtemps avant, commandé des voitures. Eu égard à la brièveté de son séjour, le roi Victor n'envoya d'abord à sa protégée que la somme de cinquante pistoles. En effet Corvésy écrivait le 15 août, d'Annecy, à je ne sais quel fonctionnaire de la cour, peut-être à M. Platzaert:

«En exécution des ordres du Roy contenus dans la lettre que vous, Monsieur, avés pris la peine de m'ecriro le iour d'hier, je ne raanqueray pas de compter à Monseig. TEveque, la somme de cinquante pistoles, pour qu'il les remette à Mad.« de Voiran selon l'intention de S. M.; j'auroy recours ensuitte à M"" Lanfranchi pour mon remboursement ».

Une lettre que M'"® de Warens envoya, trois jours après, à Magny ne laisse aucun doute sur le projet qui occupait alors son esprit.

«Je vous ai toujours eu tant d'obligations, lui écritelle, que j'espère d'obtenir la grâce de vous que je vais vous demander. Comme je n'ai jamais cru d'avoir besoin de dire qui j'étais je ne me suis point embarassée de ma descendance. Aujourd'hui je me trouve dans le cas de dire que je suis noble pour satisfaire à Sa Majesté qui souhaite d'en être instruite. Faites-moi la grâce, mon cher Monsieur, s'il vous est possible, d'avoir un petit abrégé de ma descendance et de le faire d'une manière aussi avantageuse qu'il vous sera possible. Je sais bien que mes ancêtres ne se sont guère embarrassés de ces" sortes de choses que je regarde moi-même comme des folies. Ce n'est pas la vanité qui me la fait demander mais la nécessité d'avoir du pain. Comme je suis à présent dans un pays où cela fait une grosse différence, faites, je vous

prie, tous vos efforts pour mo procurer cet avantage et surtout gardez-moi, je vous prie, le secret à cet égard ne voulant pas que l'on sache la chose avant que je puisse la dire moi-même».

Cette prière hypocrite qu'elle faisait à Magny de lui garder le secret sur une chose qu'elle ne lui avait point confiée, voulait être une demi-révélation. Ce n'était point une pension plus ou moins forte qu'elle annonçait si mystérieusement, c'était la place tant rêvée, au palais, auprès de la reine.

Deux lettres de Corvésy, des 2 et 3 septembre, marquent un changement soudain de programme.

La première est adressée à M. Platzaert.

«Monsieur, Madame de Voira n doit faire son abjuration jeudy ou vendredy, et du[t] depuis entrer avec le consentement de Mgr FEveque dans un monastère, pour s'y préparer, et se disposer à recevoir les Sacrements, elle vient de me déclarer, que non obstant la resolution prise de passer en Piémont, elle veut éprouver pour une année, si l'air de ce pais luy serait favorable, sa principale raison est d'y attirer Mons»" son Mary, auprès duquel elle fora tous ses efforts pour le porter à embrasser notre S*« Religion; et comme moyennant le secours de S. M*é elle prétend faire son ordinaire et avoir une maison à soy, m'a demandé de la luy chercher et de lui procurer les meubles, et les effects, qui luy seront indispensables; J'ay crû de mon devoir. Monsieur, de vous communiquer ce que dessus, afin que vous ayés la bonté de m'en pro- •Mircr les dispositions du Roy, vous disant qu'en attendant j'ay écrit à Genève, pour luy faire faire un petit lict de amp et y acheter trois paires de draps, avec quelques

serviettes et nappes pour qu'elle puisse avoir de quoy se coucher et se servir à table en attendant les ordres de S. Mt% vous donnant encore avis qu'elle est dépourvue de toutes sortes de meubles. Je vous renouvelle avec cette occasion les assurances du véritable respect avec lequel je suis... >>.

J'ignore le destinataire de l'autre lettre:

« Monsieur, Comme Mad.^ de Voiran vient de me déclarer qu'elle souhaite s'établir pour une année dans ce pays pour éprouver si l'air lui sera favorable. J'en écris à M"" Platzaort afin qu'il m'en pi'ocure les déterminations du Roy afin que ie lui fornisse ce qu'il sera nécessaire. Je vous en donne aussy avis, monsieur, afin que vous ne preniés plus aucune peine à l'égard des voitures, que je vous avais demandé pour elle »

Qu'était- il arrivé? Quand déjà tout était préparé, presque à la veille du départ, M™'' de Warens hésite, se dédit, demande du temps. Elle recule au moment même où son rêve va s'accomplir. Les raisons qu'elle invoque sont évidemment de simples excuses. Sans doute, quelque chose de plus sérieux que la bonté de l'air d'Annecy et que le salut de M. de Warens l'obligeaient d'ajourner son projet.

C'est qu'elle avait besoin de savoir, avant de se risquer dans la capitale, quelles seraient au juste ses ressources. La libéralité du roi s'était bornée, jusquelà, au don modeste de cinquante pistoles. Dans ses plans financiers, elle comptait beaucoup sur ses propres biens; or, au commencement de septembre, elle ignorait encore quelle tournure avaient prise ses af-

faires dans le pays de Vaiid. D'autre part avait-elle réussi à faire vendre par quelque complice à Genève tout ou partie de ce qu'elle avait emporté de Vevey? On n'en sait rien. Ce qu'il y a de sûr c'est qu'elle ne nageait pas dans l'abondance. Encore était-elle forcée d'exagérer son dénûment pour ne pas laisser s'endormir la générosité du monarque et pour prouver que sa conversion n'avait pas été préparée.

En même temps des éléments imprévus modiilaient aussi le programme de ses protecteurs.

Monseigneur de Bernex était trop convaincu que la conversion de M'"*' de Warens était une victoire remportée par l'Eglise sur les séductions du monde, trop charmé de la piété édifiante que la nouvelle convertie témoignait sous ses yeux dans sa retraite, pour voir avec grand plaisir qu'elle s'exposât (le nouveau aux anciens périls. Elle ne pouvait se faire religieuse puisqu'elle avait un mari vivant, mais elle pourrait continuer à habiter le couvent où elle était pour lors réfugiée. Elle pourrait même s'attacher plus étroitement à Annecy et à l'Eglise. On >ait que la principale préoccupation de l'évêque était 'le faire prospérer son oeuvre des nouveaux convertis. Ceux-ci étaient assez nombreux pour inspii*er même à la cour de Versailles, d'où dépendait une partie du diocèse, des instructions spéciales.

«Les nouveaux convertis ont été élevés dans une si .rrande aversion des ordres religieux qu'il sera de la pruloncc des évêques de se servir autant qu'ils pourront du •clergé séculier pour les instructions; d'éviter de dire dans

ccllcs-ci des choses fausses, douteuses ou puériles, de tàclier do rendre aux nouveaux convertis la piété aimable.... de s'étendre beaucoup sur le détail de la morale chrétienne, de la prêcher dans toute sa pureté, d'appliquer le plus qu'ils peuvent l'écriture sainte pour laquelle on sait que les nouveaux convertis ont beaucoup de goût ».

Or M"'° de Warens répondrait à merveille à des intentions de ce genre. Personne, du reste, ne figurerait mieux à la tête de l'établissement dont il entretenait le projet.

D'autre part, pour peu qu'on connaisse le caractère prudent, soupçonneux et avare de Victor-Amédée II, on ne s'attend pas à lui voir prodiguer aveuglément ses bienfaits. La prudence était d'autant plus nécessaire en l'espèce qu'il s'agissait de la Cour.

Jamais le roi Victor n'y aurait introduit une étrangère et une nouvelle convertie, sans avoir pris sur son compte des informations précises et complètes. Or il n'a certes pas fallu chercher longtemps pour écarter l'idée d'une place à la cour. Tout le monde n'avait pas la candeur de Monseigneur de Bernex et la vraie situation de M""^ de Warens à Vevey n'était pas impossible à découvrir.

De là un sérieux embarras. Que faire d'une femme ruinée, déconsidérée, obligée par le dérangement de ses affaires à renier sa religion et sa patrie?

Le roi trouva, paraît-il, pour la solution de ce problème, un collaborateur actif dans l'intendant Corvésy. C'est celui-ci qu'on voit le plus en rapport avec la jeune dame, à cette époque où se décide sa des-

tinée. M. de Warens, qui le rencontra lorsqu'il fut à Annecy le 24 septembre, en parle d'une manière ambiguë qui en laisse deviner le caractère et l'importance :

«Je trouvai à mon retour dans la chambre de ma déserteuse un gentilhomme piémontois, qui m'y atendoit et qui est intendant de ces quartiers là, ou quelque chose d'approchant. Il ne se jetta pas comme les autres sur la controverse. Il tacha de me gagner par de belles promesses, m'insinuant qu'il avait des ordres pour cela. J'y coupai court, en luy disant que si j'avais deux âmes peut être pourrois-je me laisser assés éblouir par quelque avantage considérable pour en sacrifier une; mais que n'en ayant qu'une, elle n'étoit à vendre à aucun prix. Là-dessus il se retira».

Lazare Corvésy, qui était alors « intendant de justice, police et finances, vice-conservateur des fermes et gabelles, et patrimonial du tabellion pour Sa Majesté en là province de Genevois et le bailliage de Ternier » et dont la fidélité à la maison royale allait bientôt être récompensée par des honneurs insignes et des charges plus hautes, était homme à bien conduire une affaire délicate. Telle commençait à devenir l'affaire de M'"'' de Warens. La dernière lettre de lui, dont nous venons de voir un passage, se terminait par cet avertissement, qui pourrait bien avoir quelques rapports avec ce qui précède : « Je vous prie de faire parvenir secrètement la lettre de M. Pachard i » .

Il paraît que, dès le 7 septembre, le roi avait

pris une décision relativeineni à sa protégée. C'est alors qu'il lui fit savoir explicitement qu'il assurerait d'une manière stable son avenir. Corvésy écrivait le IG septembre:

«En réponse de la lettre que vous m'avés fait l'honneur de ra'écrire le 7^ du courant j'ay fait connoitre à Made de Voiran les bontés du Roy à son égard. Elle en a été pénétrée d'une très vive et soumise reconnaissance ; son séjour est toujour à la Visitation où elle y continue sa retraite avec beaucoup d'édification, je profiteray de vos gratieuses offres si tost que les effects que j'ay mandé à Genève pour son service seront arrivé, atin que vous ayez la bonté de m'en procurer le remboursement »

C'est probablement cette lettre du 7 septembre que j\/[ine (\q Warens fit voir à son mari, dans le dessein, crut celui-ci, de le décider à suivre son exemple. « S'étant levée, dit-il, et étant seuls, elle me fit voir une lettre du Roy de Sardaignepar laquelle Sa Majesté l'assuroit de sa protection, et qu'elle auroit soin qu'elle ne manquât de rien».

Dans la lettre qu'elle envoya au Roi Victor pour le remercier de sa magnificence. M""' de Warens fit appel, naturellement, à tous ses talents d'épistolière. La lettre est un petit chef-d'œuvre de flatterie et de finesse. On y saisit clairement, comme dans les lettres à Magny, son procédé habituel pour charmer, pour captiver les puissants.

Sire, je prie Votre Majesté d'agréer que je lui témoigne les sentiments de la plus vive reconnaissance, dont mon cœur est pénétré pour tant de marques de

bonté qu'elle me donne depuis qu'elle a bien voulu me prendre sous sa protection et qui sont augmentées par la pension Royale qu'elle m'a si généreusement accordée pour ma subsistance. Je prends la liberté d'informer Votre Majesté que je viens de faire mon abjuration devant la relique de S* François de Sales et entre les mains de son digne successeur; j'ai souhaité et choisi le jour de la nativité de la S^e Vierge à laquelle je sais que Votre Majesté a une particulière dévotion afin d'y participer et unir mes vœux pour honorer la mère de Dieu. Les faveurs dont Madame la princesse m'a honorée à cette occasion sont aussi l'effet de votre puissante protection et je ressens les marques de ce que la renommée fait éclater à chaque instant des vertus chrétiennes et des qualités héroïques de votre Majesté; j'ose l'assurer, quoique je sois la plus petite de ses sujettes, que je puis du moins m'égaler à toute autre du côté de la parfaite fidélité et de la soumission de même que des ardentes prières que j'adresse tous les jours au Seigneur pour la conservation de votre sacrée personne et celle de toute la maison Royale, aj ant l'honneur d'être, avec l'obéissance la plus soumise et le plus profond respect, Sire, de votre Majesté la très humble et très obéissante servante et sujette

Quelques critiques ont pris cette lettre pour une supplique à peine déguisée, que la nouvelle convertie, cinq jours seulement après avoir renié le protestantisme, aurait adressée au monarque pour lui rappeler son ancienne promesse et obtenir la rente qui devait être le prix de son abjuration. A la réception de cette lettre le roi se serait exécuté de bonne grâce. Mais le billet de Corvésy du 10 septembre redonne à la

lettre de M'"*' de Wareiis son vrai sens. C'étaient des remercîments véritables. La lettre du roi du 7 septembre avait sans doute une valeur officielle et il n'était plus permis de douter qu'on ne constituât régulièrement au plus tôt la rente promise.

Il est vrai pourtant que Victor-Amédée ne dicta le billet qui établissait cette pension qu'après avoir appris que toute cérémonie était terminée. Sur l'enveloppe du billet royal les anciens prénoms de la dame de Warens sont précédés d'un prénom nouveau : Eléonore. C'est le nom qu'elle reçut, le 8 septembre, de sa marraine la princesse Louise-Eléonore de Hesse- Reinfels.

L'original de ce billet existe aux archives de la cour. La teneur en est d'une haute importance :

Il Ré di Sardegna di Cipro e di Gerusalemme etc.

Mag«o Fedele et Amato nro. Ci siamo compiaciuti per degni motivi a Noi riservati di accordaro un annuo trattenimento di lire mille cinqiiecento d'argento da soldi vinti cad^ alla Dama

di Warens. V'ordiniamo di descriverla sul Bilancio nro Gen'« per Fannuo trattenimento sud» e di farla gioire del medemo ripartitamente à quartieri maturati cominciando dalla data di questo e continuando in avvenire /ino à nuovo ordinc nostro. Tanto eseguite e Dio vi guardi.

Alla Veneria li 18 7mbre 1726.

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