‹ Madame de Warens, et J.-J. RousseauChapitre 103 sur 139 · Archives départementales, série C · texte numérisé non relu

Archives départementales, série C

2. Roche était probablement l'ancien garde de la fabrique du Reclus. La similitude du nom du secrétaire Danel avec Claude Anet a fait supposer à quelques écrivains, M. Replat entre autres, que Claude n'était pas mort comme Rousseau l'avait raconté. C'était une erreur qui a été dissipée du jour où des recherches un peu soigneuses ont fait découvrir l'acte de décès d'Anet dans les registres de la paroisse de Saint-Léger (Voir au chapitre v.)

de "*, qui n'est autre que M. d'Ange ville1. Elle est datée de Chambéry, au faubourg de Nezin, le 20 mai 1758 :

Enfin, mon cher Baron, je suis obligée d'envoyer dans les pays lointains pour chercher à emprunter cinquante louis, pour mettre fin à notre petite fabrique, attendu que mon associé ne peut point disposer d'aucun de ses revenus, et qu'avec les plus beaux biens du monde, il est situé dans un voisinage où il n'y a pas le sol pour faire aucun emprunt pour l'aider dans un besoin. Il faut donc que, par force, je prenne le parti de chercher auprès de mes connaissances, le moyen de me soutenir en faisant un petit emprunt pour hâter notre grand four et acheter du vernis. Il me faudrait pour acheter une fabrique six cents livres à présent, si je manque la belle saison pour finir mon établissement, me voilà plus en arrière que jamais, et en retard du travail pour une année entière. Voyez, mon cher Baron, s'il vous serait possible de me rendre service en un cas si pressant en procurant cette somme à M. Roche, mon associé, ou en me la prêtant sous caution. Je me recommande à vos sages offices et sages conseils et prierai Dieu chaque instant de ma vie pour votre précieuse conservation .

Soyez assuré que ma reconnaissance à vos bienfaits sera éternelle. M. Danel 2, que j'envoie

1. Œuvres inédites de Jean-Jacques Rousseau (édit de 1825, t. Ier, p. 16).

2. Le secrétaire qui en 1756 se mourait d'un abcès dans la poitrine.

exprès pour cela, pourra vous expliquer toutes choses. Soyez assuré que ceux qui auront la bonté de nous prêter cet argent ne risquent pas plus que s'ils le gardaient dans leur poche. M. Hoche est bien en état de faire honneur à ses engagements, et l'application de cet argent est pour une chose qui est solide. Si Dieu veut m'accorder la grâce, par le secours de mes amis, de pouvoir soutenir ce petit établissement, c'est un pain quotidien qui me mettra à l'abri de bien des incertitudes pour l'avenir.

C'est ce qui fait que je vous prie en grâce de vouloir me tendre la main, pour me procurer les moyens de réussir. Dieu vous le rendra et je ne cesserai d'être avec la plus parfaite reconnaissance, le plus entier dévouement et le plus profond respect, monsieur et cher baron, votre, etc.

La lettre suivante paraît indiquer que M. d'Angeville reçut honorablement le messager de son amie, mais qu'il ne lui prêta pas les cinquante louis.

La correspondance s'en ressentit, et, dans une lettre que nous n'avons pas, le baron demande à madame de Warens si les observations sévères qu'il lui avait adressées l'ont éloignée de lui. Le 21 septembre, elle lui répond sur un ton enjoué, se réservant de lui envoyer encore M. Danel lorsqu'elle pourra disposer d'un écu. Son ambassadeur lui racon-

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tera alors ses aventures au sujet de la pauvre poterie.

Cette lettre est scellée du petit sceau de madame deWarens, un amour tenant le doigt sur la bouche, avec cette légende : Muto i non sico'.

Ce 21 septembre 175S. Nezin.

Monsieur

Je nay put me résoudre mon cher Baron, d'avoir lhoneur de vous écrire, que je neu enfin quelque chose de terminez, cependant comme il faudrpits des volumes pour vous instruire par écrit des avanture quil marivent aux sujets de ma pauvre fabrique de Terrailles, qui me donent pour le moins autant de peines que le fameux Donquichotte de la Menche en éprouvât autrefoy dans sa montagne noire, pour vous mètre tout à coup aux fet de toutes ces choses, je prends la resolution des que je pouray avoir un ecus a ma dispositions de vous envoier mon embassadeur, qui vous expliqueras le tout, et vous vairez mon très cher Baron par preuve que bien loin que votre stille sinseire méloigne de vous, que je vous suis sinseirement atachees pour le reste de ma vie et vous en vairez des preuvent, lorsque mon embassadeur auras lhoneur de vous faire sa révérence qui seras le plus tôt qu'il me seras possible, par la raison que je vous ait expliques cy dessus, prenez un moment de patience je vous prie et conservez moy vôtre chère amitié ne doutes james de la sinserités de la mienes et me

1. M. Replat a traduit la légende par ces mots : muet, mais toujours tendre. L'original de la lettre est aux Archives de la Société florimontane oV Annecy.

croiiez jusques aux trépas avec un entier dévouements et la plus respectueuse considération, monsieur et très cher Baron,

Votre très humble et très obeysente servante La barone de Warens de La Tour.

M. Danel vous présente ces 1res humbles obeysence et remerciements de lhoneur de votre souvenir.

Madame de Warens apporte assez peu de variété dans ses sentiments et dans sa façon de les exprimer.

C'est peut-être à cette époque que la baronne remit à M. Danel, à l'occasion de l'un de ses voyages auprès de M. d'Angeville, le billet qu'on va lire et dans lequel elle prie son correspondant de permettre de copier certain manuscrit contenant la recette de remèdes qu'elle croit être d'une grande efficacité.

Si Mr le Baron voulait se donner la peine de livrer une copie de ce manuscrit pendant un jour que M. Danel aura l'honneur de rester auprès de lui et de s'informer à Annecy combien il en coûterait pour en faire imprimer deux cents exemplaires en bons caractères de S1 Augustin et en bon papier, je lui serais fort obligée de m'en donner réponse. Je trouve que cela conviendrait bien mieux d'être donné au public que les orviétans et il y aurait plus d'honneur et de profit

à ce remède, que je recommande à la protection de M. le baron d'Angeville et il obligera sa très humble servante.

La barone de Warens de La Tour '.

M. d'Angeville, à qui madame de Warens, bien qu'elle lui dût probablement encore la pension de Fabre, n'avait pas craint d'envoyer une demande d'emprunt de cinquante louis, trouvait sans doute la baronne fort indiscrète. Il s'aperçut que ses conseils étaient inutiles et lui tint rigueur. Au milieu de décembre 1758, madame de Warens lui adressa ses souhaits de bonne fête. N'ayant pas reçu de réponse, elle lui écrivit, le 20 janvier 1759 :

A Monsieur, Monsieur de Lambert, baron d'Angeville à La Caille, près d'Annecy, A La Caille 2.

Monsieur,

Serait-il possible, mon cher Baron, que vous eussiez le courage de continuer votre silence dans cette nouvelle année. Je vous ai offert mes vœux

1. Extrait de l'ouvrage de AI. Arsène Houssaye les Charmettes. Dans ce livre de haute fantaisie, l'aimable, mais peu véridique écrivain a placé, à côté de quelques documents authentiques, de nombreuses pages prises dans les Mémoires de madame de Warens de Doppet, lesquels, on le sait, ont été forgés de toute pièce à l'aide des Confessions.

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