Paroisse d'Allonzier
les plus sincères à l'occasion des Saintes fêtes de Noël; je vous les réitère dans ce renouvellement d'année, priant Dieu qu'il lui plaise vous l'accorder des plus heureuses, avec grand nombre d'autres comblées de toutes sortes de bénédictions, et que, dans tout le cours de vos prospérités, que vous ayez la bonté de ne pas oublier entièrement la pauvre veuve qui prie Dieu tous les jours pour vous. Soyez-en, je vous prie, bien persuadé, de même que du parfait attachement et du respect avec lequel j'ai l'honneur d'être, etc.
La barone de Warens de La Tour.
Le pauvre M. Danel est comme moi très en peine de votre silence; il vous prie de vouloir agréer son plus profond respect.
A la fin de ce même mois de janvier, le premier associé industriel de madame de Warens, Guillaume Sautier, comte de la Balme, seigneur de la Fournache, mourait à Munich, où il avait repris son service de chambellan de son Altesse Électorale le duc de Bavière '.
Nous arrivons à la dernière lettre connue de madame de Warens. Nous aurions désiré y rencontrer quelques lignes rappelant celle du 25 janvier 1754; malheureusement elles n'y
1. Il laissait une veuve, Anne Josephte de Carpiuel et une fille mineure ayant les prénoms de Marie-Louise. Il est possible que madame de Warens fût sa marraine.
sont pas. La pauvre femme descend la pente de la misère, et pour vivre, se fait solliciteuse à gages. C'est à un associé de M. Perrichon, semble-t-il, qu'elle doit fournir, moyennant salaire, une pièce importante; mais elle ne se mettra à l'ouvrage qu'après avoir reçu des arrhes, car, et son dernier mot est un proverbe, rien ne sort de rien.
Chambéry, le 10 mars 1760 '.
Monsieur, Suivant le mandat que vous m'avez donné de rechercher les titres dont vous avez besoin pour obtenir de votre Compagnie une solution favorable dans l'affaire Lalement j'ai découvert grâce à l'aide de mes patrons - un moyen assuré de me procurer en original la pièce que vous savez, si toutefois elle existe encore, dans les bureaux du ministère espagnol. Si on ne parvenait pas à la découvrir nous obtiendrions de l'infant D. Philippe un ordre pour le marquis de VEnsehada 3, ou l'intendant Deville, lesquels fourniraient une déclaration authentique certifiant que le document a existé à la date mentionnée dans le mémoire que vous m'avez remis. Voilà ce que je suis prête à faire pour
1. Revue britannique, juin 18o6. Cette lettre y est traduite sur le texte anglais.
2. Nous avons déjà vu ailleurs qu'il faut protecteurs au lieu de patrons.
3. On a écrit Lencerade ; il s'agit du marquis de PEnsenada qui avait gouverné en Savoie au temps de l'occupation espagnole.
vous, moyennant que vous me procuriez, par le moj^en de vos associés de Lyon, une somme de vingt à vingt-cinq louis, devant servir aux dépenses indispensables. Je vous rendrai compte de l'emploi de cette somme. Vous savez que vous pouvez vous fier à moi, ma conduite et ma probité vous sont assez connues, ainsi que mon zèle pour votre service. Si vous voulez que nous réussissions, il se faut hâter, la personne qui doit agir se trouvant sur le point de se rendre auprès de l'infant, etc.
... Quant à la récompense que vous m'avez promise, en cas de succès, je compte bien que vous tiendrez parole. Je ferai tout au monde pour mener l'affaire à bien. Mais si vous ne m'envoyez pas immédiatement le petit secours que je vous demande, rien ne peut réussir. Rien ne sort de rien. La barone de Warens de La Tour.
Les mines, cependant, lui tenaient toujours au cœur. Le 24 mai 1760, au risque de lâcher de nouveau la proie pour l'ombre, elle engagea près d'une annuité de sa pension afin d'acheter de Vidal et de Chardon la part de la Société des houillères qu'ils avaient acquise le 9 août 1757 de Jean-Charles Perrin. Le prix est de mille cent soixante dix-neuf livres dont Chardon lui donne quittance en échange de la cession qu'elle lui fait des quartiers de sa pension jusqu'à final payement.
L'acte est encore passé en présence de
maître Jean Danel et dans la maison de Nezin.
C'est le dernier acte de madame de Warens que nous ayons retrouvé. Peu de jours après, elle fut clouée dans son lit par ses infirmités, et, au dire de M. de Gonzié, « elle y souffrit durant deux années et succomba avec les sentiments d'une femme forte et bonne chrétienne ' ».
La pauvre femme devait être bien oubliée lorsque, le 30 juillet 1762, le curé de Lémenc fit ses modestes funérailles, et bien peu de ceux qui l'avaient connue jeune et brillante, gravirent avec son cercueil la côte rapide qui conduit de Nezin au vieux cimetière. A défaut de pierre tumulaire rappelant le nom de l'étrangère nouvelle convertie, le curé Gaime, qui était resté sans doute en bons rapports avec elle depuis l'époque où il lui avait sous-loué le domaine de madame Revil (1737), voulut conserver et honorer sa mémoire. Il ne mentionna pas sa mort en deux lignes sèches, suivant l'habitude, mais il inséra dans les registres paroissiaux une courte notice de sa vie, où,
1. Notice citée. En juillet, M. de Conzié se trouvait dans les montagnes de la Tarentaise (Voir plus loin sa lettre à Rousseau du 6 septembre 1762).
comme M. de Gonzié, il affirme sa qualité de bonne chrétienne.
La voici exactement :
Le 30 juillet 1762 a été ensevelie au cimetière de Lemens dame Louise francoise éléonor de la Tour veufve du seigneur baron de Warens native de Vevey canton de Berne en Suisse morte hyer sur les dix heures du soir en bonne chrétienne et munie de ses derniers sacrements âgée d'environ soixante trois ans, il y avait environ trente six ans qu'elle fit abjuration de la Relligion protestante des lors elle a vécu dans nôtre Relligion et a fini ses jours dans le faubourg de Nezin ou elle habitait depuis environ huit ans dans la maison du Sr Crépine elle a habité cy-devant pendant environ quatre ans dans la maison du Sgr Marquis d'alinge elle a passé le surplus de sa vie depuis son abjuration dans cette ville.
P. (Philibert: Gaime, Curé de Lemens.
Le curé ignorait, semble-t-il, le séjour de madame de Warens à Annecy, de septembre 1726 à 1731 et celui de 1754-1755 en Chablais.
L'on ne connaît pas l'endroit précis où repose la pauvre baronne. En janvier 1839, toutefois, le propriétaire des Charmettes M. G.-M. Reymond, qui était aussi un habitant du faubourg Nezin, écrivait au curé de Grulïy :
Elle est moite au faubourg de Nezin dans la dernière maison à droite en montant, près de la croix. Elle a été
ensevelie dans l'église paroissiale de Lémenc. Selon la tradition et suivant ce que je tiens moi-même d'un ancien curé de cette paroisse, elle aurait été inhumée à peu près à la place maintenant occupée par le tombeau et le monument sépulcral du général comte de Boigne.
Ce serait ainsi dans l'église, vers le milieu du mur de gauche.
M. Reymond ne savait pas la date de la mort de madame de Warens; cependant l'acte de décès avait été publié depuis longtemps. On le trouve dans le célèbre Voyage en France pendant les années 1787 à 1790, tome II, pages 88 et suivantes. Son auteur, Arthur Young, visita le cimetière de Lémenc et les Charmettes à la Noël de 1789; le moment était mal choisi et il dut les trouver recouverts de neige.
Certaines circonstances paraissent indiquer que madame de Warens avait fait le métier d'espionne politique. Si les fautes de sa vie privée et ses erreurs industrielles ne lui avaient pas aliéné la faveur de la cour, c'est sans doute parce qu'elle rendait au gouvernement des services secrets , et c'est vraisemblablement pour en faire disparaître les traces qu'à sa mort le fisc saisit en prétextant l'exercice du droit
d'aubaine J la maison qu'elle habitait. Il la mit sous séquestre... et l'oublia. Quatre ans après le propriétaire dut se pourvoir pour en reprendre l'usage et obtenir une indemnité. On lui rendit sa maison en 1768, mais il ne fut payé qu'en 177G. C'est ce que nous apprend l'ordre suivant adressé à M. Mansoz, trésorier général de Savoie :
...Sur la relation du notaire Crépine qui implorait le paiement du loyer de la maison qu'il possède dans le faubourg de Xezin et qui a été retenue d'autorité publique et légitime dès le décès de madame de Warens arrivé en 1702, jusqu'en 1768, Sa Majesté a bien voulu pourvoir à son indemnisation, de la manière que vous avez proposé, en accordant la somme de quatre cents livres et la remise [au Sr Crépine] des meubles et effets dont il est parlé...
Turin, 29 mars 1776 2.
Les mines de la Haute-Maurienne continuèrent à être exploitées par M. Perrichon et ses associés. En avril 1758, le personnel se composait de : François Perraud Labranche, associé, mais seulement pour les mines de Bramans, Etienne Durand, commis, dauphinois; Thomas
1. Droit régalien en vertu duquel les biens des étrangers non naturalisés appartenaient au lise (Constitutions du royaume de Sardaigne; titre XII, livre 6).