Confessions, livre II
son père qui, le 30 mars, s'était engagé à payer au graveur Ducommum vingt-cinq écus (environ cent vingt et un francs) pour le cas où, dans le délai de quatre mois, il ne ramènerait pas le déserteur à son atelier, arrivait à Annecy, et ne l'y trouvant pas. renonçait à le poursuivre plus loin '. Il pensa sans doute que le fugitif avait déjà réussi à passer les Alpes. Rousseau avait en effet quitté Annecy depuis le 24 mars; à la fin du mois, il était certainement à Turin. Le registre de « l'hospice des catéchumènes » atteste qu'il fut inscrit dans cet établissement le 12 avril. Il en sortit le 23 août, lorsqu'il eut abjuré le calvinisme. Il a raconté qu'il fut ensuite de la domesticité de madame de Vercellis, de M. de La Roque et de la famille de Gouvon. M. de Rreglio -, ou de Breil, était alors ambassadeur de Victor-Amédée II à Vienne, mais il restait souvent à Turin. C'est en le suivant.
1 . Mémoires de la Société d'histoire de Genève (t. XV, p. loi).
1. Joseph-Robert Solaro, marquis de Breglio, fils du comte de Govone, après avoir été ambassadeur à Vienne, fut nommé capitaine d'une des compagnies des gardes du corps, et le 1 1» juin 1733 appelé aux fonctions de gouverneur du duc de Savoie, fils du roi Charles- Emmanuel III (Galli, Cariche del Piemonte). Rousseau connaissait fort bien l'italien, il l'avait appris auprès de l'abbé de Govone.
ET JEAN-JACQUES ROUSSKAU. i-3-
quand il allait chez le ministre de l'intérieur, M. de Mellarède ' dont les enfants avaient pour précepteur un ecclésiastique savoisien, M. Gaime, que Jean- Jacques fit la connaissance de cet abbé qui forma, avec M. Gàtier, l'original du Vicaire savoyard.
Jusqu'à présent, l'on ne savait trop si Rousseau n'avait pas créé de toutes pièces ce penseur puissant à l'âme méditative et indépendante. Mais non; l'abbé Gaime est un personnage réel. Les renseignements que nous avons recueillis établissent qu'il était à Turin au temps de Rousseau, que son origine était bien celle que Jean-Jacques lui a donnée et que le philosophe ne nous a pas trompés sur la science et sur le caractère de celui qu'il appelle son maître.
Si en 1728, à l'aube d'un jour d'été, il a conduit Jean-Jacques au Monte 2, assurément
1. Le comte de Mellarède mourut bientôt; le 10 mars 1730. Un de ses fils, disciple par conséquent de l'abbé Gaime, devint abbé commendataire de Tabbaye de Talloires près d'Annecy et légua sa belle bibliothèque et son cabinet d'histoire naturelle à la ville de Ghambéry. Un autre, Amédée. fut connu sous le nom de comte du Bettonet, belle terre située en Savoie à l'entrée de la Maurienne.
2. Le Monte est une haute colline en l'ace de Turin, au pied de laquelle coule le Pô. A gauche, lorsqu'on regarde la ville, est la chaîne des Alpes d'où émerge le mont Viso,
il n'y a pas prononcé ce nouveau discours sur la montagne que Rousseau lui attribue, mais la promenade a été faite et la splendeur du paysage s'est gravée fidèlement et pour toujours dans l'esprit du jeune disciple. Et quand, plus de trente années s'étant écoulées, Jean-Jacques voulut renverser les théories des « philosophes » et les remplacer par son propre système, il se souvint des leçons de l'abbé savoyard, et pour plus de solennité, il leur donna ce cadre merveilleux dans lequel il fait parler l'homme de paix. « La Profession de foi du Vicaire savoyard, a dit M. Cousin l est le chef-d'œuvre de Rousseau; il y a mis toute son àme et ses convictions les plus intimes; il y déclarait ouvertement la guerre à la philosophie à la mode; il savait qu'il allait soulever contre lui de nombreux et de puissants ennemis; il sentait donc le besoin de rassembler toutes ses forces dans ce grand combat et de donner à ce petit nombre de
blauc et rose. Si Rousseau ne l'a pas rappelé, c'est sans doute par sobriété, afin de ne pas distraire l'attention du lecteur sur cet objet spécial.
1. Du manuscrit de /'Emile, conservé à la bibliothèque de la Chambre des représentants, par M. Victor Cousin (Journal des savants, l8iS, p. U59). Le manuscrit est encore aujourd'hui dans cette même bibliothèque.
pages toute la solidité et toute la grâce qui dépendaient de son acte. »
L'importance de l'œuvre que Rousseau a placée sous le patronage de l'abbé Gaime nous a décidé à rechercher ce que cet ecclésiastique fut en réalité et à essayer de dégager le vrai du faux dans les divers récits de celui qui s'est proclamé son élève.