Archives du sénat
96 MADAMi; DE WARENS
M. Burnier sans citer aucune preuve, nous ne pensons pas que madame de Warens ait usé de la permission de se rendre à la cour. C'était déjà une laveur, il est vrai, de l'avoir obtenue, mais les circonstances extraordinaires dans lesquelles on se trouvait l'empêchèrent certainement d'en profiter. Elle put d'ailleurs voir bientôt Victor-Amédée à Chambéry même.
Ce prince, dont l'acte d'abdication était préparé depuis le commencement d'août, voulut, avant de le signer, épouser la comtesse de Saint- Sébastien. Le mariage eut lieu le 12 août dans la chapelle du palais Royal à Turin. Le roi alla l'annoncer ensuite à son fils, qui ce jour-là se trouvait au Valentin avec la princesse Polixène et une nombreuse suite. « J'ai épousé, lui dit-il, la comtesse Saint-Sébastien qui dorénavant sera la marquise de Spigno. » La « Maintenon » piémontaise avait alors cinquante ans, mais sa beauté de brune à l'œil vif avait résisté aux années. Elle continua à exercer ses fonctions de dame d'honneur de la princesse Polixène jusqu'à la fin du mois \
1. Dotuenico Carutti, Storia del regno di Vittorio Amedeo II (ch. xx, passim.). La nouvelle mariée appartenait à la famille Canale di Cumiana: elle était veuve du comte
Le 3 septembre, Victor-Amédée II abdiqua solennellement en faveur de son fils Charles- Emmanuel III. Jusqu'à la fin, il s'était occupé des affaires de l'État, et celle dont le comte Maffei l'avait entretenu fut probablement la dernière qu'il traita comme roi de Sardaigne.
Le 2 septembre, en effet, il écrivait à l'ambassadeur :
Concernant la lettre du 17 (août), les mémoires qui y estoient joints marquent si bien le zèle et la capacité de la personne qui vous les a remis; les avant fort agréés, vous devez l'en assurer particulièrement comme aussi que le secret sera de notre part inviolablement gardé, quoique les conjonctures n'estant pas propres pour l'exécution d'un projet de cette nature, nous ne jugions pas d'y penser présentement et n'aions aucun ordre à vous donner à cet égard *.
Le 4 septembre 1730, Victor-Amédée, qui avait conservé le titre de roi, partit pourCham-
Novarina di San Sebastiano. Le marquisat de Spigno avait été confisqué au préjudice d'un bâtard de la maison de Savoie, le comte de Sale ; le roi l'acheta pour sa nouvelle épouse. 1. Perrero, loc. cit. et Archives du sénat de Savoie; dossier des lettres adressées au premier président, comte Louis- Ignace Soint-Georges de Foglizzo. Il existe aux Archives de Turin des Mémoires que Victor-Amédée II avait fait rédiger à cette époque même (1130), par le commissaire Milleret et le président Caissotti, pour mieux éclaircir les droits de la maison de Savoie sur Genève (le Materie politiclie degli Archivi piemontesi, p. 400).
béry ave.c la comtesse de Saint-Sébastien. Charles-Emmanuel offrit à son père un détachement de gardes. Victor-Amédée le refusa et se contenta d'un assez petit nombre de domestiques, disant : « C'est assez pour un gentilhomme de province. » Malgré cette réponse, le vieux roi se mit à correspondre activement avec le marquis cf Ormea, le nouveau ministre de l'intérieur, et échangea avec lui un bulletin hebdomadaire. Le ministre commençait à être las de cet état de choses lorsque, le 5 février 1731, Victor-Amédée fut frappé d'apoplexie. Il se remit pourtant et reçut la visite de son fils qui séjourna à Chambéry, de la fin de mars au 14 avril 1731. A cette époque, Victor-Amédée s'occupa beaucoup de l'édit de péréquation, et il témoigna une certaine mauvaise humeur lorsqu'il connut les corrections qu'une commission spéciale avait prescrit de faire aux travaux du cadastre déjà exécutés. C'est à ces corrections que Jean-Jacques fut bientôt employé.
Victor-Amédée ne dédaignait pas cependant des occupations moins importantes. Le 12 décembre 1730, il tient sur les fonts baptismaux, avec la comtesse de Saint-Sébastien, Victor Amé, fils de Dom Antoine Petitti, intendant-
général des finances en Savoie; .le 1er juillet 1731, ils sont encore parrain et marraine d'Anne-Victoire Bardit, mais ils se font représenter au baptême *.
Au milieu de ce même mois, le roi Charles- Emmanuel se rendit avec la reine Polixène aux eaux d'Évian. Il s'était fait précéder auprès de son père par le maréchal Rhebinder et le comte de Saint-Laurent, contrôleur général, qui l'entretinrent des finances et des affaires militaires.
L'entrevue du père et du fils fut orageuse. Charles-Emmanuel retourna en Piémont le 22 août. Son père l'y suivit presque aussitôt, quittant Chambéry sous le prétexte que la petite vérole y avait éclaté; en réalité, pour tâcher de remonter sur le trône. Il arriva à Moncalier le 29 août. A la fin de septembre, sur l'avis pressant de M. d'Ormea et du conseil des ministres, Victor-Amédée fut arrêté et transféré au château de Rivoli sous la conduite
1. « Le Ier juillet 1731 a été baptisée Anne-Victoire, fille de Louis Bardit, de Turin, et d'Ursule Margueret, de Turin. Parrain, le sieur Mares pour le roi Victor-Amédée ; marraine, demoiselle Marie Colomb pour très haute et très puissante dame Anne-Thérèse-Charlotte, née de Cumiana, marquise de Spin (sic) » (Reg. de la paroisse de Saint -Loger).
H Ml MADAMI. DE WA1ENS
du comte de La Pérouse. Il y fut gardé par le chevalier Solaro, le gentilhomme chez qui Rousscau'avait habité, et y mourut le 31 octobre 1732. La marquise de Spigno fut conduite à Ceva où elle fut traitée fort durement, puis rendue à son mari.
Voici la lettre, curieuse à plus d'un titre, qui fut adressée au chef de son escorte, M. dr Montfort (de Rumilly), major du régiment de Savoie :
he roi de Sardaigne... ; Major de Montfort, Vous ayant destiné pour commander provisionnellement dans le [fort de Ceva et d'y faire garder avec soin les prisonniers d'État ' ...nous vous fesons remettre une lettre à cachet adressée au chevalier de Bellegarde, commandant du dit fort par lai[iielle jnous lui ordonnons de vous en remettre le commandement etjde vous consigner les prisonniers.
Et comme notre intention est de faire conduire au même [fort [la] marquise de Spigno vous devrés ù la réception de la présente vous mettre avec elle dans la chaize qui vous sera fournie à cet effet et faire monter dans une autre chaize de suite sa femme [de 'chambre avec un bon officier de votre régiment, bien affidé, et partir aussitôt pour le dit Fort sous l'escorte d'un capitaine et de trente
1. Ujy avait aussi une Prison d'État en Savoie. C'était le fort de Miolans dans la vallée dite la Combe de Savoie. Le trop célèbre marquis de Sade y îutjdétenu en 1772 et 1773.
hommes de notre régiment de Piémont que nous avons destinés pour mieux assurer la traduction de ladite dame, avec laquelle vous devrés user de toute la modération et manières les plus propres, sans pourtant manquer en rien de ce qui a rapport à la sûreté de sa personne, ne permettant à qui que ce soit de lui parler, ni en chambre, ni ailleurs, hors à la femme de chambre, et ne marchant que pendant la nuit, et bien entendu que la femme de chambre aussi ne puisse parler qu'à sa maîtresse... Et sur ce nous prions Dieu qu'il vous ait en sa garde.
Signé : C. Emanuel