‹ Madame de Warens, et J.-J. RousseauChapitre 107 sur 139 · Confessions, livre XII; et lettre CCCXLIV à Jacob Vernet · texte numérisé non relu

Confessions, livre XII; et lettre CCCXLIV à Jacob Vernet

2. Au nombre des jeunes mères auxquelles il envoie des lacets est une demoiselle Galley qui s'était mariée au printemps de 1764. Elle n'a que le nom de commun avec mademoiselle Galley de Thônes dont le mariage remontait à 1739 (Confessions, livre XII).

nant une correspondance suspendue depuis assez longtemps, lui écrivait :

D'Arentlion, ce 6 septembre 1762 *.

Quel pays que vous ayez habité, monsieur, dès votre départ de celuy-cy, votre santé et votre sort ont toujours été deux objets que mon cœur n'a jamais perdu de vue, par l'intérêt constant qu'il a pris à votre conservation ainsi qu'à votre félicité.

A mon retour des plus hautes montagnes de la Tarentaise, où je n'ay esté occupé pendant plus de trois mois que de minéralogie et métallurgie, j'ay scu que vous aviez esté forcé de quitter votre séjour de Montmorency. Mon premier empressement à mon passage à Genève pour me rendre icy dans ma terre, a été de m'informer du lieu où vous aviez fixé votre résidence. L'ayant appris, je me suis déterminé sur le champ de me rappeler à votre souvenir, mon cher monsieur, dans l'espoir que vous recevriez sans ennuy ny répugnance, les nouvelles assurances de mes anciens et tendres sentiments pour vous, et l'aveu que je vous fais combien ils ont esté cruellement affectés de la flétrissure que vient d'essuyer votre incomparable livre d'Emile, laquelle prive tant d'honnêtes gens des meilleures leçons que vous ayés encore données. Se peut-il, mon ancien ami, que vous, de qui tous les écrits n'ont jamais tendus qu'à rectifier l'homme pour le rendre heureux, vous vous soyez laissé entraîner par des idées qui quoique supprimées dans votre traité n'auroient rien diminué de la solidité et conviction des principes fondamentaux que vous y avez donnés, et qui m'ont parus si propres à incorporer voluptueusement dès l'enfance, si j'ose me servir de cette expression, la véritable vertu et les sciences dans l'homme, sans le rendre esclave de cette routine

1. Arenthon, village savoisien situé en Faucigny, à trois ou qualre lieues de Genève.

fastidieuse des préceptes dont nous avons l'ait usage jusqu'à présent, laquelle communément luy en donne plus de dégoût que l'heureuse envie de les adopter.

Ne vous seriez vous donc surpassé, mon cher Rousseau, dans votre admirahle traité d'éducation, que pour faire regretter aux trois quarts des humains de ne pouvoir anoblir leurs cœurs, enrichir leurs esprits et graver dans celui de leurs enfants vos judicieux avis : non, je ne le saurois soupçonner. Je n'attribue qu'à un écart momentanément échappé à votre imagination, auquel votre cœur n'a eu aucune part, ce que vous dites de si opposé à ma religion, que je ne doute nullement être encore la vôtre, parce qu'elle n'a jamais eu d'ennemi aussi vertueux que vous mon ancien ami, et autant désireux des solides avantages de vos frères. Voilà ma vraye façon de penser. La flatterie n'y a nulle part, je vous le jure ; ce vice qui sait captiver tant de mortels a heureusement toujours été à mes yeux un monstre méprisable.

Sans des travaux champêtres dont on ne doit point renvoyer l'exécution quand on a comme moy cinquantecinq ans, et qu'on veut jouir promptement de ses travaux, je vous serois sûrement allé voir, mon cher Rousseau, et passer quelques jours délicieux avec vous, non pour apprendre de votre bouche ces conseils admirables pour l'éducation de mes enfants, car j'ay constamment conservé mon état de garçon; mais bien pour me procurer la douceur de vous voir, de vous entendre et de vous confirmer face à face que je suis toujours aussi vivement à la fin de l'automne de mon âge que je l'étois dans le printemps de mes jours, le sincère serviteur et ami de mon cher Rousseau,

De Conzié des Guarmettes.

Si vous me faites le plaisir de me donner de vos nou velles, adressez les simplement à MM. Touchay et Le Fort, marchands drapiers à Genève, qui me les feront parvenir. Mon cœur s'attend à cette satisfaction.

Rousseau ne fit pas attendre sa réponse. Après avoir protesté quïl ne se sentait pas flétri par la condamnation de Y Emile à Paris et à Genève, il demanda, à M. de Gonzié des nouvelles de madame de Warens dont, à la fin de septembre, semble-t-il, il ignorait encore la mort.

M. de Gonzié lui écrit :

D'Arenthon, ce i. octobre 1762.

Mon cœur et ma constante estime pour vous, mon cher Rousseau, méritoient le retour flatteur que vous me témoignez dans votre réponse, et quoique ce soit,, j'ose vous le dire, un tribut que vous me devez je n'y suis pas moins sensible.

Il faut que je me sois mal expliqué, mon respectable ami, en vous écrivant que je vous plaignois à cause de la flétrissure de votre Emile, puisque j'ay adopté depuis très longtemps ce principe du grand Corneille, que

Le crime fait la honte et non pas l'échafaud.

il est vray que ce que vous me mandez ne me console point de ce que nombre de mortels communément plus foibles par préjugés et caractère que par vertu seront privés de vos préceptes si avantageux au bien social. Quant à votre profession de foi, je n'en saurois être inquiet; elle est trop clairement et dignement exprimée dans votre réponse à M. d'Alembert quand Vous dites que les livres qui font la base de notre religion vous consolent lorsque les autres vous ennuyent, et que vous ne pouvez les lire sans devenir toujours plus vertueux, ainsi nulle dispute entre nous deux.

Que je reconnais bien votre cœur, mon cher Rousseau.

de mésestimer le poète Voltaire, et par une sûre conséquence de ne pas l'aimer; je vous avoue que j'ay ce commun avantage avec vous. Je ne prise l'esprit et les talents que lorsqu'on en fait usage pour familiariser avec la vertu et la rendre aimable à ses frères; quant au jongleur Tronchin, il m'est inconnu en tous sens. — J'ay un plaisir essentiel à vous demander, mon cher amy qui est que vous ayez la complaisance de me marquer dans vos premiers moments de loisir les noms de tous vos écrits et les moyens de me les procurer tous, voulant à quelque prix que ce soit me munir de tous ces secours pour ma vieillesse. Entre autres je suis en cherche dès longtemps de votre Contrat social, sans avoir pu le découvrir. On m'a assuré que c'étoit un de vos chefs-d'œuvre; éclairez moy je vous conjure sur ce point.

Vous voulez que je vous parle de notre digne amie la baronne de Warens; quelques réflexions mal réfléchies, me firent passer sur cet article lorsque je vous écrivis; mais à présent, je vous dirai, mon cher Rousseau, qu'elle est actuellement heureuse, ce quelle n'étoit pas il y a environ dix semaines, puisqu'à ce terme elle a quitté ce bas monde où elle vivoit accablée de maladies, de misères, abandonnée des injustes humains; voilà je ne doute pas sa belle âme récompensée de ses vertus et de ses souffrances. Si vous étiez moins philosophe, ou pour parler plus clairement, moins raisonnable, j'essayerois de vous présenter quelques motifs de consolation; mais je sais que vous n'en avez pas besoin, intimement persuadé comme je le suis que vous savez chérir le bonheur réel de vos amis aux dépens même de votre satisfaction. J'ay toujours respecté cette aimable femme, surtout depuis l'aveu confident qu'elle me fit des motifs qu'elle avoit de ne vouloir partager son cœur avec d'autres qu'avec vous mon cher Rousseau. Cet aveu de son sexe, peu porté à ce genre de naïvetés réfléchies, luy a mérité les hommages constants que je rendrai à ses vertus jusqu'à mon dernier soupir. Voilà, mon cher ami,

ce qu'il en est de cette digne femme. Comme elle est morte quelques jours après mon départ de Chambéry, on m'a informé que nos financiers royaux sous le prétexte d'aubaine avaient fait cacheter sa cabane, mais leur cupidité aura été peu assouvie, puisqu'ils n'auront trouvé chez elle que des témoignages de sa piété et des preuves de sa misérable situation; mais parlons d'autres.

Oui, mon cher Rousseau, mon coeur désire ardemment de vous embrasser et je n'oublieray rien pour me procurer cette consolation. A votre tour, malgré votre perte, arrangez vos projets pour venir passer quelques jours avec moy dans mon ermitage des Charmettes qui fait les délices de ma vie; j'y ay petites cellules, bon lait, beaux fruits, bonnes châtaignes et beaucoup de tranquillité, car je n'y vois qu'un petit nombre d'amis à l'abri totalement du brouard et ennuy du grand monde. Voyez de m'accorder cette faveur, elle est due à l'estime, à l'amitié que vous m'avez inspiré dans ce séjour et que la réflexion n'a fait que cimenter dans mon cœur où vous avez toujours un rang aussy décidé que distingué.

Bonjour ami aussi respecté que chéri par le vieux

Conzié.

C'est bien par cette lettre de M. de Conzié que Jean-Jacques connut la mort et la délivrance de celle qui l'avait initié aux travaux de l'intelligence, qui l'avait poussé à ces études de politique sociale dont les résultats remuaient si vivement les esprits et allaient bientôt bouleverser les nations.

Gomment reçut-il la nouvelle? Avec attendrissement sans doute; et son cœur dut, un instant, battre aussi fort qu'aux jours de la

jeunesse, à ce rappel de l'amour exclusif que madame de Warens avait eu pour lui. Mais les nécessités de la polémique qu'il soutenait alors l'arrachèrent bien vite à ces souvenirs heureux et au regret de n'avoir pas adouci les derniers moments de la bienfaisante maman. Dans la correspondance, même dans celle qui continue avec M. de Gonzié, il semble qu'il n'est plus question d'elle; dans les Confessions, pourtant, il lui adresse un dernier adieu, mais trop incidemment. Confondant un peu les époques, et après avoir rappelé la mort du maréchal de Luxembourg, son protecteur, il dit :

Ma seconde perte, plus sensible encore, et plus irréparable, fut celle de la meilleure des femmes et des mères, qui, déjà chargée d'ans et surchargée d'infirmités et de misères, quitta cette vallée de larmes pour passer dans le séjour des bons, où l'aimable souvenir du bien que l'on a fait ici-bas, en fait l'éternelle récompense. Allez, âme douce et bienfaisante, auprès des Fénelon, des Bernex, des Catinat, et de ceux qui, dans un état plus humble, ont ouvert comme eux leurs cœurs à la charité véritable ; allez goûter le fruit de la vôtre, et préparer à votre élève la place qu'il espère un jour occuper près de vous ! Heureuse dans vos infortunes, que le ciel en les terminant vous ail épargné le cruel spectacle des siennes !

Craignant de contrister son cœur par le récit de

mes premiers désastres, je ne lui avais point écrit depuis mon arrivée en Suisse ; mais j'écrivis à M. de Gouzié pour m'informer d'elle et ce fut lui qui m'apprit qu'elle avait cessé de soulager ceux qui souffraient, et de souffrir elle-même. Bientôt je cesserai de souffrir aussi ; mais si je croyais ne pas la revoir dans l'autre vie, ma faible imagination se refuserait à l'idée du bonheur parfait que je m'y promets *.

A la fin de décembre 1762, M. de Conzié adresse à Rousseau ses souhaits de bonne année et lui rappelle sa promese de venir, au printemps de 1763, passer quelques jours au Gharmettes avec lui.

De Chambéry, ce 31 décembre 1762.

Longues années, santé parfaite, vie douce et tranquille voilà les vœux que mon cœur forme pour votre compte, mon vertueux ami, et que je me fais fête de rappeler à votre cher souvenir : n'oubliez pas celle dont vous m'avez flatté, en me donnant le doux espoir de vous embrasser ce printemps dans ma solitude des Charmettes : ne négligez rien, je vous conjure, pour me réaliser cette douceur.

Je vous avais mandé par ma dernière tout mon désir de me procurer votre Contrat social; je vous fais part que finalement, à force de recherches, je me le suis procuré. Je ne saurois vous dire à quel point je suis enchanté de voir votre constante façon de penser pour le bien de l'humanité, et tous les moyens que vous lui tracez pour l'amener à la vertu.

Je vous dirai encore qu'on m'a joint à cet envoi le

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