Senebier. Histoire littéraire île Genève, t. III. p
En effet, madame de Warens eut alors l'heureuse fortune de lui trouver une place honorable.
Par l'intermédiaire de ses amis M. et madame d'Eybens, de Grenoble, elle obtint pour lui le poste de précepteur des fils de M. de Mably, prévôt général du Lyonnais. Dans une lettre de mars ou d'avril 1740 , qui sent encore un peu le pédant ', Rousseau remercie M. d'Eybens de son entremise et le prie de fixer lui-même ses appointements avec M. de Mably. Il accepte même d'être pour ainsi dire pris à l'essai : « Je n'ai point de répugnance à me laisser éprouver pendant quelque temps. »
Le jeune précepteur ne se rendit pas directement à Lyon; il passa par Grenoble pour remercier ses protecteurs et recevoir d'eux quelques conseils pratiques. Le 23 avril il va partir et l'annonce à madame de Warens dans une lettre qui, malheureusement,
1. Lettre XX. — « Madame de Warens a bien voulu me pousser dans les belles connaissances, mais les principes dont je fais profession m'ont fait souvent négliger la culture de l'esprit en faveur de celle du cœur, et j'ai bien plus ambitionné de penser juste que de savoir beaucoup, etc.. »
ne nous est pas parvenue tout entière l.
Madame, ma très chère maman.
J'ai été obligé de séjournera Grenoble un jour dr
plus que je n'espérais par le manque de voitures... M. de Mably ne me donnera que trois cent cinquante livres de fixe; les cinquante livres restantes seront par forme d'étrennes. Je pars demain pour Lyon en même temps que M. l'abbé pour Chambéry. On n'a point ouvert ma malle [allusion à la mésavmlure de la douane des Rousses ... votre santé. J'en recommande instamment le soin à toute votre maison, et surtout à M. de Courtilles que je salue de tout mon cœur. Tâchez de la rétablir cette santé afin de donner à votre fils un motif de zèle et d'encouragement plus efficace que toutes les vues du monde.
J'ai l'honneur d'être avec un profond respect et avec la plus tendre reconnaissance, madame, ma très chère maman, votre très humble et très obéissant serviteur et fils.
Nous connaissons ainsi tappoiniement que Jean-Jacques reçut de M. de Mably qui, en se réservant de donner cinquante livres à titre
1. Ce fragment de lettre est reproduit d'après la brochure de M. Gustave Vallier : Un Billet inédit de Jean-Jacques Rousseau (Çenève, 1883). M. Vallier l'avait tiré lui-même du Courrier français, n° du 3 mars 183", où il faisait partie d'une réclame pour la vente d'autographes. Nous n'avons pu savoir ce que la lettre même est devenue.
d'étrennes , semble avoir accepté l'offre de Rousseau d'être pris à l'épreuve, et ne les aurait pas payées si les services du précepteur ne l'avaient pas contenté.
Le 1er mai, Rousseau est installé; il écrit de nouveau à madame de Warens. Cet empressement ne concorde pas bien avec ce qu'on lit aux Confessions, qu'il l'avait quittée « sanslaisser ni presque sentir le moindre regret d'une séparation dont auparavant la seule idée nous eût donné les angoisses de la mort ». Après quelques détails sur M. de Mably et sur son petit élève, il la charge de ses très humbles respects pour les Révérends Pères Jésuites et la prie « de l'éclaircir sur ce qui lui est uniquement important, sa santé et la prospérité de ses affaires. Que font les Gharmettes, les Kiki, et tout ce qui m'intéresse tant? » (lettre XXI.)
Hélas! la prospérité de madame de Warens n'était pas grande. En octobre suivant, elle fait porter par une clame Genevois un pot d'argent à Rousseau pour qu'il le vende et lui en transmette le prix. Elle en veut cinq louis; il le vend quatre et demi à madame de Mably et remet l'argent à madame Genevois « avec ce que sa misère lui permet d'y joindre ». Il la
remercie de lui avoir envoyé des livres et des chemises et la gronde d'avoir acheté la toile de celles-ci, au lieu d'avoir employé la bonne toile rousse des Charmettes, et d'y avoir mis des garnitures. Ainsi faites il les portera fort bien de jour. Il demande si les Pères Jésuites ont reçu deux paquets par M. Charbonnel et enfin envoie le bonjour à Zizi *.
M. Musset-Patay conclut de cette lettre que Rousseau venait au secours de sa bienfaitrice quand sa position le lui permettait. C'est vrai, croyons-nous; mais cette fois-ci, il ne fit que payer une partie du prix de la toile achetée.
Suivant son habitude, cet amoureux de toutes les femmes le devint de madame de Mably qui « ne prit pas garde à ses lorgneries et à ses soupirs ». Son cœur passa alors, et très vivement (Confessions, livre VII), à mademoiselle Serre.
Rousseau se dégoûta vite de sa situation chez M. de Mably; après un an d'essai, il se déter-
1. Œuvres complètes, t. XXIII, soit Œuvres inédites, lettre IV. 11 résulte de celte lettre que madame de Warens cultivait le chanvre aux Charmettes. On le teillait dans les soirées d'hiver (Confessions, livre VI) et l'on en faisait ensuite de bonnes chemises de toile rousse pour Jean-Jacques.
mina à quitter ses élèves l. En réalité, il avait la nostalgie de maman et des Gharmettes. Bien que, Tannée précédente, il se fût senti isolé dans cette maison dont auparavant il avait été l'âme, bien qu'il eût constaté que madame de Warens avait pris une manière d'être dont il ne faisait plus partie, il y revint au commencement de mai 1741.
Je pars, je vole... et je me retrouve à ses pieds. Ah! j'y serais mort de joie si j'avais retrouvé dans son accueil... dans son cœur, le quart de ce que j'y retrouvais autrefois et que j'y reportais encore. Affreuse illusion des choses humaines ! Elle me reçut toujours avec son excellent cœur qui ne pouvait mourir qu'avec elle; mais je venais rechercher le r ssé qui n'était plus et qui ne pouvait renaître... Je me retrouvai dans la même situation désolante que j'avais été forcé de fuir et cela sans que je puisse dire qu'il y eût de la faute de personne; car, au fond, Courtilles n'était pas mauvais et parut me revoir avec plus de plaisir que de chagrin. . J'avais mis les choses dans sa maison sur le pied d'aller sans empirer (quelle illusionl); mais depuis moi tout était changé. Son économe était un dissipateur. Il voulait briller... il faisait
1. Dans un plan d'éducation qu'il aurait adressé à M. de Mably avant d'entrer à son service, l'on rencontre déjà plusieurs des idées que Jean-Jacques développera dans l'Emile. Elles durent sans doute être l'objet de ses entretiens avec madame de Warens et les Révérends Pères Jésuites. Il serait intéressant d'en rechercher les germes dans les traités de pédagogie de Y Ordre.
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des entreprises continuelles. La pension se mangeait d'avance, les quartiers en étaient engagée. . Je prévoyais qu'elle ne tarderait pas d'être saisie et peut-être supprimée. Enfin je n'envisageais que ruine et désastre et le moment m'en semblait si proche que j'en sentais d'avance toutes les horreurs. Mon cher cabinet était ma seule distraction l.
L'on suppose que c'est durant le dernier séjour de Rousseau aux Charmettes qu'il faut placer sa correspondance avec madame de Sourgel. Quelque deux ans auparavant, un certain aventurier du nom de Thibol, qui se donnait pour imprimeur, était arrivé à Chambéry avec sa femme, son fils et sa fille. Ils se lièrent avec madame de Warens; ce qui n'était pas difficile. A l'exemple de Wintzinried, ils prirent un nom ronflant : M. et madame de Sourgel. Malgré cela ils ne réussirent pas à Chambéry et furent obligés de s'en aller, les uns à Lyon, les autres à Paris. Madame de Warens emprunta une certaine somme pour leurs frais de voyage; ils lui laissèrent, en cadeau ou en gage, quelques objets mobiliers que madame de Sourgel réclama deux ans plus tard, en 17 il, avec beaucoup d'aigreur. Elle écrivit à ce sujet à