‹ Madame de Warens, et J.-J. RousseauChapitre 111 sur 139 · Lettre CCCCXXIII · texte numérisé non relu

Lettre CCCCXXIII

3. Gerdil (Hyaeinthe-Sigismond) était ué à Samoëns, en Faucigny, le 23 juin 1718; il se fit barnabite, devint professeur de théologie à l'université de Turin, et précepteur du prince de Piémont; il fut nommé cardinal en 1777, du titre de Sainte-Cécile. Il est l'auteur d:un très grand nombre d'ouvrages. Celui que M. de Conzié envoie à Rousseau est intitulé : Réflexions sur la théorie et la pratique de l'éducation contre les principes de Jean-Jacques Rousseau.

Jardy, barnabiste savoyard. Si vous le lisez que ce soit vis-à-vis d'un bon feu, car le style se ressent furieusement du froid de nos glaciers de Chamony, aux pieds desquels il est né, et que son long séjour en Italie n'a pu réchauffer. Malgré le plaisir que je goûte à lire tout ce qui sort de votre brûlante plume, je voudroisbien que pour le rétablissement de votre santé, vous oubliassiez pour quelque tems le genre humain mais non votre constant ami Conzié que vous aviez flatté d'embrasser cet été dans sa paisible solitude des Charmèttes où il vous désire toujours.

La Bibliothèque publique de Ghambéry possède la réponse que Jean-Jacques fit à son ami; elle est datée de Mortier (Motiers) le 7 décembre 1763 :

Je voudrais, mon cher comte, voir multiplier encore le nombre de mes agresseurs, si chacun de leurs ouvrages me valait un témoignage de votre souvenir. Je reçois avec plaisir et reconnaissance celui que vous me donnez en m'envoyant l'écrit du P. Gerbil [Gerdil) : quoique en effet cet écrit me paraisse un peu froid, je le trouve assez gentil pour un moine.

— Je vous avoue cependant que je ne partage pas la haute opinion qu'il paraît avoir de sa logique et je trouve dès sa préface une division incomplette. Car lorsqu'il dit que pour me justifier, il faut prouver que je n'ai pas dit ce qu'il m'impute, ou que ce qu'il m'impute est bien dit, il oublie un troisième cas qui rend la justification superflue; c'est lorsque l'accusateur ne sait ce qu'il dit *... —

1. La partie de cette lettre placée entre tirets avait été supprimée dans toutes les éditions. Nous la rétablissons d'après

J'avais chargé M. de Gauffecourt de vous témoigner mon regret de ne pouvoir vous aller voir cet été comme je l'avais résolu...

Si la belle saison lui rend des forces il se propose toujours d'y aller et prie M. de Gonzié de l'avertir s'il se rapproche du Ghablais.

...Soyez persuadé que rien ne peut ralentir l'ardent désir que j 'ai de vous voir et de vous embrasser. Il me semble qu'un moment si doux me rendra tout le temps heureux que je regrette et me fera oublier tous ceux qui m'en ont si tristement séparé. Moi qui suis si désabusé de la vie et qui ne forme plus de projets, je ne puis renoncer à celui-là. Après avoir tout comparé je ne trouve point de meilleur peuple que le vôtre; je voudrais de tout mon cœur passer dans son sein le reste de mes jours, et me mettre de cette manière à portée de contenter, au moins de temps à autre, le besoin que mon cœur a de vous l.

Au printemps de 1764, M. de Gonzié renouvelle ses offres d'hospitalité. Il propose à Rousseau de venir habiter dans son château d'Arenthon où il pourra vivre inconnu et tranquille, à condition, s'il ne veut être reconnu immédiatement , d'abandonner son costume

l'autographe. M. Gustave Vallier avait déjà fait cette restitution dans le Bulletin de l'Institut genevois, t. XXVI, p. 'J6. i. Lettre CCCCXL.

d'Arménien. Il lui envoie en même temps un billet pour son régisseur ' à qui il donne l'ordre de mettre toute la maison à la disposition de l'ami qui va arriver et de sa gouvernante.

Rousseau lui avait sans doute écrit qu'il voulait quitter Motiers, mais qu'il ne pouvait partir sans emmener Thérèse dont les soins lui étaient indispensables.

Chambéry, ce li mars 176 i.

J'étois déjà informé, mon tendre et respectable ami, de la plupart des nouvelles menées de vos détestables persécuteurs pour vous faire proscrire de l'univers entier et ne vous pas laisser une seule pierre à reposer votre tête. Je sais que rien de sacré ne les retient pour parvenir à cet abominable but et qu'ils écrivent à grands et petits pour vous peindre des plus noires couleurs. J'ignore encore s'ils en auront fait autant chez nous, ce dont j'espère être [informé] par un de mes amis de Turin qui est en place d'en être instruit, et assez véridique pour me l'écrire.

Je ne pense pas que vous deviez venir actuellement dans cette capitale (Chambéry) ny aux environs, mais vous ne risquerez sûrement rien de vous retirer chez moy à Arenthon pourvu que vous quittiez votre habit favori, car il vous feroit sur le champ reconnoitre, et vos ennemis écriroient tout de suite à notre cour. Si vous prenez ce parti, servez-vous de la lettre ci incluse pour mon fermier. Ne déclinez point votre nom, jusqu'à ce que je me sois abouché avec vous, douceur que je me procurerai dès que vous m'aurez donné avis de votre arrivée, car

1. François Ducimetière qui jouissait à Arenthon de la considération publique. Nous le voyons, en 17o0, choisi par les autorités pour être le curateur d'un jeune homme.

396 MADAME DE W'ARENS

il est essentiel à votre tranquillité, mon cligne ami, que je m'entretienne avec vous sur les moyens que je crois capables de vous la procurer, ce qui ne peut s'effectuer par lettres; ainsi si votre séjour actuel vous est interdit, venez droit à Arenthon accompagné de votre gouvernante, mais avec la précaution, je vous le répète, de vous séparer de votre signalement pour L'habit, et j'oserai pour lors répondre que vous y serez ignoré aussi longtems que nous le jugerons à propos. Voilà, mon cber ami, la première ressource que vous ayez pour un azile sûr. Comptez que mon cœur ingénieux pour votre repos me suggérera, en vous parlant, des moyens de nature à vous procurer une retraite paisible; mais pour y parvenir, il faut, je vous le répète, que nous jasions ensemble pour combiner nos arrangements. J'attends du tendre intérêt que mon cœur prend à votre félicité que vous m'instruirez, cher ami, du parti que vous prendrez; c'est un tribut que vous devez à ma constante amitié pour vous et à mon estime décidée. Adieu, ne vous laissez point effrayer par le grondement de la tempête, ni abattre par les idées horribles de l'injustice du plus grand nombre des mortels. La haine est indigne des belles âmes comme la vôtre, n'en ayons que pour le vice et pardonnons aux vicieux, ils sont formés comme nous de la main de notre créateur, ils sont nos frères, c'est là, cher ami, la réflexion fréquente que j'oppose si souvent au désir que j'aurois de l'anéantissement de l'injuste et du scélérat. Adieu de rechef, tranquillisez votre esprit et votre cœur cher ami, pour que votre santé n'en soit point altérée. Ne redoutez rien de Voltaire, il est trop mésestimé chez nous pour avoir le moindre petit crédit. Il n'en est pas de même de vos citoyens, leur richesse fait qu'on les ménage ainsi que les Anglois. Malgré cela le chevalier Wilkes ' a séjourné longtems à Turin et sans l'Envoyé d'Angleterre il y aurait fixé sa demeure.

Conzié.

1. Il s'agit probablement de ce M. Wilkes que Rousseau promettait à.M. d'Ivenioisdeliu amènera Motiers, en août 1763.

Voici le billet adressé au régisseur :

Ghambéry, ce 20 mars 176i.

Je vous adresse, mon cher Ducimetière, un de mes amis qui a besoin pour sa santé de changer d'air.

Vous lui donnerez mon appartement et ma cuisine, ainsi que mon lit, et le cabinet de ma gouvernante pour la sienne. En un mot je vous le recommande comme un ami intime à moy. Vous luy remettrez de mon linge, de ma batterie de cuisine, en un mot tout ce dont il pourra avoir besoin. Songez que les services que vous et votre fds luy rendrez me seront très agréables,

Adieu, je suis votre bon ami,

GÔNZIÉ.

M. de Gonzié n'avait sans doute pas pris de telles dispositions sans l'assentiment de Rousseau. Cependant celui-ci ne quitta Motiers qu'au commencement d'août. Il avait ressenti des atteintes de sciatique et se proposait d'aller prendre des douches à Aix. Après avoir suivi la route d'Yverdun et de Morges et traversé le lac en bateau, il arriva à Thonon le 5 ou le 6 août; mais là il fut obligé de rétrograder. Il en dit le motif à lord Keith dans sa lettre du 21 août 1764, datée de Motiers où il était de retour depuis le 18 :

Je m'étais donc mis en chemin pour Aix dans l'intention d'y prendre la douche et aussi d'y voir mes bons amis les Savoyards, le meilleur peuple,

à mon avis, qui soit sur la terre l. J'ai fait la route jusqu'à Morges pédestrement à mon ordinaire, assez caressé partout. En traversant le lacetvoyantdeloin les clochers de Genève, je me suis surpris à soupirer aussi lâchement que j'aurais fait jadis pour une perfide maîtresse. Arrivé à Thonon, il a fallu rétrograder, malade et sous une pluie continuelle.

Il s'écoulera encore quelque temps avant que Rousseau puisse réaliser son désir de revenir en Savoie. L'hiver arrive, il se décide à le passer à Motiers. La lettre suivante de M. Gonzié indique cependant qu'il a hâte de quitter cette résidence. La gracieuse épître du gentilhomme et l'attrayante description qu'il y fait d'Aranthon sont bien de nature à presser sa détermination 2.

1. Lettre CCCCLXXXVII. Voy. aussi lettres DIII et DV. — Cette opinion de Jeau-Jacques sur les Savoyards et spécialement sur les habitants de Chambéry n'a pas varié. On la retrouve dans divers passages des .Confessions, où, pourtant, il ne fait grâce à personne. Son affection pour la Savoie n'était, du reste, que justice, car il y a vécu d'une vie tranquille et y a trouvé des amis simples, sincères et fidèles.

2. Cette lettre du 29 janvier 1765 est sans doute une réponse à la lettre que Rousseau envoyait à Chambéry le 17 du même mois par l'intermédiaire de M. d'Ivernois. Voir la lettre DXLII; voir aussi la lettre DLXI1I du 17 février L76S ■ t M. Daslier :

... J'ignore encore ce que je deviendrai cet été... Un de ceux (projets) qui me rient le plus est d'aller passer quelques semaines avec un gentilhomme savoyard de mes très anciens amis dans une de ses terres. Serait-il impossible d'exécuter de là l'ancien projet d'un rendez- ▼ous à la Grande-Charlreuse? Si cette idée vous plaisait, je sens qu'elle aurait la préférence.

Chambéry, ce 29 de 175G.

L'auteur des Lettres écrites de la montagne, malgré son style nerveux et l'énergie de ses expressions, rendroil difficilement la tendre et délicieuse impression qu'a fait à mon cœur le projet que vous me communiquez, mon cher et respectable ami; ainsi jugez si je veux entreprendre de vous en donner la moindre idée. Il me suffît donc de vous dire et assurer que vous devez juger de mon cœur par le vôtre; il est digne sans me flatter de lui être associé, le commerce du monde ne lui ayant jamais pu donner d'atteintes perverses; mais venons en tout de suite à notre projet qui peut se réaliser aisément à ce que je pense, en s'y prenant à l'avance et avec certaines précautions que je vous communiquerai les premiers jours du mois d'août prochain, si vous voulez effectuer votre promesse de venir dans ma terre d'Arenthon, qui me rapproche de vous de deux journées, puisqu'elle est à trois lieues de Genève en remontant votre rivière l.

Je croirois donc ce village d'Arenthon convenir parfaitement à votre idée de retraite du tumulte du monde. Il est éloigné de toutes grandes routes. Les paysans seuls des montagnes du Faucigny la pratiquent pour aller débiter leurs denrées à Genève. La situation est jolie, c'est un pays de plaine, assez éloigné des montagnes pour que le climat y soit tempéré et plus doux qu'en Chablay; l'air y est aussi très sain, l'eau bonne, le blé excellent et les vins blancs salutaires. Le curé n'y est point cagot tant s'en faut, le paysan bon, il s'occupe de labourer la terre, d'en porter le produit deux fois par semaine au marché de Genève, d'où il rapporte volontiers tout ce dont on peut avoir besoin ; outre qu'on est à portée de tirer nombre d'articles pour la victuaille de deux petites villes voisines, l'une nommée La Roche, distante d'une lieue, et l'autre la Bonne-Ville d'une lieue et demie.

" 1. L'Arve, qui se jette dans le Rhône, près de Genève.

J'ay dans ce village une honnête gentilhommière, un vaste et beau jardin, bien soigné et enrichi d'une quantité d'excellents fruits. A cent pas du jardin, un bouquet de bois de haute futée, que les rossignols habitent par prédilection ; nombre de promenades champêtres et solitaires sans inspirer la tristesse; finalement un petit logement exposé au midi, visant sur un jardin séparé du mien : quoique petit, je le crois suffisant pour un philosophe avec sa gouvernante que vous n'oublierez pas s. v. p. d'amener avec vous, mon cher ami, pour que je puisse me reposer sur elle des soins nécessaires à votre santé. N'oubliez pas cet article. Voilà, mon cher Rousseau, ce que je vous offre et ce que je désire infiniment vous pouvoir convenir, après néanmoins que vous aurez vérifié sur les lieux mon exposé. Si vous y trouvez quelques obstacles; j'attends de mon cœur qu'il saura bien suggérer à mon imagination des ressources pour l'exécution de notre dessein, puisque vous me dites qu'il doit décider votre tranquillité et par conséquent le bonheur de votre vie qui m'intéresse si intimement. A ce propos je suis bien fâché que vous m'ayez désabusé sur l'état parfait de votre santé qu'on m'avoit donné pour sûr et dont j'étois si charmé.

Venez, mon cher ami, venez me voir à Arenthon avec votre gouvernante, j'y serai votre Esculape, et aurai la douceur en épanchant mon cœur dans le vôtre de vous prouver que je suis autant digne de l'amitié que vous me conservez, que vous l'êtes de la vénération et de l'estime des gens qui savent s'intéresser à l'avantage et à l'honneur de l'humanité. Taie et iterum vale.

Conziê.

Rousseau avait fait part de son projet au duc de Wirtemberg et c'est vraisemblablement à celui-ci que M. de Gonzié écrivit le 15 mars cette lettre qui ne lui parvint peut-être jamais.

Rousseau, par l'intermédiaire de qui elle était envoyée, aura jugé à propos de la conserver, parce qu'il pensait que les ordres formels du roi de Prusse allaient assurer sa tranquillité... ou parce qu'il lui déplaisait de présenter le gentilhomme savoyard à l'Altesse allemande.

De Chumbéry, ce 15 mars 1765.

Monseigneur,

J'étois déjà prévenu des nouvelles persécutions qu'on suscite à notre respectable ami, et des intrigues qu'on trame contre cet honnête homme en le taisant passer pour un criminel de lèze majesté envers sa patrie. Ses ennemis en ont écrit ici, ainsi qu'à Turin dans ce goût, Cependant je ne vois rien qui puisse l'empêcher de se retirer dans quelque province de ce duché, pourvu qu'il n'y vienne pas avec son habillement singulier pour nous, qui étant devenu son cachet reconnu de tous, le dénonceroit publiquement. J'ay écrit avant hier à un de mes amis en place dans notre cour pour sonder le terrain sur cet article sans rien avancer de plus, parce que dans nombre d'occasions notre ministère refuse ce qu'il veut lorsqu'on ne lui demande pas. Je serois doublement enchanté si ce digne ami voulait se retirer dans ma terre proche de Genève dans l'espoir flatteur qu'il pourroit vous y attirer par fois, Monseigneur, et par ce moyen me procurer l'avantage de vous faire ma cour et la liberté en vous rendant mes hommages, de vous protester de vive voix les sentimens du respect distingué avec lequel j'ay l'honneur d'être, Monseigneur,

de Votre Altesse le très humble et très obéissant serviteur,

COiNZlÉ.

C'est aux ordres du grand Frédéric que fait allusion une nouvelle lettre de M. Gonzié à Jean-Jacques.

Des Charrnettes, ce 3 may 1765.

Vous voilà finalement, mon tendre et respectable ami, à l'abri de vos injustes persécuteurs et persécutions. Que vous devez être flatté de n'en être redevable qu'aux lumières d'un monarque qui sachant priser le vertueux où qu'il soit, s'est fait une loi de le protéger. Je vous avoue que dès longtems j'admirois déjà délicieusement ce seul vray roy, mais qu'actuellement il est devenu cher à mon cœur puisqu'il vous a couvert de ses bonnes et brillantes ailes. Jouissez donc à Gogoz, mon cher Rousseau, de cette douce tranquillité qu'il veut vous procurer en vous adoptant pour son sujet. Ne vivez plus que pour vos vrais amis, vous n'en manquez pas de dignes de contenter votre cœur par les sentiments qu'ils ont pour vous, de vous faire oublier vos chagrins passés et d'adoucir même les douleurs de votre santé dérangée. Ne vous occupez plus que de ces doux et précieux avantages, seuls capables de vous faire jouir de cette sage et voluptueuse tranquillité qui fait à si juste titre l'objet de vos désirs depuis si longtemps. Les miens les plus constants sont de vous savoir heureux. Je ne vous ai jamais soupçonné, mon cher Rousseau, susceptible de haine, je vous connois trop pour errer jusqu'à ce point; ce vice est trop vil pour le philosophe et d'ailleurs incompatible avec les sentimens des belles âmes. A ce propos, vous m'avez fait connaître un de ces mortels qui fait à son âge le plus d'honneur à l'humanité l. Si je n'étois retenu par un reste de vanité de ne savoir lui exprimer tous mes sentiments d'estime, je volerois à lui pour lui faire ma cour, ou pour parler plus vray, pour rendre hom-

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