‹ Madame de Warens, et J.-J. RousseauChapitre 120 sur 139 · A la Bibliothèque publique de Chambéry · texte numérisé non relu

A la Bibliothèque publique de Chambéry

libertin grossier et un voleur éhonté, Doppet l'amène à Chambéry porteur déjà du nom prétentieux de chevalier de Cour tille. Il l'introduit sous ce titre chez madame de Warens où il prend la place d'homme d'affaires laissée par Rousseau, mais non le cœur delà maîtresse du logis. Bientôt il lui fait épouser une jeune et jolie héritière; il a de l'argent et donne désormais l'exemple d'une vie presque vertueuse.

La réalité nous le savons, est bien différente. Le ménage de Gourtilles fut toujours pauvre, et lui-même fut un homme de probité; mais il a évincé Jean-Jacques et le grand homme s'en est vengé en déclarant qu'il avait été garçon perruquier. Cette qualification, partout ailleurs qu'à Agen où l'on a érigé une statue au poète Jasmin, est mortelle. Le pauvre diable ne s'en est pas relevé. Rousseau a beau, dans ses lettres, où il est forcé de dire la vérité, adresser des excuses à celui qu'il appelle son frère, lui témoigner parfois une estime presque respectueuse : on ne s arrête pas aux Lettres, on ne considère que les Confessions.

Lorsque les entreprises de madame de Warens eurent sombré Tune après l'autre, lorsque, vers 1760, la maladie la confina définitivement

dans la maison de M. Crépine, Courtilles chercha à gagner honorablement sa vie. Il paraît y avoir réussi. Une pension de trois cents livres qu'il touchait, sur la cassette royale, depuis le 29 avril 1753 tout au moins, l'avait mis, ainsi que sa femme, à l'abri de la misère. Nous avons déjà fait remarquer combien il était singulier que cet ancien perruquier ne se complût qu'aux travaux pénibles. C'est encore à des occupations de ce genre qu'il se livra à l'époque où nous sommes arrivés. Il avait sans doute acquis de l'habileté et de l'expérience dans l'exploitation des minières, car les documents qui suivent nous apprennent que non seulement on lui confia à plusieurs reprises la direction de travaux de voirie, mais qu'on le jugeait capable encore de diriger une trésorerie d'arrondissement.

Voici d'abord un résumé de sa vie et un portrait moral de sa personne adressés par l'intendant général de Chambéry à la cour de Turin en décembre 1757 :

Le sieur Jean Samuel de Courtille, natif du dit Courtille, canton de Berne, étant sorti fort jeune de son pays pour voyager, passa à Chambéry en 1731, où il fit connaissance avec madame la baronne

de Warens de la Tour. Après quelques années de voyage ayant embrassé la religion catholique , apostolique et romaine, il revint en 1737 à Chambéry où la susdite dame baronne de Warens l'engagea à rester au moyen de secours qu'elle lui fournit en vue apparemment de lui donner de l'occupation.

Pendant l'occupation espagnole, M. le comte Garbillon, alors avocat général et membre de la Délégation générale, lui donna plusieurs commissions dont il s'est bien acquitté.

En 1749, madame la baronne de Warens, M. Mansord et M. Perrichon, de la ville de Lyon, acquéreurs des mines de la Haute-Maurienne ont nommé le sieur de Courtille inspecteur et contrôleur de ces mines pour neuf années avec l'appointement de douze cents livres par an, sa table sur le pied de trois cents livres, et l'entretien d'un cheval, ainsi qu'il résulte de conventions du 14 octobre 1749 et 12 septembre 1750 qu'il m'a montrées. 11 en a fait partie jusqu'en mars 1752, époque à laquelle la compagnie députa pour directeur général le sieur Thoring. Par convention du 12 mars, Courtille renonça à son emploi moyennant six cents livres par an jusqu'au 30 juin 1758. En 1752 il obtint avec madame de Warens le privilège exclusif de la recherche de la houille en Savoie. Comme ils n'avaient pas les fonds nécessaires ils ont associé les sieurs La Corbière et Bérard de Genève ; ils ont commencé à Araches, mais jusqu'à présent l'entreprise n'a pas produit l'effet attendu.

Je passe aux qualités personnelles que je lui ai connues à la suite de plusieurs entretiens qu'à ces fins j'ai eus avec lui.

Il a de l'esprit et de la vivacité et marque du

goût et de l'intelligence en tout ce qui ressort de l'exploitation des mines et de l'excavation du charbon. Il s'énonce bien; il parle un peu volontiers et même il sait bien faire valoir tout ce qu'il a fait. D'ailleurs par les connaissances exactes que j'ai prises il ne m'est rien revenu d'équivoque ni sur sa conduite, ni sur ses mœurs.

Il s'est marié il y a quatre ans avec la fille du nommé sieur Bargonsi de la ville de Moutiers, et jusqu'ici, heureusement pour lui, il n'a pas d'enfant.

Suivant les ordres de Sa Majesté portés par la lettre de M. le chevalier Ferraris de l'année dernière j'ai donné au dit sieur de Courtille la commission d'inspecteur aux réparations des chemins pendant l'été passé, dont il s'est bien acquitté. Sa pension de six cents livres, allant bientôt finir, il lui faudrait un emploi permanent, mais la Savoie n'en fournissant aucun à présent, il faudrait qu'il l'obtînt au-delà des Monts, si Sa Majesté daigne le lui accorder et l'encourager par là à persévérer dans la religion qu'il a embrassée '.

Courtilles n'obtint pas cet emploi, mais il continua à être utilisé par l'administration comme directeur ou surveillant de travaux publics.

Le 9 février 1765, M. Terraglio, intendant de la province de Faucigny, écrit à l'intendant général d'Annecy qu'il a cherché un gérant pour la trésorerie de Bonneville jusqu'à la

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